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27 août 2014 3 27 /08 /août /2014 01:34

Je connaissais Clara Zetkin, notamment parce que je me suis beaucoup intéressé à la figure unique de Rosa Luxembourg, dont elle était l'amie la plus proche (Rosa lui a bien rendu en ayant une liaison secrète avec son fils... Ah l'amour, l'amour, l'amour...).

 

Il faut rendre hommage à Gilbert Badia, pour le travail important qu'il a réalisé au bénéfice de la mémoire de la résistance allemande, en particulier pour montrer qu'elle n'était pas que le fait de généraux cinégéniques se réveillant à l'approche de la défaite, mais qu'elle était populaire, ouvrière. Il est important de savoir que le nazisme n'était pas l'expression d'une essence révélée de l'allemagne, car malgré tout, malgré les infimes chances de survie, on résistait dans ce pays totalitaire.

 

C'est lui aussi qui a signé l'unique biographie, je crois, disponible en français de "Clara Zetkin, féministe sans frontières". On a oublié cette figure, qui surgit parfois dans un article lors de la journée des droits des femmes dont elle est l'instigatrice, mais elle fut la femme socialiste la plus renommée en Europe au début du XX eme siècle, et une véritable icône rouge en russie soviétique sur ses dernières années. Notre Premier Ministre socialiste préfère Clémenceau. C'est ainsi.

 

Elle est de cette génération qui a pu faire le lien entre Engels qu'elle a connu (pas Marx cependant), et l'âge des révolutions russe et allemande. Elle a franchi toutes les époques, de la marginalité socialiste à son développement rapide, sa banalisation, les explosions révolutionnaires, le reflux et l'abattement face au fascisme.

 

On trouve d'un clic la bio complète de Mme Zetkin, que je ne vous infligerai pas longuement. Juste un rappel rapide ; elle est allemande, se marie avec un artiste russe socialiste, vit en france, puis en allemagne, devient à la fin du 19eme siècle une personnalité importante au sein du parti social démocrate allemand, dont elle est l'âme féministe. Théoricienne, responsable de revues, responsable du travail parmi les femmes, Clara Zetkin a voué sa vie à la révolution.

 

Puis lorsqu'au début du siècle, le parti commence à dériver dans la bureaucratie, avant de se déshonorer dans le vote des crédits de guerre, elle participe aupres de Rosa Luxembourg et Franz Merhing à l'animation courageuse et désespérée de l'aile gauche du Parti, allant de meeting en meeting. Déja âgée et en mauvaise santé, elle est épargnée apres guerre par la répression sanglante contre les spartakistes. Ses amis Liebkniecht, Jogichès, et surtout celle qui lui permettait de tenir debout, Rosa, sont liquidés avec la complicité de leurs anciens amis .

 

Elle entre au Parti communiste allemand, en devient une dirigeante, souvent minoritaire voire au bord de l'exclusion. Pour les plus jeunes à la tête brûlante, elle incarne un peu trop les tergiversations supposées du passé. Mais son amitié forte avec Lénine la conduit à se rapprocher du parti russe, et à exercer, au titre de ses qualités personnelles (ce qui est rarissime, car elle n'est pas soutenue par le parti allemand, ultra gauchiste au début des années 20), un rôle important au sein du Komintern.

 

Clara Zetkin devint proche de Boukharine, qu'on considérait comme la "droite" du parti communiste soviétique (mais tout est relatif...). A ce titre, elle sera anti stalinienne. C'est son statut de grande star de la classe ouvrière, et son âge avancé, qui lui vaudra de ne pas finir d'une balle dans la nuque comme beaucoup de communistes russes intelligents et formés, ce que Staline considérait comme passible de mort.

 

En lisant la biographie de cette belle figure courageuse, bourreau de travail malgré sa santé défaillante toute sa vie, mère de deux enfants qui resteront très proches d'elle, grande oratrice, intrépide malgré un côté femme très classique, aux idées très avancées sur l'égalité des sexes et surtout l'éducation, je me suis dit : elle a souffert, et pas uniquement des circonstances, mais aussi de la veulerie et de la médiocrité de ses adversaires comme de ses camarades. Et toujours pour les mêmes raisons que l'on trouve dans les biographies de personnages inspirants. Sa sincérité, sa pugnacité, sa lucidité, sa loyauté, en faisaient un danger pour les bureaucrates politiques de son temps. Cette figure centrale par son charisme, a donc en même temps été toujours marginale, même quand elle était théoriquement en phase avec le SPD et l'Internationale. Sans Rosa Luxembourg, mais surtout Lénine plus tard, elle aurait été écrasée dans sa lutte politique.

 

Elle ne n'est pas beaucoup trompée dans ses jugements. Radicale mais sage, avisée, prenant le temps de l'analyse et refusant le dogme médiocre. Elle n'a pas été un personnage de tout premier plan, cherchant toujours un mentor (Engels, Bebel, Kautsky, Rosa, Lénine, Boukharine). Mais elle a théorisé le front unique féministe (marcher séparément et frapper ensemble entre féministes socialistes et bourgeoise), qui a pesé sur le cours des évènements pour les droits féminins. Elle a compris les fautes dramatiques des sociaux démocrates, puis du jeune parti communiste allemand obsédé par la fièvre insurrectionnelle, ne se préoccupant pas de la sociologie réelle de l'Allemagne, puis ensuite dérivant dans le stalinisme, qu'elle n'avait plus la force d'affronter à plus de soixante dix ans, mais avec lequel elle prit soin de ne jamais se compromettre (jamais elle ne dit un mot de louange sur Staline, ce qui était quasi impossible).

 

Elle était très connue en France. C'est elle qui représenta la troisième internationale au congrès de Tours, de création du parti communiste (ainsi qu'en Italie). Venue clandestinement, on dut fermer les portes, éteindre la lumière, interrompre un discours de Cachin, et elle apparut alors à la tribune lançant ses accents lyriques caractéristiques, déclenchant les hourras de l'assemblée. Elle était devenue un symbole majeur du mouvement ouvrier, de sa continuité, de sa ténacité, de sa culture.

 

Il est émouvant de voir cette grande idéaliste, souvent pleine de sentimentalité communiste, se débattre avec les échecs, les déceptions blessantes, et essayer quand même de trouver une voie juste, jusqu'au bout, dans une époque d'une dureté inimaginable (l'allemagne de 1914 à 1933, la russie post révolutionnaire...).

 

Restera son intervention de vieille femme, doyenne du Reichstag, devant l'assemblée majoritaire des nazis, à la fin de sa vie. Elle avait droit à un discours introductif. Elle vint de Russie, presque aveugle, pour le prononcer, et dire aux brutes en uniforme ce qu'ils méritaient d'entendre.

 

Notre époque ne produit plus de personnages de ce type, car personne ne songe plus à vouer sa vie à une idée, à une perspective de salut terrestre. En tout cas pas chez les personnes dotées des talents d'une Zetkin. Si l'on retrouve une telle ferveur en politique, c'est malheureusement dans les courants déments de l'intégrisme, que l'on voit se déchainer au Moyen Orient par exemple.

 

Ainsi Clara Zetkin apparait presque comme figure anachronique. De plus en plus incompréhensible. Au fur et à mesure que le monde de la révolution s'éloigne dans le passé. Les questions que l'on peut se poser est la suivante : peut on regretter l'oubli de ces exemples ? Ou doit on considérer que ces figures ne peuvent plus, de toute manière, dire grand chose aux générations de notre temps ?

 

Le mouvement ouvrier qui s'est réclamé de la mémoire des Zetkin et autres a donné dans le statuaire. Il a donc figé ces personnages héroïques dans le marbre froid, puis le béton, puis un plâtre pourrissant tombant en miettes. Les noms de rue inaugurés par des personnages conformistes, de la même trempe de ceux qui en réalité barrèrent la route à ceux qu'ils célèbrent formellement, ne leur font pas grand honneur. On aimerait revoir ces figures dans leur forme épique. Le cinéma depuis quelque temps s'y essaie parfois avec la résistance. Ainsi, le film, médiocre, sur les Aubrac.

 

Il nous reste l'Histoire, cependant, pour apprendre auprès d'eux, et nous sentir des liens.

 

Clara, témoin magnifique de l'ascension et de la chute ("Clara Zetkin, féministe sans frontière", Gilbert Badia
Clara, témoin magnifique de l'ascension et de la chute ("Clara Zetkin, féministe sans frontière", Gilbert Badia
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16 août 2014 6 16 /08 /août /2014 18:06

Qu'est ce qui fait que Nancy Cunard devient cette tornade scintillante qui écuma le temps des avant-gardes ? Les explications psychologiques donnent une idée, mais comme chacun elle aurait pu aller dans une toute autre direction. C'est toujours le mystère de la singularité, et c'est tant mieux. On ne doit pas pouvoir s'approcher trop, je pense, du fonctionnement de l'humain. A cet égard on peut se satisfaire de l'échec des sciences sociales. Personne ne nous prévoira ni ne nous programmera. Au pire on établira des probabilités et on les maitrise déjà. Tant mieux ! Nous ne serons peut-être jamais des mécaniques transparentes, Sans doute parce qu'il est impossible d'arrêter le fleuve qui nous crée n'y vraiment d'y déceler quelque forme précise. Nous savons de source sûre qu'il y a des "classes" par exemple, mais nous ne pouvons pas les délimiter vraiment.

 

L'exposition de 2014 au quai Branly, autour de sa "Negro Anthology",  a sorti Miss Cunard des limbes du XXeme siècle fascinant des utopies culturelle et politique.

 

Grâce à François Buot, nous avons sa biographie depuis 2008. Un livre un peu énervant dans ses premières parties à mon goût, car "intello people" ou Who's who bac + 12, accumulant des listes de rencontres incroyables (Nancy Cunard a fréquenté intimement tout ce qui était vraiment talentueux, incompris, et redécouvert plus tard, de Tzara à Beckett, de Bloomsbury à Neruda, de Crevel à Man Ray, avec un goût certain pour le génie ).

 

Nancy née à la toute fin du 19eme siècle, est une aristocrate anglaise, issue d'une famille ayant fait fortune dans les lignes transatlantiques. Elle est fille d'un couple assez improbable, d'une mère américaine qui se rangea après une jeunesse agitée, et d'un père un peu ours. Elle se rebellera contre sa mère, ce qui sera sans doute son impulsion principale, et passera à côté de son père. A la maison, il y avait Georges Moore, l'écrivain, anticonformiste, amant presque officiel de sa mère (l'Angleterre victorienne a aussi ses embardées désirantes, tolérées si on n'en entend jamais parler, surtout quand on est riche). C'est auprès de lui, auquel elle resta attachée profondément, qu'elle trouva sans doute l'hypothèse de vivre simplement comme elle le voulait, jusqu'au bout, sans aucune compromission. L'exigence aristocratique dynamita en quelque sorte son avant gardisme en toutes choses.

 

Sa jeunesse est moins interessante bien que scandaleuse, et qu'à cette époque le scandale avait un sens. Elle évoque un peu celle de la fille Hilton, sauf que Nancy aime par dessus tout la poésie, une nuance importante... Mais alors il importe de brûler la chandelle et l'on boit, on ne dort pas, on fête la fête, et l'on tombe amoureuse sans cesse, troque l'amour pour une aventure d'un demie soirée. Nancy est une habituée des rubriques à scandale raffolant des tenues excentriques et osées de la jeune héritière, de sa désinvolture.

 

Cette propension à vivre vite, à écumer les capitales européennes, et à suivre le désir, quitte à briser les cœurs, de nombreux cœurs, sans jamais tricher, Nancy la gardera toute sa vie. Mais son personnage s'épaissira et cherchera à réaliser pour se réaliser. Elle deviendra muse, de nombreux artistes (on peut dresser une longue liste des œuvres ou elle apparait, et pas des moindres, de "tendre est la nuit" de Fitzgerald sil vous plait à "Aurélien" d'Aragon). Elle se fera poétesse, éditrice (avec Aragon notamment), militante percutante de gauche, d'une gauche vivante et rien moins que grégaire.

 

Les grands combats qui enflammèrent sa vie sans préjugé ni soupçon de mesquinerie ou d'épargne furent  la solidarité pour les noirs dans le monde, et particulièrement en amérique (à une époque où l'Europe ignore la question), l'engagement auprès de la République Espagnole, et par extension la lutte contre le colonialisme et le fascisme.

 

C'est toujours par l'intermédiaire des rencontres, des passerelles humaines, que Nancy vécut ses combats, parfois un peu avec candeur, bien que très avisée, cultivée, intelligente. Jamais en fait elle ne se fourvoya. Au final on peut dire qu'elle a toujours vu clair, et plus tôt que les autres, aussi bien sur le talent des artistes que sur les questions ardentes du siècle. Elle ne se laissait pas embrumer par les conventions, la communication ou les propagandes. Elle fut toujours fidèle à un certain communisme de coeur, mais jamais embrigadée. Pour elle, la relation l'emportait, même si la limite à ne pas franchir était la neutralité face au fascisme et à la xénophobie.

 

Nancy incarna, par sa présence physique et son "look" si particulier (des bracelets africains jusqu'aux épaules, dès les années 20), les avants gardes qu'elle fréquenta et soutint : Dada puis le surréalisme. Mais elle se tenait toujours un peu à côté. Un pas de côté. Libre. Insoumise. Un léopard anxieux, avide d'amour et craignant par dessus tout l'ennui, cet ennui terrible qu'elle avait du ressentir enfant, élevée par une gouvernante stricte, ayant remplacé une française aimante.

 

Est ce ce souvenir qui détermina sa francophilie ? Nancy vécut surtout en France, détestant un certain esprit anglais, celui de sa caste. Elle revint souvent à Londres et y vécut la deuxième guerre, en essayant de lutter.... au service de la France libre.

 

La grande œuvre de Nancy, ce fut son anthologie de la négritude. Un travail immense, original, explorant tous les aspects et l'histoire des noirs, qu'elle découvrit par l'intermédiaire d'un des deux grands amours de sa vie (elle en eut des dizaines) : le pianiste américain Henri Crowder. Cet amour confirma chez elle une attirance pour la culture noire, qu'elle connut en écumant les boites de jazz, et une révolte contre leur oppression. Nancy vécut à Harlem avec des noirs dans les annés 20, s'engagea sur place, bien longtemps avant MLK ou Angela Davis, auprès des prisonniers noirs, elle écrivit un pamphlet ultra violent contre le racisme de sa propre mère (au risque de perdre alors sa pension) qui critiquait sa liaison. Tout cela en plein jour, avec une netteté étonnante, sans aucun compromis. Elle parvint avec son anthologie (elle en fit paraitre d'autres, sur l'Espagne notamment), à rassembler toutes les voix noires qui commençaient à émerger dans le monde, à leur donner un écho et le sentiment de leur puissance. Au nigéria, dès son vivant, une école porta son nom : la Cunnardia...

 

L'autre grand amour de Nancy Cunard fut l'Aragon d'avant Elsa. L'œuvre du poète, souvent dans des écrits que nous connaissons comme dédiés Mme Triolet, est traversée par son souvenir puissant et amer. Elsa le savait et le respecta. Ce fut, pour Louis et Nancy, une aube avortée et magnifique. Nancy aime beaucoup, mélangea étrangement fidélité de toute la vie (accumulant une correspondance à atteindre la Lune) et légèreté trépidante. Mais on ne lui en voulait jamais, car il était manifestement évident qu'elle répondait à sa vérité. Par sa présence, par l'amertume aussi qu'elle suscita, ce don de soi et cette absence, Nancy Cunard inspira les artistes qu'elle aima.

 

Peu ont vibré comme elle pour la République espagnole, et surtout les républicains espagnols. Elle n'était pas Hemingway venant se servir de gloire. Elle fut présente à la frontière en 1939, sur les plages d'Argelès, au Vernet, pour témoigner, soutenir, autant qu'il en fut possible. Elle n'oubliat jamais ce combat et fut une des rares à même essayer de le continuer après guerre (passant par Toulouse, et son "capoul" que nous connaissons encore), étant expulsée par le régime.

 

C'est l'histoire, qui finit tristement, dans l'épuisement et la névrose - mais combien de vies finissent tristement ?- d'une liberté en actes. D'une recherche éperdue de beauté, de justice, d'humaine fraternité, et aussi de plaisir.

 

On pourrait moquer cette aristocrate encanaillée et on l'a beaucoup fait. Mais qui est de taille ?

Attention, liberté en vue (Nancy Cunard, "François Buot")
Attention, liberté en vue (Nancy Cunard, "François Buot")
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25 juillet 2014 5 25 /07 /juillet /2014 20:00

Il a donné son nom à un Boulevard de Toulouse, mais le moins que l'on puisse dire est qu'il n'a pas emprunté les voies les plus aisées. Silvio Trentin méritait une belle biographie, c'est chose faite depuis quelques années avec le travail de Paul Arrighi, édité par une des rares maisons locales (Loubatières), intitulée "Silvio Trentin, un européen en résistance, 1919-1943".

 

Je connaissais Trentin de par mon intérêt pour l'histoire de la résistance dans ma ville de naissance, avant d'approfondir avec ce livre. Toulouse a été un foyer de résistance très puissant, particulièrement intéressant à divers titres, riche de personnalités exceptionnelles (de Jean Pierre Vernant à Marcel (Mendel) Langer, en passant par Jean Cassou, Georges Canguilhem, Serge Ravanel, et même Edgar Morin y est passé).

 

La spécificité de la résistance toulousaine c'est en plus d'avoir prospéré dans un milieu favorable à ses thèses, d'avoir peut-être posé des questions politiques audacieuses, dont la plus cruciale de toutes : la démocratie des producteurs ;  tout en s'illustrant dans le combat armé très tôt (pour ce qui est de la FTP MOI). De Gaulle n'aimait pas la résistance toulousaine, et pour cause, c'était tout ce qu'il voulait éviter : la transformation de la résistance en projet révolutionnaire.

 

Il est rare de lire des livres d'Histoire qui évoquent des personnages dont on connait ou on a connu certaines figures (j'ai croisé Monsieur Debauges, un membre du réseau de Trentin), et certains descendants des acteurs. Ainsi certains Toulousains sauront qui j'évoque quand je parle d'Achille Auban, Maurice Fonvieille, ou le Docteur Mazelier de Croix Daurade.. Et il est toujours passionnant de voir ce qui peut remonter, ou au contraire disparaitre, à travers le filtre du temps, quand on observe ce qui a été légué, ce qui fait écho. Ou pas. J'ai aussi lu la pensée poltiique du fils de Silvio, Bruno Trentin (voir dans ce blog son excellent essai, "la cité du travail"), qui a été une grande figure de la gauche européenne et du mouvement syndical.

 

Silvio Trentin, essayiste prolifique, penseur et organisateur acharnés, occupe dans cette galaxie résistance locale une place toute particulière. C'est une figure originale, car sa trajectoire, inhabituellement, le conduira plus à gauche. Il se radicalisera plutôt que de se déliter. Mais il n'aboutira jamais chez les communistes, qui pourtant à cette époque raflent la mise. La question de la liberté restera pour ce démocrate fondamental, la clé de tout.

 

Trentin fut d'abord un Député démocrate (radical en somme) italien, de la région de Venise. Un républicain. Il aurait pu rester en Italie et se soumettre au régime fasciste dont il avait combattu l'ascension, continuer une brillante carrière d'Universitaire en Droit Public. Mais il ne pouvait pas aborder le droit public, soit la question des libertés publiques en somme, dans le pays de Mussolini, et refusait de prêter serment. Il a donc choisi l'exil en France, d'abord dans le Gers où il tenta vainement de se faire propriétaire agricole, y perdant toutes ses économies, puis ouvrier d'imprimerie ; enfin à Toulouse, ville aux faux airs italiens, où il fonda la librairie Trentin rue du languedoc, qui deviendra un lieu central de la Résistance et de la stimulation d'un certain socialisme démocratique. Ce parcours, qui lui fit connaitre la misère, n'est sans doute pas étranger à son durcissement à gauche.

 

Il part donc, trentenaire, avec sa femme, figure remarquable aussi, et ses deux enfants, et un troisième en route, depuis son Italie qu'il pense revoir vite et qu'il ne reverra pas avant vingt ans, et vit la vie presque impossible des réfugiés, dans une France agitée par les soubresauts des années 30, et qui peu à peu se met à stigmatiser les étrangers. Surveillé de près par les services de Mussolini, qui ne le lâcheront jamais d'une semelle, il participe à la résistance italienne extérieure, en devenant un cadre de Giustizia et Liberta, un mouvement "socialiste libéral" dirigé par Carlos Rosseli, qui finira assassiné par les agents de Mussolini. Puis peu à peu, sa pensée penche à gauche, notamment sous l'influence de la guerre d'Espagne, où il se rend à plusieurs reprises, impressionné par la ferveur des expériences de gestion ouvrière.

 

Brillant théoricien politique, grand orateur, franc-maçon, Trentin est une personne recherchée, côtoyée et réputée dans les milieux de la gauche socialiste française et européenne.  Peu à peu il dessine une pensée politique de précurseur, fondée sur l'autonomie, le fédéralisme (sous l'influence de Proudhon), y compris au plan européen. Il fait preuve, durant toutes ces années, d'une très grande lucidité politique, ne se trompant jamais ou presque. Il fait partie de ces anti munichois qui avaient compris depuis longtemps ce que représentait le fascisme européen et ce que la désunion de la gauche et les errements de la stratégie étrangères des démocratie allait susciter.

 

Et puis il y a la résistance, héroïque, de la part de ce grand anxieux qui pensait que tout homme digne avait deux pays, le sien et la France : d'abord dans le réseau Bertaux, qui s'écroule, Trentin s'en sortant de justesse, puis dans le mouvement socialiste "Libérer et fédérer". L'italien devient le mentor de toute une jeunesse socialiste du sud ouest révoltée par la capitulation de nombre de cadres de la SFIO voire leur plein soutien à Vichy. Jeunesse qui choisit le camp des fortes têtes : Vincent Auriol, Camille Soula, Léon Blum qui met Vichy en difficulté à son procès.

 

Aussi incroyable que cela puisse sembler, Trentin a été sollicité par deux universités américaines, en pleine guerre, pour venir y enseigner. Il refusa. Préférant rester auprès de ses camarades, risquant sans cesse sa vie, pour éditer un journal, recueillir des renseignements pour Londres, puis plus tard constituer des maquis dont on ne savait pas s'ils joueraient un rôle (ils le joueront, lors du débarquement en provence).

 

Trentin doit entrer en clandestinité après l'arrivée des allemands en zone sud, et lorsque Mussolini tombe, choisit de rentrer en Italie où il lutte contre les derniers restes du régime fasciste, et meurt encore jeune après avoir été fait prisonnier, ce que sa santé fébrile ne supportera pas.

 

La  partie du livre sur les années de résistance en France, moins documentée, utilisant plus des données générales publiées ailleurs, et fonctionnant par déductions, est un peu décevante. Je pensais y trouver le point d'orgue de l'ouvrage, mais j'y ai surtout lu une tentative de rapprochement théorique entre l'Histoire de la période et ce que devait penser et faire Trentin. Un manque de documentation lié à la clandestinité l'explique sans doute.

 

La famille Trentin sera d'un grand secours, d'un appui constant, à de nombreux réfugiés de gauche dans le sud, une lumière dans des temps obscurs. Avec d'autres, comme Clara Malraux.

 

Que dire devant un tel homme de principes, qui jamais ne se fourvoya à des moyens qui lui auraient répugné ? Un tel caractère capable de vivre en adéquation avec ses convictions.

 

L'admiration est là, évidente, simplement, devant de tels géants.  Chez les gens exceptionnels, les idées deviennent les intérêts. La pensée prend peu à peu la suprématie sur l'instinct de survie et toute notion de confort. Ces êtres sont l'illustration de ce que peut être l'humanité. Des "buttes témoins" du meilleur de l'humain. S'ils existent, alors le meilleur est possible, car ils n'ont rien de surnaturels. Ils sont le fruit de conjonctions qui peuvent se renouveller, s'étendre.

 

Silvio Trentin n'aura certes pas vu la fin officielle du fascisme, mais il aura pu savoir que cette fin arrivait. Son oeuvre était donc justifiée, et il l'a su. C'est justice.

 

 

 

 

 

 

 

Un héros de son temps ("Silvio Trentin, un européen en résistance", Paul Arrighi)
Un héros de son temps ("Silvio Trentin, un européen en résistance", Paul Arrighi)
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8 août 2013 4 08 /08 /août /2013 22:53

tumblr_mm1lwkiUjy1recvhyo1_500.jpgJe suis tombé chez un bouquiniste de la rue des Lois à Toulouse sur une conséquente, exigeante et brillante biographie de l'incroyable Wilhem Reich, rédigée dans les années 70, en pleine revitalisation des idées libertaires, par un de ses continuateurs assumés (dans une collection chez Fayard, dirigée par.... françois Furet... stalinien repenti et futur adversaire numéro un de l'idée communiste). L'auteur, Luigi de Marchi, y présente longuement la vie et les idées de Reich, avec vive passion, et un ton très caractéristique de l'époque,  truffé de phraséologie et mélangeant les registres scientifique et idéologique autant que possible (ce sont les années de plomb en Italie; avec de forts antagonismes au sein de la gauche, qui rejaillissent dans le livre.... L'auteur se paye les "maos" fréquemment par exemple). 

 

Je me suis régalé, à la fois fasciné par l'appétit de savoir et de comprendre de ces hommes, saisi parfois d'un rire narquois devant l'enthousiasme de l'auteur ou les développements outranciers de Reich, sceptique aussi. Bref, je suis passé par tous les états et j'ai eu l'impression de toucher à la fois le très réel et l'absurde. C'est une biographie absolument hagiographique, qui n'hésite pas à considérer Reich comme le seul depuis Aristote à penser dans la globalité (c'est d'ailleurs son problème, penser qu'il est une sorte de Giordano Bruno capable de tout saisir, alors qu'on est au vingtième siècle !). Et en même temps, c'est très inhabituel et typique de cette époque radicalisée, l'auteur-admirateur ne cesse d'éreinter Reich, utilisant l'adjectif "ridicule" à l'occasion. C'est une époque où la seule faute qu'on puisse commettre, c'est de manquer à la critique... De la critique de la critique....

 

Sur le fond, la lutte contre la répression sexuelle menée par Reich a été juste, utile, courageuse. Et sa volonté d'articuler sérieusement le meilleur du freudisme et les apports du marxisme dépouillé de ses intérprétations vulgaires reste passionnante et à mon sens pleinement justifiée. Si je me demande encore dans quelle mesure Reich était génial ou cinglé (les deux à mon avis, l'aspect cinglé se développant au fur et à mesure des épisodes douloureux qu'il a vécus, et sans doute aussi à cause de son succès ce que l'auteur ne semble pas cerner), il est en tout cas certain qu'il s'est heurté à une tonne de gens vraiment névrosés et dangereux pour leur part . Car il a du se frotter aux cliques psychanalytiques, aux staliniens, aux nazis, à l'appareil de répression américaine. Ca fait du monde... Et quand l'auteur affirme que malgré les errances de Reich, la vraie raison de l'oppobre qu'il a subi est la terreur inspirée par son programme de liberté, on est prêt à le croire. Cinglé dans la dinguerie générale, c'est explosif. Mais ça relativise aussi son cas.

 

Ces deux là étaient sincères en tout cas, dans leur engagement pour la libération humaine.  Et je m'avance un peu, mais ils n'ont pas du faire du mal à grand monde, plutôt du bien, malgré leurs généralisations, toujours frappées du sceau de la décence humaine.

 

Il se trouve que je connais un peu Reich depuis fort longtemps, deux de ses ouvrages étant dans la bibliothèque familiale gauchisante ou j'ai fureté assez jeune, ne comprenant pas tout mais quand même assez pour garder des souvenirs marquants. Il y avait notamment ce petit essai étonnant et impressionnant, "Ecoute petit homme", sorte d'adresse à l'idéal type de la classe moyenne entrainé dans le fascisme des années 30. Il y avait aussi "la révolution sexuelle".

 

Reich est mort à soixante ans dans des conditions dignes d'un roman noir scabreux. Il laisse derrière lui une oeuvre immense  sur le plan quantitatif, appuyée sur un travail clinique et un engagement social. Il a fréquenté de près Sigmund Freud dont il a été le fervent défenseur puis un des fils maudits. Il a vécu au coeur des tumultes de l'Allemagne de l'entre deux guerres, un volcan politique et social. Il a vécu en tant que militant l'aventure communiste qui mena du léninisme tiomphant au cauchemar stalinien. 

 

Il reste des reichiens. Y compris des thérapeutes adeptes de sa psychologie dite des profondeurs ou bio énergétique, plus ou moins amendée évidemment depuis cette époque. Je ne suis pas compétent pour dire si cet héritage thérapeutique est vraiment fécond, certains le disent et après tout si ça guérit ou apaise, tant mieux. Il faut néanmoins reconnaître qu'on ne se précipite pas pour reprendre les intuitions de son oeuvre. En tout cas de sa période post freudienne. 

 

Pour ce qui est de la dénonciation de la répression sexuelle, il laisse avec d'autres un héritage heureux. Même si sans céder à la sinistrose Houellebecquienne nous savons maintenant que tout n'est pas si simple et qu'il ne suffit pas d'avoir une sexualité libre et/ou épanouie pour aller bien ou résoudre les problèmes sociaux. Les reichiens me répondraient sans doute que notre liberté est une fausse liberté, déformée par le marché, la pornographie, la pression sur les corps, l'injonction à jouir, la persistance et la radicalisation du religieux qui attaquent sur un autre front. Et ils auront raison de m'opposer cela. Il est vrai que quand on observe les pratiques des talibans on ne peut s'empêcher de penser à la sagacité de Wilhem Reich. La répression sexuelle produit la haine et la violence, indubitablement. La frustration est un baril de poudre qui explose partout. Reich le criait et notre époque lui donne raison. Mais malheureusement, la libération sexuelle n'a pas suffi, là ou elle a triomphé, à nous assurer le bonheur, et les cabinets des psis ne désemplissent pas, même si sans doute les névroses ne sont plus les mêmes que du temps des pionniers freudiens. Au terme de sa biographie, je me dis pourtant que si Reich avait remplacé le mot sexe par celui d'Agapé, il aurait été plus convaincant. Le monde souffre de fustration, mais là ou le sexe est banalisé, on manque encore d'empathie, de capacité à voir l'autre comme un autre soi-même. Love is the way disent les t shirts. Ben ouais non ? D'ailleurs, Reich a cette belle phrase :

 

 "la haine dépend de l'intensité de la négation de l'amour".

 

 A cet égard, la lutte que Reich mena contre l'idée freudienne de la pulsion de mort est passionnante. Ce débat est d'une importance démesurée. Il est celui sur la nature humaine. Celui qui a opposé Hobbes et Rousseau (l'auteur oublie un peu qu'il y a eu des prédecesseurs à ses adorés papes de la psyché...). L'anthropologie contemporaine a relancé ces débats et Reich a su s'en emparer, se rapprochant de Malinowski. Celui-ci, à partir de ses travaux sur les îles Tobriand, a permis d'observer une société de permissivité sexuelle très large, cohérente, ou l'auto régulation était de mise, et les gens manifestement très heureux. L'universalité du complexe d'oedipe a été mis en cause aussi dans ces observations. Reich va s'appuyer sur Malinowski pour affirmer que la civilisation engendre la répression sexuelle, et non l'inverse.

 

(L'Homme est il bon ou mauvais par nature ? Les deux mon capitaine aurais je envie de répondre pour ma part. Et déjà, qui nous autorise à sérieusement parler de nature humaine ? Ou la situe t-on ? Chez Sapiens ? Chez Erectus ? Aux Iles Tobriand ? Aux Deux magots ? La nature humaine, par nature, n'est elle pas toujours culture humaine, puisque la culture c'est justement l'humanisation ? Le vieux débat entre Rousseau et Hobbes est sans doute dépassé. L'être humain a une grande palette de possibilités, et voila tout.)

 

Sa vie d'intellectuel peut se diviser en trois phases qui se chevauchent. Une période freudienne, une période marxiste, une période dite "orgonomique" - la plus contestable mais aussi la plus créative - où il chercha à résoudre la plupart des mystères de l'existence à partir d'une hypothèse : l'existence d'une énergie vitale baptisée l'orgone... 

 

Jeune médecin autrichien après la première guerre mondiale, Reich se persuade rapidement du fait que la vie sexuelle est fondamentale dans la vie psychologique et sociale. Il entre alors en freudisme, et devient zélé. Même après son exclusion du mouvement psychanalytique il conservera son admiration pour Freud, surtout pour le Freud scientifique, et celui des premières intuitions. Leur rupture, qui prend des détours complexes, repose en réalité sur un point fondamental : Eros et Thanatos sont ils consubstantiels à l'humain ? Freud pense que oui, Reich ne le croit pas et relie le fameux malaise dans la civilisation à la répression sexuelle et non à une destructivité innée et fatale si on ne réprime pas sévèrement l'instinct.

 

Pour Reich, et là on a du mal à le suivre, la névrose est toujours d'origine sexuelle. Toujours. Attention, cela ne veut pas dire que le névrosé est toujours impuissant ou frigide, mais il y a immanquablement un dysfonctionnement orgastique chez lui. En affirmant cela, Reich s'isole de plus en plus au sein de la galaxie freudienne. Sans doute assez mégalomane (c'est moi qui le dit pas l'auteur), en tout cas effronté, il pense qu'il va inmanquablement rallier à lui la majorité du mouvement, qui doit comprendre que l'issue est dans la révolution sexuelle, la thérapie individuelle et la sublimation ne suffisant pas. La psychanalyse doit ainsi entrer dans la lutte révolutionnaire.

 

Influencé par les idées socialistes, Reich entretient alors de candides illusions sur la prétendue vie sexuelle saine de la classe ouvrière, tandis que la bourgeoisie serait coupable de toutes les névroses liées à sa volonté de répression sexuelle.  Il aura l'occasion de revenir peu à peu sur ce jugement hâtif.

 

A la fin des années 20, devant les capitulations honteuses de la social démocratie autrichienne, qui reste passive devant la répression des manifestations ouvrières à Vienne alors qu'elle est majoritaire, Reich se rapproche des communistes, faibles.  Il est scandalisé par la position des socialistes (qu'ils paieront par leur propre liquidation plus tard) et se radicalise, en vient à lire Marx et Engels plus profondément. De plus, la docilité des masses devant les policiers le persuade du fait que l'idée du sadisme des masses développée par Freud est une ineptie. Une seule journée, celle d'un massacre d'ouvriers en 1927, va compter énormément pour la suite de sa vie.

 

Il s'implique alors dans l'animation exaltée de centres de consultation liés au parti communiste, dont il tirera une matière très importante dans ses recherches. Il s'engage courageusement, et avec les arguments les plus pertinents encore utilisés aujourd'hui, pour l'avortement. Dans ces centres, il remet en cause le conservatisme freudien de manière définitive :

 

" Je paraissais stupide à mes propres yeux lorsque je m'entendais dire à un robuste fraiseur ou à un maçon qu'il devait apprendre à "sublimer sa sexualité" s'il voulait devenir "un être civilisé" "

 

L'activisme de Reich déplait évidemment dans les salons ou se réunissent les disciples de Freud. Mais Reich commence à être connu comme conférencier qui attire le public.

Il s'efforce de consolider sa position en théorisant fermement le lien entre matérialisme dialectique et freudisme, ce qui est une manière à la fois de s'aliéner les freudiens et les communistes stalinisés . Il démontre que la libido, le Moi le Ca et le Surmoi n'ont rien de métaphysiques mais constituent des réalités matérielles compatibles avec le marxisme. Mais en même temps il porte le fer chez les psis en dénonçant la volonté de la psychanalyse d'adapter le patient au principe de réalité. Car c'est bien la réalité sociale qui est pathogène. C'est elle qu'il faut changer. La psychanalyse ne peut pas être neutre socialement. 

La psychanalyse a la même conception de la liberté humaine que celle proposée par Engels quand il dit que "le libre arbitre n'est rien d'autre que l'aptitude de pouvoir décider en connaissance de cause". Ceci par la prise de conscience du refoulé.

Mieux encore, la psychanalyse est profondément dialectique, dans la mesure où elle repose sur cette idée du désir transformé en angoisse. Le refus de la satisfaction de l'instinct engendre un conflit chez l'enfant et conditionne son développement.

Marxisme et psychanalyse surgissent tous deux de l'ère capitaliste comme des prises de conscience menant à la révolution. Car l'oppression économique et la répression sexuelle ont parties liées. Mais Reich subordonne la révolution sexuelle à la grande révolution sociale. Il est clair pour lui que la psychanalyse ne peut atteindre ses buts que sous le socialisme. Les débuts de la révolution russe ont été très audacieux en matière de libération sexuelle, et Reich s'enflamma d'enthousiasme. L'oppression sexuelle a pour but de rendre les gens dociles dès l'enfance, comme on castre les animaux à cet effet. 

A cette époque évidemment, Reich pense que la répression sexuelle est un attribut de la bourgeoisie. Il ne saisit pas que c'est un attribut que tout pouvoir peut utiliser. La dégénérescence rapide de la révolution russe lui apprendra cela avec douleur.

 

Déménageant à Berlin, Reich plonge dans l'activisme politique. Il organise un réseau de dispensaires communistes, publie des brulôts comme "la lutte sexuelle de la jeunesse", où il nie le fait que la sexualité soit au service de la reproduction. L'appareil génital sert au principe de plaisir, dès l'enfance, chez l'homme et la femme. Il sert également à la reproduction. Les jeunes doivent se libérer du devoir de reproduction, qui les enchaîne et considèrent les naissances comme chair à canon. Il assure les jeunes de l'inocuité de la masturbation et des fantasmes. Cependant, comme Freud, il reste encore dans l'idée que l'homosexualité est une déviance due à la répression et qu'elle peut se "guérir". Même s'il proteste avec virulence contre toute discrimination. En tous les cas, l'épanouissement sexuel est un bienfait social, car celui qui est "rassasié ne vole pas". La répression sexuelle crée des bêtes féroces et c'est une tartufferie de prétendre que le sport suffit à la compenser.

 

Reich essaie de convaincre, avec d'autres, les communistes de la nécessité de poser ces questions crûment auprès de la jeunesse car c'est comme cela qu'elle quittera les salles de bal pour entrer en politique auprès du Parti (en lisant cela, que je trouve très intelligent, je constate qu'aujourd'hui on assiste presque à une inversion de la situation. Les partis progressistes ne parlent plus que de question dites sociétales, et le progrès que l'on retient du gouvernement Hollande au bout d'un an est le mariage pour tous, qui a occupé tout l'espace politique pendant des mois. C'est aujourd'hui la question sociale qui est refoulée... Ceci étant dit, le prurit puritain resurgit fréquemment, comme pendant la campagne de Ségolène Royal).

 

Au cours de cette période politique intense, Reich tombera dans certaines impasses naïves, cédant à cette idée selon laquelle en gros sous le socialisme les problèmes sexuels disparaîront d'eux mêmes.... 

 

En 1934 Reich est exclu du mouvement freudien, après moult péripéties. Il se défend jusqu'au bout (il essaie même de monter une "opposition marxiste" au sein du mouvement) et il est victime des éternelles intrigues de congrès. Freud dans cette affaire aura un comportement assez minable. Les motifs de l'exclusion-rupture sont complexes et scolastiques, mais au fond ce qui compte c'est d'assurer la respectabilité de la psychanalyse, de lui enlever son halo de souffre.  Certains psis espèrent même cohabiter avec les régimes autoritaires qui gagnent l'Europe. On voit apparaître des théories ultra conservatrices dans le mouvement, avec l'idée d'un "masochisme primaire" chez l'humain par exemple, et donc la légitimation de la répression. Dans ce contexte le radicalisme politique et sexuel de Reich n'est pas admissible. Le fait que Reich ait fait évoluer sa pratique, en intégrant des techniques de relaxation pour débloquer la capacité orgastique a servi de catalyseur. Reich a en effet identifié un système de résistance à la thérapie, qu'il dénomme "cuirasse" et qui s'inscrit dans le corps  (un ado dirait plus  simplement : "mec, t'es Kéblo). Les blocages émotionnels sont aussi musculaires en somme. Devant la crise de la psychanalyse, qui parfois aboutit à des séances nombreuses de pur silence, il prend l'initiative, allant jusqu'à déclencher des crises de pleurs, de furie, d'angoisse

 

Ce qui est particulièrement amer, c'est qu'au moment où les psis le rejettent en le taxant d'"homme de moscou", il est en proie aux premières vexations dans l'appareil communiste qui l'excluera un peu plus tard. L'errance le conduira au Danemark, en Suède, Norvège, puis aux Etats Unis. Le prétexte de l'exclusion par les staliniens sera le contenu d'un de ses livres les plus porteurs : "Psychologie de masse du fascisme".

 

Dans ce livre, il essaie de comprendre pourquoi la crise mondiale ne profite pas à la gauche (question d'une acuité contemporaine absolue !), ce que les staliniens ne reconnaissent pas, s'enferrant jusqu'au bout dans l'idée qu'Hitler est la dernière étape avant le grand soir, pour masquer les fautes de Moscou.

 

L'analyse de Reich me parait personnellement très utile pour comprendre notre époque même. S'écartant d'un économisme vulgaire, il demande que l'on considère l'idéologie comme une force réelle. Si l'idéologie a ses racines dans la vie matérielle, elle a un effet retour sur la réalité. On doit ainsi cesser de considérer qu'il suffit de subir les effets de la crise du capitalisme pour devenir anticapitaliste.

L'idéologie ancre le fonctionnement social dans les esprits. Aussi il se produit de fortes contradictions entre la situation idéologique et l'évolution économique. Les structures caractérielles se fixent dans les masses dès l'enfance et évoluent lentement.

On retrouve chez Marx une intuition géniale :

" Tout ordre social crée dans les masses cette structure caractérielle qui lui sert pour ses objectifs les plus importants".

La répression sexuelle joue un rôle majeur dans ce processus. Elle inhibe la pensée. Elle l'adapte à l'ordre autoritaire, via la famille. Elle paralyse la rébellion. Elle crée une peur de la liberté. Elle crée du sadisme aussi. Il n'y a qu'à examiner deux minutes le comportement militariste pour comprendre ce qui se joue dans la répression sexuelle : l'exhibitionnisme militariste a une fonction libidinale "perceptible par une bonniche" mais manifestement pas par les antifascistes.

 

Le problème du fascisme (et on le voit encore avec le FN aujourd'hui) c'est qu'il est élémentaire. On ne peut pas le combattre avec des arguments. Il manipule des émotions, et on le combat sans impact avec des arguments. Plus l'individu a été rendu impuissant par son éducation, plus il s'identifie au chef. Plus il vivre à l'idée de la supériorité raciale et à la personnalité du chef. Il essaie d'oublier sa position de "partisan passif"..... On retrouve là la fameuse majorité siencieuse, ou ceux qui pensent tous bas... Ces frustrés et "sans grades" que le candidat FN a salués explicitement après sa qualification au deuxième tour en 2002.

 

Reich explique aussi la passivité des socialistes face à la montée du fascisme par le décalage entre la situation psychologique et l'évolution politico économique. L'obéissance était trop enracinée. 

 

Dans le racisme, le malaise sexuel a un rôle déterminant. Ainsi la lecture de Mein Kampf montre qu'Hitler a une obsession pour la siphylis.... Et le thème de la pureté de la race est essentiellement puritain justement. 

"Hitler a eu l'intuition de la façon dont on pouvait utiliser le sentiment d'impuissance et de désespoir qui découle de la souffrance sexuelle'.

 

Ordre moral et écrasement économique sont toujours associés. En effet, la répression morale empêche la rébellion en accentuant la culpabilité à l'égard de l'ordre établi, et en relégitimant le pouvoir. C'est ce qui personnellement, me rend méfiant à l'égard de certains projets trop brutaux contre la prostitution ou la pornographie, menés au nom de bons sentiments, mais dont la fonction idéologique est suspecte.

 

L'exclusion du PC ouvrira les yeux de Reich sur les analogies entre le stalinisme et le fascisme, leur porosité en Allemagne (où certaines unité paramiitaires communistes sont passées armes et bagages chez les nazis). Le même type de personnalité autoritaire et grégaire pouvait s'exprimer pleinement dans les deux organisations.

 

Mais il reste à Reich à justifier son idée selon laquelle tout passe par la nécessité d'une vie sexuelle épanouie. Là est pour lui la guérison individuelle et sociale. L'orgasme a ainsi une fonction primordiale. Et Reich va partir à la recherche d'une energie qui doit s'exprimer dans la sexualité, sans quoi les névroses et les maladies apparaissent. Ce qui empêche la décharge de cette énergie c'est la répression qui constitue une cuirasse à déverouiller.

 

C'est ici que Reich pense débusquer une énergie vitale, qu'il baptisera Orgone (le biographe y croit dur comme fer). Ce qui ne sera jamais reconnu par quelque Académie de science et finira par coûter d'immenses souffrances à Reich et peut être la mort. Il procède à des mesures de production d'électricité pendant l'acte sexuel, fabrique des boîtes à Orgone.

 

Reich, d'abord en Europe, qu'il quitte suite à des déboires en Norvège, puis s'installant aux Etats Unis, va se lancer dans d'immenses recherches complexes autour de cette bio énergie qu'il verra comme la source même de la vie, rien de moins. Il essaiera ensuite de l'identifier par de multiples procédés, de la visualiser, de l'utiliser contre le cancer... De la confronter à l'énergie atomique (avec des dégâts).

 

Reich engloutit ses ressources personnelles, tirées de ses thérapies, dans ses recherches frénétiques, parvenant toujours à agréger des disciples et à enseigner. Il ne parvient pas à attirer l'intérêt des autorités scientifiques. Il y a cet épisode étonnant de rencontre avec Einstein, qui au début le reçoit et s'intéresse à sa recherche puis prend vite ses distances. Mais Reich est sûr de lui, il se permet d'intervenir dans tous les domaines (la métérorologie, ou il essaie de créer et d'éliminer des nuages). Il est de plus en plus convaincu d'être un génie incompris et finit par se comparer explicitement à Jesus.... Il pense avoir trouvé le principe de la vie dans son énergie. Tout devient confirmation de cette hypothèse.

 

La Food and Drug Administration finit par lui tomber dessus et se défendant de la pire manière possible, sans avocat, il est lourdement condamné à deux ans de prison, manifestement injustement. On l'accuse à la base de charlatanerie médicale mais c'est son entêtement qui fait dégénérer la situation. Il ne prend pas d'avocat, il ignore la réalité de la machine judiciaire.

 

Ces moments tristes sont fascinants, car on voit qu'il conserve une grande puissance intellectuelle à tous moments, écrivant très bien, gardant une grande maîtrise de ses connaissances. Mais même sans comprendre grand chose, on voit que sa frénésie de découverte est surpuissante,  qu'il devient graphomane, qu'il a trop envie de tout relier, de tout résoudre, de s'enthousiasmer pour le moindre indice de confirmation. C'est nécessairement suspect.

 

Le biographe lui conserve son plein soutien jusqu'au moment de relater le procès, et considère l'orgone comme une grande découverte encore injustement enfouie en 1973. Il devient ensuite difficile de prétendre que Reich soit lucide, quand il crie au complot communiste en pleine amérique de la guerre froide.... 

 

On est en présence avec Reich, me semble t-il, de quelqu'un de très brillant, mais qui a des tendances mégalomanes. Il veut être Léonard de Vinci ou plutôt Giordano Bruno, il veut laisser sa marque dans l'Histoire. Et les oppositions, au lieu de le conduire à plus de prudence ou à du scepticisme, sont toujours analysées comme des "résistances", des réactions d'individus névrosés, agents de la répression sexuelle. D'ailleurs le biographe sombre aussi parfois dans ce défaut du psychologue a voir dans l'adversaire idéologique ou dans le contradicteur un névrosé ou un psychopathe. 

 

La souffrance due aux brimades incessantes que ce militant progressiste a subies explique sans doute une certaine fuite en avant dans la recherche de l'énergie vitale à tout prix.

 

La fin de la vie de Reich fut dramatique. Emprisonné, il accepta manifestement de participer à des tests médicamenteux pour abréger sa peine de deux ans. Il mourut officiellement d'un arrêt cardiaque, mais des témoins prétendent que c'est le traitement qui l'a tué. Une autre hypothèse est une maladie contractée durant une expérience utilisant l'énergie atomique. 

 

Une fin triste pour cet homme qui ne méritait ni l'oppobre ni la souffrance. Malgré ses outrances, malgré son désir peut-être contestable de généralisation, il a défendu avec ténacité et pertinence des objectifs de libération qui triompheront, fort heureusement, même si ce combat est loin d'être terminé et que l'adversaire est multiforme et s'est réorganisé depuis lors. Reich est l'exemple même de la nécessité de la radicalité pour secouer le joug conservateur et obtenir des avancées. Il était d'une génération hyper optimiste, très hegelienne dans sa conception de l'Histoire, et qui déchantera. Ses conceptions politiques à la fin de sa vie friseront la dérive réactionnaire, certainement par dépit. Il se mettra, on le comprend, à haïr la politique classique, les partis, les institutions. Il souhaitera une démocratie du travail, fondée sur les compétences et l'engagement concret, dont on a du mal à entrevoir les contours. Ce qui en fait une figure adorée des libertaires, dont l'auteur de la biographie.

 

La personnalité autoritaire grégaire, perverse qu'il décrit et qu'il a du affronter un peu partout (même si je me garderai bien d'en valider la source dans la seule sexualité) est toujours active. Elle est douée pour se hisser à de hautes responsabilités dans des organisations ou ses caractéristiques (la docilité, le manque de scrupules, l'hypocrisie) la favorisent. Je suis bien d'accord avec le biographe pour dire que les traquer, empêcher leur sélection, est une mesure de salut public pour la survie de la civilisation.

 

Quant aux trouvailles les plus stupéfiantes de Reich, elles n'ont pas eu d'avenir. Mais qui sait ? Ce ne serait pas le premier à être reconnu avec du retard. Il est difficile de distinguer le fou du génie et les deux peuvent se confondre. Et le génie se trompe aussi.

 

Après tout, on parle bien de matière noire de l'univers, majoritaire, et non identifiée. Peut-être le nom de Reich resurgira t-il du néant comme celui d'un précurseur ? 

 

Il serait intéressant de voir si un travail aussi complet de bilan de l'oeuvre de Reich a été réalisé plus récemment, prenant en compte les avancées scientifiques. Je vais chercher ça....

 

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8 juin 2012 5 08 /06 /juin /2012 08:05

adjustment-bureau-poster-1__span.jpg Emmanuel Carrère aime, pour paraphraser un de ses titres, "les autres vies que la sienne". Nous l'avons vu dans ce blog avec Limonov Ed. Limonov, balise argos jetée dans le chaos russe (Emmanuel Carrère) . Il aime ces personnages improbables, qui recèlent une part d'incompréhensible. A vrai dire il aime bien les détraqués, en particulier les border line, et surtout ceux qui se servent de leur dinguerie et la subliment. Ceux qui parmi les enfants perdus de notre espèce s'avèrent aussi capables d'entraîner les autres,  réaliser des oeuvres, construire, bâtir des projets, monter des échafaudages complexes.

 

Que recherche t-il à travers ces biographies ? Peut-être à circonscrire cette chose, là, qui expliquerait qu'on est à nul autre pareil. Ce que le chrétien Emmanuel Carrère doit considérer être l'"âme". L'irréductible.

 

C'est ainsi que notre auteur a réalisé au début des 90's une succulente biographie de l'auteur foutraque et génial de science fiction Philip K Dick, connu de tous à travers ses adaptations au cinéma (Blade Runner, Minority Report, Total Recall...). L'écrivain d'"UBIK", un des ouvrages qui comptent parmi l'arbitraire et ludique TOP 20 inaugurant ce Blog. Carrère a été, au temps où selon son expression il portait "des clarks pourries", un des fans de la première vague.

 

"Philippe K Dick, "je suis vivant et vous êtes morts" est une biographie pleine d'humour légèrement sarcastique, distanciée, mais aussi débordante d'empathie pour un gros barbu doué. Pas la peine d'absoudre un personnage autocentré et indéniablement déglingué. Tout sauf une hagiographie donc, et c'est parfaitement réussi. Emmanuel Carrère ne joue pas le biographe neutre et omniscient. Il est conscient de sa place et même capable d'auto dérision à ce sujet. Il en vient même à se demander quel sens peut avoir de raconter une telle vie.

 

Le style et la construction rendent très bien compte de la nature de l'oeuvre de Phil K Dick, chaque livre donnant forme à des débordements plus ou moins délirants et baroques vécus par l'intéréssé. Une efflorescence créative chez un angoissé +++ condamné à la monogamie mais conduisant inéluctablement chaque compagne à s'enfuir avec le dernier rejeton en date. Chaque production de fiction correspondait à une expression particulière de sa souffrance psychique.

 

K Dick a développé cette idée, toute contenue dans le mythe de la caverne de Platon, selon laquelle notre monde est faux. Des charlatans ont conçu un simulacre et nous y font vivre pour des raisons qui restent à éclaircir. La vraie vie est ailleurs. Mais rien ne dit qu'elle y est meilleure.   Dick n'en démordra pas. Jusqu'à la paranoïa au sommet de l'angoisse. Incapable de vivre l'instant présent un tant soit peu, il fut dévoré par son appétit de sens. Il faudrait pouvoir déboulonner son cerveau pour le laisser un peu reposer au frigo, mais voila on peut pas...

 

Un des écueils sur lesquels se fracassent les paranos, c'est que parfois ils finissent par avoir raison et ça n'arrange rien à leurs tourments. Ainsi l'affaire du watergate valida la vision du monde complotiste de Philip. Surtout, trente ans après sa mort on peut être subjugué par la proximité de ses théories avec les hypothèses les plus récentes de la cosmologie : des astrophysiciens on ne peut plus sérieux défendent l'idée d'un univers aux formes multiples ("multivers"), et d'autres parlent d'une myriade de dimensions, au delà même de la quatrième qui fit les délices de la science fiction. Les mondes parallèles sont un objet d'étude tout à fait sérieux, comme nous l'avons vu avec Hawking (A la fin du livre, vous saurez pourquoi et comment l'Univers est apparu (sans blague...)) .

 

Véritable pharmacie sur pattes, Dick est mort en 1982 à 54 ans à peine. Laissant une oeuvre ébouriffante, unique en son genre, conduisant la science fiction à travers les sentiers vertigineux de la métaphysique, de la théologie et de la mystique. Il consacra ses dernières années à gratter des milliers de pages pour trouver le chemin de la vérité ultime, développant une sorte de catholicisme purement personnel. Il en était venu à penser qu'il était une sorte de St Jean Baptiste préparant la venue du messie. Le milieu alternatif, gauchiste, le prenait, à tort, pour un nouveau Georges Orwell (qu'il avait lu de près), mais pour lui Big Brother n'avait rien d'un dirigeant séculaire, plutôt la tronche de l'univers tout entier... Ce malentendu entre l'auteur et sa réception est franchement comique dans le livre.

 

Dick était aussi un personnage très haut en couleurs, inapte à la vie quotidienne, baignant dans le milieu contre culturel californien, évoluant au milieu de junkies sans gloire et de semi beatniks en recherche d'une Voie, lisant Jung comme les Actes des apôtres et fréquentant des psychiatres suspects. Il était à son aise dans cette amérique zonarde et populeuse qui lui portait de l'affection, mais avec circonspection...

 

Ce qui est poignant dans cette vie jalonnée de déchirures affectives, de quelques internements et tentatives de suicide, d'illuminations et de dépressions profondes, c'est la source assez évidente de cette vision clivée du monde. K Dick est né avec une soeur jumelle. La mère, isolée et pas débrouillarde, ne savait pas les nourrir correctement. La soeur n'a pas survécu. Toute la vie de Philip en sera affectée, avec ce sentiment qu'une autre vie parallèle se déroule, cachée. Que la mort et la vie sont comme les deux côtés d' une chaussette retournée dans le mauvais sens.

 

Toute son oeuvre, comme "Le Maître du haut château", le livre qui le fit connaître, est obsédée par ce dualisme. Et par un sentiment de culpabilité qui assimile la vie, la sienne, au Mal. Toute son existence, Phil a essayé de se débrouiller avec ce drame inaugural de la séparation, ce sentiment de la perte qui est devenu conviction de la chute depuis l'au-delà. Il essaya de s'y frayer un passage à travers la pensée, le LSD ou une myriade de médicaments, et ne cessa de dire à ses lecteurs que la réalité n'était qu'un mur à ombres chinoises.

 

A cette lecture, on sourit, on s'émerveille de l'imagination humaine, on s'attache à ce nounours agoraphobe et hypocondriaque. Qui ressemble de manère frappante au héros loufoque du roman "La conjuration des imbéciles" de Toole que je ne cesse de citer, parce que c'est un livre de pur bonheur.

 

Et on a envie de replonger dans ses livres. Si vous ne connaissez pas, essayez le formidable "Ubik", dont il me tarde de voir l'adaptation cinématographique par Michel Gondry, qui semble être né pour la réaliser. Ou bien découvrez le terrible "Le Dieu venu du centaure" fruit de sa rencontre unique mais marquante avec le LSD des laboratoires Sandoz, partenaire privilégié de notre sécurité sociale.

 

 

 

 

 

 

 

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28 mars 2012 3 28 /03 /mars /2012 08:00

 

"Our day will come"

 

Rosa Parks

 

ROSAPARKS.jpg Il s'agit ici d'un livre qui n'a jamais écrit. Je viens d'en lire le prémisse en 200 pages : "Rosa Parks, la femme qui a changé l'Amérique" d'Eric Simard (dans une maison d'édition pour l'enfance, étrangement). La seule biographie en langue française que j'ai trouvé au sujet de cette figure immense du vingtième siècle, méconnue dans notre pays. Une petit livre succint et limpide, admiratif et sans prétention, efficace et écrit pour être très abordable, qui à travers la vie de cette femme se présente comme une initiation au combat pour la liberté.

 

Alors que le must est d'écrire sur des starlettes comme Jane Mansfield ou sur cloclo, les grands romans et Essais inspirés que mériterait la vie de Rosa Parks n'ont pas encore été écrits, ni en France ni aux Etats-Unis. Pas assez Glamour... cette couturière discrète mais tenace qui risqua sa vie pour déclencher la grande vague d'émancipation des noirs américains dans l'après-guerre... Pour ensuite s'en retourner sans demander son reste à son destin d'ouvrière et de militante. D'où le mérite d'Eric Simard d'avoir pris sa plume. On suggérerait bien à un Philip Roth d'oublier un moment ses tourments quant à sa vigueur sexuelle pour s'emparer du sujet; et on imagine bien une Zadie Smith s'y plonger.

 

Les hommes font l'Histoire mais il faut bien reconnaître que l'Histoire les modèle. Rares sont les configurations où un individu, par sa témérité ethique, par son simple courage, se trouve à un carrefour où il peut renverser la table de jeu sociale. Encore plus rare est ce moment lorsque l'individu en question ne possède rien : ni pouvoir politique, ni force économique, ni influence quelconque sur la communauté, mais qu'au contraire on lui dénie ses droits et on le considère (doublement pour Rosa Parks, femme noire) comme un être inférieur, né pour servir. Je pense à Jeanne d'Arc, à Spartacus, à Nelson Mandela, à quelques uns des membres du Tiers Etat en 1789, aux gens parfois un peu marginaux qui créèrent les grands réseaux de Résistance dans la France occupée... Rosa Parks entre dans cette catégorie, et si elle n'eut pas le génie de nombre de ces géants, elle en posséda indiscutablement la trempe d'acier. Forgée dans un sens indestructible de la justice.

 

Elle est de ces personnalités exceptionnelles, pour qui il n'existe pas de contradiction à trancher entre leurs intérêts individuels et leurs principes, puisque toute leur personnalité est annoblie par une grande conception de l'existence. Ces individus se confondent avec leurs principes. En cela ils nous consolent, car ils démontrent ce que les humains ont de meilleur.

 

En 1955, Rosa Parks, ouvrière, qui milite à la NAACP (association nationale pour la promotion des gens de couleur) mais n'en est pas une organisatrice, est une quadragénaire mariée, discrète et réservée, très chrétienne. Elle admire et écoute les leaders d'une communauté noire dont l'ébullition frémit. A Montgoméry, ville de l'Etat d'Alabama dans le Sud, où le KKK est puissant et recourt à la terreur, vit depuis peu un jeune Pasteur noir du nom de Martin Luther King, que Rosa a rencontré et remarqué. Sans Rosa Parks serait-il devenu ce MLK dont nous connaissons par millions le discours de Washington ?

 

Rosa Parks est effacée. Elle n'a pas de charisme particulier. Mais elle est parvenue à un bon niveau d'éducation malgré tous les obstacles sur sa route (elle a pu terminer ses études secondaires) et elle a en elle une certitude : tous les êtres humains sont égaux et l'oppression de sa communauté est insupportable. Si elle n'envisage pas la violence car elle croît au message chrétien, elle est déterminée à résister et à ne jamais baisser les yeux devant le pouvoir blanc.

 

A Montgomery, une des situations les plus révoltantes est le traitement réservé aux noirs dans le service public, notamment dans les transports. Les Villes du Sud rivalisent d'inventivité pour maintenir la ségrégation et rendre inopérants les amendements constitutionnels élargissant l'égalité à la communauté noire.

 

Dans les transports urbains, noirs et blancs ne montent pas par la même porte. Les noirs ne peuvent pas s'asseoir partout et doivent céder leur place à un blanc. Les incidents se multiplient à ce sujet, mais à chaque fois la Mairie l'emporte : par l'intimidation, la menace, en salissant la victime qui se plaint.

 

Mais un jour de 1955, Rosa Parks est exténuée. Elle monte dans le bus, s'asseoit, et cette fois-ci elle ne se relève pas pour laisser sa place et aller au fond du bus, contrairement aux autres noirs présents. La Police arrive et l'embarque au commissariat. Elle est condamnée à une lourde amende.

 

Ce geste déclenche une vague d'évènements considérables. Il convient d'en mesurer l'immense courage, car Rosa Parks aurait pu être lynchée sur place ou au poste de Police, et ne cesse d'être menacée pendant les évènements qui s'ensuivent et longtemps après, avec des répercussions sur sa vie personnelle, ses revenus, sa santé et celle de sa famille,

 

En solidarité avec Rosa Parks, et sous la houlette du Pasteur King s'organise un boycott durable des transports locaux par la communauté noire, mouvement qui essaimera. Le livre d'Eric Simard montre la dynamique du mouvement et le sens merveilleux de la discipline et de l'organisation qui fut nécessaire pour finalement l'emporter malgré une résistance acharnée des racistes. On dut mettre en place, et Rosa Parks y participa, un système alternatif de déplacement, pour que les noirs puissent aller travailler. A chaque fois que la Mairie et la Police le détruisait on parvenait à trouver une autre issue. La communauté alla jusqu'à créer son propre réseau de transports, allant s'assurer à Londres... Ce mouvement mérite d'être étudié et se révèle fort instructif, car il montre comment une population totalement démunie, et sous une énorme pression (la répression fut multiforme) parvient à renverser le rapport des forces par son intrépédité, son inventivité, et aussi par l'intelligence accumulée dans la communauté, désormais forte de ses diplômés, de ses avocats, de ses professeurs... La communauté noire manifeste alors un sens stratégique impressionnant, utilisant la stupidité brutale de l'adversaire, s'appuyant sur les contradictions de la loi, ne tombant jamais dans les pièges, sachant s'attirer la sympathie internationale, et usant de toutes ses ressources : du talent de ses orateurs et de ses juristes à son pouvoir de consommation.

 

Car le mouvement de boycott fut la source d'énergie qui propulsa la lutte sur le terrain juridique, jusqu'à la Cour Suprême qui cassa les règlements racistes. La mobilisation dut continuer pour que le droit s'applique.

 

Les évènements de Montgoméry déclenchèrent une suite de luttes dans tout le Sud, dont Martin Luther King devint le fer de lance. La méthode de la désobéissance et le recours aux possibilités qu'offraient le droit américain avaient été éprouvées et on l'appliqua partout, en se heurtant toujours à des résistances violentes voire barbares. Particulièrement dans l'Education où de jeunes noirs courageux se présentèrent pour intégrer des institutions blanches, sous les huées des manifestants. Rosa Parks fut de tous ces moments, mais ayant profondément souffert du harcèlement incessant des racistes, de la violence morale et de l'immense exposition de sa personne, elle dut déménager à Détroit. Elle ne tenta jamais de profiter un tant soit peu de sa gloire et fut même oubliée par une partie des siens. Elle redevint couturière et sur la fin de sa vie parvint à agir pour l'éducation en fondant un Institut. Elle fut mortifiée par la vague d'assassinats déclenchés contre la plupart des personnalités et forces progressistes américaines à la fin des années 60, dont son ami Luther King. Mais ce qui était acquis le resta. Et aujourd'hui la prophétie d'un Président noir est réalisée.

 

Dans les années 90 et 2000, elle fut célébrée par son pays. Elle rencontra Nelson Mandela. Elle resta fidèle à la ligne de Martin Luther King, celle de la lutte pacifique, mais elle intervint souvent dans ses conférences pour empêcher la banalisation de son message : le mouvement pour les droits civiques n'était pas une proclamation passive d'amour et de paix, mais un activisme déterminé mené par des citoyens qui ne reculaient pas.

 

Pour imiter une phrase célèbre de Guevara sur le Vietnam, je dirais que nous aurions besoin d'une, de cent, de milliers de Rosa Parks partout. Dans les entreprises, dans les institutions bureaucratiques. Partout. Y compris pour continuer la lutte aux Etats-Unis, l'inégalité sociale entre blancs et noirs restant puissante, et l'élection d'Obama n'étant qu'un point d'appui parmi tant d'autres. Il nous faut des Rosa Parks, avec le même regard puissant que le sien sur sa photo au poste de Police, reflétant un esprit sûr de son droit, et donc certain de sa réussite. Aujourd'hui ou demain.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 février 2012 3 01 /02 /février /2012 08:47

jlm.jpg J'ai lu d'une seule traite la biographie (la première à ma connaissance) de Jean-Luc Mélenchon écrite par deux journalistes : Lilian Alemagna, Stéphane Alliès. Elle est intitulée "Mélenchon le plébéïen".

 

C'est ici un blog de lectures et non un blog politique. Je jouerai donc mon propre jeu et ne me lancerai pas ici dans des analyses du projet ou de la stratégie de JL Mélenchon, mais je parlerai du Livre, de la biographie, de ce qu'elle apporte, et de ses limites à mon goût

 

(A mon sens (je sais que ce n'est pas très à la mode de dire cela), il y a trop de blogs politiques et c'est le symptôme d'une époque où la politique est rabaissée dans un registre comparable à la thalassothérapie (pour ego). A maints égards, faire de la politique est de plus en plus un acte de consommation narcissique, et je m'en désole. On me rétorquera : "mais ducon, tu tiens un blog, n'est-ce pas un délit flagrant de nombrilisme ?". Je répondrai alors que la critique est sans doute un peu fondée, mais qu'il s'agit ici d'un blog de lectures, c'est à dire d'exposition des oeuvres d'autrui. Une proclamation d'admiration pour le patient travail des autres et pour des talents admirés ou du moins pris au sérieux. Avant de parler trop fort et de monter à la tribune, il convient d'écouter, d'apprendre, de se pencher longuement vers l'immmensité des réalisations humaines. C'est le conseil qu'on aurait du donner au jeune Nicolas Sarkozy, ça nous aurait épargné bien des avanies... Dans beaucoup de blogs politiques, on se lance à l'assaut du monde sans avoir rien à apporter, sinon une police d'écriture différente, et on reproduit de l'intertextualité dégradée. Bref on ajoute son bruit personnel au "café du commerce" participatif censé tenir lieu de pensée  : ce dévoiement que Monsieur Mélenchon éreinte , me semble t-il avec force raison.)

 

C'est avec émotion (et parfois un sourire sardonique aussi devant certains témoignages) que j'ai parcouru cette biographie, car pour des raisons personnelles que je ne développerai pas ici car elles n'ont aucun intérêt, j'y ai retrouvé une histoire intime, des gens que j'ai croisés et parfois connus, de nombreux moments auxquels j'ai assisté. Et qui ont énormément compté dans la "construction de mon moi" pour reprendre une expression souvent utilisée par JL Mélenchon, d'ailleurs citée dans le livre : "le militantisme est aussi un acte de construction de soi". De démolition devrait-on ajouter, parfois, trop souvent.

 

De ce que je connais du parcours du "plébéïen" Mélenchon (ce n'est pas fortuit si on ne lui accole jamais cet adjectif fort approprié, mais celui méprisant de "populiste"), pour avoir été attentif à cette trajectoire et assez directement informé, disons entre 1993 et 2008, c'est qu'il s'agit d'une biographie sérieuse, bien documentée, pertinente. Au delà de l'individu, le livre restitue aussi, pour la première fois, l'histoire d'une tentative collective, celle de réorientier le Parti Socialiste vers la gauche, démarrée au moment où l'on comprend que la parenthèse de 1983 n'en est pas une. Une tentative ratée sans aucun doute, bien que ponctuellement fructueuse (en 1997 plus précisément), mais que je considère honorable pour celles et ceux qui s'y sont voués.

 

La biographie politique, bien que défaillante par son prisme individuel et psychologisant, est encore un des rares lieux où l'on parle profondément de politique. Où l'on peut essayer de comprendre une cohérence, car on se penche sur le long terme. L'Essai, et même la philosophie politique, sont aujourd'hui contaminés par le marketing. Dans la biographie, l'acteur politique a une chance d'échapper à la moissonneuse médiatique, à l'enfermement dans les anecdotes et les petites phrases. Sa vie parle.

 

Et je prends un risque, car on le sait tête dure et critique impitoyable des écrits journalistiques, mais je pense que - même si certains éléments précis ont du l'énerver- JL Mélenchon a du se réjouir un tant soit peu de la lecture de ce livre. Une biographie équilibrée, honnête, qui n'a rien d'hagiographique, mais d'où ressort une certaine empathie pour le personnage, ou du moins un réel respect pour sa démarche. Sans masquer les défauts du sieur en question, et en donnant la parole à certains critiques acerbes.

 

Contre JL Mélenchon, on utilise souvent l'argument fielleux selon lequel il serait versatile, inconstant, prompt à changer de cap. La lecture de ce livre fracasse cet argument malveillant. Et quoi qu'on pense du personnage, ou de sa ligne politique, ou devra reconnaître sa constance, son acharnement, sa recherche des moyens pour arriver à un même but : défendre la position d'un socialisme républicain transformateur de la société. Le livre réhabilite, s'il y en avait besoin, le candidat à la présidentielle comme un lutteur qui sait exactement où il va, porte un projet politique profond et venant de loin. JL Mélenchon n'a rien d'une luciole saisie fugacement par les caméras. Ni d'un démagogue de circonstance.

 

Les auteurs assument d'ailleurs cette volonté de rendre justice à la logique implacable de l'individu, en citant un beau passage de Jaurès, en ouverture du livre :

 

" ce n'est ni ma doctrine, ni mon inspiration générale qui ont varié. De très bonne heure, dès mon entrée au Palais Bourbon en 1885, l'étude des philosophes et des systèmes socialistes, le sentiment presque immédiat de la vanité et de la médiocrité de la besogne parlementaire si elle n'a pas pour objet l'entière refonte sociale, et aussi le dégoût de l'ignoble vie humaine d'aujourd'hui, le besoin de la perfection humaine et sociale pour consoler l'humanité des grands rêves disparus et lui en ouvrir des plus beaux, tout m'avait d'emblée élevé au socialisme".

 

Mais il s'agit d'une biographie journalistique. Il y manque une profondeur de champ politique.  Il y manque un supplément d'analyse.

 

Ainsi l'originalité de la période "Gauche Socialiste" est à peine effleurée, et travailler un peu plus les textes de l'époque aurait été utile aux auteurs pour comprendre ce qui se jouait là, la tentative qui s'opérait et sa signification, ainsi que le sens de cet échec.

 

Les raisons de fond qui conduisent JL Mélenchon à la rupture avec le PS sont aussi à peine survolées, très superficiellement. Elles sont pourtant très longuement développées dans un livre comme "En quête de gauche" qui méritait une place plus ample. 

 

Bref, les enjeux idéologiques immenses qui agitent les protagonistes de cette histoire sont un peu-beaucoup évacués : l'analyse des échecs de la gauche, la mutation du capitalisme moderne, le débat sur le rôle de la gauche à l'ère de la mondialisation libérale, le bilan de la social-démocratie.

 

La chute du Mur de Berlin, évènement d'une portée incommensurable pour la gauche, n'est même pas citée dans le livre. Pourtant il me semble qu'on ne comprend rien à ce qu'essaie de bâtir JL Mélenchon si on ne part pas de là.

 

Le prisme biographique insiste, par nature (voir les biographies écrites par Zweig), mais aussi par flatterie du lecteur-voyeur, sur la dimension psychologique, intime, des évènements, et souligne cette ordre de causalité. La biographie observe l'homme dans sa réaction active face aux évènements, sans en explorer suffisamment les enjeux pour une pensée qui se forge. Ainsi les dates du 21 avril 2002 et du référendum de 2005 auraient pu donner cours à de plus amples développements, car ils ont été surdéterminants.

 

Autre insuffisance, cette fois-ci plus relative à la personne : il ne rend pas suffisamment justice, me semble t-il, à la capacité électrisante de l'orateur, à sa puissance philosophique et à son appétit vorace de connaissance.

 

Ce n'est donc pas un grand livre, c'est une rédaction de circonstance, qui marque un effort louable pour livrer une histoire importante, trop peu connue.

 

Ce livre est le signe, cependant, de l'impact de cette candidature dans cette campagne et notre temps politique. Elle tombe au moment où justement, celui qui fut voué à de lourdes critiques de la part des journalistes et éditorialistes, semble imposer le respect, susciter une écoute particulière, et être approché par les mêmes avec une gravité inédite. Il tombe donc à point, et c'est pour cela qu'il doit conduire les militants du Parti de Gauche et  - qui sait - le candidat lui-même, à esquisser certains sourires...

 

Après, que chacun lise, réfléchisse, et en tire ses conclusions. Il n'est pas aisé d'être citoyen en notre époque de confusion et de tension. Moi je parle ici de livres. Rien de plus.

 

 

 

 

 

 

 

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28 août 2011 7 28 /08 /août /2011 08:36

destael Qui était donc Germaine de Staël, cette figure qui apparaît dans tous les textes écrits au dix neuvième siècle, ce passage obligé des crises de paranoïa de Napoléon, ce nom aperçu ici ou là sur des couvertures de livres jamais lus ?

 

A force de croiser ce fantôme dans tel ou tel chapitre, j'ai voulu savoir. En lisant la monumentale biographie que lui a consacré Michel Winock, parue cette année, sobrement intitulée "Madame de Staël" (fayard).

 

Réglons cela d'emblée : je ne partage pas l'empathie de l'auteur pour son objet d'étude. Mme de Staël ne me fascine pas et je n'y pense pas avec émotion. A dire vrai, je ressens plutôt de l'irritation et des envies de sarcasme à l'égard de cette grande bourgeoise mélancolique et grandiloquente, dont la principale occupation fut tout de même le marivaudage (et la biographie y est longuement consacrée, ce qui crée des longueurs un peu rebutantes).

 

Les états d'âme de cette guirlande de rentiers asthéniques qui dansent autour d'elle ne me séduisent point. Surtout quand on pense qu'à la même époque l'Europe est secouée par les spasmes politiques les plus violents puis par une guerre meurtière à l'échelon continental. Je reste cependant admiratif devant l'attitude courageuse, intraitable, de cette rebelle inflexible à l'autoritarisme de Napoléon et à sa folie de conquêtes : refus de soumission qu'elle paya cher, car l'autocrate frappera "où ça fait mal".

 

Les idées libérales françaises dont elle fut la pionnière me semblent hypocrites. Je sais qu'à l'époque, elles pouvaient revêtir un intérêt et un rôle temporaires (et ce n'est pas un hasard si les ultras, les nostalgiques de l'Ancien Régime, vomissaient Mme de Staël, et ces libéraux qui leur avaient planté un couteau dans le dos, tel Lafayette). Mais ce n'est pas aux élites éclairées magnétisées par la "trop célèbre" Dame (surnom qu'on lui donna), et qui naviguèrent entre monarchisme constitutionnel, orléanisme, soutiens critiques au Directoire comme en partie à Napoléon ou à la restauration, que va ma sympathie.

 

L'intérêt de cette biographie, pour moi, n'est donc pas de communier avec ce personnage du passé, mais de comprendre comment s'incarne en une personnalité haute en couleur, qui compta en son temps, un courant profond dans la société. Et le destin de Mme de Staël et de son entourage (Benjamin Constant, son inséparable, en particulier) sont intéressants en ce qu'ils montrent comment la grande bourgeoisie libérale et ses intellectuels organiques, ont vécu cette période (entre 1789 et la restauration) si importante pour leur destin.

 

C'est en effet à ce moment que la bourgeoisie devient pleinement classe dominante en brisant le carcan des privilèges de la naissance. Mais le processus politique va être âpre et incertain. La bourgeoisie va devoir incarner le progrès (cette perfectibilité chère à Rousseau et à Mme de Staël) et très vite la conservation, les strates historiques se superposant. Elle va osciller entre les stratégies, au gré des évènements.

 

Mme de Staël est avant tout la fille de Jacques Necker, et se voudra comme telle jusqu'à sa mort, . Souvenez-vous, il fut considéré comme la dernière chance de l'Ancien Régime : ce banquier suisse tout récemment annobli fut appelé pour éviter la banqueroute du Royaume, et il proposa des réformes susceptibles d'éviter le pire à la monarchie, par exemple ce qui ressemblait à un impôt sur le revenu universel. C'est la disgrâce de Necker qui fut l'étincelle provoquant le 14 juillet. Necker, puis sa fille qui deviendra influente par son Salon fréquenté par les élites, incarnent donc le mieux du monde cette grande bourgeoisie qui veut en finir avec la féodalité. Elle a déjà pris le pouvoir économique, mais elle est écartée de la sphère politique par le droit féodal. Cette contradiction est insupportable.

 

Aussi, cette bourgeoisie porte t-elle aux nues les principes de 1789. L'égalité civile, le droit à la propriété, l'abandon des privilèges de naissance, la liberté religieuse (Necker est protestant), la souveraineté populaire -certes- mais limitée aux "gens de bien" grâce au suffrage censitaire. Bref, leur modèle est la révolution anglaise. Un monarque, incarnant l'unité et l'ordre, est le bienvenu. La religion de même comme fondement de la morale. Bref, laissez nous libres, nous déjà riches mais roturiers, d'occuper toutes les fonctions, de décider des affaires publiques. De dire ce que nous voulons. De nous affranchir des traditions pour conduire le développement économique. Mais arrêtons nous à ce programme. Aller plus avant, ce serait sombrer dans une nouvelle "tyrannie"... Celle de l'égalité, tout autant embarrassante pour les concernés.

 

Ces libéraux qui dominèrent les premiers temps de la Révolution étaient aussi des gens lucides. Ils comprenaient que l'ancien régime et la monarchie de droit divin étaient devenues intenables. Ils échouèrent dans leur tentative d'en convaincre le Roi de France, homme dépassé et sous pression qui navigua un temps à vue, mais ne se départit pas de l'espoir d'un pur retour au passé. Jusqu'à se compromettre dans la trahison de la Nation.

 

Ils jouèrent un rôle majeur dans les premiers temps de la Révolution, puis furent terrorisés par son amplification et l'intervention populaire, et s'exilèrent. Ensuite, ils ne connurent longtemps que des occasions ratées : la République modérée ne s'incarna point dans le Directoire, instable et corrompu, tiraillé entre les jacobins et les royalistes. Puis Bonaparte vint, stérilisant leur rêve d'une société où les élites pourraient s'ébrouer librement tout en gardant leur rang.

 

Il faut concéder à Mme de Staël sa fidélité à ses convictions. Elle essaie de favoriser, à travers son salon, une monarchie constitutionnelle, puis elle s'enfuit après la capture du Roi. Elle se rallie ensuite à la République, pensant que l'élimination de Robespierre ouvre la voie à un régime libéral. Ensuite, elle tiendra ferme sur ses principes, et Napoléon ne supportera pas son refus d'entrer dans sa cour. Elle sera condamnée à l'exil loin de la vie parisienne, le pire des tourments pour elle. A la restauration, elle sera aussi rêtive à l'esprit réactionnaire qui imprègnera le régime.

 

Il est très intéressant de la suivre dans cette période à travers l'Europe, car les évènements se succèdent sans cesse, l'Histoire change brutalement de cap (Napoléon chute, Louis XVIII prend le pouvoir, puis Napoléon revient, puis il rechute...) et les principes des individus sont mis à rude épreuve. Ceux qui s'en sortent sont ceux qui ne mettent pas leurs oeufs dans le même panier, qui jouent double ou triple jeu, qui cultivent l'ambivalence, qui savent se rendre indispensables à tous. Fouché et Talleyrand en sont les archétypes. Et ils garderont d'ailleurs toujours le contact avec Mme de Staël.

 

Si en bonne bourgeoise, elle prend soin de ses intérêts financiers en toutes circonstances, elle ne compromet jamais le coeur de ses convictions. Elle est bien rare en ce sens. Mais il est vrai que sa fortune l'aide à être libre.

 

Une des questions posées à cette bourgeoisie européenne éclairée, vivant à l'heure continentale (le réseau de Mme de Staël est une sorte de salon intellectuel itinérant au gré de ses exils) est celle de son rapport au patriotisme. Napoléon exile la Dame, faut-il pour autant qu'elle se rallie à ses adversaires, qui sont aussi ceux de la France ? La plupart des "salonnards" ne font pas grand cas du patriotisme, qui est à cette époque l'apanage des républicains et des bonapartistes. Mme de Staël, si elle favorise certains rapprochements (par exemple entre russie et suède) pour affronter Napoléon, ne se résoudra pas à voir la France envahie. Elle est une française, et une patriote en avance sur sa classe sociale. Dans ses oeuvres, comme par exemple "De l'allemagne" elle traite d'ailleurs du sentiment national, bien avant le printemps des peuples."Le droit des peuples à disposer d'eux mêmes" deviendra effectivement un principe du libéralisme politique.

 

Cette essayiste de premier plan, cette romancière conséquente (même s'il lui manque une grande oeuvre symbolique) est aussi une féministe avant l'heure (par l'action plutôt que par le propos), couverte d'insultes pour cela, sans qu'elle s'en soucie d'ailleurs. Un homme infuent est respecté, une femme dotée du même charisme est une "intriguante".

 

C'est une des premières femmes politiques avérées. Comme les femmes n'ont pas droit à la participation institutionnelle, cela passe par l'influence, le jeu des idées, des conversations, de la correspondance incessante. Et Mme de Staël a pesé sur le cours de la vie politique, créant des Ministres, mais aussi et surtout plus profondément sur l'orientation politique des siens : la grande bourgeoisie acoquinée à l'aristocratie. La Monarchie de Juillet, qu'elle ne verra pas, consacrera en partie ses idées, et ses acteurs seront marqués par ses oeuvres, comme Guizot qui la fréquenta. Surtout, ce qu'elle a toujours prôné, l'alliance des "modérés" républicains et monarchistes, verra le jour en 1975. Lorsque les républicains "opportunistes" et les orléanistes s'allieront pour fonder la troisième république.

 

Même si je ne partage pas leur philosophie, Benjamin Constant et Germaine de Staël, qui ont marqué des générations de "libéraux", ont constitué un duo de pensée, d'élaboration théorique, de réflexion, assez admirable. Au sens où tout ce qui comptait pour eux, c'était ces convictions là, qui les unissaient profondément et qu'ils avaient élaborées ensemble. Un bel exemple de fusion intellectuelle et de vie pour des principes. Même s'ils avaient tous deux leurs faiblesses bourgeoises, leurs petitesses, et qu'ils piétinaient des années dans des histoires de dots, de prêts, d'obtentions de gratifications matérielles et symboliques.

 

A travers sa vie on suit aussi le fil qui mène des grandes figures des Lumières qu'elle connut enfant dans le salon de sa mère Mme Necker, en passant par la lecture de Rousseau qui l'influença de manière décisive (comme tant d'acteurs de cette révolution, quels que soient leurs choix), jusqu'au romantisme et au libéralisme. Ainsi, Mme de Staël, en faisant un détour par l'Allemagne qu'elle permit aux élites intellectuelles françaises de mieux appréhender (elle côtoya Goethe, Schiller, Fichte), réconcilie l'esprit de liberté et la sensibilité (puisée aussi chez Rousseau). On lui doit aussi la rupture avec un néo-classicisme infructueux qui s'installait en France, et les germes de la révolution romantique dans la culture. L'Histoire est une synthèse permanente.

 

Ce que j'aime aussi dans cette période, et je ne manque pas une occasion d'y replonger, c'est l'importance des relations épistolaires, qui offrent un contenant approfondi aux relations humaines et à la pensée. Et aussi cet art de la conversation, qui s'exerçait notamment dans les salons, là où les idées des Lumières ont aussi infusé. Art de la conversation tout à fait français qui est sans doute une de nos plus belles richesses perdues. Et dire que ceux qui disent chérir l'identité nationale parlent souvent vulgairement, parce que c'est censé "faire peuple"... Non, si on cherche un esprit français, il réside plus dans les conversations de la Princesse de Clèves que dans la langue avilissante que l'on enseigne dans les médias training.

 

Mme De Staël, d'après les témoins, avait porté cet art à son firmament, ce qui lui conférait un charisme immense et aussi un grand pouvoir de séduction (effaçant sa laideur physique manifestement indiscutable).

 

Michel Winock a choisi une approche centrée sur la personne de Mme de Staël et sur son oeuvre. Il a semble t-il été touché par la passion qui brûlait cette personne. Mais sans afficher véritablement cet objectif il nous offre une très probante manifestation des pérégrinations de la grande bourgeoisie, à l'orée de son règne complet.

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11 juin 2011 6 11 /06 /juin /2011 15:25

 

tout-est-possible.jpg En revenant en arrière dans ce Blog, je me rends compte que beaucoup de lectures tournent autour du sujet de la jonction entre la pensée et l'action, leur rassemblement, leur harmonie. La pensée est vaine et mortifère sans portée tangible ; l'action découplée de l'exigence théorique ouvre la trappe des bas instincts et du nihilisme barbare.

Tenir les deux bouts de la chaîne, sans doute est-ce une formule de vie heureuse ?

 

Ce n'est pas un hasard si ce Blog de lectures est tenu par un individu qui ne travaille pas dans la sphère intellectuelle, ni dans l'enseignement, ni dans la recherche ni dans la création. Souci d'établir un lien solide entre l'abstrait et le prosaïque.

 

Bon, j'en parlerai à mon Divan...

 

Lorsque nous avons évoqué il y a quelques temps (article très consulté) le livre singulier et méconnu de Colette Audry, "Les militants et leurs morales"( Peut-on être de gauche et se comporter comme une brute ou une ordure ? ) nous lisions les lignes d'une femme qui justement se tenait sur un pont entre la vie de l'esprit et la transformation du monde. Le titre même de l'essai en question le signifie.

 

Il se trouve que grâce la thèse publiée d'une Historienne, Séverine Liatard, nous disposons désormais d'une biographie de cette intellectuelle, toujours éloignée des centres de pouvoir, évoluant souvent dans les marges, mais militante influente, créatrice littéraire. Et surtout femme  remarquable dans sa démarche, car jamais elle ne céda un pouce de ses convictions, par ailleurs justifiées avec le temps.

 

Dans "Colette Audry, engagements et identités d'une intellectuelle", nous suivons le parcours d'une figure militante, féministe, littéraire, socialiste "de gauche", oubliée depuis sa disparition en 1990. Un périple que tous ceux qui s'intéressent à ces traditions gagneraient à découvrir. J'avais gardé son nom en mémoire, car croisé ça et là dans une lecture évoquant le Front Populaire (par exemple dans "Front Populaire, révolution manquée" de Daniel Guérin.), l'aventure existentialiste, le soutien aux républicains espagnols, ou dans la biographie de Marceau Pivert écrite par Jacques Kergoat.

 

Désormais je la connais mieux, grâce au livre de Mme Liatard. Il s'agit certes d'un travail universitaire dépourvu de la fluidité d'une biographie plus littéraire, mais qui par sa rigueur interroge efficacement l'ensemble des sphères - et elles sont nombreuses- investies par Colette Audry.

 

Colette Audry, née en 1906, fille de Préfet et descendante de Gaston Doumergue, fut des permières générations de femmes normaliennes. Femmes, on les dédiait à l'enseignement dans le secondaire (où Colette Audry restera jusqu'à la retraite avec plus ou moins d'intensité au travail, mais tenant manifestement à cet ancrage dans le réel), les carrières universitaires,politiques ou créatrices étant réservées plus ou moins explicitement aux hommes.

 

Agrégée de lettres, elle s'engagea d'abord dans le syndicalisme enseignant, refusant l'engagement au sein du PCF très tôt, après la lecture de "Ma vie" de Trotsky... Comme quoi ceux qui nous servirent qu'ils "ne savaient pas" la réalité du stalinisme, des décennies après la jeunesse de Colette Audry ... verrouillaient aux-mêmes leurs oeillères (tel l'encensé Jorge Semprun).

 

Colette Audry rencontre des collègues qui la marqueront : Simone Weil et surtout Simone de Beauvoir dans les années 30... Rien que ça. Dans ses relations avec "le Castor" dont elle sera proche, et qui restera sa grande référence malgré certains éloignements, elle construit sa pensée féministe. Pensée qu'elle ne dissociera jamais de ses convictions politiques plus globales. Pour Audry, la libération de la femme ne peut se délier de la rupture avec le capitalisme. La lutte féministe en dépend, mais en est aussi un moteur puissant.

 

Colette Audry s'engage dans l'aile gauche de la SFIO, groupée autour de la figure de Marceau Pivert dans les années 30.  Elle devient une dirigeante de ce courant ("la Gauche Révolutionnaire"). C'est la période de sa vie, profondément marquante, qu'elle ne reniera jamais un instant, au cours de laquelle elle plonge au plus profond dans les tumultes politiques. C'est une des théoriciennes politiques les plus acérées au sein de ces mouvances de gauche radicale, non ralliées au Komintern. Elle devient alors une plume très utilisée dans la presse révolutionnaire. Une écriture claire et précise, alerte, au service d'une connaissance très poussée de l'histoire du mouvement ouvrier et de la pensée.

 

Elle vit intensément toutes les bataille de ce temps. Le combat antifasciste, la solidarité avec l'Espagne où elle se met au service de ses camarades. Elle conduit par exemple une opération de sauvetage des cadres survivants du POUM, parti frère de son courant, doublement traqués par les agents de Staline et les fascistes.

 

Consciente très tôt des limites dramatiques du Front Populaire et des conséquences de sa probable défaite, elle se bat en vain pour en réorienter le cours. Ce qui conduira à la rupture avec la SFIO qui finit par exclure ses éléments révolutionnaires, qui réclamèrent en vain l'intervention en Espagne et l'affrontement assumé  avec le Sénat qui refusa les pleins pouvoirs financiers à Blum. Elle vit alors une période de sa vie particulièrement difficile, déprimante, car elle crut comme son dirigeant Marceau Pivert que "tout" était alors "possible".

 

La guerre d'Espagne fut un galop d'essai de la deuxième guerre mondiale, et après la défaite sur ce champ il est déjà trop tard en réalité. L'aveuglement des démocraties les condamnèrent à affronter Hitler dans les meilleures conditions pour lui. Les courants de gauche sont alors dans l'impasse, tiraillés entre l'antifacisme et le pacifisme anti impérialiste issu de l'expérience de la première guerre. Colette Audry, malgré des hésitations bien compréhensibles, restera digne dans toutes ses interventions, s'efforçant de définir une synthèse entre l'intransigeance à l'égard d'Hitler et le refus de l'Union Sacrée avec un système politique et social qui accoucha lui-même des monstres en Italie et en Allemagne, bientôt en France.

 

Pendant la guerre, alors que son réseau militant s'est atomisé, elle se retrouve à Grenoble où elle parvient à entrer en contact avec un mouvement contrôlé par les communistes. Elle s'y engage.

 

A la sortie de la guerre, toujours aussi brillamment lucide, elle ne cède pas à l'appel du "Parti des fusillés", qui magnétise alors les intellectuels. Elle préfère encore les marges, l'incertitude, le chemin difficile, plutôt que la voie royale. Par honnêteté intellectuelle encore.

 

Elle approfondit alors ses relations avec Sartre, et devient une plume de la revue "Les Temps modernes", alors d'un immense prestige. Elle ne retournera pas dans la SFIO, dont elle perçoit de suite la faillite irréversible. Elle tâtonnera, participant activement à nombre d'aventures refondatrices d'une gauche socialiste : la "nouvelle gauche", puis l'Union des gauches socialistes, le PSU et les relations avec Mendès qui dialogue avec elle, l'UGDS de François Mitterrand. Un long périple qui aboutira à la création du PS en 1971.

 

Dans cette odysée complexe, où il est si difficile de trouver une voie entre le délâbrement de la "vieille maison" SFIO gangrénée sous le règne de Guy Mollet, et la puissance du PCF stalinisé, Colette Audry a toujours les bonnes intuitions. Elle comprend précocément que l'on ne pourra faire évoluer les communistes que dans une stratégie d'Union avec eux... Elle saisit immédiatement (les pivertistes étaient d'ailleurs en avance sur ce sujet dès les années 30, tissant des liens forts avec le leader algérien Messali Hadj par exemple) l'importance du combat anticolonial.

 

Les années d'après-guerre la voient aussi approfondir son engagement féministe, et elle devient peu à peu une référence dans le mouvement, formant même des militantes qui plus tard seront en situation d'agir de manière spectaculaire pour la libération de la femme : la future Ministre Yvette Roudy en particulier, qui a été "couvée" par Colette Audry, dans la filiation du féminisme universaliste du "deuxième sexe". "Le Castor" n'est jamais très loin dans cette biographie...

 

Toutes les avancées que nous connaissons aujourd'hui, notamment la parité, ont été mûries longuement dans des réunions obscures et minoritaires, et Colette Audry a joué un rôle pionnier dans cette aventure.

 

Sur un plan politique, elle reste dans la périphérie du pouvoir, se rapprochant durablement de Jean Poperen, animateur d'un des courants de la gauche du mouvement socialiste. Elle devient une dirigeante importante de ce courant explicitement marxiste, et sa théoricienne fidèle à ses idées socialistes révolutionnaires d'avant guerre. Par son ampleur intellectuelle, elle en vient, malgré son appartenance à la minorité (mais Mitterrand avait l'habileté de mettre tout le monde à profit) à s'investir de manière brillante dans la formation des militants, puis dans le débat théorique, y compris au plan international... C'est encore une époque où l'on pense que les questions de fond sont si importantes que pour les traiter on a besoin d'un socle de connaissances solide, transmissible à chaque génération de militants... Tous ceux qui jugent la politique décisive ne peuvent qu'en être nostalgique...

 

Et l'influence de Colette Audry, réelle dans la manière dont le PS bientôt au pouvoir appréhende la question féminine, est aussi importante aux moments où se posent la question des relations et des différences entre socialistes et communistes (lors des aléas du programme commun). Elle participe à la clarification de ces débats, aidant ainsi le Parti dans son avancée vers le pouvoir d'Etat.

 

Elle perçoit encore une fois très tôt, dès le début des années 70, l'advenue de ce qu'elle définit comme la "social-technocratie". Longtemps éloignée des responsabilités de Chef ou d'élue par les réflexes patriarcaux, elle sera ensuite délaissée au profit de la promotion de jeunes femmes directement recrutées à l'ENA...

 

En même temps, dès l'après-guerre, Colette Audry devient un écrivain de romans et de pièces de Théâtre, souvent autobiographiques ; oeuvres respectées par la critique, qui touchèrent parfois un public assez large. Pour "Derrière la baignoire", elle est saluée par le prix Médicis dans les années 60.

 

Elle devient directrice d'une collection consacrée à l'émancipation des femmes aux Editions Denoël. Collection prolifique qui jouera un rôle important pour la génération de militantes qui secouera la fin du siècle.

 

Elle fut aussi intéressée par le cinéma, écrivant le scenario et les dialogues du fameux film "la bataille du rail" de René Clément, dans le sillage de la Résistance. Elle travaille aussi avec sa soeur cinéaste Jacqueline Audry.

 

Mais Colette Audry n'a pas écrit la grande oeuvre littéraire qu'elle aurait pu réaliser. Ses écrits révèlent un potentiel peut-être atrophié par la diversité de ses préoccupations intellectuelles et de ses engagements, qui la mobilisent parfois jusqu'au "burn-out" (on ne l'appelait pas comme ça à l'époque)...

 

Elle reste une illustre inconnue et une inconnue illustre, dont une seule rue en France (au Pré St-Gervais) porte le nom. Mais à l'instar de tant d'acteurs du siècle de l'engagement, elle a pesé sur son temps en ne détenant jamais les clés du pouvoir (même si à cette époque où la politique ne se faisait pas au Grand Journal de canal +, être responsable au sein d'un Parti avait un vrai sens, alors qu'aujourd'hui personne ne connaît les membres du Secrétariat du PS, même pas les militants).

 

Surtout, son parcours montre que l'aveuglement n'était pas une fatalité, que l'on pouvait conserver sa lucidité face aux évènements les plus déstabilisants.

 

Elle incarna une continuité, celle d'une gauche intransigeante et en même temps éperdue de liberté. Socialiste et démocratique, et non social-démocrate. Pascal Ory, l'historien, la connut et remarque dans sa préface que bien peu au PS furent assez imprégnés de l'histoire de leur mouvement pour mesurer ce qu'elle représentait au terme de ce chemin. Nul n'est prophète en son Parti ?

 

Moi je suis nostalgique de ces philosophes militants ou militants philosophes, je ne sais. Aujourd'hui, tant de nos dirigeants politiques sont dépourvus de curiosité intellectuelle, sans égard pour la pensée et surtout pour la cohérence dans un tempo médiatique qui permet de tout dire et son contraire selon le moment. Et nos philosophes engagés ressemblent à Luc Ferry, à savoir des malades de narcissisme cherchant la lumière des plateaux jusqu'à s'y brûler les ailes...

 

A la fin de sa vie militante dans les années 80, occupant des responsabilités dans la recherche théorique au PS, Colette Audry n'a même plus un bureau à elle pour travailler rue de Solférino... Tout le symbôle d'un changement d'époque.

 

J'aime les biographies. Elles permettent aux historiens de saisir l'aspect subjectif de leur matière. Elles démythifient l'Histoire, aussi, ce qui peut nous être utile, en montrant que nos aînés n'étaient pas des surhumains, et ont du surmonter des questions difficiles, à laquelle nous pouvons nous affronter avec les mêmes sentiments.

 

Content de vous avoir croisée dans ces pages, Mme Audry.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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9 février 2011 3 09 /02 /février /2011 08:28

 brik.jpg Je ne connaissais pas vraiment Vladimir Maïakovski. C'était pour moi une trace lumineuse, fugacement entrevue dans telle ou telle lecture sur la Révolution Russe ou l'histoire de la littérature. Le souvenir de quelques vers incisifs saisis ça et là, d'une puissance hors du commun. Maïakovski c'était pour moi, pour paraphraser Lénine dans sa définition du socialisme : "Rimbaud + l'électricité".

 

Et puis il y avait cette chanson  hypnotique de Noir Désir qui nous apprenait que le poète russe aimait Lili Brik (la soeur d'Elsa Triolet) à l'arrière des Taxis, sur des banquettes en moleskine. Il y avait aussi cette couverture de livre, parfois aperçue, des "lettres à lili brik".

 

C'était à peu près tout. Et pour cause... Maïakovski est peu lu en France.  

Quand je me suis mis sérieusement à lire, il y a vingt ans, le prétendu communisme s'effondrait à l'Est, et le poète des premières heures de la Révolution, figé ensuite dans le marbre, était trop lié à une histoire qu'on a voulu enterrer sous ses propres cendres. Maïakovski - c'est un comble - était puni par la chute d'un système qui l'avait sans doute, plus que d'autres causes, poussé à mettre fin à ses jours.

 

Il n'existait pas, jusqu'à récemment, de biographie de VM. En dehors des publications soviétiques arrangées par la censure. Seulement des morceaux épars, dispersés dans les souvenirs de ses proches, dont sa muse de toujours : la fascinante et scandaleuse Lili Brik.

 

Un suédois au nom impossible - BENGT JANGFELDT- a enfin comblé ce manque, en publiant une biographie monumentale (et richement illiustrée) de ce poète, intitulée "La vie en jeu". Presque définitive tant elle est exigeante. Dans cette verve anglo-saxonne qui veut que les biographies soient exhaustives, précises, dont le défaut est que l'on s'y perd parfois. Le contraire de la bio française qui est le récit d'un destin, où les faits sont sélectionnés pour étayer une problématique.  Il  y aurait de grandes biographies "à la française" à écrire encore sur VM. Mais notre auteur suédois, qui a directement connu nombre de proches du poète, a placé la barre si haute en ce qui concerne la recherche des faits, que ce sera difficile de creuser le même sillon.

 

Maïakovski s'est donné la mort au moment même où le stalinisme allait accomplir toute son horreur. Et ici encore il est à l'avant-garde d'une génération de poètes et d'écrivains passés par pertes et profits.

 

Sa biographie est très éclairante sur la question, qui est première pour un artiste, de la relation entre la création et l'engagement  politique et social. Et ce qui est le plus intéressant, c'est la période post-révolutionnaire, juste après 1917, où les relations entre les bolcheviks et les intellectuels sont empreintes d'ambivalence. Une période où l'on oscille entre les aspirations sincères à l'émancipation totale et l'autoritarisme inhérent à la dictature du prolétariat.

 

Il règne en ces premiers temps un pluralisme culturel, parfois affaibli par des vélléïtés répressives de mauvais augure. Le Parti Communiste n'a pas vraiment fixé sa ligne de conduite en matière culturelle et semble divisé sur la question. Certains de ses chefs sont de fins lettrés, et le bolchévisme fut d'abord un mouvement d'intellectuels. Mais en même temps le Parti veut influer sur tout ce qui touche à la vie des idées, et le contrôle de la vie économique et la censure liée à la guerre civile lui donnent les moyens de favoriser tel ou tel courant de la création, parfois de manière hésitante ou paradoxale. En même temps, les revues fleurissent, et la polémique est permise. Les artistes voyagent. Les hétérodoxes sont tancés mais point étouffés.

 

Je connaissais mal - en dehors de quelques films et d'affiches, la vie culturelle soviétique des premières années. Je la voyais un peu naïvement comme une libération d'énergie et de créativité, ensuite étouffée par le "thermidor" stalinien. La réalité semble plus complexe. Plus douloureuse, plus riche aussi.

 

Le cas Maïakovski est passionnant, justement parce que le poète a été conquis au communisme, sincèrement. Après 1917. Et qu'il se veut poète révolutionnaire. Convaincu que la révolution ne peut se passer d'une révolution des âmes qu'il est chargé, avec ses amis, de préparer. Mais le poète ne peut pas céder un instant,sur sa liberté d'artiste, s'il veut honorer la tâche révolutionnaire qu'il s'est lui-même fixé.

 

C'est cette impossibilité à réconcilier sa poésie et son engagement, alors qu'on le transforme peu à peu -avec son assentiment - en publicitaire discipliné du régime, qui va étioler Maïakovski, ce dont sa sensibilité exacerbée ne pouvait le prémunir.

 

Et puis, dans le drame de cet immense poète, il y a le constat, au sortir de l'adolescence, du fait que la révolution, même si elle aboutit, ne suffira pas au bonheur. Beaucoup est politique, mais pas Tout. C'est ce sombre sentiment qui lui vaudra, sur la fin, d'être traité de petit-bourgeois par des apparatchiks ignares chargés de diriger la vie culturelle. Apparatchiks qu'il a très tôt éreintés dans sa poésie, s'attirant même les louanges de Lénine (peu sensible à la poésie) qui commençait aussi à percevoir le monstre qui surgissait des entrailles de la guerre civile.

 

" Les révolutions ébranlent le veau d'or

des empires,

on change de bouviers dans le troupeau

des hommes.

mais toi,

souverain non couronné des âmes,

aucune émeute ne t'émeut".

 

V.M, L'Homme


Cette biographie est aussi un périple dans le mouvement futuriste russe. Le futurisme, ce me semble, c'était la conviction que le monde changeait à pas de géants, et que l'art devait en être le pionnier. La réalité dépassait la fiction, et l'art devait donc s'occuper du réel et se tourner vers les masses qui avaient pris en main l'Histoire. A un monde nouveau devait correspondre une forme nouvelle. Le futurisme russe se voulait communiste, au contraire de celui de Marinetti rallié au fascisme. Mais ce courant ne parvint pas à être reconnu comme l'expression naturelle du mouvement révolutionnaire, très tôt en concurrence avec les boutures du réalisme prolétarien bientôt érigé en seul art légitime.

 

C'est aussi une plongée dans la libération des moeurs qui commença à agiter les milieux intellectuels au début du siècle, pour culminer après 1917. Ce que la belle et ardente dirigeante bolchevik, Alexandra Kollontaï, théorisa par la métaphore du Verre d'eau : faire l'amour devait devenir aussi naturel que boire un peu d'eau pour se désaltérer. La jalousie n'était que le prolongement de la valeur bourgeoise de propriété. Elle disparaîtrait dans la marche vers le communisme. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que les poètes ont joué leur rôle d'avant-garde en ce domaine. Vladimir, Ossip et Lili Brik ont créé un ménage à trois tout à fait officiel, multipliant (et encourageant) les liaisons sous condition qu'elles n'aient pas d'expression charnelle dans le logis "familial". Et ils n'étaient pas des cas isolés (se référer par exemple au récent roman  "L'hirondelle et l'orage" de Robert Littell qui décrit la vie dissolue du poète Ossip Mandelstam et ses démêlés avec Staline). Mais en ce domaine aussi, les bolchéviks étaient porteurs du meilleur et du pire, et c'est la répression qui l'emporta.

 

Ce que découvrirent douloureusement ces pionniers de la libération sexuelle, et que réapprirent leurs successeurs dans les années 70, c'est qu'il est plus facile d'établir un Décret de Nationalisation, une fois parvenu au pouvoir, que d'abolir la jalousie...

 

L'Histoire continue. Ceux qui veulent transformer le monde n'ont désormais que peu de certitudes. S'il en est une, au regard de la vie de ce poète révolutionnaire, c'est qu'il doit se dessiner à l'encre de la Liberté. Sans concession.

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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