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6 mars 2011 7 06 /03 /mars /2011 08:35

bonbrute.jpg Le succès flamboyant du petit texte de Stéphane Hessel, « Indignez-vous ! » a relancé le débat sur la fin à poursuivre et les moyens légitimes pour y parvenir, en ranimant les braises de l’esprit de Résistance.

 

Et dans la vie réelle -celle qu’il faut bien vivre de temps en temps entre deux lectures-, les évènements agitent la sempiternelle question des méthodes à employer… La révolution arabe en cours doit soulever, sans cesse, chez ses acteurs, la question de la fin et des moyens. Serait-il légitime de mentir à l’opinion internationale, par exemple, pour affaiblir la position de Kadhafi ? La violence est-elle un moyen acceptable, et à partir de quand ? Vieilles interrogations qui toujours accompagnèrent les peuples en lutte pour obtenir le pain, la paix et la liberté. 

 

Contrairement à ce que l’on pense quand on ne l’a pas lu, « Le Prince » de Machiavel n’est d’aucun secours en la matière. Il postule, à l’instar du « bréviaire du politicien » de Mazarin, que la fin justifie les moyens. Et c’est une fois ce postulat digéré en amont que le livre commence à s’écrire, comme un art de la guerre continuée par les moyens de la politique, pour jouer avec la citation de Clausewitz.

 

Je viens de lire un livre assez éclairant à ce sujet, écrit dans les 70's « Les militants et leurs morales » de Colette Audry. Cette figure aujourd’hui méconnue fut une intellectuelle féministe proche de Sartre, membre des différentes ailes gauches du mouvement socialiste au vingtième siècle (Pivertistes, PSU, Poperenistes…), et qui plus est romancière brillante (prix Médicis). Une de ceux, nombreux mais éparpillés et tenaillés entre le stalinisme et le social-renoncement, qui essayèrent de trouver le chemin d’un socialisme démocratique. Ils échouèrent, souvent. Ils continuent aujourd’hui. Je vous en dirai plus sur elle un autre jour, ayant acheté sa biographie qui vient d’être publiée.

 

Colette Audry a écrit ce livre dédié à la formation des militants socialistes au moment où le nouveau PS d’Epinay se lançait dans la stratégie d’Union de la Gauche et de « front de classe ». Derrière cette réflexion sur la morale en politique se profile donc le traitement de questions essentielles qui ont séparé les socialistes et les communistes « réels » et que Colette Audry voudrait surmonter.

 

« Morale et politique ne se superposent pas » nous dit-elle. Cependant elles sont indissociables. Et Colette Audry analyse le discours du mouvement ouvrier en montrant comment il utilise sans cesse des références morales. D’ailleurs, ce sont ceux qui sont les plus critiques envers la morale abstraite, considérée comme une ruse de la bourgeoisie pour maintenir l’ordre établi, qui usent le plus fréquemment de ce discours moral : la notion de « social-traître » n’est-elle pas morale ? Sans parler de l'insulte baroque utilisée par le procureur Vichinsky : « vipère lubrique »…

 

Le Testament de Lénine qui critique Staline, se base sur des fondements moraux : « Staline est trop brutal ».

 

Bref, même quand elle est dénoncée comme un paravent hypocrite et gardien de l'ordre établi, la morale est donc toujours là, en filigrane, derrière les positions politiques. Surtout à gauche. Le concept de « justice » ne relève t-il pas du champ moral ?

 

Colette Audry examine ainsi les différentes options possibles pour le militant, tout en reconnaissant elle-même que le sujet est… « insoluble ».

 

Il y a la référence possible à la morale dite humaniste, d’inspiration Kantienne. Essayer d’agir en se référant en tous points à une logique universelle. C’est bien difficile en réalité, et comme le dit Colette Audry c’est candide et dangereux. A partir du moment où l’adversaire, lui, ne procède pas ainsi. Tentez donc d’agir en Kantien face à Kadhafi en ce moment…

 

Et Colette Audry déroule nombre d’erreurs de la social-démocratie, qui par attachement aux principes abstraits des Lumières a laissé passer sa chance, par exemple en Autriche où le pouvoir lui tendait les mains au début des années 20, par exemple pendant le Front Populaire (sans compter les trahisons odieuses, comme celle du SPD allemand en 1919, mais là ce n’est plus une erreur morale, c’est un choix politique délibéré de collaboration de classe poussée à son terme). Léon Blum se voulait un « Juste ». Il s’égara face à la Guerre d’Espagne, il se coucha face au Sénat qui lui refusa les pleins-pouvoirs pour mater les capitaux déserteurs, et il se retrouva au procès de Riom et à Buchenwald, où il put certes donner les preuves de son courage.

 

Colette Audry ne parle pas de Malcom X, mais le discours de ce grand leader tire toutes les conséquences de la faiblesse de positions morales abstraites, conduisant finalement à subir la violence unilatérale de l’adversaire, qui ne s’embarrasse pas de préceptes moraux pourtant édictés par ses soins. Malcom X fut liquidé, comme trois ans plus tard l’apôtre de la non violence qu’était Martin Luther King. Problème insoluble… Mais on peut se consoler en se disant que sans ces deux-là, un homme noir n’aurait pas été élu Président en 2008 aux Etats-Unis.

 

Plus profondément, il est bien difficile d’apprécier ce qui est « universellement » moral. Et Audry prend d'emblée l’exemple extrême de déportés à Treblinka qui acceptèrent d’accomplir le sinistre travail de tri des valises des exterminés, volant des restes de nourriture, ceci afin de trouver la force de se révolter et de s’évader. Cela revient à être absolument immoral pour poser un acte absolument moral : se révolter contre les SS.

 

Je me souviens de ces scènes de l’Armée des Ombres (roman de Kessel, film de Melville), où se pose la question de la liquidation du personnage joué par Simone Signoret, celle qui a sauvé tant de camarades, l’âme du réseau. Mais le seul moyen de protéger la Résistance, alors que cette femme est piégée dans un horrible chantage et qu’elle ne peut pas se suicider, c’est de la tuer. On subodore qu'elle le sait elle-même et qu'elle le souhaite, mais on en est pas sûr, même les yeux dans les yeux au moment de son assassinat. La décision est prise d’y pourvoir. Est-ce moral ? C’est immonde et profondément moral.

 

Quand Roosevelt a du peser le pour et le contre - d’après ce qu’on nous dit (mais il pouvait y avoir des arrière-pensées pré guerre froide…) - entre le massacre d’Hiroshima et l’invasion sanglante du Japon, Kant lui a-t-il été secourable ?

 

La morale Kantienne, un peu tombée du ciel, n’est décidément pas d’une aide conséquente quand on a les deux pieds sur terre.

 

Une autre position possible a été théorisée par Léon Trotsky dans sa brochure « Leur morale et la nôtre », écrite en réponse aux critiques de « démocrates » sympathisants des bolcheviks, mais jugeant leurs méthodes trop brutales.

 

Trotsky était tout sauf un sauvage. Et il ne se contente pas d’un discours vulgaire, du style « les lendemains qui chantent justifient tous les moyens ». Il évoque une « dialectique entre les fins et les moyens ». En bref, tous les moyens sont bons qui permettent de faire avancer la cause du prolétariat car il porte l’intérêt de l’humanité. Tout moyen qui détourne le prolétariat de sa mission historique est à proscrire.

 

Audry admet que cette position est intelligente. Car on peut considérer qu’un moyen avilissant peut être considéré comme éloignant ceux qui le commettent de l’horizon final, qui est la création d’un monde libéré de l’oppression.

 

Pourtant, il est difficile de rapporter chaque acte à l’ « intérêt général de l’humanité ». Et cette difficulté explique en partie certains débats incessants qui ont pu ou peuvent agiter les forces politiques qui se réclament de cette philosophie, leur scissionnisme permanent, leurs façons de couper les cheveux en quatre sans cesse… Le traité de Brest-Litovsk avec l’Allemagne était-il « juste » ou non ? Belle empoignade au sein du Parti Bolchévik, Lénine étant mis en minorité…

 

Devant la difficulté, on va donc s’en remettre au « Parti » pour définir ce qui est légitime ou pas, soit « la ligne juste ». Comme sous peine de chaos il ne peut y avoir qu’une position possible et non des myriades, on va interdire les fractions (1921), puis centraliser la définition de la ligne dans un petit comité, puis la confier au numéro 1. Tel fut le cheminement intellectuel de la dérive qui aboutit au triomphe stalinien (qui eut bien d’autres causes bien entendu).

 

La position énoncée par Trotsky pêche donc par la difficulté à saisir, dans chaque situation, la répercussion que la décision prise aura au bout du compte. Et cette difficulté ouvre la porte à tous les cynismes, à toutes les justifications ; ce dont les staliniens de tous poils ne se priveront pas.

 

Colette Audry va donc rechercher les termes d’une nouvelle morale. Elle ne parvient qu’à en tracer la silhouette, mais c’est déjà beaucoup.

 

La référence à Rosa Luxembourg est nette. Notamment à la lumineuse et prophétique brochure écrite en prison en 1918 : « La révolution russe » (téléchargeable sur marxists.org, et dont la lecture est une révélation).

 

Un point essentiel est que, pour conquérir les masses, les méthodes des militants, leurs comportements, doivent préfigurer l’ « humanité socialisée » qu’ils veulent construire. Jean Jaurès a fugacement incarné le modèle dont ils peuvent s’inspirer.

 

L’expérience de la révolution russe montre qu’on ne peut pas suspendre un temps des positions morales, face à l’adversité, pour un jour décider de revenir en arrière. L’évolution devient irréversible.

 

L’expérience russe montre aussi que les formes données aux relations entre camarades sont essentielles, le Parti devant être l’annonciateur, l’ « appartement témoin » de la société que l’on prétend préparer. C’est une « morale de la réciprocité » qui doit prévaloir. Elle donne sa part à la pugnacité, mais elle respecte l’autre en tant qu’être humain libre, digne et doué de raison, …. Le moins que l’on puisse dire est que dirgeants et militants des formations de gauche, aujourd’hui, devaient se plonger dans les vieilles publications de la Secrétaire à la Formation Colette Audry… Car la notion d’exemplarité a souvent été oubliée en route...

 

Le respect de la liberté de pensée, de s’exprimer, même quand la position a été tranchée, est non négociable. « La liberté c’est toujours celle de celui qui n’est pas d’accord » écrivait Rosa Luxembourg à l’attention des bolchéviks. Car sans liberté démocratique, les aspirations révolutionnaires s'étiolent, et la figure du bureaucrate guidé par une fonctionnalité sans limites et donc barbare prend le dessus sur le citoyen en chemin vers son émancipation.

 

La démocratie dans le Parti et dans la société sont donc des éléments fondamentaux, qu’il convient de protéger dans les pires conditions. Si l’on veut un jour toucher au but.

 

On ne peut pas atteindre le projet d’une société entrevue si l’on utilise des moyens qui sont en contradiction flagrante avec les principes de cette société, qui éduquent les citoyens à rebours des conditions culturelles dont on aura besoin pour transformer la société.

 

Telle est une des leçons du vingtième siècle. Que Colette Audry aide à mieux saisir. Dans la fidélité.

 

Tout cela vous paraît lointain ? Pas le moins du monde ! Regardez autour de vous et vous trouverez facilement matière à réflexion, malheureusement ! Peut-on être « de gauche » et un salaud dans son quotidien, à l'égard d'autrui ? Peut-on se prétendre un homme ou une femme de progrès et se comporter odieusement ? Peut-on être un Patron « de gauche » pire que le plus brutal des exploiteurs ? Peut-on tout se permettre parce qu’on prétend défendre une cause juste ? Peut-on se servir de ses convictions comme une diversion dissimulant des turpitudes ?

 

Carrément non !

 

(P.S : "Les militants et leurs morales" de Colette Audry est quasiment introuvable. Dommage. J'en ai acheté un sur Internet. C'était un "service de presse" dédié par l'auteur à une connaissance. Quant aux textes cités de Trotsky et de R. Luxembourg ils sont republiés régulièrement, et ils peuvent ête téléchargés sur la mine "marxists.org". "L'armée des ombres" de Joseph Kessel se trouve en ligne de poche et le film (à mon avis le meilleur qui ait été produit sur le sujet) sur n'importe quel site de VOD. Les discours les plus intéressants de Malcom X sont rassemblés dans une édition de poche, intitulée "le pouvoir noir", récemment sortie. On y perçoit son évolution intellectuelle passionnante, depuis le sectarisme Black Muslim jusqu'à une position radicale et universaliste).

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Oeuvres politiques
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David F.M 08/03/2011 18:34


Bonsoir Jérôme,
Surveille le nombre de visiteurs sur cet article. Je pense que tu vas avoir des lecteurs.
Cordialement
F.M


jérôme Bonnemaison 09/03/2011 11:27



Ben oui, ça a marché.


 



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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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