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31 juillet 2016 7 31 /07 /juillet /2016 23:48
Survivre dans l'incertain, leçons animistes - "Les âmes sauvages", Nasstaja Martin

J'ai trop peu lu d'ethnologie et j'en ai le regret. J'y remédierai, car chaque ouvrage de cette "catégorie" que j'ai lu - il y en a dans ce blog- m'a été une grande respiration, une invitation à se défaire des pesanteurs de la pensée enkystée, une incitation à poursuivre le détail pour trouver l'essentiel, l'occasion d'un regain d'empathie pour l'humanité aussi, et son incommensurable intelligence pour continuer son aventure.

 

J'admire la persévérance, la rigueur de l'ethnologue ou de l'anthropologue. J'admire leur capacité de dépouillement des préjugés et de la moraline, ce qui ne fait pas d'eux de sommaires "relativistes culturels", comme l'avait bien précisé Levi Strauss dans "race et Histoire", sa conférence célèbre qui articule respect des cultures et universalisme. Les ethnologues, bien que leurs travaux sont méprisés par les décideurs, sont capables d'une implication totale dans la "vie avec la pensée", au coeur même d'une société humaine. J'apprécie leur manière de ne jamais séparer le plus prosaïque du plus abstrait. Un ethnologue est en somme le contraire de ce pseudo "pragmatique" que la novlangue technolibérale nous vend.

 

Ce sont encore ces sentiments qui me traversent en refermant ce superbe fruit des travaux de la prometteuse ethnologue française Nasstasja Martin, après son immersion au sein du peuple Gwich'in - 7000 individus en tout -, "indiens" chasseurs cueilleurs de l'Alaska subarctique - une partie d'entre eux vivent au Canada, mais ils n'entrent pas dans l'objet du livre. C'est en Alaska que notre ethnologue a vécu et étudié pour écrire "Les âmes sauvages".

 

Un des intérêts multiples de ce livre est un point de vue décentré sur l'écologie occidentale, qui partage en partie le patrimoine culturel de ses adversaires, à savoir la séparation d'un objet dit "nature", spécifié. Ce vert occidental entre en conflit, au delà des postures, quand il devient actif, avec les peuples animistes, au même titre que le mode de développement capitaliste qu'ils sont censés combattre ou "réguler".

 

Un jardin d'Eden convoité, que l'on investit insidieusement

 

L'Alaska a été acheté par les Etats-Unis à la russie en 1867, évidemment les peuples "indigènes" qui y vivaient n'ont pas été consultés, ça on s'en doutait. S'en suit une entreprise pour "désensauvager" le territoire. La découverte du plus grand gisement de pétrole américain, sur le site de Prudhoe, a été un moment clé. L'Alaska est pris au sérieux et devient un Etat américain en 1959.

 

Le rapport de forces avec les "indiens" est passé par d'autres techniques que celles du 19eme siècle, plus insidieuses. On a distribué des parcelles aux individus... pour compenser l'exploitation du territoire. Sans se soucier du fait que le concept de propriété foncière est totalement incongru dans ce pays. Des lois partagent le territoire, 10 % revenant aux indigènes, l'Alaska devient un "damier".  On va tenter d'impliquer le peuple Gwich'in dans le développement en créant des corporations chargées d'exploiter elles-mêmes en bout de ligne, les terres. C'est un moyen de "désaffiliation" efficace. Une partie du peuple reste tout de même dans les villages reculés et rechigne. Pour eux, les corporations, les indigènes des villes, de Fairbanks, sont des "apple indians", rouge dehors, blancs dedans.

 

Les peuples locaux ont évidemment été laminés par l'arrivée des occidentaux. D'abord, comme partout - on lira avec stupéfaction les livres de Jared Diamond à ce sujet-, par la maladie, qui les réduit considérablement.

 

La crise climatique vient accentuer la pression. La régulation de la pêche, pour la rendre "soutenable", est incomprise et étrangère à la culture de ces gens.  La lecture des saisons, comme partout, mais pour les chasseurs la déstabilisation est d'autant plus dure, devient plus que malaisée, les poissons ne retrouvent plus leur lieu de ponte, gênés par la minéralisation de l'eau. Des ours blanc descendent du cercle arctique et des pumas remontent... Les parcours migrateurs sont détournés.

 

Le délabrement qui semble tout subsumer

 

A première vue, les "Gwich'in" subissent, leur santé physique et mentale se délabre. Il leur arrive ce qui arrive à d'autres peuples du nord. Les chamanes ne peuvent plus répondre à leurs angoisses. Mais la situation est plus complexe et là est tout l'intérêt de ce travail ethnologique. Les Gwich'in ne disparaissent pas tout à fait, et cela nous en dit long sur leur culture mais aussi sur les ressources que ces peuples peuvent mobiliser pour l'avenir. Il est  même possible de méditer sur leur sagesse, qui sait, face à ce qui nous menace tous.

 

 

Au début de l'expérience d'immersion, l'ethnologue ressent l'abattement de ce peuple, elle est elle-même abattue, c'est d'ailleurs par ce biais qu'elle se lie à eux. Le sentiment de déréliction peut sembler définitif : " l'eau des rivières déborde, la forêt brûle, la glace s'amenuise, les animaux s'éclipsent". Les leaders du peuple tiennent un discours apocalyptique : "l'homme blanc n'a pas la réponse. La réponse est de savoir comment survivre dans les bois". A l'image d'une anecdote vécue, ce peuple semble pareil à un Elan pris au piège, à la dérive, sur un bloc de glace qui s'est détaché.

 

L'ethnologue est établie à Fort Yukon, village de quelques centaines d'âmes et pourtant épicentre de ce peuple pris en étau entre les parcs nationaux et l'exploitation des ressources non renouvelables. 

 

L'occident est divisé pourtant, et l'histoire de l'Alaska est un mouvement de pendule entre exploitation et sacralisation de la nature. Pétroliers contre écologistes et églises. 

 

Mais ce n'est pas la nature animiste, c'est une nature "instaurée" que les parcs protègent. Les deux manières occidentales d'appréhender le monde ont les mêmes racines : une "ontologie" où l'homme est extérieur avec la nature, dont il se coupe. Soit on la sacralise, soit on la soumet à l'extraction. La vision du monde animiste est toute différente. "A quoi crois tu ?" demande l'ethnologue à un de ses hôtes. Il répond : "anything". Tout et partout. L'humain animiste est fondu dans le Tout, et c'est par la chasse, et la mise à mort, qu'il se recrée sans cesse comme humain en ce sein.

 

Du missionnaire anglican à l'écologiste, en passant par l'industriel, une continuité anti animiste

 

Les missionnaires protestants, dont les écologistes ont pris la suite, étaient fascinés par ce jardin d'Eden. Ils y vinrent, sûrs de retrouver le paradis perdu, et ce sont eux qui ont commencé le travail de sacralisation, en érigeant la nature en valeur dissociée des humains. Ils ont converti les chamanes, attaqué de front le monde "polyphonique des esprits" en faveur du Dieu unique de la Bible. Le passage au nom chrétien est décisif. Dans le monde animiste, le nom n'est pas donné à la naissance mais découle du comportement du petit d'homme dans le monde. Il peut changer avec le temps, et on peut devenir "père de " par exemple, une fois adulte. C'est la conséquence d'un monde profondément "relationnel", "incarné dans un environnement". Les protestants ont ainsi "détourné les hommes du monde vécu" et déclenché une crise profonde de la culture.

 

Les écologistes, dans la continuité, insistent sur la même coupure ontologique. Soit par la force, il en est ainsi des "régulations" des chasses et pêches qu'ils ont obtenues, et qui se traduisent par des sanctions pénales dures contre les contrevenants. Soit par la persusasion. On essaie de convertir les indiens à l'agriculture. L'ethnologue narre une scène qui voit une spécialiste expliquer l'implantation de la patate rouge aux indiens.... Un d'entre eux, écoeuré, dira qu'il ne rêve pas de pomme de terre mais d'animaux... Ces gens sont des chasseurs. Ils ne veulent pas de vaches, ni de bisons importés parce que ça fait "plus indien".  Dans ce monde on ne s'occupe pas d'un légume, on chasse, on pêche. On traque. Un légume n'a pas la même place dans le monde qu'un animal.

 

Pour les gestionnaires des parcs, les indigènes sont, comme ils le furent pour les missionnaires, des sauvages. Il faut les convaincre de pratiques de chasse "soutenables", "gérées", comptabilisées. Alors que dans le monde des chasseurs on fonctionne par opportunités, dans une guerre permanente avec les animaux, qui suppose des "prises" opportunes. Les Gwich'in ne comprennent pas non plus ces chasseurs occidentaux qui ramènent des trophées, ont des assurances en cas de pépin. Leur monde est bouleversé. La pêche qui prend et relâche leur semble totalement saugrenue. Dans leur esprit c'est une insulte aux animaux, qui pensent, retiennent les évènements, observent les humains. Les animaux autrefois parlaient. Ils se sont séparés mais restent des individus. La manière occidentale de communiquer avec les animaux, dotés d'une âme, leur est insupportable.

 

Dans le même temps, on rachète, soit du côté des capitalistes, des corporations, ou des parcs naturels, les parcelles aux indiens. Qui s'achètent du matériel censé les aider à maintenir leur mode de vie. 

 

Dans les parcs, non seulement les animaux changent de comportement, et ne peuvent pas être chassés, mais c'est toute la relation homme "non humain" qui est bouleversée. Dans le monde des chasseurs, c'est l'invisible qui règne, l'évitement, la ruse, le guet. Dans le monde écologiste, c'est le spectaculaire qui règne. Les Gwich'in ne comprennent pas ce monde là. C'est la dissimulation, la poursuite, le piège, qui a toujours recrée ce désir de repartir en chasse. En tuant ce désir, on tue une culture.

 

Invisibilité, incertitude, ironie, les ferments de résistance et de continuité dans la précarité

 

Les "indiens" résistent par l'organisation et la revendication, mais aussi parce que leur culture produit des contrepoisons. Quand ils luttent politiquement, ce qui d'ailleurs est l'occasion de manifester pour la première fois l'unité de leur peuple par delà la frontière américo canadienne, ils donnent à l'occidental ce qu'il veut... à l'écologiste en particulier. Ainsi disent-ils parler "au nom des caribous", "qui ne voient pas les frontières". Ils ont même inventé une sorte de lieu sacré inviolable - un peu comme dans le film "Avatar"... Qui est une pure création politique. 

 

La force de la cosmogonie de ce peuple c'est son invisibilité. Ils n'ont pas de fêtiche, de totem. Il n'y a rien à détruire de ce côté. Ainsi malgré tout les conceptions passées se transmettent. On continue à partir rêver en forêt pour communiquer avec les animaux et les esprits.

 

Leur autre force c'est l'incertitude. La chasse est d'issue incertaine, toujours. La mort, qui permet à l'homme de rester homme et de se différencier de ces animaux qui ont une âme, reste un passage. Cette société animique est ainsi à la fois cruelle et souvent drôle. L'ironie y règne. On y est très sérieux et léger. Car tout fuit. Les Gwich'in sont moqueurs. Ils se moquent du glouton, par exemple, sur lequel ils racontent pis que pendre. 

 

Notre ethnologue, observant leurs jeux d'argent, pensait au début qu'ils étaient corrompus par l'occident... Mais elle a fini par considérer que dilapider l'argent en jeux était un moyen de signifier son peu d'importance. Ces indigènes "immergés" sont capables, paradoxalement, d'une grande distance avec le monde. 

 

L'ironie convient à leur monde incertain, mobile. C'est sans doute cette ironie, et ce qu'elle manifeste, qui explique que cette culture n'est pas éradiquée.

 

Elle a par exemple créé des êtres qui symbolisent les incertitudes, Les Naa'nin. Hommes quasi animaux. Anciens chamanes trop puissants, ou criminels. Ils sèment le trouble, sabotent les outils, enlèvent les filles... Il y a aussi les shaaghan, de vieilles femmes aux pouvoirs inquiétants. Qui sont dangereuses mais sauvent parfois les hommes. Ces êtres rappellent, dans les histoires nombreuses qu'on se raconte, l'adaptabilité possible.

 

Alors que le changement climatique crée de l'inédit, de l'indécidable, du précaire, cette culture animiste mouvante, et qui a peut-être toujours été mouvante, voire toujours "en crise", n'est peut-être pas la moins bien placée pour subsister.  Elle mérite d'être écoutée. Les animistes ne sont pas plus "soutenables" que nous. Mais ils entretiennent un rapport d'écoute de la nature, d'"information" permanente à son sujet, de vécu au jour le jour avec elle, qui est une leçon. Un Gwich'in est toujours prêt à partir. Il s'adapte, depuis toujours, à l'imprévisibilité dans le cyclique de la nature. L'animisme est à cet égard synonyme de créativité. Et nous en aurons bel et bien besoin, de cette qualité, face aux nouvelles configurations environnementales qui s'annoncent.

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27 juin 2016 1 27 /06 /juin /2016 20:12
Une magistrale leçon d’écriture, « Comment il ne faut pas écrire », Antoine Albalat

Je suis cadre salarié, j’ai donc à d’innombrables reprises du « valider » des courriers. Ma conviction est de considérer qu’un texte écrit par autrui doit être respecté autant que possible, sinon on a qu’à le rédiger soi-même. Mon style n’est pas le style d’autrui, mais un cadre n’est pas le gardien du style mais sa fonction est de juger de la pertinence du texte en fonction de son objectif. Je sais que des collègues tiennent, pour signifier leur existence et leur « micro pouvoir », à changer une virgule, à inverser la construction d’une phrase. Ils disent « je suis là mon coco ». Je trouve cela irritant, donc j’évite au maximum.

 

Ceci étant, il y a des textes « mal écrits », et on doit les amender. Nous sommes donc saisis dans des subtilités. Nous savons qu’il n’y a pas de style unique, mais nous percevons qu’il y a un aspect qui cloche, parfois.

 

Antoine Albalat, critique renommé qui vécut à cheval sur les 19ème et 20ème siècle a écrit un essai republié, expurgé de ses passages trop circonstanciels, par les éditions de « petit poche » « mille et une nuits », intitulé « Comment il ne faut pas écrire ». J’ai pris grand plaisir à le lire, comme quand on rompt l’isolement en tombant sur le développement d’intuitions personnelles. Cette rencontre des subjectivités est un des grands plaisirs de la lecture, celui qui vous fait penser : » frères humains« .

 

Cette activité de validation qui est de ma compétence professionnelle m’a conduit, ainsi que des cours à dispenser, plus tard, à me poser la question de la pédagogie du savoir écrire. Devant des textes mal indiqués, de jeunes prenant contact avec la réalité administrative par exemple, j’ai toujours essayé de dire peu ou prou la même chose, d’instinct de lecteur :

 

Un texte est une activité de communication. On doit d’abord se faire comprendre. La simplicité est le plus efficace. Ecrire c’est comme se déplacer de l’émetteur au récepteur, la plus courte méthode est la ligne droite. Je m’essaie aussi aux allégories… Un skieur apprend d’abord à aller tout droit, ensuite il godille. Un joueur de foot apprend d’abord la conduite de balle, et ensuite il affine sa technique. On se permet de sauter sur les bosses ou de tenter un double râteau, quand on tient solidement sur la neige ou qu’on a un toucher de balle certain. L’écriture est comme l’éthique, elle ne doit pas confondre les fins et les moyens. Faites donc simple mon ami. Certains ne respecteront pas les règles, mais ça n’est ouvert qu’au génie. De Céline. De Peguy.

 

Ainsi, quand on écrit, on ne doit surtout pas chercher à « faire écrit ». C’est le piège. On doit chercher à donner à saisir ce que l’on ressent ou pense, le mieux possible.

 

Et Albalat ne dit pas autre chose dans son essai qui se transforme peu à peu en pamphlet.

 

Pourquoi ce titre négatif ? Parce qu’il n’y a pas LE STYLE. Mais des styles. J’ajoute que la beauté d’un style n’est pas réductible à des règles syntaxiques ou rhétorique. Il y a une part indéfinissable, le charme. La séduction, c’est difficile à définir et c’est peut-être cela qui la fonde, même.

 

Donc Albalat approche le bien écrit en creux, traquant les défauts des auteurs, puisant ses exemples dans des oeuvres reconnues. Hugo, Voltaire, Bergson. Histoire, élégamment, de signifier que ça arrive à tout le monde. La post face du livre, écrite par un tiers contemporain, est puante d’élitisme mal placé, regrettant que chacun se mette à écrire. Je n’ai pas lu cela dans l’essai. Au contraire, son propos accessible est une invitation à se saisir des leçons.

 

La vertu première est, comme je le pense, la simplicité. Elle équivaut à écrire comme on parle, sous réserve bien entendu de « savoir bien parler« . Le parlé, c’est quoi ? C’est cette sensation d’entendre des mots surgir dans l’immédiateté de la conversation. Un bon écrit doit parvenir à se rapprocher de la sensation de la conversation. Ainsi Albalat rejette « le style fabriqué« , il a ainsi des réticences envers Flaubert dont on perçoit trop l’immense oeuvre de reprise du manuscrit.

 

La simplicité n’est toutefois pas l’absence de travail. Pour être simple il convient de sculpter. Albalat cite renan qui avouait avoir passé un an à « éteindre le style de La vie de Jésus« . Un texte est comme un maquillage. On en proscrit les outrances. Un texte est comme une tenue, on en supprime les saturations, on en déleste les accessoires s’ils sont trop nombreux.

 

La vigilance doit porter sur la mauvaise utilisation des images. Les images ne doivent pas être exagérées, et doivent conserver de la cohérence. Par exemple , l’expression « racines des larmes » n’en a aucune. Par exemple, on ne « retrace » pas « le néant« . »Se nourrir de la sueur du peuple » est insatisfaisant, car qui songerait à se nourrir de sueur ?

Une image efficace est d’abord une image sincère. Comme quand Flaubert compare la lune à un bloc de glace illuminé dans le ciel. C’est simple, c’est partageable. Car l’expérience peut se partager.

 

Albalat n’a pas lu les surréalistes, qui ne respecteront pas ces règles. Mais enfin les associations inattendues qu’ils savourent recherchent la féérie, et non l’incohérence pour elle-même.

 

Autre défaut dans une écriture : la fabrication ostensible. Tous les styles sont artificiels, mais pour savourer vaut mieux ne pas voir les cuisines. Il cite un discours d’Hugo, où celui ci utilise la litanie autour de l’expression, « je dis que« . La volonté de manifester la puissance de la conviction est trop criante dans le moyen qu’elle utilise. Ainsi la méthode affleurant, le lecteur sort de la fascination.

 

Deux styles irritent particulièrement notre essayiste : les maximes – ou aphorismes-, et le style philosophique.

 

Les maximes sombrent dans le proverbe, il s’agit de généralités réversibles ou bien de constats conjoncturels transformés en généralités, ce qui n’apporte pas grand chose. Le génie des moralistes français est difficilement imitable.

 

Le style philosophique, et Albalat n’avait pas lu Bourdieu, mais il puise un extrait de Bergson absolument incompréhensible, est jargonnant. Albalat ne croit pas au jargon. Il exagère peut-être un peu. Si l’on pense que la philosophie c’est créer des concepts, alors on doit bien trouver une forme à ces concepts qui viennent découper la réalité autrement. C’est la fonction du jargon. Elle est inévitable. Mais elle est aussi insupportable quand elle vaut pour elle-même.

 

J’ai particulièrement aimé le passage où l’auteur éreinte « le mauvais style psychologique« . Il est une glose, un commentaire. Le portrait psychologique relève souvent de la mauvaise psychologie. La psychologie la plus efficace est celle qui procède de l’action, qui vient transformer le personnage. C’est ce qui rend vivant le personnage, et Stendhal est le maître de cette approche. Quand le commentaire, et donc l’auteur, s’interpose entre la vie et la psychologie, par ses développements, le texte tombe dans le cliché, dans les généralités abusives. La mauvaise psychologie contamine les romans. On va jusqu’à « moraliser » un paysage. Ainsi au lieu de suggérer on nous livre à des généralités telles que celle-ci :

« Il est des paysages qui mènent sans effort au sommet de la sagesse« .

Du paysage en question on n’éprouve rien. Mais on a eu droit à une pensée sans beaucoup de relief.

 

Devoir de simplicité

Souci de converser avec le lecteur

Authenticité des images

Discrétion de la technique

Evitement du jargon.

Mariage probant entre l’agir et l’intériorité des personnages.

Telles sont quelques leçons d’Antoine Albalat avant de se jeter sur un clavier.

C’est bien mal écrit, mais je dois conclure :

» Y a plus qu’à » !

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21 juin 2016 2 21 /06 /juin /2016 21:55
Loup es-tu ?, « De la lycanthropie », Jean-Michel Gentizon

 

« Il faut bien que ça ait un nom ! »

 

Les éditions l’Age d’homme m’ont très élégamment proposé de puiser dans leur catalogue pour alimenter mon blog. Je l’ai fait avec plaisir, tant leur ligne éditoriale est variée et originale.

 

J’y ai trouvé notamment un livre de Jean Michel Gentizon, Psychiatre , intitulé « De la lycanthropie », ce phénomène qui voit des personnes se penser en bête fauve. Je n’ai su y résister. Le thérapeute de l’Hôpital Ste-Anne a vu un jour débarquer une femme panthère, et il en est resté manifestement fasciné, jusqu’à étudier le sujet à fond.

 

Comme beaucoup de gens, je suis moi aussi fasciné par les animaux sauvages et je partage des photos d’ours sur mon profil facebook, sans trop savoir pourquoi. J’ai une préférence pour leurs présences intempestives, leur surgissement au milieu des affaires humaines. J’ai moi-même connu une femme louve, et ce n’était pas de la tarte. J’ai souvent tendance à rapporter les gens que je rencontre à des figures animalières ; je ne suis pas très original et c’est ce qui doit être justement signifiant. Notons que les animaux sauvages ont tendance, avec le réchauffement climatique, et la destruction de leur habitat, en sus des évasions de zoo ou de chez les illuminés qui les abritent illégalement, à multiplier les incursions en ville. Ainsi à Toulouse, ma bonne ville, nous avons eu droit à deux commandos de sangliers écumant l’hyper centre toulousain en y semant la stupeur. Le jour où j’écris, on apprend qu’un bébé tigre se promène en Seine Saint Denis, et que des voyous marchandisent des selfies avec lui. Mais on ne sait pas d’ou il vient. 

 

En prenant connaissance amusée de ces faits divers, j’ai découvert que la fonction de capitaine de louveterie, au centre du sublime roman de Giono, «un roi sans divertissement », existe encore.

 

Ces incursions m’ont semblé pouvoir inspirer une intuition chamanique : nos doubles animaux, comme les voyaient les indiens, nous disent quelque chose de fondamental, lorsqu’un ours est retrouvé dans une piscine ou qu’un cerf nous regarde au péage. Ils nous signifient sans doute ce que nous savons, à savoir que nous avons saccagé notre propre humus. Ils ne sont pas contents, et nous avertissent de la catastrophe. Comme un retour de refoulé. On peut parier sur une hausse de ces évènements : les ours font les poubelles au canada, ils feront peut-être la manche bientôt.

 

Jean-Michel Gentizon nous parle lui aussi d’inconscient collectif, et d’inconscient individuel, de retour du refoulé, en analysant la lycanthropie et en l’inscrivant dans son historicité.

 

La lycanthropie, très vite reliée par ses observateurs à la mélancolie, est évoquée dans nombre de textes de l’antiquité déjà. Et la référence majeure dans la culture reste le mythe de Lycaon, narré dans « les métamorphoses » d’Ovide, qui d’ailleurs multiplient les cas de transformation d’homme en animal par les dieux. Gentizon, dans la tradition freudienne, se réfère au mythe comme un signifié de l’essentiel de notre condition.

 

Le mythe est le résultat de la prise de conscience de la spécificité humaine. Elle est une voie médiane, tiraillée entre l’être animal et la tentation de devenir Dieu (« l’idéal du Moi » dira la psychanalyse). Il arrive ainsi que les Dieux, devant les prétentions humaines, renvoient l’humain à l’ancienne animalité dont il s’est échappé. Lycaon a été puni pour s’être affranchi des interdits que sont le cannibalisme, l’infanticide. Il est transformé en loup et perd le langage, ce qui nous différencie donc de l’animal. Le mythe met donc en scène le refoulement primaire de pulsions. Le petit fils de Lycaon, fils de Zeus, est appelé à créer la culture du blé. La civilisation. L’animal reste détenteur de ce secret. De ce qui a été chassé de l’humain. Le mythe est aussi là comme patrimoine de ce qui a été oublié.

 

La figure animale , ce double, remplit des fonctions psychiques. Elle rend visible, elle donne forme (et donc empêche dissolution de l’être possiblement, comme un dernier recours), à une part invisible en nous. Une part refoulée. C’est ainsi que l’œuvre picturale angoissée d’un Francis Bacon laisse affleurer ce que nous tentons d’oublier : nous sommes aussi de la viande. L’animal est « le contenant » de pulsions indésirables et enfouies. Le symptôme lycanthropique est un dernier recours pour nombre de sujets en souffrance psychique ou en proie à la folie. En offrant une figure, il empêche la dissolution du moi. Ainsi, dans ce sublime petit roman anxieux qu’est « le pigeon » de Patrick Suskind, la phobie incontrôlable du pigeon trouvé devant la porte du personnage principal, qui va déboussoler sa vie, donne forme à un mal de vivre qui bouillonnait. La figure animale paraît le comble de la folie, mais elle préserve en réalité le sujet de la néantisation.

 

Parlant est le cas réel de cet homme de 45 ans qui va voir sa fille à l’étranger, accompagné de son chien qui ne le quitte jamais. Il va découvrir sa petite-fille qui vient de naître. Lors de la visite, on éloigne le chien. Le père, quand il rentre, perd le chien. Il se retrouve ensuite en état de dépersonnalisation, se retrouve dans la peau d’un loup et se réfugie à l’hôpital. Il est obsédé par une pulsion de protection. Son chien, qui a disparu sans doute de son propre fait, lui servait de double canalisant. Sa disparition, liée à l’impératif de protéger l’enfant, a laissé tomber une digue. L’animal est une possibilité de fuite mais aussi un dernier habitat possible pour la psyché.

 

L’animal est ainsi un double. Chez les peuples animistes il est courant de disposer de deux corps. L’un vit dans la forêt, ailleurs, là où on l’a repoussé. Les inuits voient les esprits comme des créatures hybrides, mi humaines mi animales. La poésie de René Char est marquée par une obsession pour le loup solitaire et le poète lui aussi concédait une tendance lycanthropique. Je me souviens du peintre génial Gérard Garouste, dans l’émission tardive de Laure Adler, « le cercle de minuit », expliquant qu’il était un authentique loup-garou. Un proche de lui le confirmait sur le plateau, tout cela avec un premier degré que Laure Adler sut intégrer admirablement, sans préjugé. Cette présence du double animal se retrouve dans de nombreuses contrées de la culture. Gentizon aurait aussi pu évoquer « la belle et la bête » de Cocteau et l’ambivalence évidente de la figure de la bête. Recluse dans la lointaine forêt. Repoussée, repoussante, et attirante.

 

L’animal est aussi cet objet rejeté. La figure en nous de cette aspiration à jouir sans limites qui a été, justement, domestiquée. Mais voilà, elle peut refaire surface quand le néant menace.

 

C’est notamment le cas lorsque les sociétés sont en crise, comme dans la période, si bien décrite par Michel de Certeau (merveilleuse lecture !) à propos des possessions de Loudun, où la religion se craquelle. Ce fut le cas à la Renaissance. L’ordre spirituel médiéval s’écroulait, ce qui provoquait des phénomènes de déchaînement psychotique, parmi lesquelles la transformation en animal. On liquidait donc les sorcières, on exorcisait, et un Henri Boguet s’est targué d’avoir fait exécuter six cents lycanthropes. Puis le phénomène a été dé diabolisé par la médecine.

 

Si vous avez des tendances lycanthropiques, ne craignez donc rien. Vous n’êtes pas si inhumain qu’il n’y paraît.

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11 juin 2016 6 11 /06 /juin /2016 22:46
L'écriture, le jeu du vide et du plein, " Trop dire ou trop peu, la densité littéraire", Judith Schlanger

" La littérature est une manipulation permanente du plein et du vide"

 

Il est rassurant de voir que l'on écrit, que l'on publie, et même que l'on lit des essais comme celui de la théoricienne littéraire Judith Schlanger. Car si la littérature, ce que ce blog dit souvent, vaut justement parce qu'elle est inutile, au sens où l'utilitarisme l'entend, parce qu'elle est intempestive., alors un Essai consacré à la densité littéraire montre, ne serait-ce que par son existence que la littérature est vivante.

 

" Trop dire ou trop peu, la densité littéraire" sort des sentiers battus de l'analyse littéraire, qui comme le rappelle l'auteur, s'intéresse plus à "comment c'est fait" - et plus comme l'ancienne théorie rhétorique, à "comment on doit faire" -, qu'à "qu'est ce que ça fait".

 

La proposition de Mme Schlanger, dans cet essai d'une spécialiste du style qui maîtrise elle-même un style admirable d'élégance, à la lisière de la poésie malgré le genre, est celle-ci : c'est autour de la dualité du vide et du plein que le style se déploie, et c'est de cette manière que la littérature "impressionne", au sens littéral, le lecteur. Une question essentielle posée à la plume est : que faut-il taire, que faut-il montrer ?

 

Deux rapports au lecteur sont en jeu : le plein "comble", le vide "attire". Mais beaucoup d'auteurs, et l'ensemble des genres, jouent de l'alternance entre "le saturé et le lacunaire".

 

Est-il possible d'être complet pour un roman, d'être tout à fait plein ? C'est le fantasme du roman-monde. On songe à "la vie mode d'emploi" de Perec, cité rapidement. Ce fantasme est puissant, mais celui de la simplicité ne l'est pas moins :

 

" C'est quand la pénurie s'inverse dans la rayonnante simplicité qu'on peut évoquer le sublime".

 

En se référençant à l'art en général, et pas seulement à l'écriture, on constate, que les deux courants sont anciens. Cicéron parle déjà de neglecentia diligens, c'est-à dire d'une "soucieuse insouciance", qui est un moyen du rhéteur quand il use d'une simplicité avec aristocratisme. Il est vrai que le culte du plein culmine au 19eme siècle, et Balzac le théorise avec son mot d'ordre : "faire concurrence à l'Etat-civil". Les romans feuilletons de Sue glosent, mais le plein était déjà dans Virgile ou Dante. Dans la Bible, aussi.

 

Théoriquement, et une école, "le relativisme linguistique", le défend, il est possible de tout dire en tout cas. Le langage étant une construction qui construit la réalité, alors il est adéquat avec la réalité. Schlanguer n'y oppose pas le "ce que l'on ne peut dire on doit le taire" de Wittgeinstein, mais elle aurait pu. Il y a de l'indicible. Les théologiens négatifs qu'elle cite, rhéteurs du mystère divin, incommensurable, ne sont pas les seuls à le penser.

 

L'écriture politique semble le domaine exclusif du plein. En revenant sur la révolution française, l'essai montre que l'éloquence est une arme politique majeure, cela ne date évidemment pas de Jean-Luc Mélenchon. L'éloquence politique est souvent basée sur l'amplification, la surenchère.

 

Dans le mot politique " La situation est toujours grave, la crise est toujours radicale, le prochain pas est toujours décisif". J'ai pensé à un article tragique de rosa Luxembourg quelque temps avant son assassinat, intitulé, "L'achéron s'est mis en mouvement". Ou aux prophéties d'un Trotsky avant le front populaire : "la révolution française est commencée". L'auteure analyse le théâtre révolutionnaire, son aspect normatif, édifiant - ce que l'on peut retrouver dans Ken Loach malheureusement -. L'édifiant est plein. Il ne suggère pas. Il cherche à directement impressionner. Il s'agit d'une "contagion linéaire". Aux antipodes, pourtant dans une verve très militante, on trouve la fameuse distanciation brechtienne qui voit dans l'organisation du recul du spectateur l'espace où naît la capacité de critique politique.

 

Mais... Il y a aussi un laconisme politique. A la même époque, il y a Marat et sa profusion, et St-Just et son laconisme. Les grandes phrases des temps révolutionnaires sont laconiques. "De l'audace, encore de l'audace" de Danton, ou "nous sommes ici par la volonté du peuple". C'est le côté spartiate des révolutionnaires, tournés vers l'antiquité et la puissance concise du latin. Je me suis souvenu aussi de la concise explication de vote de St-Just : "un roi doit régner, ou mourir".

 

La dualité dont il s'agit peut aussi se comprendre, par emprunt à Mac Luhan, à a différence entre hot et cool. Le hot est plein, nourri. Le cool demande participation du récepteur. Les deux ne se différencient pas par un souci de produire plus ou moins d'effet, ils cherchent à impressionner différemment. Ce qui compte c'est l'effet sur le lecteur. La vieille rhétorique disait que "mal écrire" c'était être impropre, user de formules à mauvais escient, elle pensait en termes de normes. On ne peut plus penser comme cela après l'art moderne. La sanction c'est le lecteur qui la confesse, par son impression, sollicitée ou pas.

 

Du côté du hot, du plein, on dispose de nombreux procédés, comme l'énumération, l'agrégat, de rabelais à Kerouac.

Du côté de l'"évidé", l'atténuation passe par la litote, l'euphémisme, la prétérition, l'ironie. Les formules paradoxales aussi, telle que celle-ci, de Schiller :

 

" Si l'âme parle, ce n'est déjà plus l'âme qui parle".

 

Certains genres sont certes tournés par nature vers le cool ou le hot. La formule zen est laconique, c'est un "machine à créer de la perplexité".

 

La différence entre le plein et l'évidé ne recoupe pas celle du littéraire et du courant. Le langage courant est parfois chamarré. Et pour toute une littérature, le langage courant est presque un idéal. L'écriture blanche soulignée par Barthes est magnétisée par le "courant". Un style comme celui d'Albert Camus dans l'"Etranger" l'est aussi. Hemingway aspirait à une écriture transparente lui aussi.

 

 

La philosophie, quant à elle, avec toutes les sciences humaines, apparaît comme liée à l'écriture du plein, car elle est explicite. Mais il y a aussi une philosophie maniériste, celle de Lacan ou de Heidegger. Il y a aussi le fragment, dont le statut est ambigu. Il est fragmentaire par rapport au Tout, certes, et peut nous sembler vide. Mais il est aussi fragment suspendu dans le vide, et fait apparaître de l'Etre, comme un point rouge sur un grand fond blanc.

 

Le fantastique lui aussi joue du cool et du hot. Quand il est cool, c'est le lecteur qui est visé par l'angoisse directement, et non les personnages.

 

La littérature de l'absurde est souvent volubile. Comme Beckett. C'est précisément les gloses absurdes, dans "en attendant godot" - voir Polanski dans un long monologue aphasique sur you tube... - qui font ressortir un néant impossible à occuper. Mais l'auteure aurait pu citer Jarry et le frénétique dans Ubu.

 

L'alternance est ainsi nécessaire en tous genres. L'écriture a ses temps forts et ses temps faibles, et j'écris cela pendant l'euro de football où regarder un match permet de se figurer que l'exaltation du but a besoin pour éclater de longs moments de passes inutiles.

 

Les deux courants peuvent sombrer, provoquer l'ennui du lecteur, par excès ou mauvais choix du registre à tel moment. On "jubile" parfois devant l'abondant, mais il nous lasse. Le talent est ainsi souvent dans "le charme de ne pas choisir" entre le vide et le plein. Le charme, par exemple cité, d'"Oblomov" de Goncharov, dont une des parties les plus réussies concerne un très long développement qui vise une seule journée, qui voit Oblomov renoncer à se lever.

 

Mais être "hyper cool" ou "hyper hot" ne condamne pas à l'échec. Borgès, qui donne le vertige de par sa sollicitation très forte du lecteur, devant ses textes tellement ouverts, ultra cool, n'est pas un mauvais écrivain. Ni le Calvino des "villes invisibles". Ni Homère, ultra hot. J'aime Dumas le flamboyant, j'aime Hammet le minimal. 

 

Stendhal, quant à lui, si plein parfois, use d'accélérations fulgurantes et laconiques. Pour tuer Mme de rénal il n'a besoin que d'une seule phrase. Et l'auteure note qu'il fait tenir une nuit d'amour entre Julien et Mathilde... dans un point-virgule !

 

"La vertu de Julen fut égale à son bonheur ; il faut que je descende par l'échelle dit-il à Mathilde".

 

Ce qui vient compliquer l'affaire est que le lecteur ne se soumet pas à l'injonction du cool et du hot. Maurice Blanchot dit que le lecteur "abolit" l'écrivain. On lit en souverain. Umberto Eco lisait les comics avec un regard de scientifique.

 

Dans ce jeu avec un lecteur qui échappe à l'influence déterministe aux effets voulus, l'écriture s'exerce dans ce maniement de la densité. C'est cette habileté à jouer d'elle et notre disponibilité envers elle qui créent le miracle de la jouissance de lire.

 

 

 

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31 mai 2016 2 31 /05 /mai /2016 00:32
Mutants dans la toile, "Fragments d'un mémoire infinie", Maël renouard

Jour après jour on se regarde dans la glace, et mine de rien on change, sans à coup, au fil de l'eau qui coule dans le lavabo. C'est ce qui nous arrive depuis que nous vivons tellement sur la toile. Ce qui occupe Mael renouard, dans une sorte de journal méditatif de sa présence sur Internet, de notre présence sur la toile, qui a déjà évolué alors que l'outil des outils est si jeune.

 

Je dois mentionner que j'ai reçu ce livre, dans ma boîte aux lettres, sans l'avoir commandé. Désormais, après des années de blog, je reçois des livres, de la part du journal où je publie, la mythique et vivante QL, mais aussi d'auteurs ou d'éditeurs. Il se trouve que je ne sais pas qui m'a envoyé "Fragments d'une mémoire infinie". Je l'ai reçu dans une enveloppe beige banale, sans mention de l'expéditeur, ni le moindre mot d'accompagnement. Bon... 

 

Est-ce l'auteur ? L'éditeur ? Et comment a t-il déniché mon adresse postale ? Cela a t-il un rapport avec les articles successifs que j'ai consacrés à la pérennité du codex ? Je n'en sais rien. Merci à l'anonyme. Je ne sais pas si je dois prendre cet envoi silencieux comme une marque de politesse. En tout cas, j'ai lu, et c'est une lecture intéressante, d'un texte structuré comme une prise de notes, alternant les longs développements et de quasi aphorismes.

 

J'ai vu que l'auteur, qui a déjà régulièrement publié, sérieusement charpenté culturellement, enseignant à ses heures, a été... la plume de François Fillon quand celui-ci était à Matignon. J'avoue que ce Fillon n'étant pas du tout ma came, je n'aurais pas eu l'idée de me procurer le livre d'un de ses collaborateurs. Mais enfin, la littérature, si elle est politique en elle-même, si elle est parfois explicitement politique, ne se réduit pas à la politique. Et à vrai dire Monsieur renouard a l'esprit très ouvert, si l'on en croit ses citations, et ses lignes n'ont nullement pour objet de nous vendre les idées de son ancien patron, ancien "gaulliste social" devenu matraqueur ultra libéral au look de Président de Chambre de Commerce.

 

Il note très vite que la toile, cet "intellect incollable", nous change d'abord parce qu'elle rend inutile, ou en tout cas beaucoup moins nécessaire, la mémoire. Ce don qui a été si important dans notre histoire. Tout étant là, sur le web, nous pouvons évacuer le stock. Cela ne peut pas être neutre. L'auteur est réaliste, il sait que le processus puissant est irréversible et ira beaucoup plus loin que ce que nous vivons. Il ne juge pas vraiment, il constate, parfois certes nostalgique, d'autres fois plutôt enthousiaste. Ambivalence résumée par cette jolie saillie :

 

" Il y a dans l'internet une fontaine de jouvence où l'on plonge d'abord son visage en s'enivrant, puis où l'on voit son reflet meurtri par le temps, au petit matin".

 

Certes, depuis la révolution industrielle, chaque génération a légitimement le sentiment qu'elle vit des changements incommensurables. L'apparition de l'électricité, ce n'était pas rien. Peut-être vivons-nous une révolution technologique comme une autre ? Il est en tout cas certain que l'accumulation de découvertes majeures, à un rythme rapide, est une nouveauté dans l'Histoire, et que cette accélération est susceptible de provoquer une véritable mutation de l'humain.

 

Il devient en particulier imaginable de lier directement l'esprit à la machine. Ce qui soulève de lourdes questions philosophiques, puisque nous avons pensé jusqu'à présent à partir de la dualité corps/esprit. Peut-être serons nous bientôt capable d'avoir un accès direct, spirituel, à toutes les connaissances. La notion d'infini, de spatiale, pourrait devenir spirituelle mais matérielle. 

 

Une autre caractéristique du web est de mettre sur la même ligne les contenus présents et ceux du passé. Il abolit le temps. L'univers conquis par le web perd de sa profondeur temporelle. Nos requêtes ne trient pas selon cette distance. Ainsi nous sommes confrontés à des présents parallèles. La mort elle-même subit un étrange sort : des murs facebook continuent d'être alimentés par des amis et des défunts reçoivent des mails. Comme si le mort pouvait se réveiller d'un coma.  La "disparition", au sens le plus large, devient d'ailleurs utopique.

 

Le travail intellectuel a déjà changé, et se rapproche, tout étant disponible, tout étant là, de celui d'un sculpteur d'un matériau déjà là. L'auteur voit l'évolution de la culture vers un art gigantesque du Sample. Le web a permis de sortir du silence des textes oubliés au fond de revues ou de mémoires jamais consultés, et qu'un mot clé associé à quelques clics peuvent tirer du néant.

 

La politique a changé, avec le web. Ne serait-ce que parce que c'est une arène dangereuse. " Au temps de Staline, on se débarrassait d'un homme en effaçant la moindre de ses traces. Cette besogne s'accomplit aujourd'hui en l'exposant tout entier". La menace totalitaire adopte de nouvelles formes. Il faut être doté d'un sacré esprit critique, parfois, pour ne pas "en être". On nous somme de tricoloriser notre photo de profil, et nous devons réaliser un effort de pensée pour justifier, car on nous demande de justifier, pourquoi nous ne rejoignons pas l'immense océan du consensus visuel.

 

Mais que va t-il donc sortir de cette "réduction de l'écart entre l'imagination et la technique" ? L'auteur- nous avons vu dans des articles précédents que son avis n'était pas totalement partagé-, a de bonnes raisons de penser que le livre subira ce que le cheval a vécu : il sera confiné à des cercles. Le statut des images, quant à lui, est déjà changé, et j'ai songé, moi ausi, comme l'auteur un peu plus loin dans le livre, à ce que Susan Sontag disait de la photographie. Bombardés d'images, nous avons tendance à comparer la réalité aux images, inversant le processus originel. Comme nous nous demandons si telle situation ferait un bon statut facebook. L'ancienne plume de Monsieur Fillon... nous rappelle les prophéties de Guy Debord qui nous avait prévenu en disant que l'authenticité de la vie devra être "reconquise contre les images".

 

Les tentations narcissiques, évidemment, sont puissamment stimulées.

 

Plus profond est encore l'auteur quand il constate l'inversion suivante : avant, notre intimité était ce qu'il y avait de plus certain. Désormais, tout ce qui est extérieur à notre intimité peut être vérifié, recoupé, retrouvé. C'est donc notre for intérieur qui devient incertain ! Ce que j'ai dit peut être retrouvé, objectivé. Mais pas ce que j'éprouvais ou pensais. Or ce qui est dit, apparent, énoncé, est-il plus vrai que ce qui est ressenti ? Cette inversion peut conduire à une modification même de l'identité, qui semble vaciller sur ses fondements.

 

Au milieu du livre, l'auteur note que nous ne sommes pas " murs pour cette invention". Il a sans doute raison. Si l'Histoire est un chaos, c'est aussi du fait des décalages entre l'évolution des forces productives, et celle des consciences. Il nous faudra acquérir de la maturité sur le tas, ou subir, comme déjà tant de crucifiés, beaucoup de dégâts.

 

Je suis comme l'auteur, de ces "êtres amphibies" qui ont largement vécu sans la toile. J'y mute moi aussi. Avec un sentiment d'être submergé, d'appartenir largement au XXeme siècle. Tout en me demandant comment nous avons pu vivre alors. Quand trouver un bon article sur un sujet demandait de la patience et de la jugeote, et faisait partie du bon travail. Quand, l'auteur n'évoque pas cela, écrire une lettre et l'envoyer occasionnait de véritables soins, compris par l'expéditeur comme par le destinataire.

 

Je sais que j'ai gagné en puissance. Je sais que mon philosophe préféré assimile le bonheur à la puissance d'agir. Mais je ne suis pas certain d'un gain en bonheur. Le monde s'est déplacé. Nous avons muté. Pas pour le pire. Mais les menaces sont là, d'autres menaces que celles d'autrefois. Nous devons aussi les avoir à l'oeil.

 

 

 

 

 

 

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15 mars 2016 2 15 /03 /mars /2016 08:12
Vrai-faux pamphlet contre les français," Contre les français", M.A.S - paru dans la Quinzaine littéraire

C'est une curiosité que ce libellé chafouin anti français, signé d'un certain "M.A.S", paru il y a trente cinq ans dans le monde hispanophone et qui a attendu que la france soit à l'apogée de sa dépression nationale pour être traduit ici. Nous sommes cependant loin de tout déclinisme, puisque si l'on suit l'auteur notre pays est un poison historique, depuis le Moyen-Age !


C'est un pamphlet, violent, unilatéral, et aussi d'une mauvaise foi colérique, outrancière, contre l'influence de la culture française, plus particulièrement en Espagne, au très long cours. Un pamphlet sarcastique, souvent drôle à ce titre, d'une érudition rare, en particulier quand il aborde les rivages méconnus des fécondations innombrables entre les cultures européennes. C'est un premier paradoxe que de voir un si bon connaisseur, étranger, argentin semble t-il, de la pensée hexagonale, si vivace à la démolir. C'est un signe qu'il y a "anguille"... on y reviendra.


Le pamphlet, cruel et moqueur comme il doit l'être, ne manque pas d'arguments sur la portée néfaste de "notre" culture. Un bon pamphlet doit tenir fermement sa problématique afin de pouvoir se déchaîner, il doit planter un axe autour duquel les horions vont s'amarrer, sinon il n'est qu'un tas d'insultes raffinées.


L'esprit français serait vaniteux, pompeux, il tiendrait du charlatanisme et de l'art de la récupération verbeuse. Le don de la communication et celui de la contrefaçon nous sont reconnus. L'esprit français est accusé de ne rien avoir produit de dimension universelle, et pourtant de s'auto proclamer modèle mondial, exporté par les armes s'il le faut. Il est incapable d'être profond. Au lieu de produire des Goya il nous donne des scènes bucoliques "bien peintes". Sur le plan politique, le culte de la raison a produit la terreur. Les français ont le tort de penser qu'un langage ordonné est un langage qui a raison. C'est ainsi que dans notre pays on règle tout à partir de formules verbales dont on s'enivre.


L'esprit français montre sa vraie nature, selon l'essai, sous Louis XIV. Le caractère superficiel, réglé, vaniteux, de la culture du pays a alors atteint son apogée. La main mise du pouvoir d'Etat sur l'art a été un désastre, préfigurateur du modèle stalinien. On ne nous épargne rien.


Nous sacrifierions depuis longtemps à un culte de la raison étroit, du canon, des règles, dont le jardin à la fançaise est l'illustration, et dont on trouve l'écho dans le naturalisme français, d'une pauvreté insigne selon le pamphlet. Loin de la folie inaugurale de Don Quichotte. C'est aussi un art du pillage culturel, par exemple par Corneille, de la "récup", et une manière de se vendre. Le pillage sera non simplement plagiaire mais matériel avec l'invasion napoléonienne de l'Espagne. La France est un pays de fripouilles et Voltaire est un voyou.


Non décidément, la place géographique centrale de la France dans l'Europe a malheureusement nui aux échanges interculturels les plus porteurs, entre l'Allemagne, l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne. Il a fallu s'allier tant de fois pour repousser l'envahisseur français et l'exportation de sa culture centralisée, contôlée par l'Etat, académique.


Plus près de nous - et ici Sartre relaie Voltaire comme tête de turc-, le vingtieme siècle a été une calamité car il a glorifié une pensée française qui ne serait qu'un sous-produit frelaté de la phénoménologie et du "charabia" heideggerien. La France s'est aussi illustrée dans la création de sectes intellectuelles, dont "les temps modernes" sont l'exemple le plus abject aux yeux de l'auteur.


Nous n'avons donc rien pour nous. Nous sommes le poison du continent.
Mais faut-il recevoir ce coup de poing adroit, comme tel ?


Non, semble t-il. Tout le livre, qui repose sur une vision de la culture comme circulation et fécondation à l'échelle européenne, est semé de petits cailloux, des oublis en particulier, ou des concessions minuscules, qui démontrent la mauvaise foi volontaire de l'auteur. De nos grands auteurs il n'est nulle mention : Montaigne, Pascal, Diderot sont rayés de la démonstration, comme tout ce qui ne cadre pas. La poésie se résume à ronsard. On peine à penser qu'un tel érudit puisse vraiment ignorer nos trésors, et d'ailleurs il cligne l'oeil de temps en temps, en saluant rabelais, Proust, Céline, ou Descartes auquel nous n'aurions rien compris pour ce dernier, gardant la sacralisation de la raison alors qu'il est le penseur du doute.


Ce pamphlet, publié dans le monde hispanophone en 1980 a tout d'un cri de colère en ombre portée contre la frilosité et la dépendance des intellectuels et artistes espagnols. Alors que règnait, pour peu de temps, la culture française - l'époque des Barthes, Lacan et foucault-, l'Espagne avait été étouffée par le franquisme, cette lèpre culturelle que l'auteur vomit : il n'a rien d'un nationaliste. La lumière était au nord des pyénées, et alors que le pays avait une chance de réveil il risquait de s'enliser dans la nostalgie des grandeurs ibériques si lointaines, partagée avec un complexe d'infériorité stérilisant à l'égard de la France. L'essai, par sa provocation, est donc très certainement un appel à relever la tête, à revisiter les sources de la culture espagnole pour s'affirmer à nouveau - malheureusement la source arabe est totalement oubliée -, et à cesser de psalmodier ce qu'on appelle aujou
rd'hui "la french theory".


Mais désormais ce livre est traduit en français, à un moment où notre pays est plongé dans les idées noires et ne se représente plus comme le phare du monde mais comme une nation menacée de toutes parts, tentée par le repli. Que pouvons-nous en faire ?


Il me semble qu'il vise juste quand il éperonne ce magistère du verbe qui nous caractérise. On sélectionne les élites en France sur des "grands oraux", sur le sens de la répartie. Cela rappelle en effet la sélection royale des favoris de la cour, en fonction des bons mots. On pense que la parole, en politique, règle d'office le réel. On écrit une circulaire au moindre fait divers, qu'on range aussitôt. On s'écharpe sur des symboles et de la sémantique, comme on le voit avec le débat sur la déchéance de nationalité, dont le poids social quasi nul si elle s'appliquait, serait inversement proportionnel au vacarme du débat à son sujet. Un Président décide qu'on va lire la lettre d'un jeune résistant assassiné, le même jour dans toutes les écoles, comme si lire un texte un jour réglait les problèmes de la mémoire, du sens, de la citoyenneté. Dès que nous rencontrons un souci, on écrit une loi, considérant que le texte est magique, et ne songeant si peu à l'appliquer et l'évaluer. On passe un temps considérable à amender une constitution, comme si les abstractions étaient tout ce qui compte. Voila un mal français.

D'ou vient il ? Il faudrait le demander aux anthopologues. Il est sans doute lié à la croyance forte du pays, d'où sa dépression actuelle, dans la politique, et donc le discours. Et aussi dans l'Etat, qui est le ciment historique du pays. La France est politique, elle n'est pas ethnique, elle assimile la politique à l'Etat, elle est donc discursive.
Quand ça va mal, on veut dans ce pays que le Préfet reçoive une délégation, et qu'il publie un communiqué ensuite. On y méprise les statistiques. Les philosophes français - on reproche souvent cela, avec raison à mon sens, au néo académicien Finkielkraut - ignorent superbement la sociologie, les chiffres, les recherches fastidieuses. On s'écharpe entre anciens et modernes à coup de citations de Jules Ferry ou de Peguy, bien loin de la démarche d'enquête sociale d'un Orwell par exemple. La vérité française est phraséologique.


Et puis il y a le culte de la raison, lié à ce magistère du verbe. Une phrase bien construite et dont le style étincelle, donne raison en France, et une déclaration ratée vous condamne. Le culte de la raison nous a donné une médecine grandiose, mais sans doute longtemps, et encore un peu, rêtive à intégrer la subjectivité du patient.


Ce pamphlet "nous" étrille. C'est injuste et démesuré. L'impasse est totale sur la diversité de la France, sur ses ambivalences. Marx disait que c'est le "pays de la lutte des classes par excellence", c'est à dire simplement qu'il est conflictuel. Ce fameux "esprit fançais", homogène, qui traverserait les siècles a de quoi nous laisser sceptique, même si de belles pages de Paul Valéry, dans ses réflexions sur le monde actuel, décelent des invariants de manière tout à fait convaincante, en partant justement de cette idée : la culture en France est la résultante d'un labeur de synthèse dans la diversité. Ce qu'un Emmanuel Todd hurle dans chacun de ses livres.


La France est un volcan. Elle est avant tout travaillée par des contradictions qui ont souvent déclenché des cataclysmes. Il est bien pédant celui qui prétend ériger en cible non mouvante un "esprit français".

 

j bonnemaison

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21 février 2016 7 21 /02 /février /2016 16:06
A la croisée des chemins, le génie - "Mozart, sociologie d'un génie", Norbert Elias

Norbert Elias avait beau être un génie sociologique, il ne prétendait pas livrer de recette du génie, ne serait-ce que parce que son apparition est historique, et que le train du génie particulier ne repasse pas, comme une histoire d'amour est une chimie unique que l'on cherchera en vain à retoucher du doigt dans sa singularité. Mais pour autant il ne renonça pas à penser le génie, non pas comme d'essence surnaturelle, mystique, spirituelle hors-sol, mais bien sous la figure d'une configuration inédite. Le génie, qui a une part individuelle semblant s'échapper, mais que l'on peut qualifier comme on le verra, est "aussi un fait social". Cette configuration peut être approchée, et Elias était même optimiste en écrivant, dans son "Mozart, sociologie d'un génie", que :

 

"l'état actuel de notre savoir ne permet certes pas encore de dégager les corrélations entre l'existence sociale d'un artiste et ses œuvres comme on le ferait au scalpel, mais on peut envisager de les découvrir à la sonde". C'est ce qu'il essaie pour Mozart, avec une affection que sa neutralité axiologique comme on dit, ne masque pas.

 

De quoi Mozart est-il le nom comme on le dirait aujourd'hui ? Mozart est le carrefour inédit de dispositions générales, d'une situation historique de l'artiste, d'un état du rapport entre les classes sociales, de contingences psychologiques familiales, elles-mêmes non séparables de l'état de la société à ce moment là. Mais pour saisir Mozart dans le rapport entre sa condition, ses dons et sa trajectoire, il s'agit de se promener dans la mangrove ou le bayou : tout est noué. Mais on peut cependant "sonder".

 

Il y a des saisons sociologiques du génie, et elles semblent survenir en ces moments où la classe dominante décline alors que la relève frappe à la porte. C'est à ce conflit et à ce chassé croisé que l'on doit la profusion de génies pendant le siècle des lumières.

 

Mozart, conscient de ce qu'il était, mais indifférent à la postérité, a payé le prix de son génie à une époque qui n'avait pas découvert, ce qui vient avec le romantisme (Chateaubriand par exemple, et son "génie du christianisme"), la notion de génie. Il est mort à 35 ans, enterré dans une fosse commune, quasi solitaire. Il finit sa vie hautement déprimé par l'amour inconstant et jamais net du public viennois à son égard. Mozart a terminé son existence, en considérant que "sa vie était vidée de son sens", et cela a sans doute précipité sa disparition. Il voyait l'amour, celui de sa femme -moins fascinée depuis la perte de succès de l'artiste-, celui du public de Vienne, comme les deux piliers justifiant sa vie. Les deux s'étiolent, et il sombre. Cet homme toujours tiraillé, ce qui participe de son génie, avait un "insatiable besoin d'amour"'. Sa souffrance fut à la fois à la source de son génie, et son résultat.

 

Mozart a écrit ses plus grandes oeuvres après s'être révolté contre la condition d'artiste de son époque, de musicien en particulier, indissociable des luttes sociales de son temps. En ce temps le musicien est un artisan. Il dépend de son commanditaire, l'aristocrate, qui maîtrise le goût. Son attente est principalement la distraction.  Mozart était un bourgeois, fils d'un musicien bourgeois asphyxié par ce système, qui a reporté son désir d'ascension, bloqué, sur ses enfants et son fils en particulier, comme le fera le père des enfants Jackson.  Mozart, quand il rompt avec le prince évêque de Salzbourg, essaie de transgresser les structures de pouvoir. Il veut pouvoir laisser libre cours à son immense capacité de sublimation par la musique, capacité "contrôlée de ce rêve diurne".

 

Si Léopold le père, accepte sa condition tout en la subissant subjectivement, et essaie d'adapter Wolfgang aux moeurs de la cour, il échoue sur ce plan. Wolfgang, si malheureux de ne pas être aimé à sa juste valeur par le public mélomane, les nobles, qu'il méprise en même temps, s'en sort en faisant le clown. Mais Mozart qui tente une sortie du systeme, anticipe la constitution d'un marché de la musique, n'aurait pas pu même essayer et réussir un peu, s'il avait vécu en France. En Allemagne et en italie, la concurrence des cours permettait des ruptures. Mozart n'aurait peut-être pas pu surgir en France centralisée. En tout cas si la vie l'avait enfermé dans Salzbourg il ne serait pas devenu Mozart.

 

Par le truchement de son père, qui l'élève avec une immense discipline, se consacrant à donner un sens à sa propre vie par l'intermédiaire de ses enfants, Mozart devient cet enfant prodige qui voyage, fréquente les souverains et devient pour un temps un phénomène européen. Il ne s'en remettra pas, de cet âge d'or. Mais sans cette ouverture musicale que lui permettent ces voyages, il n'aurait pas acquis la "conscience artistique" qui lui permettra d'exprimer ses potentialités.

 

C'est donc dans la frustration d'un bourgeois que se loge l'origine du génie du fils, le père lui-même étant un musicien reconnu. Nous sommes au coeur d'une psycho-sociologie, car Léopold "prend possession de son fils" et sa mère est totalement identifiée au projet familial. Les éléments intimes et les courants du monde sociale s'enlaçent.

 

Elias conteste la théorie du "don inné de la composition", formule sans fondement car le langage dans lequel s'exprime le musicien est justement absolument artificiel. C'est une construction sociale raffinée. Et avant de donner son meilleur Wolfgang excelle longtemps dans le canon musical. C'est là où il se forme, très longtemps.

 

Les dispositions "géniales" de Mozart relèvent donc du général. Elles s'expriment dans des conditions tout à fait particulières, où tous les éléments s'imbriquent. Comment alors qualifier cette part d'inné ? Elias, qui décidément a tout d'un freudo marxiste, la définit comme :

 

un "pouvoir de subimation exceptionnel".

 

L'artiste d'exception doit avoir la capacité de traduire une imagination en utilisant un matériau. C'était le cas de Mozart. Il parvenait à laisser parler son imaginaire, sans l'abîmer, alors qu'il devenait accessible, par sa transcription musicale, aux autres. Et cela dans le temps long.

 

L'intelligence dialectique de Norbert Elias est elle-même géniale. Elle l'est à tel point qu'elle réclamerait une réforme du langage. La sociologie d'Elias, occidentale, dépasse pourtant les impasses classiques de l'histoire des idées occidentale. En particulier ces séparations absurdes, incrustées dans nos langages et donc dans nos manières de penser, entre l'esprit et le corps, la nature et la culture, l'inné et l'acquis, le psychologique et le social, le libre arbitre et le déterminisme, l'individu et le collectif. C'est pourtant avec ce "matériau" même qu'il s'exprime. Et se fait magnifiquement comprendre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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2 septembre 2015 3 02 /09 /septembre /2015 19:15
Délicatesse au broyeur - " Le monde d'hier, souvenirs d'un Européen", Stefan Zweig
Délicatesse au broyeur - " Le monde d'hier, souvenirs d'un Européen", Stefan Zweig

« Le monde d’hier » constitue les mémoires de Stefan Zweig. On y sent le désespoir de Zweig, mais par pudeur – il évoque à peine en plus de cinq cents pages sa vie intime, ses femmes-, ou par optimisme de la volonté, souci de legs, auto conviction selon laquelle ce qui est vécu ne saurait être enlevé, et que toute expérience a ses vertus, il s’efforce de croire encore à une renaissance de cette Europe qu’il aime, dominée par Hitler quand il écrit.

 

Car Zweig est avant tout un européen et même un précurseur de la Terre Patrie, un héritier d’Erasme, qu’il considère comme son maître. Il se suicidera rapidement, après ces mémoires. Sa sensibilité extrême, qui affleure du livre, ne lui donnera pas le temps d’attendre les premières lueurs d’une victoire possible pour les alliés.

 

Le monde d’hier, pour lui, celui d’avant la première guerre mondiale d’abord, c’est un monde de sécurité, de stabilité, de relative conciliation, et d’optimisme dans le progrès. Il est avant tout attentif aux structures plutôt qu’à l’écume politicienne : la culture, la technique, les mœurs, le développement économique. C’est le point de vue d’un bourgeois démocrate. Car toutes les classes de la société n’ont pas vécu le 19eme tardif et la « belle époque » comme lui, et il l’oublie parfois, même s’il est vrai qu’une partie du peuple commence à se moyenniser pendant les périodes qu’il écrit. Cependant il prend en compte aussi le destin général, et il est certain que les deux guerres ont été une catastrophe pour toute l’humanité, excepté pour ces « marchands de canon » qu’il juge, tel un socialiste qu’il n’est pas, comme les premiers fautifs de la situation.

 

Les mémoires de Zweig sont l’exemple même de ce qu’est un style de grande hauteur, en ce qu’ils sont limpides. Zweig, c’est l’anti « faiseur ». Ecrire « bien », c’est d’abord être clair. C’est ce qu’illustre Zweig. Sa fluidité est sans pareil. Il y a du Valery chez ce proche de Valery. Cette limpidité d’un amoureux de musique n’est pas étrangère à l’immense succès qu’il connut de son temps et qui ne se dément pas aujourd’hui, s’agissant encore d’un des écrivains les plus lus du monde. Zweig livre des conseils précieux à qui veut écrire : aller à l’os. Quand on écrit mille pages, on doit en supprimer tout ce qui est possible et en tirer simplement l’indispensable, ce qui est de valeur. Autre conseil de ce citoyen du monde : passer par la traduction. Traduire lui a permis de s’interroger profondément sur sa propre langue, confrontée au miroir des langues étrangères. Comme un détour profitable.

 

Même si on peut avoir des réserves sur les visions parfois bourgeoises et illusoires de l’individu, on ne peut que le trouver magnifique, de par son attachement à la liberté, de par son absence de préjugés – notamment en matière sexuelle- ce qui fera de lui un grand ami de Freud, de par ce parti pris d’être du côté des gens, et de les comprendre dans leurs motifs.

 

C’est d’abord un homme libre. Ce fils de bourgeois juifs ne reniera jamais cet héritage, mais il fit partie de ces juifs laïcisés, totalement intégrés, « marranes » dirait Edgar Morin, qui avaient transformé le messianisme et l’amour du Livre en amour de la culture humaine.

 

Ce sentiment de la liberté explique son devenir. Tout jeune il ne supporte pas, avec quelques camarades, l’éducation autoritaire austro allemande. Il joue alors le jeu des diplômes, mais formellement. Sa formation véritable sera la culture. Il s’y plonge sans retenue, passionnément. Son témoignage sur la Vienne de son temps, toute absorbée par la culture, qui touche aussi bien le prince et le cocher, est très touchant.

 

Si la vie culturelle était un bonheur, et si Vienne était un nid à génies, on constate que certes, l’espace allemand et autrichien était hautement éduqué, et on s’étonne parfois que ces pays aussi éduqués aient pu céder à la démagogie fasciste. Mais cette éducation n’était pas neutre. Elle était rigide. Elle visait à fabriquer de la demande d’ordre. Demande d’ordre qui a été amplifiée par les lourdes erreurs politiciennes. Le traité de Versailles au premier chef.

 

Zweig , lecteur de Montaigne, est un sceptique. Quand il visite la Russie, juste après la mort de Lénine, il n’arrive pas à conclure sur ce qu’il voit. Il fut alors incapable d’être catégorique, alors que tous les intellectuels se positionnaient à leur retour. Il fut impressionné par l’espoir populaire mais conscient des limites de son voyage, et ne se sentit pas en capacité de trancher, tout en nous livrant le matériau de ses réflexions.

 

Ce jaloux de son indépendance, jusqu’à aimer la solitude dans les foules, détestait la politique. Un peu comme Orwell, à certains égards, il considérait que c’était avant tout un danger pesant sur la vie spontanée de la société. Pourtant il a été obligé de s’intéresser en permanence à la politique, parce qu’on ne pouvait échapper à ses conséquences, même s’il la voyait avant tout comme culture. Ce wilsonien universaliste se méfiait des mouvements politiques, de leur fonctionnement et de leurs tendances mortifères, même si on peut noter sa sympathie évidente pour une social-démocratie de type viennoise, au sens élargi, qui le rassure.

 

C’était un « libéral », au sens où les conservateurs américains les détestent. Si l’humanisme signifie quoi que ce soit, Zweig en est l’exemple le plus noble. Pour lui, la liberté la plus large, notamment à l’égard de l’Etat, est l’essentiel. Zweig ressemblait à un libertaire. Ce n’est que son appartenance indécrottable à la bourgeoisie, d’abord familiale, puis liée au succès de ses livres, qui fera de lui un libéral au sens politique plus qu’économique. Même si ici ou là sa méfiance envers l’Etat le conduit à une méfiance envers l’impôt, forme de l’emprise. Il n’a pas tort quand l’impôt sert à faire la guerre, ce qui fut surtout son rôle pendant la vie de Zweig. L’économie ne l’intéresse guère, même s’il livre une frappante et passionnante description des périodes d’hyper inflation en Allemagne et en Autriche. On reprend conscience de la folie de ces périodes. Dont le contrecoup sera violent.

 

Il y a des intuitions essentielles chez lui. Quand il évoque, longuement, la condition des exilés, les pages pourraient parler de nos jours actuels. Son plus grand regret est d’avoir vu le monde fermer ses frontières et les Etats prendre le contrôle sur les déplacements, bureaucratiser les mobilités, soumettre les individus à l’arbitraire. Cependant il est conscient de la nécessité des ancrages, de se sentir de quelque part, d’être citoyen porteur de droits, et donc membre d’une communauté légale, tout en étant, comme personne ne l’a été, un cosmopolite, vivant un peu partout : Paris, Londres, Suisse, Amérique du sud, Etats-Unis.

 

Zweig illustre bien ce que disait Arendt sur les apatrides et les réfugiés. Ils ne sont rien dans un monde où en réalité le droit de l’Homme est le droit du citoyen attaché à une Nation. On est homme que quand on est citoyen, porteur de droits. Et la vie qu’il aimait mener librement, de voyage dans le monde permanent, devient insupportable quand elle n’est plus que contrainte de fuite, sous la menace d’expiration de papiers. Cette expulsion de la condition d’homme libre lui sera fatale, beaucoup plus que l’éloignement de ses amis, la perte de ses livres, la coupure avec son public allemand après l’autodafé de ses livres.

 

Son livre manifeste une grande lucidité sur les courants culturels qui accompagnent l’évolution de la société vers l’ère des masses et du totalitarisme. Il saisit avec limpidité les convulsions de la société, les avancées et reculs de la liberté, les jeux de yo-yo entre les élans progressistes et les crispations réactionnaires, entre le jeunisme exacerbé et les refuges dans la conservation, qu’il observe aussi bien dans la culture que dans les mœurs. Il a été plein d’illusion sur le pouvoir des intellectuels, de leur unité à l’échelle européenne. Mais en même temps conscient de ses chimères, sachant qu’il devait agir là où il était, et avec ses dons.

 

Il fut courageux et intelligent pendant la première guerre mondiale, où il dut l’un des premiers intellectuels à refuser la guerre, à refuser la haine, à maintenir des liens avec les français, et à l’assumer avec sa plume, avec habileté. Cela lui vaudra l’isolement dans un premier temps. Zweig est honnête. Il a été lucide, souvent, avant les autres. Il fut conscient des dangers hitlériens assez vite. Mais il ne veut pas cacher ses « lâches soulagements » pour reprendre la fameuse phrase de Blum sur Munich. Il ne veut rien cacher de ses frayeurs. Humaines. Et s’il a été lucide, il sait qu’il le doit à sa condition : l’anschluss, la connaissance de ce qui se passait en Allemagne quand il était exilé à Londres. Zweig est avant tout un observateur de l’âme humaine, comme le montrent ses nouvelles, comme l’incroyable « le joueur d’échecs » ou « Amok », et ses biographies, comme celles de Fouché, de Marie Stuart, de Montaigne – je cite celle que j’ai lues-, axées sur une approche psychologique. Et il a opéré un effort d’auto analyse sans tricherie.

 

Ce grand travailleur, qui écrivait avec fluidité parce que son écriture était juchée sur un immense travail de préparation documentaire, est d’abord un être sensible. Un être pacifique et doux, un esthète. Et il plonge dans une époque, à l’orée de sa jeunesse, qui évolue vers la vulgarité, la brutalité, le grégaire. Tout ce qu’il déteste au plus haut point.

 

Le livre raconte son ascension, ne nous cache pas ses coquetteries, comme sa manie de la collection des autographes et surtout des manuscrits, ses petites satisfactions liées à sa gloire aussi. Mais ce n’est pas un être mesquin, jamais. Il assume ses rêves, rencontrer les plus grands de son temps, devenir leur ami, pour vivre intensément, ce qu’il réussira, avant de sombrer dans l’exil.

 

« Le monde d’hier » recèle de très nombreuses anecdotes où Zweig nous parle de l’esprit des peuples, avec un grand amour de la France en particulier. Il ne déconnectait pas son universalisme humaniste d’une conscience des particularités locales, qu’il voyait comme des feux multiples dans un sublime feu d’artifice humain, de soirée d’été doucereuse.

 

Le livre est précieux, aussi, pour ses galeries de portraits où l’auteur, psychologue et observateur surdoué, excelle. De Herzl, le fondateur du sionisme, qu’il connut très tôt et dont il fut proche, sans jamais rejoindre sa « politique ». En passant par Gorki, Emile Verhaeren, ou son grand ami Romain Rolland, Rainer Maria Rilke. Zweig savait admirer autrui. C’était une âme généreuse, qui ouvrait sa maison de Salzbourg à tous les artistes de passage, que depuis sa jeunesse il allait visiter partout, ce qui lui donna l’occasion, jeune, de voir Rodin absorbé par son travail sur une sculpture. Et les défauts des gens lui paraissaient comme des ornements bien pardonnables. Des faiblesses humaines compréhensibles mais secondaires, car il essayait toujours de tirer parti du meilleur versant des gens. Zweig était le contraire d’un narcissique, bien que consacré à son œuvre personnelle, et donc à l’introspection.

 

Quelle délicatesse que cet homme ! Quelle noblesse ! A bien le considérer, un tel homme ne pouvait pas supporter le simple spectacle extérieur du monde qu’il traversa.

 

Pour finir, je me permets de signaler à ceux qui voudraient s’imprégner des sentiments de Zweig sur cette époque qui court de la fin du 19eme à la seconde guerre mondiale, sans lire ces longs mémoires, que l’on peut regarder un film qui, sans évoquer du tout cette vie particulière, en exploite brillamment l’état d’esprit : « The Grand Budapest Hôtel » de Wes Anderson, en y injectant un esprit comique qui manque peut-être à l’auteur du « monde d’hier », au bout de sa vie broyée par l’Histoire. Le film est dédié à Stefan Zweig.

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28 août 2015 5 28 /08 /août /2015 19:35
Au texte ! - "Sade, Fourier, Loyola", Roland Barthes
Au texte ! - "Sade, Fourier, Loyola", Roland Barthes

On parle beaucoup de Roland Barthes en ce moment. On l’expose, on le biographie. Le structuralisme ; voué aux gémonies par la vulgarité de la « nouvelle philosophie », avatar intellectuel médiocre de la réaction néo conservatrice, sortirait donc des limbes de sa ringardisation politiquement instituée, après que les illusions libérales de l’individualisme méthodologique se sont tues face à l’effondrement de leurs prévision ?

 

L’occasion est donc à saisir de lire ce virtuose stylistique. Qui d’ailleurs, en virtuose, se laisse parfois emporter par son génie, et tombe dans la coquetterie de la phrase de trop, du lien de trop. Car le génie c’est aussi une capacité à créer des liens insoupçonnés sans cesse au sein de la matière.

 

Des liens insoupçonnés, « Sade, Fourier, Loyola » les tissent donc immédiatement entre trois écrivains dont la convergence ne saute pas aux yeux. L’écrivain sulfureux de notre littérature, l’utopiste socialiste le plus fantasque – ceci étant tous deux adorés des surréalistes. Et le fondateur de l’ordre des jésuites.

 

Mais Barthes ne s’intéresse pas aux contenus de ces œuvres, ou si peu. Pour lui, ici, le « fond » est un peu comme la biographie de l’écrivain, un arrière-plan. Il s’intéresse au texte, qu’il filtre. Il s’intéresse au signifiant. Pour lui le rapport entre ces auteurs est qu’ils tentent de créer « une langue nouvelle », avec de profondes ressemblances dans leur projet. Et ce projet est parlant sur ce qu’est le langage. On sait que Barthes entretient un cousinage avec Lacan, et ce livre a des accointances évidentes avec la psychanalyse dans ce qu’il dit de l’importance du langage, et en son sein, du signifiant.

 

Barthes annonce son projet assez fascinant de par son ambition : pouvoir dire tout ce que l’on peut d’un texte, sans se préoccuper vraiment de ce qu’il dit, mais seulement de comment il le dit.

 

« Je décolle le texte de sa motion de garantie (…) je vois dans l’œuvre triple le déploiement victorieux du signifiant ».

 

Les trois personnages que Barthes met rapidement en rapport, dans une préface d’une hauteur de vues rare, sont ensuite abordés un à un.

 

Leur écriture témoigne d’une même obsession de la classification, d’une véritable « rage » du découpage, du corps et de l’âme. D’une passion du calcul, de la numération. Et d’une pratique de l’image. Voilà la langue nouvelle qu’ils s’essaient à créer. A cet effet révolutionnaire, ils vont tous trois opter pour la coupure, l’autarcie. Celle des manoirs pour Sade, celle des phalanstères utopiques pour Fourier, celle du retrait religieux pour Ignace de Loyola. La langue à créer est une langue articulée. C’est ce qui les occupe. Fourier articule les passions, après les avoir classées. Il les combine pour former une société harmonieuse. Sade articule ses écrits en postures, épisodes, séances. Loyola découpe et articule le corps, le récit christique, et les séances menant le jésuite vers le recueil de la parole divine, le « signe » de Dieu. Ces articulations aboutissent à un effort de théâtralisation.

 

Qu’est-ce que cela nous dit sur le langage ?

Ca nous dit cette obsession, que Wittgenstein abhorre – c’est l’anti Barthes il me semble – selon laquelle « rien n’est qui ne soit parlé ». Le langage doit conquérir le monde entier. Tout « napper », verbe qu’affectionne Barthes. Le langage est une tentative de conquérir le Tout. Une illusion ? On imagine Barthes en discuter longtemps avec Lacan pour qui le langage est tout de même une prison, ce qui surgir avec la fameuse « forclusion » infantile.

 

Non seulement rien n’est qui ne vienne au langage, mais de plus tout est texte. Cette idée de Barthes a profondément influencé la pensée contemporaine. L’art contemporain par exemple. Les images sont du langage. Les scènes édifiantes de Sade et de Loyola sont des signes dans un langage.

 

J’ai songé aussi à une certaine parenté avec les idées hégéliennes, selon lesquelles « tout ce qui est rationnel est réel, tout ce qui est réel est rationnel ».

 

A vrai dire je suis sceptique à cet égard. Il y a là comme une volonté de remplacer la prétention à la totalité que la religion abandonne depuis la mort de Dieu.

 

En tous les cas, et je ne sais pas vraiment ce que Barthes pense du pouvoir infini du langage (ou je ne le sais pas encore), les trois auteurs essaient donc de tout dire. Voilà ce qui les pousse. Aller au bout d’un projet linguistique. Dire ce qui doit être dit. « L’extase sadienne, la jubilation fouriériste, l’indifférence ignacienne n’excèdent jamais la langue qui les constituent ».

 

Barthes admire ces auteurs et leur caractère subversif. Mais pas pour ce qu’ils ont signifié. Il ne nous enjoint pas de devenir sadien ou sadique, de nous précipiter en communautés, ou de nous retirer au couvent. Mais de profiter de leur effort pour essayer de dire. De tirer des morceaux de réel avec le langage. De « recueillir des fragments d’intelligibilité de leurs langues » dit-il avec une des innombrables formules de génie qui émaillent sa prose.

 

Le langage est imparfait – ça c’est moi, pas Barthes-, mais nous n’avons que lui. Ou presque.

 

Ainsi chez Sade, celui qu’il explore le plus profondément, on est dans l’irréel, ce que les censeurs ne comprirent jamais. « Il n’y a de réel chez Sade que dans la narration ». Les personnages sont des clichés, des topos. Les vêtements sont fonctionnels, les descriptions anatomiques. Ce sont des types. Les évènements sont irréalistes, se passent dans des châteaux qui ne peuvent pas exister, où des libertins commettent des vices impossibles physiquement de par leur accumulation. Les scènes ahurissantes sont réglées précisément, le code érotique est divisé en unités. Le crime doit être dit. Il doit donner lieu à langage. Le projet de Sade est de tout dire. D’aller au bout de ce qui peut se dire, en utilisant qui plus est le langage de son temps. Le langage de son monde. Le langage des hommes. Sade s’évertue à utiliser tous les registres du discours, et à les infecter de sa hargne à détruire la transcendance. Il envahit le langage et en tire toutes les conséquences. Il va au bout du bout du siècle des Lumières, mais en même temps au bout du bout de ce que permet la langue, qui doit tout pouvoir formuler.

 

Comment ne pas voir dans ce projet une révolte contre le monde qui nous échappe ? Le langage doit y remédier. De ma lecture des « infortunes de la vertu », je retiens que Sade est en insurrection contre Dieu. Et écrire c’est « ne concéder au monde aucun ineffable » dit Barthes. Sade, par son écriture, refuse l’idée d’un monde rendu opaque par la volonté divine. J’ai imaginé en lisant Barthes un Sade se voyant en duel avec Pascal.

 

Chez Loyola, l’auteur des « Exercices », on retrouve en un texte multiple, organisé, ce projet d’une langue nouvelle. Elle s’adresse elle aussi à Dieu. Pas pour le défier mais pour, dit Barthes, l’interroger. Jusqu’à Loyola, on se dédiait à appliquer la volonté de Dieu ; mais Loyola arrive à la Renaissance, ce n’est pas fortuit. La parole de Dieu est incertaine. Il faut aller la chercher, au terme d’exercices très éprouvants. Comme chez Sade on retrouve les protocoles, le classement, la division, le numérotage. Bref la tentative d’un langage. Comme Sade, Loyola essaie d’épuiser sa matière, il sollicite tous les sens de l’être humain dans les exercices qu’il conçoit : « tout est recouvert ». Il procède au même effort d’assemblage. Ce ne sont pas des scènes érotiques que l’exercitant doit imaginer, mais les scènes christiques, imagées et théâtralisées. L’image est dressée comme l’unité de la langue nouvelle à créer.

 

Fourier, qui veut fonder la société nouvelle sur le plaisir, le découpe inlassablement lui aussi. Le calcul est la base de la réussite de cette société, Fourier calcule tout. Il exprime cette même soif de

« parler seulement là où il n’y a pas eu de parole ». Chez lui, la production de signifiant culmine. Dans ses accumulations inédites, sans cesse, dans l’invention de mots et de choses. Comme des animaux nouveaux, par exemple l’ « anti girafe ». Il crée un masculin à « fées », les « fés ». Lui aussi veut aller au bout du langage. Sa syntaxe est pleine de « plis saugrenus ». Il procède par détournement systématique, mais en conservant l’idée d’une structure extrêmement ferme. L’association fouriériste, ce n’est pas baba cool… C’est une association précise, organisée sous l’autorité du calcul. Dans les moindres détails.

 

Ainsi ces trois auteurs, d’un point de vue structural, sont très proches, même si tout semble les éloigner. Fourier a lu Sade. Loyola est d’un autre temps, où il ne s’agit pas encore de tirer les leçons de la chute divine.

 

Tout cela est-il vain ? Est-ce caprice d’universitaire ? oh que non. Car plus encore que dans les précisions d’Orwell, le langage est le moyen politique de domination le plus sûr de notre temps, la communication permanente étant notre lot. La langue de bois n’a jamais atteint de tels sommets. Le politique s’astreint à détruire le langage dans ce qu’il laisse ouverte la possibilité de critique, de réplique, de résistance. La volonté de Barthes de se préoccuper du texte, en tant que tel, de le passer au tamis pour en retirer le signifié, nous est plus que jamais indispensable. . Pour user de notre liberté. L’époque en appelle au soutien des créateurs et des linguistes.

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15 juin 2015 1 15 /06 /juin /2015 21:54
Breaking the waves ("Lettres luthériennes", Pier Paolo Pasolini)
Breaking the waves ("Lettres luthériennes", Pier Paolo Pasolini)

Rassemblant des textes tardifs, écrits d’une plume à la fois pleine de gravité, juste avant sa mort, dont il analyse avec une intuition incroyable la source (il est assassiné par le milieu social et culturel dont il ne cesse de s’inquiéter dans ces écrits même, de manière obsédante, avec une attention précise aux faits divers sordides, dont il sera bientôt un protagoniste), Pier Paolo Pasolini montre dans « les lettres luthériennes » toute sa fureur solitaire, sa détermination à penser, penser, penser, contre son confort, contre l’air du temps, contre sa famille de pensée (le progressisme), contre lui-même (il va jusqu’à abjurer les films qu’il a créés il y a peu), contre les pouvoirs : celui déclinant d’une Démocratie chrétienne dominante dont il prévoit la disparition dans le berlusconisme dont il ne connaît pas le nom mais qu’il dessine précisément, contre le pouvoir de l’argent, qu’il qualifie déjà, en 1975, de « transnational » (ce que les économistes critiques ne feront que dans les années 90).

 

« Les lettres luthériennes » sont un prolongement de ses « écrits corsaires » parus précédemment, qui voient Pasolini se jeter de toutes ses forces dans la bataille polémique, essayant d’expliquer aux progressistes que le progrès, c’est à dire le développement capitaliste fondé sur l’élargissement de la consommation est en train de les piéger, en refermant tout horizon de substitution au règne marchand.

 

Conscient qu’il est d’une gigantesque révolution en cours, pendant qu’elle se produit, il lutte avec sa plume, et nous livre des textes d’une étrange essence, d’un genre inédit, qui ne ressemblent à rien d’autre, mêlant gravité et dérision, y compris l’auto dérision de sa lucidité impuissante. Un mélange inédit de prose poétique, de familiarité, de pamphlet utilisant l’anecdote et de fulgurance poétique, tout cela intégrant des pans de marxisme parfois très orthodoxe. Pasolini est désespéré et lutte, car il sait et l’exprime très poétiquement, avec son propre cas, que ce sont les choses qui éduquent, plus que les opinions et sermons. La télévision en particulier, offre des modèles sans besoin de discours. Ces modèles s’imposent, en façonnant les personnalités. Il y a tout Bourdieu chez Pasolini.

 

La révolution arrive d’outre atlantique, où elle a démarré après-guerre, elle débarque en Italie, sans transition (c’est cette absence de transition qui l’inquiète car rien ne permet d’amortir la violence de cette révolution) : la société de consommation qui unifie culturellement l’Italie, et en élimine les cultures particulières et d’abord la culture populaire en tant qu’autonomie dans la société. C’est une société de petit bourgeois qui s’impose. Mais de petits bourgeois souvent sans moyens, donc de frustrés, donc de brutes. Ce sont ces brutes matérialistes, privées de leurs repères culturels, c’est à dire de leur décence commune (Pasolini est le fils caché d’Orwell, indéniablement. Il ne le cite jamais, pourtant. Comme il l’est de l’Ecole de Francfort, qu’il ne cite pas non plus. Il pense son Italie, charnellement, seul face à elle, avec l’aide de Marx). Ce sont ces petites brutes qui le tueront bientôt sur la plage. Il les connaît, il aime à vivre parmi eux, il aime à trainer dans les quartiers ouvriers et lumpénisés de Rome, où il voit un peuple italien se transformer à grande vitesse, bouleversé par les valeurs de la consommation qui détruisent toute autre valeur. Pasolini voit le monde de Houellebecq et de Bret Easton Ellis se mettre en place, mais il est particulièrement inquiet pour l’Italie, car celle-ci passe directement d’un monde pré industriel à la société de l’hypermarché, sans qu’une nouvelle culture puisse s’interposer.

 

Pourquoi Luther ? Il ne le dit pas, mais on peut penser que Luther a été l’annonciateur d’un virage anthropologique. Celui de l’apparition de l’individu. Et Pasolini, dans les années soixante, est le cri d’alerte d’un autre virage, celui qui passe du capitalisme industriel, celui des marchands de canon, à celui des frigidaires. Le pouvoir n’a plus tellement besoin de tirer sur la contre société, puisqu’il l’a ralliée, avec la promesse de la marchandise et du confort, tout en annihilant sa capacité d’organisation, de solidarité, de création d’une alternative sociale. Tout cela sera confirmé par les faits. Pasolini a eu raison. Il sait qu’il aura raison, et il en est furieux. A ce moment là, il essaie encore de trouver un espoir en se raccrochant à un changement du Parti communiste italien, grâce à ses jeunesses. Un espoir qui sera douché, puisque précisément ce sont ces communistes là, les italiens, qui iront le plus loin et le plus vite dans le ralliement aux valeurs « démocratiques » de la société de marché. Quand il seront mûrs, vieillis, et qu’ils seront au pouvoir en Italie.

 

La colère de Pasolini se dresse contre la Démocratie Chrétienne, faussement chrétienne à son sens, ne gardant du catholicisme que l’hypocrisie, dont il voit la mort arriver, car le monde catholique s’effondre, qui a laissé cette révolution marchande déferler sur l’italie, l’enlaidir (sur le plan urbain en particulier). L’Eglise est réduite, comme dans « le Parrain » de Coppola quelque temps plus tard, à une machine financière. Il n’aura pas l’occasion de voir les horreurs de la télé berlusconienne mais il la pressent. Il sait déjà que c’est l’ennemi. Il propose, de manière provocatrice, l’abolition de la télévision. Mais aussi… de l’école, dans la mesure où il la voit tout à fait incapable de s’opposer à ces lames de fond, et donc productrice de rancœur et de conformisme. Qui lui donnerait tort aujourd’hui, à ce grand scandaleux ? Pasolini était très lucide sur la déliquescence maffieuse de la politique italienne, sur les liens entre le pouvoir italien et la CIA. L’Italie, située sur un nœud géopolitique de la guerre froide, et dotée d’un grand Parti communiste, était un enjeu extrêmement sensible pour les deux blocs. Pasolini savait que le remplacement du fascisme par une démocratie chrétienne ne changeait pas grand chose aux rapports sociaux dans son pays. Mais il a aussi su sortir de cette analyse et voir tout de suite en quoi les transformations économiques allaient modifier son pays, jusqu’à produire une « humanité nouvelle ». Il en a été l’annonciateur isolé, hurlant. L’hédonisme s’est installé. Et oui, il menace le monde, la planète, et Pasolini le dit dès les années soixante.

 

Mais c’est d’abord la jeunesse qui préoccupe Pier Paolo Pasolini. Et les lettres luthériennes commencent comme une lettre de Sénèque à Lucilius : en l’occurrence un jeune qu’il imagine, nommé Genariello. Comme une leçon philosophique à un jeune crée de toutes pièces. Il est dur et sévère avec cette jeunesse qu’il ne voit pas réagir, qu’il voit devenir vulgaire au contact de la marchandise. De sa rage, ils les qualifient de « monstres ». Il n’aura pas ménagé les électrochocs. Il voit cette jeunesse, ne pas profiter de la libération sexuelle, mais en ressortir névrosée. Il pressent l’expansion de la drogue, qu’il définit comme « un ersatz de la culture« . Le grand vide de civilisation cherche à se combler. La drogue y pourvoira.

 

Il y a cette idée, très contemporaine, aussi, chez Pasolini : la pauvreté n’est pas la pire des choses. C’est la misère culturelle qui lui donne toute sa laideur. En ce sens, lire Pasolini aujourd’hui est stupéfiant, tant ce qu’il décrit est encore pertinent pour comprendre nos maux, pour saisir la défaite populaire. Pour comprendre aussi, pourquoi le jihad est un absolu, comme la drogue, de substitution au vide :

 

» La culture des classes subalternes n’existe (presque) plus : seule existe l’économie des classes subalternes. J’ai répété une infinité de fois, dans ces maudits articles, que le malheur atroce, ou l’agressivité criminelle, des jeunes prolétaires et sous-prolétaires, provient précisément du déséquilibre entre culture et condition économique. Il provient de l’impossibilité de réaliser (sinon par mimétisme) des modèles culturels bourgeois, à cause de la pauvreté qui demeure, déguisée en une amélioration illusoire du niveau de vie« .

C’est terrible, d’avoir raison.

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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