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16 février 2014 7 16 /02 /février /2014 18:26

c0b0a5247dd25087191b0be72e2d0a64.jpg Mircea Eliade était un sale type, qui a appartenu à la garde de fer roumaine (ce qui fut longtemps caché), une sorte d'aile droite de l'extrême droite, c'est dire... (dans son livre sur le procès Eichman Arendt rappelle comment les collabos roumains ont été les plus zélés de tous, ajoutant la plus grande cruauté au sadisme nazi) Il a ensuite été proche de la "nouvelle droite" française qui n'a pas hésité à revitaliser les thèses les plus radicales de l'extrême droite (influençant par exemple un Patrick Buisson, le conseiller politique de Nicolas Sarkozy... Oui ça fout les jetons).

 

 

Mais il est aussi un grand historien des mythes et des religions, et a écrit ce qui est considéré comme le premier livre global sur le chamanisme, que je me suis donc risqué à lire. Car je voulais en savoir plus, ma connaissance se résumant au visionnage de "Frère des ours" 1 et 2 une centaine de fois avec mes enfants.

 

 

En ouvrant "Le chamanisme et les techniques archaïques de l'extase" de Mircea Eliade, j'ai résolu d'être très vigilant sur d'éventuels sous entendus racialistes, et autres délires sur les indo européens. Certaines notices biographiques disent que Mircea Eliade se serait amendé avec le temps, s'intéressant à l'humanisme de la Renaissance en particulier. A la lecture de cet ouvrage, c'est en tout cas une pensée universaliste qui ressort, en toute clarté, plutôt qu'un quelconque délire sur des racines particularistes et clôturées des peuples. Eliade était il schizophrène (il écrit ce livre dans les années 50) ? Ou simplement incohérent entre ses conceptions politiques et son travail d'historien ? Je ne sais pas. C'est en tout cas lui qui écrit dans ce livre :

 

" On n'en est plus à identifier l'humanisme avec la tradition occidentale, si grandiose et fertile qu'elle soit". L'humain est partout.

 

 

Ce qui est à retenir de ce livre justement, c'est la profonde unité de la condition humaine, qui s'exprime à travers la religion, dont le chamanisme, qui porte sans doute le plus lointain témoignage de la recherche de sens dans l'humanité. Une humanité qui dotée de conscience s'est retrouvée dans un monde hostile et surtout silencieux et a eu besoin de constituer des réponses. Les chamanes ont ainsi, comme le dit Eliade, été les défenseurs de l'"intégrité psychique" des premiers humains.

 

Le "samane" est par excellence un phénomène central et nord asiatique, et sibérien. Mais on retrouve des équivalents partout : en Australie, en océanie, en Amérique du Nord et du Sud, en Indonésie. Au delà de ces phénomènes proprement chamaniques, on peut aussi dire que cette manifestation première du religieux retrouve des échos dans toutes les religions. Aucune religion n'est vraiment nouvelle, toute croyance recycle, et on ne sait pas quand le fait religieux a été inauguré. Sans doute ce sentiment est il concomitant avec l'apparition de la conscience, et à cet égard l'expérience chamanique est passionnante car elle garde sans doute trace de ces premiers moments.

 

 

C'est une technique marquée par l'expérience extatique. Appuyée ou pas par des substances. Et qui se caractérise par une cosmologie particulière, par la référence au monde des esprits, que le chamane contrôle (il n'est pas "possédé"). Le chamanisme est lié étroitement à la possibilité du "vol magique" vers l'au-delà.

 

Qu'il soit héritier ou de vocation individuelle, le chamane se sépare de sa société par l'intermédiaire d'une crise première, surmontée par une guérison. Il y a toujours une crise inaugurale. Ce qui a valu aux chamanes d'être taxés de malades mentaux. Eliade conteste cette vision du détraqué à quoi on aurait donné un rôle, mais il reste que l'on en passe par un moment extatique qui s'apparente à une mort, puis à une renaissance (qui peut ressembler à l'épilepsie parfois). L'expérience d'une mort rituelle mène le chamane à apprendre un langage secret permettant de communiquer avec les esprits, langage qui est souvent celui des animaux, plus particulièrement des oiseaux.

 

L'expérience extatique est un vol, un voyage, vers l'au delà, le chamane initiant ainsi sa première expérience de circulation au sein d'un univers tripartite : le ciel, la terre, l'enfer. Structure que nous connaissons bien.

 

Le chamane a su restaurer la situation originelle. Avant la "chute". Avant l'incarnation. Quand les hommes fréquentaient les dieux, n'étaient pas séparés des animaux, qu'ils n'étaient pas condamnés au travail. Le chamane parvient à abolir la condition humaine.

 

Sur son chemin il rencontre une épouse céleste, une fée, une dame des eaux ou des bois, qui le protège. Eliade émet l'hypothèse d'une mémoire d'un moment matriarcal lointain (avant comme le dit Françoise Héritier que le masculin s'empare du pouvoir pour compenser sa frustration de ne pas contrôler la reproduction). Le chamane va apprivoiser les Esprits, et aller sur la montagne magique ou l'Arbre de la vie et rencontrer le Dieu, qui l'initiera et lui remettra le bois dont il fabriquera son tambour de chamane. Le tambour est le "cheval du chamane" qui lui permet de voyager. On ne voit pas le voyage, il se passe dans le rêve... Mais les sociétés utilisant le chamanisme croient à la décadence du chamanisme, convaincues que les anciens chamanes pouvaient être vus en train de voler dans les airs. Ils étaient beaucoup plus puissants. Bref... comme on dit toujours, c'était mieux avant...

 

Le cinéma d'art martial asiatique ne garde t-il pas toutes ces traces anciennes ?

 

Pendant ce temps, le corps du chamane est dépecé, et recréé complètement. A son réveil, le chamane est né à nouveau.

 

Mais une deuxième phase l'attend, après cette expérience extatique qu'il renouvellera pour le bien de la communauté à chaque fois que ce sera nécessaire. La seconde étape, c'est l'instruction, réalisée par les anciens chamanes. Elle est dure, violente. Chez les mandchous il est nécessaire, pour prouver sa chaleur psychique, de franchir en nageant neuf trous dans la glace (j'avoue, je ne serai jamais chamane...). Puis vient l'apprentissage de techniques.

 

Le costume du chamane est en lui même un nouveau corps, référencé au monde animal que le chamane désormais sait cotoyer.

 

Le chamane est un guérisseur, par sa maîtrise des esprits responsables de la maladie. Il a un pouvoir de divination, par ses capacités psychopompes. Il ajoute à son lien avec l'au delà la possibilité de descentes infernales (d'où la division parfois entre chamanes blancs et noirs). Le voyage à l'Enfer comporte aussi nombre d'éléments que nous connaissons bien : le gardien des portes et son chien... Le chamanisme inaugure toute une mythologie épique de voyage aux enfers (on a parlé de l'Eneide de Virgile dans ce blog).

 

Si le chamanisme en tant que phénomène circonscrit se retrouve en de nombreuses zones du monde, la culture humaine en reprend nombre de traits. Le mythe d'Orphée est très nettement chamanique : Orphée va chercher l'âme d'Eurydice en enfer, il a un don de clairvoyance.. Quant au vol magique, on le retrouve dans toutes les mystiques.

 

Cette découverte du chamanisme est émouvante. Elle nous offre le visage d'une humanité éloignée, affleurant d'une profonde coupe dans les strates de l'histoire humaine. De la recherche de sens liée à l'humaine condition, dont on trouve les témoignages dans les peintures paléolithiques. Mais sans doute ne sont ce que les premières traces disponibles. Ces expériences extatiques ont du être constitutives, immédiates, pour l'humain apprenant à s'apprivoiser lui même.  Le chamane défend la vie, la santé, la fécondité. Il est rassurant de savoir que dans le clan il y en a un des nôtres qui sait communiquer avec l'invisible. Au delà de cette nuit froide qui nous enveloppe et dont nous ne savons rien. Mais on doit, pour ne pas succomber à la terreur, expliquer. Les humains ont besoin de croire qu'ils ne sont pas seuls, qu'ils peuvent recevoir du soutien.

 

Il est frappant de constater que la conscience des hommes garde une trace de son prédécesseur, l'avant de l'humain, l'étape précédant Sapiens. Sous forme d'une sorte de paradis perdu, le paradis correspondant à l'absence d'aliénation liée à la conscience. L'importance de l'animal dans le chamanisme est à cet égard parlant : les hommes ont donc su, peu ou prou, qu'ils étaient issus du monde animal. Ce qu'un créationniste américain ignore.... 

 

Nous venons tous de ces premiers hommes. Nos premiers chamanes ont essaimé, d'autres vagues d'hommes ont rejoint les premiers arrivés dans certaines terres, superposant les traditions. Puis est venu le temps du désenchantement, après celui des clergés et de leurs alliances avec les dominants.

 

Je suis athée. Mais je ne crois pas que les premiers chamanes aient été des filous désireux de s'épargner la chasse en ayant recours à des ficelles. Le chamane ne tire pas toujours, selon les sociétés, un grand profit de sa spécificité. Sinon sur le plan symbolique. Les premiers chamanes ont sans doute été des êtres sensibles et ouverts au symbolique, pourvus d'une grande conscience sociale, désireux de rassurer les leurs en leur donnant le sentiment de compter dans la nature. Malgré leur conscience malheureuse.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Histoire
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Arnaud Roussel 21/01/2016 11:19

bonjour Jérôme,
un petit mot pour vous dire à quel point votre texte est beau, emprunt de sensibilité, de générosité, de raison et d'intuition et d'une grande intelligence humaine.
Merci.
Arnaud

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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