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3 mars 2012 6 03 /03 /mars /2012 09:27

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Comme beaucoup, je suis fréquemment dubitatif devant les oeuvres d'art dites contemporaines.  

 

Force est de m'avouer qu'à de rares exceptions (Francis Bacon par exemple, et ce n'est pas un hasard s'il s'agit d'une oeuvre figurative), la plupart des artistes qui me touchent, me transportent, viennent d'un passé remontant au moins à l'avant deuxième guerre mondiale. La création contemporaine, au mieux, m'intéresse par ses aspects sociologiques ou politiques, suscite mon sourire, ou me procure un plaisir modeste lié à l'attrait de la nouveauté. Mais elle ne me plonge pas dans la contemplation. Je ne parviens pas souvent, à vrai dire, à entretenir un rapport esthétique intense avec l'art contemporain. Et je ne suis pas le seul.

 

Je me suis souvent demandé pourquoi. Et c'est un des fils directeurs de mes lectures au long terme. Depuis la découverte de la philosophie : par exemple celle de Kant ( ce qui est beau l'est universellement sans concept), en passant par Lautréamont ou bien par un vif intérêt pour les surréalistes (la beauté sera convulsive ou ne sera pas).

 

Ce blog lui-même en porte les traces, à travers les lectures de Jean Clair ( L'art, c'était vraiment "mieux avant" ?) ou de Walter Benjamin ( Et l'art ne fut plus jamais le même... (Walter Benjamin)      ). Je me souviens aussi d'avoir lu "La crise de l'art contemporain" d'Yves Michaud il y a quelques années, ou l'indigeste"Homo estheticus" de Luc Ferry... Plus récemment les Histoires de la beauté et de la la laideur d'Umberto Eco, ou certains pamphlets de Régis Debray contre la création contemporaine ("Sur le pont d'Avignon" par exemple). Dans ce cheminement intellectuel, il y eut aussi un marqueur comme l'essentiel mais contestable "La défaite de la pensée" d'Alain Finkielkraut.

 

Je continue, donc, à chercher des réponses...

 

Pour ceux qui s'interrogeraient aussi sur leur relative frigidité émotionnelle devant une cercle de cailloux ou un "ready made de ready made", il y a un intérêt certain à lire deux essais antagonistes que je viens de lire :

 

- "L'art contemporain, histoire et géographie" de Catherine Millet (Directrice d'Art Press, et romancière fameuse depuis "La vie sexuelle de Catherine M"... Un récit d'autofiction qui ferait rougir une tribu de bonobos, mais qui m'a paru excellent. Tout comme son dernier récit sur la jalousie, "Jour de souffrance", chaste mais tout aussi impudique  ) .

Dans cet essai au titre sobre paru en 2006, elle essaie de cerner ce qu'est l'art contemporain, sans en réaliser l'apologie (Mme Millet est trop élégante pour cela) et même en pointant les limites des tentatives de ces dernières décennies.

 

- "Misère de l'art, essai sur le dernier demi siècle de création" de Jean-Philippe Domecq, livre à charge furieuse contre l'art contemporain, rebaptisé le "récent' art". Il s'agit ici d'un pamphlet argumenté et violent (qui n'épargne pas Catherine Millet d'ailleurs, considérée comme la grande prêtresse de l'art contemporain). Outrancier (comparer les artistes contemporains à des Khmers rouges, tout de même...), parfois brouillon ou tout au moins baroque, cet essai a le mérite de synthétiser les arguments critiques les plus acérés. Et d'aller au delà de la critique de facture littéraire et nostagique d'un Jean Clair, pour aborder plus précisément les oeuvres.

  

Catherine Millet commence son propos en rappelant que l'art contemporain a aujourd'hui rencontré le public, comme en témoigne les fréquentations massives de manifestations comme la FIAC.

  

Mais de quoi s'agit-il ? Pour la première fois peut-être, l'art d'une époque se traduit par un écléctisme total. Pendant un temps, les anciennes techniques avaient été délaissées. Mais aujourd'hui, "tout s'additionne". La crise du futur aboutit à une revisitation permanente de tous les styles et de tous les époques. C'est pourquoi aucun "isme" n'est de rigueur pour qualifier l'art de notre temps. La notion d'art contemporain l'emporte.

  

Les conservateurs de musée ont inventé ce concept d'art contemporain, pour qualifier ces oeuvres les poussant à travailler autrement. Reste un débat historique sur le moment de cette apparition, sur la césure entre le moderne et le contemporain. Pour Catherine Millet, ce sont les années 60 qui sont décisives, à travers l'apparition du pop art, du minimalisme, de l'art cinétique, d'un mouvement comme "support surface", de l'art conceptuel... Ce nouvel élan naît de la volonté de reprendre le mouvement interrompu des avants-gardes du début du siècle. Le projet moderne, englouti par les totalitarismes, se résume à une idée déjà  contenue par l'impressionnisme : la vérité est individuelle.  C'est cette idée qui va tout féconder.

 

Puisqu'il n'y a pas de vérité objective, alors pourquoi ne pas retourner la fonction de l'art ? Celui-ci se met alors à vouloir esthétiser la vie, à fusionner avec elle, et à démontrer que la beauté est dans le réel et non dans sa représentation. L'attitude extrême, c'est le body art. L'art devient oeuvre individuelle avant tout, comme dans l'action painting qui vise à transformer sa propre personnalité en réalisant une oeuvre. Ainsi, nombre d'oeuvres se concrétisent en véritables mythologies individuelles, où l'on ne présente plus que des signes sans signification autre que la référence à l'individu créateur (les oeuvres en série). 

 

Reconnaissons que le projet d'esthétisation du réel, qui revient à transformer le monde, a donné des oeuvres porteuses, comme les emballages de Christo, démontrant que l'art peut subvertir l'activité sociale.

 

Logiquement, cet individualisme exacerbé, en se combinant avec l'idée d'une vérité absolument relative, aboutit à la conviction suivante : chacun est artiste. L'artiste n'est plus un être exceptionnel. L'artiste devient d'ailleurs un modèle pour la vie économique, comme l'a démontré le livre majeur de Boltanski et Chiapello : "Le nouvel esprit du capitalisme". Le milieu de l'art s'atomise en monades individuelles qui fonctionnent en réseaux et se regroupent à travers un quadrillage de biennalles et de foires.

  

L'autre conséquence de cette nouvelle conception de la vérité, c'est le rôle premier censé être donné au public. Celui-ci décide ce qui est de l'art. On ne lui impose plus rien d'autorité. Il est appelé à participer de plus en plus à l'oeuvre.

  

Evidemment, dans ce dispositif, c'est surtout le musée, le lieu d'exposition, qui délimite ce qui constitue de l'art. Les musées deviennent eux-mêmes des oeuvres d'art, ils constituent la forme qui accueille un art de plus en plus informel. Ils conditionnent de plus en plus les oeuvres, comme celle d'un Daniel Buren, réalisées "in situ".

  

Au coeur de l'art contemporain, il y a donc le geste de Marcel Duchamp, le "ready made" (le fameux urinoir exposé), signifiant que l'oeuvre vaut par le regard, par la désignation, par la destination. Le ready made est une création de génie, qui ouvre une réflexion vertigineuse sur l'art... Mais l'art n'en est pas sorti. Puisque représenter est vain, alors reste à réfléchir sur l'art. Catherine Millet définit ainsi l'art contemporain comme un "art essentiellement spéculatif".

  

Enfin, un problème épineux de l'art contemporain est le suivant : quelle est l'intégrité de l'oeuvre ? Remplacer une télévision dans une installation, par un objet d'une autre marque, est-ce dénaturer l'oeuvre ?  Cette question reste en suspens.

  

Aux antipodes de l'essai de Catherine Millet, qui essaie d'exposer la richesse de l'art contemporain et le foisonnement des questions qu'il soulève, nous trouvons l'argumentation de Jean-Philippe Domecq.

  

"Misère de l'art" est un essai parfois agaçant, par ses généralisations hâtives, ses jugements excessifs et dramatisés, ses aspects répétitifs aussi. Un style parfois un peu incohérent, mélangeant les embardées dans le langage philosophique et les clichés journalistiques (un peu comme dans "Marianne", un magazine énervant de ce point de vue). Il n'empêche que Jean-Philippe Domecq réunit ici les griefs les plus convaincants à l'encontre de ce morceau d'histoire de l'art. Essayons de les saisir en écartant les scories de cette écriture :

 

pour Domecq, l'art contemporain est un néo conservatisme étouffant : " l' académisme du passé fit place à l'académisme du futur". L'art est aujourd'hui jugé à la seule aune de la nouveauté et de la rupture avec l'ancien. Le débat sur la qualité des oeuvres est fermé, et c'est bien cela qu'il convient de restaurer.

 

L'art contemporain postule en effet que cette notion de qualité de l'oeuvre est périmée. Seule compte la démarche de l'artiste. L'oeuvre n'en est qu'une trace.

Le travail de l'artiste sur l'oeuvre est donc réduit au minimum. Ce qui compte c'est l'intention de l'artiste, c'est là que doit porter l'attention selon les défenseurs de l'art contemporain.

Mais toute démarche est-elle intéressante en elle-même ? Poser la question c'est y répondre...

 

Cet art de l'intention écarte toute contemplation. On y voit l'idée et puis c'est tout. L'intention se concrétise dans des séries, des mythologies personnelles, des répétitions. Ainsi par exemple l'oeuvre de Jean-Pierre Raynaud qui consista à accumuler des morceaux de carrelage dans des pots... Jean-Pierre Raynaud (j'ai assisté à une de ces conférences en 1994, dont je suis sorti très sceptique) ne prétend à rien, sinon d'être un artiste. Mais je partage l'interrogation de Domecq : qu'a t-il à nous dire, en dehors du fait qu'il est le premier à pratiquer cette activité ?

 

L'oeuvre n'est qu'un fléchage vers l'auteur. Et on se demande effectivement si l'art conçu ainsi n'est pas simple symptôme du narcissisme échevelé de notre temps. L'oeuvre singulière n'a plus de sens pour le spectateur, si elle n'est pas reliée à la démarche globale de l'artiste : d'où l'importance gigantesque du commentaire, du discours, de la biographie de l'artiste : le discours remplace l'oeuvre. L'art minimaliste en est un exemple probant. Quand Tony Smith propose une boîte noire, il est évident que seul le discours peut l'ériger en oeuvre d'art.

 

Aimanté par le ready made de Duchamp, l'art contemporain s'est réduit à un Art sur l'Art. Un art auto référencé, qui ne parle plus que de l'art.  Appauvrissement certain, alors que l'art peut s'emparer de l'univers tout entier, et du monde humain. Certes, l'art a toujours parlé de l'art : il en a été ainsi pour Velasquez (les Ménines) et l'histoire de l'autoportrait est une réflexion de l'art sur l'art. Mais cette réflexion n'était pas isolée d'un regard sur le monde.

 

Que peut-on espérer de l'art alors ?

Domecq va chercher une définition donnée par Bergson, qui est toujours valable : l'art est une extension des facultés de percevoir et de concevoir.

 

Les artistes ont la possibilité de rendre visible, perceptible. Mais ceci suppose un art tourné vers autrui, qui ne soit pas enfermé dans l'autoréférence et la mythologie personnelle sans signification pour le spectateur.

 

Domecq prend l'exemple du cinéma, obligé de chercher son public pour exister. Et il est clair que le cinéma offre les images les plus marquantes de notre temps.

 

Pour ma part, je ne peux que souhaiter de rencontrer des oeuvres contemporaines conformes aux attentes de Jean-Philippe Domecq. Des oeuvres qui cherchent à m'atteindre, au sujet de ce qui nous est commun. Des oeuvres qui élargissent mes perspectives, à travers la contemplation et l'impact sensible sur la pensée. Tel est le prix de la beauté.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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22 février 2012 3 22 /02 /février /2012 08:35

jeanpierremelville.jpg Dans un récent billet sur JP Manchette, j'ai rapidement indiqué ma fascination pour l'oeuvre cinématographique de Jean-Pierre Melville.

 

Cette référence m'a donné envie d'y aller (re)voir de plus près : j'ai ainsi revisionné deux de ses derniers films, avec Delon : "Le Samouraï" et "Un flic". Et j'ai trifouillé sur Internet, curieux de trouver ce qui s'était écrit à son sujet (c'est là que l'amoureux des librairies que je suis est forcé de constater la puissance de l'outil dans la recherche de textes mais aussi pour attiser l'envie de découverte...).

 

(On a là un exemple parmi tant d'autres de ce qui est une aventure de lecteur. De ce qu'elle a de passionnant comme chemin de découverte sans guide ni carte. Les champs de la lecture s'apparentent à une vaste (presque infinie) intertextualité, où le lecteur rebondit comme une boule dans un flipper. Je pourrais ainsi reprendre la centaine de billets déjà publiés sur ce blog pour établir un relevé des impulsions qui m'ont orienté vers tel ou tel choix, parfois différé, souvent médiatisé. Le hasard n'y est pas pour grand chose.)

 

Je suis tombé sur un livre récent, très intéressant, et paru récemment, de contributions collectives sur "Le Cercle Rouge", drame policier considéré comme l'apogée du metteur en scène (avec cette idée géniale d'employer Bourvil, rebaptisé André Bourvil pour l'occasion, à contre-emploi de son personnage de benêt rural, pour en faire un dandy urbain machiavélique). A travers "le cercle rouge" en particulier, les différents textes écrits par des universitaires, proposent une analyse du cinéma de l'homme au Stenson, et le resituent dans l'épopée du cinéma français voire international.

 

J'ai ainsi apprécié la lecture de "Le Cercle rouge : lectures croisées", sous la direction de Marguerite Chabrol et Alain Kleinberger (L'Harmattan, 2011)

 

J'admets qu'on puisse éprouver un certain malaise devant ces films, dont une intérprétation possible est qu'il s'agit d' oeuvres réactionnaires (que Delon, l'ancien d'Indochine ait été aimanté par ce cinéma n'est pas fortuit sans doute). Il y a la nostalgie d'un monde perdu (fantasmé sans doute, mais aussi touché du doigt pendant la participation de Melville à la Résistance). Un monde fortement charpenté par des valeurs, comme l'honneur, la dignité, la loyauté. Une nostagie de la quête d'une certaine noblesse (celle du Samouraï justement), qui ne peut plus avoir cours dans cette France désenchantée des années 60 servant de décor aux grands films melvilliens. Ainsi, ce n'est pas dit dans le livre, mais la scène d"ouverture d'"Un flic" est très parlante : un quatuor de gangsters s'approche d'une banque pour la dévaliser. La gravité du moment contraste avec le décor d'une station balnéaire en hiver, triste à mourir, inutile et laide, sans vie. Les chevaliers s'affrontent désormais sur le fond grotesque de la société de consommation triomphante.

 

Il y aurait ainsi une suspicion possible de cette oeuvre comme crypto fasciste (c'est pourquoi sans doute Melville n'est pas particulièrement cité par l'intelligentsia critique, qui s'en méfie). Mais cela ne tient pas la route. Au delà du parcours de Melville (la Résistance, magnifiée dans "l'armée des ombres" d'ailleurs, le meilleur film réalisé à ce sujet me semble t-il), son oeuvre ne comporte aucune fascination pour l'ordre policier, aucune référence à une race d'aristocrates, aucune célébration de la violence ou de la force. Melville a réalisé un cinéma pessimiste et sans doute désabusé, avec un regard glaçant sur son époque (et sur les hommes). Mais on ne peut pas retrouver les traces d'un projet réactionnaire dans ce cinéma. On pourrait plutôt explorer une certaine filiation avec l'existentialisme, avec l'Etranger ou la Nausée.

 

Cette oeuvre comporte néanmoins un versant franchement "réac"... C'est la place assignée aux femmes. Et le livre consacre maintes réflexions à ce sujet. Il ne s'agit pas de machisme mais carrément de mysoginie. Le cinéma de Melville montre des hommes entre eux, sans dimension homosexuelle latente aucune, mais des hommes entre eux. Il porte là encore la nostalgie d'un monde révolu : celui où les hommes se retrouvaient entre eux dans la rue, dans l'économie, etc... Les films de Melville surgissent au moment même où la révolution féministe est en train de bouillir, car les femmes entrent massivement sur le marché du travail, et la société de consommation s'adresse à elles. Melville le pressent sans doute et comme beaucoup d'hommes de son époque, le craint.

 

Ainsi, le sous-genre policier du "film de Casse" permet à Melville de mettre en scène des hommes entre eux, manifestant des qualités traditionnellement masculines : le tir de précision, la rapidité, l'audace physique...  La femme apparaît dans ces films comme un objet, presque toujours comme une danseuse de revue aguicheuse, que les héros regardent rapidement d'un air entendu et déniaisé, avant de passer aux affaires sérieuses entre eux. Dans le "Samouraï" (le livre a oublié cet exemple frappant), la femme symbolise carrément la mort. Pour les héros melvilliens, la femme et la famille sont des fragilités, des faiblesses : c'est par là qu'on les attaque (Bourvil fait chanter François Périer dans "Le cercle rouge" en le menaçant à ce sujet. Lorsque le réseau est mis en danger, dans "L'armée des ombres", c'est par l'intérmédiaire des femmes : Signoret et sa fille).

 

Melville est un pionnier dans ce cinéma, très présent aujourd'hui, qui essaie d'éclater la frontière (instaurée par la Nouvelle Vague, qui paradoxalement considéra Melville comme un inspirateur) entre cinéma populaire et cinéma d'auteur. Melville se coule dans le cinéma populaire de son temps -dont le genre policier est la forme privilégiée- pour "produire une oeuvre iconoclaste".

 

En s'emparant de ce genre, y compris de sa figure la plus populaire, Delon ("Le clan des siciliens", "Mélodie en sous-sol", d'autres films de casse avec Delon), il impose un cinéma de recherche esthétique sans concession, stylisant la violence, avec des scènes presque expérimentales. On pense à cette scène de cambriolage de bijouterie, totalement silencieuse, qui dure une demie-heure !!! Où l'on confond les personnages entre eux, méconnaissables.

 

Son cinéma, tout en jouant avec tous les codes du genre, se permet une embardée constante dans l'expression artistique la plus personnelle, jouant avec les invraisemblances (les films de Melville en recèlent beaucoup, de l'usage des objets et des vêtements, qui n'ont rien à voir avec l'époque, au traitement du facteur temps). C'est un cinéma qui utilise des stars populaires, pour briser toute la logique de leur usage : Delon est parfaitement froid, aucune scène de complaisance ne lui est offerte, rien de superflu.

 

C'est un cinéma référencé au polar américain, mais "reterritorialisé en France" : on reste à Paris, on va en province mais par le train, et l'exotisme est totalement absent, en rupture avec les polars de ces années là influencés par James Bond ("l'homme de Rio" avec Belmondo par exemple). Un Cinéma qui dialogue avec la culture américaine, mais aussi avec le vieux polar français, celui du "Quai des orfèvres" de Clouzot, celui aussi des personnages tragiques incarnés par Gabin avant-guerre. Un cinéma distancié, où la présence du metteur en scène, du démiurge (en l'occurence une personnalité mégalomane) est perceptible par le spectateur. Réflexion sur la culture, réflexion sur le cinéma en train de se réaliser... Tous les attributs d'un cinéma d'auteur résolu. Et pourtant "le cercle rouge" est un grand film populaire qui réalisa des millions d'entrées et repasse chaque année sur les chaînes publiques.

 

Mais le principal trait du cinéma de Melville, c'est sa capacité à se saisir du film policier pour renouer avec le tragique. On est loin des polars de l'époque avec les dialogues d'Audiard et les jingles d'Ennio Morricone.  Le travail sur la forme, principalement sur la couleur absolument froide de ces films (jusqu'aux yeux de Delon) leur donne immédiatement une tonalité particulière.

 

Le tragique s'y exprime à travers des personnages marqués par le Dandysme. Mais un dandysme particulier, porté paradoxalement sur l'action, la solidarité, le code de l'honneur, le sens du sacrifice. Tous ces films se terminent par un sacrifice au nom de l'honneur et de la loyauté : c'est le cas dans "Le cercle rouge". Ces valeurs hautes et désuètes sont portées par les gangsters, qui ne sont pas bien différents des policiers (ils font à peu près le même métier, se connaissent, fréquentent les mêmes lieux). Ce sont les policiers, comme André Bourvil dans "Le cercle rouge" ou Paul Meurisse dans "Le deuxième souffle" qui sont contraints, par le système et la loi du résultat, à utiliser des méthodes déloyales, qui ont tendance à les dégoûter eux -mêmes d'ailleurs.

 

Pour ces personnages tragiques, condamnés d'avance mais n'exprimant aucun pathos, il n'y a que la solitude et l'ascétisme possibles. Le personnage incarné par Yves Montand dans "le cercle rouge", celui d'un ancien policier devenu alcoolique, car déprimé par la vie sans intensité de son temps, reprend vie et élégance lorsqu'on lui propose de réaliser une prouesse (tir d'absolu précision) pour un casse de bijouterie. Il n'accepte pas pour l'argent (qu'il refuse d'ailleurs) mais pour se sentir vivant. Jansen, ce personnage incarné par Montand, qui n'a pas un rôle principal, est pourtant une clé de l'oeuvre de Melville.

 

L'esthétique de ces films est une "esthétique de la tragédie" selon une contribution alerte et convaincante de Marguerite Chabrol. Les personnages y apparaissent "comme des morts en sursis", et Melville a su intégrer dans le cinéma le style abstrait, dépouillé, "plus symbolique que vraisemblable" d'une pièce de tragédie classique. Melville est un Sophocle emménageant en studio de cinéma policier.

 

Comme dans "Antigone", ceux qui meurent sont ceux qui refusent toute compromission. Comme dans le drame antique, ils représentent des figures, des idées plus grandes que leur petite personne (d'où l'absence de mise en scène d'une quelconque vie psychologique, et une approche très comportementale du cinéma)  Ils s'avancent vers une issue mortelle, inéluctablement. Et le spectateur le voit arriver comme une logique implacable (dans le "cercle rouge" on voit Bourvil arranger tout son complot).

 

Ce cinéma du tragique, mais aussi cette singulière capacité à se saisir d'un genre populaire - le policier en l'occurence - pour le dynamiter et le transformer en ambition artistique, en investissant la dimension philosophique et aussi esthétique de la violence, ce cinéma là fera école. Au prisme de Melville, on saisit mieux les films de Tarantino, de John Woo, de Johnnie To. Ils conversent avec celui qui incarna le fameux cinéaste mégalo dans une scène marquante d'"A bout de souffle" de Godard, tout en inventant d'autres cinémas. Comme Melville dialogua aussi avec le cinéma américain des années 30-40 et le policier français.

 

Parfois, pas toujours, pas souvent sans doute, l'exigence commerciale, forme de censure parmi d'autres, sert de stimulant, par des voies insoupçonnées, à l'expression du génie de l'artiste. Il n'y a certes de liberté possible que si elle affronte une quelconque opposition à briser ou contourner. Il n'y a de créativité que consciente du passé, forte de ses influences, sachant les célébrer, les citer et les dépasser.

 

 

 

 

 

 

 

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5 octobre 2011 3 05 /10 /octobre /2011 08:11


billieH.jpg

Southern trees bear a strange fruit
Blood on the leaves and blood at the root
Black body swinging in the Southern breeze
Strange fruit hanging from the poplar trees

        Les arbres du Sud portent un étrange fruit,
        Du sang sur les feuilles et du sang aux racines,
        Un corps noir qui se balance dans la brise du Sud,
        Étrange fruit suspendu aux peupliers.

Pastoral scene of the gallant South,
The bulging eyes and the twisted mouth,
Scent of magnolia sweet and fresh,
Then the sudden smell of burning flesh!

        Scène pastorale du valeureux Sud,
        Les yeux exorbités et la bouche tordue,
        Parfum de magnolia doux et frais,
        Puis l'odeur soudaine de chair brûlée !

Here is fruit for the crows to pluck,
For the rain to gather, for the wind to suck,
For the sun to rot, for the trees to drop,
Here is a strange and bitter crop.

        C'est un fruit que les corbeaux cueillent,
        rassemblé par la pluie, aspiré par le vent,
        Pourri par le soleil, laché par les arbres,
        C'est là une étrange et amère récolte.

 

 

" Strange fruit" a une place à part dans l'oeuvre de Billie Holiday,  l'histoire du jazz et dans la longue liaison entre l'art et la protestation sociale.

 

David Margolick y consacre un essai, sobrement intitulé "Strange fruit". Je ne sais pas si une autre chanson a eu droit à un ouvrage rien que pour elle.

 

C'est un joli petit essai d'admirateur qui s'assume.

 

Le mouvement ouvrier avait déjà essaimé ses chants révolutionnaires. Mais pour la première fois, en 1939, une chanson politique radicale est chantée par une artiste de premier plan historique, qui l'intègre dans son répertoire. Et surtout le texte est magnifique, audacieux de par sa noirceur ; et l'intérprétation est de l'avis de tous les témoins (on peut s'en faire une idée sur daily motion même s'il s'agit d'épisodes tardifs dans la vie de Lady Day) troublante et poignante au plus haut point.

 

Beaucoup exprimeront le rôle important que Strange fruit occupera dans leur prise de conscience de la ségrégation et leur motivation à lutter. Pour beaucoup, la chanson agissait comme un choc éléctrique, réveillait des traumatismes réfoulés de témoin de scènes de lynchage.

 

Il est remarquable c'est que ce titre si important dans la culture du mouvement pour l'émancipation des noirs américains, soit écrit par Abel Meeropol : un intellectuel juif progressiste (communiste qui passa au travers du Mac Carthysme). Il est chanté pour la première fois au Café Society à New York, lieu un peu marginal, rare lieu de mixité ethnique, où se donne rendez-vous l'aile gauche du New Deal. Eleanor Roosevelt viendra y faire un tour.

 

Strange fruit trouvera son chemin partout, malgré l'hostilité raciste avant, pendant et après les concerts, et l'autocensure radiophonique. Jusqu'à devenir un monument  de l'histoire musicale et pas seulement du mouvement des droits.

 

Dans l'essai de David Margolick on touche surtout au sujet du mystère de l'interprétation. Billie Holiday, manifestement, ne savait pas vraiment ce qu'elle chantait, en tout cas au début. Un brulôt politique brut, violent, sarcastique (la phrase "scène pastorale du valeureux sud") comme un jet d'eau brûlante au visage de l'amérique WASP, mais qui gênait aussi une partie des Noirs par son impudeur. Un splendide poème, qui rappelle un peu le Dormeur du Val (à mon sens) dans sa capacité à user du langage poétique tout en choquant et en rendant compte du scandale indépassable de la violence entre êtres humains.

 

Donc on ne sait pas ce que Billie Holiday pensait vraiment de cette chanson. Elle était, de par tous ses attributs, comme une étrangeté dans un répertoire très mélodique, souvent tourné vers des histoires d'amour.  Bille Holiday lui réservait une place particulière dans ses concerts, souvent à la fin, dans une ambiance absolument dépouillée. Sortant de scène sous le silence.

 

Elle connut maints déboires en chantant cette chanson, mais ne renonça jamais. Bille Holiday qui fréquentait certes un milieu progressiste attiré par le jazz, n'était pas une militante ni une intellectuelle, ni une artiste engagée. Mais son intérprétation, de l'avis général, était inhabituellement profonde, intense, comme si cette chanson condensait tout le malheur du monde, des siens, et le sens de cette vie déchirée qu'elle menait.

 

On dit cependant qu'elle sut donner l'impression à l'auditeur de se trouver au pied de l'arbre du pendu, dès ses premières prestations scéniques. Alors que cette âme parfois frivole, qui ne lisait que des bandes dessinées, n'avait peut-être pas pris la mesure de ce qu'elle entreprenait. L'essai nous fait ainsi basculer dans une réflexion, tout juste suggérée, sur l'interprétation, sur sa part de technique pure et de mensonge, sur la différence entre ce que veut l'auteur, ce que projette en lui même le chanteur ou le comédien, et ce que reconstruit l'auditeur. Donc sur la nature de l'oeuvre d'art.

 

On croise avec émotion (du moins pour moi... mais j'avoue qu'il faut être un peu tordu) cette génération américaine la plus volontaire du New Deal. Période dont on mésestime sans doute la portée en Europe parce que Roosevelt n'a pas utilisé le champ lexical codé de la gauche européenne. Le New Deal, en tant que programme économique et social, a aussi entraîné les artistes et reconnu la culture comme un élément clé d'une civilisation qui se "relance".

A ces pionniers nous devons beaucoup, car ils ont posé les jalons de ce qui s'est passé après la guerre, et que les libéraux et les "marchés" s'acharnent à détruire depuis que la mondialisation a rebattu les cartes. Si l'on regarde le programme de ce qu'on appelle "l'autre gauche" aujourd'hui (celle qui ne clame pas sa soumission au capitalisme, meilleur des mondes possibles), dans ses familles recomposées/decomposées et transverses, on constate des ressemblances étonnantes avec celui de Roosevelt. Les militants ne le clameront pas, se référant à d'autres mythologies, mais c'est à mon avis indiscutable.

 

Cette période fut une parenthèse absolument intéressante et riche d'enseignements sur un autre visage de l'Amérique. Que Barack Obama n'ose pas trop réveiller, croyant s'en sortir au bout du compte par quelque ruse de l'histoire. Il ne suffit pas de faire chanter Aretha Franklin à son investiture pour en ranimer les braises.

 

 

 

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27 juillet 2011 3 27 /07 /juillet /2011 08:34

Leonardo_-_St._Anne_cartoon-alternative.jpg J'ai patienté, pour une fois très longtemps, avant de trouver un ouvrage de fond qui me convienne au sujet de Léonard de Vinci.

 

Des publications sur Léonard, le moins que l'on puisse dire est que l'on n'en manque pas. Mais je ne cherchais pas un Beau Livre de plus, une simple biographie (encore que) et je voulais éviter de tomber sur ces attrape nigauds qui prospèrent sur la fascination suscitée par le personnage.

 

Je me suis décidé à acheter un Essai très complet, écrit il y a une dizaine d'années par feu Daniel Arasse, Historien de l'Art émérite : "Léonard de Vinci, le rythme du monde".

 

C'est un livre de référence très complet, trop scolastique parfois à mon goût, joliment mais insuffisamment illustré, qui analyse de fond en comble cette oeuvre sans  ambition pareille, sa dynamique, ses sources, la pensée de Léonard de Vinci. Ce n'est pas une biographie même si le propos est obligé d'aborder les péripéties de cette vie à la fois prolifique et atrophiée

 

Et surtout Daniel Arasse essaie de restituer l'unité de ces réalisations et tentatives de création dans une diversité époustouflante de domaines : arts plastiques dont la peinture et le dessin au premier rang, mécanique, architecture, génie civil, philosophie, décoration, chorégraphie, anatomie, science physique... J'en oublie. Dans nombre de ces domaines, Léonard réalise des avancées importantes. J'ai été par exemple épaté par un plan de ville qu'il a dessiné, préfigurant nos plans réalisés à partir de vues aériennes.

 

Au bout du compte, j'en sors évidemment beaucoup mieux informé mais un peu comme j'y suis entré : fasciné et incapable de mettre le doigt sur la cause de ce sentiment.

 

"La Dame à l'Hermine" par exemple, est un portrait incroyable. Si on peut le regarder longtemps avec émotion, c'est qu'on est saisi par la force de l'incarnation. Daniel Arasse essaie d'expliquer ce que Léonard, disons-le prosaïquement, "a de mieux que les autres". Mais difficile de le définir. L'art de cerner l'instant dans le mouvement du monde, certes. La compréhension et la maîtrise de l'ombre aussi, ou encore "le sfumato" : la rencontre entre les couleurs et la science des contrastes, qui donne un effet de réel sans précédent. La science des perspectives encore, mais justement assez maîtrisée pour être détournée au profit du sens de l'oeuvre.

 

Evidemment, la dimension prophétique de l'oeuvre (il élabore les plans d'un Char, d'une mitrailleuse, d'un hélicoptère, d'un vélo, il construit des automates au débit du seizième siècle) participe de cette fascination.

 

Mais nous restons tout de même sur notre faim de vérité, car Léonard s'évertue à être génial un point c'est tout.

 

De plus, s'il touche à tout, s'il réalise beaucoup, il abandonne énormément, il ne finit pas ses oeuvres les plus prometteuses, et les circonstances le privent de certains achèvements (par exemple une immense sculpture de Sforza, dont le moule réalisé après plusieurs années de travail, sera brisé par des soldats français). Mais De Vinci ne semble pas s'en émouvoir, il continue à chercher. Il a écrit l'équivalent de centaines de volumes, avec de sublimes passages sur l'esthétique, la science, la philosophie. Mais il n'aura pas légué le moindre Traité rédigé jusqu'au bout. Cet inachèvement témoigne de son tempérament mais aussi de son génie, car ses réalisations inouïes (certains tableaux prennent des années) ne lui convenaient jamais assez, et il voulait mieux encore. Cette frustration participe aussi du mystère.

 

La vie de Léonard et la grandeur de ses réalisations est aussi intéressante quant au modèle d'éducation rappelé à notre mémoire : celui des ateliers de la Renaissance, où théorie et pratique ne sont pas séparées. Ou on apprend chemin faisant, sans mettre de côté une haute exigence intellectuelle. Où l'oeuvre collective n'est pas distinguée de la démarche individuelle. Sans doute nos réflexions pédagogiques tireraient parti d'une méditation sur cette époque. Léonard avait des dons immenses, et il est certain que sa formation l'a conduit à oublier les cloisons du savoir, et à oser chercher, expérimenter, pour rechercher en toutes choses le "rythme du monde". C'est le sentiment d'une unité du monde, d'une "analogie" (non démentie par la science de notre temps, au contraire), qui le pousse en ce sens.

 

Ce qui me trouble le plus, c'est la force de l'incarnation dans ses dessins et ses peintures. Le don immense de Léonard réside en son Oeil (il est d'ailleurs tout au bord de faire gagner un siècle aux connaissances sur l'optique, mais il ne parvient pas à aller au bout de ses intuitions).

 

Et Léonard est ainsi avant tout un Homme de la grandiose Renaissance. Qu'est-elle d'abord ? Un retour du regard des hommes vers leur monde, vers leur réalité, plutôt que vers le ciel et les paroles qui y ont été imprimées. Léonard est à l'avant-garde de ce basculement, car il va très loin grâce à son oeil. C'est-peut-être, inconsciemment, ce qui émeut quand on parcourt la reproduction des oeuvres qui nous sont parvenues.

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15 mai 2011 7 15 /05 /mai /2011 09:33

 

damien-hirst.jpg Jean Clair, voix qui compte dans le monde des Arts plastiques, mérite sans nul doute le qualificatif de "décliniste".

 

Je suis toujours embêté avec ces penseurs de la Chute, car ils ont partiellement raison. On ne peut pas nier que notre monde soit en crise. Et quand ils déplorent sa marchandisation, le nihilisme qui en est la conséquence, l'effacement même de la notion de dignité humaine, le relativisme cynique qui contamine la culture, le mépris grandissant pour la notion de transmission ou même de formation, ils frappent juste.

 

Mais pourtant... je ne peux pas les suivre... Car, soyons sérieux, il est bien difficile de se résoudre à l'idée simple que "c'était mieux avant". Il n'y aurait plus qu'à désespérer. Et quand on se plonge dans le passé, ce que nous avons expérimenté souvent dans ce Blog, il est difficile d'envier le sort de nos aînés.

 

Dans son dernier pamphlet, "L'hiver de la culture", Jean Clair poursuit sa critique acerbe de l'art contemporain. Il lui reproche d'avoir pris au sérieux les blagues de Marcel Duchamp et de Dada, de les avoir érigées en nouvel académisme, et d'avoir tué l'idée selon laquelle l'art est au service d'une transcendance.

 

L'art était autrefois au service du sacré, et sans sacré les hommes sont dispersés, sans dessein commun qui les rassemble. Sur cette ligne, la pensée de Jean Clair rejoint me semble t-il celle de Régis Debray (dont l'essai "Sur le pont d'Avignon" publié dans la même collection a des accents très proches, même si l'ancien révolutionnaire n'a pas remisé tout espoir).

 

Et Clair martèle des idées sur lesquelles on ne redira rien : le marché de l'art est devenu une place boursière dérégulée (sans repères) où le plus malin, et non le plus talentueux, spécule habilement. L'artiste célèbre le doit à ses qualités de Trader. Ainsi Jeff Koons qui en a d'ailleurs le look.

Mais ce n'est pas vraiment une découverte...

 

Le culte de l'originalité et de l'authenticité (au sens où on montre tout) tiennent lieu de seules valeurs esthétiques. Le seul conseil que l'on peut aujourd'hui délivrer à la jeunesse en matière d'art, c'est "express yourself !". Un peu court.

Mais on le percevait...

 

L'art sombre souvent dans le systématisme du sacrilège et du cradingue. Partout, l'étalage de l'excrêment, de la cruauté, de la pourriture, du sang, du morbide, est synonyme de talent. Clair évoque une oeuvre que j'ai pu voir en 2005 au CAPC de Bordeaux, appelée "la machine à merde" (l'artiste a créé une sorte de turbine produisant constamment de la merde artificielle...). Et si je me rappelle avoir souri un instant devant cette blague potache, je ne me souviens point d'avoir éprouvé une émotion, une fulgurance esthétique ou une révélation. Plutôt du dégoût à vrai dire : ce ressenti qui envahit Jean Clair depuis longtemps : il se dit lui-même "atrabilaire".

 

(Le même jour, dans la grande salle du CAPC, il y avait une oeuvre qui consistait en un tas géant de bonbons sur le sol. J'ai alors vécu une scène particulièrement parlante. Un des gardiens du musée, s'ennuyant, est allé vers le tas, a pris un bonbon pour le manger, jetant négligemment le papier brillant à la poubelle.  J'ai alors saisi que l'oeuvre n'existait pas réellement. Qu'on ne pouvait même pas la distinguer, qu'elle ne suscitait aucun respect, aucune curiosité. Son seul attrait était l'anachronisme, et passée cette impression, il ne restait plus qu'à manger les bonbons. Le gardien avait tout compris.)

 

Ce que Jean Clair reproche aux musées et aux grands lieux culturels, c'est de ne point résister à ces logiques mortifères, mais au contraire de les légitimer, ce qui permet leur valorisation marchande.

 

Jean Clair touche des évolutions que nous avons tous éprouvées. Mais de manière étonnante il saisit l'art contemporain comme un bloc. Il me semble que comme la littérature, la musique et le théâtre, les arts plastiques sont travaillés par des contradictions. Et Jean Clair les ignore sciemment, tout à sa déploration.

 

Peut-on résumer un musée à un lieu d'"idôlatrie" pour la culture, où plus rien ne serait éprouvé, où on passerait pour être dans le coup de son époque ? Où des foules indignes trépigneraient, sans intérêt véritable pour les oeuvres , qui dans la confusion totale des valeurs auraient perdu toute portée .

 

Je ne le crois pas. Je n'ai pas reçu d'éducation esthétique, mais je garde un souvenir très fort des beaux musées que j'ai pu approcher, grâce à la politique culturelle que Clair méprise,  Et si ne n'en avais retenu que quelques impressions, resurgissant de temps en temps, ce serait déjà beaucoup.

 

Surtout, si nous vivons un "hiver", quand retrouve t-on un "été de la culture" dans le passé ? Jean Clair et consorts (Finkielkraut par exemple) pensent-ils sérieusement que la France du début vingtième siècle était un gigantesque salon de Mme Verdurin où l'on échangeait des mots d'esprit raffinés et feuilletait les critiques d'art ? Comme ils semblent croire que tous les français lisaient Proust. On peut regarder avec condescendance un type qui met un tee shirt floqué Van Gogh... mais son arrière grand-père ne passait pas forcément son temps à contempler des gravures à la Bibliothèque Nationale non plus.

 

Les déclinistes ne sont pas tous de fieffés réactionnaires. Il y en a parmi eux qui sont attachés aux valeurs de la République, comme ceux que l'on vient de citer. Mais ils confondent sans doute les principes républicains indépassables et la réalité de la République qui a toujours été une promesse encore à tenir, et un champ de bataille où il a fallu arracher chaque progrès. Les déclinistes républicains croient en particulier à une "école de Jules Ferry" pârée de toutes les vertus. Il n'en était rien. Elle remplissait tout à fait son rôle de reproduction sociale, de domestication de la révolte, et fut une école du nationalisme anti allemand. La brutalité et l'humiliation y avaient leur place.

 

Le problème fondamental de ces intellectuels pessimistes, c'est tout de même une illusion d'optique, une question de point de vue défaillant : ils confondent systématiquement l'évolution des élites et celle du peuple en général. Si l'Ecole Normale Supérieure ne produit plus des Jaurès, des Sartre, c'est pour eux le signe d'un abaissement général du niveau culturel de la population...

 

Et Clair ne peut ainsi éviter de tomber dans un certain élitisme pédant, y compris à travers son style d'écriture. Le genre d'écrivain à utiliser souvent le terme allemand "Weltanschaung" sans note de bas de page... au lieu de "vision du monde"... certes plus banal mais moins smart. Mais pour qui écrit donc monsieur Clair ? A qui s'adresse t-il ? Pas à ceux qui aimeraient qu'on les aide à découvrir les immenses contrées de la création.

Pour ma part je trouve assez encourageant et pas du tout écoeurant que les rues de Paris soient envahies lors des nuits blanches organisées par la Mairie. Je trouve que les files d'attente devant le Louvre, devant les expositions (dont celles organisées par le Commissaire  Jean Clair) démontrent une soif de culture. Une envie de sens, de beauté. Bien prétentieux est celui qui voudrait résumer ce qu'on y cherche et y trouve.

 

Je sors donc de cette lecture un peu déçu et avec des regrets. Car après l'étalage neurasthénique, je m'attendais à des contre-exemples, à un appel en faveur d'une conception nouvelle de l'art, à des idées pour un musée renaissant, à un propos sur l'éducation artistique - sans doute le vrai moyen pour faire exploser la "bulle spéculative" et artificielle qui s'est formée sur l'art contemporain.

 

L'auteur effleure à peine ces idées, en quelques lignes tardives qu'on aurait voulu voir éclore. A la toute fin du livre, il confesse son espoir pour le retour d'un art tourné vers l'idée de Beauté. Et il conclut son essai en le dédiant aux artistes ensevelis par la tornade du moderne et du post-moderne. C'est donc qu'ils existent ! Et Jean Clair avait oublié de les évoquer, tout à son exercice de rancune envers la tournure du monde. Dommage.

 

Partager son admiration pour un artiste, Jean Clair en est pourtant fort capable : c'est ce qu'il réalisa à propos de Zoran Music dans un bel essai intitulé "La barbarie ordinaire". C'est cet écrivain que j'aurais aimé retrouver. Mais il apparaît rattrapé, rongé par l'amertume.

 

 

 

 

 

 

 

 

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30 mars 2011 3 30 /03 /mars /2011 08:10

redon.jpg Franciliens ! Vous ne mesurez pas, avouez-le, la chance qui est la vôtre. Vivre à la portée des joyaux de la création humaine. Vous n'en profitez pas assez. J'ai vécu deux ans et demi à Paris, j'y ai puisé certes, mais j'ai honte d'avoir cependant raté tant de beautés qui s'offraient alors à moi. Par paresse. Je gagnais pas mal ma vie et je n'ai même pas l'excuse de la barrière financière... Je ne suis même pas allé voir le musée Picasso, alors que j'habitais pendant un an juste à proximité.  Mais j'ai quand même goûté des choses magnifiques : du théâtre, le musée Rodin, la Sainte-Chapelle, l'Institut du Monde Arabe ou simplement Versailles qui est sans doute le "monument" le plus marquant que j'ai vu dans mon existence certes très sédentaire (avec l'Alhambra de Grenade).

 

Nous, provinciaux, ne disposons parfois que de la reproduction standardisée pour approcher ces trésors. Et d' initiatives heureuses comme les très réussis "Hors Série de Télérama", dont le dernier consacré au peintre Odilon Redon, auquel est consacrée une exposition au Grand Palais.

 

Je me souviens d'une journée ensoleillée à Paris, en mars 1999 très exactement. Après une matinée qui fut une des plus importantes de ma vie, j'avais de longues heures à perdre, en pleine semaine, avant de monter dans mon avion de retour vers Toulouse. Alors je suis allé visiter, seul, le musée d'Orsay. En passant à pied par le pont des Arts où les statues d'Ousmane Sow étaient encore exposées. Sympa la ballade.

 

Il se trouve que je ne suis pas un esthète, ni un contemplatif. Je n'en ai pas la fibre. L'art m'attire, je le concède, avant tout comme "superstructure". Comme expression des lames de fond de l'histoire humaine. Comme symptôme finalement. J'ai le regret de ne connaître que rarement, devant l'art, un plaisir purement esthétique. Encore que ce plaisir s'accroît, les années passant.

 

Pourtant, ce jour de 1999, je m'en souviens bien, j'ai été saisi par une peinture d'un peintre qui ne m'évoquait rien, Odilon Redon. Et j'en ai conçu un émerveillement immédiat, sans besoin d'en passer par l'étape de la Raison. Il s'agissait, si ma mémoire ne me trahit pas -mais elle a sans doute recomposé partiellement la vision-, d'un cheval dressé, dans un nuage rouge saturé. Pégase sans doute.

 

jpg_Odilon_Redon_-_Le_char_d_Apollon_-_1897.jpg Ce seul moment a gravé en moi en lettres d'or le nom d'Odilon Redon. Et donc, je n'ai pas hésité une seconde avant de me procurer chez mon vendeur de journaux (qui fait la moue quand j'achète Libé... il a pas du voter pour le Parti Ouvrier Internationaliste aux cantonales celui-là)...) le HORS-SERIE, réalisé comme d'habitude avec le plus grand soin, que Telerama vient de consacrer à ce précurseur du symbolisme. Et donc à ce pionnier de la modernité, réalisant, alors que l'âge industriel incitait au réalisme, un renversement de perspective gigantesque. Il ne s'agira plus bientôt de décrire au mieux la réalité extérieure. Mais de rendre visible ce qui ne l'est pas. Cet invisible que quelque chose en nous (on appellera ça bientôt l'inconscient) perçoit et reformule dans le rêve (Redon fut qualifié"le prince des rêves"). Seule une révolution de la forme pourra permettre cette expression. Et la voie est tracée, qui mènera des mouvements impressionniste ou symboliste, à l'art abstrait et au surréalisme. L'art ne sera plus jamais le même.

 

Si je ne partage pas les présupposés platoniciens des symbolistes, tels que formulés par Baudelaire dans son poème que nous avons tous lu, "correspondances", ce mouvement a porté un coup fatal, avec d'autres courants, à un conservatisme culturel, celui qui sied au parti de l'"ordre". Et c'est encore une raison de l'admirer. La subjectivité (l'autre nom de la liberté) va l'emporter contre les vérités révélées et imposées. Tant mieux. Dieu meurt et entraîne dans sa chute l'art qui se soumet à lui depuis tant de siècles.

 

Mystérieux, cet Odilon Redon, lui-même un petit bourgeois dont la biographie n'incline en rien à des attitudes avant-gardistes, et qui dynamite l'académisme, annonce les peintres de la bande à André Breton, en dessinant des monstres imaginaires, par extrapolation de ses lectures du sulfureux Darwin. Toujours cette interrogation... continuelle dans ce blog, sur le fait qu'une oeuvre ne soit pas réductible à la vie de son auteur ni à son inscription dans le monde social. Elle transcende tout cela.

 

Mais avant tout, le Redon que j'aime est le Redon tardif. Le Redon qui se réapproprie la couleur de manière unique. C'est ce traitement de la couleur qui lui permet d'aborder aussi merveilleusement un plan de rencontre entre le rêve - son rêve - et le réel, toujours là. L'utilisation du Pastel poudroyant sert mieux que tout ce projet. Mais les huiles y parviennent aussi. Enchantement purement esthétique, donc, que je ne parviens pas à m'expliquer. Sortilèges que ces couleurs assombries, acidulées, brumeuses et puis d'un seul coup violemment contrastées.

 

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  • : le blog d'un lecteur toulousain assidu
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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