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21 mars 2012 3 21 /03 /mars /2012 08:34

 

"Les questions sociales se présentent inévitablement aussi comme des questions personnelles".

Christopher Lasch

  

pistol-copie-1.jpg Pourquoi sommes nous si passifs devant le basculement effrayant du monde ? Pourquoi le capitalisme de notre temps, dont plus personne ne conteste la crise, ne secrète t-il pas "ses propres fossoyeurs" mais plutôt de l'attentisme et de la passivité ? Pourquoi les révoltes cependant nombreuses peinent-elles à mettre le feu à la plaine ?

 

Il y a certainement de multiples raisons pour se l'expliquer : des causes proprement politico-historiques, comme la faillite du bloc soviétique, les échecs du socialisme démocratique. L'efficacité des digues dressées par le système pour se défendre aussi, dont le moyen de pression immense constitué par le chômage de masse et la flexibilité. Et on peut aussi viser le rôle déterminant des appareils idéologiques. 

 

Mais on peut creuser d'autres sillons aussi, plus profonds, plus inquiétants. Sans doute ce système dont nous sentons tous l'emballement dangereux agit-il aussi au plus profond de nos psychologies.

 

C'est la thèse défendue très clairement, dans l'essai judicieux d'un psychosociologue américain, publié en 1990, et qui a influencé toute une pensée critique renouvelée, rompant avec les courants libertariens extrêmement puissants dans les décennies précédentes, encore prégnants aujourd'hui mais de plus en plus contestés.

 

Il s'agit de "La culture du narcissisme" de Christopher Lasch. Il décrit un état de la civilisation qui n'a depuis lors cessé de s'accentuer. Si le film "American beauty" était un Essai, ce serait celui-là.

 

J'y ai retrouvé la confirmation d'intuitions rencontrées ailleurs, notamment chez Pasolini bien longtemps auparavant. Quand il expliquait, dans ses "Ecrits Corsaires", que l'Italie avait troqué le fascisme mussolinien pour un despotisme plus pernicieux et s'appuyant sur l'illusion de la liberté : le développement du consumérisme. Un modèle de civilisation qui donne naissance à un Homme nouveau.( Pasolini, le Corsaire qui a tout compris )

 

Pour Lasch, le trait psychologique majeur de l'homme contemporain, c'est le narcissisme. Ce n'est pas un amour de soi, mais au contraire un repli, un enfermement, qui conduit au désespoir et à l'impuissance. L'auteur en débusque les expressions dans la littérature de notre temps (par exemple chez Philip Roth), l'art, le sport, le travail, la famille, l'école... 

 

Le narcissisme est un individualisme malsain et dévoyé. L'individu contemporain n'est pas cet être se débrouillant face à la nature à conquérir, comme l'était par exemple le pionnier américain. Il est dépossédé de toute autonomie par la technologie et l'appareillage bureaucratique immense qui caractérise notre société. Il est condamné à voir le monde comme un miroir de ses fantasmes.

 

Narcisse fuit dans ses rêves de grandeur alimentés par la publicité et le spectacle permanent. Mais il vit un malaise profond, comme Emma Bovary. Car le spectacle est un puissant facteur de frustration. Tout le monde ne peut pas être milliardaire, célèbre et adulé par les masses, et la plupart des gens sont rejetés dans la banalité de la vie quotidienne, la fameuse "routine"... La déception est douloureuse. Les contemporains se plaignent d'un sentiment de vide, qui exprime ce décalage.

 

Notre temps pousse au narcissisme car il focalise les psychés sur l'instant, sur le présent. Narcisse a perdu le sens de la continuité historique. Il n'espère plus en l'avenir, et il ne se réfère plus au passé, ringardisé par le spectacle (j'ajouterais réduit au kitch).

 

Ce nouveau rapport au temps a d'immenses répercussions, dont l'affaiblissement du politique qui prend son sens dans la projection vers l'avenir. "Le développement personnel" et ses dérivés ont considérablement refluer la politique et l'action collective.

 

Qu'est ce qui conduit à se réfugier dans le narcissisme ? C'est fondamentalement la guerre de tous contre tous. La mise en concurrence des individus. Christopher Lasch demande de ne pas se tromper de cible : ce n'est pas l'individu qui triomphe, mais sa désintégration sous la forme du Narcisse. L'individu ne peut pas s'émanciper dans la lutte permanente avec autrui. Dans ce monde où chacun est invité à combattre pour survivre individuellement, les ressources comme l'amitié, l'amour durable, sont très difficiles à préserver.

 

La publicité joue un rôle immense dans ce drame. C'est elle qui pousse Narcisse vers ses fantasmes d'omnipotence et de jeunesse éternelle. C'est elle qui stimule sans cesse les désirs infantiles. L'Homme, soumis à ces injonctions à tout posséder et au plaisir sans limites, ne dispose plus de moyens de contrôle, car son "surmoi" a été affaibli par la libéralisation des moeurs. Plus rien ne le préserve de l'invasion du désir, qui ne peut pas être réalisé. La publicité ne se contente pas loin s'en faut de vendre des produits, elle façonne un consommateur, un être particulier et qui n'existait pas avant la seconde partie du vingtième siècle. Un être "agité, anxieux, blasé".

 

En livrant les gens aux fantasmes de grandeur, la parole marchande encourage le mépris d'autrui, des pauvres en particulier. Elle solidarise les pauvres des riches que l'on envie et admire, et coupe les jambes de la contestation sociale. Mais en même temps, comme la marchandise ne tient pas ses promesses, elle conduit ceux qui ne la possèdent pas à se haïr eux mêmes, et donc à des troubles.

 

Tout au long du livre, Christopher Lasch construit une critique de la critique sociale. En montrant que les adversaires du système économique se trompent souvent de cible. On l'a vu, le problème n'est pas l'affirmation de l'individu, mais au contraire son effondrement. Ce qui explique l'épidémie galopante des dépressions, auxquelles on répond par un élan de la consommation thérapeutique. Il ne sert à rien de déplorer le repli sur la sphère privée, l'égoïsme, la complaisance... En réalité le problème est plus grave : le narcisse peine à distinguer sa personnalité du reste du monde, des objets. Le monde n'est qu'un miroir, mais il en dépend au plus haut point. L'Homme contemporain est un personnage très dépendant en réalité.

 

Ceux qui prônent la "valeur travail"... tout en défendant le capitalisme sont dans une contradiction éclatante. Ce qui sape la vieille éthique du travail justement, c'est cette pression marchande qui dit "tout tout de suite",  pousse à s'endetter, enjoint de se satisfaire de suite et de ne rien repousser.

 

Dans un monde narcissique, la qualité du travail ne compte pas, puisque seule l'image importe.  En effet, les qualités requises pour réussir dans la vie économique sont celles du Narcisse. Dans les grandes organisations, la visibilité compte plus que le rendement réel. Narcisse est encouragé sans cesse. Ses qualités sont enseignées. L'indifférence pour autrui, la manipulation et l'hypocrisie, le bluff superficiel sont érigées en qualités fondamentales du travailleur.

 

S'ensuit une vulnérabilité de l'homme contemporain à son vieillissement. Les atouts du narcisse s'affaiblissent avec l'âge, et cela lui est insupportable. Sans pouvoir être consolé par la postérité ou la transmission aux générations futures (exclues systématiquement) il réagit par une terreur du vieillissement, encouragée encore par la publicité qui surenchérit sur tous les traits de caractère de Narcisse. Le mythe de la fontaine de Jouvence a acquis une force jamais atteinte dans le passé. Mais la chirurgie et les produits de beauté ne suffisent pas. La souffrance est au bout.

 

Un recours possible pour Narcisse, enjoint à lutter avec son prochain, est la dérision, l'ironie distanciée, le cynisme, l'auto-dénigrement (Lasch prend l'exemple de Woody Allen). Narcisse nous dit ici : "je ne suis pas dupe, je suis obligé de jouer un jeu, de me livrer à la lutte". Depuis que le livre a été écrit, ce comportement a tout envahi, en particulier dans le domaine de l'humour où il a désormais le monopole... L'art lui-même exprime sans cesse cette auto dépréciation. Mais la dérision est une impuissance, rien de plus.

 

Cette expansion du cynisme en vient, dans le domaine politique, a dissoudre l'idée même de vérité. Un Nixon par exemple, ne se cachait même pas de mentir. Plus récemment, on songe à un Eric Besson, qui tire fierté de ses mensonges, de ses trahisons : comme si rien n'existait plus que la propre célébration d'un individu, qui n'a plus de comptes à rendre à rien ni personne. Les hommes politiques n'hésitent plus à se dédire brutalement sans se cacher, comme s'ils comptaient sur la compréhension du public qui connaît les règles du jeu social...

 

Le narcissisme entraîne toute la société dans la crise : l'école notamment. Dans une société dédiée au plaisir immédiat et sans contrainte, comment défendre les valeurs éducatives comme la patience, l'abnégation, la progression, l'écoute, l'acquisition ? Ceux qui s'indignent de la "permissivité" là aussi, ferment les yeux sur sa source : l'empire de la marchandise et son rejeton le narcisse.

 

La famille est lourdement déstabilisée elle aussi. L'importance démesurée du présent conduit les parents à être à la remorque des jeunes. La transmission est une valeur démonétisée. L'éclatement des familles, le développement de la solitude sont le prix à payer.

 

Un autre recours est le Jeu, qui a une place primordiale dans notre époque. Le sport en particulier. Ici encore Christopher Lasch pointe que la critique sociale se trompe : le problème n'est pas la survalorisation du sport mais sa destruction, sa banalisation, sa marchandisation. Et je suis d'accord : les hooligans ne regardent pas les matches, ils ne sont pas passionnés par ce faux sport, ce spectacle verrolé.  On se demande pourquoi un sport comme le rugby n'a pas ses hooligans...sans doute parce que c'est encore un sport qui se respecte lui-même.

 

Le tableau dressé par Christopher Lasch n'a rien de délavé. Il éclate de vérité.

 Il nous permet de mesurer ce qui s'oppose à un monde meilleur, et ces obstacles apparaissent immenses.

 

Il est intéressant de se rappeler qu'une partie des courants contestataires de l'ordre établi ont versé dans les pièges dénoncés par l'auteur. Au nom de la libération de l'individu, ils ont facilité son emprisonnement dans le consumérisme. C'est ce que Pasolini déplorait dès la fin des années 60. Il avait compris que les vieux ennemis, l'obscurantisme et la morale, étaient en passe d'être supplantés et balayés par un autre moyen de domination : la fascination par et pour la marchandise.

 

Mais Lasch n'est que le continuateur d'une tradition de l'histoire des idées, qui mérite d'être redécouverte. La fameuse "Ecole de Francfort" autour des Adorno, Marcuse, qui très vite comprirent la portée de la société de consommation. D'ailleurs, on peut noter, ce que rappelle Lasch, que l'on retrouve une partie de ces constats dans la pensée de l'extrême gauche des années 70, loin d'être monolithique. Même dans les groupuscules sanguinaires et délirants il y avait cette conviction que la consommation était en train d'anésthésier les masses, et donc qu'il convenait de frapper les consciences et de radicaliser vite la classe ouvrière en suscitant la répression. Les Brigades Rouges, la Bande à Baader (à travers leur idéologue Meinhof, une intellectuelle dévoyée), avaient retenu sommairement quelques idées de Marcuse, pour en tirer des conclusions folles. Une autre partie de l'extrême gauche a totalement versé dans le modèle narcissique, quittant la politique pour la quête du bonheur individuel, le plaisir et toutes sortes d'expériences. C'est cette mouvance qui a porté le "développement personnel", et fourni des cohortes de gourous, de consultants en plaisir, et de publicitaires...

 

Que retenir de ces riches réflexions d'un psychosociologue ?

Sans doute ceci : pour que le monde surmonte ses périls,  que les hommes prennent leur destin en main et opèrent des changements urgents, on devra songer aux moyens de déserrer l'emprise d'influences les poussant au narcissisme et à l'impuissance.

Un immense continent à explorer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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commentaires

Tietie007 23/10/2012 13:16

Je viens juste de l'acheter.

jérôme Bonnemaison 23/10/2012 21:26



Bonne lecure. Convaincante.



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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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