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24 août 2011 3 24 /08 /août /2011 08:56

 

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"Qu'on laisse un roi tout seul sans compagnie, penser à lui tout à loisir ; et l'on verra qu'un roi sans divertissement est un homme plein de misères"

 

Blaise Pascal, Les Pensées

 

"Un roi sans divertissement"  de Jean Giono est un joyau de notre littérature. Je ne me rappelle pas ce qui m'a conduit vers lui : sans doute ce titre fleurant les romans d'Italo Calvino. Le sens de l'absurde de Calvino et la patte classique française, ça devait m'attirer. Je l'ai donc inscrit dans ma liste d'envies, et je viens de le lire. Bien m'en a pris. Même si ce n'est pas Kafka ou Calvino que ce roman évoque. Mais un continent à lui tout seul : Giono.

 

Ecrit en 1946, sous l'influence très perceptible de Stendhal, c'est un roman relativement bref (245 pages) et donc le résumé est court.

Pourtant quel parcours ! Il commence comme un conte philosophique à la Diderot (celui de "Jacques le fataliste"), qui se poursuit comme un roman noir exaltant,  continue comme une ode au piémont rural français et à l'oralité paysanne. Et qui se finit en nous plongeant dans la réflexion sur la condition humaine. Tout cela en quelques chapitres fondés sur cette multiplicité de points de vue il me semble assez rare en son temps (pas de narrateur omniscient, mais des témoins successifs).

 

Le personnage principal, celui qui porte en lui le mystère de cette histoire, tout ce vertige métaphysique qui en rejaillit, c'est Langlois, le gendarme puis officier de Louveterie. Mais jamais il ne nous parle. Il est l'objet d'observation des témoignages fascinés, et cela épaissit encore le sentiment d'un monde caché. Comme si l'auteur ne nous proposait que billevesées et éléments superficiels, l'essentiel étant derrière cet écran, pas même suggéré. Juste une impression omniprésente. Et on tourne les pages dans l'attente fébrile d'un dénouement où ce vrai monde apparaîtra au grand jour. Dénouement il y aura, mais qui nous confrontera à de nouveaux abîmes.

 

Le roman se déroule dans un coin isolé près de Grenoble, sous la Monarchie de Juillet. Au contact de la forêt. Il débute comme un roman philosophique, ou méta littéraire. Tout part de la description d'un arbre, un Hêtre, et depuis cet arbre le roman va se déployer. Et l'on s'attend alors à un "making of" de roman, ou à un "work in progress" littéraire. Pas du tout, le roman change de direction et attise notre appétit.

 

Le village est le lieu de disparitions inexplicables et terrifiantes. Un certain Langlois, personnalité ténébreuse, retenue, impressionnante, mais aussi insaisissable, est envoyé au village pour résoudre l'affaire. Il y parvient, mais sur un non-dit. Entre le responsable des disparitions et Langlois il s'est passé quelque chose. Mais on ne sait quoi.

 

La vie continue. Une battue au Loup à laquelle participe tout le village sous la conduite de Langlois, revenu au village après une absence, mais sous le titre d'officier de Louveterie, ressemble étrangement à la traque précédente. Et connaît le même dénouement.

 

Le mystère s'épaissit encore, et l'on ne comprend pas pourquoi le Procureur Général de Grenoble vient fréquemment voir Langlois dans sa pension modeste. Langlois, un simple représentant de l'ordre public. Mais on nous glisse que le Procureur est "amateur des âmes humaines". Bon...

 

Et comme un secret de famille enfoui, comme un refoulé, la fin inexplicable de l'enquête sur les enlèvements va resurgir dans le quotidien de Langlois et des habitants devenus ses proches. Jusqu'à la fin, inévitable et sidérante.

 

Je n'en dirai pas plus et ne développerai pas de conclusions, ce qui serait déflorer le mystère de ce livre que je ne saurai trop vous conseiller de lire.

 

Je me contenterai de dire, au delà du sens profond de ce roman qui est indisssociable de l'intrigue, que c'est aussi un magnifique monument à la langue populaire, sans doute fantasmée, mais en tout cas magnifiée. A son pouvoir d'évocation et à la richesse poétique de notre langue.

 

C'est aussi, une constante chez Giono, une déclaration d'amour à la nature, à la campagne.Tellement vive dans son oeuvre qu'elle l'a conduit en prison à la libération, alors qu'il n'avait rien à se reprocher, et même quelques courages à son actif.

 

C'est enfin une prose poétique dont on sort, avec l'impression que la vie humaine est ce mélange déroutant de la tragédie et de la légèreté, les deux étant incestueuses et jouant à cache-cache sans cesse.

 

Dans un "post" précédent, nous évoquions ce "trop de réalité " qui nous assaille dans la culture contemporaine, conceptualisé par Annie Lebrun

( L'imagination contre le trop de réalité (Annie Lebrun) ) . S'il est une oeuvre qui est conçue comme l'antidote à ce massacre de l'imaginaire, c'est bien "un roi sans divertissement".

 

Un roman qui nous tient légèrement (Stendhal...) par la main, nous conduit sur le chemin, dans la forêt, à travers les faiblesses de l'homme, celles qu'un animal ne connaîtrait pas. Car il ne saurait se demander : "à quoi bon ?".

 

Mais grâce à Giono c'est au lecteur d'accomplir une bonne partie du chemin, et de se perdre.

 


 


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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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