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9 février 2011 3 09 /02 /février /2011 08:28

 brik.jpg Je ne connaissais pas vraiment Vladimir Maïakovski. C'était pour moi une trace lumineuse, fugacement entrevue dans telle ou telle lecture sur la Révolution Russe ou l'histoire de la littérature. Le souvenir de quelques vers incisifs saisis ça et là, d'une puissance hors du commun. Maïakovski c'était pour moi, pour paraphraser Lénine dans sa définition du socialisme : "Rimbaud + l'électricité".

 

Et puis il y avait cette chanson  hypnotique de Noir Désir qui nous apprenait que le poète russe aimait Lili Brik (la soeur d'Elsa Triolet) à l'arrière des Taxis, sur des banquettes en moleskine. Il y avait aussi cette couverture de livre, parfois aperçue, des "lettres à lili brik".

 

C'était à peu près tout. Et pour cause... Maïakovski est peu lu en France.  

Quand je me suis mis sérieusement à lire, il y a vingt ans, le prétendu communisme s'effondrait à l'Est, et le poète des premières heures de la Révolution, figé ensuite dans le marbre, était trop lié à une histoire qu'on a voulu enterrer sous ses propres cendres. Maïakovski - c'est un comble - était puni par la chute d'un système qui l'avait sans doute, plus que d'autres causes, poussé à mettre fin à ses jours.

 

Il n'existait pas, jusqu'à récemment, de biographie de VM. En dehors des publications soviétiques arrangées par la censure. Seulement des morceaux épars, dispersés dans les souvenirs de ses proches, dont sa muse de toujours : la fascinante et scandaleuse Lili Brik.

 

Un suédois au nom impossible - BENGT JANGFELDT- a enfin comblé ce manque, en publiant une biographie monumentale (et richement illiustrée) de ce poète, intitulée "La vie en jeu". Presque définitive tant elle est exigeante. Dans cette verve anglo-saxonne qui veut que les biographies soient exhaustives, précises, dont le défaut est que l'on s'y perd parfois. Le contraire de la bio française qui est le récit d'un destin, où les faits sont sélectionnés pour étayer une problématique.  Il  y aurait de grandes biographies "à la française" à écrire encore sur VM. Mais notre auteur suédois, qui a directement connu nombre de proches du poète, a placé la barre si haute en ce qui concerne la recherche des faits, que ce sera difficile de creuser le même sillon.

 

Maïakovski s'est donné la mort au moment même où le stalinisme allait accomplir toute son horreur. Et ici encore il est à l'avant-garde d'une génération de poètes et d'écrivains passés par pertes et profits.

 

Sa biographie est très éclairante sur la question, qui est première pour un artiste, de la relation entre la création et l'engagement  politique et social. Et ce qui est le plus intéressant, c'est la période post-révolutionnaire, juste après 1917, où les relations entre les bolcheviks et les intellectuels sont empreintes d'ambivalence. Une période où l'on oscille entre les aspirations sincères à l'émancipation totale et l'autoritarisme inhérent à la dictature du prolétariat.

 

Il règne en ces premiers temps un pluralisme culturel, parfois affaibli par des vélléïtés répressives de mauvais augure. Le Parti Communiste n'a pas vraiment fixé sa ligne de conduite en matière culturelle et semble divisé sur la question. Certains de ses chefs sont de fins lettrés, et le bolchévisme fut d'abord un mouvement d'intellectuels. Mais en même temps le Parti veut influer sur tout ce qui touche à la vie des idées, et le contrôle de la vie économique et la censure liée à la guerre civile lui donnent les moyens de favoriser tel ou tel courant de la création, parfois de manière hésitante ou paradoxale. En même temps, les revues fleurissent, et la polémique est permise. Les artistes voyagent. Les hétérodoxes sont tancés mais point étouffés.

 

Je connaissais mal - en dehors de quelques films et d'affiches, la vie culturelle soviétique des premières années. Je la voyais un peu naïvement comme une libération d'énergie et de créativité, ensuite étouffée par le "thermidor" stalinien. La réalité semble plus complexe. Plus douloureuse, plus riche aussi.

 

Le cas Maïakovski est passionnant, justement parce que le poète a été conquis au communisme, sincèrement. Après 1917. Et qu'il se veut poète révolutionnaire. Convaincu que la révolution ne peut se passer d'une révolution des âmes qu'il est chargé, avec ses amis, de préparer. Mais le poète ne peut pas céder un instant,sur sa liberté d'artiste, s'il veut honorer la tâche révolutionnaire qu'il s'est lui-même fixé.

 

C'est cette impossibilité à réconcilier sa poésie et son engagement, alors qu'on le transforme peu à peu -avec son assentiment - en publicitaire discipliné du régime, qui va étioler Maïakovski, ce dont sa sensibilité exacerbée ne pouvait le prémunir.

 

Et puis, dans le drame de cet immense poète, il y a le constat, au sortir de l'adolescence, du fait que la révolution, même si elle aboutit, ne suffira pas au bonheur. Beaucoup est politique, mais pas Tout. C'est ce sombre sentiment qui lui vaudra, sur la fin, d'être traité de petit-bourgeois par des apparatchiks ignares chargés de diriger la vie culturelle. Apparatchiks qu'il a très tôt éreintés dans sa poésie, s'attirant même les louanges de Lénine (peu sensible à la poésie) qui commençait aussi à percevoir le monstre qui surgissait des entrailles de la guerre civile.

 

" Les révolutions ébranlent le veau d'or

des empires,

on change de bouviers dans le troupeau

des hommes.

mais toi,

souverain non couronné des âmes,

aucune émeute ne t'émeut".

 

V.M, L'Homme


Cette biographie est aussi un périple dans le mouvement futuriste russe. Le futurisme, ce me semble, c'était la conviction que le monde changeait à pas de géants, et que l'art devait en être le pionnier. La réalité dépassait la fiction, et l'art devait donc s'occuper du réel et se tourner vers les masses qui avaient pris en main l'Histoire. A un monde nouveau devait correspondre une forme nouvelle. Le futurisme russe se voulait communiste, au contraire de celui de Marinetti rallié au fascisme. Mais ce courant ne parvint pas à être reconnu comme l'expression naturelle du mouvement révolutionnaire, très tôt en concurrence avec les boutures du réalisme prolétarien bientôt érigé en seul art légitime.

 

C'est aussi une plongée dans la libération des moeurs qui commença à agiter les milieux intellectuels au début du siècle, pour culminer après 1917. Ce que la belle et ardente dirigeante bolchevik, Alexandra Kollontaï, théorisa par la métaphore du Verre d'eau : faire l'amour devait devenir aussi naturel que boire un peu d'eau pour se désaltérer. La jalousie n'était que le prolongement de la valeur bourgeoise de propriété. Elle disparaîtrait dans la marche vers le communisme. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que les poètes ont joué leur rôle d'avant-garde en ce domaine. Vladimir, Ossip et Lili Brik ont créé un ménage à trois tout à fait officiel, multipliant (et encourageant) les liaisons sous condition qu'elles n'aient pas d'expression charnelle dans le logis "familial". Et ils n'étaient pas des cas isolés (se référer par exemple au récent roman  "L'hirondelle et l'orage" de Robert Littell qui décrit la vie dissolue du poète Ossip Mandelstam et ses démêlés avec Staline). Mais en ce domaine aussi, les bolchéviks étaient porteurs du meilleur et du pire, et c'est la répression qui l'emporta.

 

Ce que découvrirent douloureusement ces pionniers de la libération sexuelle, et que réapprirent leurs successeurs dans les années 70, c'est qu'il est plus facile d'établir un Décret de Nationalisation, une fois parvenu au pouvoir, que d'abolir la jalousie...

 

L'Histoire continue. Ceux qui veulent transformer le monde n'ont désormais que peu de certitudes. S'il en est une, au regard de la vie de ce poète révolutionnaire, c'est qu'il doit se dessiner à l'encre de la Liberté. Sans concession.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Biographie
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David F.M 09/02/2011 16:02


Bonjour Jérôme,
Je viens de te lire, avec toujours ce même plaisir, d'apprendre, de redécouvrir, de découvrir de grands auteurs un peu délaissés, par ces temps qui cours vers toujours plus de publications
nouvelles, où les auteurs ne sont souvent publiés que par le mérite d'être médiatique.
http://lire56.over-blog.com
F.M


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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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