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9 janvier 2013 3 09 /01 /janvier /2013 20:19

 

38367473_8325712.jpgAu nom de quoi s'unir pour changer le monde ? Car pour tenter de le changer, on doit articuler une statégie, réunir des blocs sociaux au nom d'une idée rassembleuse.

 

La faiblesse des dominés c'est largement leur division, et ce depuis toujours. Or personne ne changera le monde à lui seul, et on peut compter sur les forces de la conservation pour cultiver les ferments de la discorde. Diviser pour mieux régner a toujours été un précepte de base de la stratégie. Convenons que cela fonctionne à merveille... Quand en pleine crise du capitalisme, les citoyens s'en prennent à leur voisin plus pauvre ou plus basané comme responsable de tout ce qui cloche, c'est que la stratégie de balkanisation porte admirablement ses fruits amers....

 

Au nom de quoi peut-on alors réunir tous ceux qui auraient besoin de changer ce monde ? C'est bien ce que se demande la philosophe politique américaine Nancy Fraser.

 

Dans "Qu'est ce que la justice sociale ?" elle souligne en quoi la question sociale et les combats culturels (on dit "sociétal" en France aujourd'hui, quelle pitié révélatrice de la paresse intellectuelle de notre gauche.... comme si l'économie était au dessus de la société) ne sont pas condamnés à s'opposer, mais doivent au contraire s'articuler pour parvenir à plus de justice et de "vie bonne".

 

Si les revendications identitaires sont aujourd'hui au premier rang, fleurissant sur les ruines des projets socialiste et social démocrate, Nancy Fraser souligne que la domination culturelle des minorités visibles ou des femmes est indémêlable de la question sociale. Mais elle ne se contente pas de cela. Elle montre aussi en quoi on ne peut pas dissocier, dans un projet de changement social contemporain, une politique de redistribution des richesses d'une politique de reconnaissance de chacun, tout en sachant que cette complémentarité ne va pas de soi et qu'elle est périlleuse. Mme Fraser va rassembler ces éléments dans la notion de "parité de participation".

 

C'est dépaysant que d'en passer par la pensée critique américaine d'une Nancy Fraser, qui a une manière de penser assez éloignée du débat français. La notion de laïcité, si centrale ici lorsqu'on aborde les questions de reconnaissance des communautés ou des identités, est absolument absente de son propos américain (à vrai dire elle se prononce, prudemment certes, pour le voile à l'école publique en France....).  La séparation entre le public et le privé, qui pour un français est fondamentale, est un piège aux yeux de Nancy Fraser, car elle y voit une stratégie pour écarter du débat des sujets qui sont "privatisés".... Sur ce point elle touche un point important : il est indéniable qu'on nous explique fréquemment que tel ou tel point d'intérêt collectif relève du privé (par exemple l'exil fiscal) et qu'on n'a donc pas à "juger".... Donc qu'il ne s'agit plus de questions de justice...

 

On voit à travers cet exemple qu'il faut savoir s'inscrire dans de nouvelles perspectives pour avancer et penser le monde. Et ce qu'élabore Mme Fraser avec un beau souci de systématisme et de clarté est tout à fait stimulant, tourné vers l'avenir, soucieux de nouvelles synthèses.

 

L'identité, c'est incontestable, est devenue la pierre angulaire de l'imaginaire politique de notre temps (ce qui est fort embêtant pour ceux qui, comme moi, ne se ressentent aucune identité particulière, à part leur citoyenneté laïque).

 

On pourrait en rester à dire, d'un point de vue marxiste dogmatique, qu'il s'agit d'une fausse conscience à dénoncer.

On aurait tort, nous dit Nancy Fraser.

 

Elle nous appelle à distinguer deux types d'injustice : l'économique, et la culturelle. Cette dernière ne doit pas être mésestimée, car le besoin de reconnaissance est "vital". Dans la pratique, ces injustices sont enchevêtrées. On peut être ouvrier et homoxexuel par exemple. On peut être pauvre et méprisé.

 

Il existe donc ce que Nancy Fraser appelle "un cercle vicieux de la subordination économique et culturelle", celles-ci se renforçant mutuellement.

 

Certains groupes sociaux vont porter des revendications économiques, d'autres des revendications de reconnaissance. Mais il y a des groupes mixtes. Le genre, la "race". Or, pour éliminer l'exploitation économique des femmes, il faut certes abolir la division sexuée du travail, mais cela ne suffit pas car le genre est aussi le produit d'une évaluation culturelle. Tout est enchevêtré : le sexisme s'institutionnalise dans des pratiques économiques, et les inégalités qui en découlent réduisent la participation politique des femmes... On pourrait en dire autant pour les jeunes issus de l'immigration en France.

 

Le défi, pour les progressistes est que ce caractère double de l'injustice expose à un "dilemne".

 

Alors que la logique de la redistribution des richesses tend à effacer la catégorie (par exemple les pauvres, lorsqu'ils se rapprochent des plus riches par une réduction des inégalités), la logique de la reconnaissance accentue sa visibilité (par exemple lorsqu'on augmente une allocation ciblée sur les pauvres pour reconnaître leur difficulté, comme l'allocation de rentrée scolaire). Et l'on tombe dans les pièges diviseurs de petits malins comme Laurent Wauquiez qui nous écrivent des pamphlets démagogiques comme "la lutte des classes moyennes" subissant l'assaut des plus pauvres chouchoutés...

 

La correction des inégalités peut ainsi renforcer certaines logiques d'injustice culturelle : par exemple la création d'une catégorie de citoyens : "les rmistes" en France, les "mères célibataires" aux Etats-Unis. 

 

Nancy Fraser met ainsi le doigt sur les contradictions inhérentes à un projet social démocrate (même si elle ne le dit pas aussi directement) et ses arguments mériteraient d'être imprimés en post face de Rosa Luxembourg ou du Kautsky critiquant le révisionnisme socialiste du début 20eme.  La solution de la redistribution allocataire à l'intérieur de la division des classes atteint vite ses limites. "Le projet de transformer les structures de base de l'économie et de la culture peut apparaître comme la seule orientation générale capable de faire triompher toutes les luttes actuelles contre l'injustice".

 

Les progressistes doivent donc s'efforcer de "trouver des approches qui minimisent la tension entre redistribution et reconnaissance". Cette seule phrase mérite d'être méditée, répétée. Il suffit d'ouvrir une page de journal pour s'apercevoir de sa pertinence, et de son ignorance par nos dirigeants progressistes. Bien souvent, par désintérêt pour les courants profonds de la société, ils en restent à des "actions de solidarité" ciblées sans s'interroger sur les dynamiques réelles qui en ressortent. Se croyant applaudis ils récoltent l'amertume.

 

Les revendications de redistribution ont des effets en termes de reconnaissance, et réciproquement. Ainsi militer contre la prostitution ou la pornographie peut impliquer de fragiliser économiquement les femmes concernées. Améliorer la reconnaissance d'un groupe (les seniors par exemple) contribuera à une meilleure distribution des richesses (leur accès au travail). Celui qui agit doit identifier ces effets.

 

Mais qu'est ce que "la reconnaissance" ?

Ce n'est pas une simple réalisation de soi dans son coin, ou l'affirmation d'une identité isolée et monologique. Elle doit être comprise comme une question de justice sociale. Car les groupes dominés se voient dénier le statut de partenaire dans la société. Le projet progressiste, c'est "la parité de participation" à la société. Pour qu'il y ait participation, il faut de l'égalité sociale et on a besoin de conditions subjectives pour que cette participation soit effective.

 

Nancy Fraser se situe ici dans la lignée de la République sociale, liant explicitement l'enjeu démocratique et l'égalité sociale, indissolubles. Il y a du Jaurès dans Fraser. Elle réactive aussi ce fondement de la pensée socialiste selon laquelle la démocratie est formelle si les conditions matérielles de son exercice ne la soutiennent pas.

 

La reconnaissance selon Fraser, définie comme parité de participation, est nécessairement inscrite dans un projet universaliste. Mais elle précise toutefois que dans la réalité, c'est parfois la particularité d'un groupe qui est déniée (les roms par exemple) et qui empêche la participation. D'autres fois c'est plutôt l'intégration à l'universel qui est déniée (l'Apartheid). Il faut lutter contre le sort subi en l'espèce.

 

Une illusion à abandonner pour les groupes revendiquant la reconnaissance est que la transformation culturelle y pourvoira seule. Car elle ne suffira pas à juguler les inégalités économiques, sources de domination culturelle. Nancy Fraser s'oppose au culturalisme qui voit dans une société purement culturelle, faisant fi des logiques strictement économiques. Elle y oppose le fait que le marché a pénétré toutes les sociétés, autonomisant les relations économiques de la culture : "les marchés suivent une logique propre".  On songe au grand livre de Karl Polanyi, "la grande transformation", qui analyse formidablement cette séparation entre l'économie et la culture au cours de la révolution industrielle.

 

Par ailleurs, tout déni de reconnaissance n'est pas seulement lié à un problème économique, comme le démontre l'exemple du banquier noir repoussé par un chauffeur de taxi.

 

La justice sociale se tient donc toujours sur deux jambes : distribution économique, reconnaissance. Qui entretiennent des rapports dialectiques

 

Mais la politique de reconnaissance s'expose à bien des risques :

 

- L'évincement : la revendication culturelle a tendance à éclipser la question économique. Or on a vu qu'elles sont indissociables.

 

- Le problème de la réification : la reconnaissance d'un groupe peut le conduire à se figer sur lui-même, à nier les identités multiples, et à réinstaurer de la domination en son sein.

 

- Le problème de la déformation de la perspective : la reconnaissance d'un groupe peut ignorer le cadre dans lequel elle s'exerce, et déclencher des logiques de ségrégation et d'affrontement (exemple du confltit dans les balkans).

 

C'est pourquoi il est toujours nécessaire de conserver une vision à deux dimensions de la justice sociale, et de considérer qu'elle s'exerce dans des "arènes", dans cet "espace public" qu'a décrit Habermas.

 

Ces "arènes" doivent être de dimension appropriée. Il est clair pour Nancy Fraser que l'espace national est aujourd'hui obsolète. La politique de justice sociale ne peut plus s'y exercer véritablement, car les schémas d'oppression sont devenus transnationaux.

 

Elle en appelle dont à des contres espaces publics, où peut s'élaborer librement la pensée critique (tel que la communauté noire en a créé un au dix neuvième siècle, en commençant par les églises, ou comme les femmes en ont créé un à la fin du vingtième, élaborant leurs propres concepts pour ensuite les défendre dans le grand espace public). 

 

Cependant, la politique de justice doit viser à s'institutionnaliser. Les mouvements de consommateurs transnationaux, les mouvements sociaux ne sont que des contre pouvoirs. Or, un contre pouvoir doit faire fléchir un pouvoir. Le problème est qu'aujourd'hui le pouvoir politique institutionnel n'est pas formé au niveau transnational. C'est une injustice de plus que ce décalage. C'est la participation de tous qui est empêchée.

 

Récemment, Edgar Morin regrettait le vide de la pensée politique de notre temps. Il a sans doute raison, pour ce qui concerne des organisations de plus en plus recroquevillées et marquées par le bon vieux "crétinisme parlementaire" déploré autrefois. Mais la pensée critique, tournée vers le futur, existe. Elle n'a pas démissionné. Nancy Fraser nous le prouve. Avec une volonté d'ouverture, de précaution, et de remise en cause que les progressistes d'autrefois n'ont pas toujours illustrés.

 

L'unité est nécessaire, certes, mais elle est aussi possible malgré les obstacles.

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Oeuvres politiques
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commentaires

my crm system 01/10/2014 13:32

I agree with the words of Nancy Frager that the cultural dominance of visible minorities are very much seen from the very olden times, we feel that even though they are less in number they seem to outdate our belief and thoughts.

Anne 11/01/2013 13:07

Bonjour,
Travaillant dans la transnationalité et la transdisciplinarité et dans les livres, je vous transmets le nom de mon blog, une façon de contribuer au débat d'idées en Europe: Le blog de l'âne of
Ezelblog.
Cordialement,
A.

jérôme Bonnemaison 11/01/2013 23:18



merci de votre visite. J'ai vu votre petit mot à propos de cet article chez vous. Merci pour ça et votre visite.


Ce livre de Nancy fraser est tout à fait intéressant et propose une approche assez inhabituelle. Je me suis aussi procuré son livre sur la dynamique des mouvements féministes. J'apprécie
plutôt sa façon d'essayer de combiner la question sociale et les enjeux culturels, sans sectarisme, avec rigueur mais sens des nuances aussi.



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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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