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3 septembre 2011 6 03 /09 /septembre /2011 10:09

 

diamond.jpg "De l'inégalité parmi les sociétés" de Jared Diamond est un livre-monde. Un livre qui prend à bras le corps l'Histoire de l'Humanité, avec une ambition sans équivalent aujourd'hui. Une ampleur de vues impressionnante, tirant parti au mieux du croisement des savoirs. Et fondée sur une solide réflexion épistémologique, ce qui ne gâche rien.

 

J'avais déjà lu "Effondrement", livre tout aussi épatant ( Lisez Bio ). Il approchait la disparition des sociétés, afin de nous avertir pour l'avenir. "De l'inégalité..." (merci au couple d'amis qui me l'ont offert) se penche plutôt sur les "success story", sur les mécanismes qui expliquent pourquoi certaines civilisations ont prospéré et pris le dessus sur les autres, jusqu'à les éliminer souvent.

 

" De l'inégalité..." est aussi une machine de guerre explicite contre le racisme biologique et culturel. Car il démontre que les peuples ne diffèrent pas par leurs capacités. Ils s'adaptent à leur environnement, mettant en oeuvre partout où ils sont leurs compétences de compréhension et d'innovation. Ils démontrent tous les grandes compétences des êtres humains, venus d'une même lignée. Et différents parce que capables d'évoluer pour survivre dans des contextes très différents : du cercle arctique au désert australien.

 

Jared Diamond nous propose une explication ultra matérialiste de l'Histoire. Les déterminants les plus fermes, "les causes ultimes" des inégalités entre nations, se trouvent dans l'environnement, au sens naturel du terme. La géographie est la base de tout. Et l'essai est très convainquant en ce sens.

 

Partisan depuis longtemps d'une lecture tout aussi matérialiste de l'Histoire, et pensant que l'Homme est un être de nécessité qui en "dernière instance" se réalise et construit son destin collectif dans son rapport à la matière, à la survie,  à la gestion de la rareté bref à l'économie (jusqu'à ce que nous ayons résolu ce problème de la rareté, ce qui n'est pas pour demain), et non à partir d'une substance préexistante qui trouverait son chemin, je ne pouvais qu'adhérer à ce propos.

 

Ainsi, ce n'est pas une supériorité quelconque de l'Homme Blanc qui explique que 200 Conquistadors sont parvenus à conquérir un pays Inca défendu par 80 000 soldats. Ce n'est pas non plus la raison de la supposée arriération des aborigènes, ou de la prédominance des populations issues des Bantous sur les autres populations qui peuplaient l'Afrique.

 

Et Jared Diamond va consacrer 641 pages absolument limpides à nous le démontrer.

 

(Ces essayistes anglo-saxons, pour la plupart, sont tout de même très plaisants à lire. Ils ne se "paient pas de mots". Leur style est appréhendé seulement comme un moyen vers la clarté. Ainsi leur pédagogie est-elle naturelle, jamais forcée. On pourrait dire que le style fleuri, baroque, de l'essayiste français permet certes d'exprimer un au delà du signifié, comme la poésie. C'est vrai mais c'est bien rare. La plupart du temps, c'est tout de même, convenons-en, de la pure affectation... Lisez par exemple les petits essais d'un Régis Debray (intellectuel par ailleurs respectable et intéressant)... Ou encore beaucoup plus caricatural, Philippe Sollers.)

 

Comme Jared Diamond est en outre ouvert à une belle palette de savoirs (de la linguistique à la biologie, en passant par la génétique et l'agronomie), il n'a jamais recours à quelque jargon. Il est simplement un homme de science, au sens le plus direct, qui cherche à comprendre et à expliquer. Il nous propose ainsi une oeuvre déconcertante de simplicité et absolument abordable, et pourtant tellement dense d'informations et de réflexions.

 

La formule clé de la prédominance acquise par certaines sociétés (et par l'Eurasie à l'échelle mondiale) se résume en une formule : "des germes, des fusils, et de l'acier". C'est par l'épidémie (tuant jusqu'à 95 % de certains peuples indiens) que les européens ont établi leur suprématie sur les amériques. Et c'est le paludisme et la malaria qui les ont longtemps empêché de s'établir en Afrique tropicale. C'est la supériorité technologique qui a permis aux européens de supplanter facilement les sociétés qu'ils accostaient.

 

Mais remontant plus encore, Diamond montre que le principal facteur de réussite, c'est la production alimentaire autonome. C'est elle qui permet la densification de la population, décisive. C'est elle qui permet de libérer du temps pour des spécialistes : des scribes, des soldats, des inventeurs, des politiciens et des bureaucrates. C'est donc la production alimentaire, dont le livre va explorer les conditions d'apparition dans le monde entier, qui est à la source d'un "processus catalytique" : un cercle vertueux qui accélère de manière autonome.

 

Et la production alimentaire est étroitement liée à deux facteurs environnementaux :

-la possibilité de domestiquer des espèces animales adaptées et présentes sur un territoire,

-et la possibilité de cultiver des espèces végétales domestiquées.

Ces deux facteurs, quand ils ouvrent la voie à un "surplus" suffisant, déclenchent le développement, donnant ensuite des longueurs d'avance décisives à certaines sociétés.

 

C'est aussi la fréquentation des animaux domestiqués qui va créer les épidémies transmissibles, et immuniser des populations. Une fois mises en relation avec d'autres peuples non exposés, elles vont déclencher des processus de réduction massive d'autres sociétés.

 

La question de la production alimentaire par l'Homme, sortant de son état de chasseur-cueilleur, est donc un aspect prédominant de l'Histoire.

Mais cela ne signifie pas que l'agriculteur est plus "dégourdi" que le chasseur-cueilleur. Les différentes populations se sont adaptées à leur environnement, voila tout. Et d'ailleurs, certains peuples, qui ont essaimé, par exemple dans les îles du pacifique, et se sont ensuite retrouvés isolées ou confrontées à d'autres conditions naturelles, ont changé radicalement de mode de vie, abandonnant parfois des technologies et ne les redécouvrant que plusieurs siècles plus tard à l'occasion d'une rencontre avec l'extérieur. Certains peuples ont ainsi abandonné l'agriculture ou l'élevage pour redevenir chasseurs-cueilleurs.

 

A la source, la diversité des espèces végétales et animales est donc le critère le plus décisif.

 

D'autres facteurs géographiques s'ajoutent à ce tableau : la configuration des continents notamment. L'Eurasie est constituée d'une manière qui a favorisé la circulation des technologies, des langues, la diffusion des connaissances. La production de certaines cultures agricoles a pu être transposée car on se situait sur des latitudes proches. Les continents africain et américain, étendus du nord au sud, ont donné lieu à des difficultés de communication qui ont considérablement ralenti le développement. Quand les civilisations se sont rencontrées, les écarts étaient considérables. L'Eurasie était aussi un terrain propice à la constitution de sociétés de masse, dirigées par des Etats puissants, capables de diriger le développement. Certes, au delà d'une certaine taille, la centralisation devient un défaut... Et c'est ainsi que la Chine a étouffé l'innovation qui suppose le dissensus, et perdu l'avance considérable qu'elle avait acquise. L'Europe a au contraire profité de l'articulation entre des Etats puissants et une réelle diversité, les frontières naturelles ayant empêché ou considérablement affaibli toute chance d'unification politique par la force.

 

Le relief est un élément important, à différentes échelles. En Nouvelle-Guinée (exemple que Jared Diamond connaît très bien et utilise beaucoup) le relief heurté explique l'éclatement politique et inguistique. L'isolement est évidemment un point fondamental : c'est un élément de conservation d'une société, mais aussi de stagnation, et de grande fragilisation potentielle une fois que l'étranger débarque.

 

Jared Diamond prend soin de ne pas assimiler "développement" et "bonheur". Il ne juge pas des valeurs des civilisations mais de leur niveau de production et de leur capacité à s'imposer et à se perpétuer.

 

Ces évolutions ayant eu cours dans les 40 000 ans écoulés ont dessiné notre monde contemporain. Si les premiers américains avaient disposé d'espèces animales plus diversifiées et domesticables sur leur terre (ils n'on découvert les chevaux qu'à l'approche des conquistadors) peut-être un Indien aurait-il débarqué en France à la tête d'une immense armée ? Le monde en aurait été considérablement changé.

 

Chemin faisant dans ce livre fleuve qui étaye sa thèse par une exploration de nombreuses régions du monde, par des analyses comparatives de développements, par l'élucidation de faits qui de prime abord contredisent la thèse, on découvre, comme dans "Effondrement" des contrées historiques laissées de côté : la conquête de l'Indonésie et de l'Australie par l'Homme, le singulier destin de Madagascar où vit une population venue d'Indonésie, les dynamiques de population anciennes en Afrique, ou encore les patrimoines naturels disparus en Amérique, en Australie.

 

C'est une lecture passionnante et dépaysante, même s'il faut accepter de rentrer patiemment dans de longs chapitres sur les légumes, les échec dans la domestication du zèbre ou la valeur nutritive des différents gibiers... Mais ça en vaut la peine.

 

Les développements de Jared Diamond ne révolutionnent pas la connaissance humaine. Il s'agit avant tout de rassembler des savoirs et de leur donner du sens. Mais c'est un travail salutaire qui pourrait être exploité, à travers l'éducation, pour lutter contre les préjugés absurdes, qu'une approche superficielle de l'Histoire, et sans doute trop évènementielle peut conforter (même si l'évènement en lui-même peut être source d'ouverture sur la profondeur de vues, comme le montre par exemple une formidable collection comme "les journées qui ont fait la France") .

 

Enfin, il flotte sur ce livre, et plus largement sur l'oeuvre de Jared Diamond, l'esprit vivifiant de Darwin. Si vous n'avez pas lu "l'origine des espèces", je ne peux que vous conseiller de le prévoir. Ce que j'ai aimé pour ma part dans Darwin, c'est cette fausse candeur... En parlant de manière candide de canards et d'abeilles, il fracasse simplement les visions théologiques de l'histoire du monde. Sans forcer, juste en exposant des faits, sans jamais pousser son avantage par des slogans ou des imprécations. C'est assez succulent.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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scherifaidar 07/11/2012 13:19

J'ai aussi lu ce livre et je crois que l’intérêt que j'en porte est tout autant le votre. IL COMBAT LE RACISME EN EFFET TOUT en nous renseignant sur beaucoup de chose. C'est bien de s'en
interesser.

jérôme Bonnemaison 11/11/2012 22:09



Oui, c'est un beau livre. je vous engage si ce n'est fait à lire aussi "effondrement" du même auteur. Plus contestable dans son malthusianisme, mais tout aussi passionnant et vertigineux



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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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