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6 septembre 2011 2 06 /09 /septembre /2011 21:22

 

societedesegaux.jpg Pierre Rosanvallon est une figure clé du débat intellectuel français. La sortie de son dernier essai est célébrée par des louanges appuyées : Libération y consacre plusieurs pages, ce qui est très rare pour un livre... Un politique comme Vincent Peillon signe une tribune euphorique dans le Monde pour dire en substance "enfin, voila le livre que nous attendions". Le livre est présenté comme la percée attendue pour que se déploie un nouveau projet progressiste. Alors, s'agit-il d'un nouveau Manifeste du parti communiste au sens où il ouvrirait une nouvelle phase idéologique, ou d'un effet de complaisance envers un penseur influent, en particulier dans l'édition... ?

C"était à voir...

 

Le titre en lui-même promet : "la société des égaux". Carrément. On dirait le titre d'un grand texte utopique du 19ème, ou une réminiscence de Gracchus Baboeuf.

 

Le chantre de la deuxième gauche rocardienne qu'est Rosanvallon ne parle plus d'équité, concept rabougri, mais d'égalité. C'est déjà une secousse. La crise réveille.

 

Le point de départ est que l'égalité est en crise. On l'invoque encore sur les podiums, mais son contenu s'étiole dans l'esprit même de ceux qui déplorent "les inégalités". Celles-ci se creusent, indiscutablement. Mais pourtant on admet peu ou prou ces inégalités et leur expansion, on s'en accomode. Les outils de redistribution, comme l'impôt  et la dépense publique qui en découle, sont contestés. Et l'idée d'une communauté de citoyens égaux recule : en témoigne l'écroulement sans résistance de la carte scolaire. La "lutte contre les inégalités" s'avère imprécise et ambigue. Elle se résume de plus en plus comme une attention au sort des plus pauvres des pauvres, et non comme un projet global de société. 

 

Les pathologies sociales  comme le nationalisme, le racisme, qui reformulent la notion d'égalité de manière perverse, sont à l'offensive.

 

Rosanvallon, à la recherche d'un chemin pour redonner vie à l'égalité, revisite longuement l'Histoire de cette idée depuis les révolutions française et américaine (un intérêt du livre est d'ailleurs de se pencher plus que de coutume sur cette dernière, sans doute méconnue dans notre pays. Malgré Tocqueville).

 

L'auteur souligne que ces révolutions n'ont pas franchement insisté sur l'aspect distributif de l'égalité. Leur projet visait d'abord à édifier une société de semblables. Derrière le terme d'"aristocrate" inventé par la Révolution, il y a le privilégié, le sang bleu, celui qui se considère au dessus du lot, de par la naissance, et qui l'inscrit dans le marbre du droit.

 

L'égalité est politique avant tout, c'est une égalité de corps et une égalité-relation. Et ce qui est en cause dans l'ancien régime, c'est la dépendance et la soumission. L'égalité est conçue comme indissociable de la liberté. Une citation de Rousseau résume cette idée : "que nul citoyen ne soit assez opulent pour en pouvoir acheter un autre". 

 

Aux Etats-Unis post révolutionnaires, cette notion de société de semblables s'appuira sur la réalité sociale : c'est au départ une société de travailleurs indépendants, d'artisans et exploitants individuels. La "communalité" y a un sens fort. Le marché est encadré par les liens communautaires. Ainsi la distinction est  mal vue, chacun est appelé "lady" ou "gentleman".

 

L'idée d'une société de semblables va de pair avec une certaine modération des écarts, une valorisation de la frugalité et de la "vertu". La fraternité républicaine (le tutoiement sera imposé en 92 en France) ne peut en effet se déployer dans une société trop marquée par les différences de richesse et de mode de vie. Les comportements de mépris, de distance marquée, sont à oublier. 

 

Le suffrage universel, et le principe "un homme-une voix", vont manifester le mieux possible cette idée de l'égalité politique et de la société de semblables. C'est pourquoi ce mot d'ordre cristallisera la conflictualité dans la première partie du 19ème. Et son obtention en 1848 soulèvera un immense espoir. Rosanvallon ne le cite pas à ce sujet précis, mais Marx avait compris cela, et jugeait que l'obtention du suffrage universel avait été la conquête la plus révolutionnaire qui soit. Celle qui ouvrait une brêche. Jaurès dira plus tard au parlement aux républicains bourgeois pris au piège de leurs réalisations : ' c'est la République le grand agitateur, traduisez la devant vos tribunaux !'.

 

La Révolution industrielle change la donne. Elle fracture brutalement la société. Le développement de la classe ouvrière suscite une grande peur dans la bourgeoisie triomphante. Aussi, la notion d'égalité s'en trouve renversée. La destruction des privilèges aurait, selon les conservateurs, permis de laisser s'exprimer les vraies inégalités naturelles. De donner place à l'inégalité des talents et à la responsabilité individuelle.

 

L'inégalité est présentée comme une sanction du comportement individuel, puisqu'il n'existe plus de priviléges de naissance ... Oui l'ouvrier vit dans la misère la plus sordide, mais il le doit à son goût pour l'alcool, à son désintérêt pour l'épargne, à sa paresse...

 

Par un autre retournement, l'égalité est désormais présentée comme une menace pour la liberté. Alors que sous la Révolution les deux notions étaient inséparables. L'égalité menaçerait l'expression des talents et de l'innovation. Ainsi l'éducation doit rester proportionnée, car il ne s'agit pas de donner des rêves de grandeur à n'importe qui...

 

Alors qu'au 18ème siècle la pensée bourgeoise trouvait dans la nature les fondements de l'égalité, et théorisait le droit naturel, le siècle suivant voit dans la nature la justification de l'inégalité.

On secrète les idées dont on a besoin à un moment donné...

 

Face à cette offensive, le socialisme va s'élever. D'abord dans sa version utopique, celle-ci intéressant particulièrement Rosanvallon car elle reprendra l'idée de l'égalité comme monde de semblables. Idée qu'elle radicalisera. Rosanvallon montre qu'au delà de la rupture qu'introduit Marx avec ses prédecesseurs utopistes, il s'inscrit à leur suite dans cette idée d'un corps social réconcilié. Lorsque Marx dit : "A chacun selon ses besoins, de chacun selon ses capacités' il ne vise pas la définition de droits individuels, il envisage la société comme un organisme, dont il définit le métabolisme. C'est cela le communisme et la société sans classes.

L'impasse selon Rosanvallon, c'est que ce monde est anti politique, il ne peut fonctionner que sur l'unanimisme. Ainsi dans les communautés expérimentées, il ne peut pas y avoir de minoritaire. On ne peut qu'être totalement intégré ou bien exclu. Le socialisme naissant a assimilé la société à une famille, ce qui trouve rapidement ses limites dans une société complexe.

 

Le livre devient particulièrement intéressant quand il aborde la fin du 19ème (omettant cependant la Commune de 1871, ce qui dans une Histoire de l'égalité depuis la Révolution est difficile à envisager) : le moment de la première mondialisation. L'analogie avec notre temps est frappante. L'égalité va être reformulée, au sein de la Nation, par opposition à l'étranger. Le protectionnisme y pourvoiera, au nom de la solidarité entre patron et salarié français. Le colonialisme le prolongera. Et déjà, le travailleur immigré servira de cible contre laquelle on reconstruit une identité-égalité factice. Ainsi doit-on se rappeler du massacre des italiens à Aigue Morte en 1893.

La gauche ouvrière mettra quelque temps à comprendre ce qui se joue, et certains se fourvoieront dans le boulangisme puis l'antisémitisme en croyant continuer leur combat pour l'égalité.  On doit notamment à Jaurès d'avoir opposé à cette vision de la Nation un projet où le citoyen pleinement émancipé s'affirme contre le sinistre dessein d'une identité raciale, guerrière, excluante, et pacte de dupes. La Nation peut ainsi être comprise comme un point d'appui vers la société sans classes. Elle est selon le dirigeant socialiste Otto Bauer '"l'expérience commune d'un même sort".

 

Evidemment, ce "racisme constituant" trouvera son expression la plus nette aux Etats-Unis. A l'esclavage succède la ségrégation. Elle sera un puissant facteur de lutte contre le socialisme et plus largement contre toute politique d'égalité (ce qui explique la faiblesse de l'Etat-providence américain). En excluant les noirs du vote on empêchera le rassemblement populaire et la représentation globale des enjeux de l'égalité. En excluant le noir on donnera le sentiment d'une distinction au pauvre blanc et on le liera à la classe dominante.

 

La peur de la Révolution rouge, après 48, 71, puis après 17 et 45, persuade cependant les dirigeants de reformuler la question de l'égalité. Les deux guerres mondiales, par leurs conséquences niveleuses, y ont poussé. Une rupture décisive est la naissance de la redistribution, à travers l'impôt sur le revenu. Et Rosanvallon rappelle qu'en 1940, le taux plafond aux Etats Unis atteint 94 % sans que l'on s'en offusque. Les assurances sociales traduisent une conception sociale renouvelée, où l'on appréhende le risque comme un fait social et non un aléa individuel . L'individu n'est plus séparé du corps social comme sous la révolution industrielle. Après 1945, les inégalités se réduisent comme jamais, et on commence à envisager l'entreprise comme un individu collectif (l'ère des organisateurs). L'élimination du nazisme, qui fut une tentative d'exaspération à outrance de racialisation de l'égalité, a ouvert la voie à un approfondissement des initiatives égalitaires, commencées sous Bismarck et Napoléon III, avec le but avoué de couper l'herbe au socialisme.

 

Rosanvallon décrit l'évolution idéologique qui accompagne cette évolution majeure. Elle passe par la naissance de la sociologie qui explique les comportements par des causalités sociales, la pensée solidariste qui appréhende la société à travers la notion de division du travail social. Ce n'est plus la responsabilité individuelle qui explique la richesse mais bien l'interdépendance, il est donc nécessaire de redistribuer la richesse dont la répartition primaire ne reflète pas la réalité du fonctionnement social.  Le projet républicain en sera refondé.

 

Une cause évoqué par le livre  l'a été rarement : le rôle de la révolution pasteurienne. Pasteur a illustré par ses découvertes le caractère absolument indivisible du corps social, chacun dépendant des autres. L'Homme seul n'existe pas.

 

Le tournant libéral des années 1980 se traduit par un remaniement encore une fois complet de la notion d'égalité. Le chômage de masse a changé le sens de la protection sociale et érode sa légitimité. En effet, la socialisation des risques repose sur ce que John Rawls ("Théorie de la Justice") appelle "le voile d'ignorance" : on ne sait pas qui pourra être touché par un aléa, on cotise donc tous. A partir du moment où le chômage enlise des populations, se reproduit, exclut durablement des quartiers,  le voile d'ignorance est déchiré car on sait à qui s'adresse la protection sociale, où on croit le savoir. Les adversaires de la protection sociale peuvent donc hurler au scandale de l'assistanat... Et les politiques de baisse de l'impôt se sont imposées partout, conduisant à la situation que nous connaissons.

 

(C'est intéressant de voir un intellectuel de la deuxième gauche, ce courant qui a créé le RMI, et qui a défendu la fiscalisation de la sécurité sociale (la CSG) prendre conscience des conséquences fâcheuses du remplacement de la couverture d'un risque social par des politiques d'assistance accordées par l'Etat...)

 

Nous vivons aujourd'hui dans une "société de concurrence généralisée". C'est sous le signe de la concurrence que la notion d'égalité a été remaniée.

 

La figure clé de ce nouveau modèle est le consommateur, qui remplace le concitoyen. Assurer l'égalité, c'est donc supprimer les barrières à la concurrence : l'action de la commission européenne en est le parangon. Tout le monde doit avoir accès à la meilleure offre de telecom supposée... Donc il faut casser les monopoles, les rentes...

 

La faiblesse de cette société de marché selon Rosanvallon, c'est qu'elle ne parvient pas à proposer un modèle de justice. Car en vérité, les gigantesques écarts de richesse ne sont justifiés par rien. Le gagnant prend tout : "the winner take all society".

 

Les transformations du mode de production capitaliste ont suscité une "singularisation" des individus. Le capitalisme est devenu "cognitif", la notion de compétence a effacé celle de qualification. Les caractéristiques individuelles sont scrutées par les employeurs. L'identification du salarié à une classe, alors que les qualités individuelles sont désormais ce qui compte, devient plus difficile. Chacun aspire d'ailleurs à être reconnu dans sa singularité... comme en témoigne le phénomène des blogs... dont celui-ci.

 

Au passage, Rosanvallon donne une explication de la fonction du sport, spectacle premier dans notre société. L'intérprétation classique du sport par la sociologie est la "civilisation des moeurs", à savoir le fait de donner un débouché contrôlé aux antagonismes sociaux et à la part de violence qui s'exprime en nous. Rosanvallon pense pour sa part que le sport a une fonction de "théâtre de l'égalité des chances". Il éduque le peuple aux valeurs de la société de marché : tout le monde est supposé être sur la même ligne de départ au début du match, à armes égales. Et à la fin il y a des gagnants et des perdants et c'est bien ainsi, il n'y a rien à redire. D'ailleurs en coupe de France, le club amateur Calais peut aller en finale...

 

Comment dans ce contexte, concevoir une politique de l'égalité ?

 

Il est nécessaire selon l'auteur de se réapproprier l'idée de l'égalité comme une notion politique et non seulement économique. Les inégalités affectent toute la société, elles la déstabilisent. c'était l'idée de Rousseau et on doit la remettre à l'ordre du jour.

 

Le défi est de redonner sens à l'égalité dans un monde nouveau : celui de l'individualisme, de la "singularité".

 

Rosanvallon revient alors à Marx pour rappeler que la société sans classes imaginée était d'abord un idéal d'émancipation individuelle, à travers un nouveau rapport à la société. Et l'auteur a été frappé par la lecture du passage consacré à Barcelone dans "Hommage à la Catalogne" de Georges Orwell. Celui-ci y témoigne du climat particulier qui règne dans la ville mobilisée contre le putsch franquiste.  On y respire "l'air de l'égalité", la réciprocité, le sentiment d'être parmi des semblables. Climat qui disparaîtra d'ailleurs dans le courant de la guerre.

 

Une idée fondamentale à défendre en toute occasion, c'est que la singularité, l'émancipation de chacun, n'est possible que dans la réciprocité, dans la relation à autrui. L'enjeu de civilisation est de faire comprendre que "chacun est pareillement unique".

 

A cet égard, le communautarisme est un obstacle et s'avère le complément parfait de la discrimination, car l'enjeu est bien, dans une société des égaux, des semblables, de redevenir "quelconque" et non défini par avance dans une différence.

 

Pour que la réciprocité soit possible, il est indispensable de casser les logiques de méfiance entre les gens. Ainsi, les politiques de transparence de l'action publique ne sont pas simplement morales, elles sont politiques. Elles restaurent la confiance dans les institutions, et ouvrent la voie à l'égalité en tant que relation.

 

Autre concept clé : la "communalité". La société des égaux suppose un monde commun. Celui-ci est menacé par des logiques de sécession géographique et politique. Elles sont initiées par les plus riches mais contaminent tout le corps social comme le montre les logiques d'arrangement autour de la carte scolaire. Il est donc essentiel de conduire les gens à vivre ensemble. La politique culturelle, à cet égard, n'est pas un supplément d'âme ou un luxe pour une société.

 

Le recul de la "communalité", c'est aussi la dépolitisation de certains champs de la vie locale. Par exemple la multiplication des établissements publics locaux pour gérer des questions d'intérêt général essentielles. La démocratie reflue. Rosanvallon le le cite pas, mais il est effarant de voir qu'un enjeu comme l'hôpital public est géré par une petite cellule de spécialistes, sans doute compétents, mais échappant à tout contrôle des élus locaux, sans débat public local. Comment concrétiser l'idée d'un monde commun si la citoyenneté est vidée de son sens ?

 

Une société des égaux suppose de la redistribution, comme on l'a compris au cours du siècle précédent. Donc toute politique d'égalité passera par la reconquête de biens publics qui ont été marchandisés. Le rocardien Rosanvallon sort du "ni-ni"...

 

La conviction de l'auteur - et je dis tout de suite que je ne la partage pas - c'est que l'égalité-relation est un préalable à l'égalité-redistribution. On ne pourra remettre en chantier des mécanismes de redistribution que si on redonne vigueur à l'idée d'un collectif de semblables.

 

J'en arrive alors à mes réticences sur ce livre...

 

Rosanvallon, en honorable héritier du christianisme de gauche, rêve d'une société de frères. Il voudrait que chacun admette que l'autre est son frère. L'idéal est le consensus, le consentement. D'où la nécessité d'expliquer aux riches que les inégalités ne leur profitent pas vraiment...

 

... Pas sûr qu'ils partagent ce joli point de vue, cependant. Sans doute le chemin vers la réduction des inégalités sera t-il plus heurté.

  

Rosanvallon ne veut pas vraiment voir que la société est divisée par des intérêts qui se percutent. Les inégalités ne sont pas fortuites, et il y a des gagnants qui sont satisfaits de leur sort. On ne peut pas réfléchir à une autre société si on oublie cela, me paraît-il.  

 

Ainsi l'égalité est-elle abordée comme un concept, mais manque de substance dans ce livre. Où sont les lignes de fracture premières ? Quelles forces sociales pour porter le projet d'une société des égaux ? Ces questions sont éludées.

 

On ne s'en sortira pas avec le pieux slogan "aimez vous les uns les autres". Il est sympathique mais n'a jamais fonctionné pour changer la société à vrai dire. Et l'épopée historique de l'égalité telle que proposée par le livre le montre d'ailleurs : ce qui consolide l'Etat-providence en 1945, c'est la concurrence avec le bloc soviétique. Et si Napoléon III autorise les syndicats, c'est parce qu'il constate que les massacres de juin 48 et de son accession au pouvoir n'ont pas suffi à freiner le développement du mouvement ouvrier. Le conflit social et politique est inévitable dans une société où l'injustice est érigée en principe d'organisation.

 

C'est pourquoi la fraternité, si belle soit-elle, ne peut pas vraiment être un préalable. Elle ne peut pas s'instaurer de manière décisive dans une société aussi déséquilibrée. Il me semble qu'il est nécessaire d'opposer, de cliver la société, de pointer ses failles béantes, si l'on veut ensuite la rassembler.

 

Enfin, dans son analyse de la crise contemporaine de l'égalité, l'auteur me semble insister sur des causes endogènes à notre système social, cédant peu ou prou aux arguments des ennemis de l'Etat, et négligeant d'autres causes. Si la citoyenneté recule, avec la notion d'égalité qui lui est consubstantielle, c'est aussi parce que le politique est impuissant, s'étant dépouillé de ses moyens d'agir. Les agences de notation dictent leur politique à nos gouvernants, et même nos révisions constitutionnelles comme le montre la "règle d'or". La consolidation d'une oligarchie où la Finance occupe le siège du premier administrateur est le principal obstacle à la société des égaux. A quoi sert d'être citoyen dans ce contexte ? Le repli sur la sphère privée, sur les intérêts personnels, est une tentation puissante.

 

En outre, l'auteur mésestime me semble t-il les effets de la société de consommation et des puissants relais culturels qu'elle utilise : le matraquage publicitaire en premier lieu. Si l'on veut que le citoyen reprenne un peu le pas sur le consommateur, il faut déserrer cette étreinte. Il faut protéger le corps social de ces besoins artificiels sans cesse renouvelés, de la frustration qui en ressort et qui oppose les citoyens entre eux par des logiques d'envie, de jalousie, de distinction.

 

Ce livre est tout de même intéressant, ne serait-ce que parce qu'il montre qu'un courant de pensée important en France (il dirige la CFDT, est très influent au Parti Socialiste, il anime des institutions culturelles majeures) est actuellement en train de se remettre en cause sous la violence de la crise du système économique.

 

Comprenant que la modération de principe et l'ajustement à la marge ne sont plus tenables (Michel Rocard avait défini la politique en la comparant à la culture des Bonzaï...), ce courant cherche à se ressourcer en relisant les Anciens. Du moins ce doute est-il créateur, et laisse espérer une fécondité et de nouvelles synthèses intellectuelles. Chez Rosanvallon, autrefois animateur de la Fondation St-Simon, très sociale-libérale, des phrases surprennent : "le temps du combat pour la démocratie intégrale est venu"...

 

Le retour à l'idée de Nation au sens où Jaurès l'entendait, c'est à dire l'espace des citoyens égaux (la République sociale, Rosanvallon ne va pas jusqu'à utiliser le terme), est aussi une évolution pour ce courant de pensée très porté sur la mondialisation heureuse et l'européisme un peu béat (Pascal Lamy, le chef de l'OMC, vient de là). L'expression de "renationalisation des démocraties" apparaît, ce qui est inhabituel chez les auteurs de ces contrées.

 

On peut être déçu par le décalage entre la promesse du livre, référencée à l'utopisme, et la prudence extrême des propositions, très générales. Parler de "société des égaux" et suggérer d'organiser des repas de quartier pour que les gens se connaissent mieux... c'est un peu abandonner son programme en route... Ce courant philosophique se remet en question, mais ça prend du temps.

 

La longue partie qui dessine une histoire de l'égalité est stimulante, même si elle n'a rien d'une relecture radicale. Rosanvallon est allé chercher des sources peu connues et assez édifiantes quant à l'esprit des temps concernés. On verra utilement que la philosophie politique est souple, qu'elle se réajuste au gré des intérêts... Les bonnes idées naissent dans le ventre disait l'autre...

 

Ce livre est donc le signe d'une évolution embryonnaire dans un secteur important de la pensée dite progressiste. En ce sens il a un statut particulier et constitue un tournant à confirmer. Donc, pour répondre à notre question première (vrai livre clé ou effet de manche...), c'est un texte qui demande à être connu (à mon avis on va demander aux étudiants de sciences po de s'en gaver, compte tenu de la culture dominante dans ces lieux). Mais il ne m'est pas apparu comme la percée philosophique que l'on salue dans les publications, et reste au milieu du gué par rapport à son ambition initiale.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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