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8 août 2013 4 08 /08 /août /2013 22:53

tumblr_mm1lwkiUjy1recvhyo1_500.jpgJe suis tombé chez un bouquiniste de la rue des Lois à Toulouse sur une conséquente, exigeante et brillante biographie de l'incroyable Wilhem Reich, rédigée dans les années 70, en pleine revitalisation des idées libertaires, par un de ses continuateurs assumés (dans une collection chez Fayard, dirigée par.... françois Furet... stalinien repenti et futur adversaire numéro un de l'idée communiste). L'auteur, Luigi de Marchi, y présente longuement la vie et les idées de Reich, avec vive passion, et un ton très caractéristique de l'époque,  truffé de phraséologie et mélangeant les registres scientifique et idéologique autant que possible (ce sont les années de plomb en Italie; avec de forts antagonismes au sein de la gauche, qui rejaillissent dans le livre.... L'auteur se paye les "maos" fréquemment par exemple). 

 

Je me suis régalé, à la fois fasciné par l'appétit de savoir et de comprendre de ces hommes, saisi parfois d'un rire narquois devant l'enthousiasme de l'auteur ou les développements outranciers de Reich, sceptique aussi. Bref, je suis passé par tous les états et j'ai eu l'impression de toucher à la fois le très réel et l'absurde. C'est une biographie absolument hagiographique, qui n'hésite pas à considérer Reich comme le seul depuis Aristote à penser dans la globalité (c'est d'ailleurs son problème, penser qu'il est une sorte de Giordano Bruno capable de tout saisir, alors qu'on est au vingtième siècle !). Et en même temps, c'est très inhabituel et typique de cette époque radicalisée, l'auteur-admirateur ne cesse d'éreinter Reich, utilisant l'adjectif "ridicule" à l'occasion. C'est une époque où la seule faute qu'on puisse commettre, c'est de manquer à la critique... De la critique de la critique....

 

Sur le fond, la lutte contre la répression sexuelle menée par Reich a été juste, utile, courageuse. Et sa volonté d'articuler sérieusement le meilleur du freudisme et les apports du marxisme dépouillé de ses intérprétations vulgaires reste passionnante et à mon sens pleinement justifiée. Si je me demande encore dans quelle mesure Reich était génial ou cinglé (les deux à mon avis, l'aspect cinglé se développant au fur et à mesure des épisodes douloureux qu'il a vécus, et sans doute aussi à cause de son succès ce que l'auteur ne semble pas cerner), il est en tout cas certain qu'il s'est heurté à une tonne de gens vraiment névrosés et dangereux pour leur part . Car il a du se frotter aux cliques psychanalytiques, aux staliniens, aux nazis, à l'appareil de répression américaine. Ca fait du monde... Et quand l'auteur affirme que malgré les errances de Reich, la vraie raison de l'oppobre qu'il a subi est la terreur inspirée par son programme de liberté, on est prêt à le croire. Cinglé dans la dinguerie générale, c'est explosif. Mais ça relativise aussi son cas.

 

Ces deux là étaient sincères en tout cas, dans leur engagement pour la libération humaine.  Et je m'avance un peu, mais ils n'ont pas du faire du mal à grand monde, plutôt du bien, malgré leurs généralisations, toujours frappées du sceau de la décence humaine.

 

Il se trouve que je connais un peu Reich depuis fort longtemps, deux de ses ouvrages étant dans la bibliothèque familiale gauchisante ou j'ai fureté assez jeune, ne comprenant pas tout mais quand même assez pour garder des souvenirs marquants. Il y avait notamment ce petit essai étonnant et impressionnant, "Ecoute petit homme", sorte d'adresse à l'idéal type de la classe moyenne entrainé dans le fascisme des années 30. Il y avait aussi "la révolution sexuelle".

 

Reich est mort à soixante ans dans des conditions dignes d'un roman noir scabreux. Il laisse derrière lui une oeuvre immense  sur le plan quantitatif, appuyée sur un travail clinique et un engagement social. Il a fréquenté de près Sigmund Freud dont il a été le fervent défenseur puis un des fils maudits. Il a vécu au coeur des tumultes de l'Allemagne de l'entre deux guerres, un volcan politique et social. Il a vécu en tant que militant l'aventure communiste qui mena du léninisme tiomphant au cauchemar stalinien. 

 

Il reste des reichiens. Y compris des thérapeutes adeptes de sa psychologie dite des profondeurs ou bio énergétique, plus ou moins amendée évidemment depuis cette époque. Je ne suis pas compétent pour dire si cet héritage thérapeutique est vraiment fécond, certains le disent et après tout si ça guérit ou apaise, tant mieux. Il faut néanmoins reconnaître qu'on ne se précipite pas pour reprendre les intuitions de son oeuvre. En tout cas de sa période post freudienne. 

 

Pour ce qui est de la dénonciation de la répression sexuelle, il laisse avec d'autres un héritage heureux. Même si sans céder à la sinistrose Houellebecquienne nous savons maintenant que tout n'est pas si simple et qu'il ne suffit pas d'avoir une sexualité libre et/ou épanouie pour aller bien ou résoudre les problèmes sociaux. Les reichiens me répondraient sans doute que notre liberté est une fausse liberté, déformée par le marché, la pornographie, la pression sur les corps, l'injonction à jouir, la persistance et la radicalisation du religieux qui attaquent sur un autre front. Et ils auront raison de m'opposer cela. Il est vrai que quand on observe les pratiques des talibans on ne peut s'empêcher de penser à la sagacité de Wilhem Reich. La répression sexuelle produit la haine et la violence, indubitablement. La frustration est un baril de poudre qui explose partout. Reich le criait et notre époque lui donne raison. Mais malheureusement, la libération sexuelle n'a pas suffi, là ou elle a triomphé, à nous assurer le bonheur, et les cabinets des psis ne désemplissent pas, même si sans doute les névroses ne sont plus les mêmes que du temps des pionniers freudiens. Au terme de sa biographie, je me dis pourtant que si Reich avait remplacé le mot sexe par celui d'Agapé, il aurait été plus convaincant. Le monde souffre de fustration, mais là ou le sexe est banalisé, on manque encore d'empathie, de capacité à voir l'autre comme un autre soi-même. Love is the way disent les t shirts. Ben ouais non ? D'ailleurs, Reich a cette belle phrase :

 

 "la haine dépend de l'intensité de la négation de l'amour".

 

 A cet égard, la lutte que Reich mena contre l'idée freudienne de la pulsion de mort est passionnante. Ce débat est d'une importance démesurée. Il est celui sur la nature humaine. Celui qui a opposé Hobbes et Rousseau (l'auteur oublie un peu qu'il y a eu des prédecesseurs à ses adorés papes de la psyché...). L'anthropologie contemporaine a relancé ces débats et Reich a su s'en emparer, se rapprochant de Malinowski. Celui-ci, à partir de ses travaux sur les îles Tobriand, a permis d'observer une société de permissivité sexuelle très large, cohérente, ou l'auto régulation était de mise, et les gens manifestement très heureux. L'universalité du complexe d'oedipe a été mis en cause aussi dans ces observations. Reich va s'appuyer sur Malinowski pour affirmer que la civilisation engendre la répression sexuelle, et non l'inverse.

 

(L'Homme est il bon ou mauvais par nature ? Les deux mon capitaine aurais je envie de répondre pour ma part. Et déjà, qui nous autorise à sérieusement parler de nature humaine ? Ou la situe t-on ? Chez Sapiens ? Chez Erectus ? Aux Iles Tobriand ? Aux Deux magots ? La nature humaine, par nature, n'est elle pas toujours culture humaine, puisque la culture c'est justement l'humanisation ? Le vieux débat entre Rousseau et Hobbes est sans doute dépassé. L'être humain a une grande palette de possibilités, et voila tout.)

 

Sa vie d'intellectuel peut se diviser en trois phases qui se chevauchent. Une période freudienne, une période marxiste, une période dite "orgonomique" - la plus contestable mais aussi la plus créative - où il chercha à résoudre la plupart des mystères de l'existence à partir d'une hypothèse : l'existence d'une énergie vitale baptisée l'orgone... 

 

Jeune médecin autrichien après la première guerre mondiale, Reich se persuade rapidement du fait que la vie sexuelle est fondamentale dans la vie psychologique et sociale. Il entre alors en freudisme, et devient zélé. Même après son exclusion du mouvement psychanalytique il conservera son admiration pour Freud, surtout pour le Freud scientifique, et celui des premières intuitions. Leur rupture, qui prend des détours complexes, repose en réalité sur un point fondamental : Eros et Thanatos sont ils consubstantiels à l'humain ? Freud pense que oui, Reich ne le croit pas et relie le fameux malaise dans la civilisation à la répression sexuelle et non à une destructivité innée et fatale si on ne réprime pas sévèrement l'instinct.

 

Pour Reich, et là on a du mal à le suivre, la névrose est toujours d'origine sexuelle. Toujours. Attention, cela ne veut pas dire que le névrosé est toujours impuissant ou frigide, mais il y a immanquablement un dysfonctionnement orgastique chez lui. En affirmant cela, Reich s'isole de plus en plus au sein de la galaxie freudienne. Sans doute assez mégalomane (c'est moi qui le dit pas l'auteur), en tout cas effronté, il pense qu'il va inmanquablement rallier à lui la majorité du mouvement, qui doit comprendre que l'issue est dans la révolution sexuelle, la thérapie individuelle et la sublimation ne suffisant pas. La psychanalyse doit ainsi entrer dans la lutte révolutionnaire.

 

Influencé par les idées socialistes, Reich entretient alors de candides illusions sur la prétendue vie sexuelle saine de la classe ouvrière, tandis que la bourgeoisie serait coupable de toutes les névroses liées à sa volonté de répression sexuelle.  Il aura l'occasion de revenir peu à peu sur ce jugement hâtif.

 

A la fin des années 20, devant les capitulations honteuses de la social démocratie autrichienne, qui reste passive devant la répression des manifestations ouvrières à Vienne alors qu'elle est majoritaire, Reich se rapproche des communistes, faibles.  Il est scandalisé par la position des socialistes (qu'ils paieront par leur propre liquidation plus tard) et se radicalise, en vient à lire Marx et Engels plus profondément. De plus, la docilité des masses devant les policiers le persuade du fait que l'idée du sadisme des masses développée par Freud est une ineptie. Une seule journée, celle d'un massacre d'ouvriers en 1927, va compter énormément pour la suite de sa vie.

 

Il s'implique alors dans l'animation exaltée de centres de consultation liés au parti communiste, dont il tirera une matière très importante dans ses recherches. Il s'engage courageusement, et avec les arguments les plus pertinents encore utilisés aujourd'hui, pour l'avortement. Dans ces centres, il remet en cause le conservatisme freudien de manière définitive :

 

" Je paraissais stupide à mes propres yeux lorsque je m'entendais dire à un robuste fraiseur ou à un maçon qu'il devait apprendre à "sublimer sa sexualité" s'il voulait devenir "un être civilisé" "

 

L'activisme de Reich déplait évidemment dans les salons ou se réunissent les disciples de Freud. Mais Reich commence à être connu comme conférencier qui attire le public.

Il s'efforce de consolider sa position en théorisant fermement le lien entre matérialisme dialectique et freudisme, ce qui est une manière à la fois de s'aliéner les freudiens et les communistes stalinisés . Il démontre que la libido, le Moi le Ca et le Surmoi n'ont rien de métaphysiques mais constituent des réalités matérielles compatibles avec le marxisme. Mais en même temps il porte le fer chez les psis en dénonçant la volonté de la psychanalyse d'adapter le patient au principe de réalité. Car c'est bien la réalité sociale qui est pathogène. C'est elle qu'il faut changer. La psychanalyse ne peut pas être neutre socialement. 

La psychanalyse a la même conception de la liberté humaine que celle proposée par Engels quand il dit que "le libre arbitre n'est rien d'autre que l'aptitude de pouvoir décider en connaissance de cause". Ceci par la prise de conscience du refoulé.

Mieux encore, la psychanalyse est profondément dialectique, dans la mesure où elle repose sur cette idée du désir transformé en angoisse. Le refus de la satisfaction de l'instinct engendre un conflit chez l'enfant et conditionne son développement.

Marxisme et psychanalyse surgissent tous deux de l'ère capitaliste comme des prises de conscience menant à la révolution. Car l'oppression économique et la répression sexuelle ont parties liées. Mais Reich subordonne la révolution sexuelle à la grande révolution sociale. Il est clair pour lui que la psychanalyse ne peut atteindre ses buts que sous le socialisme. Les débuts de la révolution russe ont été très audacieux en matière de libération sexuelle, et Reich s'enflamma d'enthousiasme. L'oppression sexuelle a pour but de rendre les gens dociles dès l'enfance, comme on castre les animaux à cet effet. 

A cette époque évidemment, Reich pense que la répression sexuelle est un attribut de la bourgeoisie. Il ne saisit pas que c'est un attribut que tout pouvoir peut utiliser. La dégénérescence rapide de la révolution russe lui apprendra cela avec douleur.

 

Déménageant à Berlin, Reich plonge dans l'activisme politique. Il organise un réseau de dispensaires communistes, publie des brulôts comme "la lutte sexuelle de la jeunesse", où il nie le fait que la sexualité soit au service de la reproduction. L'appareil génital sert au principe de plaisir, dès l'enfance, chez l'homme et la femme. Il sert également à la reproduction. Les jeunes doivent se libérer du devoir de reproduction, qui les enchaîne et considèrent les naissances comme chair à canon. Il assure les jeunes de l'inocuité de la masturbation et des fantasmes. Cependant, comme Freud, il reste encore dans l'idée que l'homosexualité est une déviance due à la répression et qu'elle peut se "guérir". Même s'il proteste avec virulence contre toute discrimination. En tous les cas, l'épanouissement sexuel est un bienfait social, car celui qui est "rassasié ne vole pas". La répression sexuelle crée des bêtes féroces et c'est une tartufferie de prétendre que le sport suffit à la compenser.

 

Reich essaie de convaincre, avec d'autres, les communistes de la nécessité de poser ces questions crûment auprès de la jeunesse car c'est comme cela qu'elle quittera les salles de bal pour entrer en politique auprès du Parti (en lisant cela, que je trouve très intelligent, je constate qu'aujourd'hui on assiste presque à une inversion de la situation. Les partis progressistes ne parlent plus que de question dites sociétales, et le progrès que l'on retient du gouvernement Hollande au bout d'un an est le mariage pour tous, qui a occupé tout l'espace politique pendant des mois. C'est aujourd'hui la question sociale qui est refoulée... Ceci étant dit, le prurit puritain resurgit fréquemment, comme pendant la campagne de Ségolène Royal).

 

Au cours de cette période politique intense, Reich tombera dans certaines impasses naïves, cédant à cette idée selon laquelle en gros sous le socialisme les problèmes sexuels disparaîront d'eux mêmes.... 

 

En 1934 Reich est exclu du mouvement freudien, après moult péripéties. Il se défend jusqu'au bout (il essaie même de monter une "opposition marxiste" au sein du mouvement) et il est victime des éternelles intrigues de congrès. Freud dans cette affaire aura un comportement assez minable. Les motifs de l'exclusion-rupture sont complexes et scolastiques, mais au fond ce qui compte c'est d'assurer la respectabilité de la psychanalyse, de lui enlever son halo de souffre.  Certains psis espèrent même cohabiter avec les régimes autoritaires qui gagnent l'Europe. On voit apparaître des théories ultra conservatrices dans le mouvement, avec l'idée d'un "masochisme primaire" chez l'humain par exemple, et donc la légitimation de la répression. Dans ce contexte le radicalisme politique et sexuel de Reich n'est pas admissible. Le fait que Reich ait fait évoluer sa pratique, en intégrant des techniques de relaxation pour débloquer la capacité orgastique a servi de catalyseur. Reich a en effet identifié un système de résistance à la thérapie, qu'il dénomme "cuirasse" et qui s'inscrit dans le corps  (un ado dirait plus  simplement : "mec, t'es Kéblo). Les blocages émotionnels sont aussi musculaires en somme. Devant la crise de la psychanalyse, qui parfois aboutit à des séances nombreuses de pur silence, il prend l'initiative, allant jusqu'à déclencher des crises de pleurs, de furie, d'angoisse

 

Ce qui est particulièrement amer, c'est qu'au moment où les psis le rejettent en le taxant d'"homme de moscou", il est en proie aux premières vexations dans l'appareil communiste qui l'excluera un peu plus tard. L'errance le conduira au Danemark, en Suède, Norvège, puis aux Etats Unis. Le prétexte de l'exclusion par les staliniens sera le contenu d'un de ses livres les plus porteurs : "Psychologie de masse du fascisme".

 

Dans ce livre, il essaie de comprendre pourquoi la crise mondiale ne profite pas à la gauche (question d'une acuité contemporaine absolue !), ce que les staliniens ne reconnaissent pas, s'enferrant jusqu'au bout dans l'idée qu'Hitler est la dernière étape avant le grand soir, pour masquer les fautes de Moscou.

 

L'analyse de Reich me parait personnellement très utile pour comprendre notre époque même. S'écartant d'un économisme vulgaire, il demande que l'on considère l'idéologie comme une force réelle. Si l'idéologie a ses racines dans la vie matérielle, elle a un effet retour sur la réalité. On doit ainsi cesser de considérer qu'il suffit de subir les effets de la crise du capitalisme pour devenir anticapitaliste.

L'idéologie ancre le fonctionnement social dans les esprits. Aussi il se produit de fortes contradictions entre la situation idéologique et l'évolution économique. Les structures caractérielles se fixent dans les masses dès l'enfance et évoluent lentement.

On retrouve chez Marx une intuition géniale :

" Tout ordre social crée dans les masses cette structure caractérielle qui lui sert pour ses objectifs les plus importants".

La répression sexuelle joue un rôle majeur dans ce processus. Elle inhibe la pensée. Elle l'adapte à l'ordre autoritaire, via la famille. Elle paralyse la rébellion. Elle crée une peur de la liberté. Elle crée du sadisme aussi. Il n'y a qu'à examiner deux minutes le comportement militariste pour comprendre ce qui se joue dans la répression sexuelle : l'exhibitionnisme militariste a une fonction libidinale "perceptible par une bonniche" mais manifestement pas par les antifascistes.

 

Le problème du fascisme (et on le voit encore avec le FN aujourd'hui) c'est qu'il est élémentaire. On ne peut pas le combattre avec des arguments. Il manipule des émotions, et on le combat sans impact avec des arguments. Plus l'individu a été rendu impuissant par son éducation, plus il s'identifie au chef. Plus il vivre à l'idée de la supériorité raciale et à la personnalité du chef. Il essaie d'oublier sa position de "partisan passif"..... On retrouve là la fameuse majorité siencieuse, ou ceux qui pensent tous bas... Ces frustrés et "sans grades" que le candidat FN a salués explicitement après sa qualification au deuxième tour en 2002.

 

Reich explique aussi la passivité des socialistes face à la montée du fascisme par le décalage entre la situation psychologique et l'évolution politico économique. L'obéissance était trop enracinée. 

 

Dans le racisme, le malaise sexuel a un rôle déterminant. Ainsi la lecture de Mein Kampf montre qu'Hitler a une obsession pour la siphylis.... Et le thème de la pureté de la race est essentiellement puritain justement. 

"Hitler a eu l'intuition de la façon dont on pouvait utiliser le sentiment d'impuissance et de désespoir qui découle de la souffrance sexuelle'.

 

Ordre moral et écrasement économique sont toujours associés. En effet, la répression morale empêche la rébellion en accentuant la culpabilité à l'égard de l'ordre établi, et en relégitimant le pouvoir. C'est ce qui personnellement, me rend méfiant à l'égard de certains projets trop brutaux contre la prostitution ou la pornographie, menés au nom de bons sentiments, mais dont la fonction idéologique est suspecte.

 

L'exclusion du PC ouvrira les yeux de Reich sur les analogies entre le stalinisme et le fascisme, leur porosité en Allemagne (où certaines unité paramiitaires communistes sont passées armes et bagages chez les nazis). Le même type de personnalité autoritaire et grégaire pouvait s'exprimer pleinement dans les deux organisations.

 

Mais il reste à Reich à justifier son idée selon laquelle tout passe par la nécessité d'une vie sexuelle épanouie. Là est pour lui la guérison individuelle et sociale. L'orgasme a ainsi une fonction primordiale. Et Reich va partir à la recherche d'une energie qui doit s'exprimer dans la sexualité, sans quoi les névroses et les maladies apparaissent. Ce qui empêche la décharge de cette énergie c'est la répression qui constitue une cuirasse à déverouiller.

 

C'est ici que Reich pense débusquer une énergie vitale, qu'il baptisera Orgone (le biographe y croit dur comme fer). Ce qui ne sera jamais reconnu par quelque Académie de science et finira par coûter d'immenses souffrances à Reich et peut être la mort. Il procède à des mesures de production d'électricité pendant l'acte sexuel, fabrique des boîtes à Orgone.

 

Reich, d'abord en Europe, qu'il quitte suite à des déboires en Norvège, puis s'installant aux Etats Unis, va se lancer dans d'immenses recherches complexes autour de cette bio énergie qu'il verra comme la source même de la vie, rien de moins. Il essaiera ensuite de l'identifier par de multiples procédés, de la visualiser, de l'utiliser contre le cancer... De la confronter à l'énergie atomique (avec des dégâts).

 

Reich engloutit ses ressources personnelles, tirées de ses thérapies, dans ses recherches frénétiques, parvenant toujours à agréger des disciples et à enseigner. Il ne parvient pas à attirer l'intérêt des autorités scientifiques. Il y a cet épisode étonnant de rencontre avec Einstein, qui au début le reçoit et s'intéresse à sa recherche puis prend vite ses distances. Mais Reich est sûr de lui, il se permet d'intervenir dans tous les domaines (la métérorologie, ou il essaie de créer et d'éliminer des nuages). Il est de plus en plus convaincu d'être un génie incompris et finit par se comparer explicitement à Jesus.... Il pense avoir trouvé le principe de la vie dans son énergie. Tout devient confirmation de cette hypothèse.

 

La Food and Drug Administration finit par lui tomber dessus et se défendant de la pire manière possible, sans avocat, il est lourdement condamné à deux ans de prison, manifestement injustement. On l'accuse à la base de charlatanerie médicale mais c'est son entêtement qui fait dégénérer la situation. Il ne prend pas d'avocat, il ignore la réalité de la machine judiciaire.

 

Ces moments tristes sont fascinants, car on voit qu'il conserve une grande puissance intellectuelle à tous moments, écrivant très bien, gardant une grande maîtrise de ses connaissances. Mais même sans comprendre grand chose, on voit que sa frénésie de découverte est surpuissante,  qu'il devient graphomane, qu'il a trop envie de tout relier, de tout résoudre, de s'enthousiasmer pour le moindre indice de confirmation. C'est nécessairement suspect.

 

Le biographe lui conserve son plein soutien jusqu'au moment de relater le procès, et considère l'orgone comme une grande découverte encore injustement enfouie en 1973. Il devient ensuite difficile de prétendre que Reich soit lucide, quand il crie au complot communiste en pleine amérique de la guerre froide.... 

 

On est en présence avec Reich, me semble t-il, de quelqu'un de très brillant, mais qui a des tendances mégalomanes. Il veut être Léonard de Vinci ou plutôt Giordano Bruno, il veut laisser sa marque dans l'Histoire. Et les oppositions, au lieu de le conduire à plus de prudence ou à du scepticisme, sont toujours analysées comme des "résistances", des réactions d'individus névrosés, agents de la répression sexuelle. D'ailleurs le biographe sombre aussi parfois dans ce défaut du psychologue a voir dans l'adversaire idéologique ou dans le contradicteur un névrosé ou un psychopathe. 

 

La souffrance due aux brimades incessantes que ce militant progressiste a subies explique sans doute une certaine fuite en avant dans la recherche de l'énergie vitale à tout prix.

 

La fin de la vie de Reich fut dramatique. Emprisonné, il accepta manifestement de participer à des tests médicamenteux pour abréger sa peine de deux ans. Il mourut officiellement d'un arrêt cardiaque, mais des témoins prétendent que c'est le traitement qui l'a tué. Une autre hypothèse est une maladie contractée durant une expérience utilisant l'énergie atomique. 

 

Une fin triste pour cet homme qui ne méritait ni l'oppobre ni la souffrance. Malgré ses outrances, malgré son désir peut-être contestable de généralisation, il a défendu avec ténacité et pertinence des objectifs de libération qui triompheront, fort heureusement, même si ce combat est loin d'être terminé et que l'adversaire est multiforme et s'est réorganisé depuis lors. Reich est l'exemple même de la nécessité de la radicalité pour secouer le joug conservateur et obtenir des avancées. Il était d'une génération hyper optimiste, très hegelienne dans sa conception de l'Histoire, et qui déchantera. Ses conceptions politiques à la fin de sa vie friseront la dérive réactionnaire, certainement par dépit. Il se mettra, on le comprend, à haïr la politique classique, les partis, les institutions. Il souhaitera une démocratie du travail, fondée sur les compétences et l'engagement concret, dont on a du mal à entrevoir les contours. Ce qui en fait une figure adorée des libertaires, dont l'auteur de la biographie.

 

La personnalité autoritaire grégaire, perverse qu'il décrit et qu'il a du affronter un peu partout (même si je me garderai bien d'en valider la source dans la seule sexualité) est toujours active. Elle est douée pour se hisser à de hautes responsabilités dans des organisations ou ses caractéristiques (la docilité, le manque de scrupules, l'hypocrisie) la favorisent. Je suis bien d'accord avec le biographe pour dire que les traquer, empêcher leur sélection, est une mesure de salut public pour la survie de la civilisation.

 

Quant aux trouvailles les plus stupéfiantes de Reich, elles n'ont pas eu d'avenir. Mais qui sait ? Ce ne serait pas le premier à être reconnu avec du retard. Il est difficile de distinguer le fou du génie et les deux peuvent se confondre. Et le génie se trompe aussi.

 

Après tout, on parle bien de matière noire de l'univers, majoritaire, et non identifiée. Peut-être le nom de Reich resurgira t-il du néant comme celui d'un précurseur ? 

 

Il serait intéressant de voir si un travail aussi complet de bilan de l'oeuvre de Reich a été réalisé plus récemment, prenant en compte les avancées scientifiques. Je vais chercher ça....

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Biographie
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commentaires

Patrick 30/09/2014 13:11

Salut Jérôme,
Voilà une démarche et un partage fort passionnants!
Avec mes encouragements et remerciements,
Patrick

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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