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28 mars 2012 3 28 /03 /mars /2012 08:00

 

"Our day will come"

 

Rosa Parks

 

ROSAPARKS.jpg Il s'agit ici d'un livre qui n'a jamais écrit. Je viens d'en lire le prémisse en 200 pages : "Rosa Parks, la femme qui a changé l'Amérique" d'Eric Simard (dans une maison d'édition pour l'enfance, étrangement). La seule biographie en langue française que j'ai trouvé au sujet de cette figure immense du vingtième siècle, méconnue dans notre pays. Une petit livre succint et limpide, admiratif et sans prétention, efficace et écrit pour être très abordable, qui à travers la vie de cette femme se présente comme une initiation au combat pour la liberté.

 

Alors que le must est d'écrire sur des starlettes comme Jane Mansfield ou sur cloclo, les grands romans et Essais inspirés que mériterait la vie de Rosa Parks n'ont pas encore été écrits, ni en France ni aux Etats-Unis. Pas assez Glamour... cette couturière discrète mais tenace qui risqua sa vie pour déclencher la grande vague d'émancipation des noirs américains dans l'après-guerre... Pour ensuite s'en retourner sans demander son reste à son destin d'ouvrière et de militante. D'où le mérite d'Eric Simard d'avoir pris sa plume. On suggérerait bien à un Philip Roth d'oublier un moment ses tourments quant à sa vigueur sexuelle pour s'emparer du sujet; et on imagine bien une Zadie Smith s'y plonger.

 

Les hommes font l'Histoire mais il faut bien reconnaître que l'Histoire les modèle. Rares sont les configurations où un individu, par sa témérité ethique, par son simple courage, se trouve à un carrefour où il peut renverser la table de jeu sociale. Encore plus rare est ce moment lorsque l'individu en question ne possède rien : ni pouvoir politique, ni force économique, ni influence quelconque sur la communauté, mais qu'au contraire on lui dénie ses droits et on le considère (doublement pour Rosa Parks, femme noire) comme un être inférieur, né pour servir. Je pense à Jeanne d'Arc, à Spartacus, à Nelson Mandela, à quelques uns des membres du Tiers Etat en 1789, aux gens parfois un peu marginaux qui créèrent les grands réseaux de Résistance dans la France occupée... Rosa Parks entre dans cette catégorie, et si elle n'eut pas le génie de nombre de ces géants, elle en posséda indiscutablement la trempe d'acier. Forgée dans un sens indestructible de la justice.

 

Elle est de ces personnalités exceptionnelles, pour qui il n'existe pas de contradiction à trancher entre leurs intérêts individuels et leurs principes, puisque toute leur personnalité est annoblie par une grande conception de l'existence. Ces individus se confondent avec leurs principes. En cela ils nous consolent, car ils démontrent ce que les humains ont de meilleur.

 

En 1955, Rosa Parks, ouvrière, qui milite à la NAACP (association nationale pour la promotion des gens de couleur) mais n'en est pas une organisatrice, est une quadragénaire mariée, discrète et réservée, très chrétienne. Elle admire et écoute les leaders d'une communauté noire dont l'ébullition frémit. A Montgoméry, ville de l'Etat d'Alabama dans le Sud, où le KKK est puissant et recourt à la terreur, vit depuis peu un jeune Pasteur noir du nom de Martin Luther King, que Rosa a rencontré et remarqué. Sans Rosa Parks serait-il devenu ce MLK dont nous connaissons par millions le discours de Washington ?

 

Rosa Parks est effacée. Elle n'a pas de charisme particulier. Mais elle est parvenue à un bon niveau d'éducation malgré tous les obstacles sur sa route (elle a pu terminer ses études secondaires) et elle a en elle une certitude : tous les êtres humains sont égaux et l'oppression de sa communauté est insupportable. Si elle n'envisage pas la violence car elle croît au message chrétien, elle est déterminée à résister et à ne jamais baisser les yeux devant le pouvoir blanc.

 

A Montgomery, une des situations les plus révoltantes est le traitement réservé aux noirs dans le service public, notamment dans les transports. Les Villes du Sud rivalisent d'inventivité pour maintenir la ségrégation et rendre inopérants les amendements constitutionnels élargissant l'égalité à la communauté noire.

 

Dans les transports urbains, noirs et blancs ne montent pas par la même porte. Les noirs ne peuvent pas s'asseoir partout et doivent céder leur place à un blanc. Les incidents se multiplient à ce sujet, mais à chaque fois la Mairie l'emporte : par l'intimidation, la menace, en salissant la victime qui se plaint.

 

Mais un jour de 1955, Rosa Parks est exténuée. Elle monte dans le bus, s'asseoit, et cette fois-ci elle ne se relève pas pour laisser sa place et aller au fond du bus, contrairement aux autres noirs présents. La Police arrive et l'embarque au commissariat. Elle est condamnée à une lourde amende.

 

Ce geste déclenche une vague d'évènements considérables. Il convient d'en mesurer l'immense courage, car Rosa Parks aurait pu être lynchée sur place ou au poste de Police, et ne cesse d'être menacée pendant les évènements qui s'ensuivent et longtemps après, avec des répercussions sur sa vie personnelle, ses revenus, sa santé et celle de sa famille,

 

En solidarité avec Rosa Parks, et sous la houlette du Pasteur King s'organise un boycott durable des transports locaux par la communauté noire, mouvement qui essaimera. Le livre d'Eric Simard montre la dynamique du mouvement et le sens merveilleux de la discipline et de l'organisation qui fut nécessaire pour finalement l'emporter malgré une résistance acharnée des racistes. On dut mettre en place, et Rosa Parks y participa, un système alternatif de déplacement, pour que les noirs puissent aller travailler. A chaque fois que la Mairie et la Police le détruisait on parvenait à trouver une autre issue. La communauté alla jusqu'à créer son propre réseau de transports, allant s'assurer à Londres... Ce mouvement mérite d'être étudié et se révèle fort instructif, car il montre comment une population totalement démunie, et sous une énorme pression (la répression fut multiforme) parvient à renverser le rapport des forces par son intrépédité, son inventivité, et aussi par l'intelligence accumulée dans la communauté, désormais forte de ses diplômés, de ses avocats, de ses professeurs... La communauté noire manifeste alors un sens stratégique impressionnant, utilisant la stupidité brutale de l'adversaire, s'appuyant sur les contradictions de la loi, ne tombant jamais dans les pièges, sachant s'attirer la sympathie internationale, et usant de toutes ses ressources : du talent de ses orateurs et de ses juristes à son pouvoir de consommation.

 

Car le mouvement de boycott fut la source d'énergie qui propulsa la lutte sur le terrain juridique, jusqu'à la Cour Suprême qui cassa les règlements racistes. La mobilisation dut continuer pour que le droit s'applique.

 

Les évènements de Montgoméry déclenchèrent une suite de luttes dans tout le Sud, dont Martin Luther King devint le fer de lance. La méthode de la désobéissance et le recours aux possibilités qu'offraient le droit américain avaient été éprouvées et on l'appliqua partout, en se heurtant toujours à des résistances violentes voire barbares. Particulièrement dans l'Education où de jeunes noirs courageux se présentèrent pour intégrer des institutions blanches, sous les huées des manifestants. Rosa Parks fut de tous ces moments, mais ayant profondément souffert du harcèlement incessant des racistes, de la violence morale et de l'immense exposition de sa personne, elle dut déménager à Détroit. Elle ne tenta jamais de profiter un tant soit peu de sa gloire et fut même oubliée par une partie des siens. Elle redevint couturière et sur la fin de sa vie parvint à agir pour l'éducation en fondant un Institut. Elle fut mortifiée par la vague d'assassinats déclenchés contre la plupart des personnalités et forces progressistes américaines à la fin des années 60, dont son ami Luther King. Mais ce qui était acquis le resta. Et aujourd'hui la prophétie d'un Président noir est réalisée.

 

Dans les années 90 et 2000, elle fut célébrée par son pays. Elle rencontra Nelson Mandela. Elle resta fidèle à la ligne de Martin Luther King, celle de la lutte pacifique, mais elle intervint souvent dans ses conférences pour empêcher la banalisation de son message : le mouvement pour les droits civiques n'était pas une proclamation passive d'amour et de paix, mais un activisme déterminé mené par des citoyens qui ne reculaient pas.

 

Pour imiter une phrase célèbre de Guevara sur le Vietnam, je dirais que nous aurions besoin d'une, de cent, de milliers de Rosa Parks partout. Dans les entreprises, dans les institutions bureaucratiques. Partout. Y compris pour continuer la lutte aux Etats-Unis, l'inégalité sociale entre blancs et noirs restant puissante, et l'élection d'Obama n'étant qu'un point d'appui parmi tant d'autres. Il nous faut des Rosa Parks, avec le même regard puissant que le sien sur sa photo au poste de Police, reflétant un esprit sûr de son droit, et donc certain de sa réussite. Aujourd'hui ou demain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Biographie
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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