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7 août 2011 7 07 /08 /août /2011 09:20

gangpeng.jpg L'existence est une avalanche de pierres. La plupart des cailloux y roulant suivent une ligne droite (et des centaines de millions de gens ne bougent pas de leur village durant toute leur vie), mais d'autres rebondissent partout, adoptant des trajectoires inimaginables. Certains s'y fracassent, d'autres s'y polissent.

 

Le récit du danseur Chinois, vivant en France depuis 1993, Gang Peng, publié chez Gallimard sous le titre "Artiste du peuple" est une de ces trajectoires folles qui mêle le dantesque au picaresque.

 

Gang Peng est né dans un chef lieu de canton dans la "pampa" chinoise... en 1966. Soit au début de la Révolution Culturelle. Il y a de meilleurs karmas...

 

Fils d'"artistes du peuple" sans grande renommée, il vit dans une pauvreté qu'on a peine à imaginer. Il faut se rappeler que la Chine sort à peine de la période dite du "grand bond en avant", précédente expérimentation hasardeuse de Mao qui se solda par une hécatombe, et dans les campagnes par des phénomènes de famine aggravées par une politique qui niait les réalités : les gens mouraient de faim (Gang Peng évoque ainsi la résurgence fréquente du cannibalisme) et n'avaient pas le droit d'aller pêcher pour survivre, sinon c'eut été nier l'efficacité de la planification orchestrée par Pékin.

 

Le petit Gang Peng a faim. Comme beaucoup de Chinois, il vit dans un dénuement presque absolu : il ne possèdera un pull en coton que bien tardivement, et les scènes d'enfance passées dans le froid  sont absolument effarantes (on n'arrive pas à tenir un crayon en classe, on voit l'eau glacer dans les seaux d'eau dans sa propre chambre). Ses parents ne possèdent qu'une table et quelques pièces de vaisselle.

 

Mais ce n'est pas à la possession matérielle qu'aspirent Gang Peng et sa famille. D'ailleurs ils n'ont aucune idée de sa possibilité même. Ce qui fait rêver le futur danseur, c'est l'art et la liberté qui s'y exprime, même dans les cadres imposés et vulgaires de la propagande.

 

C'est une époque où les hauts-parleurs dans les rues répètent sans cesse des slogans, où l'on doit les réciter, y compris des phrases comme "mon corps et mon esprit appartiennent au Parti"... C'est aussi un moment où la culture, sous l'impulsion de la femme de Mao, ancienne actrice de seconde zone, se résume en tout et pour tout à huit spectacles autorisés... joués et rejoués ad nauseam dans l'intégralité des théâtres.

 

Ce livre est une occasion nouvelle de prendre conscience, mais vue par la base, de cette folie que fut la Révolution Culturelle. On ne saisit pas vraiment ses motivations réelles. Certes, Mao la déclencha pour épurer le Parti et l'Etat, mais les rapports de force entre cliques ne suffisent pas à expliquer la portée de cette frénésie sans limites de répression qui incendie le pays et bloque son développement. L"accentuation de la lutte des classes" va se transformer en autodafé de toutes les compétences (l'envoi "à la campagne" de toutes les intelligences confirmées ou à venir). On n'en finira pas de débusquer des strates nouvelles de traîtres. Une des dimensions de l'affaire est que Mao était sans doute un psychopathe de première vigueur, qui s'amusait beaucoup. Il a mené son pays à l'épuisement, comme si la Chine devait s'étioler avec lui.

 

Ce qui me frappe toujours dans cette période, c'est l'usage de l'abstraction et des euphémismes pour que les agents de la cruauté gardent la conscience tranquille. On "liquide" telle catégorie de l'idéologie mais jamais des individus. Ce rôle mensonger du langage est toujours à l'oeuvre aujourd'hui, y compris (et parfois surtout) dans nos sociétés libérales, même si on ne pratiquera pas ici d'amalgame. Quand on organise des régressions sociales, comme en Grêce et bientôt dans toute l'Europe, on "assainit" et on "adopte des comportements vertueux".

 

Né dans ces conditions, le petit Gang Peng, enfant de la balle, dénote très vite par ses dons d'acteur, de danseur, de chanteur. Il est repéré et s'embarque à 10 ans pour une plus grande ville, Hefei, à deux jours de voyage de chez lui (il ne verra plus ses parents que deux fois par an).

 

Tant bien que mal, entre les éducateurs corrompus et cupides, malgré la bureaucratie, la malnutrition qui frappe sa jeunesse, il parvient à tirer profit de l'enseignement spartiate imposé aux jeunes danseurs.

 

Il devient "danseur fonctionnaire" tournant dans le pays pour édifier les masses à travers ses grandes fesques prolétariennes qui fascinaient tant les étudiants de la rue d'Ulm.

 

Puis il parvient, là aussi de haute lutte, en prenant des risques et en désobéissant à sa hiérarchie (ce qui était obligé si on voulait sortir la tête de l'eau), à intégrer la prestigieuse académie de danse de Pékin. Peu à peu Gang Peng, certes toujours alourdi par l'absence de soutiens dans le Parti et son origine, s'affirme comme un des meilleurs danseurs du pays.

 

La révolution culturelle s'estompe et Mao meurt. Le pays est épuisé, et chacun a appris à survivre. La solidarité primaire entre les Chinois est morte, chacun ayant vécu dans sa chair l'humiliation, la perte injuste de ses proches. Les Chinois se laissent glisser, prenant leur parti des zigs zags imposés par leurs dirigeants. Désormais, Deng Xiao Ping conseille de s'enrichir...

 

Ce qui est étonnant, c'est que finalement, si les Chinois ont souffert, s'ils savent ce qu'il en est de Mao , ils n'en veulent pas plus que ça à leurs dirigeants (qui d'ailleurs ont été durement réprimés sous Mao pour la plupart, dont Deng qui passa plusieurs fois des abîmes au pouvoir suprême) . Gang Peng sera très fier de jouer devant la crème du Parti, même après Tien An Men. Le patriotisme chinois l'emporte toujours.

 

En 1989, Gang Peng participe aux manifestations en tant qu'étudiant à l'académie de danse. Cette génération née au pire des moments, a goûté à un début de liberté. L'ouverture progressive à la consommation, à l'Occident, donne vie d'aller plus loin. Mais c'est avec candeur et sans haine contre leurs dirigeants que les étudiants défilent. Ils sont alors sidérés devant l'armée populaire tirant sur eux avec des balles réelles... Et ils réagissent en chantant "l'internationale"...

 

Gang Peng fournit au passage un témoignage très précieux sur la répression, que pour ma part je n'avais pas identifié comme aussi brutale (le sang inondait les rues).

 

A l'occasion d'une tournée, Gang Peng découvrira la France. Et parviendra à s'insérer dans un programme de coopération culturelle qui le verra rejoindre une troupe à la Rochelle. Et là le danseur ne nous sert pas le cliché du Chinois ébloui par la France... Au contraire il ne cache pas la souffrance du déracinement, sa difficulté à comprendre quoi que ce soit, ne serait-ce que la structure d'une ville. Et il est encore aujourd'hui partagé sur le bilan de son exil. Le lecteur ne s'attend pas à cela, et c'est assez déroutant.

 

On est de chez soi tout de même, et mêmes les considérations matérielles et politiques les plus lourdes ne peuvent y remédier. Ce qui attire Gang Peng vers la France, ce n'est pas le niveau de vie ou le désir de fuir. C'est l'envie de découvir de nouvelles perspectives pour son art. La danse contemporaine en particulier. Et d'ailleurs il continuera à se rendre en Chine (ce qui explique peut-être le ton modéré de son témoignage), qui s'il ne cache rien des folies maoïstes et des désillusions de l'argent-roi, prend garde de ne point produire quelque critique systématisée.

 

C'est un témoignage très intéressant, notamment pour sa tonalité. Cette génération chinoise a été mithridatisée par la politique. Elle a pris soin, sans vraiment le formuler, de ne plus s'y laisser entraîner et de se tourner vers d'autres horizons. Ce qui explique sans doute en partie la solidité de l'autocratie communiste aujourd'hui.

 

C'est une génération qui a du survivre difficilement. Ce livre souligne avant tout la capacité d'adaptation incroyable des enfants, celle de résistance de l'être humain. Cette génération chinoise en est devenue endurcie et plus individualiste mais aussi ouverte, compréhensive et tolérante. Cependant on note qu'aux moments mêmes où le jeune Gang Peng fait montre du plus grand courage, d'obstination (il s'entraîne jusqu'à s'évanouir), il est aussi sujet à des accès de nostalgie, à des chagrins d'amour bleuets... Toute la richesse et le paradoxe de l'âme humaine.

 

"Artiste du peuple" n'est pas un chef d'oeuvre littéraire. C'est avant tout un témoignage rare d'un homme qui a aussi bien dansé sur les scènes que sur les remous du siècle, mais c'est un texte qui méritait d'être publié contrairement à la plupart des récits de vie narcissiques et étroits qui inondent les étals. Cela se voit, Gang Peng a écrit lui-même cette autobiographie, avec simplicité et sans effets de manche. Mais avec grande clarté, et un style qui parvient à refléter un grand sens de l'observation, une sensibilité toute particulière. On y découvre avec grand intérêt des enjeux peu connus, comme celui de la libération des moeurs ou de l'homosexualité en Chine. On y constate combien la politique de l'enfant unique, en elle-même sans doute nécessaire, s'est concrétisée par une brutalité inouie (avortements forcés).

 

C'est une oeuvre d'artiste sur une vie digne de ces grandes fresques historiques que le danseur devait illustrer.

 

Aujourd'hui, Gang Peng vit en France. Après la Rochelle il a fondé sa propre troupe chorégraphique. Il n'a que 45 ans mais "a l'impression d'avoir vécu un siècle". On veut bien le croire. Sa vie n'a pas été interrompue en plein élan comme dans une tragédie moraliste prolétarienne. Seule la réalité pouvait nous proposer une telle trajectoire.

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Récit
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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