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26 septembre 2013 4 26 /09 /septembre /2013 18:31

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"Trouble dans le genre" (le féminisme et la subversion de l'identité) de Judith Butler est considéré comme un ouvrage clé dans l'histoire du féminisme. Comme je m'y intéresse particulièrement depuis quelques temps, s'agissant d'un enjeu de libération particulièrement fructueux en terme de pensée et de débat fracassant (voir ici les articles sur Nancy Fraser, Françoise Héritier ou Virginie Despentes), je me suis dit que je ne pouvais pas passer à côté de ce livre qu'on considère comme un pilier des théories dites "queer".

 

C'est un livre de théorie aride, très difficile à lire (vraiment...). Il y a des passages très obscurs et extrêmement référencés, certains me sont restés à vrai dire terriblement opaques (particulièrement la partie critique sur Lacan). Et on se demande bien qui peut les comprendre tout à fait, en dehors de quelques universitaires éparpillés dans les campus mondiaux (ou alors je suis dur à la comprenette, ce qui est possible aussi).

 

Mais si ce que peux tirer de cette lecture est très compliqué à ramasser (on va quand même essayer on sait jamais), le livre a semé sur son chemin beaucoup de constats et d'analyses très intéressantes, parfois signifiés avec un art de la formule particulièrement heureux. Par exemple, le livre permet de comprendre, à mon sens, pourquoi la vision des drag queens dans un défilé pré estival nous tire un sourire plein de sympathie (je parle pour ceux qui ne souffrent pas d'homophobie flatulente bien entendu).

 

Sur le fond, je suis très partagé cependant. Mais la pensée de Butler me semble très ouverte, inhabituellement ouverte -et c'est même au fond le sens de la théorie queer que de prôner la plus grande ouverture possible - et il est difficile pour moi de sortir autrement de ces pages qu'avec de grands points d'interrogation, et un mélange d'attirance pour cette théorie et de scepticisme. J'balance quoi... Butler a eu l'air de balancer beaucoup aussi, dans ces bars de la côte Est où elle méditait tout cela en observant et participant. 

 

C'est aussi un livre américain étonnant, qui se fonde sur la relecture critique presque exclusive de .... français. Ce qu'on baptisera outre atlantique comme la "french theory" bien qu'elle n'ait aucune unité. Saussure, Beauvoir, Wittig, irigaray, Lacan, Kristeva, Foucault. Etonnante empreinte des penseurs de notre pays. Voila ce qu'il est capable de produire. Du génie universel. On l'oublie trop. 

 

Le point de départ de Judith Butler est qu'elle veut donner au féminisme une autre assise que celle d'une identité féminine introuvable. Si le genre est construit pense t-elle, le sexe ne l'est pas moins. Ce qui ne veut pas dire de nier le corps. Pour le féminisme, comme pour n'importe quel mouvement, la question du sujet politique est essentielle. Or, le féminisme d'après Butler est confronté à une difficulté : la notion de "femme", englobante, réïfiée, subsume des différences sociale, ethnique, culturelle... Elle nuit donc à la capacité à lutter ensemble. Les femmes n'ont elles en commun que leur oppression, ou y a t-il une "région" de l'humain spécifiquement féminine ?

 

Chez Butler il y a me semble t-il une pulsion libertaire essentielle, aspect qui me plaît ("rendre des jugements sur ce qui distingue le subversif du non subversif ne m'intéresse pas"). L'idée que si le pouvoir social nous constitue et que nous ne lui échappons pas, mais qu'il nous constitue en sujet et que cela est possibilité de subversion ininterrompue. Bref ce dépassement du conflit entre liberté et détermination qui me séduit tant chez Spinoza. Notre liberté c'est de changer le monde même si nous ne décidons pas de ce que nous sommes.

 

Butler a cette idée intéressante de partir de l'exception pour penser la règle. Ainsi observe t-elle le travesti. Il nous signifie une chose simple et essentielle  : chacun doit jouer son rôle. Et on ne devient jamais tout à fait cet homme ou cette femme que l'on cherche à être, ou que ça cherche à être en nous.

 

"Trouble dans le genre", en 1990, voulait prémunir les féministes d'idéaliser certaines expressions du genre féminin (ou masculin d'ailleurs). De pointer les expressions légitimes ou critiquables. Sinon le féminisme deviendrait un discours d'exclusion supplémentaire. 

 

Rien ne dit d'ailleurs qu'il n'y ait que deux genres possibles. Et qu'au genre correspond le sexe. Et d'ailleurs qu'est ce que le sexe ? C'est aussi une construction politique selon Butler et bien d'autres qu'elle cite. "En réalité peut-être le sexe est-il déjà un genre ?".

 

C'est là personnellement que je suis très sceptique. C'est la clé de voûte de la pensée de Butler. Que le genre, que le corps soient politiques, j'en suis d'accord, mais que le sexe (pas la sexualité, le sexe) soit une pure construction culturelle, j'ai du mal à le saisir. La différence binaire des sexes me semble un insurmonté. Malgré l'exemple de l'hermaphrodite Herculine qui fascinait Michel Foucault. Les arguments de Butler, obscurs sur ce point, ne m'ont pas convaincu. Mais je suis interrogatif.

 

Certaines féministes sont allées au delà de Beauvoir. Pour elle, la femme était l'Autre. Une exclue de l'universel préempté par l'Homme. Luce Irigaray va plus loin, en disant que le sexe féminin n'en est pas un. Pour la théoricienne et romancière Monique Wittig, la réduction binaire du sexe sert l'hétérosexualité obligatoire. Son abolition inaugurerait une nouvelle humanité. "Lesbienne" serait l'au delà des catégories de sexe. Devenir lesbienne serait la seule issue.

 

Mais dit Butler, si le sexe est toujours constitué par du pouvoir, comment imaginer la sexualité de l'"avant" patriarcat ? Une sexualité échappant au pouvoir. Le féminisme a fait parfois référence à une vision linéaire de l'Histoire, et à un avant (Françoise Héritier, on en a parlé dans ce blog n'y croit pas). Cet "avant le patriarcat" préfigurerait l'avenir libéré. Mais en le réïfiant autour d'une identité féminine, on en exclut ceux qui ne se retrouvent pas dans cette identité. On reproduit ainsi les schémas d'exclusion que le féminisme est censé combattre. Le féminisme de l'âge d'or est ainsi un "idéal étriqué". Il exclut et empêche l'unité des femmes hétérosexuelles et des homosexuelles, celles-ci renvoyant les autres à un produit du patriarcat ou à une difformité.

 

Le recours des féministes à la psychanalyse a favorisé cette idée de l'avant. L'hétérosexualité y est décrite comme un résultat du refoulement, par la culture, d'un "avant" naturel, potentiellement bisexuel. Julia Kristeva, radicalisant Lacan, va jusqu'à considérer l'homosexualité comme une psychose. 

 

L'observation des façons de vivre comme les "butch", les "fem", les drags, libère la perspective, introduit de la complexité dans les schémas féministes. Les cultures homosexuelles reproduisent la matrice hétérosexuelle. Elles fonctionnent comme une parodie de l'original, ce qui fait dire à Butler que l'original lui même est une parodie du pseudo état de nature. Les butch veulent que leurs boys soient des girls. Ces cultures montrent que le désir peut vivre par "juxtaposition dissonnante". Tout est possible donc, et ça doit le rester.

 

Le drag subvertit le genre et montre qu'il s'agit d'une "stylisation". Le genre est performatif. Il existe par des actes, chez le drag c'est une performance. Que dit le drag ? Il dit que son apparence externe est une femme mais que son corps est masculin, en même temps son apparence est masculine mais son essence est féminine. Le drag permet de saisir que l'idéal du genre ne peut jamais être atteint, il déstabilise le genre. Il révèle sa fragilité.

 

Il me semble pourtant qu'on pourrait aussi conclure le contraire : la référence permanente bien que modulable aux catégories de sexe pourrait aussi signifier que ces catégories sont inhérentes à l'humanité et qu'elle ne peut pas se définir en dehors d'elles même si leur historicité est patente.

 

En tout cas, si je sors avec une idée confortée de ce livre, et d'accord sur ce point avec Butler, c'est sur la nécessité pour penser de dépasser la scission stérile entre nature et culture. Ce qui est naturel est toujours culturel quand il s'agit d'humain, mais ce qui est culturel n'échappe pas à la nature. En cela je considère la parole de Judith Butler comme une parole amie.

 


 


 


 


 


 



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Published by jérôme Bonnemaison - dans Philosophie
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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