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7 septembre 2017 4 07 /09 /septembre /2017 18:03
Mots et maux en partage - "Tenir - douleur chronique et réinvention de soi-, David le Breton

 

" Pour chasser la douleur du monde, on a été obligé d'inventer les dieux"

Nietzsche

 

Au fil de mes lectures et de mes réflexions, je m'en suis convaincu, en m'arrachant peu à peu aux évidences linguistiques, la nature de l'homme c'est la culture, et la culture c'est sa nature. L'homme surgit à partir du moment où il crée la culture. C'est l'invention de la culture qui le sépare de l'animalité. Il se met à cultiver le monde et à se cultiver. Il envahit le monde de sens, se tisse de sens. Il y a bien une nature humaine, et c'est justement le fait d'être un être de culture. 

 

Notre langage, en occident, a tellement intégré cette opposition critiquable  (qu'on retrouve aussi dans le clivage inné/acquis) qu'il nous force à penser dans ses fourches. L'anthropologie, par son intérêt pour l'universel, pour les cultures diverses, est le domaine de la pensée le plus fécond pour inventer un autre moyen d'appréhender le monde. 

 

C'est pourquoi il est particulièrement pertinent de proposer, comme le fait David le Breton, dans "Tenir (douleur chronique et réinvention de soi), une anthropologie de la douleur. Car chez l'humain, même "la biologie n'est pas un morceau de nature en position extra territoriale au regard de la culture".

 

La douleur est révélatrice de l'impasse de la pensée qui oppose nature et culture. L'auteur dit ainsi que la douleur "disqualifie les dualismes : corps et âme, physique et psychologique, organique et psychique, subjectif et objectif, visible et invisible". Et l'auteur de citer Pontalis :

 

"c'est comme si, avec la douleur, le corps se muait en psyché et la psyché en corps". 

 

Le psychique est lui-même organique. Et il n'y a rien entre la douleur et Soi. Pas de médiation. La souffrance n'est pas un halo qui agresse l'être, elle "fait corps avec l'individu" souligne l'anthropologue.

 

La plainte du douloureux se décline de manière très diverse selon les époques, les peuples, les classes sociales. Et une douleur choisie (comme celui du marcheur de 50 km, arrivant effondré mais heureux sur la ligne des J.O) n'a pas du tout le même sens que la douleur subie. Ce n'est donc pas la même douleur, et pourtant dans les deux cas le corps souffre, la différence n'est pas de degré mais de signification, et la dimension organique peut être plus affectée chez le coureur que chez le malade.

On sait aussi, par exemple, qu'un système de valeurs peut conduire à supporter la torture. 

L'accouchement, douleur que la genèse souligne comme punition divine, est douloureuse, mais n'est pas réductible à une souffrance. Les femmes en parlent de manière ambivalente comme d'un moment lumineux et douloureux, au delà d'une opposition entre souffrance et plaisir.

 

Et pourtant, riche de ce savoir disponible, la médecine est mal à l'aise face à la douleur, elle a d'ailleurs créé une branche spécifique, la médecine de la douleur, ce qui témoigne à a fois d'une reconnaissance mais d'une spécialisation qui acte ce malaise, alors que la médecine devrait se souvenir qu'elle fut inventée pour répondre à la douleur.

 

En se concentrant sur l'organique, la médecine-science, alors qu'on peut la voir différemment, comme un art, peut transformer le malade en "accessoire de la maladie", alors que la douleur est conditionnée par le sens, donc la subjectivité, d'un être qui ne peut séparer en lui l'organique, le psychologique, le symbolique. La douleur est pour lui une condition existentielle unifiée.

 

Mais avant même que la médecine, éventuellement, élude la subjectivité, la douleur la menace. Dans la douleur "le statut même de l'individu est mis en question". Il s'agit d'une "déconstruction radicale de l'évidence du monde".  Le sujet subit une invasion qui est une invasion de sens. Et c'est le sens de la douleur qui en détermine en partie l'intensité. Comme en témoignent certains phénomènes comme le sport poussé jusqu'à la souffrance, ou le masochisme.

La souffrance, dans des cas extrêmes, peut même anesthésier la douleur, comme chez des SDF en très grande difficulté (à cet égard je me souviens des "naufragés" de Patrick Declerck). L'individu étant néantisé, le corps dissocié de la personne, la douleur n'est même plus ressentie.

 

La douleur est une tornade. Elle confronte à l'impuissance. Elle vient interroger le sentiment même d'identité. Elle sape la confiance en soi de base, et à vrai dire la confiance dans le monde. Elle installe une relation de face à face avec la douleur et son cortège de démoralisation, et crée les conditions d'une grande solitude. Elle vient tout de suite percuter la frontière entre l'intime et le privé, puisqu'il s'agit de la montrer ou de la cacher, de la sous estimer auprès de l'environnement professionnel ou familial, ou au contraire d'en jouer. La douleur est inévitablement suspecte si elle n'est pas clairement légitimée, et elle ne l'est pas toujours. Elle peut aller jusqu'à rendre la présence d'autrui absolument intolérable. Elle peut aussi être utilisée comme un pouvoir dans une famille. Elle vient amenuiser la spontanéité que l'on peut manifester dans les rapports sociaux en demandant une grande vigilance, une application de tous les instants, pour la prévenir, la supporter, la masquer. Difficilement descriptible, le patient étant toujours obligé d'user de métaphores (c'est comme si on me plantait un couteau dans les cervicales, par exemple), la douleur vient souligner l'impuissance du langage.

 

La douleur est aussi une "pathologie de la temporalité", qui par exemple découpe la journée en alternance de confrontation ou pas avec la douleur, aspirant toute autre sens, ou empêche de se projeter dans quelque avenir, suspendu à la douleur.

 

Elle peut tout remettre en cause, comme le dit cette malade, citée : " j'ai découvert le manque d'empathie de mon conjoint".

Mais la douleur conduit parfois à des réinventions de soi. Certains découvrent que telle activité les protège de la douleur. D'autres évoluent radicalement sur le plan philosophique ou spirituel. Elle a même (et cela subsiste) été considérée comme une épreuve envoyée par Dieu, renvoyant à une culpabilité, mais aussi à la rédemption. Et la douleur peut s'enflammer, diminuer, voire disparaître, en fonction de ces réaménagements, parce que le sens qui en est inséparable en sera modifié. La qualité de la relation avec le thérapeute, notamment, est déterminante dans la perception de la douleur.

 

Or, face à ce défi terrible, quel est le contexte ? Il n'y a pas de système d'enregistrement de la douleur. Elle demande inévitablement, d'emblée, à être reconnue, avec la difficulté que la Médecine oppose l'organique au subjectif. Celui qui souffre est tout de suite impliqué dans l'écheveau social. C'est le médecin, qui en reconnaissant sa souffrance ou pas, lui donne un statut de malade ou pas.

Une maladie encore insondable comme la fibromyalgie, douloureuse mais pas visible, seulement définie par ses symptômes, a été tardivement reconnue, met longtemps à s'imposer au diagnostic. Il y a une dimension "performative" de la Médecine, qui crée le malade en nommant la maladie. Ce caractère performatif est ambivalent. Certains malades de douleur chronique vont être rassurés lorsqu’enfin la douleur aura un nom. Ce qui semble contre intuitif car on préfère ne rien "avoir", quand on va chez le Médecin. L"identification d'une cause ou d'une trace organiques par ailleurs, ne vient pas forcément apporter de réponse à la douleur. Les traitements de la douleur peuvent juste, par leur puissance, déplacer les désagréments.

 

Face aux difficultés posées par la douleur, la Médecine, quand elle se trouve face à l'impossibilité de déceler une cause organique, déclare que "c'est psychologique". David Le Breton cite de nombreux témoignages de malades, et use aussi de manière complémentaire de la littérature (Philip Roth, Tolstoï). Le psychologique est ainsi possiblement, on l'a vu avec des maladies reconnues tardivement, la fenêtre permettant de fuir la question des limites de compétence de la Médecine en son époque, sans même parler des erreurs de diagnostic ou de l'enfermement dans la spécialisation. Mais ce terme de "psychologique" n'enlève rien à la réalité de la douleur, à sa localisation, à sa réalité pour le malade.

 

Comment, si l'on s'en tient à des considérations aussi sommaires, comprendre par exemple que certaines douleurs ont peut-être pour rôle de protéger de douleurs plus fortes ? Comment comprendre que la fonction de la douleur peut-être, dans certains cas, de protéger de la néantisation ? (le cas des scarifications est évoqué, mais pas seulement). La douleur est le "langage paradoxal", parfois incompréhensible, d'un corps singulier, issu d'une histoire multidimensionnelle, maillon d'une succession générationnelle.

 

Le livre réclame avant tout que l'on regarde la douleur comme indissociable de son sens pour le malade, dans la lignée de pensée de la maladie de George Canguilhem ("le normal et le pathologique", cf dans ce blog). L'hypnose, qui consiste à utiliser le symbolique, est capable de remplacer des anesthésies générales. C'est bien la preuve que le sens, pour les êtres symboliques que nous sommes, peut énormément.

 

David le Breton incite les malades, les aidants, les thérapeutes, à non seulement quitter les vieux rivages de l'objectivation scientifique braquée sur les indicateurs organiques uniquement, mais aussi à dépasser l'idée de la "somatisation" (qui sépare encore le spirituel du physique, pour soumettre le second au premier), au profit d'une approche "physio sémantique" de la douleur.

 

Nous sommes corps tissés de sens. Les mots et les maux ont beaucoup en partage.

 

 

 

 

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11 juillet 2017 2 11 /07 /juillet /2017 11:30
S'évader par la lecture n'est pas s'échapper du social, " S'émanciper par la lecture - genre, classe et usages sociaux de la lecture", Viviane Albenga

Ceux qui défendent et prônent la lecture la relient inévitablement à un surcroît de liberté. 

 

Peut-être est-ce du à la perception de cet "espace des possibles'' que la sociologue Viviane Albenga repère dans la lecture, au delà des déterminismes qui sont repérables dans les pratiques du lectorat.

 

Elle développe cette idée d'une autonomie relative de la lecture dans "S'émanciper par la lecture (genre, classe et usages sociaux de la lecture)", livre issu d'une recherche auprès de cercles de lecteurs (qui pratiquent le troc de livres) et de bookcrossing (les gens qui "lâchent" des livres dans la rue). Elle y pense, en disciple critique de Bourdieu, une "émancipation sous contrainte" par la lecture, en examinant les articulations entre pratique culturelle de la lecture, genre et classe sociale. Ce qu'on appelle ici "autonomie relative de la lecture" s'appelle peut-être dans le quotidien, tout bonnement "évasion".

 

Le livre possède bien, ce qui traverse toute la recherche de l'auteur, une capacité à laisser croire à l'indépendance sociale, à l'échappée des filets du social. La lecture met en scène une individualité spirituelle "authentique", qui semble délivrer les individus des déterminismes sociaux. On se sent libre en lisant, pourtant on ne l'est pas tant.

 

Mme Albenga a enquêté auprès de grands lecteurs (plus de vingt livres par an), dans un milieu majoritairement féminin, dominé par les classes moyennes à fort capital culturel. Un public qui intéresse peu la sociologie de la culture, qui se concentre d'habitude sur les "publics empêchés" (euphémisme novlanguien typique), dans un souci de trouver des moyens de démocratisation culturelle. Pourtant il y a aussi à apprendre sur les dynamiques sociales auprès de ceux qui misent beaucoup sur la culture. Qui, selon l'expression de Bourdieu, font preuve d'une "bonne volonté culturelle".

 

Les participants à ces activités recherchent la légitimation de leurs lectures. Ils sont très occupés par le classement des pratiques, à classer les pratiques d'autrui et les leurs. On retrouve les constats de Bourdieu dans "La distinction", ouvrage qui parraine d'une certaine façon la démarche de Mme Albenga. Dans ces cercles de lecture il faut prendre la parole, présenter des livres, et à cet égard tout le monde ne dispose pas des mêmes ressources. 

 

Les lecteurs manifestent ce que Foucault a identifié dans l'Antiquité, comme un "souci de soi", technique de "soi", réservée à des élites qui vont travailler sur eux-mêmes (la prise de notes). La lecture va aussi leur permettre de manifester une continuité de Soi malgré les ruptures familiales par exemple; l'ascension sociale. L'attachement à un livre favori par delà les époques en est un moyen.

 

Si les lecteurs ont tendance à naturaliser leur rapport au livre (j'ai toujours lu, etc...), le rôle de l'école et de la famille sont essentiels. Viviane Albenga repère néanmoins la variable importante de la place dans la famille. La lecture semble s'être organisée selon la place dans la famille, et non selon une division sexuée au sein de la famille. Certes on repère des contraintes de fond, différentes selon les hommes et les femmes. Trop lire, pour une femme, c'est délaisser ses tâches domestiques. Trop lire pour un homme, c'est perdre son temps. Ce n'est pas nécessairement par les femmes que se transmet le goût de la lecture. Souvent les deux parents lisaient, et il y avait des livres à la maison.

 

L"école a été ressentie comme un acteur positif dans la découverte de la lecture. Mais ce n'est pas unanime et la sociologue s'y arrête. Le lien entre sanction scolaire et lecture obligatoire a été mal vécu par certains de ces grands lecteurs.

 

La variable de genre apparaît fortement pour transformer les enjeux de lecture au moment de la maternité. Peux t-on trouver le temps de lire pour soi, de ne pas lire pour autrui ? Les enfants et les élèves pour les femmes profs. Le contenu des lectures peut évoluer aussi, vers un recentrage sur les enjeux de la maternité ou de la vie intime. Mais plus généralement il est vrai que les grands événements de la vie viennent secouer le rapport à la lecture, l'éteindre temporairement parfois, comme c'est le cas avec un deuil. 

 

Pour ces individus de classe moyenne, en ascension fréquente grâce au parcours scolaire, la lecture est investie comme un moyen de "réaffiliation sociale". De retomber sur ses pattes socialement. De justifier sa place dans la société. La lecture est un "capital distinctif". Elle vient acter la séparation d'avec le milieu quitté, ou au contraire compenser un déclassement social, comme pour des personnes tombant au chômage et préservant une sociabilité et un rôle au sein des groupes de bookcrossing.

 

Dans ces processus de réaffiliation, l'identification à des personnages de roman joue un rôle particulièrement riche. Ces réaffiliations mobilisent aussi les notions de rupture esthétique, le dépaysement. Ce sont parfois des transgressions symboliques qui permettent de se situer.

 

Il y a ce qu'on lit. Et là le genre et la classe se font lourdement ressentir. Les entretiens menés montrent bien le caractère d'illégitimité qui pèsent sur les auteures femmes. Jusqu'à mener les lectrices à s'auto censurer dans leurs présentations de livres pour ne pas effaroucher les hommes, jugés pas assez nombreux parfois. Les hommes revendiquent quant à eux leurs genres littéraires, en les assumant comme spécifiquement masculins et en les valorisant : les livres d'humour, l'érotisme, la violence.

Les hommes peuvent manifester dans ces cercles le fait qu'il y a des lectures féminines, déterminées par le féminin, qui ne "les intéressent pas". Et ils vont affirmer cela devant des femmes dont le capital culturel littéraire est très fort et ainsi renverser la vapeur d'un risque de renversement de la domination. Les pratiques de lecture des hommes sont moins variées, ceux-ci évitant des genres marqués par la féminité. Les femmes vont toutefois utiliser certaines auteures féministes transgressives (Despentes) ou très valorisées sur le plan littéraire (Woolf) pour imposer leur légitimité à tous. Plus généralement on constate que les femmes lisent plus de romans, ce qui n'est pas forcément le cas chez les grands lecteurs, mais dans la société plus largement. Cela est du plus au retrait des hommes qu'à un développement de la lecture romanesque chez les femmes.

 

Une différence entre les genres réside nettement dans le sentiment de légitimité face à l'écriture, pour ces grands lecteurs. Les hommes se posent beaucoup moins la question du passage à la plume. La question de la confiance en soi, revient comme souvent dans la différence de genre.

 

Les lectures permettent la mobilité au sens où elles y donnent un sens. Dans les moments difficiles de la vie en société, certains disent avoir réussi à s'en sortir grâce à "un bouquin" qui les aidait à trouver une assise dans la situation. C'est notamment le cas quand on doit accepter son sort social, après la jeunesse où tout semble ouvert. Il faut ainsi mener "le combat ordinaire" (bd à succès de Manu Larcenet, affection d'un des enquêtés).

 

Appuyée par la lecture de " la domination masculine" de Bourdieu, l'auteure explore aussi le rôle des dominées dans la reproduction de la domination. Et ici le rôle des femmes cultivées auprès des femmes dominées pour imposer les normes de la société des dominants, dans une troublante fausse conscience de leur rôle. Certaines de ces femmes vont ainsi s'atteler à transmettre l'idée de l'émancipation par la lecture, qui leur a permis de s'élever, et ainsi de légitimer à leurs propres yeux la lecture comme une distinction légitime.

L'auteure prend l'exemple d'une réunion de femmes migrantes avec le secours populaire, où l'on va transmettre une "morale des classes moyennes" à ces femmes au nom d'un universel hors sol social. On commence par expliquer à ces femmes qui bavardent entre elles, utilisent leur téléphone, se lèvent, la nécessité de manifester pour les droits des femmes, puis une animatrice culturelle, fille d'écrivain et de sculpteur leur lit des poétesses françaises, et on leur demande ce qu'elles ont retenu, en les rappelant à l'ordre si elles font du bruit. Cette séance, qui se veut sincèrement une avancée vers la conscience de genre est une mise en scène de rapports sociaux de classe.

 

Ce qu'on lit reconduit, stabilise, transgresse. A cet égard c'est toujours une référence à une inscription dans le monde social.

L'homme et la femme sont des animaux politiques.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 juillet 2017 6 01 /07 /juillet /2017 00:10
L'illusion de l'humanisme, la proie du professionnel - "La comédie humaine du travail", Danièle Linhart

Certains penseurs alter mondialistes (le mot est en train de disparaître, ce qui mériterait en soi une longue réflexion), dénommés les "cognitivistes", affirment que le capitalisme est déjà en voie de dépassement alors qu'il croit triompher, ayant enfanté ses propres fossoyeurs, déjà là, à travers la société tertiarisée et ses salariés produisant du cognitif.

 

Pour ces intellectuels, la possession des moyens de production serait désormais non pas dans les actes juridiques de propriété mais dans les cerveaux, et si le capital appartient encore aux actionnaires, sa réalité s'est déplacée. Le capital serait comme un fruit mûr prêt à tomber. Les rapports de forces sont favorables à ceux qui savent.  A un moment, les "multitudes cognitivistes" n'auront plus besoin des actionnaires et le système s'effacera de lui-même. Les nouveaux salariés de ce monde là, où l'information et son traitement sont au centre de tout, posséderaient leur savoir, contrairement à ce qui se déroulait dans l'industrie capitaliste. Nul ne pourrait les priver de leurs moyens de travail. Ils ont la main sur les forces productives.

 

Ce révolutionnarisme optimiste a été longuement critiqué dans la somme "Commun-s" de Dardot et Laval (voir dans ce blog), en ce qu'il constitue un retour, d'après les auteurs, aux erreurs pré marxistes de Proudhon qui voyait dans le capitalisme une simple "erreur de compte" plutôt qu'un mode de production instaurant des rapports sociaux complets, chaque classe n'existant que dans son rapport conflictuel avec les autres. Les cognitivistes négligeraient la dimension de subordination qui est le coeur même du rapport capital travail.

On peut, sur le plan psychologique, penser que ces cognitivistes, pour certains d'anciens gauchistes ultra comme Antonio Negri, ne voulant pas sombrer dans le crépuscule de l'échec, s'inventent un nouvel optimisme mécaniste. Mais c'est en lisant Danièle Linhart, dont les analyses sont d'ailleurs connues de Dardot et Laval, et son essai essentiel, "La comédie humaine du travail" (de la déshumanisation taylorienne à la surhumanisation managériale) que l'on trouvera à mon sens la critique en filigrane la plus convaincante de ce cognitivisme, même si ce n'est pas le but du livre.

 

Danièle Linhart s'efforce depuis longtemps maintenant de produire une sociologie critique du monde du travail, elle qui fut, comme Negri d'ailleurs, une "mao" - c'est intéressant de voir les divergences d'analyse aujourd'hui, alors qu'ils sont tous restés fidèles à un cadre marxiste de pensée - . Elle a beaucoup travaillé avec son frère Robert, l'auteur d'un livre majeur, 'l'établi", fruit de ces expériences d'entrisme en usine tentées dans les années soixante dix par les jeunes intellectuels maoïstes. Ca ne les aura pas menés à grand chose politiquement, sauf aux désillusions, mais en tout cas nous avons ce magnifique livre de Robert Linhart grâce à cette vague d'établissement des "Volontaires pour l'usine" (expression d'un titre de livre de.... VirginIe Linhart, fille de Robert... On a de la continuité d'idée dans la famille).

 

L'ère du néo taylorisme

 

La thèse de Mme Linhart est que le management contemporain privé et public a énormément d'accointances avec le taylorisme. Qu'il en prolonge les intuitions, et que loin de s'effacer, la distinction entre le concepteur et l'exécutant s'est confirmée, dans un nouveau cadre conceptuel, marqué par un pseudo humanisme, qui masque le mépris du "professionnel". Mme Linhart utilise notamment des témoignages directs de différents colloques de managers qu'elle a pu observer, l'analyse de contenu des manuels de dirigeants, et elle effectue un retour à la lettre de Taylor et de Ford. Elle confronte ces éléments à la parole des salariés qu'elle rencontre dans ses enquêtes.

 

Pourquoi parle t-on tant de souffrance au travail, alors que l'on ne cesse de déverser de l'humanisme dans l'entreprise, nous dit-on ? Parce que si l'on s'occupe de l'humain, certes, peut-être plus qu'avant, cela masque la soumission du professionnel, nié par les formes actuelles d'organisation du travail. Le professionnel étant évacué, il n'exerce plus sa protection de l'individu, mis à nu en quelque sorte dans son milieu de travail, vulnérabilisé.

 

Sous le professionnel nié, contrôler l'humain

 

Les entrepreneurs sont devenus "anthropreneurs". Ils mobilisent toute la personne du travailleur, s'adressent ainsi à l'individu. Mais lui proposer des massages, des moments de convivialité, des rencontres avec des psys ne le préserve pas de la destruction de sa dimension de professionnel. De la reconnaissance de sa légitimité à "peser" sur la définition de la manière de travailler. L'individu est ainsi directement affecté par la vie au travail, car il est en prise directe avec les échecs et les doutes, il ne peut plus se protéger par la dualité personne/professionnel.

 

L'entreprise moderne demande un engagement total. Elle promet en retour des gratifications humaines, et non professionnelles. Elle ne s'adresse plus à des "métiers" mais à des personnes. On leur propose des conciergeries, des salles de sport, de participer à des oeuvres sociales... Mais dans le même temps on a étendu l'empire des process, de l'évaluation quantitative, laissant le moins d'espace possible à une identité professionnelle qui puisse s'emparer de la manière de travailler, pré définie par les directions.

 

Le registre humaniste a pour fonction d'éluder tout sentiment de conflictualité au sein de l'entreprise, ou chacun partage avec autrui l'aspiration au bonheur. On ne voit plus que des hommes et des femmes, et non des gens disposant de qualifications (mot en disparition, au profit des "compétences" et des "potentiels"), qui pourraient proposer une perspective d'expert sur le travail réalisé.

 

Actualité des fantasmes de Taylor et Ford

 

Le taylorisme n'est donc pas mort. Il est bel et bien là, au coeur des systèmes de travail post modernes. L'organisation scientifique du travail visait à transformer les ouvriers de métier en exécutants. La science du travail est politique au sens où elle impose un consensus : c'est ainsi et pas autrement, et il ne peut y avoir de conflictualité autour de la vérité scientifique.

 

Taylor le sait : les ouvriers savent mieux que le patron le temps réel nécessaire pour réaliser une pièce par exemple, et ils en jouent. Ce savoir est un pouvoir. Un pouvoir jugé malsain car pour Taylor ce qui est bon pour les salariés ne l'est pas forcément pour l'entreprise. Mais ce qui est bon pour le propriétaire de l'usine est bon pour tout le monde. Il va donc redonner ce pouvoir au patron en centralisant la conception et en l'objectivant. Cette science managériale est censée se dépouiller de quelque arbitraire. Le travail est défini comme tâche, décrite dans une procédure écrite, à appliquer. La transmission ouvrière n'a plus nulle importance. Les salariés cèdent leur pouvoir sur le travail aux ingénieurs.

 

Tout est donc déjà dans Taylor.  L'idée de faire le bonheur des salariés pour eux, d'un collectif d'amis qui ne sont plus dans le conflit, prétendre à la neutralité de la science managériale. On retrouve tout cela chez Ford, le praticien, et ses chaînes de montage qui conduisent à l'explosion des gains de productivité. Avec les dégâts humains que l'on qualifia dans le mouvement ouvrier de "fordite".

 

La dégradation des conditions de travail, liée à cette robotisation de l'employé, conduira à un tel turn over, dont même la prétention à mettre les gens tout de suite au travail ne limitera pas les effets pervers. L'idée surgira alors de l'augmentation des salaires, et de leur réorientation vers l'achat de produits Ford. La contrepartie est que l'ouvrier Ford doit accepter les tâches, ne se réclamer d'aucune logique métier fixe.

 

Ford s'occupe aussi, comme le management moderne, de la vie intime de ses ouvriers. Déjà il parle de diététique, il lutte contre l'alcool. Aujourd'hui les "rps" organisent la lutte contre le tabac, mais la souffrance au travail recule t-elle pour autant ? Non, parce que le souci des salariés n'est pas qu'on ne s'occupe pas de leur individualité, mais qu'on méprise leur identité professionnelle en quantifiant tout, en prévoyant tout, en fichant tout, en procéduralisant tout, en nommant tout.

 

Réduire le contre pouvoir salarial

 

Certes le travail réel est différent du travail prescrit. Certes, les procédures ne sont pas totalement appliquées, et cela profite d'ailleurs à l'entreprise, les salariés réalisant les ajustements utiles. Mais cela n'est pas reconnu comme tel. Ce serait reconnaître un pouvoir salarié. Ce qui est reconnu est le dispositif officiel, le "projet", la fiche action, la fiche procédure. Reste que par cette action invisible les salariés conservent la possibilité d'agir par eux-mêmes, de donner un sens à un collectif de travail où l'on partage du savoir faire. 

 

Mme Linhart sait bien que ce n'était pas "mieux avant", certes. Les contremaîtres d'autrefois n'étaient pas des anges. Les luttes ouvrières témoignaient de la brutalité des chefs. Mais quelque chose à changé avec l'affaiblissement des collectifs de travail brisés par la négation du professionnel. Ce phénomène laisse le travailleur, dénudé comme individu, bien vulnérable, doutant de lui quand l'entreprise en a besoin.

 

Paradoxalement, amèrement, les fameuses lois Auroux, qui pourtant voulaient démocratiser l'entreprise, ont donné une visibilité aux collectifs de travail. En favorisant l'expression, elles ont exposé ces collectifs au regard de l'encadrement, alors que les salariés utilisaient ces collectifs comme contre pouvoirs difficiles à cerner. Les principes de démocratie partielle au sein d'une entreprise qui foncièrement ne l'est pas, et fonctionne à partir d'un contrat de subordination, livrent le quant à soi collectif des salariés à la possibilité de restructuration des chefs.

 

La politique d'individualisation du suivi des salariés, par les primes, la polyvalence, l'évaluation individuelle, ou encore la mise en concurrence, a eu raison des collectifs de travail. On a aussi, y compris dans le secteur public, instauré des rapports de prestations de service à la place de rapports entre collègues (on se refacture entre services).

 

Subir individuellement

 

Les salariés "ne peuvent plus vivre ensemble les difficultés d'une situation commune".

 

Et les cadres ? Ils sont adaptés à ces modèles individualistes. Mais comme ils y adhèrent, ils subissent de plein fouet les contradictions et les désillusions. Leur autonomie s'avère fausse ou un piège (assumer en première ligne seul). Le côté festif de l'entreprise "cool" et humaniste s'efface au bout d'un moment et vient le sentiment de ne peser sur rien de professionnel.

 

Les process changent unilatéralement, et confrontent les salariés à la discontinuité par rapport à leur expérience. L'adaptation est le maître mot. C'est une qualité "humaine", et non un attribut professionnel. L'identité professionnelle se vide, tout simplement. Reste le "savoir être". Une des facettes de ce déni du registre professionnel est la notion de qualité, qui elle aussi est subordonnée. La question n'est pas la qualité du produit, reconnue par le professionnel, mais la satisfaction du client qui est l'objectif de l'entreprise.

 

L'exemple de pole emploi est très parlant. Les témoignages décrivent des dispositifs nouveaux permanents, qui tombent, unilatéralement. Les mails sont accessibles à tout moment par la direction. Tout est compté. Les saisines se sont multipliées, avec des codages précis à respecter. Il n'y a plus de bureau personnel mais des boxes interchangeables. Quand l'ordinateur est allumé trop longtemps, une alerte demande de se déconnecter. Des logiciels organisent l'accueil, les plannings sont pré réalisés. Les demandes de reporting sont constantes. Les salariés se sentent considérés comme des incapables. 

 

L'Histoire du salarié tend à disparaître. Les entretiens d'embauche affirment fréquemment juger sur le potentiel qui sera démontré au cours de l'entretien, le CV étant de moindre importance. Au nom d'une égalité des chances humaniste qui nie de front la profession.

 

En niant la profession on fait face à l'humain. On met donc l'humain en avant, on l'expose. Il est impacté par toutes les difficultés de la vie professionnelle, sans filtre. Le syndicalisme lui-même est envahi par les questions personnelles et perd son sens collectif. Seule la défense juridique paraît encore à même de défendre la reconnaissance d'une intégrité de professionnel quand elle est déniée. Mais encore faut-il que le contenu juridique soit préservé.

 

Mme Linhart ne connaissait pas le début de quinquennat en 2017 quand elle a écrit son livre, paru deux ans avant. Mais on voit bien que la question de laisser au rapport de forces dans l'entreprise la définition même de ce corpus juridique, évoquée par la réforme du droit du travail, peut détruire cette dernière digue. Ce n'est donc pas par hasard si un gouvernement pro "offre", c'est- dire considérant qu'il faut aider autant que possible le capital pour qu'il "ruisselle" sur chacun... se donne cette priorité là.

 

Les descriptions et les analyses de Mme Linhart ne laissent pas grand chance aux théories cognitivistes. Mais en sortant de la sociologie de l'entreprise elle-même, il reste à constater que le développement de l'éducation est une lame de fond qui a changé la donne, la transformation de l'accès à l'information aussi. La frustration rencontrée par des couches éduquées soumises au précariat existe. Tout cela a et aura d'inévitables retombées politiques. La verticalité, la subordination d'une exécution sur la conception, dans l'entreprise et en dehors, sont mal vécues, d'où la crise de confiance dans les institutions politiques et les médias.

 

Beaucoup recherchent à vivre dans d'autres configurations, que les outils technologiques nouveaux rendent réalisables matériellement et culturellement. Dans maints secteurs, la capacité à animer des projets avec créativité est aussi une réalité. Elle cohabite avec le néo taylorisme dénoncé par le livre. En ce sens, le cognitivisme a aussi sa part de pertinence, pour comprendre le monde qui vient.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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16 juin 2017 5 16 /06 /juin /2017 21:29
La radicalité n’appartient pas aux radicalisés - Marie José Mondzain, « Confiscation, des mots, des images, et du temps ». Paru dans la Quinzaine Littéraire

 

Pourquoi, alors que le monde tel qu’il va suscite un dégoût manifeste, ceux qui proposent de le révolutionner sont-ils aussi marginalisés ? Sans doute parce qu’ils se trompent de lieu. Ils ambitionnent encore d’investir le palais d’hiver quand le grand soir viendra à point, mais chacun semble percevoir que le palais d’hiver est introuvable. Le lieu de la lutte semble être ailleurs, sans forcément qu’on sache le désigner. L’essai de la philosophe Marie José Mondzain, « Confiscation (des mots, des images et du temps) », tient de cette intuition qui n’est pas historiquement nouvelle, commence avec les premières leçons du totalitarisme s’affermit avec les premières critiques de la société de consommation.

 

Nous ne nous étonnerons pas de voir Mme Mondzain placer son essai sous l’ombre portée de Pasolini, pour qui le nouveau fascisme était l’hydre consumériste. Elle ne le dit pas, mais Pasolini savait sa dette à Gramsci à qui il dédia des poèmes (« Cendres de Gramsci »). C’est lui, sans doute, dans sa prison, qui le premier comprit que politiquement, la vie était ailleurs que dans la simple conquête des appareils. Il distingua ainsi un temps révolu de guerre de mouvement, où les forces politiques s’affrontaient en pleine netteté sur un théâtre où il s’agissait de s’emparer du gouvernement , du central téléphonique, du poste de Police ; et un nouveau paysage. Celui de la guerre de tranchées où la lutte est partout et où s’exercent d’ailleurs, on le dira plus tard, des « micro pouvoirs » qui rendent caduque toute idée de révolution par le sommet.

C’est dans la tranchée du langage que nous convie la philosophe.

 

Le sabotage du langage, permis par le bombardement accéléré des signifiants et des icônes, la soumission du temps humain à un état d’urgence permanent, est l’arme la plus vicieuse du pouvoir. Thucydide est cité pour nous rappeler l’antériorité de cette arme de guerre. Ce qui est nouveau est notre bain constant d’ hyper communication. Ce sabotage devenu plus efficient sape à la base même tout effort de critique. C’est l’usage d’un terme, celui de « déradicalisation », illustrant une pente de civilisation, qui déclenche l’essai très lucide, coupant de colère méditée, de Mme Mondzain. Essai noir, s’égarant certes dans l’abstraction scolastique à mon goût, après avoir posé ses constats.

 

Il saute aux yeux de l’essayiste, que ce terme n’a rien de neutre. En ciblant les terroristes se réclamant de l’islam, il emporte au passage toute idée de radicalité. Or, non seulement, aux yeux de Mme Mondzain, nous ne pouvons justement opposer à ces dits radicalisés que d’autres radicalités, mais on peut aussi leur contester leur caractère radical. Dans les définitions de la « radicalisation », la violence n’est pas le seul critère. On note l’intransigeance, la rupture. Les « radicalisés » offrent donc une occasion en or d’en finir avec toute radicalité et Mme Mondzain juge cette manœuvre inacceptable et catastrophique.

 

Ce tour de passe-passe lexical est d’autant plus contestable que l’on peut discuter ce qualificatif de radical pour les terroristes concernés. Ces sujets apathiques devant le massacre qu’ils perpètrent, d’abord obsédés de leur « publicité » (comme le tueur de l’hyper casher et Mohammed Merah, si occupés de leurs caméras) sont-ils si radicalisés que cela, ou plutôt sans subjectivité ? Comme Jean-Louis Comolli le dit dans un bel essai, « Daesh et le cinéma », non cité, congruent, les vidéastes terroristes reprennent les codes d’un cinéma hollywoodien dégradé, qui devrait nous imposer de réfléchir à ce substrat plutôt que de psychologiser à l’excès les analyses sur les assassins.

 

Est-on en outre certain que la question posée est de déradicaliser ? La radicalité n’est-elle pas inhérente à la jeunesse, notamment ? Le sujet n’est-il pas de proposer d’autres chemins à la radicalité ? Le souci n’est-il pas que le modèle dominant ne fournit aucune issue à la pulsion de radicalité animant les êtres ? Que la seule « offre » de radicalité est malheureusement celle des fanatiques ? Déradicaliser, ce serait permettre de revenir sur terre, « démystifier ». Mais de quel réel parle-t-on ? Ces radicalisés aspirent- ils à revenir dans ce réel ? Le problème n’est-il pas, justement, la sécheresse du réel ? Qui interrogera d’ailleurs ce réel, s’il est proscrit d’y jeter un regard radical ?

 

Il y a cette phrase sans doute énigmatique, souvent citée, encore dans ce livre, d’Arendt selon laquelle « seul le bien est radical ». Arendt oppose à la radicalité du bien la banalité du mal. Il ne me semble pas pour autant qu’elle juge tout mal banal. C’est une forme particulière du mal, celui de l’absence de pensée, de la démission éthique, de la soumission bureaucratique aux procédures, qu’elle vise, à travers le cas Eichmann, dont on sait maintenant qu’il ne correspondait pas au profil. Les terroristes sont-ils aussi banals que des ronds de cuir déresponsabilisés ? Médiocres parfois, sans doute, oubliant leurs cartes d’identité dans les voitures. Banals, on peut en douter. Les parcours de ces gens n’ont souvent rien de banal. Certains sont tout à fait redoutables, notamment pour recruter, entraîner, propager une idéologie, organiser, et aussi combattre. La philosophie aurait tort de leur appliquer des concepts réductionnistes.

La manière dont sont présentés les « radicalisés » par la doxa s’intègre pour l’auteure dans un dispositif plus large, celui du « choc des cultures », expression elle aussi sabotée, puisque justement, et ici la démonstration est brillante, la culture est ce qui ne peut pas s’entrechoquer avec une autre culture : « la chapelle sixtine ne saurait déclarer la guerre à un temple aztèque ». La culture est précisément le fruit d’un « non rapport » qui devient rapport à partir de la création, et uniquement d’elle.

 

Le mot « radicalisé » associe donc désormais le fait de saisir un sujet à la racine et la terreur. Ainsi, chemin faisant, sans assumer un discours explicite, mais en s’introduisant au cœur de la compréhension, le consentement à l’égard du cours du monde s’impose comme la seule option, toute autre attitude étant renvoyée à la complicité ensanglantée. La répétition du terme le rend indiscutable. C’est proprement insupportable à la philosophe, la pensée consistant justement à saisir le monde par ses racines, à la manière de Descartes. Il est évident, pourtant, qu’il « existe des combats radicaux qui se font sans violence ».

L’autre perversion de ce terme de « radicalisé » est qu’il s’applique de facto, uniquement aux terroristes se réclamant de l’islam. Or, on ne manque pas d’une diversité de tueurs. Comment appeler les assassins de Columbine ? On ne les affuble pas du qualificatif de « radicalisés ».

 

Au bout du compte, nous sommes invités à nous demander ceci : vouloir ramener à la dite normalité n’empêche-t-il pas d’interroger la normalité comme le ventre fécond des monstruosités ? Est-ce l’utilité indicible des monstres les plus terribles ?

 

Jérôme Bonnemaison

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5 mai 2017 5 05 /05 /mai /2017 08:19
De la précieuse dialectique anti identitaire de Franz Fanon - retour sur " Peau noire, masque blanc"

« Celui qui cherche dans mes yeux autre chose qu'une interrogation perpétuelle devra perdre la vue ; ni reconnaissance ni haine » .

 

Les œuvres de Fanon sont nerveuses, électriques. La révolte jaillit dans une prose pressée, dense, ballottée ; trop parfois, jusqu'à l’hétérogénéité à la lisière de l'anachronisme. Bien qu'il s'agisse d'Essais qui n'esquivent pas les détours théoriques les plus subtils, et dont la cohérence ne s'évapore pas.

 

Un homme pressé, Fanon, ce qui ressort de son style, comme s'il avait prescience de sa rapide disparition de ce monde, son temps compté. Le nazisme a été vaincu, l'oppression abjecte, multiforme, doit suivre dans le ravin des mauvais souvenirs historiques. Il faut battre le fer tant qu'il est chaud. Les chants de liberté qui résonnent sur les cités libérées doivent bondir d'écho en écho pour apaiser le monde de ses souffrances morales.

 

Cette intuition selon laquelle la boîte de Pandore a été ouverte est si juste. La décolonisation va venir, et ce n'est pas à cause de cette génération des pionniers qu'elle décevra. Leur combat était juste, car le bilan de la colonisation ne tient pas à sa comptabilité mais à son sens, même, qui est la subordination fondée sur la proclamation de la supériorité occidentale. Fanon va être un des théoriciens les plus affûtés de l'épopée libératrice.

 

Cette nervosité de la syntaxe chez Fanon signifie aussi peu de temps pour écrire, sans doute, quand on est homme d'action, un thérapeute d'abord. On prend des notes, on les remanie certainement avant de les publier, avec un sentiment d'urgence qui transparaît. L'écriture est un moment dans la lutte.

 

On retrouve le même jaillissement de révolte transformée en pensée, dans la prose théorique de Fanon, dans la poésie charnelle de Césaire, œuvre dont il assume la pleine influence. C'est une matière inflammable, qu'il faut manifestement ne pas conserver par devers soi.

 

J'aime les idiosyncrasies. J'aime son idiosyncrasie. Ce chantre de la négritude, psychiatre, militant révolutionnaire, qui cite sans cesse Freud et Sartre, fut engagé dans les FFL où il eut une conduite héroïque. Un Martiniquais impliqué, jusqu'à l'expulsion, jusqu'à renier sa nationalité française, dans la lutte pour l'indépendance algérienne. Jamais à sa place ce Fanon. Ou plutôt toujours à la sienne. Là où on combat l'injustice.

 

Les identitaires qui le citent en se drapant dans la toge rouge de la victime éternelle ne méritent pas une seconde le titre d'épigone. Que les admirateurs du sinistre Dieudonné, par exemple, lisent Fanon, quand il dit :

 

« L'antisémitisme me touche en pleine chair, je m'émeus, une contestation effroyable m'anémie, on me refuse la possibilité d'être un homme. Je ne puis me désolidariser du sort réservé à mon frère ».

 

Le ton unique, articulant la radicalité de la négritude et l'ambition de la plus large fraternité, est donné dans ce « Peau noire, masques blancs » ou il s'adresse aussi durement aux noirs qu'aux blancs :

 

« Pour nous, celui qui adore les nègres est aussi « malade » que celui qui les exècre ».

Et plus loin dans le livre, sous le patronage de la pensée hégélienne, qu'il synthétise à sa sauce unique avec le freudisme :

 

« le nègre esclave de son infériorité, le Blanc esclave de sa supériorité se comportent tous deux selon une ligne d'orientation névrotique ».

 

Dès les années cinquante, donc, les identitaires sont renvoyés dos à dos par la pensée de la négritude telle que la prolonge Fanon, et certainement pas au profit d'une approche pacifiste bêlante, c'est le moins que l'on puisse dire. Car Fanon, engagé auprès du FLN écrira « les damnés de la terre » aussi, âpre livre où la libération est au bout du fusil. Il faudra affronter l'autre, s'entre tuer, pour ouvrir un nouveau chemin de fraternité plus élevée.

 

Ce drame, Fanon en sera tout à fait conscient. En lecteur de Hegel et de Marx, il considère, avec ce qu'on pourrait appeler un fatalisme, mais qui s'est avéré lucide, que l'économie de la tragédie ne saurait s'envisager. L'Histoire doit se franchir.

 

Il entretiendra pourtant, malgré les appels à la lutte la plus implacable, cette dialectique rare entre le plus grand esprit de révolte contre l'oppresseur et l'affirmation de la solidarité d'une espèce humaine unifiée. Ces éléments, dans son esprit, ne se déliaient jamais.

 

La difficulté, nous la connaissons depuis, c'est de refermer les plaies du combat libérateur, surtout quand de part et d'autre certains n'ont aucun intérêt à les cicatriser mais à y enliser la pensée.

 

Et pour être plus clair encore Fanon ajoute:

« nous estimons qu'un individu doit tendre à assumer l'universalisme inhérent à la condition humaine ».

 

Le psychiatre antillais nommé en Algérie française, qui a pris des mains de l'oppresseur les outils de la critique, réalise donc très vite intellectuellement, dès « Peau noire, masques blancs », en 1952 (il a vingt sept ans à peine! Mais il mourra avant la quarantaine), ce que Malcom X, finira par considérer en cheminant dans une existence malheureusement toute aussi courte que Fanon.

 

Là où il y a domination, c'est par le détour de la rupture que l'on peut revenir à l'universel. On ne rompt pas pour devenir raciste soi-même. Mais il y a, à l'égard d'une domination, une étape où l'on ramasse ses propres forces.

On doit ainsi abandonner la honte d'être noir, tout en conservant à l'esprit que « l'âme noire est une construction du blanc ».

 

Oui, il y a « complexe » noir. Mais il n'est pas une quelconque essence du noir. Il s'enracine dans la domination historique. Et il peut être dénoué. Fanon ferraille avec les analyses chafouines d'un Octave Mannoni, qui déplore la larme à l'oeil les méfaits de la colonisation et de l'esclavage, mais ajoute que celui qui a été dominé ne l'a pas été pour rien. D'une certaine manière tout en lui aspirait à cette domination.

 

Le noir est tenaillé. Comme dans l'ascension sociale, d'ailleurs (le transfuge est bien au social ce que l'exil est à la géographie. Et Fanon, lui, combine exil social et exil chez le Blanc), quand un antillais revient au pays natal, il est dans une double impasse. S'il « singe » l'européen, on le réprouve, s'il s'enferme dans le « patois » pour prouver qu'il est toujours d'ici, alors il nie son devenir, ce qu'il a du apprendre pour s'ouvrir les portes, et confirme son essence. Ces tiraillements font dire à Fanon que les amitiés antillaises ne durent pas souvent à la métropole, de son temps.

 

Mais le chemin de l'universel est long. Il importe d'abord de briser la domination et la honte. Que le noir cesse de vouloir être reconnu comme Blanc. Cette maladie que Fanon analyse, à travers des cas cliniques ou l'analyse de romans d'amour en échec entre noirs et blancs.

 

S'il veut être reconnu par le Blanc, comme le plus proche du Blanc possible (ainsi le racisme s'étale, envers le « plus noir » pour le « moins noir »), c'est que l'étant Noir a été sali, détruit, ravagé. Le Noir est un non être. Il ne peut vouloir se définir que par le Blanc. Il aimerait parfois disparaître, comme le héros de « La tâche » de Philip Roth, qui tente de profiter, bien que noir, de sa blancheur de peau exceptionnelle, ce qui se retournera – c'est un comble – contre lui quand on l'accusera de discrimination anti minorités à l'université.

 

L'universel en passe ainsi par un détour de reconstitution d'un Soi. Fanon écrit ce très beau passage, d'inspiration intime, lui qui a vécu l'exil parisien :

« Je voulais simplement être un homme parmi d'autres hommes. J'aurais voulu arriver lisse et jeune dans un monde nôtre et ensemble l'édifier (…) D'aucuns me reliaient aux ancêtres miens, esclavagisés, lynchés : je décidai d'assumer ». Quelle fulgurance dans la synthèse ! C'est tout le parcours possible, encore incertain, contradictoire, d'un mouvement de libération, que Fanon déroule en une seule phrase.

 

Mais avec un réalisme cru, il est conscient de la nécessité d'une étape de repli, avant le rebond vers l'universel. Le tout est de ne pas s'y enliser. Mais le devenir psychique comme le devenir politique ne peuvent pas sauter, n'importe comment, par pur idéalisme, certaines étapes. C'est dans le processus de lutte que la conscience s'éclaircit. MLK évolue vers Malcom, Malcom évolue vers MLK. Au terme des expériences douloureuses.

Et sans doute le temps est venu aujourd'hui de rebondir.

« J'ai à peine ouvert les yeux qu'on avait bâillonnés, et déjà l'on veut me noyer dans l'universel (…) j'ai besoin de me perdre dans ma négritude.De voir les cendres, les ségrégations, les répressions ».

 

L'analyse de Fanon est magistrale en ce qu'elle montre l' « identité » du nègre comme le fruit des projections du Blanc. De ses projections sexuelles d'abord. Le Noir est son étayage. Donc le Nègre par cet effet, est « comparaison ». « Les Antillais n'ont pas de valeur propre ».

 

Reste que le vœu de Fanon, sans aucune ambiguïté c'est d'en finir. C'est de :

« survoler ce drame absurde ».

Le verbe survoler a toute son importance.

Au-delà du conflit, donc. Même s'il est nécessaire d'en passer par le conflit, notamment face à la colonisation.

 

La lutte contre l'oppression des noirs, ou de quiconque, s'intègre ainsi dans la perspective de l'universel. « Je suis un homme et c'est tout le passé du monde que j'ai à reprendre »

Et Fanon d'aller plus loin. De ne se réclamer d'aucune créance. « Il n'y a pas de mission nègre. Il n'y a pas de fardeau blanc ». Il scandaliserait aujourd'hui (on est toujours plus tolérant avec les statues et les mythes, désireux de se les approprier pour en recevoir l'onction), en déclarant qu'il n'a ni droit ni devoir de réparation. En existentialiste aimanté par Sartre, il assume la liberté. L'avenir. L'existence, comme être dans le monde, parmi les hommes. Et non confite dans la matrice du passé.

Forward, a dit un autre homme noir.

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30 avril 2017 7 30 /04 /avril /2017 15:03
L'humain au delà de l'Humain -«  Comment pensent les forêts », Eduardo Kohn

Si l'anthropologue Eduardo Kohn, qui signe ce livre profond, doté d'un titre qui n'a rien de métaphorique, « Comment pensent les forêts », a vu la trilogie du « Seigneur des anneaux », il a du afficher le large sourire du sentiment analogique. En effet, les hommes y gagnent une bataille majeure contre le Mal grâce à l'intervention des arbres géants qui admettent que leur sort et celui de cet humain qui les abîme sont indissociables.

 

C'est bien de la nécessité d'explorer une continuité entre l'au- delà de l'humain et l'humain, que le chercheur nous parle, considérant que certains aspects que nous pensons proprement humains, ne naissent pas de rien, mais sont prolongement d'une « pensée vivante » qui commence avec le vivant. Nous ne décelons pas d'anti spécisme vulgaire chez cet auteur, cependant, mais l'idée, partagée avec les indiens côtoyés au très long cours, que l'humain ne se conçoit que dans « une écologie des Sois » qui intègre l'humain et le dépasse.

 

En décrivant des scènes simples de la vie quotidienne à Avila, à la lisière andine de l'Amazonie équatorienne, Eduardo Kohn, en observant des moments de chasse, des récits de rêve, les rapports que les « runa puma » d'Avila instaurent avec leurs chiens, l'utilisation d'un langage fondé largement sur l' « indiciel » (quand un mot se rapproche du bruit naturel du phénomène évoqué), l'auteur théorise une anthropologie qu'il qualifie d' « au delà de l'humain ».

 

C'est que cette forêt, celle des « hommes jaguars », colonisée très tôt pourtant (l'animisme en intègre fortement les traces, les esprits maîtres étant blancs), multiplie les interactions entre homme et animal puisque aucune nourriture n'est achetée à l'extérieur de la zone. C'est le lieu privilégié d'observation, auprès d'un peuple animiste, de relations qui ont commencé avant même la survenue de la communication humaine. Une première frontière éclate d'emblée, celle entre nature et culture, qui n'a pas de sens ici.

 

Le livre nous invite à considérer que la pensée n'est pas le monopole de l'humain. Il existe d'autres formes de pensées, dont émerge la nôtre. Le début du livre fâcherait sans doute un lacanien, pour qui l'humain est langage par dessus tout

 

En allant débusquer ce philosophe, Charles Peirce, l'auteur insiste sur le fait que la sémiologie excède l'humain. En réalité, toute vie est « intrinsèquement sémiotique », elle informe, elle est interprétée. Les habitants d'Avila passent beaucoup de temps à penser dans la perspective des autres Sois. Il s'ensuit par exemple qu'ils sont très attentifs à leurs propres rêves, aux songes de leurs chiens, et se lèvent la nuit pour commenter, comme sur un divan de la Mittle Europa, les associations qu'il y ont trouvées.

 

La forêt est forêt de signes. En reprenant les concepts de Peirce, Eduardo Kohn évoque les signes premiers que sont les icônes (la ressemblance à un phénomène), et les indices (le signe que quelque chose qui s'est déjà passé peut se passer). La faculté de représentation existe ainsi au delà de l'humain. Un singe laineux qui entend un palmier craquer réagit, il bondit. Une chaîne de sens se met en place, pensée vivante. Nous sommes aux antipodes de l'animal machine de Descartes, d'un monde où les fins seraient dictées de l'extérieur. Ce monde enchanté là est composé de Sois produisant des Signes, des représentations,, des interprétations. Le futur est donc présent, sans cesse, dans le présent. Le monde des esprits, que l'on rejoint dans les songes, est une fenêtre sur le futur, à travers les présages.

 

Le monde est constitué de Sois. La difficulté est de concilier cette conception avec la prédation. Ainsi, si un jaguar vous regarde, il faut lui renvoyer ce regard, ou bien il vous voit comme viande déjà morte , « Cela », et non comme un autre Soi. .

 

La pensée de l'avenir n'est pas monopole de l'humain. Mais le passé, les morts, les lignées interrompues sont aussi présentes à cette pensée vivante. Au regard du darwinisme, un tamanoir emprunte aux formes des tamanoirs passés, et aux tamanoirs non sélectionnés. Dans ce monde, la vie et la pensée vont au delà de la mort, puisqu'elles informent. Quand nos pensées vivent dans l'esprit des autres, c'est un peu de nous qui survit ailleurs. Ce que les philosophes stoïciens, qui nous consolaient en prétendant que nos vies minuscules trouvaient leur écho dans l'immensité infinie du cosmos et de l'avenir, disaient aussi. En observant l'Amazonie, c'est notre rapport aux générations futures qui est inévitablement questionné.

C'est peut-être ce que François Mitterrand a voulu signifier avec son fameux et sibyllin : « je crois aux forces de l'esprit, et je ne vous quitterai pas ».

 

Le langage des runa puma est instructif car basé souvent sur de l'indiciel. Ainsi quand une pierre tombe dans l'eau on dit ' « tsupu » qui évoque le son de l'entrée dans l'eau du minéral. On se tient ainsi tout près du signe indiciel qui sert aux animaux. La continuité entre l'humain et l'animal se manifeste au mieux, le dualisme radical n'a pas été entériné.

 

J'aime particulièrement un beau passage, sans doute pudique, car l'auteur nous dit semble t-il ce qui le motive, intimement, dans sa recherche. Ce monde amazonien lui paraît une antidote aux crises d'angoisse. Qu'est ce qui se manifeste dans la panique sinon la séparation induite par la capacité symbolique de l'humain ? L'angoisse est le produit de « la pensée symbolique qui s'emballe ». Elle se ressent comme une aliénation, une incapacité à être ici et maintenant, localisé. Un sentiment de désarrimage qui conduit au malaise.

 

Et l'auteur de trouver cette belle formule anti cartésienne :

«  Je pense, donc je doute que je suis ».

 

Il raconte avoir vaincu une panique en observant un oiseau. Ceci l'a conduit à interpréter de l'iconique, à revenir à une pensée en continuité avec le monde, connectée avec une réalité plus large grâce à une sémiologie non séparée de celle de l'ensemble du vivant. Les sophrologues apprennent aux angoissés à revenir ici et maintenant. C'est ce que favorise l'ontologie d''immersion constante des peuples animistes. Ici, le lacanien que j'évoquais plus haut, fâché quand il lisait que le langage ne fondait pas l'humain, se ranime peut-être en constatant qu'il est reconnu que la pensée symbolique engage un deuil douloureux par la distinction entre signifiant et signifié. Que l'humain est celui qui sépare les mots et les choses. Mais l'anthropologue nous indique que l'humanité a su lisser ce clivage .

 

On peut se demander si tout anthropologue ne cherche pas avant tout à apaiser en lui, par son mode de vie oscillant entre partage d'expériences et spéculation abstraite, un esprit tiré vers le théorique. E . Kohn esquisse ici une anthropologie thérapeutique, en même temps que politique. Car bien évidemment, ce qui est en cause, c'est notre attitude face à l'Anthropocène, cet âge du retournement où après avoir domestiqué la nature, l'Homme en devient le moteur par son mode de vie singulier.

 

    Ce qui ne peut pas être appelé ici une « culture », puisqu'elle s'enchâsse dans la nature, efface ainsi un clivage, nous rappelle que nous ne pouvons être humains que dans la continuité d'une globalité vivante. En l'écrasant sans l'écouter, nous risquons notre assise. « Runa puma » signifie « personne jaguar ». Les humains de là bas se qualifient de « personne ». Un Soi pareil à un autre Soi, en communication profonde avec lui.

     

    La richesse de ces gens qui semblent si pauvres, c'est bien une très enviable fluidité de la vie.

     

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    18 avril 2017 2 18 /04 /avril /2017 03:42
    Que faire de la faiblesse des pères ? - Jean-Pierre Lebrun, "Un monde sans limite"/"Malaise dans la subjectivation"

    Jean-Pierre Lebrun est un psychanalyste belge qui a ouvert un débat important dans le mouvement psychanalytique. Avec deux textes, rassemblés et réédités par Erès : "Un monde sans limite" et "malaise dans la subjectivation".

     

    Contrairement à ce qu'ont pu penser, brièvement, les psychanaystes au tout début de l'aventure, la fin de la répression des désirs n'a pas suffi à éliminer la souffrance psychique. Elle ne l'a pas vraiment fait reculer non plus. C'est à un déplacement de la souffrance que l'on a du assister. C'est la grande affaire de la psychologie contemporaine. Et une des clés de ce labyrinthe, sans doute, est ce que Freud a noté dans " malaise dans la civilisation", à savoir que l'hydre n'avait pas seulement le visage de la répression, mais aussi celui de la liberté échevelée.

     

    En soulignant l'importance du remplacement de la transcendance par la science, et en la mettant en parallèle avec l'affaiblissement de la figure paternelle, Jean-Pierre Lebrun va proposer un cadre conceptuel, fortement appuyé sur Lacan, pour comprendre comment s'origine dans l'évolution du social l'apparition de ce qu'on a pu nommer de nouvelles pathologies de l'âme, notamment ce qu'on appelle les "états limites". Il n'y a pas de coupure entre la famille et la société, selon l'auteur. 

     

    La société de consommation a besoin d'enfants-rois désireux de consommer sans fin. C'est ainsi que l'enfant généralisé, qui ressort de l'évolution de la modernité, est tombé à point pour le modèle économique. Qui n'a fait que le favoriser.

     

    Le système patriarcal a vacillé. Il n'est pas du propos de Jean-Pierre Lebrun de le regretter.  Plutôt d'en explorer les conséquences possibles sur le plan psychique. C'est en effet le père, dans une perspective lacanienne, qui ouvre à l'Altérité. Il est "le premier étranger".

     

    En entrant dans les mots, le domaine ouvert par le père, l'Infans quitte le monde clos des choses. il se prive ainsi de la jouissance immédiate des choses, "pour habiter le monde médiatisé des mots".  L'interdit de l'inceste est précisément la manifestation de la non coïncidence entre les mots et les choses, qui jamais ne s'imbriqueront parfaitement (d'ou le fond dépressif menaçant toute humanité). C'est le langage qui fait de nous un être social.  La mère dit d'une certaine façon que le monde n'est pas totalement dans les mots, et le père qu'il n'est pas tout à fait dans les choses. L'enfant doit se structurer en intégrant ces imperfections. Le père soutient donc le Sujet à devenir un autre que la mère.

    Mais pour assumer cette fonction de Tiers; il doit être à la fois légitimé par la mère, et la société. A partir du moment où la société vient indifférencier père et mère à l'égard de l'enfant, la question est posée : le père est-il cet encore cet Autre là ?

     

    L'originalité de l'oeuvre de JP Lebrun est de montrer en quoi l'évolution de la science, et de sa place dans la société, centrale, en lieu et place de la transcendance religieuse, a influé de manière décisive sur la place du père en entraînant son déclin. Lien qui n'apparaît pas spontanément. C'est pourtant pour cet auteur l'élément décisif. Ce déclin a brisé l'équilibre de la construction de l'individu.

     

    Depuis Galilée, la science a contesté, difficilement, puis triomphalement, la place qu'occupait la religion pour l'humanité, vivant sous le plafond de la transcendance. 

     

    La science, fonctionne peu à peu comme un système d'accumulation auto référencé. Elle perd contact avec la chose dont il s'agit. C'est l'impression que m'ont donné, comme à beaucoup, l'apprentissage des mathématiques qui m'ont tellement fait souffrir au collège.

     

    Une étape majeure est l'émergence d'une technoscience, c'est-à dire d'une soumission de la science à la technique. Arrive un moment où nous ne savons plus rien de la technique que nous utilisons. La science, aussi, propage l'idée que tout est possible. Elle s'empare de domaines qui semblaient relever de l'action divine. Or, devenir un individu, puis un adulte, c'est précisément intégrer et accepter que tout n'est pas possible. Sans ce processus d'acceptation, la souffrance est au rendez-vous.

     

    Les énoncés de la science, ainsi, font disparaître les enjeux de l'énonciation. C'est à dire de qui parle, et pourquoi. Ceci a un double effet de saper la légitimité de l'énonciateur (de toute autorité institutionnelle) mais aussi de déresponsabiliser celui qui parle.

     

    S'en remettre aux seuls énoncés, oublier qu'on est responsable de son énonciation, c'est un des traits du totalitarisme. Le totalitarisme nazi reposera notamment sur de pseudos énoncés scientifiques, et la déresponsabilisation à l'égard de la pensée propre et de l'énonciation (je ne fais que transmettre les ordres). Ce sont des énoncés scientifiques délirants mais revendiqués scientifiques qui ont fondé l'extermination des invalides et handicapés, par des médecins, puis l'extermination des juifs. 

     

    Revenons-en à la famille après ce détour. C'est là le plus passionnant de la réflexion de M. Lebrun.

    Le système totalitaire ne repose pas sur l'installation d'une figure paternelle. Bien au contraire, il ressemble à un abus maternel. Le totalitarisme n'est pas la simple tyrannie. La tyrannie dit "l'Etat c'est moi". Le totalitarisme dit "la société c'est moi". Le totalitarisme s'appuie sur la mobilisation totale de la masse, dit Lebrun en reprenant largement les réflexions d'Hannah Arendt.

    Il ne domine pas la société de l'extérieur, mais de l'intérieur.

    Or, "ce qui différencie la position du père de celle de la mère, c'est que le premier opère de la position de l'exception, alors que la seconde intervient du lieu de la totalité".

    Tout y devient politique, sans distinction. La représentation y est abolie (le totalitarisme détruit toute métaphore). L'altérité du père est repoussée par le modèle totalitaire. Et Lebrun de prendre l'exemple de ces pères allemands humiliés par les jeunesses hitlériennes venant corriger leurs comportements et leurs choix éducatifs. L'énonciation du père, fondée sur son autorité, a été remplacée par les énoncés dits scientifiques sur la race. Le nazisme n'infirme donc pas du tout les constats de long terme sur l'effondrement de la figure paternelle, minée par la science. Bien au contraire il en est une apogée.

     

    Au risque de sombrer dans le point Godwin, on peut dire que le nazisme a ainsi soulevé radicalement des questions auxquelles la post modernité a du se confronter ensuite. Et notamment celle de la place des énoncés scientifiques.

     

    Un des éléments essentiels c'est que l'impossible n'a plus sa place, dans le discours scientifique et plus encore dans la technoscience. Lebrun prend l'exemple d'une simple machine à calculer qui fournit une réponse pour toutes les opérations alors que certaines sont impossibles, car le chiffre est infini. Mais la machine répond tout de même.

     

    Ce tout est possible infantile qui ne se heurte pas à un "non" est maternant. C'est le rôle ancien du père que de dire non, et la science totalisante, puis la consommation, incitent au contraire. Ainsi peut-on s'expliquer un  refus du tragique dans la culture contemporaine.

     

    La mort, par exemple, doit avoir un fautif. A chaque fait divers on va chercher "le responsable". Le drame ne peut pas être simplement une tragédie.  On n'accepte pas la contrainte économique, parfois. Impossible de dire, dans certaines négociation, qu'une mesure a un coût. Et que c'est du réel auquel on se heurte. 

    J'ai personnellement vécu de tels moments frappants, où l'infantile surgissait. Devant des revendications de hausses de primes, par exemple, dont le chiffrage était simplement ahurissant, mais que les porteurs de slogans ne voulaient simplement pas entendre Ou devant l'indifférence d'usagers devant l'inauguration d'un bâtiment public très dispendieux leur étant dévolu, choix important qu'ils trouvaient simplement "normal" alors qu'il était contingent. 

     

    "Ainsi nous sommes passés d'un monde borné à un monde - qui peut apparaître- comme sans limite".

     

    Nous ne sommes pas seulement sans repères, perdus, mais c'est la notion de repère elle-même qui est en cause. Mais que faire, face à des perspectives sans limites, où désir et besoin se confondent ? La toxicomanie est une issue parmi d'autres.

     

    Autre conséquence : une altérité devenue de plus en plus insupportable. La résistance du racisme voire son amplification. La confrontation à l'Autre ayant été évitée.

     

    Nous ne reviendrons pas en arrière. Alors, que faire ?

    Reprendre la responsabilité de nos énonciations, cesser de se cacher derrière des murs de langage qui cachent toute parole personnelle. Lebrun nous incite aussi à reparler de la catégorie de l'impossible. Et à restaurer une faculté de jugement.

     

    Sur ce point, tout bureaucrate pourra méditer ces paroles :

     

    " la capacité de penser n'est pas évacuée par la connaissance ; la pensée professionnelle ne vient pas à bout de la pensée commune".

     

    Il faut reconnaître à la "pensée son ancrage indispensable dans le monde commun".

     

    Nous devons être capable d'un retrait, parfois, pour penser, et assumer notre énonciation, cesser de nous fondre dans des énoncés.

     

    Il nous appartient donc de briser ces "murs de langage qui s'opposent à la parole".

     

    Le projet manqué de Winston, il me semble, dans "1984". Mais nous risquons sans doute moins que lui à nous y essayer.

     

     

     

     

     

     

     

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    14 mars 2017 2 14 /03 /mars /2017 19:41
    De la richesse des associations - "Des psychanalystes en séance - Glossaire clinique de psychanalyse contemporaine", 58 auteurs.

    Cette somme considérable de petits articles percutants (trois, quatre pages) se saisissant chacun d'un concept de la psychanalyse (pas forcément consensuel d'ailleurs), le présentant rapidement, et le confrontant à un ou des exemples d'utilisation ou de manifestation dans une cure, aborde la psychanalyse contemporaine comme une pratique avant tout.

     

    Une pratique ne se départissant jamais d'un haut niveau d'exigence théorique, et surtout d'allers-retours permanents entre la théorie et la pratique. La psychanalyse est une praxis, dans ce glossaire de sa clinique contemporaine. Elle ne sombre ni dans un pragmatisme du gourou commercial, abandonnant les questionnements humains à la poussière des expériences solitaires, ni à la pensée auto référencée qui ne se confronte plus à la demande d'une analyse. Je ne crois pas  qu'elle se pense comme science. En tout cas le mot n'est jamais employé. Et elle est peut-être en ce sens porteuse d'une sagesse que d'autres approches de l'humain ne révèlent pas.

     

    Si quelqu'un voyait le psychanalyste en désinvolte ayant beaucoup potassé la théorie pour ouvrir son cabinet, puis s'engageant dans de longues siestes entrecoupées par des réactions dogmatiques pavloviennes, il serait déçu, par ce livre, certes difficilement compréhensible pour un lecteur qui n'aurait pas pris soin de prendre connaissance des principaux concepts de la psychanalyse en lisant quelques livres d'Histoire et des essais de ses principaux penseurs. Et même pour lui (c'est à dire pour moi), c'est souvent obscur, car c'est tout de même un livre adressé aux analystes, et aux analysants qui voudraient un peu plus comprendre ce qui leur arrive, ou leur est arrivé. Ce n'est pas un livre d'introduction, loin s'en faut. C'est un livre qui a demandé de cheminer, préalablement.

     

    Ce livre directement édité en poche, "Des psychanalystes en séance, glossaire clinique de la psychanalyse contemporaine" nous présente un paysage psychanalytique d'une richesse foisonnante. Elle s'ancre dans la fidélité - y compris à son état d'esprit admirable de remise en question permanente - aux orientations fondamentales du freudisme, conservant, c'est une belle chose, la capacité du fondateur à se servir de tous les savoirs et à s'intéresser, parce que la matière de la psychanalyse est la capacité humaine à symboliser, à toutes les productions culturelles de l'humanité. Ainsi les articles multiplient les références au cinéma, à la peinture (par exemple sur l'importance du "détail"), la littérature pour illustrer leur propos. Plus rarement à la philosophie, encore que cela peut survenir. 

     

    Les médias insistent parfois sur les divisions du mouvement psychanalytique. Ici on voit que c'est un mouvement capable d'accepter des hypothèses variables, de la diversité, qui n'est pas (ou plus) assimilée à de la dissidence.

     

    C'est un glossaire de plus de 500 pages, donc il serait difficile de le synthétiser. Ce qui me marque d'abord en le refermant (il n'est pas forcément destiné à le lire en continu, comme je l'ai fait pour un livre classique), c'est d'abord l'acharnement courageux de l'analyste devant l'analysant. Sa patience. Son optimisme. Ces gens semblent ne jamais renoncer, quoi qu'il en soit. On peut admirer leur capacité à ne pas juger, aussi, et à "ne pas rire, ne pas pleurer, mais comprendre", car c'est là où se loge leur plus grande empathie. C'est de cette manière dont ils peuvent aider l'analysant. La "neutralité bienveillante" n'est pas feinte, chez ces auteurs et praticiens là, semble t-il.

     

    Ce qui peut aussi étonner, pour le presque ignorant que je suis, c'est la place fondamentale de la question du transfert, celle du contre transfert (paradoxalement primordial sur le transfert), qui se voit consacrer plusieurs articles,. La notion est omniprésente dans les réflexions des analystes. La figure de l'analyste en ressort plus humaine, plus vulnérable aussi, plus courageuse. Plus touchante. L'angoisse d'aller trop vite, celle de l'interprétation sauvage, qui peuvent plonger l'analysant dans le trouble, est souvent exprimée. La règle de prudence de Freud est précieuse ("prudence du démineur"), et il arrive qu'un contributeur se morde les doigts de son audace, avec le courage de le dire et d'y revenir.

     

    Le type de transfert qui s'opère va peser de manière décisive sur la cure, mais renseigne aussi de manière tout aussi décisive sur les processus psychiques en jeu. Ainsi par exemple un article est consacré au "transfert narcissique" dans lequel on attend une caution, en miroir. En ressortent de la tension et de l'impatience. Mais ce transfert est une porte aussi pour comprendre ce qui se joue dans le narcissisme.

     

    Ce que je découvre aussi, dans son ampleur, en lisant les très nombreux comptes rendus des expériences cliniques, lié à ce que j'ai dit juste au dessus, c'est la continuité de l'expérience de l'ex analysant devenu l'analyste. Leur travail se ressemble plus que je ne le pensais. Enfin, disons qu'en lisant ce livre on le perçoit nettement. On comprend ainsi, plus charnellement dirais-je, la nécessité pour le psychanalyste d'avoir effectué une analyse.

     

    Tout au long des articles, on découvre qu'il faut que ça bouge chez l'analyste pour que ça bouge chez l'analysant. Il s'institue ainsi un espace particulier, un processus de co création ( article sur "le tiers analytique") et d'ailleurs cet espace s'inscrit dans un lieu mais aussi dans un cadre et un dispositif. Un article parle d'ailleurs des réactions possibles de l'analysant quand un analyste déménage, et de ce que ça peut nous dire sur la psychanalyse. "La présence sensible de l'analyste'" et ses formes, interdisant le toucher, sont des enjeux très importants en tant que tels.

     

    Cet espace se définit pour tous ces praticiens et intellectuels comme un "espace de la parole" avant tout.  Le moment le plus crucial de la cure est un moment que l'on qualifie d'"agir de parole".

     

    " La possibilité de changements provient de la capacité que possèdent les mots de migrer et avec eux les affects qu'ils contiennent".

     

    Cette remarque d'un article, qui évoque le changement psychique, est impressionnante. Elle pourrait aussi valoir pour le changement social, semble évoquer les théories de Gramsci sur l'hégémonie culturelle.

     

    La cure est un espace où l'on sera attentif aux associations. Au travail des analogies.  Celles de l'analysant, celle de l'analyste. Sur cette "surface" du langage, l'on compte pour pouvoir accéder à l'inconscient. Mais ce n'est pas tellement l'accès à l'inconscient qui compte en tant que tel, mais le travail qui s'opère à cet effet. Ce travail est créateur de nouvelles potentialités pour l'analysé. C'est une véritable communication d'inconscient à inconscient qui peut s'instaurer, une "co pensée".

     

    Mais l'on voit tout au long du livre que quand la parole n'est pas assez associative, l'ennui peut survenir chez l'analyste et le sentiment d'échec et d'inutilité pour l'analysant. Réactions classiques que l'analyste ne contournent à aucun moment. Les articles vont montrer comment, par l'écoute, semblable à une "rêverie", le travail de libre association, les voies s'ouvrent à nouveau, des deux côtés.

     

    La matière privilégiée est le langage et le psychanalyste est d'abord un être conscient de la puissance du langage, cette "écorce" qui protège le Moi.

     

    Par exemple, un simple adverbe peut ouvrir la voie à une richesse interprétative qui conduira la cure à avancer. L'exemple d'une patiente utilisant le mot "vraiment" est fourni.

     

    Une autre voie est l'"oscillation" des métaphores et des métonymies. Surgissent bien entendu résistances diverses, mécanismes de défense qui sont tout aussi utiles à la défense fragile du Moi que nuisibles à la cure. Les cliniciens vont montrer exemples à l'appui comment ces noeuds peuvent se défaire, ou pas, quelles opportunités vont être utilisées, toujours inédites car chaque psyché est unique, mais toujours instructives.

     

    Chemin faisant, nous allons croiser nombre de patients, aux vécus difficiles et émouvants. Un rescapé de Buchenwald, par exemple, qui s'était construit une forteresse imposant à l'analyste de la déverrouiller sans briser le Moi de l'analysant. Nous rencontrerons nombre de pathologies, de névroses, de souffrances. De la "dépression essentielle", qui réclame que l'on "réanime" le patient frappé d'"extinction psychique", à diverses formes de traumatismes.

     

    La connaissance des mécanismes de défense peut nous aider, lecteur, à mieux comprendre l'étrangeté des comportements humains. Pour ne pas s'effondrer, l'humain est capable d'inventer des parades nombreuses, comme l'"hallucination négative", "le clivage fonctionnel", d'adopter des "procédés autocalmants" qui ressemblent à des régressions.

     

    Ici il s'agit d'un blog de lecteur, je m'en tiens là.  

    Dans le livre il est rappelé que Freud considérait que les personnages de fiction ont tout autant d'intérêt que les récits de cas réels pour comprendre la vie psychique. Nombre d'analysants et d'analystes ont recours au détour fictionnel, à la référence à une lecture, pour avancer. Le récit est l'outil central du travail. On sait que nombre d'idées clés du freudisme ont été trouvées dans la mythologie ou la tragédie. Cette intuition selon laquelle le récit n'est pas plus faux que la "vraie vie" mais une autre modalité du "vrai", est partagée par tous les amants de la littérature. C'est pourquoi il me semble que tout passionné de livres ne pourra qu'être aimanté par les concepts et les ambitions de la psychanalyse.

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    23 janvier 2017 1 23 /01 /janvier /2017 21:05
    D’une hérésie individualiste – « Dandies, Baudelaire et Cie » - Roger Kempf

     

     

    Je suis tombé sur un essai en poche sur les « dandies », de Roger Kempf, déjà ancien. Un dandysme approché à travers ses héros littéraires, dont Baudelaire au premier chef, Barbey d’Aurevilly, et avant eux Chateaubriand et Stendhal. C’est une figure intéressante et insaisissable, à la fois pathétique et éminemment sympathique (il a souvent du talent), que ce dandy, un peu oublié. Il surgit au temps héroïque de la bourgeoisie dominante, en réaction, dans la lignée du romantisme.

     

     

    Nous vivons peut-être une époque de victoire à la Pyrrhus de la bourgeoisie, certains considérant qu’elle détruira, par son aveuglement festif, le monde avant même qu’elle ne s’autodétruise avec le système économique dont elle est la classe dominante. Avons-nous nos dandies ? Les hipsters ? Trop catégorisables sans doute et trop soumis aux manipulations du marché. Il n’y a pas de « législation » du dandysme dit Kempf. Le dandysme est une manière d’être. Il repose certes sur une sémiologie, mais tout est dans « la manière ». Les signes ne suffisent pas à être jugé dandy. Dans ce culte maniériste, on saisit tout ce que l’on oppose d’Etre à l’Avoir.

     

     

    La figure surgit au 19eme siècle et se cherche des héritiers lointains, sans s’accrocher à quelque désir révolutionnaire (nous en sommes en panne aujourd’hui aussi. Le dandysme nous parle donc un peu de la manière dont nous pourrions réagir. Et il y a du dandysme dans certains mouvements culturels, comme le post punk par exemple, d’après l’espérance révolutionnaire). C’est une attitude réservée à des anciens aristocrates, à des bourgeois dégoûtés, par la culture, de leur condition, ou à des artistes, dont la condition flottante les conduit à se détacher du froid calcul utilitariste de ces temps. Il ne risque pas de s’agréger à quelque mouvement collectiviste. Puisque le dandy est, comme le dit l’auteur, une « insularité ». Baudelaire était dans la rue en 48, mais il scandait des slogans… individuels sur son beau-père… C’est dire combien ce dandy serait intempestif au temps des identités triomphantes. Evoquer l’intempestif est aussi une manière d’aborder l’époque.

     

     

    Le dandysme est une forme d’aristocratie qui n’est pas forcément l’apanage des aristocrates, puisque l’aristocratie n’est plus dans l’ordre économique, en tant que telle. C’est une aristocratie imaginaire, qui se réfère à ce qui est de plus appréciable dans une certaine idée de l’aristocratie, et que le règne bourgeois a détruit. Les valeurs bourgeoises, voilà l’exécrable. Des anarchistes ces dandies ? On pourrait le penser. Mais non. Le dandy est un individu et n’a aucune cause, il reste dans la légalité et se contente d’insolence et de mépris. Il ne voit le monde qu’à travers les comportements qu’il juge et ne saurait se dévouer à quelque cause collective, condamnée d’avance. Comme s’il avait déjà renoncé par prophétie, anticipé les chutes des espérances. Il ne croit qu’aux gens. En cela il est post moderne en avance d’un siècle. Musset était dandy (Baudelaire le contestait), mais ne partageait pas le militantisme de Sand. Il y eut bien Eugène Sue, le feuilletoniste à succès immense des « mystères de paris » non évoqué dans l’essai, qui combina le militantisme socialiste jusqu’à en payer le prix de l’exil, et le dandysme. Jean Louis Bory, lui aussi dandy et pourtant marxiste à sa manière, a écrit une belle biographie à son sujet, introuvable, mais que je conseille.

     

     

    Tout ce qui est bourgeois le dégoûte. L’argent pour lui-même, la vitesse, l’accumulation, le laborieux, l’utilitarisme. Les dandies exècrent les Etats-Unis de l’éthique du travail et de l’épargne mise en évidence par Max Weber. Ils détestent l’obésité bourgeoise. Mais ce sont ces valeurs là qu’ils haïssent, et non la société de classes en tant que telle. Elles sont aussi haïssables quand elles s’expriment dans le peuple. Ils y préfèrent le svelte (ils sculptent leur corps), l’économe, qui va de pair avec la dépense sans souci quand on le décide. Baudelaire écrit un pamphlet d’une violence terrible sur les belges et leur vulgarité selon lui. Ce qui est intéressant ainsi dans le dandysme, c’est la capacité des classes dominantes à écœurer leurs propres fils, ce qu’on retrouvera en mai 68 sous d’autres formes. 

     

     

    A ce point de mon article, je me dis que le gendre de Marx, Paul Lafargue, avait un côté dandy dans « le droit à la paresse » (Nietzsche, dandy à sa manière, disait que tout homme obligé de consacrer plus que quelques heures au travail est condamné à être un esclave). Et aussi quand il décide stoïquement de mettre, avec sa femme, un terme à sa vie. Le dandy est romain. Il admire César et Alcibiade. Ils voient dans le romain le stoïcisme économe, digne, préoccupé de beauté (et de sa mise) plutôt que d’utilité, dispendieux à ses heures. Cette dignité borne leur insolence, qui n’est jamais spectaculaire, outrancière, mais donne dans l’humour noir, pince sans rire.

     

     

    L’accumulation, c’est la vulgarité même. Et Baudelaire va jusqu’à détester la photographie, parce qu’elle promet le trop (en cela il ne s’est pas trompé).

     

     

    Le dandysme c’est aussi la recherche éperdue de la distinction, de la différenciation. Le refus de l’assignation, du costume bourgeois certes, mais aussi de toutes les ressemblances. C’est le souci de se créer soi-même. Cet esprit Nietzschéen de haine du troupeau, de la massification. Dont on dira à tort qu’il est fasciste, puisque le fascisme repose, on le sait depuis Hannah Arendt, sur la massification. Le dandysme serait vacciné contre l’identitaire contemporain, qui le dégoûterait au plus haut point. A l’individualisme marchand il oppose un autre individualisme, tout aussi radical. L’indépendance à tout prix. D’où ses efforts de distanciation, symbolisés par le monocle et les gants. Le culte de l’impénétrable. La propension au célibat, et à ne pas donner descendance, qui va de pair, certes, avec une certaine misogynie car la femme du 19eme est assimilée à la mère.  Malgré ses tendances réactionnaires, assez méprisables, on ne peut que rêver de néo dandies au milieu de ces tribus stéréotypées qui bariolent notre époque et rassurent en fournissant le kit complet de l’identité. Le monde en serait plus intéressant.

     

     

    Le dandysme est empêtré dans une contradiction. En méprisant le travail, il se prive des ressources qui permettent le loisir, la contemplation, le dévouement à l’esthétique et à la sculpture de soi. Nous avons tous connu des dandies au RMI dans nos cafés d’étudiant. Ils se trouvaient des costumes de goût aux fripes, parce qu’ils étaient encore jeunes et que l’élimé charmant leur convenait. Un jour ils ont disparu du café. Le désespoir lui, y reste assis. Et les mille manières d’y survivre.

     

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    2 janvier 2017 1 02 /01 /janvier /2017 21:58
    De notre pandémie identaire - "Vers la guerre des identités ?" - Collectif.  Article paru dans la Quinzaine littéraire

    «  Vers la guerre des identités ? De la fracture coloniale à la révolution ultranationale ». Sous la dir. De Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Dominic Thomas

    « Ni culpabilité, ni haine de soi »

     

    Les éditions de la Découverte rassemblent une série de contributions qui éclairent, alertent, sur le développement tous azimuts de la peste identitaire, vindicative et glacée, dans les représentations politiques de notre pays.

     

    De ces contributions, à la teinte pessimiste comme la couverture noire du livre (Alec Hargreaves parle des émeutes de 2005 comme de « la dernière chance » manquée « pour sauver la cohésion sociale »), d’un pessimisme certes décidé à tenir bon sur des principes universalistes et égalitaires, comme si malgré l’impuissance des intellectuels fidèles à ces étoiles, ce qui devait être dit est ici écrit ; il ressort que la France est un pays qui n’a pas dépassé une situation « post coloniale ».

     

    Par cette expression, les auteurs de « Vers la guerre des identités ? » n’entendent pas, loin s’en faut, que la France serait dans un « continuum colonial », comme le prétendent par exemple les « indigènes de la République », identitaires en miroir des néo fascisants, qui sont pour les auteurs symptômes de la dérive paranoïaque transformant le monde en champ de bataille entre dites ethnies. On signifie plutôt par ce concept de « post colonial » que les uns et les autres n’ont pas su solder ce passé, s’enfonçant dans des obsessions qui mènent à un affrontement général dont le djihadisme local et la progression du Front National sont deux manifestations ; le livre montrant, tristement, que cette vision identitaire de la société s’ancre au plus profond dans l’opinion. Des décennies après « la revanche de Dreyfus » déplorée par Maurras à la fin de son procès de collaboration, nous pourrions bien assister à une troisième bataille frontale où pour l’instant les forces antiracistes semblent comme stérilisées par la violence de l’assaut.

     

     

    Une contribution rappelle que près de sept millions d’électeurs ont voté aux dernières régionales pour une ligne politique assumant qu’une partie du corps social – des millions d’habitants – n’ont pas leur place dans le pays ! Et ils ne partagent pas l’exclusivité de cette conviction. La stratégie de Daesh, qui souffle dans le même sens que les identitaires franco nationalistes, est d’enflammer cette tentation de « polarisation » entre deux pays, « eux » et « nous » , en attisant par le meurtre la haine des musulmans, en agitant les références à l’humiliation que fut la colonisation, amalgamée avec les guerres aux Moyen Orient, réactivant l’antisémitisme par instrumentalisation de la cause palestinienne.

     

     

    Nous sommes pris sous le feu croisé de ces deux catégories de Croisés qui ont en beaucoup en partage. Entre d’un côté le discours décliniste des identitaires de la dite « souche » mythique, qui ne se résument plus aux seuls groupes d’extrême droite, en particulier depuis la grande opération réussie par Patrick Buisson pour convertir un Président au discours Maurassien, et de l’autre la simplification manichéenne des tenants de l’identité victimaire des minorités, il y a certes une « ligne de crête » à défendre coûte que coûte.

     

     

    Les auteurs proclament, parmi les solutions contre l’embrasement, la nécessité de regarder en face l’histoire coloniale. Histoire transformée en amertume revancharde d’un côté, et en névrose obsessionnelle de l’autre. Nous devons avancer vers un «  métarécit humaniste » (Fouad Laroui), donnant sa place à la complexité de l’Histoire, reconnaissant les méfaits incommensurables de la colonisation, sans en éluder les nuances et les contextes. Autour de ce récit nouveau, qui n’a pas son musée en France alors que fleurissent désormais les monuments d’hommage imbécile aux tueurs de l’OAS, nous pouvons éviter de transformer les souffrances d’hier en héritages conflictuels obérant d’autres lectures du présent. Les ghettos, nous dit-on dans ce livre, sont aussi bien des fractures mentales que sociales.

     

     

    Le livre revient sur la vaste offensive de réhabilitation du colonialisme lancée depuis 2007, dont le discours présidentiel de Dakar a été l’apogée, n’hésitant pas à comparer l’homme africain à un enfant. En flattant les angoisses déclinistes d’une ancienne grande puissance, craintive sur le vide laissé par sa déchristianisation (le livre converge ici avec les essais d’Emmanuel Todd), et en provoquant le réflexe identitaire des minorités venues du sud, ce discours eut un effet délétère. Mais il s’inscrit tristement dans une perspective durable qui renforce les tentations discriminatoires, elles-mêmes conduisant parfois le discriminé à endosser fièrement la caricature qu’on dresse de lui.

     

     

    Le drame est que face à ce déferlement, qui certes a abandonné la notion biologique de « race », quoique le livre rappelle sa réapparition (par exemple dans une célèbre saillie de Nadine Morano), pour la remplacer par un racisme culturaliste échappant plus aisément aux lois antiracistes, bilan positif fragile d’un antiracisme qui semble en échec, sur institutionnalisé, nous ne voyons rien émerger.

     

     

    La notion d’intégration a été abandonnée. On ne parle plus que de religion, par la défensive, d’Islam tout court, démonisé. Et revient cette notion agressive d’assimilation, alliée à la dénonciation floue du « communautarisme », toujours celui de l’Autre. Le nationalisme français est d’ailleurs une idéologie floue, un « populisme liquide » selon Raphaël Logier, dans la mesure où elle se fonde sur la peur de l’ « Autre » comme viatique illusoire à la crainte plus profonde d’une dissolution de ce « nous » égaré. Cet Autre s’incarne d’abord dans le musulman, « Janus Bicéphale », cible idéale à qui l’on reproche d’être l’antique ennemi du christianisme mais en même temps de s’opposer à la modernité, toujours perdant. Mais il prend forme aussi dans d’autres figures comme les roms, et peu importe la faiblesse numérique ou sociale de cet « Autre ». Quant au vieil antisémitisme, il n’a pas disparu. Il s’est reconfiguré, mais persiste aussi dans ses vieux stéréotypes.

     

     

    Dans une France déboussolée, la haine identitaire devient un liant. Et qui propose un autre ciment hormis la psalmodie abstraite des « valeurs de la République » impalpables, cette évanescence menaçant tout l’édifice philosophique d’une Lumière qui incendia en son temps le monde ?

     

     

    Devant ces courants dont on saisit la nature irrationnelle, combien pèsent les analyses ici brillantes d’un Laurent Mucchielli opposant sa déconstruction des statistiques sécuritaires, démontrant les biais qui surévaluent les délits commis par des étrangers, face à un « Français ou voyou, il faut choisir ! » lapidaire, et aux injonctions incitant, au plus haut niveau de l’Etat, à cesser de comprendre, car comprendre serait excuser ? Les auteurs rappellent que comprendre n’a rien de moral en soi, mais que c’est tenter de s’épargner l’aveuglement des futurs perdants de l’Histoire.

     

     

    Face au tsunami identitaire, la bataille culturelle ne peut qu’être totale et multiforme. Sur le terrain de l’Histoire, oui. Mais nous avons besoin d’autres imaginaires et d’autres émotions, concurrents des olifants de croisade. Finalement, et c’est là où le livre cesse son incursion, l’identitaire n’a t-il pas une fonction culturelle évidente ? Atrophier l’émergence d’autres lectures des difficultés du monde, sans doute. Comment dans une société qui a profondément changé, donner corps à d’autres représentations, fondements,manières de donner sens aux existences ?

     

    j BONNEMAISON
     

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    Published by jérôme Bonnemaison - dans Oeuvres politiques Histoire Essais
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    Lectures de Jérôme Bonnemaison

     

    Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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    D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

     

    Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


    Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


     

    De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


     

    J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


     

    Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

     

     

    Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


     

    Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

     

     

    Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


     

    Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


     

    Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


     

    J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


     

    Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

     

     

    Jérôme Bonnemaison,

    Toulouse.

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