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18 avril 2017 2 18 /04 /avril /2017 03:42
Que faire de la faiblesse des pères ? - Jean-Pierre Lebrun, "Un monde sans limite"/"Malaise dans la subjectivation"

Jean-Pierre Lebrun est un psychanalyste belge qui a ouvert un débat important dans le mouvement psychanalytique. Avec deux textes, rassemblés et réédités par Erès : "Un monde sans limite" et "malaise dans la subjectivation".

 

Contrairement à ce qu'ont pu penser, brièvement, les psychanaystes au tout début de l'aventure, la fin de la répression des désirs n'a pas suffi à éliminer la souffrance psychique. Elle ne l'a pas vraiment fait reculer non plus. C'est à un déplacement de la souffrance que l'on a du assister. C'est la grande affaire de la psychologie contemporaine. Et une des clés de ce labyrinthe, sans doute, est ce que Freud a noté dans " malaise dans la civilisation", à savoir que l'hydre n'avait pas seulement le visage de la répression, mais aussi celui de la liberté échevelée.

 

En soulignant l'importance du remplacement de la transcendance par la science, et en la mettant en parallèle avec l'affaiblissement de la figure paternelle, Jean-Pierre Lebrun va proposer un cadre conceptuel, fortement appuyé sur Lacan, pour comprendre comment s'origine dans l'évolution du social l'apparition de ce qu'on a pu nommer de nouvelles pathologies de l'âme, notamment ce qu'on appelle les "états limites". Il n'y a pas de coupure entre la famille et la société, selon l'auteur. 

 

La société de consommation a besoin d'enfants-rois désireux de consommer sans fin. C'est ainsi que l'enfant généralisé, qui ressort de l'évolution de la modernité, est tombé à point pour le modèle économique. Qui n'a fait que le favoriser.

 

Le système patriarcal a vacillé. Il n'est pas du propos de Jean-Pierre Lebrun de le regretter.  Plutôt d'en explorer les conséquences possibles sur le plan psychique. C'est en effet le père, dans une perspective lacanienne, qui ouvre à l'Altérité. Il est "le premier étranger".

 

En entrant dans les mots, le domaine ouvert par le père, l'Infans quitte le monde clos des choses. il se prive ainsi de la jouissance immédiate des choses, "pour habiter le monde médiatisé des mots".  L'interdit de l'inceste est précisément la manifestation de la non coïncidence entre les mots et les choses, qui jamais ne s'imbriqueront parfaitement (d'ou le fond dépressif menaçant toute humanité). C'est le langage qui fait de nous un être social.  La mère dit d'une certaine façon que le monde n'est pas totalement dans les mots, et le père qu'il n'est pas tout à fait dans les choses. L'enfant doit se structurer en intégrant ces imperfections. Le père soutient donc le Sujet à devenir un autre que la mère.

Mais pour assumer cette fonction de Tiers; il doit être à la fois légitimé par la mère, et la société. A partir du moment où la société vient indifférencier père et mère à l'égard de l'enfant, la question est posée : le père est-il cet encore cet Autre là ?

 

L'originalité de l'oeuvre de JP Lebrun est de montrer en quoi l'évolution de la science, et de sa place dans la société, centrale, en lieu et place de la transcendance religieuse, a influé de manière décisive sur la place du père en entraînant son déclin. Lien qui n'apparaît pas spontanément. C'est pourtant pour cet auteur l'élément décisif. Ce déclin a brisé l'équilibre de la construction de l'individu.

 

Depuis Galilée, la science a contesté, difficilement, puis triomphalement, la place qu'occupait la religion pour l'humanité, vivant sous le plafond de la transcendance. 

 

La science, fonctionne peu à peu comme un système d'accumulation auto référencé. Elle perd contact avec la chose dont il s'agit. C'est l'impression que m'ont donné, comme à beaucoup, l'apprentissage des mathématiques qui m'ont tellement fait souffrir au collège.

 

Une étape majeure est l'émergence d'une technoscience, c'est-à dire d'une soumission de la science à la technique. Arrive un moment où nous ne savons plus rien de la technique que nous utilisons. La science, aussi, propage l'idée que tout est possible. Elle s'empare de domaines qui semblaient relever de l'action divine. Or, devenir un individu, puis un adulte, c'est précisément intégrer et accepter que tout n'est pas possible. Sans ce processus d'acceptation, la souffrance est au rendez-vous.

 

Les énoncés de la science, ainsi, font disparaître les enjeux de l'énonciation. C'est à dire de qui parle, et pourquoi. Ceci a un double effet de saper la légitimité de l'énonciateur (de toute autorité institutionnelle) mais aussi de déresponsabiliser celui qui parle.

 

S'en remettre aux seuls énoncés, oublier qu'on est responsable de son énonciation, c'est un des traits du totalitarisme. Le totalitarisme nazi reposera notamment sur de pseudos énoncés scientifiques, et la déresponsabilisation à l'égard de la pensée propre et de l'énonciation (je ne fais que transmettre les ordres). Ce sont des énoncés scientifiques délirants mais revendiqués scientifiques qui ont fondé l'extermination des invalides et handicapés, par des médecins, puis l'extermination des juifs. 

 

Revenons-en à la famille après ce détour. C'est là le plus passionnant de la réflexion de M. Lebrun.

Le système totalitaire ne repose pas sur l'installation d'une figure paternelle. Bien au contraire, il ressemble à un abus maternel. Le totalitarisme n'est pas la simple tyrannie. La tyrannie dit "l'Etat c'est moi". Le totalitarisme dit "la société c'est moi". Le totalitarisme s'appuie sur la mobilisation totale de la masse, dit Lebrun en reprenant largement les réflexions d'Hannah Arendt.

Il ne domine pas la société de l'extérieur, mais de l'intérieur.

Or, "ce qui différencie la position du père de celle de la mère, c'est que le premier opère de la position de l'exception, alors que la seconde intervient du lieu de la totalité".

Tout y devient politique, sans distinction. La représentation y est abolie (le totalitarisme détruit toute métaphore). L'altérité du père est repoussée par le modèle totalitaire. Et Lebrun de prendre l'exemple de ces pères allemands humiliés par les jeunesses hitlériennes venant corriger leurs comportements et leurs choix éducatifs. L'énonciation du père, fondée sur son autorité, a été remplacée par les énoncés dits scientifiques sur la race. Le nazisme n'infirme donc pas du tout les constats de long terme sur l'effondrement de la figure paternelle, minée par la science. Bien au contraire il en est une apogée.

 

Au risque de sombrer dans le point Godwin, on peut dire que le nazisme a ainsi soulevé radicalement des questions auxquelles la post modernité a du se confronter ensuite. Et notamment celle de la place des énoncés scientifiques.

 

Un des éléments essentiels c'est que l'impossible n'a plus sa place, dans le discours scientifique et plus encore dans la technoscience. Lebrun prend l'exemple d'une simple machine à calculer qui fournit une réponse pour toutes les opérations alors que certaines sont impossibles, car le chiffre est infini. Mais la machine répond tout de même.

 

Ce tout est possible infantile qui ne se heurte pas à un "non" est maternant. C'est le rôle ancien du père que de dire non, et la science totalisante, puis la consommation, incitent au contraire. Ainsi peut-on s'expliquer un  refus du tragique dans la culture contemporaine.

 

La mort, par exemple, doit avoir un fautif. A chaque fait divers on va chercher "le responsable". Le drame ne peut pas être simplement une tragédie.  On n'accepte pas la contrainte économique, parfois. Impossible de dire, dans certaines négociation, qu'une mesure a un coût. Et que c'est du réel auquel on se heurte. 

J'ai personnellement vécu de tels moments frappants, où l'infantile surgissait. Devant des revendications de hausses de primes, par exemple, dont le chiffrage était simplement ahurissant, mais que les porteurs de slogans ne voulaient simplement pas entendre Ou devant l'indifférence d'usagers devant l'inauguration d'un bâtiment public très dispendieux leur étant dévolu, choix important qu'ils trouvaient simplement "normal" alors qu'il était contingent. 

 

"Ainsi nous sommes passés d'un monde borné à un monde - qui peut apparaître- comme sans limite".

 

Nous ne sommes pas seulement sans repères, perdus, mais c'est la notion de repère elle-même qui est en cause. Mais que faire, face à des perspectives sans limites, où désir et besoin se confondent ? La toxicomanie est une issue parmi d'autres.

 

Autre conséquence : une altérité devenue de plus en plus insupportable. La résistance du racisme voire son amplification. La confrontation à l'Autre ayant été évitée.

 

Nous ne reviendrons pas en arrière. Alors, que faire ?

Reprendre la responsabilité de nos énonciations, cesser de se cacher derrière des murs de langage qui cachent toute parole personnelle. Lebrun nous incite aussi à reparler de la catégorie de l'impossible. Et à restaurer une faculté de jugement.

 

Sur ce point, tout bureaucrate pourra méditer ces paroles :

 

" la capacité de penser n'est pas évacuée par la connaissance ; la pensée professionnelle ne vient pas à bout de la pensée commune".

 

Il faut reconnaître à la "pensée son ancrage indispensable dans le monde commun".

 

Nous devons être capable d'un retrait, parfois, pour penser, et assumer notre énonciation, cesser de nous fondre dans des énoncés.

 

Il nous appartient donc de briser ces "murs de langage qui s'opposent à la parole".

 

Le projet manqué de Winston, il me semble, dans "1984". Mais nous risquons sans doute moins que lui à nous y essayer.

 

 

 

 

 

 

 

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14 mars 2017 2 14 /03 /mars /2017 19:41
De la richesse des associations - "Des psychanalystes en séance - Glossaire clinique de psychanalyse contemporaine", 58 auteurs.

Cette somme considérable de petits articles percutants (trois, quatre pages) se saisissant chacun d'un concept de la psychanalyse (pas forcément consensuel d'ailleurs), le présentant rapidement, et le confrontant à un ou des exemples d'utilisation ou de manifestation dans une cure, aborde la psychanalyse contemporaine comme une pratique avant tout.

 

Une pratique ne se départissant jamais d'un haut niveau d'exigence théorique, et surtout d'allers-retours permanents entre la théorie et la pratique. La psychanalyse est une praxis, dans ce glossaire de sa clinique contemporaine. Elle ne sombre ni dans un pragmatisme du gourou commercial, abandonnant les questionnements humains à la poussière des expériences solitaires, ni à la pensée auto référencée qui ne se confronte plus à la demande d'une analyse. Je ne crois pas  qu'elle se pense comme science. En tout cas le mot n'est jamais employé. Et elle est peut-être en ce sens porteuse d'une sagesse que d'autres approches de l'humain ne révèlent pas.

 

Si quelqu'un voyait le psychanalyste en désinvolte ayant beaucoup potassé la théorie pour ouvrir son cabinet, puis s'engageant dans de longues siestes entrecoupées par des réactions dogmatiques pavloviennes, il serait déçu, par ce livre, certes difficilement compréhensible pour un lecteur qui n'aurait pas pris soin de prendre connaissance des principaux concepts de la psychanalyse en lisant quelques livres d'Histoire et des essais de ses principaux penseurs. Et même pour lui (c'est à dire pour moi), c'est souvent obscur, car c'est tout de même un livre adressé aux analystes, et aux analysants qui voudraient un peu plus comprendre ce qui leur arrive, ou leur est arrivé. Ce n'est pas un livre d'introduction, loin s'en faut. C'est un livre qui a demandé de cheminer, préalablement.

 

Ce livre directement édité en poche, "Des psychanalystes en séance, glossaire clinique de la psychanalyse contemporaine" nous présente un paysage psychanalytique d'une richesse foisonnante. Elle s'ancre dans la fidélité - y compris à son état d'esprit admirable de remise en question permanente - aux orientations fondamentales du freudisme, conservant, c'est une belle chose, la capacité du fondateur à se servir de tous les savoirs et à s'intéresser, parce que la matière de la psychanalyse est la capacité humaine à symboliser, à toutes les productions culturelles de l'humanité. Ainsi les articles multiplient les références au cinéma, à la peinture (par exemple sur l'importance du "détail"), la littérature pour illustrer leur propos. Plus rarement à la philosophie, encore que cela peut survenir. 

 

Les médias insistent parfois sur les divisions du mouvement psychanalytique. Ici on voit que c'est un mouvement capable d'accepter des hypothèses variables, de la diversité, qui n'est pas (ou plus) assimilée à de la dissidence.

 

C'est un glossaire de plus de 500 pages, donc il serait difficile de le synthétiser. Ce qui me marque d'abord en le refermant (il n'est pas forcément destiné à le lire en continu, comme je l'ai fait pour un livre classique), c'est d'abord l'acharnement courageux de l'analyste devant l'analysant. Sa patience. Son optimisme. Ces gens semblent ne jamais renoncer, quoi qu'il en soit. On peut admirer leur capacité à ne pas juger, aussi, et à "ne pas rire, ne pas pleurer, mais comprendre", car c'est là où se loge leur plus grande empathie. C'est de cette manière dont ils peuvent aider l'analysant. La "neutralité bienveillante" n'est pas feinte, chez ces auteurs et praticiens là, semble t-il.

 

Ce qui peut aussi étonner, pour le presque ignorant que je suis, c'est la place fondamentale de la question du transfert, celle du contre transfert (paradoxalement primordial sur le transfert), qui se voit consacrer plusieurs articles,. La notion est omniprésente dans les réflexions des analystes. La figure de l'analyste en ressort plus humaine, plus vulnérable aussi, plus courageuse. Plus touchante. L'angoisse d'aller trop vite, celle de l'interprétation sauvage, qui peuvent plonger l'analysant dans le trouble, est souvent exprimée. La règle de prudence de Freud est précieuse ("prudence du démineur"), et il arrive qu'un contributeur se morde les doigts de son audace, avec le courage de le dire et d'y revenir.

 

Le type de transfert qui s'opère va peser de manière décisive sur la cure, mais renseigne aussi de manière tout aussi décisive sur les processus psychiques en jeu. Ainsi par exemple un article est consacré au "transfert narcissique" dans lequel on attend une caution, en miroir. En ressortent de la tension et de l'impatience. Mais ce transfert est une porte aussi pour comprendre ce qui se joue dans le narcissisme.

 

Ce que je découvre aussi, dans son ampleur, en lisant les très nombreux comptes rendus des expériences cliniques, lié à ce que j'ai dit juste au dessus, c'est la continuité de l'expérience de l'ex analysant devenu l'analyste. Leur travail se ressemble plus que je ne le pensais. Enfin, disons qu'en lisant ce livre on le perçoit nettement. On comprend ainsi, plus charnellement dirais-je, la nécessité pour le psychanalyste d'avoir effectué une analyse.

 

Tout au long des articles, on découvre qu'il faut que ça bouge chez l'analyste pour que ça bouge chez l'analysant. Il s'institue ainsi un espace particulier, un processus de co création ( article sur "le tiers analytique") et d'ailleurs cet espace s'inscrit dans un lieu mais aussi dans un cadre et un dispositif. Un article parle d'ailleurs des réactions possibles de l'analysant quand un analyste déménage, et de ce que ça peut nous dire sur la psychanalyse. "La présence sensible de l'analyste'" et ses formes, interdisant le toucher, sont des enjeux très importants en tant que tels.

 

Cet espace se définit pour tous ces praticiens et intellectuels comme un "espace de la parole" avant tout.  Le moment le plus crucial de la cure est un moment que l'on qualifie d'"agir de parole".

 

" La possibilité de changements provient de la capacité que possèdent les mots de migrer et avec eux les affects qu'ils contiennent".

 

Cette remarque d'un article, qui évoque le changement psychique, est impressionnante. Elle pourrait aussi valoir pour le changement social, semble évoquer les théories de Gramsci sur l'hégémonie culturelle.

 

La cure est un espace où l'on sera attentif aux associations. Au travail des analogies.  Celles de l'analysant, celle de l'analyste. Sur cette "surface" du langage, l'on compte pour pouvoir accéder à l'inconscient. Mais ce n'est pas tellement l'accès à l'inconscient qui compte en tant que tel, mais le travail qui s'opère à cet effet. Ce travail est créateur de nouvelles potentialités pour l'analysé. C'est une véritable communication d'inconscient à inconscient qui peut s'instaurer, une "co pensée".

 

Mais l'on voit tout au long du livre que quand la parole n'est pas assez associative, l'ennui peut survenir chez l'analyste et le sentiment d'échec et d'inutilité pour l'analysant. Réactions classiques que l'analyste ne contournent à aucun moment. Les articles vont montrer comment, par l'écoute, semblable à une "rêverie", le travail de libre association, les voies s'ouvrent à nouveau, des deux côtés.

 

La matière privilégiée est le langage et le psychanalyste est d'abord un être conscient de la puissance du langage, cette "écorce" qui protège le Moi.

 

Par exemple, un simple adverbe peut ouvrir la voie à une richesse interprétative qui conduira la cure à avancer. L'exemple d'une patiente utilisant le mot "vraiment" est fourni.

 

Une autre voie est l'"oscillation" des métaphores et des métonymies. Surgissent bien entendu résistances diverses, mécanismes de défense qui sont tout aussi utiles à la défense fragile du Moi que nuisibles à la cure. Les cliniciens vont montrer exemples à l'appui comment ces noeuds peuvent se défaire, ou pas, quelles opportunités vont être utilisées, toujours inédites car chaque psyché est unique, mais toujours instructives.

 

Chemin faisant, nous allons croiser nombre de patients, aux vécus difficiles et émouvants. Un rescapé de Buchenwald, par exemple, qui s'était construit une forteresse imposant à l'analyste de la déverrouiller sans briser le Moi de l'analysant. Nous rencontrerons nombre de pathologies, de névroses, de souffrances. De la "dépression essentielle", qui réclame que l'on "réanime" le patient frappé d'"extinction psychique", à diverses formes de traumatismes.

 

La connaissance des mécanismes de défense peut nous aider, lecteur, à mieux comprendre l'étrangeté des comportements humains. Pour ne pas s'effondrer, l'humain est capable d'inventer des parades nombreuses, comme l'"hallucination négative", "le clivage fonctionnel", d'adopter des "procédés autocalmants" qui ressemblent à des régressions.

 

Ici il s'agit d'un blog de lecteur, je m'en tiens là.  

Dans le livre il est rappelé que Freud considérait que les personnages de fiction ont tout autant d'intérêt que les récits de cas réels pour comprendre la vie psychique. Nombre d'analysants et d'analystes ont recours au détour fictionnel, à la référence à une lecture, pour avancer. Le récit est l'outil central du travail. On sait que nombre d'idées clés du freudisme ont été trouvées dans la mythologie ou la tragédie. Cette intuition selon laquelle le récit n'est pas plus faux que la "vraie vie" mais une autre modalité du "vrai", est partagée par tous les amants de la littérature. C'est pourquoi il me semble que tout passionné de livres ne pourra qu'être aimanté par les concepts et les ambitions de la psychanalyse.

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23 janvier 2017 1 23 /01 /janvier /2017 21:05
D’une hérésie individualiste – « Dandies, Baudelaire et Cie » - Roger Kempf

 

 

Je suis tombé sur un essai en poche sur les « dandies », de Roger Kempf, déjà ancien. Un dandysme approché à travers ses héros littéraires, dont Baudelaire au premier chef, Barbey d’Aurevilly, et avant eux Chateaubriand et Stendhal. C’est une figure intéressante et insaisissable, à la fois pathétique et éminemment sympathique (il a souvent du talent), que ce dandy, un peu oublié. Il surgit au temps héroïque de la bourgeoisie dominante, en réaction, dans la lignée du romantisme.

 

 

Nous vivons peut-être une époque de victoire à la Pyrrhus de la bourgeoisie, certains considérant qu’elle détruira, par son aveuglement festif, le monde avant même qu’elle ne s’autodétruise avec le système économique dont elle est la classe dominante. Avons-nous nos dandies ? Les hipsters ? Trop catégorisables sans doute et trop soumis aux manipulations du marché. Il n’y a pas de « législation » du dandysme dit Kempf. Le dandysme est une manière d’être. Il repose certes sur une sémiologie, mais tout est dans « la manière ». Les signes ne suffisent pas à être jugé dandy. Dans ce culte maniériste, on saisit tout ce que l’on oppose d’Etre à l’Avoir.

 

 

La figure surgit au 19eme siècle et se cherche des héritiers lointains, sans s’accrocher à quelque désir révolutionnaire (nous en sommes en panne aujourd’hui aussi. Le dandysme nous parle donc un peu de la manière dont nous pourrions réagir. Et il y a du dandysme dans certains mouvements culturels, comme le post punk par exemple, d’après l’espérance révolutionnaire). C’est une attitude réservée à des anciens aristocrates, à des bourgeois dégoûtés, par la culture, de leur condition, ou à des artistes, dont la condition flottante les conduit à se détacher du froid calcul utilitariste de ces temps. Il ne risque pas de s’agréger à quelque mouvement collectiviste. Puisque le dandy est, comme le dit l’auteur, une « insularité ». Baudelaire était dans la rue en 48, mais il scandait des slogans… individuels sur son beau-père… C’est dire combien ce dandy serait intempestif au temps des identités triomphantes. Evoquer l’intempestif est aussi une manière d’aborder l’époque.

 

 

Le dandysme est une forme d’aristocratie qui n’est pas forcément l’apanage des aristocrates, puisque l’aristocratie n’est plus dans l’ordre économique, en tant que telle. C’est une aristocratie imaginaire, qui se réfère à ce qui est de plus appréciable dans une certaine idée de l’aristocratie, et que le règne bourgeois a détruit. Les valeurs bourgeoises, voilà l’exécrable. Des anarchistes ces dandies ? On pourrait le penser. Mais non. Le dandy est un individu et n’a aucune cause, il reste dans la légalité et se contente d’insolence et de mépris. Il ne voit le monde qu’à travers les comportements qu’il juge et ne saurait se dévouer à quelque cause collective, condamnée d’avance. Comme s’il avait déjà renoncé par prophétie, anticipé les chutes des espérances. Il ne croit qu’aux gens. En cela il est post moderne en avance d’un siècle. Musset était dandy (Baudelaire le contestait), mais ne partageait pas le militantisme de Sand. Il y eut bien Eugène Sue, le feuilletoniste à succès immense des « mystères de paris » non évoqué dans l’essai, qui combina le militantisme socialiste jusqu’à en payer le prix de l’exil, et le dandysme. Jean Louis Bory, lui aussi dandy et pourtant marxiste à sa manière, a écrit une belle biographie à son sujet, introuvable, mais que je conseille.

 

 

Tout ce qui est bourgeois le dégoûte. L’argent pour lui-même, la vitesse, l’accumulation, le laborieux, l’utilitarisme. Les dandies exècrent les Etats-Unis de l’éthique du travail et de l’épargne mise en évidence par Max Weber. Ils détestent l’obésité bourgeoise. Mais ce sont ces valeurs là qu’ils haïssent, et non la société de classes en tant que telle. Elles sont aussi haïssables quand elles s’expriment dans le peuple. Ils y préfèrent le svelte (ils sculptent leur corps), l’économe, qui va de pair avec la dépense sans souci quand on le décide. Baudelaire écrit un pamphlet d’une violence terrible sur les belges et leur vulgarité selon lui. Ce qui est intéressant ainsi dans le dandysme, c’est la capacité des classes dominantes à écœurer leurs propres fils, ce qu’on retrouvera en mai 68 sous d’autres formes. 

 

 

A ce point de mon article, je me dis que le gendre de Marx, Paul Lafargue, avait un côté dandy dans « le droit à la paresse » (Nietzsche, dandy à sa manière, disait que tout homme obligé de consacrer plus que quelques heures au travail est condamné à être un esclave). Et aussi quand il décide stoïquement de mettre, avec sa femme, un terme à sa vie. Le dandy est romain. Il admire César et Alcibiade. Ils voient dans le romain le stoïcisme économe, digne, préoccupé de beauté (et de sa mise) plutôt que d’utilité, dispendieux à ses heures. Cette dignité borne leur insolence, qui n’est jamais spectaculaire, outrancière, mais donne dans l’humour noir, pince sans rire.

 

 

L’accumulation, c’est la vulgarité même. Et Baudelaire va jusqu’à détester la photographie, parce qu’elle promet le trop (en cela il ne s’est pas trompé).

 

 

Le dandysme c’est aussi la recherche éperdue de la distinction, de la différenciation. Le refus de l’assignation, du costume bourgeois certes, mais aussi de toutes les ressemblances. C’est le souci de se créer soi-même. Cet esprit Nietzschéen de haine du troupeau, de la massification. Dont on dira à tort qu’il est fasciste, puisque le fascisme repose, on le sait depuis Hannah Arendt, sur la massification. Le dandysme serait vacciné contre l’identitaire contemporain, qui le dégoûterait au plus haut point. A l’individualisme marchand il oppose un autre individualisme, tout aussi radical. L’indépendance à tout prix. D’où ses efforts de distanciation, symbolisés par le monocle et les gants. Le culte de l’impénétrable. La propension au célibat, et à ne pas donner descendance, qui va de pair, certes, avec une certaine misogynie car la femme du 19eme est assimilée à la mère.  Malgré ses tendances réactionnaires, assez méprisables, on ne peut que rêver de néo dandies au milieu de ces tribus stéréotypées qui bariolent notre époque et rassurent en fournissant le kit complet de l’identité. Le monde en serait plus intéressant.

 

 

Le dandysme est empêtré dans une contradiction. En méprisant le travail, il se prive des ressources qui permettent le loisir, la contemplation, le dévouement à l’esthétique et à la sculpture de soi. Nous avons tous connu des dandies au RMI dans nos cafés d’étudiant. Ils se trouvaient des costumes de goût aux fripes, parce qu’ils étaient encore jeunes et que l’élimé charmant leur convenait. Un jour ils ont disparu du café. Le désespoir lui, y reste assis. Et les mille manières d’y survivre.

 

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2 janvier 2017 1 02 /01 /janvier /2017 21:58
De notre pandémie identaire - "Vers la guerre des identités ?" - Collectif.  Article paru dans la Quinzaine littéraire

«  Vers la guerre des identités ? De la fracture coloniale à la révolution ultranationale ». Sous la dir. De Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Dominic Thomas

« Ni culpabilité, ni haine de soi »

 

Les éditions de la Découverte rassemblent une série de contributions qui éclairent, alertent, sur le développement tous azimuts de la peste identitaire, vindicative et glacée, dans les représentations politiques de notre pays.

 

De ces contributions, à la teinte pessimiste comme la couverture noire du livre (Alec Hargreaves parle des émeutes de 2005 comme de « la dernière chance » manquée « pour sauver la cohésion sociale »), d’un pessimisme certes décidé à tenir bon sur des principes universalistes et égalitaires, comme si malgré l’impuissance des intellectuels fidèles à ces étoiles, ce qui devait être dit est ici écrit ; il ressort que la France est un pays qui n’a pas dépassé une situation « post coloniale ».

 

Par cette expression, les auteurs de « Vers la guerre des identités ? » n’entendent pas, loin s’en faut, que la France serait dans un « continuum colonial », comme le prétendent par exemple les « indigènes de la République », identitaires en miroir des néo fascisants, qui sont pour les auteurs symptômes de la dérive paranoïaque transformant le monde en champ de bataille entre dites ethnies. On signifie plutôt par ce concept de « post colonial » que les uns et les autres n’ont pas su solder ce passé, s’enfonçant dans des obsessions qui mènent à un affrontement général dont le djihadisme local et la progression du Front National sont deux manifestations ; le livre montrant, tristement, que cette vision identitaire de la société s’ancre au plus profond dans l’opinion. Des décennies après « la revanche de Dreyfus » déplorée par Maurras à la fin de son procès de collaboration, nous pourrions bien assister à une troisième bataille frontale où pour l’instant les forces antiracistes semblent comme stérilisées par la violence de l’assaut.

 

 

Une contribution rappelle que près de sept millions d’électeurs ont voté aux dernières régionales pour une ligne politique assumant qu’une partie du corps social – des millions d’habitants – n’ont pas leur place dans le pays ! Et ils ne partagent pas l’exclusivité de cette conviction. La stratégie de Daesh, qui souffle dans le même sens que les identitaires franco nationalistes, est d’enflammer cette tentation de « polarisation » entre deux pays, « eux » et « nous » , en attisant par le meurtre la haine des musulmans, en agitant les références à l’humiliation que fut la colonisation, amalgamée avec les guerres aux Moyen Orient, réactivant l’antisémitisme par instrumentalisation de la cause palestinienne.

 

 

Nous sommes pris sous le feu croisé de ces deux catégories de Croisés qui ont en beaucoup en partage. Entre d’un côté le discours décliniste des identitaires de la dite « souche » mythique, qui ne se résument plus aux seuls groupes d’extrême droite, en particulier depuis la grande opération réussie par Patrick Buisson pour convertir un Président au discours Maurassien, et de l’autre la simplification manichéenne des tenants de l’identité victimaire des minorités, il y a certes une « ligne de crête » à défendre coûte que coûte.

 

 

Les auteurs proclament, parmi les solutions contre l’embrasement, la nécessité de regarder en face l’histoire coloniale. Histoire transformée en amertume revancharde d’un côté, et en névrose obsessionnelle de l’autre. Nous devons avancer vers un «  métarécit humaniste » (Fouad Laroui), donnant sa place à la complexité de l’Histoire, reconnaissant les méfaits incommensurables de la colonisation, sans en éluder les nuances et les contextes. Autour de ce récit nouveau, qui n’a pas son musée en France alors que fleurissent désormais les monuments d’hommage imbécile aux tueurs de l’OAS, nous pouvons éviter de transformer les souffrances d’hier en héritages conflictuels obérant d’autres lectures du présent. Les ghettos, nous dit-on dans ce livre, sont aussi bien des fractures mentales que sociales.

 

 

Le livre revient sur la vaste offensive de réhabilitation du colonialisme lancée depuis 2007, dont le discours présidentiel de Dakar a été l’apogée, n’hésitant pas à comparer l’homme africain à un enfant. En flattant les angoisses déclinistes d’une ancienne grande puissance, craintive sur le vide laissé par sa déchristianisation (le livre converge ici avec les essais d’Emmanuel Todd), et en provoquant le réflexe identitaire des minorités venues du sud, ce discours eut un effet délétère. Mais il s’inscrit tristement dans une perspective durable qui renforce les tentations discriminatoires, elles-mêmes conduisant parfois le discriminé à endosser fièrement la caricature qu’on dresse de lui.

 

 

Le drame est que face à ce déferlement, qui certes a abandonné la notion biologique de « race », quoique le livre rappelle sa réapparition (par exemple dans une célèbre saillie de Nadine Morano), pour la remplacer par un racisme culturaliste échappant plus aisément aux lois antiracistes, bilan positif fragile d’un antiracisme qui semble en échec, sur institutionnalisé, nous ne voyons rien émerger.

 

 

La notion d’intégration a été abandonnée. On ne parle plus que de religion, par la défensive, d’Islam tout court, démonisé. Et revient cette notion agressive d’assimilation, alliée à la dénonciation floue du « communautarisme », toujours celui de l’Autre. Le nationalisme français est d’ailleurs une idéologie floue, un « populisme liquide » selon Raphaël Logier, dans la mesure où elle se fonde sur la peur de l’ « Autre » comme viatique illusoire à la crainte plus profonde d’une dissolution de ce « nous » égaré. Cet Autre s’incarne d’abord dans le musulman, « Janus Bicéphale », cible idéale à qui l’on reproche d’être l’antique ennemi du christianisme mais en même temps de s’opposer à la modernité, toujours perdant. Mais il prend forme aussi dans d’autres figures comme les roms, et peu importe la faiblesse numérique ou sociale de cet « Autre ». Quant au vieil antisémitisme, il n’a pas disparu. Il s’est reconfiguré, mais persiste aussi dans ses vieux stéréotypes.

 

 

Dans une France déboussolée, la haine identitaire devient un liant. Et qui propose un autre ciment hormis la psalmodie abstraite des « valeurs de la République » impalpables, cette évanescence menaçant tout l’édifice philosophique d’une Lumière qui incendia en son temps le monde ?

 

 

Devant ces courants dont on saisit la nature irrationnelle, combien pèsent les analyses ici brillantes d’un Laurent Mucchielli opposant sa déconstruction des statistiques sécuritaires, démontrant les biais qui surévaluent les délits commis par des étrangers, face à un « Français ou voyou, il faut choisir ! » lapidaire, et aux injonctions incitant, au plus haut niveau de l’Etat, à cesser de comprendre, car comprendre serait excuser ? Les auteurs rappellent que comprendre n’a rien de moral en soi, mais que c’est tenter de s’épargner l’aveuglement des futurs perdants de l’Histoire.

 

 

Face au tsunami identitaire, la bataille culturelle ne peut qu’être totale et multiforme. Sur le terrain de l’Histoire, oui. Mais nous avons besoin d’autres imaginaires et d’autres émotions, concurrents des olifants de croisade. Finalement, et c’est là où le livre cesse son incursion, l’identitaire n’a t-il pas une fonction culturelle évidente ? Atrophier l’émergence d’autres lectures des difficultés du monde, sans doute. Comment dans une société qui a profondément changé, donner corps à d’autres représentations, fondements,manières de donner sens aux existences ?

 

j BONNEMAISON
 

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21 septembre 2016 3 21 /09 /septembre /2016 13:09
Tout et rien d'autre - "Daesh, le cinéma et la mort" - Jean-Louis Comolli

Des livres sur Daesh, on n'en manque pas. Çà pleut. Jean-Louis Comolli en publie un, d'un point de vue inédit et original. " Daesh, le cinéma et la mort" n'est pas seulement un essai, méditation un peu décousue, comme rédigée au fil de l'eau, sur la manière dont Daesh manipule les images, élément essentiel de son dispositif de recrutement, de terreur et d'influence, mais aussi et surtout sur ce que ce traitement dit du cinéma lui-même, de son évolution, et de ce que cette manière d'utiliser les images est nuisible à l'idée même du cinéma. C'est au final, en contrepoint de la barbarie technicisée, un plaidoyer pour le cinéma.

 

Les clips effroyables de Daesh relèvent du cinéma, qui peut se définir simplement par le choix de cadrer des images qui défilent pour les montrer. Et la problématique de Comolli est d'inscrire l'extrêmisme violent des djhadistes numériques dans une évolution qui massacre une fonction du cinéma, en exprimant le fantasme de "tout montrer". Nous voyons tout et ils voient tout. Contrairement aux hitlériens, qui cachaient leurs massacres même si des films ont été retrouvés, mas jamais utilisés comme propagande ou outil de la guerre, Daesh les exposent, mais en plus tiennent à montrer qu'ils les commettent sans ciller.

 

Car telle est l'évolution du cinéma, sous l'impact hollywoodien, modèle qui inspire hautement ces ennemis des "valeurs de l'occident". Sans savoir, ne voulant pas voir, ou assumant cyniquement, qu'ils sont les purs produits de ces approches de l'image venues du pays de "Sheitan". Un exemple de cette pente du cinéma est le gros plan, qui cadre pour nous, nous donne le détail. ll s'agit de tout nous donner. Ce "trop de réalité" dont parlait Annie Lebrun dans un essai éponyme.

 

L'existence de ces clips évoque un étrange malaise. Nous avons du commun, perception nauséeuse, avec ces gens de Daesh. Nous regardons les mêmes images, les nôtres et les leurs, et elles ont les mêmes codes. Nous les analysons en même temps qu'eux. L'étrangeté radicale de ces gens qui pour certains viennent de notre pays se combine, dans "la confusion", caractéristique générale de cette guerre, avec leur familiarité. N'est-ce pas une guerre où tout le monde peut être victime, où tout le monde peut surgir du néant politique et devenir un terroriste ? Cette guerre est une nouvelle étape de la guerre, et nous avons du mal à l'appréhender comme guerre. Comolli ne développe pas ces éléments, mais je suis frappé du fait que lorsqu'un attentat est commis en France il et abordé comme un fait divers, avec notamment les polémiques sur les responsabilités policières, les querelles poltiiciennes, et non comme un événement dans la guerre, car les forces françaises, dont on ne voit jamais la moindre image, comme pour conforter un déni de notre condition guerrière, sont engagées sur un terrain classique de conflit armé.

 

Ne pas tirer les conclusions de notre présence en guerre, psychologiquement, ne peut pas nous aider. Nous ne pouvons, sans doute ni ne voulons pleinement intégrer le tragique de notre temps, qui nous sortirait de la nostalgie de l'Europe anesthésiée dans son consumérisme pacifique.

 

Si les techniques filmiques de Daesh sont inspirée de l'occident honni, et donc disent la dépendance à cet occident là aussi, la différence est que le cinéma occidental, qui montre sans cesse la mort, ne tue pas les acteurs. Le spectateur d'une fiction sait qu'il voIt une fiction, même quand il frémit. On peut dire qu'il se permet de frémir parce que justement il sait que c'est une fiction.

 

Un des problèmes que soulèvent les clips de Daesh est que l'acte de filmer et de montrer l'imontrable transforme le réel en cinéma. Ainsi il vient affecter le cinéma. Il vient affecter le rapport entre la fiction et la non fiction. Or, citant Arendt, l'auteur rappelle que le sujet idéal du totalitarisme et celui qui est devenu incapable de considérer la distinction entre vrai et faux. L'idée initiale du cinéma était de s'opposer à ce "tout" du totalitarisme, justement. De jouer des artifices avec la complicité du spectateur.

 

Là où le cinéma, une part du cinéma hollywoodien, converge avec les clips de Daesh, c'est sur la conception du cinéma comme production pure de sensations, niant la possibilité du cinéma à lier le travail du cinéaste à celui du spectateur. C'est aussi sur une certaine conception du spectateur, objet d'un kidnapping par les sensations. Une "préemption du désir" du spectateur. Les images ne réclament pas sa participation mais sa soumission. Le spectateur de Daesh est jugé "indigne". Il ne peut pas arrêter ce qu'il est en train de voir, en ayant recours à son imaginaire. Et le cinéma commercial pur n'est pas loin de considérer le spectateur comme tel.

 

Daesh radicalise, dans sa stratégie de diffusion quasi instantanée, l'absence de montage, qui est une tendance générale du cinéma de l'offre et de la demande, cinéma du choc. Il n'y a pas de hors- champ dans ces cinémas, et donc pas de liberté du spectateur. Pas d'imaginaire possible. Du choc et de l'effroi. De la nausée pour Comolli et d'autres. La crainte aussi, d'un "affaissement des subjectivités". Et je repense ici à la scène d'Orange mécanique où l'on tente de guérir le délinquant en le forçant à regarder, les yeux ouverts de force, des images subliminales.

 

Autant les photos créent du hors-champ, libèrent l'avant et l'après, autant le films de Daesh "cannibalisent" totalement le spectateur, même quand on censure le passage de l'égorgement. Car la censure ne peut que dire : "c'est bien là".

 

On ne peut pas écarter le fait que les images de Daesh, destinées à faire peur, soient aussi vues avec une jouissance perverse. On ne peut pas douter du fait que Daesh le sait. Ces images relèvent d'un érotisme morbide au sens où elles nous placent en situation de voyeur. Elles misent sur la "corruption" du désir de voir. La pulsion de mort, universelle, en est le moteur. Pasolini, dans son adaptation de Sade, appuie où ça fait mal, en mettant en évidence avec radicalité cette ambivalence du dégoût et du voyeurisme. Qu'est-ce qui est le plus terrifiant ? Ce que nous voyons, ou que nous puissions le voir, que nous ayons tellement envie de le voir et de le "partager" ?

 

Je pense aux photos du petit, enfant exilé, mort sur une plage, qu'on a diffusées à la vitesse de la lumière sur tous les écrans, sans s'interroger. Les bons sentiments étaient censés régler le débat. Mais c'est l'effroi qui était recherché. L'effroi, par essence imposé. A t-on vu quelque effet civilisateur de ces diffusions ? Pas en Allemagne si l'on en croit les élections.

 

Comolli présente un tableau désespéré de la situation des images, porté à ses excès par Daesh. Et il craint la mort du cinéma dans sa fonction libératrice. Mais il n'oublie pas ceux qui luttent, avec les images aussi, contre Daesh. Ce collectif syrien par exemple qui diffuse, en s'inspirant des leçons de Godard, d'autres visions du conflit. En mettant en exergue la parole des victimes plutôt que leur image par exemple. En montrant la ville sous domination des tirs de Kalachnikov sans tout montrer, nous renvoyant ainsi à l'imagination d'une existence en guerre.

 

La guerre des images n'est donc pas simplement une guerre de contenus, de messages. Mais une guerre "de formes". C'est dans la forme que l'on trouve peut-être le coeur du combat, car la forme parle à l'inconscient. Tel est le double front d'un art qu'on dirait "engagé".

 

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23 août 2016 2 23 /08 /août /2016 20:56
Marseille, appartement témoin clinquant - « La fabrique du monstre » - Philippe Pujol

 

Philippe Pujol est un journaliste. Un Monsieur manifestement intègre, patient, professionnel, indépendant semble t-il, encore qu'on n'est jamais indépendant de soi-même, soucieux de creuser sous le vernis des communiqués de presse ou au contraire d'une certaine démagogie anti politique ou anti administrative, qui dirait « tous pourris » pour justement éviter de plonger dans les arcanes. Ainsi, face au cas de la Députée Sylvie Andrieux, mise en examen et condamnée pour avoir utilisé des centaines de milliers d'euros de la région PACA à acheter des voix via des associations écrans, Philippe Pujol dit tout de suite qu'il s'agit d'une épingle sortie de la pelote. Cela n'exonère de rien l'édile socialiste, mais l'étalage du nom ne doit pas leurrer. Ces subventions étaient votées sans sourciller.

 

 

Son essai, « La Fabrique du monstre », annoncé comme issu de dix ans d'enquête dans les quartiers nord de Marseille, n'est pas un grand livre , bien que largement salué par la presse comme un document exceptionnel. Il est à ma lecture un essai de journaliste viscéralement honnête, courageux, et manifestement d'amoureux déçu de Marseille – il y a de quoi-. Il n'a pas la profondeur de champ d'une étude de sociologie urbaine ni d'une socio fiction comme « the wire », car il n'en a ni la méthode ni la rigueur théorique et empirique. Il est quelque peu brouillon dans sa construction, rédigé sans projet d'écriture bien clair, comme un acte de résistance citoyenne qu'on ne peut qu'applaudir. L'objectif était de dire ce qu'il en était. Le livre de combat d'un homme, révolté par le sort de sa ville, en particulier le sort de l'enfance et de la jeunesse populaire. De ces enfants qu'on paie à ramasser les cafards pour pouvoir ensuite les jeter dans un appartement et chasser des locataires récalcitrants au départ, par exemple.

 

 

A vrai dire, ceux qui travaillent dans le social ou l'éducatif, dans la sécurité, ou même dans les collectivités locales, y compris loin de Marseille, et même ceux qui ont un peu lu les papiers des quotidiens sur les rocambolesques aventures des frères Guérini par exemple, n'apprendront pas énormément en lisant ce livre. Personnellement, au-delà des anecdotes, rien ne m'a étonné, m'intéressant à ces questions à divers titres, depuis longtemps. J'ai d'ailleurs du mal à utiliser cette expression : « ces questions », tant l'exclusion est un fondamental, un pilier de notre société, une condition de sa persistance dans la douleur, dérivant sans dessein ni surmoi vers on ne sait où. Malheureusement, et c'est à pleurer, on ne peut même pas taxer Monsieur Pujol de faire du sensationnalisme.

 

 

Le livre est annoncé comme ciblé sur les quartiers en difficulté, qui à Marseille sont au nord, coupés de la ville, mais aussi pour certains au coeur même de la cité ; toutefois il s'étend rapidement à toute la ville de Marseille, à sa vie politique, au fonctionnement des réseaux.

 

 

Quand je dis « on n'apprend rien », j'exagère évidemment. On en apprend évidemment sur les péripéties, on découvre des incarnations des phénomènes sociaux. L'occasion, toujours de se rappeler qu'il y a de l'humain derrière eux. Un délinquant n'est pas uniquement un délinquant, ce n'est pas son essence d'être délinquant. Ainsi il y a ce caïd qui sans le dire règle les dettes locatives d'une famille. L'essai met aussi le doigt sur des idées intéressantes, souvent négligées quand on parle de la « cata » marseillaise, qu'on ne réglera évidemment pas en affectant quelques policiers de plus.

 

 

Il souligne notamment la continuité dans la dégradation de la santé publique, où s'entremêlent l'usage des corps et les dégâts mentaux dans une société. Ca commence par la malbouffe, les shoots de sucre, puis on fume du shit coupé à l'huile de vidange. Cet enfermement des pauvres, dès le plus jeune âge, dans un cercle vicieux, est très bien appréhendé, au contact, par le journaliste. Vampirisés sanitairement par la low cost consommation, ils risqueront leurs vies pour mener une trajectoire ascendante vers les marchandises plus valorisées , qui trop souvent finit par une mort violente.

 

 

Car, c'est une spécificité sombre de Marseille : sa jeunesse marginalisée n'est pas tellement attirée par le djihad, contre toute attente. Elle est aimantée par une autre illusion : le succès par le crime.

 

 

Autre idée très intéressante : Monsieur Pujol conteste les mythes, qu'il déconstruit, de la paresse ou de l'incompétence marseillaises. Ce qui semble découler de la négligence est selon lui le fruit d'un système politique et entre dans sa rationalité. Ainsi peut-on le remercier d'évoquer un sujet que beaucoup d'agents publics connaissent, et qui n'est malheureusement jamais soulevé quand on parle de corruption, les petits symboles personnels masquant le gros des soucis : l'organisation des « adjudications », que l'essai appelle marchés à bons de commande. En gros, on attribue tout un domaine d'activité à une entreprise, par exemple la réparation de la voirie et on passe commande à chaque besoin de travaux, sur devis. En l'absence de contrôle strict, comme le marché est passé et qu'il se déroule, il y a danger : on peut multiplier les travaux, les bâcler, laisser éclater les coûts. Ainsi lorsque certains travaux sont refaits en permanence, que la ville ressemble à un gruyère, il y a des questions à se poser. Ce problème là est perçu par de très nombreux agents publics dans notre pays, et c'est la première fois que je le vois mentionné dans un livre. Tant mieux. Plutôt que de faire les gros titres sur le logement social d'un élu, sans défendre cet abus, on devrait sans doute s'interroger sur ces circuits.

 

 

De même, on ne peut pas séparer la persistance de l'insalubrité des phénomènes de spéculation et des contingences de gestion d'organismes liée à des clientèles. Le choix de l'incompétence n'est pas hasardeux. Il est rationnel. Il a son utilité pour servir un objectif. Mais dans les nombreuses anecdotes narrées par Philippe Pujol, on trouve aussi des gens compétents. Et il y a ce mystère, oui, celui de l'énergie dépensée en montages délictueux ultra inventifs, celui de la compétence dévoyée. Pourquoi l'illégalité et la triche plutôt que le succès dans les règles ? Ce n'est pas seulement une question de maximisation du profit, car il s'agit justement de vivre dangereusement et à la petite semaine. Il y a d'autres dimensions dans le crime. Un aspect plus noir et angoissant que celui visé par la critique du profit sans scrupule. Un délinquant travaille parfois beaucoup. Et les élus les plus contestables peuvent pour certains ne pas compter leurs heures.

 

 

Il y a une obscure attraction du jeu avec les lignes, du crime, du délit, ou de la fréquentation du sulfureux, comme il y a une obscure attraction du pouvoir. Le Maire de Marseille, ultra catholique, n'est pas, notoirement, un homme d'argent. Mais c'est un homme de pouvoir qui sait qui il croise, qui a formulé des choix nettement clientélistes, confiant d'après le journaliste tout le système d'embauche à FO Mairie. Ceux qui critiquent le milieu politique en disant « ils vont à la soupe » ont sans doute raison. Mais partiellement. C'est la recette de la soupe, la bouillabaisse en l’occurrence, qui reste énigmatique.

 

 

Ainsi l'image locale, négative, est-elle retournée comme un gant, et sert de paravent. Cela va de pair avec l'anti parisianisme et un misérabilisme qui permet d'éluder la question de la dilapidation.

 

Le fameux "monstre", c'est le clientélisme. Un mode de fonctionnement généralisé, transversal et vertical, qui sert de paradigme général. Les maux de Marseille, à la lecture de l'essai, tiennent à cet engluement dans l'archaïsme d'un fonctionnement pré démocratique, associant patrimonialisme politique et rapports de forces entre réseaux pour le partage des ressources de toutes sortes. L'espace de l'intérêt général ne semble pas s'être coagulé dans la ville, qui semble tenir sur une somme fragile d'équilibres dont certains, comme le Maire, tiennent plus de fils que d'autres. Elle tient, certes, mais au prix de la souffrance tue de tant de marseillais.

 

 

Ainsi cette ville, parfaitement lucide sur son propre fonctionnement semble t-il, sait ce qu'elle vit, et beaucoup participent du renouvellement des schémas, car c'est ainsi et pas autrement. Pourquoi d'ailleurs serait on tenté par l'intégrité quand ceux qui dirigent se cachent à peine de leur méthodes vers la réussite ? Ce mode de fonctionnement est maquillé par de faux débats, de trompeuses oppositions idéologiques, entre droite et gauche par exemple, qui se séparent surtout par des stratégies de clientélisme différentes, ou entre le légal et l'illégal, le notable et le mafieux. Les cloisons sont peu étanches entre ceux qui ont de l'influence, dans cette ville. Et depuis longtemps évidemment. La comédie est interminable, et on voit les plus grands tenants de la fermeté et du « je lave tout blanc » s'acoquiner avec les délinquants. Le FN est parfaitement intégré dans cette mécanique malgré ses paroles anti système. Le monde associatif n'est nullement épargné. Pour participer au jeu dans cette ville, il faut jouer avec les règles. Telle est la vraie nature de la reconduction du système, car personne ne peut vraiment dénoncer ce qu'il contribue à alimenter, même en bout de ligne.

 

 

Le livre, indiscutablement rédigé en écho du stupéfiant « Gomorra » de Saviano, aurait gagné à entrer plus en profondeur sur les dynamiques historiques qui ont conduit Marseille à en arriver là. On parle de l'époque Deferre, de ses accords supposés avec la mafia pendant la résistance. Mais cela suffit-il ? Deferre n'est qu'un personnage , lui aussi. Les fonctionnements claniques, crypto mafieux, ou carrément gangstéristes, s'engouffrent dans la défaillance d'autres modes de fonctionnement sociaux.

 

 

L'Essai est aussi une énième illustration de la stupidité fondamentale de notre approche française de la toxicomanie et du cannabis en particulier. Il serait temps, simplement, le plus simplement du monde, de dresser un constat honnête : la prohibition a échoué. La vie des cités marseillaises le crie. Elle a non seulement échoué mais elle a permis d'échafauder un immense réseau d'économie noire et violente, reposant sur la clandestinité, car c'est elle qui transforme le commerce en jungle impitoyable où les prix bénéficient du risque. De la Loi de 1970 n'est sortie que le pire. Elle n'a atteint aucun de ses objectifs déclarés et a multiplié les effets pervers, comme une encre saccage un buvard. Mais là aussi il serait temps de sortir des faux semblants. Accessoires liés à notre système politique désuet, binaire, fondé sur la promesse et le mépris du logos. A ce titre, Marseille, où ne votent plus que les bénéficiaires nets du système de clientèles, est bien, comme sur d'autres plans un appartement témoin clinquant des maux de notre république sénile.

 

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14 août 2016 7 14 /08 /août /2016 21:23
Vertiges dans les éprouvettes - "Voyage en zygotie, histoires d'embryons" - Dominique Laufer, Véronique Mauron

Dans l'épopée de la marchandisation du monde, l'humain est notre far west actuel. L'un des champs de bataille de cette soumission est la procréation médicalement assistée, et ses perspectives multiples, révolutionnaires, à en donner le vertige.

 

Un basculement majeur, avec la procréation assistée, est celui, progressif mais tangible, qui voit - à mon sens fort dangereusement- le droit A l'enfant - à avoir un enfant, son enfant, et pourquoi pas l'enfant que je veux comme je veux- se substituer, en haut de la hiérarchie des normes, au droit DE l'enfant. L'enfant n'est pas là, il n'est pas né. Le droit du consommateur, immédiat, devient une référence centrale. C'est lui qui au niveau des institutions européennes par exemple, à travers la Direction de la Concurrence, supplante les autres considérations. A ce titre ne nous étonnons pas de voir les générations futures oubliées. Ce que nous avons fait de la planète en attestait déjà.

 

Cela n'émeut guère, excepté les chrétiens qui monopolisent ces débats dans une posture oppositionnelle, au nom de transcendances qui n'ont pas à s'imposer dans nos débats bioéthiques laïques, même si chacun est libre de penser ce qu'il veut. Nous sommes ici bas, c'est ici que ça se passe, et nous devons penser ces enjeux de manière séculière, et en tout cas aborder ces débats avec raison, et non au nom de tables de la loi dans le ciel. La question est : qu'est ce que ça fait aux humains ? Est-ce l'humanité à laquelle nous aspirons qui se dessine à travers nos législations ?

 

C'est l'essence de l'humanité qui est en cause, et finalement on s'en fiche un peu, tout le monde semble considérer que l'extension des possibilités technologiques, quand elle permet plus de "choix" aux individus, est en soi "un progrès". L'utilitarisme semble, dans ce monde pourtant si agité, un consensus si l'on excepte les fanas des arrière- mondes et quelques kantiens dépassés, inaudibles. Le souci des kantiens c'est qu'ils balancent des mots censés valables tout le temps et partout... Comme "dignité". Mais ces mots ne répondent pas aux situations vivantes et n'aident pas grand monde en vérité. Ils servent surtout à justifier l'autorité.

 

.

Il y a peu de temps, le Conseil d'Etat fr​ançais a obligé le ministère des affaires étrangères à laisser entrer ​ un enfant né de GPA en Arménie pour y vivre avec sa "famille", c'est à dire la commanditaire. C'est la seconde jurisprudence du genre, je crois. Ceci alor​s que la GPA, achat d'enfants à la commande, est interdite en France. Le politique démissionne, calcule électoralement, en ne voulant pas froisser ni le catholique ni le mouvement homosexuel. Il s'en lave donc les mains. Au lieu d'affirmer une position politique, philosophique, d'élever le débat en l'assumant, il se cache derrière les jurisprudences et la mondialisation. C'est très dommageable, aussi bien pour l'Etat comme pour le politique, qui organisent leur inutilité, que pour la cohésion nationale : on ne procède pas à de telles bifurcations en douce, sans susciter des réactions insoupçonnées et des retours du refoulé dans l'inconscient collectif.

 

Enfin un retour d'expérience !

 

Le livr​e dont on va parle​r maintenant est précieux. Il offre, loin des essais pamphlétaires dont il convient de se méfier, la passion régnant autour de ces questions pour les minorités qui s'y intéressent alors que leurs représentants s'en fichent, un retour sur les premières générations qui ont eu recours à la Procréation Médicalement Assistée. Des couples de sexe différents. L'accès à la PMA leur a été permis pour impossibilité de procréer naturellement.

 

Les auteurs ont pu mener une recherche, influencée par la psychanalyse, mais utilisant le miroir de l'art de manière originale pour susciter la parole-, afin d'étudier ce que l'usage de la PMA pouvait receler d'enjeux psychologiques. Le résultat est riche, et ce qu'on peut déjà dire, c'est que les enjeux sont véritablement révolutionnaires en effet. Ces familles ont essuyé les plâtres d'une méthode, qui à l'époque de son autorisation a certes soulevé des débats, et été régulée, mais dont toutes les implications n'avaient certainement pas été anticipées. C'est à l'usage, et par une démarche d'enquête, d'analyse de contenu des discours de ces familles, que l'on peut aller plus loin. Et ce livre est à cet égard une avancée.

 

Il me semble qu'il est indispensable, mais malheureusement je vois que ce ne sera pas le cas, puisqu'on s'en remet à la jurisprudence et à la "fatalité" du village mondial, d'observer ce qu'il en est pour les familles déjà concernées, pour les enfants nés de PMA - dans le livre évoqué ces derniers ne sont pas présents, sinon dans l'analyse-. On doit aussi s'intéresser à d'autres individus dont les situations à l'égard de la filiation peuvent nous éclairer, comme les enfants nés sous X, qui clament souvent leur souffrance en vain. Ce serait la moindre des choses de s'intéresser aux humains quand on touche à l'essence de l'humain.​

 

Pour ce "Voyage en zygotie- histoires d'embryons", Dominique Laufer​ et Vér​onique Mau​ron ont travaillé auprès de couples suisses. C'est important car il y a une nuance majeure. En Suisse, la loi prévoit que les zygotes congelés doivent être utilisés dans les cinq ans, ou bien ils seront détruits. Cette limitation n'est pas de mise en France, et nous verrons que ce n'est pas sans conséquence. Autre différence, en Suisse, on congèle au stade du zygote, et non comme en France au stade de l'embryon. En bioéthique, les détails sont des mondes.

 

Le zygote est un ovocyte imprégn​é par le spermatozoïde ​. Les deux génomes masculin et féminin sont encor​e juxtaposés. On les congèle.

 

Entre être et chose

 

Que sont ces zygotes pour les familles ? Voici quelques formulations : "c'est quelque chose à défaut d'être quelqu'un", "c'est une chose qui nous appartient et qui vit", "ils représentent un patrimoine commun".​ Dans les discour​s l'on décèle une oscillation entre ​être ​et chose. Et en définitive, les auteurs peuvent faire synthèse en disant qu'il s 'agit " d'êtr​es qu'on possède".

 

La PMA, par la congélation, revêt un indéniable aspect de réification.

 

Le zygote est une image, et un moment dans la PMA. Il suscite d'emblée une inver​sion : alor​s qu'on attend un enfant, là c'est le zygote qui attend, qu'on vienne le chercher . Chaque famille a « son petit stock » -expression d'un père-.

 

Le devenir des embryons surnuméraires soulève bien des soucis.

Les familles, qui essaient de trouver des références, se comparent volontiers aux adoptants. Il y a une différence un peu maudite : tous les embryons ne seront pas utilisés ou tous ne « prendront pas » de manière prévue.

 

Si dans l'adoption il y a « la trace » de la famille biologique, ici il y a indéniablement « la trace » du congélateur. Il y a l'exemple de cette maman qui a deux enfants, un naturel, et un issu de la PMA . Malgré sa volonté de transparence elle ne parvient pas à le dire à ses enfants. Elle ne peut pas dire à l'un, qu'il « vient du froid ». Elle a peur d'entendre : « pendant des années tu m'as laissé au froid, au congelé, tu as aimé ta fille Valérie, mais nous on était congelés ». Ce passage par la congélation laisse sa marque. Pour certains parents, il s'agit d'un passage dans les limbes, dans un endroit situé entre la vie et la mort.

 

La congélation suscite aussi le trouble temporel. Il est possible qu'un enfant congelé en amont de la naissance de sa fratrie, naisse après elle, quand des naissances naturelles s'intercalent. Chacun doit se débrouiller avec ces dérèglements.

 

Paradoxalement il est commun que la PMA engendre un doute sur la filiation et que les familles demandent, contre toute attente, des tests ADN. La technologie semble les avoir dépossédés et ils ne parviennent pas à se rassurer.

 

La PMA, qu'elle implique les gamètes des parents ou le recours à des dons, ce qui n'est nullement indifférent psychologiquement évidemment, dessine un nouvel arbre généalogique où la place du tiers est contestée au père. La fécondation est non plus intime mais exposée et publique. La place des médecins dans le processus est première. Il n'est pas rare qu'on donne le prénom du médecin à l'enfant né de la PMA ! Une maman a eu l'impression de tomber enceinte du médecin « créateur ». L'usage d'un vocable scientifique opaque stimule ce sentiment de dépossession.

 

Parmi les solutions imaginaires que les parents utilisent pour s'y retrouver il y a la métaphore du comestible. Les parents sont contents quand on évite la congélation : « Valérie a été conçue avec du frais ».

 

Dans l'impasse morale

 

Vient le moment de la question de la destruction des zygotes surnuméraires. Le dilemme est difficile. La loi impose la destruction et peut ainsi soulager le dilemme. Mais elle met en même temps une pression temporelle sur les familles. On trouve l'exemple d'un couple ou le père déclenche une dépression massive devant l'attitude de sa femme qui ne peut pas se résoudre à la destruction et veut donner leur chance aux possibles enfants congelés. Une maman déclare : « c'est clair dans ma tête, que si on n'avait pas de zygotes… Je penserais pas à un troisième ». Le désir d'enfant est donc bousculé, parfois artificiellement agité par la culpabilité de la fin de congélation.

 

Les cohortes familiales du droit A l'enfant sont ainsi piégées dans un devoir d'enfant.

 

Les familles, devant un véritable encombrement embryonnaire, peuvent ainsi être poussées à faire famille nombreuse non désirée. Quel paradoxe que les techniques de contrôle de naissance aboutissent à ce qu'elles ont voulu résoudre, comme si la nature adressait un clin d’œil retors à la science !

 

Et puis, il y a cette dure réalité : la PMA donne le droit de vie ou de mort. Devant ces embryons, là, qui attendent la possible chance de vivre.

 
 
Trouble dans les fratries
 
 

Ces histoires de vie vont évidemment rejaillir sur la manière d'aborder l'enfant, et sur sa personnalité. Ainsi une famille voit une enfant de la PMA comme « une bonne pâte » … Qui a pu prendre en effet, et qui prend toujours son temps – elle a été longtemps congelée. Leur autre enfant, naturellement né, est lui l'enfant vif de la famille. Les auteurs ici montrent bien qu'ils sont dans la matrice de la psychanalyse. Il n'est pas interdit de penser non plus que ce destin ait une source génétique, lié à ces différences biologiques, plutôt que de relever de la « projection » parentale.

 

Cette même famille est confrontée à un autre souci. L'enfant né naturellement, non prévu, supposé impossible, n'est-il pas anormal ? Ne vient-il pas bousculer ce qu'on avait entrevu ? Ne vient-il pas concurrencer les enfants congelés ?

 

J'ai songé, en lisant ces témoignages, à Vang Gogh, à sa biographie. A cette vie que Viviane Forrester a qualifié d' « enterrement dans les blés ». Le destin de Van Gogh a été marqué par sa substitution à un enfant mort né , un an jour pour jour avant sa naissance, qui s'appelait aussi Vincent, et dont il prenait symboliquement la place. Les conséquences psychologiques en ont été immenses. Elles ont conduit Vincent à sublimer mais aussi à souffrir toute sa vie.

 

On implante souvent deux embryons pour se donner le plus de chance de réussit. Cela peut aboutir à une naissance multiple, mais bien souvent on ne souhaite pas de jumeaux. Quand ce ne sont pas des jumeaux, un embryon disparaît. C'est un embryon sacrifié. Quelle est sa place symbolique ? Notamment pour l'enfant, qui lui, naîtra. Les parents organisent des cérémonies d'adieux à l'embryon disparu.

 

Ces difficultés parentales sont maximisées quand il y a don d'ovocytes, et que la mère peut se représenter comme simple mère porteuse, « invitée » dans la naissance.

 

Et puis il ya tout le processus de la PMA, qui ne ressemble pas à une grossesse naturelle. Tout est disséqué, il y a beaucoup plus d'étapes, de dangers de mort de l'enfant projeté, d'échéances hyper angoissantes. Quels sont les risques pour l'enfant, dans la transmission de cette angoisse ? C'est une question à se poser, qui demande ainsi d'enquêter cette fois-ci auprès des enfants.

 

La PMA suscite bien d'autres interrogations évidemment. La question de l'enfantement tardif par exemple. Mais aussi le choix de légaliser la naissance organisée d'enfants qui n'auront pas accès à leur filiation génétique. Comme dans le cas des « sous X ». Si les « sous X » sont issus d'un drame inévitable, la société a t-elle le droit de donner priorité au désir d'enfant sur la protection de l'intégrité psychique d'un enfant à naître ?

 

Enfin, le débat s'entrelace avec celui de la sélection génétique compte tenu des possibilités de la science. Le concept de droit à l'enfant qui s'affirme peut logiquement déboucher sur celui de droit à l'enfant que je veux. C'est déjà le cas, dans la GPA. On choisit une mère biologique. Que lui demande t-on ? Jusqu'à où peut-on aller en ce sens ? La manipulation génétique peut-elle s'en mêler ? Déjà les gynécologues, qui sont consultés par les auteurs du livre ci dessus évoqué, témoignent des demandes de PMA de convenance, évitant la sexualité. Mais on peut aussi imaginer des délégations ou reports – par congélation- de grossesse, imposés par des employeurs par exemple, ou par convenance encore. Si la loi permet, alors qu'est-ce qui pourrait empêcher l'amplification de l'audace ?

 

L'intérêt de ce livre est de montrer que dans le cas, qu'on pensait réglé et simple, de la PMA « thérapeutique », plus ou moins encadrée selon les pays – en France le don d'ovocytes est illégal par exemple, mais pas en Suisse-, l'impact psychologique sur les familles, et nécessairement sur les enfants, dans le recours à cette technique, est déjà considérable, complexe et multiforme. C'est au coeur de la condition humaine que l'on suscite des bouleversements.

 

Il est donc impensable, à mes yeux de lecteur de ce livre, que l'on règle la question de la PMA par le simple « oui » à une demande de « faire ce qu'on veut puisqu'on peut maintenant ». La PMA est trop sérieuse pour être laissé au seul désir des concernés, ni à la dynamique autonome de la science. D'autant plus que de manière réaliste, nous devons constater qu'une foi la PMA non thérapeutique légale, le principe d'égalité entre citoyens ouvrira la porte sans délai à la GPA, et à des PMA GPA de convenance.

 

Il ne s'agit pas d'être conservateur ni réactionnaire. Il s'agit de se demander où nous allons en tant qu'espèce. Sans nul besoin de convoquer quelque transcendance.

 

 

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31 juillet 2016 7 31 /07 /juillet /2016 23:48
Survivre dans l'incertain, leçons animistes - "Les âmes sauvages", Nasstaja Martin

J'ai trop peu lu d'ethnologie et j'en ai le regret. J'y remédierai, car chaque ouvrage de cette "catégorie" que j'ai lu - il y en a dans ce blog- m'a été une grande respiration, une invitation à se défaire des pesanteurs de la pensée enkystée, une incitation à poursuivre le détail pour trouver l'essentiel, l'occasion d'un regain d'empathie pour l'humanité aussi, et son incommensurable intelligence pour continuer son aventure.

 

J'admire la persévérance, la rigueur de l'ethnologue ou de l'anthropologue. J'admire leur capacité de dépouillement des préjugés et de la moraline, ce qui ne fait pas d'eux de sommaires "relativistes culturels", comme l'avait bien précisé Levi Strauss dans "race et Histoire", sa conférence célèbre qui articule respect des cultures et universalisme. Les ethnologues, bien que leurs travaux sont méprisés par les décideurs, sont capables d'une implication totale dans la "vie avec la pensée", au coeur même d'une société humaine. J'apprécie leur manière de ne jamais séparer le plus prosaïque du plus abstrait. Un ethnologue est en somme le contraire de ce pseudo "pragmatique" que la novlangue technolibérale nous vend.

 

Ce sont encore ces sentiments qui me traversent en refermant ce superbe fruit des travaux de la prometteuse ethnologue française Nasstasja Martin, après son immersion au sein du peuple Gwich'in - 7000 individus en tout -, "indiens" chasseurs cueilleurs de l'Alaska subarctique - une partie d'entre eux vivent au Canada, mais ils n'entrent pas dans l'objet du livre. C'est en Alaska que notre ethnologue a vécu et étudié pour écrire "Les âmes sauvages".

 

Un des intérêts multiples de ce livre est un point de vue décentré sur l'écologie occidentale, qui partage en partie le patrimoine culturel de ses adversaires, à savoir la séparation d'un objet dit "nature", spécifié. Ce vert occidental entre en conflit, au delà des postures, quand il devient actif, avec les peuples animistes, au même titre que le mode de développement capitaliste qu'ils sont censés combattre ou "réguler".

 

Un jardin d'Eden convoité, que l'on investit insidieusement

 

L'Alaska a été acheté par les Etats-Unis à la russie en 1867, évidemment les peuples "indigènes" qui y vivaient n'ont pas été consultés, ça on s'en doutait. S'en suit une entreprise pour "désensauvager" le territoire. La découverte du plus grand gisement de pétrole américain, sur le site de Prudhoe, a été un moment clé. L'Alaska est pris au sérieux et devient un Etat américain en 1959.

 

Le rapport de forces avec les "indiens" est passé par d'autres techniques que celles du 19eme siècle, plus insidieuses. On a distribué des parcelles aux individus... pour compenser l'exploitation du territoire. Sans se soucier du fait que le concept de propriété foncière est totalement incongru dans ce pays. Des lois partagent le territoire, 10 % revenant aux indigènes, l'Alaska devient un "damier".  On va tenter d'impliquer le peuple Gwich'in dans le développement en créant des corporations chargées d'exploiter elles-mêmes en bout de ligne, les terres. C'est un moyen de "désaffiliation" efficace. Une partie du peuple reste tout de même dans les villages reculés et rechigne. Pour eux, les corporations, les indigènes des villes, de Fairbanks, sont des "apple indians", rouge dehors, blancs dedans.

 

Les peuples locaux ont évidemment été laminés par l'arrivée des occidentaux. D'abord, comme partout - on lira avec stupéfaction les livres de Jared Diamond à ce sujet-, par la maladie, qui les réduit considérablement.

 

La crise climatique vient accentuer la pression. La régulation de la pêche, pour la rendre "soutenable", est incomprise et étrangère à la culture de ces gens.  La lecture des saisons, comme partout, mais pour les chasseurs la déstabilisation est d'autant plus dure, devient plus que malaisée, les poissons ne retrouvent plus leur lieu de ponte, gênés par la minéralisation de l'eau. Des ours blanc descendent du cercle arctique et des pumas remontent... Les parcours migrateurs sont détournés.

 

Le délabrement qui semble tout subsumer

 

A première vue, les "Gwich'in" subissent, leur santé physique et mentale se délabre. Il leur arrive ce qui arrive à d'autres peuples du nord. Les chamanes ne peuvent plus répondre à leurs angoisses. Mais la situation est plus complexe et là est tout l'intérêt de ce travail ethnologique. Les Gwich'in ne disparaissent pas tout à fait, et cela nous en dit long sur leur culture mais aussi sur les ressources que ces peuples peuvent mobiliser pour l'avenir. Il est  même possible de méditer sur leur sagesse, qui sait, face à ce qui nous menace tous.

 

 

Au début de l'expérience d'immersion, l'ethnologue ressent l'abattement de ce peuple, elle est elle-même abattue, c'est d'ailleurs par ce biais qu'elle se lie à eux. Le sentiment de déréliction peut sembler définitif : " l'eau des rivières déborde, la forêt brûle, la glace s'amenuise, les animaux s'éclipsent". Les leaders du peuple tiennent un discours apocalyptique : "l'homme blanc n'a pas la réponse. La réponse est de savoir comment survivre dans les bois". A l'image d'une anecdote vécue, ce peuple semble pareil à un Elan pris au piège, à la dérive, sur un bloc de glace qui s'est détaché.

 

L'ethnologue est établie à Fort Yukon, village de quelques centaines d'âmes et pourtant épicentre de ce peuple pris en étau entre les parcs nationaux et l'exploitation des ressources non renouvelables. 

 

L'occident est divisé pourtant, et l'histoire de l'Alaska est un mouvement de pendule entre exploitation et sacralisation de la nature. Pétroliers contre écologistes et églises. 

 

Mais ce n'est pas la nature animiste, c'est une nature "instaurée" que les parcs protègent. Les deux manières occidentales d'appréhender le monde ont les mêmes racines : une "ontologie" où l'homme est extérieur avec la nature, dont il se coupe. Soit on la sacralise, soit on la soumet à l'extraction. La vision du monde animiste est toute différente. "A quoi crois tu ?" demande l'ethnologue à un de ses hôtes. Il répond : "anything". Tout et partout. L'humain animiste est fondu dans le Tout, et c'est par la chasse, et la mise à mort, qu'il se recrée sans cesse comme humain en ce sein.

 

Du missionnaire anglican à l'écologiste, en passant par l'industriel, une continuité anti animiste

 

Les missionnaires protestants, dont les écologistes ont pris la suite, étaient fascinés par ce jardin d'Eden. Ils y vinrent, sûrs de retrouver le paradis perdu, et ce sont eux qui ont commencé le travail de sacralisation, en érigeant la nature en valeur dissociée des humains. Ils ont converti les chamanes, attaqué de front le monde "polyphonique des esprits" en faveur du Dieu unique de la Bible. Le passage au nom chrétien est décisif. Dans le monde animiste, le nom n'est pas donné à la naissance mais découle du comportement du petit d'homme dans le monde. Il peut changer avec le temps, et on peut devenir "père de " par exemple, une fois adulte. C'est la conséquence d'un monde profondément "relationnel", "incarné dans un environnement". Les protestants ont ainsi "détourné les hommes du monde vécu" et déclenché une crise profonde de la culture.

 

Les écologistes, dans la continuité, insistent sur la même coupure ontologique. Soit par la force, il en est ainsi des "régulations" des chasses et pêches qu'ils ont obtenues, et qui se traduisent par des sanctions pénales dures contre les contrevenants. Soit par la persusasion. On essaie de convertir les indiens à l'agriculture. L'ethnologue narre une scène qui voit une spécialiste expliquer l'implantation de la patate rouge aux indiens.... Un d'entre eux, écoeuré, dira qu'il ne rêve pas de pomme de terre mais d'animaux... Ces gens sont des chasseurs. Ils ne veulent pas de vaches, ni de bisons importés parce que ça fait "plus indien".  Dans ce monde on ne s'occupe pas d'un légume, on chasse, on pêche. On traque. Un légume n'a pas la même place dans le monde qu'un animal.

 

Pour les gestionnaires des parcs, les indigènes sont, comme ils le furent pour les missionnaires, des sauvages. Il faut les convaincre de pratiques de chasse "soutenables", "gérées", comptabilisées. Alors que dans le monde des chasseurs on fonctionne par opportunités, dans une guerre permanente avec les animaux, qui suppose des "prises" opportunes. Les Gwich'in ne comprennent pas non plus ces chasseurs occidentaux qui ramènent des trophées, ont des assurances en cas de pépin. Leur monde est bouleversé. La pêche qui prend et relâche leur semble totalement saugrenue. Dans leur esprit c'est une insulte aux animaux, qui pensent, retiennent les évènements, observent les humains. Les animaux autrefois parlaient. Ils se sont séparés mais restent des individus. La manière occidentale de communiquer avec les animaux, dotés d'une âme, leur est insupportable.

 

Dans le même temps, on rachète, soit du côté des capitalistes, des corporations, ou des parcs naturels, les parcelles aux indiens. Qui s'achètent du matériel censé les aider à maintenir leur mode de vie. 

 

Dans les parcs, non seulement les animaux changent de comportement, et ne peuvent pas être chassés, mais c'est toute la relation homme "non humain" qui est bouleversée. Dans le monde des chasseurs, c'est l'invisible qui règne, l'évitement, la ruse, le guet. Dans le monde écologiste, c'est le spectaculaire qui règne. Les Gwich'in ne comprennent pas ce monde là. C'est la dissimulation, la poursuite, le piège, qui a toujours recrée ce désir de repartir en chasse. En tuant ce désir, on tue une culture.

 

Invisibilité, incertitude, ironie, les ferments de résistance et de continuité dans la précarité

 

Les "indiens" résistent par l'organisation et la revendication, mais aussi parce que leur culture produit des contrepoisons. Quand ils luttent politiquement, ce qui d'ailleurs est l'occasion de manifester pour la première fois l'unité de leur peuple par delà la frontière américo canadienne, ils donnent à l'occidental ce qu'il veut... à l'écologiste en particulier. Ainsi disent-ils parler "au nom des caribous", "qui ne voient pas les frontières". Ils ont même inventé une sorte de lieu sacré inviolable - un peu comme dans le film "Avatar"... Qui est une pure création politique. 

 

La force de la cosmogonie de ce peuple c'est son invisibilité. Ils n'ont pas de fêtiche, de totem. Il n'y a rien à détruire de ce côté. Ainsi malgré tout les conceptions passées se transmettent. On continue à partir rêver en forêt pour communiquer avec les animaux et les esprits.

 

Leur autre force c'est l'incertitude. La chasse est d'issue incertaine, toujours. La mort, qui permet à l'homme de rester homme et de se différencier de ces animaux qui ont une âme, reste un passage. Cette société animique est ainsi à la fois cruelle et souvent drôle. L'ironie y règne. On y est très sérieux et léger. Car tout fuit. Les Gwich'in sont moqueurs. Ils se moquent du glouton, par exemple, sur lequel ils racontent pis que pendre. 

 

Notre ethnologue, observant leurs jeux d'argent, pensait au début qu'ils étaient corrompus par l'occident... Mais elle a fini par considérer que dilapider l'argent en jeux était un moyen de signifier son peu d'importance. Ces indigènes "immergés" sont capables, paradoxalement, d'une grande distance avec le monde. 

 

L'ironie convient à leur monde incertain, mobile. C'est sans doute cette ironie, et ce qu'elle manifeste, qui explique que cette culture n'est pas éradiquée.

 

Elle a par exemple créé des êtres qui symbolisent les incertitudes, Les Naa'nin. Hommes quasi animaux. Anciens chamanes trop puissants, ou criminels. Ils sèment le trouble, sabotent les outils, enlèvent les filles... Il y a aussi les shaaghan, de vieilles femmes aux pouvoirs inquiétants. Qui sont dangereuses mais sauvent parfois les hommes. Ces êtres rappellent, dans les histoires nombreuses qu'on se raconte, l'adaptabilité possible.

 

Alors que le changement climatique crée de l'inédit, de l'indécidable, du précaire, cette culture animiste mouvante, et qui a peut-être toujours été mouvante, voire toujours "en crise", n'est peut-être pas la moins bien placée pour subsister.  Elle mérite d'être écoutée. Les animistes ne sont pas plus "soutenables" que nous. Mais ils entretiennent un rapport d'écoute de la nature, d'"information" permanente à son sujet, de vécu au jour le jour avec elle, qui est une leçon. Un Gwich'in est toujours prêt à partir. Il s'adapte, depuis toujours, à l'imprévisibilité dans le cyclique de la nature. L'animisme est à cet égard synonyme de créativité. Et nous en aurons bel et bien besoin, de cette qualité, face aux nouvelles configurations environnementales qui s'annoncent.

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27 juin 2016 1 27 /06 /juin /2016 20:12
Une magistrale leçon d’écriture, « Comment il ne faut pas écrire », Antoine Albalat

Je suis cadre salarié, j’ai donc à d’innombrables reprises du « valider » des courriers. Ma conviction est de considérer qu’un texte écrit par autrui doit être respecté autant que possible, sinon on a qu’à le rédiger soi-même. Mon style n’est pas le style d’autrui, mais un cadre n’est pas le gardien du style mais sa fonction est de juger de la pertinence du texte en fonction de son objectif. Je sais que des collègues tiennent, pour signifier leur existence et leur « micro pouvoir », à changer une virgule, à inverser la construction d’une phrase. Ils disent « je suis là mon coco ». Je trouve cela irritant, donc j’évite au maximum.

 

Ceci étant, il y a des textes « mal écrits », et on doit les amender. Nous sommes donc saisis dans des subtilités. Nous savons qu’il n’y a pas de style unique, mais nous percevons qu’il y a un aspect qui cloche, parfois.

 

Antoine Albalat, critique renommé qui vécut à cheval sur les 19ème et 20ème siècle a écrit un essai republié, expurgé de ses passages trop circonstanciels, par les éditions de « petit poche » « mille et une nuits », intitulé « Comment il ne faut pas écrire ». J’ai pris grand plaisir à le lire, comme quand on rompt l’isolement en tombant sur le développement d’intuitions personnelles. Cette rencontre des subjectivités est un des grands plaisirs de la lecture, celui qui vous fait penser : » frères humains« .

 

Cette activité de validation qui est de ma compétence professionnelle m’a conduit, ainsi que des cours à dispenser, plus tard, à me poser la question de la pédagogie du savoir écrire. Devant des textes mal indiqués, de jeunes prenant contact avec la réalité administrative par exemple, j’ai toujours essayé de dire peu ou prou la même chose, d’instinct de lecteur :

 

Un texte est une activité de communication. On doit d’abord se faire comprendre. La simplicité est le plus efficace. Ecrire c’est comme se déplacer de l’émetteur au récepteur, la plus courte méthode est la ligne droite. Je m’essaie aussi aux allégories… Un skieur apprend d’abord à aller tout droit, ensuite il godille. Un joueur de foot apprend d’abord la conduite de balle, et ensuite il affine sa technique. On se permet de sauter sur les bosses ou de tenter un double râteau, quand on tient solidement sur la neige ou qu’on a un toucher de balle certain. L’écriture est comme l’éthique, elle ne doit pas confondre les fins et les moyens. Faites donc simple mon ami. Certains ne respecteront pas les règles, mais ça n’est ouvert qu’au génie. De Céline. De Peguy.

 

Ainsi, quand on écrit, on ne doit surtout pas chercher à « faire écrit ». C’est le piège. On doit chercher à donner à saisir ce que l’on ressent ou pense, le mieux possible.

 

Et Albalat ne dit pas autre chose dans son essai qui se transforme peu à peu en pamphlet.

 

Pourquoi ce titre négatif ? Parce qu’il n’y a pas LE STYLE. Mais des styles. J’ajoute que la beauté d’un style n’est pas réductible à des règles syntaxiques ou rhétorique. Il y a une part indéfinissable, le charme. La séduction, c’est difficile à définir et c’est peut-être cela qui la fonde, même.

 

Donc Albalat approche le bien écrit en creux, traquant les défauts des auteurs, puisant ses exemples dans des oeuvres reconnues. Hugo, Voltaire, Bergson. Histoire, élégamment, de signifier que ça arrive à tout le monde. La post face du livre, écrite par un tiers contemporain, est puante d’élitisme mal placé, regrettant que chacun se mette à écrire. Je n’ai pas lu cela dans l’essai. Au contraire, son propos accessible est une invitation à se saisir des leçons.

 

La vertu première est, comme je le pense, la simplicité. Elle équivaut à écrire comme on parle, sous réserve bien entendu de « savoir bien parler« . Le parlé, c’est quoi ? C’est cette sensation d’entendre des mots surgir dans l’immédiateté de la conversation. Un bon écrit doit parvenir à se rapprocher de la sensation de la conversation. Ainsi Albalat rejette « le style fabriqué« , il a ainsi des réticences envers Flaubert dont on perçoit trop l’immense oeuvre de reprise du manuscrit.

 

La simplicité n’est toutefois pas l’absence de travail. Pour être simple il convient de sculpter. Albalat cite renan qui avouait avoir passé un an à « éteindre le style de La vie de Jésus« . Un texte est comme un maquillage. On en proscrit les outrances. Un texte est comme une tenue, on en supprime les saturations, on en déleste les accessoires s’ils sont trop nombreux.

 

La vigilance doit porter sur la mauvaise utilisation des images. Les images ne doivent pas être exagérées, et doivent conserver de la cohérence. Par exemple , l’expression « racines des larmes » n’en a aucune. Par exemple, on ne « retrace » pas « le néant« . »Se nourrir de la sueur du peuple » est insatisfaisant, car qui songerait à se nourrir de sueur ?

Une image efficace est d’abord une image sincère. Comme quand Flaubert compare la lune à un bloc de glace illuminé dans le ciel. C’est simple, c’est partageable. Car l’expérience peut se partager.

 

Albalat n’a pas lu les surréalistes, qui ne respecteront pas ces règles. Mais enfin les associations inattendues qu’ils savourent recherchent la féérie, et non l’incohérence pour elle-même.

 

Autre défaut dans une écriture : la fabrication ostensible. Tous les styles sont artificiels, mais pour savourer vaut mieux ne pas voir les cuisines. Il cite un discours d’Hugo, où celui ci utilise la litanie autour de l’expression, « je dis que« . La volonté de manifester la puissance de la conviction est trop criante dans le moyen qu’elle utilise. Ainsi la méthode affleurant, le lecteur sort de la fascination.

 

Deux styles irritent particulièrement notre essayiste : les maximes – ou aphorismes-, et le style philosophique.

 

Les maximes sombrent dans le proverbe, il s’agit de généralités réversibles ou bien de constats conjoncturels transformés en généralités, ce qui n’apporte pas grand chose. Le génie des moralistes français est difficilement imitable.

 

Le style philosophique, et Albalat n’avait pas lu Bourdieu, mais il puise un extrait de Bergson absolument incompréhensible, est jargonnant. Albalat ne croit pas au jargon. Il exagère peut-être un peu. Si l’on pense que la philosophie c’est créer des concepts, alors on doit bien trouver une forme à ces concepts qui viennent découper la réalité autrement. C’est la fonction du jargon. Elle est inévitable. Mais elle est aussi insupportable quand elle vaut pour elle-même.

 

J’ai particulièrement aimé le passage où l’auteur éreinte « le mauvais style psychologique« . Il est une glose, un commentaire. Le portrait psychologique relève souvent de la mauvaise psychologie. La psychologie la plus efficace est celle qui procède de l’action, qui vient transformer le personnage. C’est ce qui rend vivant le personnage, et Stendhal est le maître de cette approche. Quand le commentaire, et donc l’auteur, s’interpose entre la vie et la psychologie, par ses développements, le texte tombe dans le cliché, dans les généralités abusives. La mauvaise psychologie contamine les romans. On va jusqu’à « moraliser » un paysage. Ainsi au lieu de suggérer on nous livre à des généralités telles que celle-ci :

« Il est des paysages qui mènent sans effort au sommet de la sagesse« .

Du paysage en question on n’éprouve rien. Mais on a eu droit à une pensée sans beaucoup de relief.

 

Devoir de simplicité

Souci de converser avec le lecteur

Authenticité des images

Discrétion de la technique

Evitement du jargon.

Mariage probant entre l’agir et l’intériorité des personnages.

Telles sont quelques leçons d’Antoine Albalat avant de se jeter sur un clavier.

C’est bien mal écrit, mais je dois conclure :

» Y a plus qu’à » !

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21 juin 2016 2 21 /06 /juin /2016 21:55
Loup es-tu ?, « De la lycanthropie », Jean-Michel Gentizon

 

« Il faut bien que ça ait un nom ! »

 

Les éditions l’Age d’homme m’ont très élégamment proposé de puiser dans leur catalogue pour alimenter mon blog. Je l’ai fait avec plaisir, tant leur ligne éditoriale est variée et originale.

 

J’y ai trouvé notamment un livre de Jean Michel Gentizon, Psychiatre , intitulé « De la lycanthropie », ce phénomène qui voit des personnes se penser en bête fauve. Je n’ai su y résister. Le thérapeute de l’Hôpital Ste-Anne a vu un jour débarquer une femme panthère, et il en est resté manifestement fasciné, jusqu’à étudier le sujet à fond.

 

Comme beaucoup de gens, je suis moi aussi fasciné par les animaux sauvages et je partage des photos d’ours sur mon profil facebook, sans trop savoir pourquoi. J’ai une préférence pour leurs présences intempestives, leur surgissement au milieu des affaires humaines. J’ai moi-même connu une femme louve, et ce n’était pas de la tarte. J’ai souvent tendance à rapporter les gens que je rencontre à des figures animalières ; je ne suis pas très original et c’est ce qui doit être justement signifiant. Notons que les animaux sauvages ont tendance, avec le réchauffement climatique, et la destruction de leur habitat, en sus des évasions de zoo ou de chez les illuminés qui les abritent illégalement, à multiplier les incursions en ville. Ainsi à Toulouse, ma bonne ville, nous avons eu droit à deux commandos de sangliers écumant l’hyper centre toulousain en y semant la stupeur. Le jour où j’écris, on apprend qu’un bébé tigre se promène en Seine Saint Denis, et que des voyous marchandisent des selfies avec lui. Mais on ne sait pas d’ou il vient. 

 

En prenant connaissance amusée de ces faits divers, j’ai découvert que la fonction de capitaine de louveterie, au centre du sublime roman de Giono, «un roi sans divertissement », existe encore.

 

Ces incursions m’ont semblé pouvoir inspirer une intuition chamanique : nos doubles animaux, comme les voyaient les indiens, nous disent quelque chose de fondamental, lorsqu’un ours est retrouvé dans une piscine ou qu’un cerf nous regarde au péage. Ils nous signifient sans doute ce que nous savons, à savoir que nous avons saccagé notre propre humus. Ils ne sont pas contents, et nous avertissent de la catastrophe. Comme un retour de refoulé. On peut parier sur une hausse de ces évènements : les ours font les poubelles au canada, ils feront peut-être la manche bientôt.

 

Jean-Michel Gentizon nous parle lui aussi d’inconscient collectif, et d’inconscient individuel, de retour du refoulé, en analysant la lycanthropie et en l’inscrivant dans son historicité.

 

La lycanthropie, très vite reliée par ses observateurs à la mélancolie, est évoquée dans nombre de textes de l’antiquité déjà. Et la référence majeure dans la culture reste le mythe de Lycaon, narré dans « les métamorphoses » d’Ovide, qui d’ailleurs multiplient les cas de transformation d’homme en animal par les dieux. Gentizon, dans la tradition freudienne, se réfère au mythe comme un signifié de l’essentiel de notre condition.

 

Le mythe est le résultat de la prise de conscience de la spécificité humaine. Elle est une voie médiane, tiraillée entre l’être animal et la tentation de devenir Dieu (« l’idéal du Moi » dira la psychanalyse). Il arrive ainsi que les Dieux, devant les prétentions humaines, renvoient l’humain à l’ancienne animalité dont il s’est échappé. Lycaon a été puni pour s’être affranchi des interdits que sont le cannibalisme, l’infanticide. Il est transformé en loup et perd le langage, ce qui nous différencie donc de l’animal. Le mythe met donc en scène le refoulement primaire de pulsions. Le petit fils de Lycaon, fils de Zeus, est appelé à créer la culture du blé. La civilisation. L’animal reste détenteur de ce secret. De ce qui a été chassé de l’humain. Le mythe est aussi là comme patrimoine de ce qui a été oublié.

 

La figure animale , ce double, remplit des fonctions psychiques. Elle rend visible, elle donne forme (et donc empêche dissolution de l’être possiblement, comme un dernier recours), à une part invisible en nous. Une part refoulée. C’est ainsi que l’œuvre picturale angoissée d’un Francis Bacon laisse affleurer ce que nous tentons d’oublier : nous sommes aussi de la viande. L’animal est « le contenant » de pulsions indésirables et enfouies. Le symptôme lycanthropique est un dernier recours pour nombre de sujets en souffrance psychique ou en proie à la folie. En offrant une figure, il empêche la dissolution du moi. Ainsi, dans ce sublime petit roman anxieux qu’est « le pigeon » de Patrick Suskind, la phobie incontrôlable du pigeon trouvé devant la porte du personnage principal, qui va déboussoler sa vie, donne forme à un mal de vivre qui bouillonnait. La figure animale paraît le comble de la folie, mais elle préserve en réalité le sujet de la néantisation.

 

Parlant est le cas réel de cet homme de 45 ans qui va voir sa fille à l’étranger, accompagné de son chien qui ne le quitte jamais. Il va découvrir sa petite-fille qui vient de naître. Lors de la visite, on éloigne le chien. Le père, quand il rentre, perd le chien. Il se retrouve ensuite en état de dépersonnalisation, se retrouve dans la peau d’un loup et se réfugie à l’hôpital. Il est obsédé par une pulsion de protection. Son chien, qui a disparu sans doute de son propre fait, lui servait de double canalisant. Sa disparition, liée à l’impératif de protéger l’enfant, a laissé tomber une digue. L’animal est une possibilité de fuite mais aussi un dernier habitat possible pour la psyché.

 

L’animal est ainsi un double. Chez les peuples animistes il est courant de disposer de deux corps. L’un vit dans la forêt, ailleurs, là où on l’a repoussé. Les inuits voient les esprits comme des créatures hybrides, mi humaines mi animales. La poésie de René Char est marquée par une obsession pour le loup solitaire et le poète lui aussi concédait une tendance lycanthropique. Je me souviens du peintre génial Gérard Garouste, dans l’émission tardive de Laure Adler, « le cercle de minuit », expliquant qu’il était un authentique loup-garou. Un proche de lui le confirmait sur le plateau, tout cela avec un premier degré que Laure Adler sut intégrer admirablement, sans préjugé. Cette présence du double animal se retrouve dans de nombreuses contrées de la culture. Gentizon aurait aussi pu évoquer « la belle et la bête » de Cocteau et l’ambivalence évidente de la figure de la bête. Recluse dans la lointaine forêt. Repoussée, repoussante, et attirante.

 

L’animal est aussi cet objet rejeté. La figure en nous de cette aspiration à jouir sans limites qui a été, justement, domestiquée. Mais voilà, elle peut refaire surface quand le néant menace.

 

C’est notamment le cas lorsque les sociétés sont en crise, comme dans la période, si bien décrite par Michel de Certeau (merveilleuse lecture !) à propos des possessions de Loudun, où la religion se craquelle. Ce fut le cas à la Renaissance. L’ordre spirituel médiéval s’écroulait, ce qui provoquait des phénomènes de déchaînement psychotique, parmi lesquelles la transformation en animal. On liquidait donc les sorcières, on exorcisait, et un Henri Boguet s’est targué d’avoir fait exécuter six cents lycanthropes. Puis le phénomène a été dé diabolisé par la médecine.

 

Si vous avez des tendances lycanthropiques, ne craignez donc rien. Vous n’êtes pas si inhumain qu’il n’y paraît.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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