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16 février 2011 3 16 /02 /février /2011 08:43

viaduc.jpg La richesse, c'est le travail un point c'est tout.

Le travail accumulé, certes. Le travail réinvesti bien sûr. Mais le travail toujours.

 

L'idéologie économique dominante, malgré les preuves sans cesse apportées, ignore cette loi d'airain. Fait mine de la méconnaître. Pour continuer la danse de la pluie censée attirer les capitaux.

 

Et le noyau atomique du travail, c'est l'industrie. Sans industrie, point d'économie solide. Point de travail durable. Ceux qui ont laissé notre industrie à son hémorragie mortifère sont coupables devant l'Histoire.

 

C'est pourquoi le dernier et sublime roman de Maylis de Kerangal, graine quadragénaire d'un immense écrivain, m'a attiré, ne serait-ce que par son titre qui exhale le Réel : "Naissance d'un pont".

 

 

Comme la plupart de ceux qui liront ce roman, je suis un généraliste, un travailleur des méninges, un manieur de signes avant tout. On me demande d'ordonner des pensées, d'être synthétique, de discerner l'essentiel du secondaire, de "prioriser". De transmettre des informations en langue adaptée. C'est ainsi que je gagne ma vie. Même si au bout des phrases, il y a des conséquences très réelles pour tout un tas de gens.

 

A certains moments différents de ma vie professionnelle, j'ai été aspiré vers plus d'abstrait. La pure production de sens. Jusqu'à écrire des textes surtout destinés à être lus, survolés, ou entendus par des gens payés pour les lire ou les entendre. Durant ces périodes, j'ai toujours éprouvé un questionnement lancinant, un malaise, et pour tout dire un sentiment d'infériorité et d'imposture par rapport au type qui rentre chez lui le soir en se disant que la route qu'il construit a avancé de dix mètres, que demain il mettra la dernière main à une rame de tramway, ou qu'il se consacrera aux finitions du Lycée Robert Badinter.

 

On ne peut pas se contenter d'entasser des briques, je le sais bien. Mais enfin, la société peut sans doute se passer d'un fort pourcentage de tout ce qui s'écrit ou se raconte. et qui la plupart du temps se ressasse. Alors que ce sur quoi on se cogne est souvent indispensable. Et si ce n'est pas indispensable, c'est tangible. Voici le mot qui constitue une issue. Un chemin pour donner un sens à notre trajectoire individuelle.

 

C'est cette magie du tangible, qui nous permet de nous réconcilier avec le réel, à travers la réalisation d'une oeuvre, que Maylis de Kerangal célèbre dans son roman. Ses personnages fonctionnent à ce carburant. Et la fin du chantier ne peut que conduire au suivant.

 

Fascination pour le tangible, incarnée par une femme, responsable de la production de béton dans le roman. Et qui passe sa vie devant un écran tactile où l'on peut varier à l'infini les composantes et facteurs qui vont participer à la définition de la matière.

 

Les gens de pouvoir ne se rassurent que quand ils peuvent arborer des investissements, inaugurer des bâtiments. Pour agir il faut construire. Sans qu'on s'interroge toujours sur l'utilité de la réalisation. On veut les J.O, un nouveau siège pour l'institution, ou un musée... Bilbao aurait réussi grâce au Guggenheïm, Barcelone grâce à son village olympique.  Et la solution, pour les banlieues (discutable...) c'est de démolir et de reconstruire. La pierre est toujours philosophale. Ainsi pense le Maire de la ville imaginaire du roman. La grandeur du pont préfigurera le développement de la ville, nouvelle Dubaï.

 

Roman documentaire (comment cette éditrice de son état est-elle allée chercher tout ça ?), récit sous influence américaine - par ce mélange unique entre le réalisme et l'ampleur-   "Naissance d'un pont" est une ode lucide aux travailleurs. A la grandeur de leur oeuvre et à leur souffrance. Ode à la compétence incroyable du travailleur moderne, capable d'équilibrer un pont gigantesque, de bâtir dans n'importe quelle condition des tours vertigineuses, en étant obligé de risquer sa vie pour simplement être payé en fonction des heures qu'il effectue.

 

Une ode, car écrite dans un style éminemment musical. Réalisme poétique. Réalisme grand angle.

 

Plongée, à travers l'histoire d'un chantier immense dans une ville de Californie imaginaire, dans le monde du travail. Où l'on constate que l'Ingénieur et l'ouvrier, s'ils ne sont pas tenus par les mêmes intérêts, ont aussi un monde en partage, celui de la production, de la réalisation. Et sont séparés par une barrière étanche du nouveau chef, le financier. Et une histoire d'amour entre le chef du chantier et une ouvrière qui s'entasse avec sa famille dans une petite chambre de Motel, en est le symbole.

 

Il y a du Cormarc Mc Carthy en cette Maylis de Kerangal.

Qui a dit que la littérature française était à l'agonie, qu'elle étouffait dans l'autofiction et les épanchements narcissiques de la petite-bourgeoisie de plume ? Et bien non, nous avons des auteurs comme Kerangal. Et bien souvent des femmes, telle Marie N'Diaye. Les yeux braqués sur le monde. Prêtes à nous en restituer les contours.

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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commentaires

David F.M 17/02/2011 04:36


Bonjour,
Parfais, toujours parfais. Je me délecte à te lire - vraiment.
Cordialement
David. F.M http://lire56.over-blog.com
Bonne journée Jérôme


Présentation

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  • : le blog d'un lecteur toulousain assidu
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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