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18 mars 2013 1 18 /03 /mars /2013 22:38

echangestempereRécemment dans ce blog, j'ai parlé du point de vue littéraire d'une transfuge sociale : Zadie Smith. Elle résonne avec mes lectures d'Annie Ernaux, et bien entendu de Pierre Bourdieu, lui-même un transfuge social et culturel. Il y a aussi le beau livre de Didier Eribon : "Retour à Reims".

 

Les transfuges sociaux, en ascension (le déclassement c'est plus dramatique, mais aussi plus évident à percevoir) sont de magnifiques personnages potentiels pour la littérature. Trop peu mobilisés, alors qu'ils le furent par Balzac ou d'autres dans le passé. Mais au delà, ils nous offrent de beaux éclairages sur la société, témoins qu'ils sont de la réalité de l'espace social, qui n'est pas une métaphore, mais bien un espace réel.

 

Franchir les frontières, les repasser, savoir les escalader et y creuser des tunnels, ce n'est pas donné à tout le monde. C'est rare, et on s'y blesse. On s'y abime et on trouve de nouvelles ressources, et on se recoud comme on peut, avec les matériaux que nous procure le monde social, justement. Selon les cultures et les époques.

 

Jules Naudet, sociologue vient de signer aux P.U.F un tès bel essai sociologique, qui analyse de nombreux entretiens avec des hommes et des femmes ayant connu des parcours de réussite très ascendants dans trois pays, que ce soit dans le secteur public/privé ou l'université. "Entrer dans l'élite, parcours de réussite en France, aux Etats-Unis et en Inde" est un livre sur la mobilité et ses conséquences pour les concernés, et de la sorte une exploration des structures essentielles de ces sociétés et de leurs cultures.

 

L'ascension sociale et culturelle est source d'une tension inévitable entre le milieu d'origine et le milieu d'arrivée, bien que parfois niée par les premiers concernés justement qui essaient de reprendre pied sur un sol ferme... Elle implique une véritable conversion, plus ou moins rapide selon les circonstances. Plonger directement en prépa c'est plus violent que passer par la fac de Nanterre et devenir agrégé, puis prof de fac...

 

Cette tension (qu'on retrouve comme une véritable "névrose de classe" chez un romancier comme Paul Nizan) ne peut se résoudre que par la mise en récit de sa propre trajectoire, la manière dont on se représente celle-ci, qu'on lui donne sens.

 

Ces tensions et ces recherches d'équilibre prennent des formes différentes selon les sociétés. Il ne peut en être de même dans une société qui se prétend ouverte mais fortement "racialisée" comme les Etats Unis, une société fermée bien que turbulente comme l'Inde, une société comme la France où se combinent des valeurs d'égalité, une forte perception des classes sociales et des différences de statuts liés à des distinctions.

 

Mais dans tous les cas, la mobilité soulève la possibilité d'un clivage en soi. Il s'agira toujours de "jongler" entre deux histoires, deux milieux, et cete dualité est incontournable. Ce clivage a une dimension sociologique mais aussi morale, et c'est alors le thème de la "trahison des siens" qui est mobilisé. Les mobiles sont assaillis par des sentiments divers : la culpabilité, l'infériorité, l'illégitimité, mais aussi parfois la fierté et l'orgueil. Et il faut vivre avec tout cela.

 

Les mobiles sont exposés à l'écartèlement entre la fidélité et le légitimisme. Mais il est certain qu'on ne peut pas intégrer un nouveau milieu sans en partager, même partiellement, les manières de sentir et de penser. De se mouvoir et de parler. Il y a acculturation nécessaire, il y a apprentissage indispensable.

 

Les concernés, décrivant parfois un "moi irréel", une "double absence", une étrangeté constante, source d'angoisse, vont donc développer des "stratégies de réduction de la tension". La plus connue est le mythe du self made man, qui crée une sorte de logique de continuité entre origine et arrivée. L'idéologie du mérite individuel est un bon remède contre l'angoisse de celui qui est promu. Encore faut-il y croire, et justement la position d'observation privilégiée du mobile le rend lucide quant aux limites de l'individuel...

 

La solution en Inde : payer sa dette

 

En Inde, où la mobilité (très masculine) se joue dans un système social marqué par l'existence encore forte des castes, la plupart des gens rencontrés par les enquêteurs ont pour particularité de préserver des liens forts avec leur milieu d'origine. La mobilité est devenue possible en Inde car les deux systèmes de différenciation : caste et classe, très cohérents auparavant, ont eu tendance à se dissocier. Les mobiles se sont appuyés sur une très forte valorisation de l'école par leurs parents. Une école violente envers les intouchables et autres basses couches sociales, mais qui apparaît comme la seule issue.

 

Les indiens comprennent donc leur propre réussite comme celle de leur famille. Ils l'inscrivent dans l'idéologie familiale. Ils la voient comme un aboutissement collectif.

 

Dans le secteur privé, le castéïsme étant encore prégnant, les mobiles cachent parfois leurs origines. Mais presque tous les mobiles indiens gardent des liens forts avec leur milieu de départ, tiennent à s'engager dans des actions auprès de leur communauté d'origine. L'absence d'une solide protection sociale rend nécessaire des transferts financiers intra familiaux qu'ils ne rechignent pas à opérer. Le principe qui tient lieu de cohérence pour eux est l'idée de "payer sa dette" à la communauté qui leur a permis d'aller vivre là où il y a de l'eau potable, des repas abondants... Le luxe plutôt que la misère.

 

En Inde, l'idéologie joue un rôle important pour ces mobiles. Le mouvement Dalit, né dans les années 50, en contestation du castéisme et en rupture avec l'Hindouisme, inspire ces intellectuels organiques qui ont réussi à sortir de leur milieu.

 

Mais la mobilité ainsi, n'est en réalité qu'économique. Elle n'est pas intégralement sociale. Certains considèrent ainsi qu'ils flottent entre deux mondes sociaux, souffrant de solitude : "je suis dans un monde perdu", "je ne peux pas discuter avec qui que ce soit". Certains nient même qu'ils ont changé de milieu, se voyant plutôt comme des expatriés incapables de revenir.... La négation de leur mobilité réelle dans l'espace social crée finalement les conditions de cette mobilité puisqu'ils restent connectés à leur milieu de départ, conservant ainsi un équilibre psychique.

 

La mobilité aux Etats Unis : vivre au coeur du mythe 

 

Aux Etats Unis, les discours des interviewés ayant intégré l'élite, venus de la classe ouvrière, ont tendance à nier les difficultés d'un double attachement. Les mobiles s'appuient sur une idée très importante dans la société américaine : il n'existerait pas de différence fondamentale entre les gens de l'élite et ceux du peuple. L'élite serait composée de gens ordinaires qui ont réussi (ce que singent sans cesse les politiques américains dans leur communication).

 

Les Etats-Unis se voient comme le pays de la méritocratie, et les personnes en mobilité y croient bien évidemment, ce qui conforte la légitimité de leur parcours. Ils entretiennent la vision d'un monde non figé, ou existent des passerelles (les comprehensive high school combinant enseignement général et professionnel par exemple). La réussite scolaire n'est qu'une étape dans la compétition, survalorisée, qui dure toute l'existence et qui est une valeur partagée (liée au mythe de la frontière). Les diplômes, aux yeux des américains, et contrairement à l'idée que les français s'en font, ne figent pas les situations sociales. On peut changer, évoluer, travailler pour réussir.... Et bien entendu on est responsable de ce qui nous arrive.

 

La réussite est un thème inter générationnel aux Etats Unis. Cela permet aux mobiles de se réinscrire dans un parcours cohérent et de se sentir en phase. Ils réalisent les aspirations de leurs parents, même s'ils ne les voient plus ou n'ont rien à leur dire. L'idéologie familiale est puissante et très mobilisée. Ainsi, si l'on réussit quand on sort du peuple, c'est justement parce qu'on est "grounded" (on a les pieds sur terre grâce aux racines populaires, ou on est "rooted". Le peuple incarne la morale, le sens du travail, le refus du superflu, le courage (les vertus éthiques du capitalisme dont Max Weber parlait déjà il y a un siècle). On ne s'arrête pas à constater une contradiction dans ce discours, qui salue le peuple tout en cherchant à le quitter et en se félicitant d'y parvenir par soi-même...

 

Le milieu d'origine pour l'américain, c'est la famille d'abord. Pas la classe. Les Etats Unis se perçoivent largement comme une société sans classes sociales, où le clivage c'est la frontière à conquérir à l'Ouest, et depuis qu'on a touché la côte, partout ailleurs.

 

Il existe aussi bien entendu d'autres formes de rapport à cette authenticité populaire, comme celle d'une universitaire très fière de ses origines ouvrières, et qui les traduit en nourissant la critique contre les prétentions du modèle américain.

 

Les différences de perception sont fortes entre les blanc et les noirs en ascension. Plutôt que de se référer comme les blancs à la famille pour définir le milieu d'origine, les noirs se réfèrent à la communauté noire. Et cela débouche en fait sur une conscience de la classe d'origine plus forte. La référence "raciale" vient souligner chez eux la lucidité sur les différences entre milieux d'origine et d'arrivée, d'un point de vue socio économique. La fameuse "double conscience" dont parlait le grand leader noir W.E.B Dubois fonctionne comme un filtre. Les noirs en ascension sont beaucoup plus sceptiques sur la réalité de la concurrence libre et non faussée censée régner aux Etats-Unis. La plupart d'entre eux tentent de conserver des liens avec leur communauté d'origine, de l'aider, de lui servir de modèle, parvenant ainsi à trouver un équilibre entre l'ancien et le nouveau monde... 

 

La mobilité hantée par la classe : la France

 

Les trajectoires de mobilités sont fréquemment vécues douloureusement en France. L'école est décrite parfois comme "un supplice" pour les interviewés (énarques, normaliens, diplômés d'HEC, issus de milieux ouvriers et employés). L'école est ambivalente : on y a souffert comme enfant du peuple et c'est elle qui a tout permis. Le parcours de formation apparait comme une très dure course d'obstacles et l'occasion de déchirement avec son milieu d'origine, comme pour cette femme énarque qui explique que son père n'a pas voulu signer son dossier d'entrée directe à sciences po.... Qu'elle a du passer par une prépa, que quand elle était à l'ENA sa mère lui demandait si elle avait une chance de trouver du travail. Elle ne se sentait "jamais chez moi". Avec le temps, elle trouve sa place, mais s'éloigne de sa famille.

 

Les témoignages français mentionnent souvent cette impression d'être "entre deux mondes". La dualité université/grandes écoles est très structurante des discours. La réalité française est que le discours officiel républicain insiste sans cesse sur l'égalité des chances alors que le système de recrutement des élites est très reproductif. Parmi les gens en mobilité sociale, ceux qui ont fréquenté des lycées mixtes socialement ont pu s'acclimater au changement de milieu plus progressivement. Pour ceux qui viennent de lycées populaires et qui arrivent en prépa, l'expérience est vécue brutalement. Elle se traduit par un sentiment de décalage profond avec les autres étudiants et une impression d'illégitimité culturelle. Le passage par l'université est moins brutal, et ceux qui en sont passés par là insistent plus sur leur difficulté à conserver des liens avec leur milieu d'origine que sur la brutalité de l'étape formation.

 

D'ailleurs, les concernés sont amers envers un système d'orientation qui ne les a jamais aidés, ils se voient comme des enfants de la chance, ne décryptant pas les codes et les sentiers, et faisant le bon choix grâce à une information trouvée par hasard ou une rencontre. Bien évidemment, les situations sont diverses : il y a par exemple Polytechnique où le caractère militaire est plus intégrateur, gommant les origines plus aisément. Dans les écoles de commerce, la culture légitimiste, la sympathie à l'égard des classes supérieures donnent un sens plus facile à vivre aux gens en ascension, qui ne se sentent pas tiraillés.

 

Jules Naudet remarque que pour ceux qui vivent la mobilité, la pensée de Pierre Bourdieu est souvent mobilisée pour parvenir à comprendre leur parcours. Il se demande d'ailleurs, de manière fort intéressante, en quoi cette pensée participe du sens donné à leur parcours, comme la pensée marxiste sur les classes sociales participait par elle-même - en se diffusant- de la conscience de classe des ouvriers communistes.

 

Ce sont les "passés" par sciences po Paris qui expriment la plus forte tension. Ce sentiment de ne pas "être à sa place", de manquer d'une "espèce d'aisance" difficilement définissable. Une femme explique qu'elle ne se sentait pas dans son milieu, que les étudiants issus de la bourgeoisie avaient toujours l'air bourgeois même quand ils portaient des hardes, alors qu'elle se sentait ouvrière même quand elle mettait des habits neufs et chers.

 

A l'ENA, s'il faut distinguer l'expérience des externes et des internes, la tension est encore plus forte. Le stage en préfecture ou en Ambassade est en particulier décrit comme "une véritable épreuve de bourgeoisie". Une ancienne élève décrit son humiliation quand l'ambassadeur lui dit qu'elle est "quelqu'un de bien malgré son handicap social". Tous évoquent un profond travail de réforme de leurs dispositions, l'apprentissage d'attitudes et d'un langage. Certains en retirent une amertume : "objectivement j'ai réussi, subjectivement non". Les récits parlent de maîtrise des codes, de nécessaire correction de soi, de redressement, de "programme caché" à apprendre, de "règles non écrites" à respecter, que les enfants de la bourgeoisie ont appris dès l'enfance. Pour certains, la différence restera inexpugnable : "je n'ai pas les codes, il me manquera toujours de ne pas avoir été petite salle pleyel. Je ne suis pas du milieu".

 

Certains essaient pour s'en sortir de dissocier leur comportement au travail, et leur vie privée, allant jusqu'à refuser systématiquement les invitations chez les notables de la province où ils sont en poste de haut fonctionnaire... Ils pratiquent ce que les américains appellent le "code switching".

 

Chez les plus âgés des interviewés, l'idéologie républicaine des trente glorieuses semble fonctionner encore, et les conduit à saluer l'égalité des chances, à relativiser leurs difficultés et les barrières de classe qu'ils ont du affronter. Mais cette idéologie semble ne plus fonctionner chez les plus jeunes qui ne croient pas à la réalité de l'égalité des chances. Le discours républicain est moins mobilisé pour donner sens au récit de vie.

 

Prédomine le sentiment de fatalisme. On ne peut pas ne pas s'éloigner de son milieu d'origine. Quand les liens sont conservés, ils sont abstraits, fantasmés : on se félicite de venir du peuple et d'avoir ainsi "une vision plus large". Mais beaucoup ont eu honte de leur milieu, et honte de cette honte... Le sentiment d'être perdu quelque part en apesanteur est fort : "je ne suis nulle part, si ce n'est dans mon travail". Le militantisme communiste permettait autrefois à des gens en ascension de se réconcilier avec eux même, ou même le militantisme gauchiste des années 70. Cette voie est devenue presque inexistante.

 

Les enfants d'immigrés, rares, dénotent par certaines particularités, qui mettent au défi le discours républicain. Par exemple, une Enarque d'origine magrhébine; si elle se dit sereine grâce à ce qu'elle a réussi à accomplir, a du déchanter car elle pensait que ce parcours ferait d'elle une française comme une autre. Or ce n'est pas le cas, elle est frappée de toujours être questionnée sur ses origines. Elle ne sera d'après elle jamais vraiment française, et elle finit par se dire que ceux qui la questionnent s'intéressent finalement à son parcours singulier et que c'est sans doute positif. Ces témoignages montrent que le discours républicain, qui promet l'égalité des chances en échange de la mise à l'écart du communautaire, est fallacieux puisqu'en définitive la différence est toujours rappelée à celui qui a joué le jeu... Et donc comment dans ce contexte construire un récit de vie qui fait sens, puisqu'on a été sommé pour s'intégrer de justement nier la différence qui est toujours là, soulignée ? Pour tenter de donner sens à leur parcours, les enfants d'immigrés resituent leur réussite dans le long terme, la choix de l'immigration par leur famille, et voient dans leur carrière un aboutissement.

 

Le contexte français, où les classes se ressentent fortement, où les distinctions restent très prévalentes, comme venues de l'Ancien Régime, rend douloureuse la traversée des frontières. Elle oblige à se transformer et à rompre avec son milieu : la renonciation à parler en repas de famille est un classique des témoignages. L'idéologie républicaine, qui ne tient pas ses promesses, ne parvient pas à donner un sens aux parcours de mobilité et à assurer l'équilibre psychique de ceux qui se frottent aux barbelés du social. 

 

Cela me rappelle une phrase de Marx qui disait à peu près que la France était par excellence le pays de la lutte des classes. C'est toujours vrai, de ce point de vue.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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