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14 décembre 2011 3 14 /12 /décembre /2011 08:54

 

deluca.png Au fur et à mesure que l'on vieillit, le monde physique se sature de références, de souvenirs, de phrases tatouées sur la pierre... Le monde, en somme, ne nous laisse pas tranquille avec notre présent. Il nous traque dans notre intimité de l'instant. Ceux qui vivent - c'est mon cas- dans leur ville de naissance et d'enfance, savent de quoi je parle...

 

Dans son petit roman triste et mélancolique, "Acide, arc en ciel", l'ouvrier-écrivain Erri de Luca, si sensible à la matière et riche de son intelligence manuelle, touche cette sensation.

 

Un homme âgé, semble t-il malade, marqué depuis toujours au fer de la fragilité, est condamné à l'exil dans sa maison de pierre. Les souvenirs y circulent partout, chantent en se cognant aux murs et aux feuilles des arbres du jardin.

 

L'homme revisite ses rencontres avec trois personnages qu'il a connu longtemps, rencontrés à Naples, pas forcément fréquenté beaucoup mais au long cours. Ces hommes sont venus le visiter dans cette maison.

 

Le premier était un ouvrier dans les années de plomb, engagé dans la lutte révolutionnaire jusqu'à la clandestinité. Il fut conduit à tuer. Puis il s'enfuit en France comme beaucoup. Il ne reste rien de ces années. Tout cela a été inutile. Ces meurtres n'ont été que des meurtres, rien de plus.

 

Le second est devenu homme d'Eglise et missionnaire en Afrique. Il en est revenu fourbu avec le sentiment d'un échec total. Il s'est raccroché à l'idée qu'il a été conforme à la parole du Christ. Mais les hommes, là bas, n'ont pas changé. C'était folie et prétention de croire qu'il transformerait ce monde là.

 

Le troisième était le charisme incarné. La beauté, l'élégance et l'intelligence. Le modèle de ses amis de jeunesse. Il n'en a rien fait, sinon du nomadisme de séduction. Et la vie est passée, comme ça, de chambre en chambre.

 

Tout cela est vain. Tout cela se dissout et chante dans le vent. Tout cela résonne dans les souvenirs. Et même les pierres de la maison subissent l'obsolescence. On le voit à l'oeil nu si on regarde de près et que l'on ne fuit pas la matière. 

 

Les êtres humains comptent malgré tout beaucoup pour les autres. L'amitié n'est pas vaine. Elle traverse les époques et les péripéties. Elle survit à beaucoup de tempêtes.

 

Une des maladies de l'Homme est d'être en prise avec ses souvenirs, de ne pouvoir les bannir. Mais il peut aussi les convoquer, glisser sur eux, les contempler sans fin, même s'ils paraissent s'effacer. Ils sont là cependant. Les choses autour de nous en sont les garantes.

 

C'est l'esprit de ce petit roman d'Eri de Luca, magnifiquement écrit. Où la pensée et la perception sensorielle fusionnent, comme dans la personnalité d'un auteur au parcours unique. En le quittant, je me suis surpris à fredonner la belle chanson de "Noir Désir", ambivalente de douleur et d'apaisement : "tout disparaîtra, mais... le vent nous portera".

 

(Merci Anne-Charlotte, pour le cadeau.)

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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