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5 octobre 2011 3 05 /10 /octobre /2011 08:11


billieH.jpg

Southern trees bear a strange fruit
Blood on the leaves and blood at the root
Black body swinging in the Southern breeze
Strange fruit hanging from the poplar trees

        Les arbres du Sud portent un étrange fruit,
        Du sang sur les feuilles et du sang aux racines,
        Un corps noir qui se balance dans la brise du Sud,
        Étrange fruit suspendu aux peupliers.

Pastoral scene of the gallant South,
The bulging eyes and the twisted mouth,
Scent of magnolia sweet and fresh,
Then the sudden smell of burning flesh!

        Scène pastorale du valeureux Sud,
        Les yeux exorbités et la bouche tordue,
        Parfum de magnolia doux et frais,
        Puis l'odeur soudaine de chair brûlée !

Here is fruit for the crows to pluck,
For the rain to gather, for the wind to suck,
For the sun to rot, for the trees to drop,
Here is a strange and bitter crop.

        C'est un fruit que les corbeaux cueillent,
        rassemblé par la pluie, aspiré par le vent,
        Pourri par le soleil, laché par les arbres,
        C'est là une étrange et amère récolte.

 

 

" Strange fruit" a une place à part dans l'oeuvre de Billie Holiday,  l'histoire du jazz et dans la longue liaison entre l'art et la protestation sociale.

 

David Margolick y consacre un essai, sobrement intitulé "Strange fruit". Je ne sais pas si une autre chanson a eu droit à un ouvrage rien que pour elle.

 

C'est un joli petit essai d'admirateur qui s'assume.

 

Le mouvement ouvrier avait déjà essaimé ses chants révolutionnaires. Mais pour la première fois, en 1939, une chanson politique radicale est chantée par une artiste de premier plan historique, qui l'intègre dans son répertoire. Et surtout le texte est magnifique, audacieux de par sa noirceur ; et l'intérprétation est de l'avis de tous les témoins (on peut s'en faire une idée sur daily motion même s'il s'agit d'épisodes tardifs dans la vie de Lady Day) troublante et poignante au plus haut point.

 

Beaucoup exprimeront le rôle important que Strange fruit occupera dans leur prise de conscience de la ségrégation et leur motivation à lutter. Pour beaucoup, la chanson agissait comme un choc éléctrique, réveillait des traumatismes réfoulés de témoin de scènes de lynchage.

 

Il est remarquable c'est que ce titre si important dans la culture du mouvement pour l'émancipation des noirs américains, soit écrit par Abel Meeropol : un intellectuel juif progressiste (communiste qui passa au travers du Mac Carthysme). Il est chanté pour la première fois au Café Society à New York, lieu un peu marginal, rare lieu de mixité ethnique, où se donne rendez-vous l'aile gauche du New Deal. Eleanor Roosevelt viendra y faire un tour.

 

Strange fruit trouvera son chemin partout, malgré l'hostilité raciste avant, pendant et après les concerts, et l'autocensure radiophonique. Jusqu'à devenir un monument  de l'histoire musicale et pas seulement du mouvement des droits.

 

Dans l'essai de David Margolick on touche surtout au sujet du mystère de l'interprétation. Billie Holiday, manifestement, ne savait pas vraiment ce qu'elle chantait, en tout cas au début. Un brulôt politique brut, violent, sarcastique (la phrase "scène pastorale du valeureux sud") comme un jet d'eau brûlante au visage de l'amérique WASP, mais qui gênait aussi une partie des Noirs par son impudeur. Un splendide poème, qui rappelle un peu le Dormeur du Val (à mon sens) dans sa capacité à user du langage poétique tout en choquant et en rendant compte du scandale indépassable de la violence entre êtres humains.

 

Donc on ne sait pas ce que Billie Holiday pensait vraiment de cette chanson. Elle était, de par tous ses attributs, comme une étrangeté dans un répertoire très mélodique, souvent tourné vers des histoires d'amour.  Bille Holiday lui réservait une place particulière dans ses concerts, souvent à la fin, dans une ambiance absolument dépouillée. Sortant de scène sous le silence.

 

Elle connut maints déboires en chantant cette chanson, mais ne renonça jamais. Bille Holiday qui fréquentait certes un milieu progressiste attiré par le jazz, n'était pas une militante ni une intellectuelle, ni une artiste engagée. Mais son intérprétation, de l'avis général, était inhabituellement profonde, intense, comme si cette chanson condensait tout le malheur du monde, des siens, et le sens de cette vie déchirée qu'elle menait.

 

On dit cependant qu'elle sut donner l'impression à l'auditeur de se trouver au pied de l'arbre du pendu, dès ses premières prestations scéniques. Alors que cette âme parfois frivole, qui ne lisait que des bandes dessinées, n'avait peut-être pas pris la mesure de ce qu'elle entreprenait. L'essai nous fait ainsi basculer dans une réflexion, tout juste suggérée, sur l'interprétation, sur sa part de technique pure et de mensonge, sur la différence entre ce que veut l'auteur, ce que projette en lui même le chanteur ou le comédien, et ce que reconstruit l'auditeur. Donc sur la nature de l'oeuvre d'art.

 

On croise avec émotion (du moins pour moi... mais j'avoue qu'il faut être un peu tordu) cette génération américaine la plus volontaire du New Deal. Période dont on mésestime sans doute la portée en Europe parce que Roosevelt n'a pas utilisé le champ lexical codé de la gauche européenne. Le New Deal, en tant que programme économique et social, a aussi entraîné les artistes et reconnu la culture comme un élément clé d'une civilisation qui se "relance".

A ces pionniers nous devons beaucoup, car ils ont posé les jalons de ce qui s'est passé après la guerre, et que les libéraux et les "marchés" s'acharnent à détruire depuis que la mondialisation a rebattu les cartes. Si l'on regarde le programme de ce qu'on appelle "l'autre gauche" aujourd'hui (celle qui ne clame pas sa soumission au capitalisme, meilleur des mondes possibles), dans ses familles recomposées/decomposées et transverses, on constate des ressemblances étonnantes avec celui de Roosevelt. Les militants ne le clameront pas, se référant à d'autres mythologies, mais c'est à mon avis indiscutable.

 

Cette période fut une parenthèse absolument intéressante et riche d'enseignements sur un autre visage de l'Amérique. Que Barack Obama n'ose pas trop réveiller, croyant s'en sortir au bout du compte par quelque ruse de l'histoire. Il ne suffit pas de faire chanter Aretha Franklin à son investiture pour en ranimer les braises.

 

 

 

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27 juillet 2011 3 27 /07 /juillet /2011 08:34

Leonardo_-_St._Anne_cartoon-alternative.jpg J'ai patienté, pour une fois très longtemps, avant de trouver un ouvrage de fond qui me convienne au sujet de Léonard de Vinci.

 

Des publications sur Léonard, le moins que l'on puisse dire est que l'on n'en manque pas. Mais je ne cherchais pas un Beau Livre de plus, une simple biographie (encore que) et je voulais éviter de tomber sur ces attrape nigauds qui prospèrent sur la fascination suscitée par le personnage.

 

Je me suis décidé à acheter un Essai très complet, écrit il y a une dizaine d'années par feu Daniel Arasse, Historien de l'Art émérite : "Léonard de Vinci, le rythme du monde".

 

C'est un livre de référence très complet, trop scolastique parfois à mon goût, joliment mais insuffisamment illustré, qui analyse de fond en comble cette oeuvre sans  ambition pareille, sa dynamique, ses sources, la pensée de Léonard de Vinci. Ce n'est pas une biographie même si le propos est obligé d'aborder les péripéties de cette vie à la fois prolifique et atrophiée

 

Et surtout Daniel Arasse essaie de restituer l'unité de ces réalisations et tentatives de création dans une diversité époustouflante de domaines : arts plastiques dont la peinture et le dessin au premier rang, mécanique, architecture, génie civil, philosophie, décoration, chorégraphie, anatomie, science physique... J'en oublie. Dans nombre de ces domaines, Léonard réalise des avancées importantes. J'ai été par exemple épaté par un plan de ville qu'il a dessiné, préfigurant nos plans réalisés à partir de vues aériennes.

 

Au bout du compte, j'en sors évidemment beaucoup mieux informé mais un peu comme j'y suis entré : fasciné et incapable de mettre le doigt sur la cause de ce sentiment.

 

"La Dame à l'Hermine" par exemple, est un portrait incroyable. Si on peut le regarder longtemps avec émotion, c'est qu'on est saisi par la force de l'incarnation. Daniel Arasse essaie d'expliquer ce que Léonard, disons-le prosaïquement, "a de mieux que les autres". Mais difficile de le définir. L'art de cerner l'instant dans le mouvement du monde, certes. La compréhension et la maîtrise de l'ombre aussi, ou encore "le sfumato" : la rencontre entre les couleurs et la science des contrastes, qui donne un effet de réel sans précédent. La science des perspectives encore, mais justement assez maîtrisée pour être détournée au profit du sens de l'oeuvre.

 

Evidemment, la dimension prophétique de l'oeuvre (il élabore les plans d'un Char, d'une mitrailleuse, d'un hélicoptère, d'un vélo, il construit des automates au débit du seizième siècle) participe de cette fascination.

 

Mais nous restons tout de même sur notre faim de vérité, car Léonard s'évertue à être génial un point c'est tout.

 

De plus, s'il touche à tout, s'il réalise beaucoup, il abandonne énormément, il ne finit pas ses oeuvres les plus prometteuses, et les circonstances le privent de certains achèvements (par exemple une immense sculpture de Sforza, dont le moule réalisé après plusieurs années de travail, sera brisé par des soldats français). Mais De Vinci ne semble pas s'en émouvoir, il continue à chercher. Il a écrit l'équivalent de centaines de volumes, avec de sublimes passages sur l'esthétique, la science, la philosophie. Mais il n'aura pas légué le moindre Traité rédigé jusqu'au bout. Cet inachèvement témoigne de son tempérament mais aussi de son génie, car ses réalisations inouïes (certains tableaux prennent des années) ne lui convenaient jamais assez, et il voulait mieux encore. Cette frustration participe aussi du mystère.

 

La vie de Léonard et la grandeur de ses réalisations est aussi intéressante quant au modèle d'éducation rappelé à notre mémoire : celui des ateliers de la Renaissance, où théorie et pratique ne sont pas séparées. Ou on apprend chemin faisant, sans mettre de côté une haute exigence intellectuelle. Où l'oeuvre collective n'est pas distinguée de la démarche individuelle. Sans doute nos réflexions pédagogiques tireraient parti d'une méditation sur cette époque. Léonard avait des dons immenses, et il est certain que sa formation l'a conduit à oublier les cloisons du savoir, et à oser chercher, expérimenter, pour rechercher en toutes choses le "rythme du monde". C'est le sentiment d'une unité du monde, d'une "analogie" (non démentie par la science de notre temps, au contraire), qui le pousse en ce sens.

 

Ce qui me trouble le plus, c'est la force de l'incarnation dans ses dessins et ses peintures. Le don immense de Léonard réside en son Oeil (il est d'ailleurs tout au bord de faire gagner un siècle aux connaissances sur l'optique, mais il ne parvient pas à aller au bout de ses intuitions).

 

Et Léonard est ainsi avant tout un Homme de la grandiose Renaissance. Qu'est-elle d'abord ? Un retour du regard des hommes vers leur monde, vers leur réalité, plutôt que vers le ciel et les paroles qui y ont été imprimées. Léonard est à l'avant-garde de ce basculement, car il va très loin grâce à son oeil. C'est-peut-être, inconsciemment, ce qui émeut quand on parcourt la reproduction des oeuvres qui nous sont parvenues.

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15 mai 2011 7 15 /05 /mai /2011 09:33

 

damien-hirst.jpg Jean Clair, voix qui compte dans le monde des Arts plastiques, mérite sans nul doute le qualificatif de "décliniste".

 

Je suis toujours embêté avec ces penseurs de la Chute, car ils ont partiellement raison. On ne peut pas nier que notre monde soit en crise. Et quand ils déplorent sa marchandisation, le nihilisme qui en est la conséquence, l'effacement même de la notion de dignité humaine, le relativisme cynique qui contamine la culture, le mépris grandissant pour la notion de transmission ou même de formation, ils frappent juste.

 

Mais pourtant... je ne peux pas les suivre... Car, soyons sérieux, il est bien difficile de se résoudre à l'idée simple que "c'était mieux avant". Il n'y aurait plus qu'à désespérer. Et quand on se plonge dans le passé, ce que nous avons expérimenté souvent dans ce Blog, il est difficile d'envier le sort de nos aînés.

 

Dans son dernier pamphlet, "L'hiver de la culture", Jean Clair poursuit sa critique acerbe de l'art contemporain. Il lui reproche d'avoir pris au sérieux les blagues de Marcel Duchamp et de Dada, de les avoir érigées en nouvel académisme, et d'avoir tué l'idée selon laquelle l'art est au service d'une transcendance.

 

L'art était autrefois au service du sacré, et sans sacré les hommes sont dispersés, sans dessein commun qui les rassemble. Sur cette ligne, la pensée de Jean Clair rejoint me semble t-il celle de Régis Debray (dont l'essai "Sur le pont d'Avignon" publié dans la même collection a des accents très proches, même si l'ancien révolutionnaire n'a pas remisé tout espoir).

 

Et Clair martèle des idées sur lesquelles on ne redira rien : le marché de l'art est devenu une place boursière dérégulée (sans repères) où le plus malin, et non le plus talentueux, spécule habilement. L'artiste célèbre le doit à ses qualités de Trader. Ainsi Jeff Koons qui en a d'ailleurs le look.

Mais ce n'est pas vraiment une découverte...

 

Le culte de l'originalité et de l'authenticité (au sens où on montre tout) tiennent lieu de seules valeurs esthétiques. Le seul conseil que l'on peut aujourd'hui délivrer à la jeunesse en matière d'art, c'est "express yourself !". Un peu court.

Mais on le percevait...

 

L'art sombre souvent dans le systématisme du sacrilège et du cradingue. Partout, l'étalage de l'excrêment, de la cruauté, de la pourriture, du sang, du morbide, est synonyme de talent. Clair évoque une oeuvre que j'ai pu voir en 2005 au CAPC de Bordeaux, appelée "la machine à merde" (l'artiste a créé une sorte de turbine produisant constamment de la merde artificielle...). Et si je me rappelle avoir souri un instant devant cette blague potache, je ne me souviens point d'avoir éprouvé une émotion, une fulgurance esthétique ou une révélation. Plutôt du dégoût à vrai dire : ce ressenti qui envahit Jean Clair depuis longtemps : il se dit lui-même "atrabilaire".

 

(Le même jour, dans la grande salle du CAPC, il y avait une oeuvre qui consistait en un tas géant de bonbons sur le sol. J'ai alors vécu une scène particulièrement parlante. Un des gardiens du musée, s'ennuyant, est allé vers le tas, a pris un bonbon pour le manger, jetant négligemment le papier brillant à la poubelle.  J'ai alors saisi que l'oeuvre n'existait pas réellement. Qu'on ne pouvait même pas la distinguer, qu'elle ne suscitait aucun respect, aucune curiosité. Son seul attrait était l'anachronisme, et passée cette impression, il ne restait plus qu'à manger les bonbons. Le gardien avait tout compris.)

 

Ce que Jean Clair reproche aux musées et aux grands lieux culturels, c'est de ne point résister à ces logiques mortifères, mais au contraire de les légitimer, ce qui permet leur valorisation marchande.

 

Jean Clair touche des évolutions que nous avons tous éprouvées. Mais de manière étonnante il saisit l'art contemporain comme un bloc. Il me semble que comme la littérature, la musique et le théâtre, les arts plastiques sont travaillés par des contradictions. Et Jean Clair les ignore sciemment, tout à sa déploration.

 

Peut-on résumer un musée à un lieu d'"idôlatrie" pour la culture, où plus rien ne serait éprouvé, où on passerait pour être dans le coup de son époque ? Où des foules indignes trépigneraient, sans intérêt véritable pour les oeuvres , qui dans la confusion totale des valeurs auraient perdu toute portée .

 

Je ne le crois pas. Je n'ai pas reçu d'éducation esthétique, mais je garde un souvenir très fort des beaux musées que j'ai pu approcher, grâce à la politique culturelle que Clair méprise,  Et si ne n'en avais retenu que quelques impressions, resurgissant de temps en temps, ce serait déjà beaucoup.

 

Surtout, si nous vivons un "hiver", quand retrouve t-on un "été de la culture" dans le passé ? Jean Clair et consorts (Finkielkraut par exemple) pensent-ils sérieusement que la France du début vingtième siècle était un gigantesque salon de Mme Verdurin où l'on échangeait des mots d'esprit raffinés et feuilletait les critiques d'art ? Comme ils semblent croire que tous les français lisaient Proust. On peut regarder avec condescendance un type qui met un tee shirt floqué Van Gogh... mais son arrière grand-père ne passait pas forcément son temps à contempler des gravures à la Bibliothèque Nationale non plus.

 

Les déclinistes ne sont pas tous de fieffés réactionnaires. Il y en a parmi eux qui sont attachés aux valeurs de la République, comme ceux que l'on vient de citer. Mais ils confondent sans doute les principes républicains indépassables et la réalité de la République qui a toujours été une promesse encore à tenir, et un champ de bataille où il a fallu arracher chaque progrès. Les déclinistes républicains croient en particulier à une "école de Jules Ferry" pârée de toutes les vertus. Il n'en était rien. Elle remplissait tout à fait son rôle de reproduction sociale, de domestication de la révolte, et fut une école du nationalisme anti allemand. La brutalité et l'humiliation y avaient leur place.

 

Le problème fondamental de ces intellectuels pessimistes, c'est tout de même une illusion d'optique, une question de point de vue défaillant : ils confondent systématiquement l'évolution des élites et celle du peuple en général. Si l'Ecole Normale Supérieure ne produit plus des Jaurès, des Sartre, c'est pour eux le signe d'un abaissement général du niveau culturel de la population...

 

Et Clair ne peut ainsi éviter de tomber dans un certain élitisme pédant, y compris à travers son style d'écriture. Le genre d'écrivain à utiliser souvent le terme allemand "Weltanschaung" sans note de bas de page... au lieu de "vision du monde"... certes plus banal mais moins smart. Mais pour qui écrit donc monsieur Clair ? A qui s'adresse t-il ? Pas à ceux qui aimeraient qu'on les aide à découvrir les immenses contrées de la création.

Pour ma part je trouve assez encourageant et pas du tout écoeurant que les rues de Paris soient envahies lors des nuits blanches organisées par la Mairie. Je trouve que les files d'attente devant le Louvre, devant les expositions (dont celles organisées par le Commissaire  Jean Clair) démontrent une soif de culture. Une envie de sens, de beauté. Bien prétentieux est celui qui voudrait résumer ce qu'on y cherche et y trouve.

 

Je sors donc de cette lecture un peu déçu et avec des regrets. Car après l'étalage neurasthénique, je m'attendais à des contre-exemples, à un appel en faveur d'une conception nouvelle de l'art, à des idées pour un musée renaissant, à un propos sur l'éducation artistique - sans doute le vrai moyen pour faire exploser la "bulle spéculative" et artificielle qui s'est formée sur l'art contemporain.

 

L'auteur effleure à peine ces idées, en quelques lignes tardives qu'on aurait voulu voir éclore. A la toute fin du livre, il confesse son espoir pour le retour d'un art tourné vers l'idée de Beauté. Et il conclut son essai en le dédiant aux artistes ensevelis par la tornade du moderne et du post-moderne. C'est donc qu'ils existent ! Et Jean Clair avait oublié de les évoquer, tout à son exercice de rancune envers la tournure du monde. Dommage.

 

Partager son admiration pour un artiste, Jean Clair en est pourtant fort capable : c'est ce qu'il réalisa à propos de Zoran Music dans un bel essai intitulé "La barbarie ordinaire". C'est cet écrivain que j'aurais aimé retrouver. Mais il apparaît rattrapé, rongé par l'amertume.

 

 

 

 

 

 

 

 

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30 mars 2011 3 30 /03 /mars /2011 08:10

redon.jpg Franciliens ! Vous ne mesurez pas, avouez-le, la chance qui est la vôtre. Vivre à la portée des joyaux de la création humaine. Vous n'en profitez pas assez. J'ai vécu deux ans et demi à Paris, j'y ai puisé certes, mais j'ai honte d'avoir cependant raté tant de beautés qui s'offraient alors à moi. Par paresse. Je gagnais pas mal ma vie et je n'ai même pas l'excuse de la barrière financière... Je ne suis même pas allé voir le musée Picasso, alors que j'habitais pendant un an juste à proximité.  Mais j'ai quand même goûté des choses magnifiques : du théâtre, le musée Rodin, la Sainte-Chapelle, l'Institut du Monde Arabe ou simplement Versailles qui est sans doute le "monument" le plus marquant que j'ai vu dans mon existence certes très sédentaire (avec l'Alhambra de Grenade).

 

Nous, provinciaux, ne disposons parfois que de la reproduction standardisée pour approcher ces trésors. Et d' initiatives heureuses comme les très réussis "Hors Série de Télérama", dont le dernier consacré au peintre Odilon Redon, auquel est consacrée une exposition au Grand Palais.

 

Je me souviens d'une journée ensoleillée à Paris, en mars 1999 très exactement. Après une matinée qui fut une des plus importantes de ma vie, j'avais de longues heures à perdre, en pleine semaine, avant de monter dans mon avion de retour vers Toulouse. Alors je suis allé visiter, seul, le musée d'Orsay. En passant à pied par le pont des Arts où les statues d'Ousmane Sow étaient encore exposées. Sympa la ballade.

 

Il se trouve que je ne suis pas un esthète, ni un contemplatif. Je n'en ai pas la fibre. L'art m'attire, je le concède, avant tout comme "superstructure". Comme expression des lames de fond de l'histoire humaine. Comme symptôme finalement. J'ai le regret de ne connaître que rarement, devant l'art, un plaisir purement esthétique. Encore que ce plaisir s'accroît, les années passant.

 

Pourtant, ce jour de 1999, je m'en souviens bien, j'ai été saisi par une peinture d'un peintre qui ne m'évoquait rien, Odilon Redon. Et j'en ai conçu un émerveillement immédiat, sans besoin d'en passer par l'étape de la Raison. Il s'agissait, si ma mémoire ne me trahit pas -mais elle a sans doute recomposé partiellement la vision-, d'un cheval dressé, dans un nuage rouge saturé. Pégase sans doute.

 

jpg_Odilon_Redon_-_Le_char_d_Apollon_-_1897.jpg Ce seul moment a gravé en moi en lettres d'or le nom d'Odilon Redon. Et donc, je n'ai pas hésité une seconde avant de me procurer chez mon vendeur de journaux (qui fait la moue quand j'achète Libé... il a pas du voter pour le Parti Ouvrier Internationaliste aux cantonales celui-là)...) le HORS-SERIE, réalisé comme d'habitude avec le plus grand soin, que Telerama vient de consacrer à ce précurseur du symbolisme. Et donc à ce pionnier de la modernité, réalisant, alors que l'âge industriel incitait au réalisme, un renversement de perspective gigantesque. Il ne s'agira plus bientôt de décrire au mieux la réalité extérieure. Mais de rendre visible ce qui ne l'est pas. Cet invisible que quelque chose en nous (on appellera ça bientôt l'inconscient) perçoit et reformule dans le rêve (Redon fut qualifié"le prince des rêves"). Seule une révolution de la forme pourra permettre cette expression. Et la voie est tracée, qui mènera des mouvements impressionniste ou symboliste, à l'art abstrait et au surréalisme. L'art ne sera plus jamais le même.

 

Si je ne partage pas les présupposés platoniciens des symbolistes, tels que formulés par Baudelaire dans son poème que nous avons tous lu, "correspondances", ce mouvement a porté un coup fatal, avec d'autres courants, à un conservatisme culturel, celui qui sied au parti de l'"ordre". Et c'est encore une raison de l'admirer. La subjectivité (l'autre nom de la liberté) va l'emporter contre les vérités révélées et imposées. Tant mieux. Dieu meurt et entraîne dans sa chute l'art qui se soumet à lui depuis tant de siècles.

 

Mystérieux, cet Odilon Redon, lui-même un petit bourgeois dont la biographie n'incline en rien à des attitudes avant-gardistes, et qui dynamite l'académisme, annonce les peintres de la bande à André Breton, en dessinant des monstres imaginaires, par extrapolation de ses lectures du sulfureux Darwin. Toujours cette interrogation... continuelle dans ce blog, sur le fait qu'une oeuvre ne soit pas réductible à la vie de son auteur ni à son inscription dans le monde social. Elle transcende tout cela.

 

Mais avant tout, le Redon que j'aime est le Redon tardif. Le Redon qui se réapproprie la couleur de manière unique. C'est ce traitement de la couleur qui lui permet d'aborder aussi merveilleusement un plan de rencontre entre le rêve - son rêve - et le réel, toujours là. L'utilisation du Pastel poudroyant sert mieux que tout ce projet. Mais les huiles y parviennent aussi. Enchantement purement esthétique, donc, que je ne parviens pas à m'expliquer. Sortilèges que ces couleurs assombries, acidulées, brumeuses et puis d'un seul coup violemment contrastées.

 

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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