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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 08:47

jlm.jpg J'ai lu d'une seule traite la biographie (la première à ma connaissance) de Jean-Luc Mélenchon écrite par deux journalistes : Lilian Alemagna, Stéphane Alliès. Elle est intitulée "Mélenchon le plébéïen".

 

C'est ici un blog de lectures et non un blog politique. Je jouerai donc mon propre jeu et ne me lancerai pas ici dans des analyses du projet ou de la stratégie de JL Mélenchon, mais je parlerai du Livre, de la biographie, de ce qu'elle apporte, et de ses limites à mon goût

 

(A mon sens (je sais que ce n'est pas très à la mode de dire cela), il y a trop de blogs politiques et c'est le symptôme d'une époque où la politique est rabaissée dans un registre comparable à la thalassothérapie (pour ego). A maints égards, faire de la politique est de plus en plus un acte de consommation narcissique, et je m'en désole. On me rétorquera : "mais ducon, tu tiens un blog, n'est-ce pas un délit flagrant de nombrilisme ?". Je répondrai alors que la critique est sans doute un peu fondée, mais qu'il s'agit ici d'un blog de lectures, c'est à dire d'exposition des oeuvres d'autrui. Une proclamation d'admiration pour le patient travail des autres et pour des talents admirés ou du moins pris au sérieux. Avant de parler trop fort et de monter à la tribune, il convient d'écouter, d'apprendre, de se pencher longuement vers l'immmensité des réalisations humaines. C'est le conseil qu'on aurait du donner au jeune Nicolas Sarkozy, ça nous aurait épargné bien des avanies... Dans beaucoup de blogs politiques, on se lance à l'assaut du monde sans avoir rien à apporter, sinon une police d'écriture différente, et on reproduit de l'intertextualité dégradée. Bref on ajoute son bruit personnel au "café du commerce" participatif censé tenir lieu de pensée  : ce dévoiement que Monsieur Mélenchon éreinte , me semble t-il avec force raison.)

 

C'est avec émotion (et parfois un sourire sardonique aussi devant certains témoignages) que j'ai parcouru cette biographie, car pour des raisons personnelles que je ne développerai pas ici car elles n'ont aucun intérêt, j'y ai retrouvé une histoire intime, des gens que j'ai croisés et parfois connus, de nombreux moments auxquels j'ai assisté. Et qui ont énormément compté dans la "construction de mon moi" pour reprendre une expression souvent utilisée par JL Mélenchon, d'ailleurs citée dans le livre : "le militantisme est aussi un acte de construction de soi". De démolition devrait-on ajouter, parfois, trop souvent.

 

De ce que je connais du parcours du "plébéïen" Mélenchon (ce n'est pas fortuit si on ne lui accole jamais cet adjectif fort approprié, mais celui méprisant de "populiste"), pour avoir été attentif à cette trajectoire et assez directement informé, disons entre 1993 et 2008, c'est qu'il s'agit d'une biographie sérieuse, bien documentée, pertinente. Au delà de l'individu, le livre restitue aussi, pour la première fois, l'histoire d'une tentative collective, celle de réorientier le Parti Socialiste vers la gauche, démarrée au moment où l'on comprend que la parenthèse de 1983 n'en est pas une. Une tentative ratée sans aucun doute, bien que ponctuellement fructueuse (en 1997 plus précisément), mais que je considère honorable pour celles et ceux qui s'y sont voués.

 

La biographie politique, bien que défaillante par son prisme individuel et psychologisant, est encore un des rares lieux où l'on parle profondément de politique. Où l'on peut essayer de comprendre une cohérence, car on se penche sur le long terme. L'Essai, et même la philosophie politique, sont aujourd'hui contaminés par le marketing. Dans la biographie, l'acteur politique a une chance d'échapper à la moissonneuse médiatique, à l'enfermement dans les anecdotes et les petites phrases. Sa vie parle.

 

Et je prends un risque, car on le sait tête dure et critique impitoyable des écrits journalistiques, mais je pense que - même si certains éléments précis ont du l'énerver- JL Mélenchon a du se réjouir un tant soit peu de la lecture de ce livre. Une biographie équilibrée, honnête, qui n'a rien d'hagiographique, mais d'où ressort une certaine empathie pour le personnage, ou du moins un réel respect pour sa démarche. Sans masquer les défauts du sieur en question, et en donnant la parole à certains critiques acerbes.

 

Contre JL Mélenchon, on utilise souvent l'argument fielleux selon lequel il serait versatile, inconstant, prompt à changer de cap. La lecture de ce livre fracasse cet argument malveillant. Et quoi qu'on pense du personnage, ou de sa ligne politique, ou devra reconnaître sa constance, son acharnement, sa recherche des moyens pour arriver à un même but : défendre la position d'un socialisme républicain transformateur de la société. Le livre réhabilite, s'il y en avait besoin, le candidat à la présidentielle comme un lutteur qui sait exactement où il va, porte un projet politique profond et venant de loin. JL Mélenchon n'a rien d'une luciole saisie fugacement par les caméras. Ni d'un démagogue de circonstance.

 

Les auteurs assument d'ailleurs cette volonté de rendre justice à la logique implacable de l'individu, en citant un beau passage de Jaurès, en ouverture du livre :

 

" ce n'est ni ma doctrine, ni mon inspiration générale qui ont varié. De très bonne heure, dès mon entrée au Palais Bourbon en 1885, l'étude des philosophes et des systèmes socialistes, le sentiment presque immédiat de la vanité et de la médiocrité de la besogne parlementaire si elle n'a pas pour objet l'entière refonte sociale, et aussi le dégoût de l'ignoble vie humaine d'aujourd'hui, le besoin de la perfection humaine et sociale pour consoler l'humanité des grands rêves disparus et lui en ouvrir des plus beaux, tout m'avait d'emblée élevé au socialisme".

 

Mais il s'agit d'une biographie journalistique. Il y manque une profondeur de champ politique.  Il y manque un supplément d'analyse.

 

Ainsi l'originalité de la période "Gauche Socialiste" est à peine effleurée, et travailler un peu plus les textes de l'époque aurait été utile aux auteurs pour comprendre ce qui se jouait là, la tentative qui s'opérait et sa signification, ainsi que le sens de cet échec.

 

Les raisons de fond qui conduisent JL Mélenchon à la rupture avec le PS sont aussi à peine survolées, très superficiellement. Elles sont pourtant très longuement développées dans un livre comme "En quête de gauche" qui méritait une place plus ample. 

 

Bref, les enjeux idéologiques immenses qui agitent les protagonistes de cette histoire sont un peu-beaucoup évacués : l'analyse des échecs de la gauche, la mutation du capitalisme moderne, le débat sur le rôle de la gauche à l'ère de la mondialisation libérale, le bilan de la social-démocratie.

 

La chute du Mur de Berlin, évènement d'une portée incommensurable pour la gauche, n'est même pas citée dans le livre. Pourtant il me semble qu'on ne comprend rien à ce qu'essaie de bâtir JL Mélenchon si on ne part pas de là.

 

Le prisme biographique insiste, par nature (voir les biographies écrites par Zweig), mais aussi par flatterie du lecteur-voyeur, sur la dimension psychologique, intime, des évènements, et souligne cette ordre de causalité. La biographie observe l'homme dans sa réaction active face aux évènements, sans en explorer suffisamment les enjeux pour une pensée qui se forge. Ainsi les dates du 21 avril 2002 et du référendum de 2005 auraient pu donner cours à de plus amples développements, car ils ont été surdéterminants.

 

Autre insuffisance, cette fois-ci plus relative à la personne : il ne rend pas suffisamment justice, me semble t-il, à la capacité électrisante de l'orateur, à sa puissance philosophique et à son appétit vorace de connaissance.

 

Ce n'est donc pas un grand livre, c'est une rédaction de circonstance, qui marque un effort louable pour livrer une histoire importante, trop peu connue.

 

Ce livre est le signe, cependant, de l'impact de cette candidature dans cette campagne et notre temps politique. Elle tombe au moment où justement, celui qui fut voué à de lourdes critiques de la part des journalistes et éditorialistes, semble imposer le respect, susciter une écoute particulière, et être approché par les mêmes avec une gravité inédite. Il tombe donc à point, et c'est pour cela qu'il doit conduire les militants du Parti de Gauche et  - qui sait - le candidat lui-même, à esquisser certains sourires...

 

Après, que chacun lise, réfléchisse, et en tire ses conclusions. Il n'est pas aisé d'être citoyen en notre époque de confusion et de tension. Moi je parle ici de livres. Rien de plus.

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Biographie
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commentaires

steph alliès 03/02/2012 13:13

Bonjour et merci pour cette attentive et exigeante critique. Faute de pouvoir vous répondre longuement, je tiens juste à indiquer qu'à aucun moment lors de nos quatre longues après-midi d'entretien
avec Mélenchon, ce dernier n'a évoqué la chute du mur de Berlin.

Je ne nie pas que l'événement n'a pas joué dans la grille d'analyse de la Gauche socialiste, mais pour avoir lu de nombreux textes de l'époque, à l'image de la perception mitterrandienne du moment,
je n'ai pas été marqué par son aspect central. La chute du mur y figure, dans ma mémoire, comme un point de départ à la définition d'une stratégie (la "belle alliance" rouge-rose-vert), mais guère
comme une "matrice" essentielle, pour reprendre le jargon de la GS.

Cela dit, vous avez sans doute raison, nous aurions pu davantage insister sur ce point. Plus globalement, l'exercice de la biographie comporte comme contrainte de s'attacher à la définition d'un
personnage, et pas seulement aux idées. Nous avons tenté de faire en sorte que celles-ci restent présentent au long de notre ouvrage.

Nous aurions bien aimé "développer" davantage, comme vous l'auriez souhaité, mais notre première version était bien trop longue et il nous a fallu couper… Pour un résultat qui s'avère déjà bien
plus long que ce que nous avez demandé notre éditrice à l'origine ;-)

Bien à vous

Stéphane Alliès, co-auteur du bouquin

jérôme Bonnemaison 03/02/2012 19:58



Merci Monsieur,


J'ai apprécié votre livre et je vous sais gré de vous être intéressé à une histoire qui n'avait pas été écrite (à laquelle j'ai participé, ayant été très engagé dans la gs).


Mais bon un blog c'est aussi un peu pour faire le malin... Alors il fallait bien que je fasse pruve d'un recul critique. Mes réserves portent plutôt sur l'approche biographique en tant que telle
(celles de Zweig par exemple montrent clairement la limite du genre) plutôt que sur la vôtre en particulier. Mais en même temps, j'avoue que j'en suis très friand.


Quant à la chute du mur de berlin, elle ouvre une nouvelle période pour la gauche. Elle vide le projet social démocrate de sa substance, car le compromis n'est plus souhaitable pour le
capitalisme. Cela, me semble t-il est au coeur de l'analyse de votre Sujet-personnage.


Si vous souhaitez aller plus loin dans vos investigations sur ce milieu, j'aurais bien des suggestions à vous donner...



baillet gilles 01/02/2012 14:36

Belle analyse comme d'hab. Tu as raison d'insister sur l'impact de la chute du mur de Berlin, totalement oubliée par les journalistes "spécialistes" de la gauche. Ils ne se rendent pas compte que
Mélenchon est un héritier politique, pas seulement de Mitterrand ça c'est trop facile à évoquer, mais de Blanqui avant Jaurès et de Marceau Pivert avant Léon Blum. Autrement dit, ce qui se joue
sous nos yeux est une réconciliation entre les descendants des Bolchéviques et ceux du socialisme révolutionnaire.Tu en es conscient, nous en sommes conscients mais les "analystes" à courte vue de
la gauche n'y comprennent rien. Bon après midi.

Chloé 01/02/2012 10:42

Bon allez, je vais aller l'acheter...

jérôme Bonnemaison 01/02/2012 13:13



Ben... C'est le monde à l'envers... C'est moi qui fait la pub ?....



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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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