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21 décembre 2013 6 21 /12 /décembre /2013 20:44

geek.pngC'est un roman geek. Sinon ce n'est pas un roman très bon à mon goût de lecteur. Non pas qu'Aurélien Bellanger ne soit pas une plume, il l'est sans conteste quand il ne ploie pas sous la masse de ce qu'il nous délivre. Mais il se perd dans l'étalage de théorie (souvent incompréhensible et indigeste), et ses personnages, dont le principal, ne prennent jamais vie. On ne les touche jamais du doigt, ils sont aspirés par les pales du ventilateur dans la salle des serveurs. L'auteur a un mal fou à opérer la jonction entre les considérations théoriques qu'il nous offre et les évolutions de ses personnages.

 

 

A tel point qu'il choisit d'isoler complètement son personnage principal, histoire de le priver de tout dialogue, ce qui participe d'une sécheresse humaine frustrante. Les quelques personnages évoqués, obscurs, sans incarnation, aux âmes illisibles ou si peu, sont un prétexte trop évident à parler d'une histoire certes passionnante : celle de l'informatique française, de ses fondements théoriques, et de ce qui peut motiver les grands geeks. Avec ces ingrédients, on produit de la synthèse historique, de l'information justement, mais pas de la littérature saisissante. Le livre ne tient pas la distance, surtout la partie finale qui est une tentative d'extrapolation, assez peu convaincante, filant entre les doigts. Aurélien Bellanger, bien meilleur pour parler du passé que du futur, a du travailler comme un forçat pour regrouper toutes ces données, et il est incontestablement un intellectuel sérieux. Mais il se cherche encore comme écrivain. Gallimard, en le publiant, cède à l'intérêt de l'objet du roman, et se comporte un peu comme une revue. D'ailleurs ce livre a fait "le buzz" et c'est preuve que l'éditeur ne s'est pas gourré.

 

 

"La théorie de l'information" d'Aurélien Bellanger est explicitement un roman sur le fameux Xavier Niel, le chevalier "Free", casseur de prix, inventeur de la "box". Rebaptisé Pascal Erlanger, mais en tous points reconnaissable, jusqu'à des détails très précis de sa biographie étonnante. Le point de vue de l'auteur sur son "homme" est absent. On ne saurait dire ce qu'en pense Bellanger. Le roman manque d'angle de vue. On n'était pas obligé de se fader un roman à thèse, mais tout de même...

 

 

La partie la plus intéressante de ce long roman, malheureusement hachée par de nombreux intermèdes théoriques sur l'information, dont on ne voit pas toujours l'intérêt, est le récit de l'épopée du minitel (tentative audacieuse, volontariste, avec cette idée pionnière de fournir le terminal gratuit). La France où nait Niel, celle de la fin du gaullisme, est tournée vers la modernité industrielle, et n'est pas à la traine de l'ambition dite télématique.

 

 

A travers le parcours de Niel, qui plonge tout jeune dans l'univers des jeux vidéos dans sa banlieue de classe moyenne, touche aux premiers ordinateurs, apprend à écrire le BASIC, puis se fait un nom et une fortune dans le mintel rose, on traverse tout l'univers français des telecoms, produit particulier de synthèse entre un service public fort (les PTT, RIP) et les pionniers geeks. C'est aussi une trajectoire dont les fenêtres ouvrent sur l'histoire économique et culturelle du pays, et sur beaucoup de figures connues, mises en scène dans leurs coulisses. Thierry Breton, Jean Marie Messier par exemple. Ils se connaissent tous depuis longtemps.

 

 

Le roman semble hésiter à explorer certaines directions : l'évolution de la sexualité confrontée au virtuel, à travers l'explosion du minitel rose et les expériences de Niel dans ce domaine et celui du peep show (il sera mis en examen pour proxénétisme aggravé, puis innocenté). Ou ce monde périturbain de grande couronne parisienne tournée vers la technologie, qui vit grandir le geek Xavier Niel. Mais on passe ensuite à autre chose, sans vraiment de fil directeur.

 

 

 

Malgré ses insuffisances, le roman nous permet d'approcher tout de même la personnalité de ces grands enfants un peu autistes, tels Niel ou Zukerberg, à l'assaut du chiffre du monde. Ils sont indéniablement portés par le fantasme prométhéen. L'argent ne semble pas leur véritable moteur, et de toute manière il devient vite abstrait. Il n'est qu'un moyen de disposer de ressources plus grandes pour partir à l'assaut de l'univers. Ces gens sont des créateurs, indéniablement, ils sont brillants et ont une forme de génie. Mais chez cet Erlanger en tout cas, toute cette capacité de création n'a aucun sens, sauf de continuer les jeux découverts tout petit et de les repousser toujours plus loin. Le sens, lorsqu'il est approché, n'a qu'une fonction de légitimation et d'outil marketing. L'empathie est absolument absente de leurs motivations. Erlanger découvre tardivement l'amour, mais y renonce vite car il a mieux à faire. Evidemment, ces gens sont précieux de par leur inventivité et même leur capacité à bousculer leur époque, et dangereux car ils n'ont aucune éthique, ni véritablement aucune limite. On doit les discipliner et ne pas leur laisser trop d'espace, c'est bien ce que ce roman confirme.

 

 

 

La technologie de l'information est prométhéenne par excellence, car elle paraît être le langage possible de l'univers détérministe, non pas une grille de lecture humaine, mais la vraie trame originelle du monde, qui en offre les clés.  Elle est ainsi propice au déploiement des plus grands fantasmes de domination du monde. On pense ainsi à Matrix évidemment. Dieu causerait le html. "Méfiez vous des savants" chantaient les Satellites (groupe rythm and blues alternatif défunt). Surtout s'ils plongent dans les arcanes du Web.

 

 

Ces gens, même s'ils sont en jeans, portent catogan et tutoient tout le monde, ne sont pas exempts de fantasme totalisant, et finissent par amasser des moyens et des connaissances capables de déborder les Etats et les mécanismes fluets de régulation, déjà très fragiles relais de l'intérêt général. Ils sont effrayants. Moi je trouve qu'ils seraient très bien, expropriés par ceux qui les ont enrichis en travaillant et consommant, à se servir de leur imagination au service de la société.

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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