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11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 08:50

 

George-Orwell-001.jpg S'il n'en reste qu'un pour moi, ce sera Georges Orwell  (Eric Blair de son vrai nom). Je l'ai déjà écrit dans ce Blog en parlant de son roman "Un peu d'air frais"( Lisez Bio ) , mais je pense y revenir périodiquement, car il me reste heureusement une partie de ses livres à découvrir.

 

Georges Orwell fut un homme exemplaire, un modèle de probité et de courage, un écrivain d'immense talent, un anglais jusqu'au bout des ongles aussi, qui illustra au mieux les qualités d'un certain esprit national : le goût de la liberté d'abord ; cette manière inimitable d'avoir les pieds sur terre, de se coltiner la réalité ; cet humour confondant qui va de pair avec un stoïcisme admirable.

 

Ce fut aussi une intelligence hors normes attirée par les lignes de front : celles de l'Empire britannique, de la pauvreté, de la guerre civile Espagnole, de la guerre contre les nazis, de la guerre froide... Il y puisa une lucidité à mon sens sans équivalent dans son siècle, à longue portée. Comment par exemple, ne pas être frappé par la pertinence de son concept de "Novlangue" tel qu'utilisé dans "1984" ? Un despotisme a besoin d'affaiblir la portée du langage pour mieux dominer. Il en est d'ailleurs ainsi avec la mondialisation libérale et la marchandisation de tout.

 

Grâce aux Editions Agone, on peu redécouvrir un volet de son oeuvre un peu oublié, et pourtant majeur.

 

Ses romans reparaissent régulièrement en Poche. Et "1984", "La Ferme des Animaux" (LE livre -je le confesse ici - que dans mes rêves les plus fous j'aimerais avoir écrit, et qui m'émeut profondément), "Hommage à la Catalogne", "Dans la dêche à Paris et à Londres", ont bien souvent - et à très juste titre - leur place réservée sur les tables des librairies.

 

Mais celui qu'on a qualifié d'"anarchist tory" (aux antipodes d'un libéral libertaire comme Dany le Vert) était aussi un enquêteur social dans la meilleure tradition, un militant socialiste "de gauche" jamais fasciné un instant par le stalinisme, un intellectuel engagé, un journaliste et chroniqueur de premier ordre. Et nous pouvons désormais accéder facilement à une oeuvre de polémiste et de critique qui restait éparpillée, où Orwell s'exprime plus directement que dans ses merveilleux romans.

 

Il y a un ou deux ans, j'ai lu "A ma guise", recueil de ses chroniques de presse du même nom, dont la plupart sont écrites pendant la deuxième guerre.  Je recommande avec force enthousiasme cette lecture où culminent les qualités d'Orwell. Peu d'auteurs aussi majeurs sont aussi humbles et dépourvus d'ostentation ... Orwell utilise un style on ne peut plus direct et sait expliquer en des phrases très simples des idées très compliquées, comme celle de la singularité d'un socialisme révolutionnaire et démocratique.

 

Dans ses chroniques, Orwell illustre tout son sens de l'observation, son intérêt sans limites pour les leçons du quotidien et pour ses contemporains, son humour tout à fait anglais, mais qu'il utilise dans une perspective politique absolument déterminée et originale. Même après le succès énorme de "la ferme des animaux", après de  longues années de disette, Orwell est resté un révolutionnaire au milieu de son peuple. Il ne projetait nul fantasme sur "les masses" , et parlait leur langage, vivait leur vie parce que c'était la sienne. Des exigences que n'ont pas beaucoup respectées des générations d'idéalistes jargonnants venus après lui ... Dans "A ma guise", on le voit ainsi entamer des débuts de correspondance avec ses lecteurs, parfois avec une ménagère qui lui a envoyé un courrier indigné... Et cela lui est naturel.

 

On retrouve toutes ces qualités dans ses "Ecrits politiques" que je viens de lire. Même s'il use moins de l'humour.

 

Indirectement, ces écrits, tout comme les chroniques précitées, montrent la surprenante liberté d'expression et de débat qui prévalait au Royaume Uni pendant le deuxième conflit mondial, et qui ne vient qu'exacerber mon admiration pour ce peuple à cette époque (on mesure désormais les dégâts culturels imputables à l'ère Thatcher et aux années "New Labour"). Par exemple, Orwell explique longuement, alors qu'il en est membre actif, que les révolutionnaires doivent entrer en masse dans la "Home Guard" (milice d'un million d'hommes formée pour résister à une éventuelle invasion) pour transformer la guerre mondiale en révolution socialiste, seule voie vers la victoire finale contre Hitler (sur ce point précis il s'est trompé, mais pas complètement. Car la sortie de la guerre c'est tout de même la naissance de l'Etat-Providence, première pierre du socialisme). Il se livre aussi à des critiques incessantes des hommes au pouvoir, des décisions stratégiques, de la politique impériale, y compris aux moments les plus démoralisants pour les anglais.  Il perçoit parfaitement, dès le début de la guerre, le fait que son pays en sortira avec un visage totalement différent ; et il saisit en particulier que la colonisation est condamnée à court terme, car sans donner libre cours aux nationalismes des peuples dominés on ne pourra pas vaincre l'Allemagne.

 

Selon Orwell, depuis la "grande Charte" médiévale, l'individu anglais est indissociable d'une certaine inclination libertaire. On le croit volontiers.

 

Ce qui me frappe aussi, c'est la sincérité déconcertante de cet intellectuel. Son absence de préjugés mariée à une curiosité insatiable. Il prend ainsi la peine de "tout lire", d'expliquer à ses lecteurs, avec un souci de vérité, la pensée des adversaires auxquels il rend parfois justice. Orwell n'est pas un sectaire : c'est un homme libre, pour qui le socialisme n'est pas une construction abstraite ni une utopie prête à l'emploi ; c'est la fraternité et le droit de vivre cette fameuse "décence ordinaire" qui revient souvent dans son propos. Il a aussi compris quelque chose de tout à fait moderne : la capitalisme, c'est le désordre de la concurrence, et le peuple aspire avant tout à la sécurité. Les fauteurs de désordre : ce  sont bien les dominants qui mettent le monde à feu et à sang.

 

Orwell démontre qu'il est possible d'articuler radicalité (ce n'est pas un modéré) et nuance. En cela il est rare et digne d'un très grand intérêt.

 

Ce bon sens auquel il s'accroche  obstinément lui permet de ne pas sombrer dans les impasses où nombre de courants de gauche s'engouffrent à son époque : le pacifisme intégral et stérile, la haine stupide de la démocratie (pourquoi les antinazis allemands s'exilent t-ils dans les démocraties capitalistes si facisme et démocratie libérale sont sur la même ligne ?). Se dessine ainsi un marxisme de "bon sens" mais subtilement dialectique, libéré de ses dogmatismes lourds et dangereux. Pour Orwell par exemple, il est absurde de penser que le processus révolutionnaire dans un pays développé comme le Royaume-Uni puisse emprunter le même schéma que celui expérimenté en 1917 en Russie. Quand on la lit chez Orwell, qui n'a rien d'un réformiste, cette idée frappe d'évidence, pourtant la gauche radicale mettra des décennies à l'admettre...

 

Etre au milieu du peuple, c'est aussi ne pas penser à rebours de réalités aveuglantes. Ainsi Orwell trouve t-il absurde de prétendre que les "prolétaires n'ont pas de patrie". Car si  on peut bien sûr fonder ce constat théoriquement, il est impossible de contourner la force du sentiment national, qu'il perçoit partout autour de lui. Il convient au contraire de s'appuyer sur ce sentiment patriotique pour montrer que l'intérêt bien compris de la Nation, c'est le socialisme. Etre au milieu du peuple, c'est aussi saisir que les gens ne se battent pas (et ne votent pas non plus) pour des "ismes", mais pour des blocs de réalités qui portent des noms comme "logement", "paix", "feuille de paye", "travail moins pénible"... Orwell enjoignait ses camarades et lecteurs de le comprendre. Et ce message n'a jamais été aussi utile que de nos jours.

 

La matrice de la pensée d'Orwell, c'est son expérience au sein de la milice du POUM dans la Guerre d'Espagne. Un conflit qui concentre à l'extrême toutes les questions politiques posées dans le siècle. Et Orwell, aux avants-postes (il en revient gravement blessé et traqué par les staliniens), a pu y manifester toute sa lucidité. Son parcours intellectuel est ainsi révélateur par contraste de toutes les erreurs de la gauche de son temps.

 

On peut dire que Georges Orwell a mis en application avec célérité le conseil de Jaurès : "Partir du réel pour aller à l'idéal". Ce qui a conduit cet homme issu de la "middle class" à vivre dans les asiles de nuit, à plonger dans les tranchées. Il s'inscrit dans la lignée de ces grands enquêteurs sociaux malheureusement disparus (Engels, Flora Tristan, Dickens)... Il en ramènera d'ailleurs une tuberculose finalement mortelle. Cette pulsion d'ethnologue participatif le rendra hermétique aux propagandes (au contraire d'un Sartre par exemple).

 

Orwell est sans doute le meilleur représentant d'une catégorie rare, précieuse, d'écrivains révolutionnaires qui ont jalonné le siècle, s'y plongeant corps et biens, sans abandonner un instant ce goût de la vérité qui les poussa à l'écriture : on y trouve Jack London ("Le talon de fer"), plus tard Victor Serge ("Minuit dans le siècle") ou Arthur Koestler "Le Zéro et l'infini").

  

Pour qui couve l'ambition de penser la liberté et la transformation sociale, Georges Orwell mérite d'être une figure tutélaire.

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Oeuvres politiques
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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