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9 décembre 2012 7 09 /12 /décembre /2012 22:16

 

 

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"Il n'y a pas d'autre point, premier et ultime, de résistance au pouvoir politique que le rapport de soi à soi"

 

Michel Foucault

 

 

"Les désarçonnés" de Pascal Quignard est une digression littéraire, se nourrissant elle-même au fil de ses intuitions, mêlant la réflexion philosophique, les fulgurances poétiques, l'anecdote historique ou judiciaire tirée d'on ne sait quel profond recoin de vieille bibliothèque, les récits quasi hallucinatoires d'un chamane, les bribes autobiographiques, l'animalerie... Sur fond de pessimisme anthropologique total.

 

Une aventure de création fascinante et surdouée, au service d'une idée radicale s'il en est : fuyez tout, et créez !

 

 

Et s'il vous prenait de lui rétorquer, d'emblée, que c'est facile à dire pour un écrivain à succès vivant de sa plume... il vous dirait qu'il a bien connu un maréchal ferrand procédant de la sorte. Il n'est peut-être pas donné à tous de devenir anachorète, mais rien n'oblige, du moins, à obéir. On peut se mettre à côté, ne pas coopérer à "la curée". La Boétie encore et toujours.

 

 

Quignard nous invite, muni d'une foultitude d'arguments et d'exemples, et d'une réflexion approfondie sur le monde animal et sa coexistence avec l'homme, à devenir des Cerfs plutôt que des chevaux. A nous transformer en chats errants, en génies de l'esquive sociale. A fuir ce qui ne peut que nous plonger dans le désarroi : la vie en société, le pouvoir, le collectif. Et leur odeur irrémédiable de sang.

 

C'est une ode à l'anarchisme viscéral, à la démission, au refus du siècle, au rejet de toute politique ("il ne faut pas attendre du déserteur le point de vue du Général"), se réclamant d'une quête de liberté antérieure même à la Cité. C'est l'attitude d'une Louise Michel, une fois la Commune écrasée, et qui se refuse même à travailler à sa sortie de prison, car elle est ailleurs, dans sa liberté faite forteresse imprenable. Quignard est absolument radical dans son pessimisme antihumaniste mais il n'est pas misanthrope au fond. Ce qu'il récuse, c'est l'animal politique.

 

Il faut donc déserter et refuser toutes les assignations. Il faut même refuser que l'on prétende définir ce qu'est que l'humain. Car cette question "humaniste" suppose déjà l'exclusion, et prépare le massacre.

 

Beaucoup dans l'Histoire ont ressenti ce besoin de s'écarter. George Sand parlait d'un désir d'"Absence". Les Sagesses diverses ont fréquenté cette idée selon laquelle "quand on cesse de se soumettre au jugement de ceux dont on s'est retranché, tout ce qui blesse s'effiloche et se gomme d'un coup comme une brume sur la rivière à l'instant où monte le soleil".

 

 

Pour Quignard, qui s'avance muni de maints exemples, nous servant de guide à travers les âges (avec une prédilection pour la préhistoire, les guerres de religion en Royaume de France et l'Antiquité grecque et romaine), l'humanité est condamnée à la violence, à son adoration même, et à la guerre permanente. Car elle est née sous le signe de l'effroi de la bête traquée puis de l'angoisse, et elle a survécu dans le peau du chasseur affamé. Sa violence a partie liée à ce destin particulier enfermé dans la temporalité. Le temps, c'est une hantise. Quignard nous offre une belle réflexion sur notre rapport au temps, abordé au révélateur de l'acte sexuel. Et il en conclut une chose désespérante, à savoir que le présent n'existe pas. En cela nous sommes maudits. De tous temps, les Hommes sont allés à la guerre avec joie. La guerre est le rythme de leur Histoire. La vraie vie des Hommes ensemble, c'est la guerre. Leur plaisir absolu, c'est de faire couler le sang. 

 

Il est possible de ne pas en être cependant, et d'être en partie libre, comme nous y invitent ces "désarçonnés" qui un jour sont tombés de cheval (Montaigne par exemple, Agrippa d'Aubigné). Et sont un peu morts pour renaître autrement. Ainsi en est-il de l'auteur revenu d'une grave maladie. Il nous invite à méditer sur le sort de ceux qui ont connu la chute, l'expérience d'un "jadis" antérieur à tout, pour revenir à la vie, décidés à la mener autrement.

 

 

L'écrivain, mais aussi le lecteur, réalisent un peu de ce projet, selon Quignard. Quand nous lisons sincèrement nous sommes irréductibles. Je le crois volontiers.

 

 

Un propos émouvant, agile, prodige parfois. Cet individualisme sans limite ouvert au monde et fuyant la cité est cohérent. Sauf qu'on a envie de répondre à l'écrivain : "mon frère, si tu admires tant certains des nôtres, c'est sans doute que l'humanité a d'autres dimensions que l'instinct de mort". Pour se retirer, il faut déjà décider de ne pas participer au carnage, et cela demande des ressorts. Certes le meurtre est partout dans l'Histoire, mais si l'on regarde bien et parvient à apaiser quelque peu la nausée que ce tableau procure, on voit que l'agapé lui livre une belle lutte. Et il est bien tentant de s'y mêler peu ou prou

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Inclassable
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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