Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
13 avril 2011 3 13 /04 /avril /2011 08:00

 

le-cimetiere-de-prague-d-umberto-eco_large.jpg Umberto Eco est sans doute un grand intellectuel. Mais ce n'est pas vraiment un immense romancier. Un bon romancier certes. Un romancier plaisant oui. Mais ce n'est pas un romancier profond. 

 

Chez Eco, j'aime le picaresque, l'érudit terre-à terre, le savant épicurien, le féru de loufoque, l'homme qui pleure ses lectures d'enfance en les sublimant, le "coquin" aussi qui perce sous l'intellectuel. Ou tout simplement l'italien qui parle parfaitement français, avec cet accent merveilleux.  J'aime aussi ses essais, ses chroniques. Ses "Histoires" illustrées de la Beauté et de la Laideur.

 

Il n'est pas un très grand romancier, malheureusement.

"Le nom de la Rose" est son roman, bien entendu, le plus réussi. Je vous conseille aussi de lire le petit texte "Apostille au nom de la Rose" où il explique comment il a écrit ce livre. C'est le plus réussi, car il s'articule autour d'une intrigue solide, et d'une quête philosophique : qu'est-ce que le rire ? Et pourquoi le dogme n'y résiste pas. C'est aussi une histoire policière prenante, une plongée convaincante dans le moyen-âge, l'Inquisition , les hérésies et les ordres monastiques. Et il y a aussi un autre niveau de lecture, peu connu ce me semble : le roman peut être compris comme une parabole sur les "années de plomb" en Italie... où l'on doit se demander à qui profite le crime...

 

Donc, j'aime Umberto Eco. Et je ne manque jamais d'acheter ses romans - même moyens - dès qu'ils sortent (et même avant grâce à Internet). "Le pendule de Foucault", son deuxième récit, est aussi une  belle réussite, plus chaotique. Il traite, déjà, de la question du faux, et de la paranoïa dans l'histoire, en la revisitant  tout en nous promenant du Brésil Vaudou aux manifestations italiennes des années 70.

 

J'ai moins aimé "l'Ile du jour d'avant" publié vers 1995. Je trouve qu'après le début, assez encourageant (il s'agit d'un Siège d'une cité italienne, mais je ne me souviens plus laquelle) on tombe dans une certaine confusion, et les lourdes explications techniques m'ont harassé. Dans "Baudolino" publié vers 2002, où l'on suit quelques personnages médiévaux à la poursuite du royaume mythique du Prêtre Jean, et où l'on s'aperçoit que c'est toujours mieux ailleurs, j'aime l'inventivité et le roman d'apprentissage. Mais tout cela est un peu tiré par les cheveux. On a du mal à y croire.

 

J'ai plus aimé, contrairement aux critiques qui l'ont pulvérisé, "la mystérieuse flamme de la reine Loana" sorti il y a cinq ou six ans. Hommage aux lectures d'enfance, aux histoires de pirates, de grottes, de bandit masqué, de savants maléfiques. Eco y exprime sa nostalgie, et j'y ai retrouvé la mienne : celle des comics Marvel et autres BD.

 

Dans son dernier roman, que je viens de lire : "Le cimetière de Prague", Eco creuse encore le sillon de la théorie du complot, et de la question du faux dans l'Histoire, déjà abordés dans "le pendule..." (je l'ai vu en vrai, le pendule, car il fût décentralisé pendant quelques semaines à la cathédrale St-Etienne de Toulouse il y a une quinzaine d'années. Et c'est vrai que c'est fascinant. Si l'on reste quelques minutes, on voit la Terre tourner).

 

Dans son précédent roman, Eco exprimait sa mélancolie pour les lectures d'enfance. Eco approche les 80 printemps, en pleine forme. Comment ne pas être en proie à la nostalgie ? Et dans "le cimetière..." ce sont ses lectures de pré adolescent qui sont célébrées : Dumas et Sue principalement, le feuilleton 19ème siècle. Un genre abattu par une loi du Second Empire qui obligea les journaux publiant des feuilletons subversifs à payer une taxe insoutenable (Sue finira exilé, miséreux, diffamé, après avoir été le roi des Dandys parisiens. Un Dandy... socialiste, fidèle à ses idées jusqu'au bout - voir l'excellente et méconnue biographie du non moins excellent Jean-Louis Bory).

 

La référence de ce nouveau roman, c'est clairement "les mystères de Paris". Et nous avons ainsi droit à des illustrations savamment distillées tout au long des chapitres.

 

Le roman est tout aussi foisonnant que ses prédécesseurs. Et évidemment c'est plaisant. On passe un bon moment, c'est certain. C'est écrit d'une plume brillante, avec cet humour omniprésent qui est la marque de fabrique d'Eco. Mais Eco reste un philosophe et un sémiologue qui se lance dans la littérature. Foncièrement, ce n'est pas un romancier mais un amoureux et un connaisseur sans pareil des romans. Et les descriptions, notamment, sont sommaires. Les personnages restent sans relief, ce qui est mortel pour un roman. Eco est plus à son aise dans le monde des idées. Et c'est sur ce terrain qu'il excelle, y compris dans ses romans.

 

Dans celui-ci, nous allons suivre les souvenirs d'une sacrée ordure. Un fabricant de faux. Un atrabilaire cynique et sans vergogne. Un vendu à toutes les barbouzeries de l'époque, qui n'avaient rien à envier à celles de notre temps.

 

Une manière de revenir aux sources de l'antisémitisme moderne. Le capitaine Simonini - c'est lui le faussaire - est antisémite. Mais ce n'est qu'une expression de sa Haine fondamentale pour tout ce qui est humain. Il déteste les femmes, les prêtres, les ouvriers, les français, les anglais, les maçons, et bien entendu les Juifs. Mais l'antisémitisme, c'est un chemin  court et efficace pour la Haine, qui aime à se partager, et à prospérer.

 

Eco montre bien comment la Haine articule un discours -il le faut bien -. Mais elle ne s'embarrasse ni de cohérence, ni de crédibilité. Et tous les moyens sont bons pour qu'elle s'exprime. Ainsi de la phrase "les juifs sont de plus en plus nombreux"... Phrase destinée à signaler une pseudo invasion, mais pourtant d'une terrible banalité. Car il est normal qu'une communauté quelconque soit plus nombreuse au 19ème siècle que deux mille ans auparavant... La haine est le moteur des développements les plus délirants : on redécouvre ainsi les analyses racialistes écoeurantes et étourdissantes de stupidité qui firent florès à l'époque.

 

Délire, folie et Haine sont liés. Simonini est ainsi porté à la schizophrénie. Et nombre de ses acolytes sont sujets à des pathologies mentales. On entend ainsi parler des prémisses de la psychiatrie moderne. Et on croise le jeune Freud, Charcot.

 

Le roman est aussi intéressant dans la dénonciation de la grossièreté de l'antisémitisme : recours à des faux recyclés sans cesse, instrumentalisation à grosse ficelle pour déserrer l'étau autour de régimes en perdition, comme la russie tsariste.

 

Dans le "cimetière de Prague", les antisémites sont présentés comme ils le méritent : des fripouilles, des détraqués, des pervers, des stipendiés. Et il est intéressant de saisir l'abjection raciste dans sa constance : le sous-titre de la "France juive" de Drumont était déjà : "la France aux français"...

 

J'ai lu qu'en Italie, et un peu aussi en France, on critiquait Eco pour avoir joué dangereusement avec l'antisémitisme. C'est vraiment outrageant et injuste pour l'auteur. Quand on referme ce roman, on ne peut que conclure à la folie de la prétention antisémite, et être porté à se méfier de toute théorie du complot un peu trop élaborée...

 

On a aussi critiqué Eco pour avoir mélangé le vrai et le faux. En effet, il mêle Simonini à des faits réels, il le conduit à cotôyer des êtres qui ont vraiment existé : Garibaldi, Freud, ou encore Dumas. Mais cela, c'est l'objet même du romanesque. Il tire sa matière du réel pour le réinventer et lui faire dire des choses nouvelles. Et puis on ne peut nier que l'Histoire, celle de Garibaldi par exemple, recèle sa part de mystère. Pourquoi le roman ne pourrait-il pas s'y engouffrer ?

 

Certes, à certains moments, sur la fin du roman, Eco mord la ligne jaune. Par exemple quand Eco prête à son personnage principal un rôle central dans l'affaire Dreyfus (il est présenté comme le véritable rédacteur du faux Bordereau qui incrimine le Capitaine Dreyfus). Eco s'amuse, certes. Mais évidemment il nous plonge dans une certaine confusion. On ne s'y retrouve plus entre le faux et le vrai, et l'on est tenté de reprendre un manuel d'histoire pour s'y retrouver un peu. Et finalement, Eco risque de nous inciter à une posture nihiliste, concluant que tout est faux...même si Eco nous avertit en disant d'emblée que Simonini n'a pas existé.

 

Surtout, le reproche que j'émettrais pour ma part est plus littéraire. Il a trait à la faiblesse de l'intrigue. Au bout d'un moment, la bobine du complot se dévide, et on voit arriver à pas bruyants la suite du roman. On sent que Simonini va jouer un rôle sous la Commune, puis Panama, puis l'affaire Dreyfus comme un passage obligé. Pour finir par les "protocoles des Sages de Sion", Faux et ignoble document, mais qui résiste à l'épreuve de la vérité et du temps. 

 

Prévisible et Eco tombe dans l'ornière. La surprise que le feuilleton mystérieux nous promet, n'est plus au rendez-vous. Et c'est en cela qu'Eco déçoit. Ne tient pas la distance.

 

Si Jean-Michel Larqué lisait "le cimetière de prague", il commenterait à juste titre : "c'est téléphoné mon cher Umberto".

 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
commenter cet article

commentaires

kader 15/04/2011 21:48


Bonjour Monsieur Bonnemaison..J'espère que vous allez bien.
Bon, justement ce livre d'Umberto Eco je voulais l'acheter..Mais vous m'avez l'envie..Si l'on peut dire. Pourtant les critiques étaient bonnes. Enfin, dommage de finir sur Larqué tant la
description et le commentaire était profond.
Amicalement..
A très bientôt !


jérôme Bonnemaison 15/04/2011 22:24



 C'est pas profond le foot, Kader ?


Ca m'étonne de vous...


Sinon, oui, vous pouvez vous épargner ce livre là. Vraiment très moyen. Et encore je suis sympa parce que j'apprécie le personnage ECO



Présentation

  • : Le blog de mesmilleetunenuitsalire.over-blog.com
  • : le blog d'un lecteur toulousain assidu
  • Contact

Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


ete2010-035.jpg

 

 

D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

Recherche