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8 mars 2012 4 08 /03 /mars /2012 08:33

imagesCA01SW53.jpgElle date un peu, mais elle n'a rien perdu de son intérêt, c'est l'anthologie de la pensée sur la Ville réalisée en 1965 par Françoise Choay. Anthologie publiée sous le titre "L'urbanisme, utopies et réalités. Une anthologie" (disponible en édition de poche Points-Essais).

 

Dans ce livre, introduit par une brillante synthèse, on peut se promener dans les écrits des défricheurs de la pensée sur la ville à l'ère industrielle. De la nostalgie médiévale de Victor Hugo au progressisme exacerbé de Le Corbusier en passant par Eugène Hénard, Cabet, Camillo Sitte, Marx et Engels, et bien d'autres, jusqu'à Heidegger... Des philosophes, des architectes et urbanistes, des utopistes...

 

Pour le lecteur intéressé par la Ville, c'est le contrepoint conceptuel d'un autre livre, une approche très littéraire cette-fois ci, d'Italo Calvino : "Les villes invisibles", où l'auteur explore une multitude de cités possibles, idéales, malsaines, ou simplement esthétiques, arbitraires.

 

On y constatera que tout, beaucoup en tout cas, a été dit par ces pères fondateurs. Que les gestes d'aujourd'hui, les débats dans nos quartiers, les idées phares des projets, tirent leurs racines de ces théories, de ces "modèles". Plus ou moins consciemment.

 

Changer la ville, est-ce un moyen pour transformer l'homme ? Beaucoup l'ont pensé, et on ajoute encore à cette foi quand on chante les louanges de la mixité sociale,     lorsqu'on s'engage dans de vastes chantiers de rénovation urbaine. Remonter aux textes fondamentaux, c'est comprendre d'où vient cette conviction, et ce qu'elle reflète plus essentiellement. Car penser sur la Ville, ce fut toujours finalement une opportunité concrète pour agir sur la société que l'on pense saisie dans la pierre. L'architecte est un homme politique. Il le sait et le dissimule parfois. 

 

Si le mot urbanisme date du début du vingtième, la pensée urbanistique commence au moment où la ville industrielle "prend conscience d'elle-même", engage son autocritique. Elle est d'abord le fruit d'hygiénistes, de réformateurs sociaux, et les premiers à s'en emparer sérieusement sont les socialistes dans leur diversité. Le socialisme dit utopique, pré marxiste, en fera même son terrain idéologique privilégié, la société nouvelle se déployant dans une cité rêvée, décrite dans ses moindres détails.

 

Dès cette première époque, avant l'invention de l'urbanisme comme discipline à part entière, les courants de pensées déterminants pour la suite s'expriment déjà. Ce sont de véritables "modèles" de conception de la ville qui se forgent. Et nos architectes contemporains en sont indéniablement les héritiers.

 

Le temps des utopies

 

Le courant le plus actif est celui que Mme Choay qualifie de "progressiste", où l'on va retrouver les penseurs anti capitalistes, comme Robert Owen, Etienne Cabet, Charles Fourier et son héritier spirituel Victor Considérant. C'est un courant ultra rationnaliste, qui considère possible une ville répondant à tous les besoins de l'individu, définis a priori.  Dans ce modèle, fondé sur la critique de la ville industrielle, l'hygiène occupe la première place. Respirer enfin, tel est le mot d'ordre. Proudhon écrit ainsi : "nous avons la France à transformer en vaste jardin".

 

Dans ces conceptions fondées sur la puissance de la raison, logique et beauté coïncident : chaque chose est à sa place. Le logement lui-même peut être conçu idéalement, tel un standard.

 

Quant au passé, il est assimilé au malheur de l'homme, et dans la ville aussi il s'agit de "faire du passé table rase".

 

D'emblée cette pensée progressiste se divise sur la question de l'individuel et du collectif. Chez Fourier, tout est collectif, chez Proudhon, petit-bourgeois socialisant, la maison individuelle est l'idéal.

 

La ville ancienne, on l'a vu, est sale, asphyxiante, déshumanisante (cf "la situation de la classe laborieuse en Angleterre" de Friedrich Engels). D'où l'idée d'une ville plutôt éclatée, et de l'abolition entre la ville et la campagne.

 

Rationnel, ce modèle progressiste est contraignant. S'il n'y a qu'une vérité rationnelle, elle doit s'imposer... Ainsi Fourier ira, dans son style on ne peut plus particulier, jusqu'à définir toutes les dimensions de son phalanstère, et en prévoiera les ornements...

 

La crise de la ville, crise culturelle

 

A la même époque pionnière de la pensée urbaine, un autre modèle de pensée s'affirme d'emblée, dans le monde anglo-saxon : Françoise Choay le définit comme "culturaliste". Des penseurs comme Ruskin, Morris, Howard (l'inventeur de l'idée de cité-jardin)  réflechissent à la ville comme un groupement humain. Pour être harmonieux, ce groupement doit être bien circonscrit (au contraire des progressistes, ils tiennent à la séparation ville/campagne et prévoient déjà des réserves naturelles). Les culturalistes expriment une nostalgie du modèle médiéval, d'une petite cité sereine et idéalisée. Dans ce songe, l'esthétique est plus déterminante que l'hygiène. Le défaut de la ville moderne, ce n'est pas son manque d'organisation, c'est sa pauvreté culturelle.

 

Dès cette époque évidemment, un courant de pensée franchement nostalgique s'exprime, en réaction à l'industrie. Particulièrement aux Etats-Unis, où des écrivains anti urbains s'expriment, comme Thoreau.

 

Le génie de Marx : la ville comme théâtre des rapports de production

 

Enfin, le dix-neuvième siècle, c'est l'émergence de la pensée marxiste. Et de son caractère inédit. Marx et Engels ont beaucoup décrit la ville, mais pour eux elle n'est qu'un aspect particulier du système capitaliste. Ils n'entretiennent ainsi aucune illusion sur la possibilité de changer la ville sans révolutionner le mode de production. Engels le dit brutalement : "pour le présent, la seule tâche qui nous incombe est un simple rafistolage social". L'organisation de la ville industrielle répond aux besoins de l'ordre capitaliste et elle changera avec la révolution. Il est ainsi absurde, comme s'y adonnent les socialistes utopiques, d'édifier des plans grandioses. La ville socialiste découlera de la nouvelle organisation économique et sociale et il faudra l'inventer à partir des conditions concrètes de l'époque.

 

Françoise Choay salue la prescience d'Engels... et il me semble qu'elle a raison. Des décennies d'acharnement "humaniste" autour de la ville n'ont pas résolu, loin s'en faut, les problèmes qui se posent pour le citadin : ségrégation sociale, pollution, sentiment d'insécurité, stigmatisation de quartiers, dégâts de la spéculation, mal logement, ilôts insalubres, friches industrielles... Des décennies d'aménagement du territoire, de travaux d'architectes, et le vote de tant de projets de lois instaurant des outils de planification urbaine n'ont pas non plus empêché l'étalement urbain et ses sévices, et n'ont pas protégé des millions de citoyens de passer quatre heures par jour dans des transports...

 

Pourquoi cet échec de l'urbanisme ? C'est que la ville est d'abord le fruit de rapports économiques fondamentaux. La ville est le théâtre de la production. Ainsi, on se demande souvent pourquoi habitat et emploi sont-ils absurdément éloignés, et pourquoi nos édiles ne contrent-ils pas cette logique ? Et bien tout simplement parce que l'organisation de l'économie capitaliste mondialisée a besoin des logiques de concentration de l'argent et du pouvoir. Et que s'y opposer n'est pas véritablement possible dans le cadre de ce système. On ne peut qu'en freiner les désagréments. Comment penser aussi qu'il serait véritablement possible d'en finir avec la  ségrégation géographique, alors que le système économique a besoin de l'exclusion sociale pour trouver son équilibre ?

 

En fait, le réformisme urbain se retrouve dans la même situation que le projet social démocrate face au capitalisme. Il atteint forcément ses  limites : la redistribution des richesses, dans le cadre capitaliste, devient rapidement intenable : car l'investissement repose sur l'appétit de profit. Et bien il en est de même pour le réformisme urbain : une ville véritablement humaine chasserait l'investissement économique privé, et s'appauvrirait.

 

En disant cela, je ne veux pas dire bien entendu que l'urbanisme ne sert à rien. Ce serait absurde et délirant. Mais revenir aux passages de Marx et Engels cités par Françoise Choay nous désigne les étaux dans lesquels l'action sur la ville doit difficilement se mouvoir.

 

La reformulation des courants de pensée

sur la ville à l'époque de l'urbanisme

 

A cette première époque succède l'ère des spécialistes : l'autonomisation de l'urbanisme, porté par les architectes.

 

Les courants rencontrés : progressisme, culturalisme, naturalisme... Vont se pérpétuer, mais avec d'autres arguments.

 

Le courant progressiste trouve son plus grand porte-parole avec Le Corbusier et la Charte d'Athènes. Les architectes progressistes vont intégrer à la conception de la cité les méhodes de standardisation du monde industriel.

 

La raison aux commandes, c'est définir des classifications. Les besoins de l'individu, comme chez les aînés utopistes, sont simples et définis a priori : habiter / travailler / circuler / se cultiver le corps et l'esprit. Ces fonctions différentes sont différenciées dans la ville.

 

Du passé, il est fait table rase. Peu importe la topographie : on peut raisonner à partir d'un même schéma au Brésil, à Budapest ou en Région Parisienne pour édifier une ville nouvelle.

 

Les préoccupations hygéniques restent centrales. Il faut de l'air et du soleil : l'ennemie c'est la densité ; la faute à ne pas commettre, c'est la rue.

 

Comme chez les prédécesseurs, tel Fourier, la géométrie c'est "le point de rencontre entre le beau et le vrai". Les matériaux modernes, comme le béton armé, les technologies (l'ascenseur) permettent à ces songes d'aboutir enfin.

 

D'autres architectes, comme l'autrichien Camillo Sitte, opposent à ce courant un néo-culturalisme qui demeurera fécond. Quitte à être qualifiés de "troubadours" par leurs concurrents progressistes, ces acteurs continuent de regretter l'esprit de la ville médiévale. La rue joue un rôle fondamental, l'espace reste imprévisible, la ville permet la multiplicité des relations et crée l'imprévu (j'avoue, j'y suis sensible).

 

L'essor des technologies va permettre à un courant néo naturaliste de se réaffirmer, fidèle à cette idée très américaine, nostalgique du far ouest, selon laquelle l'homme doit organiser ses retrouvailles avec la nature. Il doit vivre dans des petites unités dispersées. Cela est rendu possible par la télévision, la voiture, l'avion, les autoroutes... On voit là les ferments de la rurbanisation. Par un paradoxe dont raffole l'Histoire, ce sont ces amoureux de la nature qui vont contribuer à la détériorer à travers le règne de l'automobile.

 

Mais très vite, la notion de modèle est contestée par un aménagement plus empirique, dit "humaniste". Ces architectes vont insister sur la nécessité de l'enquête préalable, sur le mariage entre urbanistes et sociologues. La fameuse "démocratie participative" est déjà là. Dans le même temps se développe tout un discours autour de l'hygiène mentale liée à la ville, celle-ci déterminant un "climat existentiel". Ce point de vue psychologique requiert qu'on ne mette pas le citadin face à un modèle de ville trop imposé, et qu'on respecte son autonomie et son imagination. C'est donc un humanisme nouveau qui s'affirme contre celui, très péremptoire, de la Charte d'Athènes. Un maître mot revient dans leurs textes, celui de "continuité" des espaces urbains.... (pas une réunion consacrée à l'urbanisme où ce terme n'est pas évoqué de nos jours).

 

Les grands modèles urbains ont  donc vécu. Ils ont été entraînés dans le reflux des idéologies. La crise des grands ensembles modernistes et la prise de conscience des aspects mortifères des banlieues étalées leur ont porté des coups fatals. Le modèle culturaliste semble obsolète dans le cadre de la massification urbaine. Aujourd'hui, l'urbanisme se veut plus modeste, plus circonstancié. Peut-être est-ce dommage d'ailleurs ?

 

Il n'empêche que les architectes de notre temps puisent sans cesse dans la boîte à outils théorique que l'on vient de visiter. les arguments culturalistes sont invoqués quand il s'agit d'utiliser théâtres et salles de concert pour réenchanter la cité, et si une politique fait consensus, c'est bien celle de la valorisation du patrimoine. Le retour des rues est devenu un passage obligé de tout projet urbain. Quant à l'urbanisme moderniste, s'il est fortement critiqué à travers la crise des quartiers populaires, il continue à influencer la vie urbaine car on n'a jamais renoncé à la spécialisation des fonctions et aux logiques de zonage. L'idée d'un logement standard n'a pas vraiment disparu.

 

On a souvent l'impression, comme l'avaient prédit Marx et Engels, que le génie créateur a cédé devant le puissant roulis du marché. Pouvait-il en être autrement, la ville étant une superstructure ? On parle aujourd'hui de réindustrialisation, et c'est peut-être cette évolution là (ou au contraire la disparition de l'industrie en Europe) qui déterminera les formes de la ville de demain, plus que des documents urbains.

 

Qui veut vraiment changer les villes doit sans doute aujourd'hui comme hier modifier le régime économique des hommes.

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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