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6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 08:25

bonbardement.jpg Avez-vous pris part ou assisté à des scènes réelles de violence ? C'est à vomir.

 

Dans notre société, la violence est partout.

Soit elle est euphémisée, filtrée, banalisée. Le moment culminant en a été la première guerre du Golfe, avec ces images de jeux vidéo qui masquaient la mort de dizaines de milliers de personnes.

Soit elle est obsédante et hypnotique, comme dans la fiction ou dans les images du 11 septembre 2001. Jusqu'à en être esthétisante, comme dans le cinéma d'arts martiaux ou celui de Tarantino. Celui-ci, excédé devant la récurrence des questions reçues sur ce sujet, a coupé court et déclaré un jour : "le cinéma a été inventé pour la violence", et il a (malheureusement  ?) raison. Certains soirs, zappez, et vous ne tomberez que sur des émissions moins de 10, 12, 16 ans. L'image et la violence ont parties liées.

 

Difficile, donc, de s'y retrouver. Qu'est- ce qui est réel, et qu'est ce que le réel, n'est-ce pas Monsieur Kubrik et vos Oranges Mécaniques ? Nos soldats se battent en Afghanistan, depuis de longues années, et qui s'en soucie, sinon pour en faire un sujet de débat géo-politique plus que légitime ? Mais je veux dire  ici : qui prend la mesure de la violence dispensée et subie par ces soldats et les civils ? Personne, sauf les familles et les psychologues qui "gèrent" les suites. Pendant les cantonales, la France était en guerre en Lybie. En guerre. Elle l'est toujours. Vous a t-il semblé que ce sujet ait été central ? Non, et d'ailleurs le Premier Ministre a t-il pris la peine de réunir le Parlement pour acter l'entrée en guerre ?

 

Oui, la violence est partout. Le moindre fait divers ultra-violent est étalé car il fait vendre de la pub et du papier. Mais une fois l'émotion passée, la peur installée -arrière pensées politiques à la clé - qu'en retire t-on ? Rien.

 

C'est encore autre chose que de rencontrer  physiquement la violence. D'être agressé par exemple. Alors la violence prend toute sa dimension, et tout change. Ian Mc Ewan a écrit sur ce thème du retour du réel, un roman admirable : "Samedi". Sur fond de guerre en Irak, un neurochirurgien sceptique va par hasard rencontrer la violence dans les rues de Londres et involontairement la ramener dans sa famille. Et son regard sur le monde ne pourra plus être le même.

 

Je pense que rencontrer la violence, c'est, d'une manière ou d'une autre, ce qui a du arriver à Laurent Mauvignier, un des auteurs français les plus brillants de notre temps. Ce qu'il poursuit de sa plume, c'est la violence humaine. La portée de la violence.

 

Il a d'abord écrit "Dans la foule", récit de la catastrophe du stade du Heysel. A mon sens un des romans français les plus marquants de ce début de siècle.

 

Puis parut "Les Hommes", où à travers un incident de rien du tout, va resurgir toute la violence, enfouie sous le tapis, de la guerre d'Algérie.

 

Je viens de lire un troisième texte où l'auteur continue ce travail. "Ce que j'appelle oubli" est un texte frappant de moins de 100 pages, inspiré par un fait divers récent. En 2009, à Lyon, un homme de 25 ans un peu paumé a saisi une canette de bière dans un supermarché. Parce qu'il avait la gorge sèche, il l'a bue tout de suite. Les vigiles l'ont attrapé, l'ont mené dans la réserve, et l'on lynché, s'entraînant les uns les autres. Le jeune homme est mort, sous le témoignage des caméras de surveillance. Les vigiles ont bien essayé d'expliquer qu'ils ne voulaient pas le tuer, et d'inventer des circonstances atténuantes... Mais la vérité est crûe, l'homme est mort pour une canette de bière.

 

Le fait divers peut servir, on le sait grâce au roman policier, à ouvrir une brêche profonde pour explorer la société. Et Laurent Mauvignier aurait pu foncer dans cette voie, et nous offrir une belle oeuvre de portée sociologique. Ce n'est pas ce qui l'intéresse, même si l'état maladif d'une société où ces drames peuvent survenir est là, en filigrane. Mauvignier, ce qu'il veut comprendre, c'est l'effet de la violence, immédiat et à long terme, sur celui qui la subit et sur ses proches. En cela, même si les styles n'ont rien de semblable, Mauvignier est un cousin du Mc Ewan de "saturday".

 

Mais les deux, en réalité, sont plus politiques qu'il n'y paraît. Mc Ewan dénonce sans slogans un occident déresponsabilisé et indésireux de comprendre l'impact des décisions de ses dirigeants. Mauvignier dévoile la violence inoüie enfouie sous la fausse banalité du quotidien, et qui perce parfois, comme ce jour là dans un centre commercial.

 

" Ce que j'appelle oubli" est, dans la verve des textes publiés par les "Editions de minuit", audacieux sur le plan formel. Il est écrit d'une seule phrase. Comme pour souligner le fatalisme de cet évènement. Sa logique infernale et tragique. Personne ne s'arrête parmi les brutes pour dire : "eh les mecs, qu'est-ce qu'on fout là, on tue un mec pour une cannette, on fout nos vies et nos familles en l'air". Une phrase unique, comme pour montrer aussi ce qui disparaît quand on meurt : une succession ininterrompue de moments et de souvenirs (ce qu'on oublie).

 

L'auteur, quelqu'un supposé connaître la victime, s'adresse non pas à elle mais à son frère. Le récit parle de la manière dont la mort approche, subjectivement. Ce n'est qu'hypothèse, puisque par nature personne ne pourrait nous en fournir le témoignage. La littérature va où personne ne peut jouer le rôle de reporter. Il montre aussi comment la mort d'un homme ne le concerne pas plus que ça, elle est avant tout une atteinte aux survivants, elle ouvre un espace de dialogue entre le défunt et ceux qui restent. Quant aux assassins, ils ne sont pas très intéressants  pour l'auteur. Ils sont saisis par un mécanisme qui ne demandait qu'à se mettre en place. Il en était de même pour les hooligans du Heysel.

 

La mort est absurde, révoltante. Il est inouï qu'on puisse la provoquer. Cette idée, Mauvignier semble disposé à nous l'expliquer sans cesse, et à y consacrer une oeuvre. Déjà magnifique.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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David F.M 10/04/2011 22:57


Tu as eu raison d'écrire sur ce sujet qui est devenu central aujourd'hui. Personne, ne peut échapper à cette violence ambiante, qui nous envahit, chaque jour un peu plus.
Bonne journée


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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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