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29 mai 2011 7 29 /05 /mai /2011 08:43

 

435px-combat_de_chevaliers_.jpg Il y aurait tant à écrire sur les chemins qui nous mènent à un livre. Ce serait cartographier un monde intérieur.

 

Pour le dernier livre que j'ai lu, qui date des années 70, "Argiles et cendres"(tome 1) de Zoe Oldenbourg, c'est... François Mitterrand lui-même (et oui, rien que ça !) qui m'a donné l'idée. Je regardais sur le site de l'INA un "Apostrophes" exclusivement consacré à celui qui était alors seulement chef du Parti Socialiste. Il y parlait de ses lectures, de son rapport à l'écriture, avec ce charme irrésistible qui le caractérisait. Bernard Pivot, loin d'être un homme de gauche, était hypnotisé. Et les Critiques chargés de l'interroger, parmi lesquels quelques réactionnaires, étonnaient par leur déférence et leur incapacité à masquer leur admiration.

 

A un moment de l'émission, Mitterrand explique tel un oenologue qu'il y a "des livres de rencontre", c'est à dire de belles surprises. Et il cite l'exemple récent d'"Argile et cendres". Je me suis alors souvenu du "Bûcher de Montségur", que j'avais lu il y a vingt ans dans cette collection superbe : "les journées qui ont fait la France" chez Gallimard. Collection qui ne me déçoit jamais. Cet ouvrage d'histoire m'avait beaucoup plu par sa densité simple. Mais je n'avais pas goûté aux oeuvres littéraires de Mme Oldenbourg. Chose désormais réparée grâce à la suggestion du grand homme. Merci Monsieur le Président.

 

Le roman médiéval n'est pas un genre particulièrement prisé par les meilleurs talents littéraires. Souvent, il s'agit de dépayser un Polar ou de creuser la veine fantastique, quand on ne sombre pas dans le roman dit "historique", forme d'exotisme sans grand intérêt.

 

"Argile et cendres" n'est pas de ce bois là. Il s'agit d'une chronique familiale ambitieuse, réaliste et rigoureuse, appuyée sur une parfaite connaissance du Moyen-âge, et qui ne sombre jamais dans l'anachronisme.

 

On y évoque la vie quotidienne et les pensées d'un couple de petits seigneurs du douzième siècle en terre de Champagne. On y suit les faits et pensées intimes d'Ansiau et d'Aalais, mariés dès l'adolescence, de leurs proches et de leurs enfants, en un siècle marqué par les croisades.

 

Pour qui veut découvrir l'humanité médiévale sans passer forcément par des travaux universitaires, "Argiles et cendres" est absolument à découvrir. On comprend pourquoi l'historienne a eu besoin de se muer en romancière : c'était indispensable pour entrer dans la pensée des êtres de cette époque, pour explorer leurs espoirs, leurs frayeurs, leurs rêves, leurs représentations. "Argile et Cendres", écrit dans une langue qui flirte parfois avec la poésie, est un roman psychologique avant tout. Un roman qui prend le temps d'installer les personnages et de les fouiller, de restituer leur destin dans le temps long. Et pour ma part je n'avais pas encore lu de telle fresque située dans ce contexte. C'est donc une oeuvre singulière qui mérite le détour.

 

Comment donner un sens à sa vie dans une telle époque ? C'est ce que semblent se demander sans cesse les personnages, petits nobles sans fortune ni relief. Le moindre déplacement est un sacrifice inouï, le danger de mort est omniprésent, la communication est difficile. La religion est omniprésente, mais se mélange grandement à la superstition. Et l'on comprend que les croisades ont d'abord pour motif que les hommes s'ennuient, et qu'ils ont soif de découvrir l'ailleurs.

 

C'est une époque où rien ne semble vraiment cristallisé. La Justice existe certes, mais sans un périmètre vraiment défini ; la violence n'est pas encore monopolisée par la puissance publique, et l'on se protège grâce au système de la seigneurie.

 

La famille est un principe solide, mais à géométrie variable selon les intérêts et les moments.

 

Le raffinement se mêle à la porcherie, les grands sentiments à la légèreté, l'amour courtois à la domination implacable de l'homme sur la femme, les principes moraux les plus fermes aux écarts de comportements.

 

Les gens cherchent un sens à la vie en donnant descendance, et pourtant la mortalité infantile est si forte que l'on ne doit pas trop s'attacher aux enfants, qui naissent nombreux, rivant les femmes à leurs multiples grossesses.

 

L'idée de progrès est totalement absente, à un moment où les découvertes techniques sont peu nombreuses, et l'accumulation d'un capital n'est pas à l'ordre du jour.

 

Dans ce monde culturellement pauvre, où le loisir n'existe pas de manière autonome, le moindre évènement social déclenche de fortes émotions.

 

C'est un monde puritain et où en même temps l'intimité n'existe pas vraiment.

 

Il y est bien difficile de séparer la folie meurtière du comportement courant.

 

L'éducation n'est pas organisée, et pourtant l'enfance ne doit être qu'un très court passage.

 

C'est donc un monde incertain et passionnant, plus complexe qu'il n'y paraît. Un monde froid, rude et obscur, mais illuminé par un regard enchanté, et où autrui peut s'avérer réconfortant et infiniment précieux.

 

Le souci de Zoe Oldenbourg, c'est de nous montrer que ces hommes et femmes, bien qu'ignorants de ce qui se passe au delà de leur région, et dont l'horizon est bien étroit, ont une vie intérieure, sont parfois déchirés, amoureux, confus, déprimés même. Cette Histoire médiévale comporte une dimension subjective qu'il convenait de tirer de l'obscurité. L'auteur y parvient tout à fait.

 

La littérature accomplit ici parfaitement sa mission : nous donner à vivre ce que nous ne pourrions espérer de connaître.

 

Allez-donc vous payer quelques tranches de vie dans un château du douzième siècle.

 


 


 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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