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11 juin 2016 6 11 /06 /juin /2016 22:46
L'écriture, le jeu du vide et du plein, " Trop dire ou trop peu, la densité littéraire", Judith Schlanger

" La littérature est une manipulation permanente du plein et du vide"

 

Il est rassurant de voir que l'on écrit, que l'on publie, et même que l'on lit des essais comme celui de la théoricienne littéraire Judith Schlanger. Car si la littérature, ce que ce blog dit souvent, vaut justement parce qu'elle est inutile, au sens où l'utilitarisme l'entend, parce qu'elle est intempestive., alors un Essai consacré à la densité littéraire montre, ne serait-ce que par son existence que la littérature est vivante.

 

" Trop dire ou trop peu, la densité littéraire" sort des sentiers battus de l'analyse littéraire, qui comme le rappelle l'auteur, s'intéresse plus à "comment c'est fait" - et plus comme l'ancienne théorie rhétorique, à "comment on doit faire" -, qu'à "qu'est ce que ça fait".

 

La proposition de Mme Schlanger, dans cet essai d'une spécialiste du style qui maîtrise elle-même un style admirable d'élégance, à la lisière de la poésie malgré le genre, est celle-ci : c'est autour de la dualité du vide et du plein que le style se déploie, et c'est de cette manière que la littérature "impressionne", au sens littéral, le lecteur. Une question essentielle posée à la plume est : que faut-il taire, que faut-il montrer ?

 

Deux rapports au lecteur sont en jeu : le plein "comble", le vide "attire". Mais beaucoup d'auteurs, et l'ensemble des genres, jouent de l'alternance entre "le saturé et le lacunaire".

 

Est-il possible d'être complet pour un roman, d'être tout à fait plein ? C'est le fantasme du roman-monde. On songe à "la vie mode d'emploi" de Perec, cité rapidement. Ce fantasme est puissant, mais celui de la simplicité ne l'est pas moins :

 

" C'est quand la pénurie s'inverse dans la rayonnante simplicité qu'on peut évoquer le sublime".

 

En se référençant à l'art en général, et pas seulement à l'écriture, on constate, que les deux courants sont anciens. Cicéron parle déjà de neglecentia diligens, c'est-à dire d'une "soucieuse insouciance", qui est un moyen du rhéteur quand il use d'une simplicité avec aristocratisme. Il est vrai que le culte du plein culmine au 19eme siècle, et Balzac le théorise avec son mot d'ordre : "faire concurrence à l'Etat-civil". Les romans feuilletons de Sue glosent, mais le plein était déjà dans Virgile ou Dante. Dans la Bible, aussi.

 

Théoriquement, et une école, "le relativisme linguistique", le défend, il est possible de tout dire en tout cas. Le langage étant une construction qui construit la réalité, alors il est adéquat avec la réalité. Schlanguer n'y oppose pas le "ce que l'on ne peut dire on doit le taire" de Wittgeinstein, mais elle aurait pu. Il y a de l'indicible. Les théologiens négatifs qu'elle cite, rhéteurs du mystère divin, incommensurable, ne sont pas les seuls à le penser.

 

L'écriture politique semble le domaine exclusif du plein. En revenant sur la révolution française, l'essai montre que l'éloquence est une arme politique majeure, cela ne date évidemment pas de Jean-Luc Mélenchon. L'éloquence politique est souvent basée sur l'amplification, la surenchère.

 

Dans le mot politique " La situation est toujours grave, la crise est toujours radicale, le prochain pas est toujours décisif". J'ai pensé à un article tragique de rosa Luxembourg quelque temps avant son assassinat, intitulé, "L'achéron s'est mis en mouvement". Ou aux prophéties d'un Trotsky avant le front populaire : "la révolution française est commencée". L'auteure analyse le théâtre révolutionnaire, son aspect normatif, édifiant - ce que l'on peut retrouver dans Ken Loach malheureusement -. L'édifiant est plein. Il ne suggère pas. Il cherche à directement impressionner. Il s'agit d'une "contagion linéaire". Aux antipodes, pourtant dans une verve très militante, on trouve la fameuse distanciation brechtienne qui voit dans l'organisation du recul du spectateur l'espace où naît la capacité de critique politique.

 

Mais... Il y a aussi un laconisme politique. A la même époque, il y a Marat et sa profusion, et St-Just et son laconisme. Les grandes phrases des temps révolutionnaires sont laconiques. "De l'audace, encore de l'audace" de Danton, ou "nous sommes ici par la volonté du peuple". C'est le côté spartiate des révolutionnaires, tournés vers l'antiquité et la puissance concise du latin. Je me suis souvenu aussi de la concise explication de vote de St-Just : "un roi doit régner, ou mourir".

 

La dualité dont il s'agit peut aussi se comprendre, par emprunt à Mac Luhan, à a différence entre hot et cool. Le hot est plein, nourri. Le cool demande participation du récepteur. Les deux ne se différencient pas par un souci de produire plus ou moins d'effet, ils cherchent à impressionner différemment. Ce qui compte c'est l'effet sur le lecteur. La vieille rhétorique disait que "mal écrire" c'était être impropre, user de formules à mauvais escient, elle pensait en termes de normes. On ne peut plus penser comme cela après l'art moderne. La sanction c'est le lecteur qui la confesse, par son impression, sollicitée ou pas.

 

Du côté du hot, du plein, on dispose de nombreux procédés, comme l'énumération, l'agrégat, de rabelais à Kerouac.

Du côté de l'"évidé", l'atténuation passe par la litote, l'euphémisme, la prétérition, l'ironie. Les formules paradoxales aussi, telle que celle-ci, de Schiller :

 

" Si l'âme parle, ce n'est déjà plus l'âme qui parle".

 

Certains genres sont certes tournés par nature vers le cool ou le hot. La formule zen est laconique, c'est un "machine à créer de la perplexité".

 

La différence entre le plein et l'évidé ne recoupe pas celle du littéraire et du courant. Le langage courant est parfois chamarré. Et pour toute une littérature, le langage courant est presque un idéal. L'écriture blanche soulignée par Barthes est magnétisée par le "courant". Un style comme celui d'Albert Camus dans l'"Etranger" l'est aussi. Hemingway aspirait à une écriture transparente lui aussi.

 

 

La philosophie, quant à elle, avec toutes les sciences humaines, apparaît comme liée à l'écriture du plein, car elle est explicite. Mais il y a aussi une philosophie maniériste, celle de Lacan ou de Heidegger. Il y a aussi le fragment, dont le statut est ambigu. Il est fragmentaire par rapport au Tout, certes, et peut nous sembler vide. Mais il est aussi fragment suspendu dans le vide, et fait apparaître de l'Etre, comme un point rouge sur un grand fond blanc.

 

Le fantastique lui aussi joue du cool et du hot. Quand il est cool, c'est le lecteur qui est visé par l'angoisse directement, et non les personnages.

 

La littérature de l'absurde est souvent volubile. Comme Beckett. C'est précisément les gloses absurdes, dans "en attendant godot" - voir Polanski dans un long monologue aphasique sur you tube... - qui font ressortir un néant impossible à occuper. Mais l'auteure aurait pu citer Jarry et le frénétique dans Ubu.

 

L'alternance est ainsi nécessaire en tous genres. L'écriture a ses temps forts et ses temps faibles, et j'écris cela pendant l'euro de football où regarder un match permet de se figurer que l'exaltation du but a besoin pour éclater de longs moments de passes inutiles.

 

Les deux courants peuvent sombrer, provoquer l'ennui du lecteur, par excès ou mauvais choix du registre à tel moment. On "jubile" parfois devant l'abondant, mais il nous lasse. Le talent est ainsi souvent dans "le charme de ne pas choisir" entre le vide et le plein. Le charme, par exemple cité, d'"Oblomov" de Goncharov, dont une des parties les plus réussies concerne un très long développement qui vise une seule journée, qui voit Oblomov renoncer à se lever.

 

Mais être "hyper cool" ou "hyper hot" ne condamne pas à l'échec. Borgès, qui donne le vertige de par sa sollicitation très forte du lecteur, devant ses textes tellement ouverts, ultra cool, n'est pas un mauvais écrivain. Ni le Calvino des "villes invisibles". Ni Homère, ultra hot. J'aime Dumas le flamboyant, j'aime Hammet le minimal. 

 

Stendhal, quant à lui, si plein parfois, use d'accélérations fulgurantes et laconiques. Pour tuer Mme de rénal il n'a besoin que d'une seule phrase. Et l'auteure note qu'il fait tenir une nuit d'amour entre Julien et Mathilde... dans un point-virgule !

 

"La vertu de Julen fut égale à son bonheur ; il faut que je descende par l'échelle dit-il à Mathilde".

 

Ce qui vient compliquer l'affaire est que le lecteur ne se soumet pas à l'injonction du cool et du hot. Maurice Blanchot dit que le lecteur "abolit" l'écrivain. On lit en souverain. Umberto Eco lisait les comics avec un regard de scientifique.

 

Dans ce jeu avec un lecteur qui échappe à l'influence déterministe aux effets voulus, l'écriture s'exerce dans ce maniement de la densité. C'est cette habileté à jouer d'elle et notre disponibilité envers elle qui créent le miracle de la jouissance de lire.

 

 

 

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31 mai 2016 2 31 /05 /mai /2016 00:32
Mutants dans la toile, "Fragments d'un mémoire infinie", Maël renouard

Jour après jour on se regarde dans la glace, et mine de rien on change, sans à coup, au fil de l'eau qui coule dans le lavabo. C'est ce qui nous arrive depuis que nous vivons tellement sur la toile. Ce qui occupe Mael renouard, dans une sorte de journal méditatif de sa présence sur Internet, de notre présence sur la toile, qui a déjà évolué alors que l'outil des outils est si jeune.

 

Je dois mentionner que j'ai reçu ce livre, dans ma boîte aux lettres, sans l'avoir commandé. Désormais, après des années de blog, je reçois des livres, de la part du journal où je publie, la mythique et vivante QL, mais aussi d'auteurs ou d'éditeurs. Il se trouve que je ne sais pas qui m'a envoyé "Fragments d'une mémoire infinie". Je l'ai reçu dans une enveloppe beige banale, sans mention de l'expéditeur, ni le moindre mot d'accompagnement. Bon... 

 

Est-ce l'auteur ? L'éditeur ? Et comment a t-il déniché mon adresse postale ? Cela a t-il un rapport avec les articles successifs que j'ai consacrés à la pérennité du codex ? Je n'en sais rien. Merci à l'anonyme. Je ne sais pas si je dois prendre cet envoi silencieux comme une marque de politesse. En tout cas, j'ai lu, et c'est une lecture intéressante, d'un texte structuré comme une prise de notes, alternant les longs développements et de quasi aphorismes.

 

J'ai vu que l'auteur, qui a déjà régulièrement publié, sérieusement charpenté culturellement, enseignant à ses heures, a été... la plume de François Fillon quand celui-ci était à Matignon. J'avoue que ce Fillon n'étant pas du tout ma came, je n'aurais pas eu l'idée de me procurer le livre d'un de ses collaborateurs. Mais enfin, la littérature, si elle est politique en elle-même, si elle est parfois explicitement politique, ne se réduit pas à la politique. Et à vrai dire Monsieur renouard a l'esprit très ouvert, si l'on en croit ses citations, et ses lignes n'ont nullement pour objet de nous vendre les idées de son ancien patron, ancien "gaulliste social" devenu matraqueur ultra libéral au look de Président de Chambre de Commerce.

 

Il note très vite que la toile, cet "intellect incollable", nous change d'abord parce qu'elle rend inutile, ou en tout cas beaucoup moins nécessaire, la mémoire. Ce don qui a été si important dans notre histoire. Tout étant là, sur le web, nous pouvons évacuer le stock. Cela ne peut pas être neutre. L'auteur est réaliste, il sait que le processus puissant est irréversible et ira beaucoup plus loin que ce que nous vivons. Il ne juge pas vraiment, il constate, parfois certes nostalgique, d'autres fois plutôt enthousiaste. Ambivalence résumée par cette jolie saillie :

 

" Il y a dans l'internet une fontaine de jouvence où l'on plonge d'abord son visage en s'enivrant, puis où l'on voit son reflet meurtri par le temps, au petit matin".

 

Certes, depuis la révolution industrielle, chaque génération a légitimement le sentiment qu'elle vit des changements incommensurables. L'apparition de l'électricité, ce n'était pas rien. Peut-être vivons-nous une révolution technologique comme une autre ? Il est en tout cas certain que l'accumulation de découvertes majeures, à un rythme rapide, est une nouveauté dans l'Histoire, et que cette accélération est susceptible de provoquer une véritable mutation de l'humain.

 

Il devient en particulier imaginable de lier directement l'esprit à la machine. Ce qui soulève de lourdes questions philosophiques, puisque nous avons pensé jusqu'à présent à partir de la dualité corps/esprit. Peut-être serons nous bientôt capable d'avoir un accès direct, spirituel, à toutes les connaissances. La notion d'infini, de spatiale, pourrait devenir spirituelle mais matérielle. 

 

Une autre caractéristique du web est de mettre sur la même ligne les contenus présents et ceux du passé. Il abolit le temps. L'univers conquis par le web perd de sa profondeur temporelle. Nos requêtes ne trient pas selon cette distance. Ainsi nous sommes confrontés à des présents parallèles. La mort elle-même subit un étrange sort : des murs facebook continuent d'être alimentés par des amis et des défunts reçoivent des mails. Comme si le mort pouvait se réveiller d'un coma.  La "disparition", au sens le plus large, devient d'ailleurs utopique.

 

Le travail intellectuel a déjà changé, et se rapproche, tout étant disponible, tout étant là, de celui d'un sculpteur d'un matériau déjà là. L'auteur voit l'évolution de la culture vers un art gigantesque du Sample. Le web a permis de sortir du silence des textes oubliés au fond de revues ou de mémoires jamais consultés, et qu'un mot clé associé à quelques clics peuvent tirer du néant.

 

La politique a changé, avec le web. Ne serait-ce que parce que c'est une arène dangereuse. " Au temps de Staline, on se débarrassait d'un homme en effaçant la moindre de ses traces. Cette besogne s'accomplit aujourd'hui en l'exposant tout entier". La menace totalitaire adopte de nouvelles formes. Il faut être doté d'un sacré esprit critique, parfois, pour ne pas "en être". On nous somme de tricoloriser notre photo de profil, et nous devons réaliser un effort de pensée pour justifier, car on nous demande de justifier, pourquoi nous ne rejoignons pas l'immense océan du consensus visuel.

 

Mais que va t-il donc sortir de cette "réduction de l'écart entre l'imagination et la technique" ? L'auteur- nous avons vu dans des articles précédents que son avis n'était pas totalement partagé-, a de bonnes raisons de penser que le livre subira ce que le cheval a vécu : il sera confiné à des cercles. Le statut des images, quant à lui, est déjà changé, et j'ai songé, moi ausi, comme l'auteur un peu plus loin dans le livre, à ce que Susan Sontag disait de la photographie. Bombardés d'images, nous avons tendance à comparer la réalité aux images, inversant le processus originel. Comme nous nous demandons si telle situation ferait un bon statut facebook. L'ancienne plume de Monsieur Fillon... nous rappelle les prophéties de Guy Debord qui nous avait prévenu en disant que l'authenticité de la vie devra être "reconquise contre les images".

 

Les tentations narcissiques, évidemment, sont puissamment stimulées.

 

Plus profond est encore l'auteur quand il constate l'inversion suivante : avant, notre intimité était ce qu'il y avait de plus certain. Désormais, tout ce qui est extérieur à notre intimité peut être vérifié, recoupé, retrouvé. C'est donc notre for intérieur qui devient incertain ! Ce que j'ai dit peut être retrouvé, objectivé. Mais pas ce que j'éprouvais ou pensais. Or ce qui est dit, apparent, énoncé, est-il plus vrai que ce qui est ressenti ? Cette inversion peut conduire à une modification même de l'identité, qui semble vaciller sur ses fondements.

 

Au milieu du livre, l'auteur note que nous ne sommes pas " murs pour cette invention". Il a sans doute raison. Si l'Histoire est un chaos, c'est aussi du fait des décalages entre l'évolution des forces productives, et celle des consciences. Il nous faudra acquérir de la maturité sur le tas, ou subir, comme déjà tant de crucifiés, beaucoup de dégâts.

 

Je suis comme l'auteur, de ces "êtres amphibies" qui ont largement vécu sans la toile. J'y mute moi aussi. Avec un sentiment d'être submergé, d'appartenir largement au XXeme siècle. Tout en me demandant comment nous avons pu vivre alors. Quand trouver un bon article sur un sujet demandait de la patience et de la jugeote, et faisait partie du bon travail. Quand, l'auteur n'évoque pas cela, écrire une lettre et l'envoyer occasionnait de véritables soins, compris par l'expéditeur comme par le destinataire.

 

Je sais que j'ai gagné en puissance. Je sais que mon philosophe préféré assimile le bonheur à la puissance d'agir. Mais je ne suis pas certain d'un gain en bonheur. Le monde s'est déplacé. Nous avons muté. Pas pour le pire. Mais les menaces sont là, d'autres menaces que celles d'autrefois. Nous devons aussi les avoir à l'oeil.

 

 

 

 

 

 

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15 mars 2016 2 15 /03 /mars /2016 08:12
Vrai-faux pamphlet contre les français," Contre les français", M.A.S - paru dans la Quinzaine littéraire

C'est une curiosité que ce libellé chafouin anti français, signé d'un certain "M.A.S", paru il y a trente cinq ans dans le monde hispanophone et qui a attendu que la france soit à l'apogée de sa dépression nationale pour être traduit ici. Nous sommes cependant loin de tout déclinisme, puisque si l'on suit l'auteur notre pays est un poison historique, depuis le Moyen-Age !


C'est un pamphlet, violent, unilatéral, et aussi d'une mauvaise foi colérique, outrancière, contre l'influence de la culture française, plus particulièrement en Espagne, au très long cours. Un pamphlet sarcastique, souvent drôle à ce titre, d'une érudition rare, en particulier quand il aborde les rivages méconnus des fécondations innombrables entre les cultures européennes. C'est un premier paradoxe que de voir un si bon connaisseur, étranger, argentin semble t-il, de la pensée hexagonale, si vivace à la démolir. C'est un signe qu'il y a "anguille"... on y reviendra.


Le pamphlet, cruel et moqueur comme il doit l'être, ne manque pas d'arguments sur la portée néfaste de "notre" culture. Un bon pamphlet doit tenir fermement sa problématique afin de pouvoir se déchaîner, il doit planter un axe autour duquel les horions vont s'amarrer, sinon il n'est qu'un tas d'insultes raffinées.


L'esprit français serait vaniteux, pompeux, il tiendrait du charlatanisme et de l'art de la récupération verbeuse. Le don de la communication et celui de la contrefaçon nous sont reconnus. L'esprit français est accusé de ne rien avoir produit de dimension universelle, et pourtant de s'auto proclamer modèle mondial, exporté par les armes s'il le faut. Il est incapable d'être profond. Au lieu de produire des Goya il nous donne des scènes bucoliques "bien peintes". Sur le plan politique, le culte de la raison a produit la terreur. Les français ont le tort de penser qu'un langage ordonné est un langage qui a raison. C'est ainsi que dans notre pays on règle tout à partir de formules verbales dont on s'enivre.


L'esprit français montre sa vraie nature, selon l'essai, sous Louis XIV. Le caractère superficiel, réglé, vaniteux, de la culture du pays a alors atteint son apogée. La main mise du pouvoir d'Etat sur l'art a été un désastre, préfigurateur du modèle stalinien. On ne nous épargne rien.


Nous sacrifierions depuis longtemps à un culte de la raison étroit, du canon, des règles, dont le jardin à la fançaise est l'illustration, et dont on trouve l'écho dans le naturalisme français, d'une pauvreté insigne selon le pamphlet. Loin de la folie inaugurale de Don Quichotte. C'est aussi un art du pillage culturel, par exemple par Corneille, de la "récup", et une manière de se vendre. Le pillage sera non simplement plagiaire mais matériel avec l'invasion napoléonienne de l'Espagne. La France est un pays de fripouilles et Voltaire est un voyou.


Non décidément, la place géographique centrale de la France dans l'Europe a malheureusement nui aux échanges interculturels les plus porteurs, entre l'Allemagne, l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne. Il a fallu s'allier tant de fois pour repousser l'envahisseur français et l'exportation de sa culture centralisée, contôlée par l'Etat, académique.


Plus près de nous - et ici Sartre relaie Voltaire comme tête de turc-, le vingtieme siècle a été une calamité car il a glorifié une pensée française qui ne serait qu'un sous-produit frelaté de la phénoménologie et du "charabia" heideggerien. La France s'est aussi illustrée dans la création de sectes intellectuelles, dont "les temps modernes" sont l'exemple le plus abject aux yeux de l'auteur.


Nous n'avons donc rien pour nous. Nous sommes le poison du continent.
Mais faut-il recevoir ce coup de poing adroit, comme tel ?


Non, semble t-il. Tout le livre, qui repose sur une vision de la culture comme circulation et fécondation à l'échelle européenne, est semé de petits cailloux, des oublis en particulier, ou des concessions minuscules, qui démontrent la mauvaise foi volontaire de l'auteur. De nos grands auteurs il n'est nulle mention : Montaigne, Pascal, Diderot sont rayés de la démonstration, comme tout ce qui ne cadre pas. La poésie se résume à ronsard. On peine à penser qu'un tel érudit puisse vraiment ignorer nos trésors, et d'ailleurs il cligne l'oeil de temps en temps, en saluant rabelais, Proust, Céline, ou Descartes auquel nous n'aurions rien compris pour ce dernier, gardant la sacralisation de la raison alors qu'il est le penseur du doute.


Ce pamphlet, publié dans le monde hispanophone en 1980 a tout d'un cri de colère en ombre portée contre la frilosité et la dépendance des intellectuels et artistes espagnols. Alors que règnait, pour peu de temps, la culture française - l'époque des Barthes, Lacan et foucault-, l'Espagne avait été étouffée par le franquisme, cette lèpre culturelle que l'auteur vomit : il n'a rien d'un nationaliste. La lumière était au nord des pyénées, et alors que le pays avait une chance de réveil il risquait de s'enliser dans la nostalgie des grandeurs ibériques si lointaines, partagée avec un complexe d'infériorité stérilisant à l'égard de la France. L'essai, par sa provocation, est donc très certainement un appel à relever la tête, à revisiter les sources de la culture espagnole pour s'affirmer à nouveau - malheureusement la source arabe est totalement oubliée -, et à cesser de psalmodier ce qu'on appelle aujou
rd'hui "la french theory".


Mais désormais ce livre est traduit en français, à un moment où notre pays est plongé dans les idées noires et ne se représente plus comme le phare du monde mais comme une nation menacée de toutes parts, tentée par le repli. Que pouvons-nous en faire ?


Il me semble qu'il vise juste quand il éperonne ce magistère du verbe qui nous caractérise. On sélectionne les élites en France sur des "grands oraux", sur le sens de la répartie. Cela rappelle en effet la sélection royale des favoris de la cour, en fonction des bons mots. On pense que la parole, en politique, règle d'office le réel. On écrit une circulaire au moindre fait divers, qu'on range aussitôt. On s'écharpe sur des symboles et de la sémantique, comme on le voit avec le débat sur la déchéance de nationalité, dont le poids social quasi nul si elle s'appliquait, serait inversement proportionnel au vacarme du débat à son sujet. Un Président décide qu'on va lire la lettre d'un jeune résistant assassiné, le même jour dans toutes les écoles, comme si lire un texte un jour réglait les problèmes de la mémoire, du sens, de la citoyenneté. Dès que nous rencontrons un souci, on écrit une loi, considérant que le texte est magique, et ne songeant si peu à l'appliquer et l'évaluer. On passe un temps considérable à amender une constitution, comme si les abstractions étaient tout ce qui compte. Voila un mal français.

D'ou vient il ? Il faudrait le demander aux anthopologues. Il est sans doute lié à la croyance forte du pays, d'où sa dépression actuelle, dans la politique, et donc le discours. Et aussi dans l'Etat, qui est le ciment historique du pays. La France est politique, elle n'est pas ethnique, elle assimile la politique à l'Etat, elle est donc discursive.
Quand ça va mal, on veut dans ce pays que le Préfet reçoive une délégation, et qu'il publie un communiqué ensuite. On y méprise les statistiques. Les philosophes français - on reproche souvent cela, avec raison à mon sens, au néo académicien Finkielkraut - ignorent superbement la sociologie, les chiffres, les recherches fastidieuses. On s'écharpe entre anciens et modernes à coup de citations de Jules Ferry ou de Peguy, bien loin de la démarche d'enquête sociale d'un Orwell par exemple. La vérité française est phraséologique.


Et puis il y a le culte de la raison, lié à ce magistère du verbe. Une phrase bien construite et dont le style étincelle, donne raison en France, et une déclaration ratée vous condamne. Le culte de la raison nous a donné une médecine grandiose, mais sans doute longtemps, et encore un peu, rêtive à intégrer la subjectivité du patient.


Ce pamphlet "nous" étrille. C'est injuste et démesuré. L'impasse est totale sur la diversité de la France, sur ses ambivalences. Marx disait que c'est le "pays de la lutte des classes par excellence", c'est à dire simplement qu'il est conflictuel. Ce fameux "esprit fançais", homogène, qui traverserait les siècles a de quoi nous laisser sceptique, même si de belles pages de Paul Valéry, dans ses réflexions sur le monde actuel, décelent des invariants de manière tout à fait convaincante, en partant justement de cette idée : la culture en France est la résultante d'un labeur de synthèse dans la diversité. Ce qu'un Emmanuel Todd hurle dans chacun de ses livres.


La France est un volcan. Elle est avant tout travaillée par des contradictions qui ont souvent déclenché des cataclysmes. Il est bien pédant celui qui prétend ériger en cible non mouvante un "esprit français".

 

j bonnemaison

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21 février 2016 7 21 /02 /février /2016 16:06
A la croisée des chemins, le génie - "Mozart, sociologie d'un génie", Norbert Elias

Norbert Elias avait beau être un génie sociologique, il ne prétendait pas livrer de recette du génie, ne serait-ce que parce que son apparition est historique, et que le train du génie particulier ne repasse pas, comme une histoire d'amour est une chimie unique que l'on cherchera en vain à retoucher du doigt dans sa singularité. Mais pour autant il ne renonça pas à penser le génie, non pas comme d'essence surnaturelle, mystique, spirituelle hors-sol, mais bien sous la figure d'une configuration inédite. Le génie, qui a une part individuelle semblant s'échapper, mais que l'on peut qualifier comme on le verra, est "aussi un fait social". Cette configuration peut être approchée, et Elias était même optimiste en écrivant, dans son "Mozart, sociologie d'un génie", que :

 

"l'état actuel de notre savoir ne permet certes pas encore de dégager les corrélations entre l'existence sociale d'un artiste et ses œuvres comme on le ferait au scalpel, mais on peut envisager de les découvrir à la sonde". C'est ce qu'il essaie pour Mozart, avec une affection que sa neutralité axiologique comme on dit, ne masque pas.

 

De quoi Mozart est-il le nom comme on le dirait aujourd'hui ? Mozart est le carrefour inédit de dispositions générales, d'une situation historique de l'artiste, d'un état du rapport entre les classes sociales, de contingences psychologiques familiales, elles-mêmes non séparables de l'état de la société à ce moment là. Mais pour saisir Mozart dans le rapport entre sa condition, ses dons et sa trajectoire, il s'agit de se promener dans la mangrove ou le bayou : tout est noué. Mais on peut cependant "sonder".

 

Il y a des saisons sociologiques du génie, et elles semblent survenir en ces moments où la classe dominante décline alors que la relève frappe à la porte. C'est à ce conflit et à ce chassé croisé que l'on doit la profusion de génies pendant le siècle des lumières.

 

Mozart, conscient de ce qu'il était, mais indifférent à la postérité, a payé le prix de son génie à une époque qui n'avait pas découvert, ce qui vient avec le romantisme (Chateaubriand par exemple, et son "génie du christianisme"), la notion de génie. Il est mort à 35 ans, enterré dans une fosse commune, quasi solitaire. Il finit sa vie hautement déprimé par l'amour inconstant et jamais net du public viennois à son égard. Mozart a terminé son existence, en considérant que "sa vie était vidée de son sens", et cela a sans doute précipité sa disparition. Il voyait l'amour, celui de sa femme -moins fascinée depuis la perte de succès de l'artiste-, celui du public de Vienne, comme les deux piliers justifiant sa vie. Les deux s'étiolent, et il sombre. Cet homme toujours tiraillé, ce qui participe de son génie, avait un "insatiable besoin d'amour"'. Sa souffrance fut à la fois à la source de son génie, et son résultat.

 

Mozart a écrit ses plus grandes oeuvres après s'être révolté contre la condition d'artiste de son époque, de musicien en particulier, indissociable des luttes sociales de son temps. En ce temps le musicien est un artisan. Il dépend de son commanditaire, l'aristocrate, qui maîtrise le goût. Son attente est principalement la distraction.  Mozart était un bourgeois, fils d'un musicien bourgeois asphyxié par ce système, qui a reporté son désir d'ascension, bloqué, sur ses enfants et son fils en particulier, comme le fera le père des enfants Jackson.  Mozart, quand il rompt avec le prince évêque de Salzbourg, essaie de transgresser les structures de pouvoir. Il veut pouvoir laisser libre cours à son immense capacité de sublimation par la musique, capacité "contrôlée de ce rêve diurne".

 

Si Léopold le père, accepte sa condition tout en la subissant subjectivement, et essaie d'adapter Wolfgang aux moeurs de la cour, il échoue sur ce plan. Wolfgang, si malheureux de ne pas être aimé à sa juste valeur par le public mélomane, les nobles, qu'il méprise en même temps, s'en sort en faisant le clown. Mais Mozart qui tente une sortie du systeme, anticipe la constitution d'un marché de la musique, n'aurait pas pu même essayer et réussir un peu, s'il avait vécu en France. En Allemagne et en italie, la concurrence des cours permettait des ruptures. Mozart n'aurait peut-être pas pu surgir en France centralisée. En tout cas si la vie l'avait enfermé dans Salzbourg il ne serait pas devenu Mozart.

 

Par le truchement de son père, qui l'élève avec une immense discipline, se consacrant à donner un sens à sa propre vie par l'intermédiaire de ses enfants, Mozart devient cet enfant prodige qui voyage, fréquente les souverains et devient pour un temps un phénomène européen. Il ne s'en remettra pas, de cet âge d'or. Mais sans cette ouverture musicale que lui permettent ces voyages, il n'aurait pas acquis la "conscience artistique" qui lui permettra d'exprimer ses potentialités.

 

C'est donc dans la frustration d'un bourgeois que se loge l'origine du génie du fils, le père lui-même étant un musicien reconnu. Nous sommes au coeur d'une psycho-sociologie, car Léopold "prend possession de son fils" et sa mère est totalement identifiée au projet familial. Les éléments intimes et les courants du monde sociale s'enlaçent.

 

Elias conteste la théorie du "don inné de la composition", formule sans fondement car le langage dans lequel s'exprime le musicien est justement absolument artificiel. C'est une construction sociale raffinée. Et avant de donner son meilleur Wolfgang excelle longtemps dans le canon musical. C'est là où il se forme, très longtemps.

 

Les dispositions "géniales" de Mozart relèvent donc du général. Elles s'expriment dans des conditions tout à fait particulières, où tous les éléments s'imbriquent. Comment alors qualifier cette part d'inné ? Elias, qui décidément a tout d'un freudo marxiste, la définit comme :

 

un "pouvoir de subimation exceptionnel".

 

L'artiste d'exception doit avoir la capacité de traduire une imagination en utilisant un matériau. C'était le cas de Mozart. Il parvenait à laisser parler son imaginaire, sans l'abîmer, alors qu'il devenait accessible, par sa transcription musicale, aux autres. Et cela dans le temps long.

 

L'intelligence dialectique de Norbert Elias est elle-même géniale. Elle l'est à tel point qu'elle réclamerait une réforme du langage. La sociologie d'Elias, occidentale, dépasse pourtant les impasses classiques de l'histoire des idées occidentale. En particulier ces séparations absurdes, incrustées dans nos langages et donc dans nos manières de penser, entre l'esprit et le corps, la nature et la culture, l'inné et l'acquis, le psychologique et le social, le libre arbitre et le déterminisme, l'individu et le collectif. C'est pourtant avec ce "matériau" même qu'il s'exprime. Et se fait magnifiquement comprendre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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2 septembre 2015 3 02 /09 /septembre /2015 19:15
Délicatesse au broyeur - " Le monde d'hier, souvenirs d'un Européen", Stefan Zweig
Délicatesse au broyeur - " Le monde d'hier, souvenirs d'un Européen", Stefan Zweig

« Le monde d’hier » constitue les mémoires de Stefan Zweig. On y sent le désespoir de Zweig, mais par pudeur – il évoque à peine en plus de cinq cents pages sa vie intime, ses femmes-, ou par optimisme de la volonté, souci de legs, auto conviction selon laquelle ce qui est vécu ne saurait être enlevé, et que toute expérience a ses vertus, il s’efforce de croire encore à une renaissance de cette Europe qu’il aime, dominée par Hitler quand il écrit.

 

Car Zweig est avant tout un européen et même un précurseur de la Terre Patrie, un héritier d’Erasme, qu’il considère comme son maître. Il se suicidera rapidement, après ces mémoires. Sa sensibilité extrême, qui affleure du livre, ne lui donnera pas le temps d’attendre les premières lueurs d’une victoire possible pour les alliés.

 

Le monde d’hier, pour lui, celui d’avant la première guerre mondiale d’abord, c’est un monde de sécurité, de stabilité, de relative conciliation, et d’optimisme dans le progrès. Il est avant tout attentif aux structures plutôt qu’à l’écume politicienne : la culture, la technique, les mœurs, le développement économique. C’est le point de vue d’un bourgeois démocrate. Car toutes les classes de la société n’ont pas vécu le 19eme tardif et la « belle époque » comme lui, et il l’oublie parfois, même s’il est vrai qu’une partie du peuple commence à se moyenniser pendant les périodes qu’il écrit. Cependant il prend en compte aussi le destin général, et il est certain que les deux guerres ont été une catastrophe pour toute l’humanité, excepté pour ces « marchands de canon » qu’il juge, tel un socialiste qu’il n’est pas, comme les premiers fautifs de la situation.

 

Les mémoires de Zweig sont l’exemple même de ce qu’est un style de grande hauteur, en ce qu’ils sont limpides. Zweig, c’est l’anti « faiseur ». Ecrire « bien », c’est d’abord être clair. C’est ce qu’illustre Zweig. Sa fluidité est sans pareil. Il y a du Valery chez ce proche de Valery. Cette limpidité d’un amoureux de musique n’est pas étrangère à l’immense succès qu’il connut de son temps et qui ne se dément pas aujourd’hui, s’agissant encore d’un des écrivains les plus lus du monde. Zweig livre des conseils précieux à qui veut écrire : aller à l’os. Quand on écrit mille pages, on doit en supprimer tout ce qui est possible et en tirer simplement l’indispensable, ce qui est de valeur. Autre conseil de ce citoyen du monde : passer par la traduction. Traduire lui a permis de s’interroger profondément sur sa propre langue, confrontée au miroir des langues étrangères. Comme un détour profitable.

 

Même si on peut avoir des réserves sur les visions parfois bourgeoises et illusoires de l’individu, on ne peut que le trouver magnifique, de par son attachement à la liberté, de par son absence de préjugés – notamment en matière sexuelle- ce qui fera de lui un grand ami de Freud, de par ce parti pris d’être du côté des gens, et de les comprendre dans leurs motifs.

 

C’est d’abord un homme libre. Ce fils de bourgeois juifs ne reniera jamais cet héritage, mais il fit partie de ces juifs laïcisés, totalement intégrés, « marranes » dirait Edgar Morin, qui avaient transformé le messianisme et l’amour du Livre en amour de la culture humaine.

 

Ce sentiment de la liberté explique son devenir. Tout jeune il ne supporte pas, avec quelques camarades, l’éducation autoritaire austro allemande. Il joue alors le jeu des diplômes, mais formellement. Sa formation véritable sera la culture. Il s’y plonge sans retenue, passionnément. Son témoignage sur la Vienne de son temps, toute absorbée par la culture, qui touche aussi bien le prince et le cocher, est très touchant.

 

Si la vie culturelle était un bonheur, et si Vienne était un nid à génies, on constate que certes, l’espace allemand et autrichien était hautement éduqué, et on s’étonne parfois que ces pays aussi éduqués aient pu céder à la démagogie fasciste. Mais cette éducation n’était pas neutre. Elle était rigide. Elle visait à fabriquer de la demande d’ordre. Demande d’ordre qui a été amplifiée par les lourdes erreurs politiciennes. Le traité de Versailles au premier chef.

 

Zweig , lecteur de Montaigne, est un sceptique. Quand il visite la Russie, juste après la mort de Lénine, il n’arrive pas à conclure sur ce qu’il voit. Il fut alors incapable d’être catégorique, alors que tous les intellectuels se positionnaient à leur retour. Il fut impressionné par l’espoir populaire mais conscient des limites de son voyage, et ne se sentit pas en capacité de trancher, tout en nous livrant le matériau de ses réflexions.

 

Ce jaloux de son indépendance, jusqu’à aimer la solitude dans les foules, détestait la politique. Un peu comme Orwell, à certains égards, il considérait que c’était avant tout un danger pesant sur la vie spontanée de la société. Pourtant il a été obligé de s’intéresser en permanence à la politique, parce qu’on ne pouvait échapper à ses conséquences, même s’il la voyait avant tout comme culture. Ce wilsonien universaliste se méfiait des mouvements politiques, de leur fonctionnement et de leurs tendances mortifères, même si on peut noter sa sympathie évidente pour une social-démocratie de type viennoise, au sens élargi, qui le rassure.

 

C’était un « libéral », au sens où les conservateurs américains les détestent. Si l’humanisme signifie quoi que ce soit, Zweig en est l’exemple le plus noble. Pour lui, la liberté la plus large, notamment à l’égard de l’Etat, est l’essentiel. Zweig ressemblait à un libertaire. Ce n’est que son appartenance indécrottable à la bourgeoisie, d’abord familiale, puis liée au succès de ses livres, qui fera de lui un libéral au sens politique plus qu’économique. Même si ici ou là sa méfiance envers l’Etat le conduit à une méfiance envers l’impôt, forme de l’emprise. Il n’a pas tort quand l’impôt sert à faire la guerre, ce qui fut surtout son rôle pendant la vie de Zweig. L’économie ne l’intéresse guère, même s’il livre une frappante et passionnante description des périodes d’hyper inflation en Allemagne et en Autriche. On reprend conscience de la folie de ces périodes. Dont le contrecoup sera violent.

 

Il y a des intuitions essentielles chez lui. Quand il évoque, longuement, la condition des exilés, les pages pourraient parler de nos jours actuels. Son plus grand regret est d’avoir vu le monde fermer ses frontières et les Etats prendre le contrôle sur les déplacements, bureaucratiser les mobilités, soumettre les individus à l’arbitraire. Cependant il est conscient de la nécessité des ancrages, de se sentir de quelque part, d’être citoyen porteur de droits, et donc membre d’une communauté légale, tout en étant, comme personne ne l’a été, un cosmopolite, vivant un peu partout : Paris, Londres, Suisse, Amérique du sud, Etats-Unis.

 

Zweig illustre bien ce que disait Arendt sur les apatrides et les réfugiés. Ils ne sont rien dans un monde où en réalité le droit de l’Homme est le droit du citoyen attaché à une Nation. On est homme que quand on est citoyen, porteur de droits. Et la vie qu’il aimait mener librement, de voyage dans le monde permanent, devient insupportable quand elle n’est plus que contrainte de fuite, sous la menace d’expiration de papiers. Cette expulsion de la condition d’homme libre lui sera fatale, beaucoup plus que l’éloignement de ses amis, la perte de ses livres, la coupure avec son public allemand après l’autodafé de ses livres.

 

Son livre manifeste une grande lucidité sur les courants culturels qui accompagnent l’évolution de la société vers l’ère des masses et du totalitarisme. Il saisit avec limpidité les convulsions de la société, les avancées et reculs de la liberté, les jeux de yo-yo entre les élans progressistes et les crispations réactionnaires, entre le jeunisme exacerbé et les refuges dans la conservation, qu’il observe aussi bien dans la culture que dans les mœurs. Il a été plein d’illusion sur le pouvoir des intellectuels, de leur unité à l’échelle européenne. Mais en même temps conscient de ses chimères, sachant qu’il devait agir là où il était, et avec ses dons.

 

Il fut courageux et intelligent pendant la première guerre mondiale, où il dut l’un des premiers intellectuels à refuser la guerre, à refuser la haine, à maintenir des liens avec les français, et à l’assumer avec sa plume, avec habileté. Cela lui vaudra l’isolement dans un premier temps. Zweig est honnête. Il a été lucide, souvent, avant les autres. Il fut conscient des dangers hitlériens assez vite. Mais il ne veut pas cacher ses « lâches soulagements » pour reprendre la fameuse phrase de Blum sur Munich. Il ne veut rien cacher de ses frayeurs. Humaines. Et s’il a été lucide, il sait qu’il le doit à sa condition : l’anschluss, la connaissance de ce qui se passait en Allemagne quand il était exilé à Londres. Zweig est avant tout un observateur de l’âme humaine, comme le montrent ses nouvelles, comme l’incroyable « le joueur d’échecs » ou « Amok », et ses biographies, comme celles de Fouché, de Marie Stuart, de Montaigne – je cite celle que j’ai lues-, axées sur une approche psychologique. Et il a opéré un effort d’auto analyse sans tricherie.

 

Ce grand travailleur, qui écrivait avec fluidité parce que son écriture était juchée sur un immense travail de préparation documentaire, est d’abord un être sensible. Un être pacifique et doux, un esthète. Et il plonge dans une époque, à l’orée de sa jeunesse, qui évolue vers la vulgarité, la brutalité, le grégaire. Tout ce qu’il déteste au plus haut point.

 

Le livre raconte son ascension, ne nous cache pas ses coquetteries, comme sa manie de la collection des autographes et surtout des manuscrits, ses petites satisfactions liées à sa gloire aussi. Mais ce n’est pas un être mesquin, jamais. Il assume ses rêves, rencontrer les plus grands de son temps, devenir leur ami, pour vivre intensément, ce qu’il réussira, avant de sombrer dans l’exil.

 

« Le monde d’hier » recèle de très nombreuses anecdotes où Zweig nous parle de l’esprit des peuples, avec un grand amour de la France en particulier. Il ne déconnectait pas son universalisme humaniste d’une conscience des particularités locales, qu’il voyait comme des feux multiples dans un sublime feu d’artifice humain, de soirée d’été doucereuse.

 

Le livre est précieux, aussi, pour ses galeries de portraits où l’auteur, psychologue et observateur surdoué, excelle. De Herzl, le fondateur du sionisme, qu’il connut très tôt et dont il fut proche, sans jamais rejoindre sa « politique ». En passant par Gorki, Emile Verhaeren, ou son grand ami Romain Rolland, Rainer Maria Rilke. Zweig savait admirer autrui. C’était une âme généreuse, qui ouvrait sa maison de Salzbourg à tous les artistes de passage, que depuis sa jeunesse il allait visiter partout, ce qui lui donna l’occasion, jeune, de voir Rodin absorbé par son travail sur une sculpture. Et les défauts des gens lui paraissaient comme des ornements bien pardonnables. Des faiblesses humaines compréhensibles mais secondaires, car il essayait toujours de tirer parti du meilleur versant des gens. Zweig était le contraire d’un narcissique, bien que consacré à son œuvre personnelle, et donc à l’introspection.

 

Quelle délicatesse que cet homme ! Quelle noblesse ! A bien le considérer, un tel homme ne pouvait pas supporter le simple spectacle extérieur du monde qu’il traversa.

 

Pour finir, je me permets de signaler à ceux qui voudraient s’imprégner des sentiments de Zweig sur cette époque qui court de la fin du 19eme à la seconde guerre mondiale, sans lire ces longs mémoires, que l’on peut regarder un film qui, sans évoquer du tout cette vie particulière, en exploite brillamment l’état d’esprit : « The Grand Budapest Hôtel » de Wes Anderson, en y injectant un esprit comique qui manque peut-être à l’auteur du « monde d’hier », au bout de sa vie broyée par l’Histoire. Le film est dédié à Stefan Zweig.

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28 août 2015 5 28 /08 /août /2015 19:35
Au texte ! - "Sade, Fourier, Loyola", Roland Barthes
Au texte ! - "Sade, Fourier, Loyola", Roland Barthes

On parle beaucoup de Roland Barthes en ce moment. On l’expose, on le biographie. Le structuralisme ; voué aux gémonies par la vulgarité de la « nouvelle philosophie », avatar intellectuel médiocre de la réaction néo conservatrice, sortirait donc des limbes de sa ringardisation politiquement instituée, après que les illusions libérales de l’individualisme méthodologique se sont tues face à l’effondrement de leurs prévision ?

 

L’occasion est donc à saisir de lire ce virtuose stylistique. Qui d’ailleurs, en virtuose, se laisse parfois emporter par son génie, et tombe dans la coquetterie de la phrase de trop, du lien de trop. Car le génie c’est aussi une capacité à créer des liens insoupçonnés sans cesse au sein de la matière.

 

Des liens insoupçonnés, « Sade, Fourier, Loyola » les tissent donc immédiatement entre trois écrivains dont la convergence ne saute pas aux yeux. L’écrivain sulfureux de notre littérature, l’utopiste socialiste le plus fantasque – ceci étant tous deux adorés des surréalistes. Et le fondateur de l’ordre des jésuites.

 

Mais Barthes ne s’intéresse pas aux contenus de ces œuvres, ou si peu. Pour lui, ici, le « fond » est un peu comme la biographie de l’écrivain, un arrière-plan. Il s’intéresse au texte, qu’il filtre. Il s’intéresse au signifiant. Pour lui le rapport entre ces auteurs est qu’ils tentent de créer « une langue nouvelle », avec de profondes ressemblances dans leur projet. Et ce projet est parlant sur ce qu’est le langage. On sait que Barthes entretient un cousinage avec Lacan, et ce livre a des accointances évidentes avec la psychanalyse dans ce qu’il dit de l’importance du langage, et en son sein, du signifiant.

 

Barthes annonce son projet assez fascinant de par son ambition : pouvoir dire tout ce que l’on peut d’un texte, sans se préoccuper vraiment de ce qu’il dit, mais seulement de comment il le dit.

 

« Je décolle le texte de sa motion de garantie (…) je vois dans l’œuvre triple le déploiement victorieux du signifiant ».

 

Les trois personnages que Barthes met rapidement en rapport, dans une préface d’une hauteur de vues rare, sont ensuite abordés un à un.

 

Leur écriture témoigne d’une même obsession de la classification, d’une véritable « rage » du découpage, du corps et de l’âme. D’une passion du calcul, de la numération. Et d’une pratique de l’image. Voilà la langue nouvelle qu’ils s’essaient à créer. A cet effet révolutionnaire, ils vont tous trois opter pour la coupure, l’autarcie. Celle des manoirs pour Sade, celle des phalanstères utopiques pour Fourier, celle du retrait religieux pour Ignace de Loyola. La langue à créer est une langue articulée. C’est ce qui les occupe. Fourier articule les passions, après les avoir classées. Il les combine pour former une société harmonieuse. Sade articule ses écrits en postures, épisodes, séances. Loyola découpe et articule le corps, le récit christique, et les séances menant le jésuite vers le recueil de la parole divine, le « signe » de Dieu. Ces articulations aboutissent à un effort de théâtralisation.

 

Qu’est-ce que cela nous dit sur le langage ?

Ca nous dit cette obsession, que Wittgenstein abhorre – c’est l’anti Barthes il me semble – selon laquelle « rien n’est qui ne soit parlé ». Le langage doit conquérir le monde entier. Tout « napper », verbe qu’affectionne Barthes. Le langage est une tentative de conquérir le Tout. Une illusion ? On imagine Barthes en discuter longtemps avec Lacan pour qui le langage est tout de même une prison, ce qui surgir avec la fameuse « forclusion » infantile.

 

Non seulement rien n’est qui ne vienne au langage, mais de plus tout est texte. Cette idée de Barthes a profondément influencé la pensée contemporaine. L’art contemporain par exemple. Les images sont du langage. Les scènes édifiantes de Sade et de Loyola sont des signes dans un langage.

 

J’ai songé aussi à une certaine parenté avec les idées hégéliennes, selon lesquelles « tout ce qui est rationnel est réel, tout ce qui est réel est rationnel ».

 

A vrai dire je suis sceptique à cet égard. Il y a là comme une volonté de remplacer la prétention à la totalité que la religion abandonne depuis la mort de Dieu.

 

En tous les cas, et je ne sais pas vraiment ce que Barthes pense du pouvoir infini du langage (ou je ne le sais pas encore), les trois auteurs essaient donc de tout dire. Voilà ce qui les pousse. Aller au bout d’un projet linguistique. Dire ce qui doit être dit. « L’extase sadienne, la jubilation fouriériste, l’indifférence ignacienne n’excèdent jamais la langue qui les constituent ».

 

Barthes admire ces auteurs et leur caractère subversif. Mais pas pour ce qu’ils ont signifié. Il ne nous enjoint pas de devenir sadien ou sadique, de nous précipiter en communautés, ou de nous retirer au couvent. Mais de profiter de leur effort pour essayer de dire. De tirer des morceaux de réel avec le langage. De « recueillir des fragments d’intelligibilité de leurs langues » dit-il avec une des innombrables formules de génie qui émaillent sa prose.

 

Le langage est imparfait – ça c’est moi, pas Barthes-, mais nous n’avons que lui. Ou presque.

 

Ainsi chez Sade, celui qu’il explore le plus profondément, on est dans l’irréel, ce que les censeurs ne comprirent jamais. « Il n’y a de réel chez Sade que dans la narration ». Les personnages sont des clichés, des topos. Les vêtements sont fonctionnels, les descriptions anatomiques. Ce sont des types. Les évènements sont irréalistes, se passent dans des châteaux qui ne peuvent pas exister, où des libertins commettent des vices impossibles physiquement de par leur accumulation. Les scènes ahurissantes sont réglées précisément, le code érotique est divisé en unités. Le crime doit être dit. Il doit donner lieu à langage. Le projet de Sade est de tout dire. D’aller au bout de ce qui peut se dire, en utilisant qui plus est le langage de son temps. Le langage de son monde. Le langage des hommes. Sade s’évertue à utiliser tous les registres du discours, et à les infecter de sa hargne à détruire la transcendance. Il envahit le langage et en tire toutes les conséquences. Il va au bout du bout du siècle des Lumières, mais en même temps au bout du bout de ce que permet la langue, qui doit tout pouvoir formuler.

 

Comment ne pas voir dans ce projet une révolte contre le monde qui nous échappe ? Le langage doit y remédier. De ma lecture des « infortunes de la vertu », je retiens que Sade est en insurrection contre Dieu. Et écrire c’est « ne concéder au monde aucun ineffable » dit Barthes. Sade, par son écriture, refuse l’idée d’un monde rendu opaque par la volonté divine. J’ai imaginé en lisant Barthes un Sade se voyant en duel avec Pascal.

 

Chez Loyola, l’auteur des « Exercices », on retrouve en un texte multiple, organisé, ce projet d’une langue nouvelle. Elle s’adresse elle aussi à Dieu. Pas pour le défier mais pour, dit Barthes, l’interroger. Jusqu’à Loyola, on se dédiait à appliquer la volonté de Dieu ; mais Loyola arrive à la Renaissance, ce n’est pas fortuit. La parole de Dieu est incertaine. Il faut aller la chercher, au terme d’exercices très éprouvants. Comme chez Sade on retrouve les protocoles, le classement, la division, le numérotage. Bref la tentative d’un langage. Comme Sade, Loyola essaie d’épuiser sa matière, il sollicite tous les sens de l’être humain dans les exercices qu’il conçoit : « tout est recouvert ». Il procède au même effort d’assemblage. Ce ne sont pas des scènes érotiques que l’exercitant doit imaginer, mais les scènes christiques, imagées et théâtralisées. L’image est dressée comme l’unité de la langue nouvelle à créer.

 

Fourier, qui veut fonder la société nouvelle sur le plaisir, le découpe inlassablement lui aussi. Le calcul est la base de la réussite de cette société, Fourier calcule tout. Il exprime cette même soif de

« parler seulement là où il n’y a pas eu de parole ». Chez lui, la production de signifiant culmine. Dans ses accumulations inédites, sans cesse, dans l’invention de mots et de choses. Comme des animaux nouveaux, par exemple l’ « anti girafe ». Il crée un masculin à « fées », les « fés ». Lui aussi veut aller au bout du langage. Sa syntaxe est pleine de « plis saugrenus ». Il procède par détournement systématique, mais en conservant l’idée d’une structure extrêmement ferme. L’association fouriériste, ce n’est pas baba cool… C’est une association précise, organisée sous l’autorité du calcul. Dans les moindres détails.

 

Ainsi ces trois auteurs, d’un point de vue structural, sont très proches, même si tout semble les éloigner. Fourier a lu Sade. Loyola est d’un autre temps, où il ne s’agit pas encore de tirer les leçons de la chute divine.

 

Tout cela est-il vain ? Est-ce caprice d’universitaire ? oh que non. Car plus encore que dans les précisions d’Orwell, le langage est le moyen politique de domination le plus sûr de notre temps, la communication permanente étant notre lot. La langue de bois n’a jamais atteint de tels sommets. Le politique s’astreint à détruire le langage dans ce qu’il laisse ouverte la possibilité de critique, de réplique, de résistance. La volonté de Barthes de se préoccuper du texte, en tant que tel, de le passer au tamis pour en retirer le signifié, nous est plus que jamais indispensable. . Pour user de notre liberté. L’époque en appelle au soutien des créateurs et des linguistes.

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15 juin 2015 1 15 /06 /juin /2015 21:54
Breaking the waves ("Lettres luthériennes", Pier Paolo Pasolini)
Breaking the waves ("Lettres luthériennes", Pier Paolo Pasolini)

Rassemblant des textes tardifs, écrits d’une plume à la fois pleine de gravité, juste avant sa mort, dont il analyse avec une intuition incroyable la source (il est assassiné par le milieu social et culturel dont il ne cesse de s’inquiéter dans ces écrits même, de manière obsédante, avec une attention précise aux faits divers sordides, dont il sera bientôt un protagoniste), Pier Paolo Pasolini montre dans « les lettres luthériennes » toute sa fureur solitaire, sa détermination à penser, penser, penser, contre son confort, contre l’air du temps, contre sa famille de pensée (le progressisme), contre lui-même (il va jusqu’à abjurer les films qu’il a créés il y a peu), contre les pouvoirs : celui déclinant d’une Démocratie chrétienne dominante dont il prévoit la disparition dans le berlusconisme dont il ne connaît pas le nom mais qu’il dessine précisément, contre le pouvoir de l’argent, qu’il qualifie déjà, en 1975, de « transnational » (ce que les économistes critiques ne feront que dans les années 90).

 

« Les lettres luthériennes » sont un prolongement de ses « écrits corsaires » parus précédemment, qui voient Pasolini se jeter de toutes ses forces dans la bataille polémique, essayant d’expliquer aux progressistes que le progrès, c’est à dire le développement capitaliste fondé sur l’élargissement de la consommation est en train de les piéger, en refermant tout horizon de substitution au règne marchand.

 

Conscient qu’il est d’une gigantesque révolution en cours, pendant qu’elle se produit, il lutte avec sa plume, et nous livre des textes d’une étrange essence, d’un genre inédit, qui ne ressemblent à rien d’autre, mêlant gravité et dérision, y compris l’auto dérision de sa lucidité impuissante. Un mélange inédit de prose poétique, de familiarité, de pamphlet utilisant l’anecdote et de fulgurance poétique, tout cela intégrant des pans de marxisme parfois très orthodoxe. Pasolini est désespéré et lutte, car il sait et l’exprime très poétiquement, avec son propre cas, que ce sont les choses qui éduquent, plus que les opinions et sermons. La télévision en particulier, offre des modèles sans besoin de discours. Ces modèles s’imposent, en façonnant les personnalités. Il y a tout Bourdieu chez Pasolini.

 

La révolution arrive d’outre atlantique, où elle a démarré après-guerre, elle débarque en Italie, sans transition (c’est cette absence de transition qui l’inquiète car rien ne permet d’amortir la violence de cette révolution) : la société de consommation qui unifie culturellement l’Italie, et en élimine les cultures particulières et d’abord la culture populaire en tant qu’autonomie dans la société. C’est une société de petit bourgeois qui s’impose. Mais de petits bourgeois souvent sans moyens, donc de frustrés, donc de brutes. Ce sont ces brutes matérialistes, privées de leurs repères culturels, c’est à dire de leur décence commune (Pasolini est le fils caché d’Orwell, indéniablement. Il ne le cite jamais, pourtant. Comme il l’est de l’Ecole de Francfort, qu’il ne cite pas non plus. Il pense son Italie, charnellement, seul face à elle, avec l’aide de Marx). Ce sont ces petites brutes qui le tueront bientôt sur la plage. Il les connaît, il aime à vivre parmi eux, il aime à trainer dans les quartiers ouvriers et lumpénisés de Rome, où il voit un peuple italien se transformer à grande vitesse, bouleversé par les valeurs de la consommation qui détruisent toute autre valeur. Pasolini voit le monde de Houellebecq et de Bret Easton Ellis se mettre en place, mais il est particulièrement inquiet pour l’Italie, car celle-ci passe directement d’un monde pré industriel à la société de l’hypermarché, sans qu’une nouvelle culture puisse s’interposer.

 

Pourquoi Luther ? Il ne le dit pas, mais on peut penser que Luther a été l’annonciateur d’un virage anthropologique. Celui de l’apparition de l’individu. Et Pasolini, dans les années soixante, est le cri d’alerte d’un autre virage, celui qui passe du capitalisme industriel, celui des marchands de canon, à celui des frigidaires. Le pouvoir n’a plus tellement besoin de tirer sur la contre société, puisqu’il l’a ralliée, avec la promesse de la marchandise et du confort, tout en annihilant sa capacité d’organisation, de solidarité, de création d’une alternative sociale. Tout cela sera confirmé par les faits. Pasolini a eu raison. Il sait qu’il aura raison, et il en est furieux. A ce moment là, il essaie encore de trouver un espoir en se raccrochant à un changement du Parti communiste italien, grâce à ses jeunesses. Un espoir qui sera douché, puisque précisément ce sont ces communistes là, les italiens, qui iront le plus loin et le plus vite dans le ralliement aux valeurs « démocratiques » de la société de marché. Quand il seront mûrs, vieillis, et qu’ils seront au pouvoir en Italie.

 

La colère de Pasolini se dresse contre la Démocratie Chrétienne, faussement chrétienne à son sens, ne gardant du catholicisme que l’hypocrisie, dont il voit la mort arriver, car le monde catholique s’effondre, qui a laissé cette révolution marchande déferler sur l’italie, l’enlaidir (sur le plan urbain en particulier). L’Eglise est réduite, comme dans « le Parrain » de Coppola quelque temps plus tard, à une machine financière. Il n’aura pas l’occasion de voir les horreurs de la télé berlusconienne mais il la pressent. Il sait déjà que c’est l’ennemi. Il propose, de manière provocatrice, l’abolition de la télévision. Mais aussi… de l’école, dans la mesure où il la voit tout à fait incapable de s’opposer à ces lames de fond, et donc productrice de rancœur et de conformisme. Qui lui donnerait tort aujourd’hui, à ce grand scandaleux ? Pasolini était très lucide sur la déliquescence maffieuse de la politique italienne, sur les liens entre le pouvoir italien et la CIA. L’Italie, située sur un nœud géopolitique de la guerre froide, et dotée d’un grand Parti communiste, était un enjeu extrêmement sensible pour les deux blocs. Pasolini savait que le remplacement du fascisme par une démocratie chrétienne ne changeait pas grand chose aux rapports sociaux dans son pays. Mais il a aussi su sortir de cette analyse et voir tout de suite en quoi les transformations économiques allaient modifier son pays, jusqu’à produire une « humanité nouvelle ». Il en a été l’annonciateur isolé, hurlant. L’hédonisme s’est installé. Et oui, il menace le monde, la planète, et Pasolini le dit dès les années soixante.

 

Mais c’est d’abord la jeunesse qui préoccupe Pier Paolo Pasolini. Et les lettres luthériennes commencent comme une lettre de Sénèque à Lucilius : en l’occurrence un jeune qu’il imagine, nommé Genariello. Comme une leçon philosophique à un jeune crée de toutes pièces. Il est dur et sévère avec cette jeunesse qu’il ne voit pas réagir, qu’il voit devenir vulgaire au contact de la marchandise. De sa rage, ils les qualifient de « monstres ». Il n’aura pas ménagé les électrochocs. Il voit cette jeunesse, ne pas profiter de la libération sexuelle, mais en ressortir névrosée. Il pressent l’expansion de la drogue, qu’il définit comme « un ersatz de la culture« . Le grand vide de civilisation cherche à se combler. La drogue y pourvoira.

 

Il y a cette idée, très contemporaine, aussi, chez Pasolini : la pauvreté n’est pas la pire des choses. C’est la misère culturelle qui lui donne toute sa laideur. En ce sens, lire Pasolini aujourd’hui est stupéfiant, tant ce qu’il décrit est encore pertinent pour comprendre nos maux, pour saisir la défaite populaire. Pour comprendre aussi, pourquoi le jihad est un absolu, comme la drogue, de substitution au vide :

 

» La culture des classes subalternes n’existe (presque) plus : seule existe l’économie des classes subalternes. J’ai répété une infinité de fois, dans ces maudits articles, que le malheur atroce, ou l’agressivité criminelle, des jeunes prolétaires et sous-prolétaires, provient précisément du déséquilibre entre culture et condition économique. Il provient de l’impossibilité de réaliser (sinon par mimétisme) des modèles culturels bourgeois, à cause de la pauvreté qui demeure, déguisée en une amélioration illusoire du niveau de vie« .

C’est terrible, d’avoir raison.

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23 avril 2015 4 23 /04 /avril /2015 18:43
Enfermé dans la totalité  (« narcissisme de vie, narcissisme de mort », André Green)
Enfermé dans la totalité  (« narcissisme de vie, narcissisme de mort », André Green)

Christopher Lasch, grand psycho sociologue, lie l’expansion déconcertante des névroses narcissiques au néo libéralisme (voir son essai dans ce blog sur la culture du narcissisme). A raison. Mais sans doute notre ami manque-t-il de profondeur de champ, tout occupé à dénoncer ce qu'il voit de son époque. Ce n’est pas la concurrence exacerbée du troisième âge du capitalisme qui a favorisé l’homme Narcisse (il existait depuis toujours. Il y a des Narcisse chez Homère, il y en a pléthore chez Shakespeare, dont Lear et Hamlet), mais beaucoup plus profondément l’essor de l’individualité libérale. Elle vient de beaucoup plus loin. De cette « grande transformation » que fut le 19eme siècle. Qui elle-même prend ses racines dans un lent processus de sécularisation, de désenchantement du monde, de rupture des ordres naturalisés, des mondes donnés d’avance, et d’affirmation de l’individualisme moderne. Montaigne en est peut-être un des premiers témoins. Là où Lasch a raison, c’est qu’on ne peut pas séparer cet individualisme là des dynamiques économiques du capitalisme. Mais Narcisse est déjà vieux, et il vieillit mal.

 

Si Narcisse est partout, c’est qu’il apparaît très tôt. Dans la toute petite enfance très certainement. Parce que les parents sont eux-mêmes des individus modernes, et qu’ils se comportent comme tels, y compris croyant bien faire. Ils sont des parents qui ne prennent pas soin, ou prennent trop soin, se désinvestissent ou surinvestissent, créent de l’insécurité ou de la Royauté qui deviendra invivable. C’est la force de la psychanalyse de l’avoir compris. Surestimant ses parents, privés de leur amour trop brutalement, ou reflet de l’idéalisation que les parents portent à leur enfant, narcisse deviendra impérissable. Freud a parlé du narcissisme, interloqué par des patients qui résistaient à la cure. Mais il a abandonné rapidement l’exploration de ce concept pour se concentrer sur l’importance des pulsions de mort (voir sa biographie, ou la critique que fait Wilhem Reich du concept de Thanatos, ou la chronique d'"au dela du principe de plaisir", dans ce blog). Ses successeurs, dont Lacan, ont redécouvert Narcisse. Cet être mythique condamné à se mirer lui-même pour son malheur.

 

Parmi ces successeurs de Freud, qui ont ré ouvert le dossier, il y a un français, André Green, et son classique « Narcissisme de vie, narcissisme de mort ». Dont le titre dit d’emblée que le narcissisme, ce « ciment qui maintient l’unité de moi » peut devenir, quand il devient une issue devant les contraintes pesant sur le Moi en construction, une calamité qui a tout l’air d’une condamnation à perpétuité. Disons-le tout de suite, c’est un essai destiné aux psychologues et psychiatres. Pour en approcher, on doit avoir une connaissance du freudisme déjà acquise. Il est resté parfois obscur à ma lecture, malgré mon intérêt pour ces questions. Mais il y a de magnifiques formules. Green est un psy qui écrit bien. Ce n’est pas le cas de tous .

 

On parle beaucoup des « PN », pervers narcissiques, dans la presse hebdomadaire. Cela permet aux gens de régler leur compte rapidement à leurs adversaires, en deux lettres. Bienvenue dans ton tiroir mon ami. Or, le narcissique n’est pas forcément pervers et le pervers pas forcément narcissique. Green précise même : « les narcisses nous irritent peut-être encore plus que les pervers, parce que nous pouvons rêver d’être l’objet du désir d’un pervers (…) Narcisse nie Echo ».

 

Blessure à l’omnipotence

 

Le narcisse est un être blessé. Il souffre d’une blessure portée à l’ « omnipotence infantile » qu’il a directement ressentie ou projetée sur ses parents. L’achèvement du développement d’un « Moi » en chacun de nous se traduit par notre capacité à reconnaître les objets de notre désir en eux-mêmes. C’est ce que Narcisse n’est pas parvenu à réaliser tout à fait. Le Moi de Narcisse est devenu son propre objet de désir.

 

Le désir est un mouvement. Un mouvement qui décentre. Le sujet va vers l’objet. Ce désir implique une séparation. Or il fut un temps où le petit enfant a fusionné avec l’objet de son désir. C’était une émanation de lui-même. Au moment de la séparation d’avec le sein, tout bébé fait face à cette désillusion de passer du simple au double. L’objet n’est plus capable de lui faire retrouver le sentiment d’Unité. Certains ne s’en remettent pas. Ce sont les Narcisses.

Le Moi narcissique est alors confronté à l’angoisse de séparation et à celle d’une désintégration.

 

Le Moi est une chose bien fragile, qui doit entrer en rapport avec la réalité et en même temps s’investir narcissiquement, pour réaliser son unité spécifique.

 

Total

 

Comment s’exprime le narcissisme ? Parfois par une toute puissance de la pensée qui exprime les pouvoirs du Moi et s’avère une érotisation de la pensée. Par l’attirance par la toute-puissance du langage à maîtriser le monde. Ce n’est pas par hasard si le livre sacré par excellence commence en disant qu’au commencement était le verbe. Le narcisse est un être orgueilleux, qui ne rechigne nullement à être tête de turc, même s’il se sent d’une fragilité totale.

 

Le narcissisme aime. Il n’est pas incapable d’amour. Point du tout. Mais il est insatisfait, d’abord et avant tout. L’insatisfaction vient paradoxalement de ce que les satisfactions reçues libèrent le sujet du désir. Or, c’est insupportable puisque le désir ne peut être que total. Le narcisse est cet être qui se pense unique, « incarné dans son texte », libre autant qu’il le veut, en dialogue direct avec Dieu, jusqu’à la chute. La chute le désigne, lui, car il est l’élu aussi de la chute.

 

L’ascétisme est une forme du narcissisme. « L’ascétisme est serf de l’idéal » en effet. L’idéal ne vise qu’à reconstituer la fameuse unité perdue. Le narcissisme moral, quant à lui, qui prend les formes du messianisme politique par exemple, ou de l’idéalisation collective, correspond parfaitement à ces nécessités narcissiques d’exaltation et de sacrifice. Le tout ou rien, l’expansion et le retrait, tels sont les symptômes de l’agir narcissique. Le narcissisme est le contraire du masochisme. Le narcissisme est « toujours en dette envers l’idéal du moi ». Il ne se sent pas coupable, mais son sentiment caché est la honte. Qui ne se partage pas.

 

« Il a honte de n’être que ce qu’il est ou de prétendre à être plus qu’il n’est ».

 

Don Quichotte.

Pour lui, le pur, l’honneur ne saurait être sauf.

La honte est celle d’être doté, comme tout un chacun, d’une vie pulsionnelle (qui est un enfer car elle se heurte à l’impasse de la totalisation), d’où le déplacement sur la vie intellectuelle (en dehors de blocages scolaires adolescents).

Il y a une dimension destructrice dans cet aspect intellectuel. Destruction de la totalité qui a abandonné le Moi. Green parle carrément des « parents que l’on tue en lisant ».

 

Le narcissisme est cet objet de substitution qui veille le Moi comme la mère veillait sur l’enfant.

 

Condamnés ?

 

La création artistique est une issue possible. Mais le narcisse y retrouve aussi son cercle infernaL. Il affirme sa parenté pour ce qu’il écrit ou dessine, mais se blesse aussi à toute évaluation négative ou positive. Il en a pourtant besoin. Il voudrait que sa création soit un objet propre. Car cet objet ne peut rien lui apporter de total. Mais c’est impossible.

 

L’objet du désir est vécu comme « un complément d’être ». Ce qui expose à la frustration éternelle.

Pour les psychiatres, le narcissique est un patient redoutable, saisi entre angoisse de séparation et angoisse d’intrusion, donnant l’impression de se suicider à petit feu, parfois enveloppé d’une lourde carapace narcissique qui protège le Moi. Le patient veut bien vivre l’analyse, mais ça reste son analyse. « Il lui arrive quelque chose à lui ». Il emprunte donc un discours narratif plutôt que de se livrer à la libre association verbale. Ce discours n’est pas analysable.

Mais le narcisse est terrifié par l’idée de « délier » son discours, de rompre l’unité du Moi . Il ne parvient qu’à émettre un discours qui se veut cohérent et qui doit emporter l’adhésion.

 

Quel sera le but de la cure ? Essayer d’aller vers une re-naissance. Ou en tout cas vers la possibilité de tolérer au mieux l’ « état non intégré » de la vie sur terre. A ce qu’on puisse considérer les objets comme tels. Les rapports humains comme des liens, et non comme des « miens » et ou « tiens ».

 

Après plusieurs années d’analyse des conditions de répétition des impasses rencontrées par le patient, le psychanalyste entendra peut-être prononcés les mots de honte, d’orgueil, d’honneur, de déshonneur. On peut espérer que le poids se réduise.

 

Accepter les objets comme tels, c’est les accepter dans leur incertitude, leur variation potentielle, leur contingence. Ils doivent par exemple pouvoir pénétrer le Moi et le quitter ensuite. La vie est un désordre, ce qui se heurte à la prétention intense d’une totalisation par le narcisse.

 

Le narcisse essaie parfois de s’affranchir des objets du désir. Il fonctionne ainsi sur le tout ou rien. Il ne parvient pas à sortir de ce besoin d’Unité Egotique, de la recherche de l’alter ego, du « Neutre », du fantasme de réconciliation de l’Un et de l’Autre. C’est bien l’aspiration à une totalité auto suffisante, immortelle, à la fois mort et négation de la mort. Dans un autre article, sur un livre de Julia Kristeva, nous avons parlé de « La Chose ».

 

En réduisant les objets à un minimum vital, en méprisant le matériel par exemple, il est mis en échec par les pulsions qui demandent des objets. Mais l’objet fuit, s’absente nécessairement. L’ascétisme est une tentative de fuite de la dépendance aux objets, par déplacement vers le travail.

 

L’angoisse du chaos qui rebondit sur l’angoisse d’intrusion se traduit par une fuite des objets, qui peut prendre la forme du désordre matériel, du désordre dans les placards. La dépersonnalisation est une issue possible. Mais c’est une défense contre la folie. Et non une folie. Le narcisse est un névrosé, ou possiblement ce qu’on qualifie de « border line ».

 

Son malaise est souvent corporel. Son enfer à lui, c’est le corps. Ce corps qui embarrasse. Qui est une honte.

 

Et Green a cette sublime phrase pour tirer la conclusion de cet investissement narcissique qui compense la différence insupportable instaurée entre mère et enfant:

 

« Le narcissisme est l’effacement de la trace de l’Autre dans le désir de l’Un ».

(comprendre l'Un au sens d'Unité)

 

En revenant à Freud, on se souvient que le narcissisme primaire est une manière de baisser la tension pour le Moi pris entre plusieurs feux. Ce vers quoi on tend c’est la tension zéro (mort/immortalité).Le repli narcissique est évidemment un leurre. Le Moi se déçoit nécessairement face à l’Idéal du Moi qui devient son objet. Le Moi perd son équilibre et expose à de violentes angoisses.

 

Que doit admettre le narcisse ? Durement.

 

C’est qu’il est « impensable d’être tout à fait l’Un ni tout à fait l’Autre ». Soit renoncer à l’Unité du double.

De soi et de l’objet.

De soi et du monde.

 

Bon courage à vous !

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2 avril 2015 4 02 /04 /avril /2015 20:11
La prison blanche postmoderne ("le postmodernisme, logique culturelle du capitalisme tardif, Fredric Jameson)
La prison blanche postmoderne ("le postmodernisme, logique culturelle du capitalisme tardif, Fredric Jameson)

Il s'agit d'un long essai écrit en 1991, qui a marqué, dit-on, la pensée de ce qu'on qualifie de "post modernité" : notre temps. Il est écrit par un marxiste américain, et réédité aux très sélectives éditions des beaux Arts de Paris.

 

Je ne le conseillerai pas franchement. Ce n'est pas qu'il soit inintéressant, mais il s'adresse, sans aucun effort de clarté, mais bien au contraire un certain snobisme apparent (involontaire sans doute), à un public d'universitaires pointus. Ce qui pour un marxiste a toujours un aspect paradoxal que je ne m'explique pas. Bien entendu parfois, il y a besoin d'aller sur les montagnes pour régler certains problèmes conceptuels. Mais souvent, l'hérmétisme (et ici quel hérmétisme !) est juste inutile, car il est possible d'aborder plus simplement ce dont il est question (à moins que la traduction y soit pour quelque chose, ce qui est possible). C'est le cas, en partie, ce me semble, dans cet essai. Qui tout de même recèle des percées théoriques et formelles de grand talent. Et particulierement un très beau passage, brillant, au sujet d'une maison d'architecte à Santa Monica. Celle de Frank Gerhy, construite en 1979, symptome de la postmodernité, mais aussi tentative de discours "matériel" sur la postmodernité.

 

Un grand penseur ne fait pas un grand écrivain. Comme un grand écrivain ne fait pas un grand orateur, et pourtant l'on dit que ce qui se pense clairement s'énonce clairement.

 

Sa rédaction est saturée de références culturelles jusqu'à l'indigeste (des noms en veux tu en voila, qui se percutent, dans la même phrase), parfois références méconnues en Europe, qui rendent la lecture très compliquée. De plus Fredric Jameson a tendance à réfléchir, dans "le postmodernisme, ou la logique culturelle du capitalisme tardif" comme on pense tout haut (il use souvent de l'expression "en attendant" pour introduire un chapitre, ce qui est assez caractéristique de celui qui pense tout haut) : il file tout droit, digresse, creuse quand il a envie. Un flot. Un flux, comme ce flux dont il parle d'ailleurs, celui de la postmodernité qu'il regarde avec intérêt esthétique et pessimisme politique.

 

Nous serions bien trop structurés, dans notre inconscient même, par cette postmodernité là pour parvenir à la critiquer vraiment et à la combattre. En ce sens, l'apathie politique qui a succédé à la grande crise du capitalisme de 2008 lui donne largement raison. Nous n'avons plus les catégories mentales pour nous distancier autrement que superficiellement des valeurs du mode de production dans lequel nous vivons (ceci rappelle les analyses d'Alain Accardo sur "le petit bourgeois gentilhomme"). Consommateurs on nous a voulus, consommateurs nous sommes, jusqu'à notre manière de vivre la politique, et même quand la politique que nous choisirions serait explicitement désireuse d'abattre le système. L'admirateur du che Guevara aura besoin d'une boutique où acheter son t shirt à son effigie, et ça l'emportera.

 

La postmodernité, forme culturelle du capital transnational (on disait multinational en 1991)

 

Ce que la réflexion de Jameson a de supérieur à des ouvrages plus compréhensibles que nous avons abordés par exemple dans ce blog, au sujet de l'art contemporain (par exemple un essai récent de Nathalie Heinich), c'est la force de sa réflexion matérialiste, et des liens qu'il établit entre le nouvel âge du capitalisme (transnational et étendu à la quasi intégralité de la planète, ce qui le distingue de la période moderne où il était impérialiste et encore confronté à la concurrence de formes archaiques) et la culture de l'époque. Il a aussi l'ambition de couvrir la culture d'un large survol, de l'architecture au roman français, jusqu'à la théorie.

 

Le postmodernisme n'a de sens que parce qu'il succède au modernisme, qu'il rompt avec lui. La modernisation achevée, la nature a été vaincue. La culture devient une seconde nature. La postmodernité est la sortie de cette lutte de la modernité contre la loi naturelle. Elle sort aussi de l'Histoire, à ce titre.

 

La culture, seconde nature, devient d'autant plus stratégique pour le capitalisme qu'elle s'intègre à la production de marchandises en général (première source d'export pour les Etats-Unis aujourd'hui). La production frénétique d'inédit, de nouveauté culturelle est vitale pour le système économique. C'est elle qui assure sa reproduction par le renouvellement incessant de la consommation.

 

Il est malaisé de penser la postmodernité, car on essaie de penser comme une époque quelque chose qui justement cesse de penser historiquement. Ce n'est pas un hasard si la parution du livre de Jameson est proche de celle des écrits du libéral hégelien Fukuyama, sur "la fin de l'Histoire".

 

Confusion dans la culture

 

Elle est difficile à saisir, fuyante mais ses caractéristiques évidentes sont un certain nivellement, qui fait que "tout est texte" (que refusait le modernisme), le traitement de tout comme une simple surface, le recours aux simulacres. L'effacement des distinctions dans la culture (on parle ainsi de "théorie" plutôt que de philosophie distinguée à la sociologie par exemple. On ne sépare plus "la grande" culture et la culture de masse) qui coexiste paradoxalement avec le refus des pensées totalisantes (totalitaires dira t-on), et la compartimentation de l'esprit humain.

 

Le postmodernisme a substitué le pastiche à la parodie, celle-ci réclamant une référence solide pour la caricaturer. Le pastiche est une sorte d'ironie blanche, vide. A l'humour il préfère la mimique. Le postmodernisme est au moderne ce que Yann Barthès est à Coluche.

 

On voit assez facilement le lien entre cette culture et la nécessité de la réduction de tout à être uniquement marchandise. Rien ne doit s'interposer.

 

Aux chaussures de paysan bousillées magnifiées par le moderne Van Gogh, manifestant l'utopie d'une perception nouvelle du monde, succèdent les chaussures en série, aplaties, de Wharol, qui nous parlent du fétichisme marchand mais de manière performative. Sans pouvoir nous proposer quelque utopie. Sauf d'être soi-même marchandise, ce que Warhol assume.

 

A l'angoisse du sujet névrosé qui ressortait de la modernité, qui s'exprimait dans "le cri" de Munch, la postmodernité préfére la schizophrénie (celle que célèbrent d'ailleurs Deleuze et Guattari), la rupture des temporalités. La schizophrénie dans les décombres de la culture qu'on cite, dans une succession de présents sans perspective.

 

Jameson ne fait pas dans le marxisme vulgaire, il est conscient de l'"interrelation de la culture et de l'économique", qui n'est pas "à sens unique". La postmodernité produit ainsi culturellement des invididus capables de fonctionner dans le nouveau monde capitaliste, celui de la mondialisation, de l'immédiateté des échanges, de la flexibilité absolue. Jameson est lucide sur l'apparition de ce nouvel âge assez tôt, alors que le mur de Berlin n'est pas encore tombé. Il le doit à la lecture d'Ernest Mandel, théoricien marxiste qui s'il ne réussit pas à faire de la quatrième internationale une force politique conséquente, laisse un grand héritage théorique.

 

La postmodernité préfère l'espace au temps (historique). Elle spatialise le temps. Le champ spatial est la seule certitude de l'expérience puisque tout est mis en doute, tout étant culturel, détaché de tout signifié certain. D'où la place majeure de l'architecture dans la culture contemporaine.

 

Le marché mondial est devenu si abstrait, que l'identification du produit à son image, à travers les médias, pièce maîtresse de la postmodernité, identifie le marché aux médias, les unifie (effacement des frontières). On assiste devant la télévision à une symbiose entre le produit et le média, et donc entre la chose et son concept. Les produits deviennent le contenu même de l'image médiatique. Il es devenu difficile de séparer les segments narratifs à la télévision, de séparer ce qui est de la publicité de ce qui ne l'est pas. Le temps a été réinterprété par la télévision commerciale. Et il est le rythme réel de la vie du spectateur. La télévision est un flux total, sans mémoire, temps fictif, rythmé par la pub pendant laquelle on va reprendre une bière.

 

C'est pourquoi culturellement, la chose et le concept (dans l'art contemporain par exemple), ne se séparent plus. C'est pourquoi on a pu parler d'art conceptuel. C'est pourquoi le "nouveau roman" ne parle plus de rien. Il est autoréférencé.

 

S'échapper est illusoire

 

" Toute forme de réalité indépendante, extra culturelle, devient problématique". L'utopie d'une perception nouvelle, telle qu'elle a pu s'exprimer avec l'impressionnisme par exemple - et c'est le moment moderne-, n'"a nulle part où aller" (en ce sens la postmodernité n'est pas le nouveau pour le nouveau mais la renonciation au nouveau, la prégnance de la citation de la citation, du simulacre). La perception est écrasée par l'omniprésence de la culture et sa manière de s'effacer elle-même, d'échapper à la critique en se vidant elle-même de signification. La vidéo expérimentale a porté très haut ce "jeu aléatoire des signifiants" en bricolant d'anciennes images sans cesse. La critique des interprétations est devenue impossibilité revendiquée de l'interprétation.

 

Echapper à la postmodernité semble illusoire, mais en plus on ne peut pas la critiquer, car elle sépare tous les plans. Elle refuse toute unification. Elle se présente sous la forme d'une mosaïque sans hiérarchie ni ciment ni reflet. Réalité qui nous bombarde d'un tir de barrage "perceptuel d'immédiateté".

 

Il y a ce beau chapitre sur la maison de Frank Ghery, construite à Santa Monica, qui est à la fois un commentaire et un témoignage de la post modernité. Une maison où rien n'est en angle droit, rien ne fuit vers le même point, où des éléments, comme un cube, semble s'insérer furieusement dans l'ancien, où on a du mal à distinguer l'intérieur de l'extérieur. La désorientation y est de mise, comme le simulacre (présence d'une porte traditionnelle donnant sur une chambre de bonne). Ghery choisit de vivre là-dedans. Pourtant lucide sur ce monde. Comme s'il s'agissait quand même d'y faire son nid.

 

La crise de la représentation devient radicale dans la postmodernité. Elle était déja posée dans la modernité. Les machines de notre temps ne sont pas de production, mais de reproduction (la télé, l'ordinateur). La production ne se représente plus (où sont nos Ferdinand Léger ?). Nos représentations deviennent impuissantes devant un système monde en réseau qui nous échappe. La crise de la représentation est l'expression de notre incapacité cognitive à cartographier ce réseau mondial du capitalisme tardif. Représenter devient vain, d'où la fin du style, la fin du coup de pinceau. Et Jameson de développer en quoi l'impotence à cartographier la ville participe de notre aliénation.

 

La postmodernité se présente comme une certaine libération par rapport à l'histoire de l'art, par rapport aux hiérarchies et obligations, aux canons, à la grandeur utopique du modernisme, mais aussi, malheureusement, par rapport aux sentiments. Car c'est évidemment la froideur qui ressort de cette absence de référence, de ce recours au simulacre et à la dépersonnalisation.

 

Reconstruire une cartographie mentale. La disputer au nihilisme marchand ou à ses autres concurrences (le fanatisme religieux, le fascisme haineux de l'Autre). Un incontournable pour qui réfléchit à un monde différent

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3 mars 2015 2 03 /03 /mars /2015 17:48
Piégés dans le flux (Fredric Jameson, "le postmoderne, ou la logique culturelle du capitalisme tardif")
Piégés dans le flux (Fredric Jameson, "le postmoderne, ou la logique culturelle du capitalisme tardif")

Il s'agit d'un long essai écrit en 1991, qui a marqué, dit-on, la pensée de ce qu'on qualifie de "post modernité" : notre temps. Il est écrit par un marxiste américain, et réédité aux très sélectives éditions des beaux Arts de Paris.

 

Je ne le conseillerai pas franchement. Ce n'est pas qu'il soit inintéressant, mais il s'adresse, sans aucun effort de clarté, mais bien au contraire un certain snobisme apparent (involontaire sans doute), à un public d'universitaires pointus. Ce qui pour un marxiste a toujours un aspect paradoxal que je ne m'explique pas. Bien entendu parfois, il y a besoin d'aller sur les montagnes pour régler certains problèmes conceptuels. Mais souvent, l'hérmétisme (et ici quel hérmétisme !) est juste inutile, car il est possible d'aborder plus simplement ce dont il est question (à moins que la traduction y soit pour quelque chose, ce qui est possible). C'est le cas, en partie, ce me semble, dans cet essai. Qui tout de même recèle des percées théoriques et formelles de grand talent. Et particulierement un très beau passage, brillant, au sujet d'une maison d'architecte à Santa Monica. Celle de Frank Gerhy, construite en 1979, symptome de la postmodernité, mais aussi tentative de discours "matériel" sur la postmodernité.

 

Un grand penseur ne fait pas un grand écrivain. Comme un grand écrivain ne fait pas un grand orateur, et pourtant l'on dit que ce qui se pense clairement s'énonce clairement.

 

Sa rédaction est saturée de références culturelles jusqu'à l'indigeste (des noms en veux tu en voila, qui se percutent, dans la même phrase), parfois références méconnues en Europe, qui rendent la lecture très compliquée. De plus Fredric Jameson a tendance à réfléchir, dans "le postmodernisme, ou la logique culturelle du capitalisme tardif" comme on pense tout haut (il use souvent de l'expression "en attendant" pour introduire un chapitre, ce qui est assez caractéristique de celui qui pense tout haut) : il file tout droit, digresse, creuse quand il a envie. Un flot. Un flux, comme ce flux dont il parle d'ailleurs, celui de la postmodernité qu'il regarde avec intérêt esthétique et pessimisme politique.

 

Nous serions bien trop structurés, dans notre inconscient même, par cette postmodernité là pour parvenir à la critiquer vraiment et à la combattre. En ce sens, l'apathie politique qui a succédé à la grande crise du capitalisme de 2008 lui donne largement raison. Nous n'avons plus les catégories mentales pour nous distancier autrement que superficiellement des valeurs du mode de production dans lequel nous vivons (ceci rappelle les analyses d'Alain Accardo sur "le petit bourgeois gentilhomme"). Consommateurs on nous a voulus, consommateurs nous sommes, jusqu'à notre manière de vivre la politique, et même quand la politique que nous choisirions serait explicitement désireuse d'abattre le système. L'admirateur du che Guevara aura besoin d'une boutique où acheter son t shirt à son effigie, et ça l'emportera.

 

La postmodernité, forme culturelle du capital transnational

 

Ce que la réflexion de Jameson a de supérieur à des ouvrages plus compréhensibles que nous avons abordés par exemple dans ce blog, au sujet de l'art contemporain (par exemple un essai récent de Nathalie Heinich), c'est la force de sa réflexion matérialiste, et des liens qu'il établit entre le nouvel âge du capitalisme (transnational et étendu à la quasi intégralité de la planète, ce qui le distingue de la période moderne où il était impérialiste et encore confronté à la concurrence de formes archaiques) et la culture de l'époque. Il a aussi l'ambition de couvrir la culture d'un large survol, de l'architecture au roman français, jusqu'à la théorie.

 

Le postmodernisme n'a de sens que parce qu'il succède au modernisme, qu'il rompt avec lui.  La modernisation achevée, la nature a été vaincue. La culture devient une seconde nature. La postmodernité est la sortie de cette lutte de la modernité contre la loi naturelle. Elle sort aussi de l'Histoire, à ce titre.

 

La culture, seconde nature, devient d'autant plus stratégique pour le capitalisme qu'elle s'intègre à la production de marchandises en général (première source d'export pour les Etats-Unis aujourd'hui). La production frénétique d'inédit, de nouveauté culturelle est vitale pour le système économique. C'est elle qui assure sa reproduction par le renouvellement incessant de la consommation.

 

 

Il est malaisé de penser la postmodernité, car on essaie de penser comme une époque quelque chose qui justement cesse de penser historiquement. Ce n'est pas un hasard si la parution du livre de Jameson est proche de celle des écrits du libéral hégelien Fukuyama, sur "la fin de l'Histoire".

 

Confusion dans la culture

 

Elle est difficile à saisir, fuyante mais ses caractéristiques évidentes sont un certain nivellement, qui fait que "tout est texte(que refusait le modernisme), le traitement de tout comme une simple surface, le recours aux simulacres. L'effacement des distinctions dans la culture (on parle ainsi de "théorie" plutôt que de philosophie distinguée à la sociologie par exemple. On ne sépare plus "la grande" culture et la culture de masse) qui coexiste paradoxalement avec le refus des pensées totalisantes (totalitaires dira t-on), et la compartimentation de l'esprit humain.

 

Le postmodernisme a substitué le pastiche à la parodie, celle-ci réclamant une référence solide pour la caricaturer. Le pastiche est une sorte d'ironie blanche, vide. A l'humour il préfère la mimique. Le postmodernisme est au moderne ce que Yann Barthès est à Coluche.

 

On voit assez facilement le lien entre cette culture et la nécessité de la réduction de tout à être uniquement marchandise. Rien ne doit s'interposer.

 

Aux chaussures de paysan bousillées magnifiées par le moderne Van Gogh, manifestant l'utopie d'une perception nouvelle du monde, succèdent les chaussures en série, aplaties, de Wharol, qui nous parlent du fétichisme marchand mais de manière performative. Sans pouvoir nous proposer quelque utopie. Sauf d'être soi-même marchandise, ce que Warhol assume.

 

A l'angoisse du sujet névrosé qui ressortait de la modernité, qui s'exprimait dans "le cri" de Munch, la postmodernité préfére la schizophrénie (celle que célèbrent d'ailleurs Deleuze et Guattari), la rupture des temporalités. La schizophrénie dans les décombres de la culture qu'on cite, dans une succession de présents sans perspective.

 

Jameson ne fait pas dans le marxisme vulgaire, il est conscient de l'"interrelation de la culture et de l'économique", qui n'est pas "à sens unique". La postmodernité produit ainsi culturellement des invididus capables de fonctionner dans le nouveau monde capitaliste, celui de la mondialisation, de l'immédiateté des échanges, de la flexibilité absolue. Jameson est lucide sur l'apparition de ce nouvel âge assez tôt, alors que le mur de Berlin n'est pas encore tombé. Il le doit à la lecture d'Ernest Mandel, théoricien marxiste qui s'il ne réussit pas à faire de la quatrième internationale une force politique conséquente, laisse un grand héritage théorique.

 

La postmodernité préfère l'espace au temps (historique). Elle spatialise le temps. Le champ spatial est la seule certitude de l'expérience puisque tout est mis en doute, tout étant culturel, détaché de tout signifié certain. D'où la place majeure de l'architecture dans la culture contemporaine.

 

Le marché mondial est devenu si abstrait, que l'identification du produit à son image, à travers les médias, pièce maîtresse de la postmodernité, identifie le marché aux médias, les unifie (effacement des frontières). On assiste devant la télévision à une symbiose entre le produit et le média, et donc entre la chose et son concept.  Les produits deviennent le contenu même de l'image médiatique. Il es devenu difficile de séparer les segments narratifs à la télévision, de séparer ce qui est de la publicité de ce qui ne l'est pas. Le temps a été réinterprété par la télévision commerciale. Et il est le rythme réel de la vie du spectateur. La télévision est un flux total, sans mémoire, temps fictif, rythmé par la pub pendant laquelle on va reprendre une bière.

 

C'est pourquoi culturellement, la chose et le concept (dans l'art contemporain par exemple), ne se séparent plus. C'est pourquoi on a pu parler d'art conceptuel. C'est pourquoi le "nouveau roman" ne parle plus de rien. Il est autoréférencé.

 

S'échapper est illusoire

 

" Toute forme de réalité indépendante, extra culturelle, devient problématique". L'utopie d'une perception nouvelle, telle qu'elle a pu s'exprimer avec l'impressionnisme par exemple - et c'est le moment moderne-, n'"a nulle part où aller" (en ce sens la postmodernité n'est pas le nouveau pour le nouveau mais la renonciation au nouveau, la prégnance de la citation de la citation, du simulacre). La perception est écrasée par l'omniprésence de la culture et sa manière de s'effacer elle-même, d'échapper à la critique en se vidant elle-même de signification. La vidéo expérimentale a porté très haut ce "jeu aléatoire des signifiants" en bricolant d'anciennes images sans cesse. La critique des interprétations est devenue impossibilité revendiquée de l'inteprétation.

 

Echapper à la postmodernité semble illusoire, mais en plus on ne peut pas la critiquer, car elle sépare tous les plans. Elle refuse toute unification. Elle se présente sous le forme d'une mosaïque sans hiérarchie ni ciment ni reflet. Réalité qui nous bombarde d'un tir de barrage "perceptuel d'immédiateté".

 

Il y a ce beau chapitre sur la maison de Frank Ghery, construite à Santa Monica, qui est à la fois un commentaire et un témoignage de la post modernité. Une maison où rien n'est en angle droit, rien ne fuit vers le même point, où des éléments, comme un cube, semble s'insérer furieusement dans l'ancien, où on a du mal à distinguer l'intérieur de l'extérieur. La désorientation y est de mise, comme le simulacre (présence d'une porte traditionnelle donnant sur une chambre de bonne). Ghery choisit de vivre là-dedans. Pourtant lucide sur ce monde. Comme s'il s'agissait quand même d'y faire son nid.

 

La crise de la représentation devient radicale dans la postmodernité. Elle était déja posée dans la modernité. Les machines de notre temps ne sont pas de production, mais de reproduction (la télé, l'ordinateur). La production ne se représente plus (où sont nos Ferdinand Léger ?). Nos représentations deviennent impuissantes devant un système monde en réseau qui nous échappe. La crise de la représentation est l'expression de notre incapacité cognitive à cartographier ce réseau mondial du capitalisme tardif. Représenter devient vain, d'où la fin du style, la fin du coup de pinceau.  Et Jameson de développer en quoi l'impotence à cartographier la ville participe de notre aliénation.

 

La postmodernité se présente comme une certaine libération par rapport à l'histoire de l'art, par rapport aux hiérarchies et obligations, aux canons, à la grandeur utopique du modernisme, mais aussi, malheureusement, par rapport aux sentiments. Car c'est évidemment la froideur qui ressort de cette absence de référence, de ce recours au simulacre et à la dépersonnalisation.

 

Reconstruire une cartographie mentale. La disputer au nihilisme marchand ou à ses autres concurrences (le fanatisme religieux, le fascisme haineux de l'Autre). Un incontournable pour qui réfléchit à un monde différent.

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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