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24 décembre 2014 3 24 /12 /décembre /2014 13:23

Julia Kristeva, une de nos grandes intellectuelles, si discrète, munie d'un style élégant, empathique, vibrant malgré la profondeur de ses analyses, nous aide dans un essai déjà un peu ancien, "Soleil noir -dépression et mélancolie" à sortir de l'enfer des classifications (une maladie mentale nouvelle par jour, et des discussions incessantes pour se demander si l'on est face à un bipolaire ou un border line ou un "PN").

 

Classifications qui sont autant de niches marketing pour des spécialistes et les laboratoires, mais qui ne permettent pas forcément d'y voir clair, pour ceux qui souffrent, en les enfermant encore un petit peu plus dans l'obscurité, et dans la quête d'étiquetages pseudo rassurants, mais qui n'ouvrent pas sur le sens.

 

Car tout cela, toute cette souffrance qui envahit les êtres, doit bien avoir un sens. Si la chimie peut soulager, elle ne conduit pas au sens. La chimie soulage certes, et fort heureusement. Mais n'est ce pas reculer pour mieux sauter que trouver des expédients comme la traque de la bonne définition de ce que l'on vit ? Kristeva nous propose de retrouver l'essentiel du malaise. Un livre utile au moment où l'on voit déferler des portraits rassurants des propriétés ciblant "le pervers", "le harceleur", etc... Qui décrivent des attitudes, des indices, mais qui ne nous permettent pas de comprendre de quoi il s'agit pour l'humaine condition.

 

Kristeva revient à la racine de ce qu'est la dépression, peu importe ses manifestations : la mélancolie, l'angoisse, l'alternance de phases maniaques et désespérées. Comme on l'a vu dans ce blog avec Alain Erhenberg ("La société du malaise"), la psychanalyse voyait au départ la névrose comme une agressivité portée sur un objet. Mais c'était le temps du surmoi trop fort qui avait été subi. Aujourd'hui, le dépressif qui vient en cure n'en veut à personne, n'a pas d'ennemi. Il se sent vide, carencé, et non lésé comme autrefois dans une société autoritaire. Il se sent vide, car abandonné.

 

La dépression c'est d'abord "la perte". La perte de "la Chose". C'est à dire de la fusion initiale. Celle que l'on vécut avant la consolidation du Moi. Dans l'utérus et dans les premiers mois de la vie. Le dépressif est le fils d'un deuil inaccompli. Pour un certain nombre de raisons, par exemple une sur protection, un sur investissement, d'avoir été considéré comme "prothèse narcissique" parentale, le sujet ne s'est pas remis d'avoir quitté la Chose. La tristesse lui tient leu d'enveloppe substitutive lui permettant du moins de maintenir l'unité du Moi. Le mélancolique quand il dessine, a tendance à produire de l'abstrait clivé, témoignant de son deuil de l'unité psychique.

 

Celui qui n'a pas accompli, par l'entrée dans le monde symbolique, la rupture avec la chose, vivra tout comme une réminiscence de cette séparation qui le domine. Il ne pourra pas être, et c'est l'Etre qui lui échappera. Ainsi Kristeva voit le dépressif comme un athée radical. Ce morose ne peut pas considérer de transcendance, puisqu'il porte inévitablement le cercueil de sa propre transcendance. La recherche de la Chose ne peut que le conduire qu'à l'échec. Il ne la retrouvera pas, évidemment.

 

La manière de sortir de la Chose, pour cette héritière de Lacan, c'est le langage, le signifiant. Le dépressif déprécie le langage. Il le considère comme une ruine. Il ne croit pas au langage. Ainsi est il fréquemment hyper lucide, capable même de prouesses cognitives. il ne croit pas à la parole au fond et donc a recours à un langage arbitraire, ou bien à une volonté de maitrise absolue et à la soif du savoir. Mais il n'adhère pas au symbolique du langage. Le thérapeute va s'efforcer de l'y aider.

 

La voie pour le mélancolique, c'est la sublimation. La beauté. La prosodie qui permet de jouer avec la chose, de créer plutôt que de contempler le néant où nous a laissé la perte de la Chose. La découverte de la pluralité du sens, et donc de l'utilité du symbolique.

 

Kristeva propose ainsi une série d'explorations de cette sublimation. L'art religieux, avec un tableau,  le Christ de Holbein. Ce Jésus magnifiquement cathartique, qui dit "Père, pourquoi m'as tu abandonné ?" (le christianisme a réussi parce qu'il était formidablement doué psychologiquement). Nerval et son "Desdichado", c'est à dire le "déshérité". Dostoïevski et l'économie psychique du pardon. Car une solution, aussi, est le pardon. Duras, et sa littérature sans aucune torsion de sens, à fleur de douleur, où la ruine du langage est manifestée par les personnages. On ne peut pas parler d'Hiroshima, on ne peut que parler de l'impossibilité de parler d'Hiroshima. Qu'est ce qui nous émeut chez les personnages de Duras si ce ne sont ces phrases elliptiques, cette reconnaissance de l'impossible parole ? Et la tristesse qui s'en écoule.

 

Sublimons alors. Puisqu'il en est encore temps.

Les obsèques ratées de la Chose ("Soleil noir", Julia Kristeva)
Les obsèques ratées de la Chose ("Soleil noir", Julia Kristeva)
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13 décembre 2014 6 13 /12 /décembre /2014 07:58

La grande crise du capitalisme, déclenchée par l'explosion de la bulle spéculative, de 2008 a été l'étincelle déclenchant des mouvements massifs d'expression populaire dans le monde entier, aux sorts différents. Sandra Laugier, philosophe, et Albert Ogien, sociologue, y voient, dans "Le principe démocratie, enquête sur les nouvelles formes du politique", un phénomène qui n'a rien d'une poussée épidermique mais préfigure sans doute une profonde réactualisation du politique. Mais le temps du politique n'est pas celui de l'actualité ou un tweet chasse l'autre. C'est le temps long du changement social.

 

Ces mouvements conduisent en effet  la politique (activité séparée, impliquant l'Etat, les parti, la loi... L'institutionnel), et le politique (ce qui nous relie) à se percuter. Par delà leurs différences, comme une grande vague mondiale, ces mouvements sont venus interroger la scission entre le et la politique, et dire que l'activité politique avait pour objet : le politique lui-même. Ce qu'Hannah Arendt a beaucoup développé dans son oeuvre (de manière étonnante cela n'apparait que dans une note de bas de page).

 

Ces mouvements avaient tous un mot d'ordre commun, subsumant tous les autres : démocratie. La démocratie réelle, égalitaire, est devenue la revendication du mouvement social mondial. Et cela a une profonde signification.

 

Ce mot de démocratie est devenu l'enveloppe générale qui regroupe les exigences de dignité, de transparence, de maitrise de son destin, de défense des droits sociaux, d'accès à l'éducation ou à un niveau de vie correct. La conscience se généralise que pour parvenir à vivre mieux, c'est le politique lui-même que l'on doit mettre en question, dans sa substance.  La demande, et surtout la manifestation dans les faits de la démocratie réelle, suppose que nous ne sommes pas en démocratie. Qu'elle est une ombre sur la caverne. Des faits divers spectaculaires, impliquant des individus, comme Assange ou Snowden renvoyaient à la même tonalité.

 

Même les mouvements réactionnaires, comme "le printemps français" ou le tea party , ou les intégristes de tous poils, n'ont plus que cette démocratie en bouche.

 

Les mouvements du printemps arabe, de Londres, du Chili, d'Espagne et de Lisbonne, de Turquie, ont tous veillé à une triple exigence : pas de leader, pas de programme pré défini, pas d'affiliation partisane. La référence fut partout l'égalité entre les individus, et la prise en compte, à égalité, de la parole de chacun, qui pèse autant que celle de n'importe qui, et se trouve le mieux placé pour dire ce qui lui convient. Les mouvements avaient en commun une detestation du pouvoir.

 

La non violence a été aussi une visée de tous, sauf exceptions. Pour des raisons stratégiques, apprises chez Ghandi, mais pas seulement.

 

Aussi parce que l'idée qui importe désormais, c'est celle de l'ici et maintenant. De vivre une "expérience", c'est à dire de commencer à changer les choses directement, en se changeant au passage. C'est très important, et c'est une leçon de sagesse que les auteurs ne reprennent pas sous cette formule, mais je l'utilise : les moyens de l'action en orientent les fins. C'est la grande leçon du XXeme siècle. Et jacques Rancière, cité, dit :

 

"on ne réalise l'égalité pour autant qu'on part de l'égalité".

 

On dit que ces mouvements ne représentaient rien parce que les élections les ont balayées (pas toujours cependant). Mais c'est oublier selon les auteurs que nous ne sommes pas dans les mêmes registres. Ce qui s'est joué dans les mouvements et ce qui est dit dans l'urne ne sont pas forcément connectés. Ce sont des rationalités différentes.

 

Ces mouvement s'inscrivent dans un "travail politique" incessant de la société, qui peut avoir un impact profond. Ainsi mai 68 a donné lieu a un parlement écrasant à droite, mais qui nierait que ce fut une bifurcation historique ?

 

La pensée critique est divisée sur l'analyse de ces mouvements. Un Alain Badiou n'y voit qu'une illusion renforcée sur la démocratie et une absence de discipline qui ne mène à rien. Ce qui n'est que la réactualisation de son léninisme. Negri et Hardt y voient le départ d'un travail des "multitudes" qui se constituent en sujet politique, et qui "destituent" (les marchés, les Etats, les vieux partis) avant de "constituer". Mais ils restent dans cette idée que la politique c'est un projet, une stratégie, de l'institutionnalisation. Jacques Rancière semble avoir approché de plus près ce qui se passe. Pour lui, la politique c'est rendre visible ce qui ne l'était pas, changer la destination d'un lieu, faire surgir le muet, briser une assignation. La démocratie est ainsi un éternel débordement.

 

Pour les deux auteurs, proches de Rancière sur ce point, ces mouvements sont de la politique en acte, la réactualisation vivante de la démocratie, l'affirmation du politique en tant que tel, et en tant que manifestation de l'égalité. Un "cogito" cartésien collectif. Nous sommes, et nous sommes égaux. Donc ces mouvements font de la politique sur la politique.

 

En particulier, en ressortent des idées nouvelles sur la politique : celle de l'injustice démocratique. Le constat de la condamnation au silence de certaines populations, qui surgissent sur la scène.  Celle aussi, qui a été traitée par les penseurs sous le terme de "care" (pas la version de Martine Aubry, qui parle de société du soin, soit un ripolinage de l'Etat social). Le care c'est un appel au changement de regard. C'est l'attention au particulier. A la voix de chacun.

 

Il y a dans ces mouvements l'idée, on l'a dit d'"expérience". Le philosophe qui revient fort, John Dewey, parlait de la démocratie comme "enquête". Nous serions une communauté d'enquêteurs qui partent de ce qu'ils sont et essaient ensemble de surmonter des problèmes (cela me semble déboucher sur le principe délibératif). Je pense aussi à l'éthique orwellienne fondée sur l'enquête, ou aux anthropologues, êtres sans préjugés.

 

Au souci du particulier correspond le souci du détail. Ces mouvements ont cherché des procédures les protégeant de la dérive personnelle, de la loi d'airain de l'oligarchie, mais aussi leur permettant de conserver leur unité. L'unité dans le pluralisme radical. Le mouvement le plus large ("les 99 %) dans le respect maximal de l'autonomie.

 

(Ce n'est pas un hasard si Sandra Laugier est une spécialiste de Wittgeinstein. Dont elle effectue aussi une lecture politique. Ainsi dans ce livre voit elle les mouvements manifester un souci du langage, de la parole d'autrui, un effort d'écoute et de rapprochement, qui évoquent l'éthique du philosophe allemand.)

 

Ces mouvements n'ont pas demandé la disparition de la politique en tant que telle. Mais l'ont violemment interrogée. Et en ont demandé le mariage avec LE politique. Là est le fait majeur, mondial, qui selon les auteurs fera florès. Car il repose sur une puissante lame de fond : l'individualisation, alliée au niveau élevé d'éducation à la remise en cause des hiérarchies et des monopoles d'information, à la frustration des jeunesses éduquées et connectées.

 

C'est donc un essai éclairant, capable de resituer des évènements parfois contradictoires dans une perspective, qui plus est optimiste. Les auteurs parient sur une repolitisation du monde, mais qui passe par la subversion de la politique telle que nous l'avons envisagée jusqu'à présent, c'est à dire cristallisée dans un éventail institutionnel.

 

Un regret sur cette lecture est qu'elle consacre peut-être trop de temps à des enjeux théoriques et scolastiques un peu pointus (autour de l'éthique par exemple) au lieu d'explorer (le livre est pourtant une "enquête") les moyens évoqués, utilisés par ces mouvements pour faire de la politique l'enjeu de la politique.

 

Un autre regret est d'avoir mis de côté la production. Mais aussi la culture. Si on parle du politique, alors ces deux dimensions (ce qui nous permet de survivre ensemble et ce qui donne du sens à notre existence) sont fondamentales dans la réflexion sur le politique à venir. Le renouveau timide, mais réel, de la question de la démocratie économique, de la démocratie dans l'entreprise (à travers l''economie sociale et solidaire, même si elle ne porte pas le fer dans le coeur du système mais compte sur sa séduction), n'a pas sa place dans la réflexion des auteurs. Or, c'est sans doute la frontière politique décisive dans le monde libéral qui est est le nôtre.

De la politique au politique ( "Le principe démocratie, enquête sur les nouvelles formes du politique", Sandra Laugier, Albert Ogien)
De la politique au politique ( "Le principe démocratie, enquête sur les nouvelles formes du politique", Sandra Laugier, Albert Ogien)
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21 novembre 2014 5 21 /11 /novembre /2014 17:14

Les livres de Florence Aubenas devraient être rendus obligatoires pour tous ceux qui aspirent à des responsabilités publiques au sens large, tellement ils sont salubres (non, bien entendu, quel sacrilège de parler de lecture obligatoire... même pas la lettre de Guy Moquet. La lecture est ce qui doit être radicalement libre). Ecrits avec la plus grande des bienveillances, sans la moindre trace de jugement, sans démagogie ni affectation, ils vous fouettent d'un effet de réalité qui vous poursuit longtemps.

 

C'était le cas de son livre sur Outreau, de son formidable voyage ethnoparticipatif dans la précarité : "le quai de Ouistreham". C'est encore le cas de son recueil d'articles publié sous le titre "En France".

 

Grand reporter, héritière d'un Orwell dans cette volonté d'aller se coller à la réalité, comme le grand anglais le fit en Birmanie, en Espagne, ou dans la dèche à Paris et Londres, sur le quai de Wigan (Ouistreham...), Mme Aubenas a pris souvent le premier train pour aller décrire la vie de petits groupes d'individus, pour la plupart issus de la France populaire, et de ses franges les plus en difficulté. Dans de multiples régions, aux différents poles de la vie populaire, avec une préférence pour les régions oubliées. Les communes rurales excentrées, les cités, les anciennes régions industrielles.

 

Le résultat est un souffle de réel salutaire.

 

On plonge, à travers chaque article puisé dans du temps passé auprès de ces gens, à patiemment écouter, à juste observer d'un oeil lucide, dans un pays écrasé par des soucis matériels (les fins de mois voient la circulation automobile disparaitre dans certains coins, faute d'essence) et où l'espoir collectif et individuel a disparu, ne prenant la forme que de quelques fantasmes. Des faits qui n'existent pas médiatiquement, comme la hausse du fuel, ont eu une importance immense sur la vie quotidienne et sur le plan politique. 

 

C'est un pays déniaisé qui connait son affaire, n'a plus confiance dans ses institutions qu'il appréhende de manière hyper utilitariste, sans plus aucune illusion de réforme. Un pays qui se déchire, certes, chacun voulant ne pas ressembler à celui qui est juste en dessous, et donc le détestant, mais sans véritable haine au fond. Il y a toujours un peu de compréhension même si c'est chacun pour soi. Cette patience infinie du peuple explique aussi pourquoi nous ne sommes pas en guerre civile. C'est un pays drogué au consumérisme, à la nécessité de donner des signes aux autres, jusqu'à l'obsession. Un pays qui se sent humilié, abandonné, et où plus personne ne croit à une morale de type kantienne, chacun sachant à quoi s'en tenir avec le mensonge des paroles officielles. Le "nous les gens" perce parfois, même si les sentiments de solidarité recouvrent des périmètres de plus en plus réduits, se restreignant à la famille, à de petits groupes de relations. Un pays qui se déchire, mais qui est d'accord sur une chose : la politique est l'ennemie de la société.

 

C'est cette dernière idée qui ressort de la lecture. L'indifférence pour la politique telle qu'elle existe, et le sentiment profond qu'il y a "eux", les officiels, et "nous", les gens.

 

Dans ce qui commence à ressembler à une debandade, au bout d'une tornade de désindustralisation, le pays populaire, englué dans le quotidien, se débrouille en bricolant, en trichant (tout en détestant les aidés et les voleurs) et ne croit plus aux versions officielles (par exemple les diplômes). Sa vision du monde n'a pas grand chose avec le portrait qui en ressort à travers la parole légitime.

 

Le Front National, qui offre une identité de substitution à la citoyenneté, non pas vacillante comme on le dit, mais souvent disparue, y est la force la plus active et la plus respectée. Parce qu'il incarne le moyen de tout renverser. La seule digue qui retient encore les milieux populaires de se donner entièrement à l'extrême droite, c'est la conscience qu'avec une politique violente, ce serait encore plus compliqué pour tous. Mais les arguments moraux ou idéologiques n'ont pas cours. Ceux qui ont voulu propager les préjugés les plus grossiers ont gagné dans les classes populaires. Et s'appuient sur cette peur de ressembler au paria. Le sentiment de déclin est général. Et le pays se recroqueville, comme ces télés qu'on ne veut plus entendre.

 

Parfois cependant, il y a le plaisir de la vie simple. De pas grand chose. On continue à rire et à aimer. La décence ordinaire existe encore, même entre des gens censés s'entretuer (ainsi en est il à Hénin Beaumont où la violence annoncée n'est pas au rendez-vous, car l'envie même semble en manquer du côté des fascistes comme de leurs opposants). Des figures humaines parsèment le livre, marginalisées, incapables de changer quoi que ce oit, mais qui continuent leur travail, veulent rester dignes.

 

Le pays ne se comprend plus. Son image de lui-même semble difforme. Des coins tranquilles vivent dans la peur. D'autres, moins tranquilles, le paraissent et arrangent tout le monde par leur silence.

 

Au fond, même si on dit le contraire, on comprend les nécessités de survie de son voisin, on ne le repousse que pour se protéger, faute de mieux. C'est chacun pour soi, parce qu'il faut tenir. Et voila tout. Le livre apportera un démenti cinglant à tous ceux qui de manière mécaniste penseraient que les accablés deviennent à coup sûr des révolutionnaires.

 

Mais même les plaisirs simples sont rattrapés par l'esprit de normalisation (notamment dans une série d'articles étonnants sur la camargue et les dernières traces du camping sauvage). Non seulement la vie est dure, mais en plus on la complique. Au nom, certes, de principes souvent défendables, comme la protection du littoral et la sécurité. Mais à l'étouffement s'ajoute l'asphyxie.

 

Florence Aubenas n'est pas une défenseuse naive du peuple. Ni sa critique éplorée. Elle lui rend justice. Il existe. Sa vie est décrite, d'une écriture sans manières, sans effets. D'une écriture précise et d'un ton neutre, simple comme la vie de gens simples, dépouillé de tout jugement, de tout parasitage de la journaliste en son statut social. Ce réalisme là, sans esthétique projetée, est le meilleur hommage qu'on pouvait produire de la France populaire.

 

Hommage triste au final, désespérant. Bien que nous y rencontrons tant de figures qui ne veulent juste que s'en sortir, rien de plus. Sans généralement saccager la vie d'autrui, même si la violence, l'incivilité, l'irresponsabilité, imprègnent les courtes tranches de vie. Et c'est cela, sans doute, qui est un rayon de soleil sur le tableau.

 

Politiquement, qui lira ce livre puissant et simple, d'un oeil qui ne se résigne aux injustices, méditera sans doute sur l'urgence de réunifier le peuple plutôt que, par de nouveaux mécanismes censés l'aider, que de le diviser à nouveau. Car on y a pratiqué des fractures secondaires nombreuses, artificieuses, obsédantes. Ces fractures l'empêchent de lever la tête. De tenter de comprendre.

 

On ne saurait trop remercier Mme Aubenas pour sa défense, inlassable, du réel. Enfoui sous la chappe des euphémismes communicants, mais aussi des outrances grandiloquentes parfois, qui ne rendent pas compte, aussi, des ambivalences au sein du peuple.

 

 

Mon pays va mal ("En France", Florence Aubenas)
Mon pays va mal ("En France", Florence Aubenas)
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5 novembre 2014 3 05 /11 /novembre /2014 16:48

Eric Chauvier est un intempestif.

Cet anthropologue, qui s'était illustré il y a un ou deux ans (voir dans ce blog) par une défense des périurbains (subsumés par la critique de la périurbanité), dans un essai abruptement titré "contre telerama", élargit sa critique des concepts déshumanisants, même quand ils dégoûlinent d'humanisme, avec "Les mots sans les choses", clin d'oeil foucaldien justifié, puisqu'il s'agit de considérer les registres de discours comme des outils de pouvoir.

 

Chauvier, prolongeant son analyse de la novlangue post moderne, part à la charge contre le déferlement d'un langage auquel nous ne pouvons pas échapper, et qui borne notre capacité à simplement décrire ce que nous vivons sans passer au tamis d'une normalisation écrasante. J'ai songé à Pasolini parlant de la mort des lucioles pour évoquer la disparition des patois et l'autonomie d'un parler populaire désormais placé sous contrôle. Ici l'auteur pointe une généralisation d'un langage unique, asphyxiant socialement. L'autonomie du parler n'est plus envisageable, du fait de la communication massive, omniprésente, qui diffuse du concept pré mâché, dans lequel nous nous glissons forcément.

 

La source en est la vulgarisation de la science. Qui a des effets pervers déja pointés par Freud qui regrettait que le grand public use du mot "paranoia" à tort et à travers, sans savoir de quoi il s'agit réellement.

 

Aujourd'hui il me semble qu'on pourrait dire de même avec des notions comme "harcèlement" (qui finit par recouvrir toute demande insistante même si elle est légitime), ou "risque psycho social" (qui finit par recouvrir la vie toute entière, qui comme on le sait est angoissante et dangereuse. D'ailleurs à la fin on meurt...C'est dire). Le problème est qu'il y a des harceleurs, des pervers narcissiques, etc, mais qu'à force de les voir partout par l'usage plaqué des termes vulgarisés et déteints, on les rend au final invisibles dans la masse des tous coupables (ceci est une remarque personnelle qui n'est pas chez Chauvier, mais comme je fais un blog je vois pas pourquoi je glisserais pas des réflexions personnelles..... Non mais.).

 

Ces concepts sont donc diffusés, et font autorité. Par exemple le terme "les bobos", qui en gros est censé désigner les bourgeois progressistes des villes. Cet exemple montre bien comment on plaque du concept brutalement sur des expériences sociales hétérogènes, complexes, disparates. Ces "fictions théoriques" rendent le vécu inexprimable, puisqu'on sort tout de suite le terme stigmatisant de "bobo". Voila, réglé, vendu. On passe à autre chose. L'auteur prend aussi l'exemple de la "ville monde". Le citadin métropolitain est censé être un citoyen de la ville monde.... Oui, mais est ce sa vie qui est décrite par une telle expression ? Pas sûr. Pourtant c'est ainsi qu'il existe. Se sent il particulièrement mondialisé lui ? Le langage ne permet même pas d'ouvrir cet espace d'interrogation.

 

Nous sommes sommés de nous aligner. Ainsi est pris l'exemple d'un jeune en difficulté, younès, qui doit exprimer son "projet"... Il répond "faire de l'évènementiel".... Parce que c'est une catégorie qui "fait le buzz". Il sait qu'il donne satisfaction. Il ne dit pas "je veux faire", mais "faire", disant inconsciemment qu'il se raccorde. Son propre vécu est écarté, au profit d'une notion rassurante pour tout le monde. C'est très bien qu'il connaisse, n'est ce pas, cette expression là. C'est preuve qu'il est avec nous.

 

Chauvier rappelle que les enfants ne procèdent pas comme cela. Ils testent les concepts sur les situations. Ils ne disent pas "la bagnole", mais "la voiture rouge" par exemple. Nous, nous renonçons. Nous sommes attrapés par la toile du langage à notre disposition. Mais il n'a rien de neutre.

 

En particulier nous subissons le langage de la gouvernance. Qui comme on le sait est une manière de nier la conflictualité sociale. De laisser croire à une sorte de fluidité du monde social, ou il s'agirait simplement de s'articuler élégamment. La gouvernance est l'expression d'une société de partenaires ou personne ne domine personne. Qui ouvre un journal sait que c'est pure fiction. Ce langage de la gouvernance est caractérisé par l'effacement de la négativité. Ainsi en est il de l'expression "minorité visible". A nier la négativité on désamorce toute révolte, et chacun se trouve désemparé face à un monde qui ne tourne pas rond mais qui parle si gentiment de soi.

 

Certains, comme Pierre Bourdieu, conscients du fait que l'on "fait aboyer le concept de chien", ont essayé de donner place à une autonomie de l'expression, avec "la misère du monde". Cependant Bourdieu ne manque pas aussi d'imposer des concepts à plaquer, comme l'habitus. Pourquoi tu déconnes ? C'est mon habitus monsieur.

 

Chauvier nous confronte à une tâche immense de démystification du langage. Quand on nous parle, nous devrions demander ce que recouvrent les concepts entendus qui déferlent, balancés comme arguments d'autorité. Ainsi quand un politique dit que "Le pays va mieux", pourquoi ne pas lui demander ce qu'il entend par "pays" ? En somme il s'agit de lutter pied à pied contre les artifices qui sont utilisés et qui possèdent la personne qui l'utilisent.

 

Ces artifices brisent toute créativité. Car les acteurs sociaux sont conduits à travers les projets qu'ils déposent de se glisser dans ces gangues, et donc dans l'idéologie qui les crée. On doit ainsi  (l'exemple est de moi, j'espère que j'ai bien retiendu la leçon) répondre à des appels à projets sur "la participation des habitants". Mais la participation est une vision politique. Elle est différente d'autres visions possibles, dont il ne vient plus à l'esprit qu'elles se discutent. Mais le bombardement théorique autour de "la participation" est si intense qu'il étouffe toute déstabilisation du débat public.

 

L'auteur nous conduit donc à envisager des guerillas langagières. Ne pas nous laisser imposer des mots qui ne sont pas raccordés à des choses, des signifiants vides ou flous. Qu'entendez vous par "bobo" ? Un pigiste précaire qui aime le soja et porte des bermudas en lin, vivant dans un T1, est il un "bobo" ? Nous ne pouvons pas accepter le langage imposé si nous ne voulons pas vivre dans la caverne de Platon, enchaînés.

 

Pour une guerilla lexicale ("Les mots sans les choses", Eric Chauvier)
Pour une guerilla lexicale ("Les mots sans les choses", Eric Chauvier)
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18 octobre 2014 6 18 /10 /octobre /2014 19:25

Il existe une méthode scientifique consistant à colorer une rivière pour tracer le véritable parcours souterrain des eaux, lors des résurgences. En pointant le bout de son nez rouge la rivière témoigne des courants souterrains.

 

Les transfuges sociaux, que la philosophe Chantal Jaquet appelle plus directement les "transclasses", m'y font penser. En franchissant, en se transformant au passage des frontières sociales, ils les révèlent au grand jours. L'existence du transclasse acte de la réalité des classes, et de leur fracas, car ce n'est pas un passage facile et qui laisse indemne. Notre société n'est pas une somme d'atomes en compétition mais un ensemble solidement stratifié, ces tranches n'étant pas simplement superposées, mais entrant en antagonisme pour l'accès aux ressources et au pouvoir. La société est agonistique, et on s'y regroupe à travers des éléments objectifs (et non forcément conscients) pour donner forme à ces luttes multi dimensionnelles.

 

Ces gens qui s'aventurent dans la verticalité (voire dans d'autres déplacements sociaux, qui peuvent se cumuler)  constituent un thème récurrent de ce blog, à travers les lectures d'Annie Ernaux, de Zadie Smith, des travaux sociologiques de Jules Naudet sur la mobilité, et aujourd'hui de la spinoziste Chantal Jaquet. Elle fait d'ailleurs son matériau principal des témoignages d'Ernaux et d'Eribon, mais aussi de Pierre Bourdieu ("Esquisse d'auto analyse"). Mais à bien d'autres, comme ceux de Richard Wright ("Black boy"), de Richard Hoggart dans son autobiographie, de Jack London et son Martin Eden, de Julien Sorel, ou de Jules Michelet dans "Le peuple".

 

A vrai dire, l'exception du social, le heurt des parcours, constituent un filon particulièrement fructueux de la littérature. De la comédie humaine balzacienne à "jeu de société" de David Lodge qui met aux prises un directeur général industriel avec une universitaire littéraire férue de french theory.

 

Dans le système républicain, c'est l'école qui est la grande blanchisseuse de la reproduction des classes sociales. Elle légitime la reproduction par la fiction d'une abstraction : le mérite, selon des procédés que la sociologie a identifiés depuis longtemps, grâce à un transfuge, Pierre Bourdieu (en particulier la possession des codes et la connaissance des ficelles, le rapport institué à l'école dans la famille, l'influence de l'extérieur dans la scolarité, la capacité à s'orienter, le mécanisme des horizons d'attente plus ou moins bornés qui relèvent de l'héritage, les inégalités masquées au sein d'une égalité théorique entre écoles, et autres logiques symboliques d'autant plus efficaces qu'elles sont invisibles. Ce sont elles qui font dire "ce n'est pas pour nous"). D'autres mécanismes de reproduction s'ajoutent aux logiques scolaires.

 

Pourtant, malgré tout, certains passent à travers les mailles, parfois un seul dans une fratrie. Pourquoi ? Est-ce l'effet d'un "don" tellement impétueux qu'il permet de percer les cuirasses tellement efficaces pour la grande majorité ? Ou bien y a t-il des conditions qui puissent expliquer les parcours d'ascension ? Le travail de l'auteure est de les mettre à jour. Avec succès me semble t-il.

 

Le fait que ces transfuges existent, loin d'infirmer la force de la reproduction sociale, la souligne au contraire. " Contrevenir n'est pas contredire". En effet, leur parcours permet de montrer à quoi on se heurte quand on s'aventure à l'ascension.

 

On pourrait simplement dire que c'est l'ambition qui est le moteur de cet arrachement, et s'en tenir à cette mention psychologique... Mais on n'aurait pas pour autant résolu le sujet de la survenue de l'ambition. Lorsque quelqu'un s'est "fait de lui-même", on doit encore trouver de quel bois il s'est fait.

 

Chantal Jaquet souligne d'abord le rôle des modèles et du mimétisme. Napoléon pour Julien Sorel qui passe des mois avec sa main sous sa boutonnière.... Le modèle permet d'imaginer un autre monde possible que celui qui nous a tout appris, dans lequel nous nous sentons conforme, cette adéquation avec ce qui nous a constitués en tant qu'individu étant le principal vecteur de la reproduction. C'est bien souvent l'instituteur ou le professeur, l'école étant un lieu paradoxal, mêlant un rôle de blanchiment de l'inégalité reproductible et un effet d'émancipation. Tout transfuge parlera d'un Maître qui a compté. Ce Maitre est l'Autre qui pratique une brêche. A travers l'identification, la complicité avec le maître (les petits trucs entre le prof et le bon elève, comme ne pas lui donner la parole au début pour laisser les autres deviner, puis lui faire expliquer), commence à dessiner la possibilité d'une voie différente. L'Autre, ce peut être un ami fascinant, comme pour Didier Eribon.  C'est aussi l'amour parfois, le passeur. "Les confessions" de Rousseau sont le récit d'un transfuge et Mme de Warens est la personne qui permettra à Rousseau de réaliser l'impensable pour un homme de son origine.

 

Bien évidemment, ce n'est pas suffisant. Si les conditions matérielles ne permettent pas l'ascension, elle n'aura pas lieu. Ainsi Annie Ernaux sans le système des bourses, et sans l'école normale, ne serait pas devenue Annie Ernaux. Les internats ont aussi favorisé des logiques de rupture avec les milieux d'origine.

 

Dès le début du processus, le futur transfuge est sur "la corde raide", fréquemment bon elève mais dissipé et indiscipliné. Déjà tiraillé. Il pourrait vite basculer.

 

La honte, dont Annie Ernaux fait le coeur de son oeuvre, est le sentiment par excellence du Transfuge. La honte est l'effet du tiraillement. Celui qui tout de suite, pour elle, donne envie d'une autre vie (c'est initialement un moteur). Puis celle qui résulte du conflit incessant vécu par le transclasse. Honteux chez les uns, honteux chez les autres. Elle est parfois autoproduite mais pas seulement. "Tu as honte de nous" est une phrase que tout transfuge a entendue lors d'un repas de famille. Les premières réactions de l'entourage ("tu pètes plus haut que ton cul") renvoient à la honte, mais dans une première phase elles poussent à sortir du milieu, constituent un élan possiblement.

 

Cette honte est, comme tout chez le transfuge, ambivalente. Car le sentiment d'identification à la classe d'origine est souvent fort, et procure un esprit de lutte contre l'injustice, qui participe de la fierté d'être le meilleur élève malgré tout. La percée n'est donc pas simplement un enjeu individuel, mais le fruit d'une logique collective (expulsion/parcours au nom des miens). Parfois c'est la place dans la fratrie qui décide de qui va "porter" le destin.

 

La "complexion" du transclasse est caractérisée par sa mobilité. Il est la preuve même du fait que l'humain n'est pas une essence mais s'avère profondément social, car en changeant de milieu sa personnalité peut évoluer du tout ou tout, même si des traces inévitables seront décelables.

 

Leur spécificité est une désidentification, car ils ne partagent jamais vraiment le patrimoine de leur entourage. Leur Moi est incertain et déconcertant. Il est souvent maladroit, car il est littéralement "emprunté" (il a des attributs qu'il a empruntés). Il est à la fois adapté et inadapté partout.

 

Les relations avec lui sont difficiles, car il peut mal interpréter et on le comprend mal. Par exemple, il peut surestimer une certaine familiarité bourgeoise et la prendre pour de la franche amitié. Son franc parler sera considéré comme agression. Le transclasse est soumis à une dure logique d'education nouvelle, dont le fameux "supplice" du premier repas bourgeois (et le problème du couteau à poisson).

 

Il a les symptômes d'une "identité en tension", alternant entre timidité et arrogance par exemple. Observateur et distant, il est gauche, et sujet à ce "flottement de l'âme" dont parle Spinoza. Il est en proie à des renversements de sentiment violents, hésitant entre loyauté et rejet. Il est à la fois extrêmement orgueilleux (je m'en suis sorti) et très modeste (conscient des faussetés de la méritocratie). Il est dans la difficulté d'être un "conformiste rebelle" (on pourrait aussi dire un cadre gauchiste). Il ressent aussi une charge, une dette, très lourde, envers les siens.

 

L'ascension sociale, culturelle, symbolique, peut donc être vécue non pas comme une réussite mais une impasse, une damnation, un exil sans retour possible.

 

Comment s'en sortir alors ? Les témoignages évoquent une réappropriation des origines dans le nouveau contexte. Ainsi Pierre Bourdieu délaisse la philosophie pour la sociologie sur le terrain des opprimés. Annie Ernaux écrit sur son expérience, pour carrément "venger" les siens. Son style même est le reflet du refus de l'élitisme et de la fermeture sociale. L'origine est revendiquée, et son affirmation prend la place de la honte. Cependant les transfuges sont bien placés pour ne pas mythifier le peuple puisqu'ils ont du se détacher de leur milieu et créer un effet de distance avec lui. Ce ne sont pas eux qui tiendront un discours lénifiant envers leur premier monde.

 

Le transfuge peut aussi s'aider en comprenant qu'il n'est pas un traitre. Il peut certes donner un sens à son parcours (là ou il est il pourra être plus utile aux siens qui ne sont plus les siens) mais aussi comprendre que son franchissement a des explications, et qu'il ne pouvait en être autrement. Il est le produit d'une nécessité qu'il doit accepter.

 

Instructif est donc le transclasse. Il nous enseigne le caractère profondément social de l'individu, et du "Moi". Il est une preuve, au final, un éclaireur peut-être, du changement social qui n'a rien d'utopique. Eclaireur perdu mais tout de même.

 

L'exception qui illustre la règle sociale ("Les transclasses ou la non reproduction")Chantal Jaquet)
L'exception qui illustre la règle sociale ("Les transclasses ou la non reproduction")Chantal Jaquet)
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11 octobre 2014 6 11 /10 /octobre /2014 17:33

Il est toujours très frappant de constater le décalage temporel entre le monde des idées et celui de la politique (au sens de sphère politique spécialisée). Alors que dans le premier on en est depuis quelques années à discuter de la société d'après le néolibéralisme ou (ici) d'après l'avènement des individus, le débat politique en est encore à s'écharper sur des bases obsolètes, et l'on entend encore des discours de préau de droite ou de gauche sur "l'autorité de l'Etat", dont on ne sait vraiment plus ce que ça peut signifier. Certains textes politiques de congrès se croient malins parce qu'ils citent "la montée de l'individualisme".... Ce qui agite, comme on le verra, le milieu de la pensée psycho sociologique depuis déjà un siècle, en profondeur.

 

" La société du malaise" d'Alain Ehrenberg est un livre dont on peut ne pas partager toutes les analyses, à commencer par une quasi négation des aspects délétères des quarante années piteuses (des millions de chômeurs, le développement des inégalités, la pression sur accentuée du capital sur la force de travail, ça ne relève pas d'un malaise inscrit dans les représentations, mais de dégâts tangibles), mais il montre d'abord ça : la discussion stimulante est ailleurs que là où l'on discute dans notre démocratie. D'abord parce que les intellectuels interrogent les concepts, alors que les politiques les récitent. Ehrenberg n'hésite pas à remettre en cause les expressions les plus consensuelles de nos descriptions de la réalité sociale. Voila qui stimule !

 

L'ouvrage se présente d'abord comme une tournée historique comparée des écoles psychologiques française et américaine, en relation avec les spécificités de leurs sociétés d'implantation. C'est le plus passionnant de l'ouvrage à mon sens.

 

La thèse centrale de l'auteur est que ce "malaise" dont nous parlons tous est notre incapacité à nous saisir de la notion d'autonomie, ce qui nous condamne à la souffrance. Nous la subissons plutôt que nous ne la possédons.

 

Se plaçant dans les pas de Tocqueville il juge que le blues individuel est la contrepartie inéluctable de l'égalité démocratique. Sortir du malaise serait accepter le caractère irréversible de l'autonomie, pour la tirer vers un versant éclairé, plutôt que de la subir comme dégradation et de nous mélancoliser dans la mémoire d'un âge perdu, largement mythifié par ailleurs.

 

Jusqu'à là, je ne peux que souscrire. Mais d'ici à évacuer toute analyse d'autres effets propres de notre Histoire récente au profit du doigt pointé sur ce refus de considérer le présent comme un présent, et non comme une anomalie à l'égard du passé.... je ne marche pas.

 

Ehrenberg nous pousse tout de même à l'adaptation. Elle est nécessaire, sans aucun doute, mais elle ne doit pas non plus à mon sens de lecteur sombrer dans un fatalisme moderniste, super stoïcien. Il y a des raisons de dire que certains changements devraient aussi être combattus en tant que tels. Si l'on ne croit pas à l'Histoire comme téléologie, alors on doit aussi pouvoir dire que certains pas en arrière partiels sont envisageables., que certaines évolutions sont à annihiler. Il n'est pas interdit de recueillir des idées abandonnées pour fabriquer du nouveau. Ou de se dire qu'on prend une bien mauvaise direction.

 

L'individu versus le social ? Fausse opposition ?

 

Le mot "malaise" est omniprésent, et depuis longtemps. Il est dans notre pays immédiatement suivi d'un diagnostic automatique : "la perte du lien social". L'idée est répandue selon laquelle c'était mieux avant. L'école c'était mieux. Le service militaire c'était mieux. On avait de vrais emplois et une vraie famille... Mouais, hein....

 

Il est automatique de lier la montée de l'individu au déclin de la société. Or Ehrenberg pointe un élément tout à fait essentiel ici : dire cela, c'est opposer l'individu et le collectif d'emblée. Une société d'individus autonomes reste une société, c'est la norme sociale qui change, elle ne s'abolit pas. La société c'est toujours la société. Il y a société, elle ne disparait pas. Elle se repositionne. L'individu devient individualiste, précisément parce que les principes de la société le construisent comme tels. Et non par un retrait unilatéral. L'ère de la "personnalité" c'est toujours du social. Mais du social autrement qu'autrefois

 

Si l'on entend cela, on peut aussi de dire : ben tiens.... Est ce que la meilleure manière de faire société, ce ne serait pas... l'autonomie bien comprise ? C'est d'ailleurs une idée qui existe depuis longtemps. Le fédéralisme de Proudhon (le livre n'aborde pas les théories politiques) était cette intuition.

 

Le destin psychologique américain : du caractère à la personnalité

 

Les Etats Unis ne manquent pas de souffrance sociale. Mais leur destin est autre que le nôtre. La notion d'autonomie y est positive. Le "self" est pour eux ce que l'Institution est en France : un principe organisateur central. L'égalité y est aussi une valeur fondatrice, mais elle se comprend comme "opportunité", mot conchié en France ("opportuniste" est une insulte, ndb-note du bloggeur).

 

Le self américain plonge ses sources dans le protestantisme, l'idée de "la foi seule", de l'âme comme Eglise. Mais ce self ascétique, source de la "personnalité" moderne, participe de la communauté, il apporte à la communauté. Jefferson rêvait d'une société égale de petits propriétaires vivant en communauté, articulant travail individuel et harmonie sociale, dans l'égalité politique.

 

L'idée calviniste de la prédestination lie la quête individuelle au destin de l'Amérique. Il faut rêveler son "caractère", et le genre littéraire américain par excellence a été l'autobiographie exemplaire.

 

Le développement démographique et industriel américain va changer la donne. Le marché devient national, les inégalités explosent. Les grandes villes se tissent de liens anonymes. Le caractère (moral) cède à la personnalité (psychologique), car on doit s'adapter à cet anonymat.  Surgit alors la psychologie, très vite, et le thème de la neurasthénie. Déjà on parle du self désencastré de la communauté. La pensée positive, le behaviourisme vont proposer à l'Homme américain de s'adapter autant que possible.

 

Oedipe au placard, Narcisse sur le divan

 

Le XX eme siècle en viendra à identifier le personnage de Narcisse

 

Ce sont des personnalités, que Freud avait déja repérées, résistant à a cure. Le refoulement ne suffit plus à expliquer cette mélancolie qu'ils trainent.  On va ainsi parler, avec l'allemand Karl Abraham, de "névrose de caractère". Les psychologues décrivent des patients qui instrumentalisent la cure dans une perspective narcissique, sont possédés par des idées de grandeur et détachés de leurs semblables. Paradoxalement ils n'ont pas une grande estime d'eux mêmes, sont créatifs mais pas constants. Ils fabulent, connaissent des troubles de l'humeur, des accès de rage, sont hypocondriaques, sont excessif quant aux jugements qu'on porte sur eux. Ce ne sont pas tous des Tony Soprano mais ils y ressemblent.

 

Les Etats Unis vont produire une psychologie du Moi. Il s'agit de reconnaitre la place éminente du Moi, et de le blinder en somme. Toujours une logique d'adaptation.

 

Oedipe, figure névrosée qui procédait du refoulement, est remplacé par Narcisse, condamné à regarder sans cesse sa propre image, à s'abimer dans l'angoisse de cette image. La société le requiert, et n'y a pas d'objet sur lequel Narcisse pourrait s'oublier.

 

Deux grands auteurs vont marquer ce repositionnement de la psychologie dans les années 70 : Richard Sennett, et Christopher Lasch (dont nous avons parlé dans ce blog). Sennett a cette belle définitio du Narcisse qui est un "refus du moi qui centre tout sur le moi". Il est condamné à se promener du fantasme grandiose à l'image de soi misérable. Lasch dit bien que Narcisse ne doit pas être confondu avec l'égoïsme. C'est une tragédie au contraire. Un affaissement de soi.  Alors que l'individualiste d'autrefois voyait le monde comme immense terrain de jeu (Indiana Jones), le Narcisse n'y voit que de la camelote, du vide. Et il laisse ainsi en lui un vide intérieur insupportable. Comment le remplir ? Par la sensation. La recherche du shoot de sensation. Les impulsions donnent un contenu à sa vie. Mais ça ne dure pas. Le narcissisme n'est plus la vieille culpabilité. Libéré des croyances, le sujet en vient à douter de tout, et même de sa propre existence, plus rien ne le justifie. S'il s'assimile à du collectif, c'est sous la forme de l'identité qui lui donne un peu de contenu et non plus de l'action.

 

Tenu de se scruter sans cesse, car il faut être employable, mariable, même quand on est déja marié et employé, Narcisse subit un "paternalisme sans père" selon Lasch. L'Etat le rend dépendant, dilue sa responsabilité. Il n'est ni coupable ni responsable. Il est juste incapable.

 

La France, et la plainte interminable  devant la perte de l'Institution

 

L'égalité en France, c'est la protection. Ce n'est pas l'accès égal à l'opportunité, mais l'égalité devant l'Etat. Qui nous protège des enfermements particularistes. Mais quand l'Etat ne peut plus nous assurer une place et que toute notre personnalité doit y concourir, que reste t-il pour nous conforter ? La déploration de l'avant...

 

Dans le domaine de la psychanalyse, c'est Lacan le grand précurseur. Lui qui a pointé le déclin de l'imago paternelle. La névrose de caractère en découle. L'idéal du père qui doit nourrir le narcissisme du sujet s'est effondré. Aussi, il n'y a plus d'idéal pour Narcisse.

 

Le narcissisme, à travers le moment fameux du miroir, où l'enfant "recolle son corps propre", est un moment nécessaire. Puis vient l'intrusion d'autrui, et cette "sympathie jalouse" des enfants envers les autres, que tout parent connait bien.

 

Vient le moment oedipien qui se surpasse dans le refoulement sexuel et la sublimation. Le père concentre à la fois la répression et la sublimation. La faiblesse paternelle saccage donc ces processus.

 

Le lacanisme luttera contre la psychologie américaine du moi. Pour Lacan l'autonomie est une illusion : "le bororo dit Je suis un perroquet, nous disons je suis moi". Il s'agit ainsi de se comprendre pour se libérer en s'acceptant. Le lacanisme, par ses épigones (la gauche mao de normale sup en particulier....) affirmera que la psychanalyse est politique, car la négation de l'inconscient est un outil pour dominer. Ainsi la psychologie française sera t-elle prompte à se tourner contre le libéralisme, pour expliquer nos maux, mais aussi à se référer à la chute du Père (et donc de l'Institution).

 

Le grand thème français de la psychologie sociale est "le déclin du lien social". Le fondement de l'individu français étant l'Etat, le reflux de l'Etat suscite logiquement l'écroulement de l'individu dans la culture française. La France confond le social, et l'Etat. C'est sa spécificité. Ainsi ne voit elle pas que l'individualisme est aussi une norme sociale, une évolution de la société de long cours, et pas seulement une stratégie perverse des néos libéraux.

 

Mais dans une société des individus, cette déploration va se traduire, justement, par un discours psychologique. Puisque l'on déplore, mais à travers le dégât subjectif identifié. Comme Christophe Dejours avec son fracassant "souffrance en France". Le monde du travail est décrit comme monstrueux (à juste titre sans doute, je trouve), mais du point de vue de la psyché.

 

Le mot "précarité" est désormais omniprésent. Sans plus se soucier de l'objet de cette précarité. C'est un terme très péjoratif, qui subsume toute l'individuation. Or, le vieux monde ne reviendra pas. Déplorer le vieux monde n'est pas une solution pour guérir. Le discours socio psy français s'enlise dans le regret d'un individu abandonné par l'institution, mais ne peut pas ainsi trouver une solution.

 

Erhenberg ne le dit pas ainsi : mais ce qui est visé c'est une gauche verbale, pavlovienne, conservatrice, ne considérant pas les options ouvertes pour subvertir les tendances individualistes. On peut par exemple penser au temps de travail. Soit on considère son éclatement réel comme une flexibilté subie, soit on s'empare de cette incertitude pour permettre au travailleur de mieux le maitriser.

 

Pourtant d'autres visions s'esquissent. L'acceptation de l'ère de l'individu, inéluctable, fondée sur un processus de civilisation profond, conduit des travailleurs sociaux, des institutions, des penseurs, à considérer l'autonomie autrement que comme un danger. Le social, la santé mentale, se repositionnent autour de la restauration de l'estime de soi, la découverte de sa puissance d'agir, la construction de capacité individuelles et collectives, dans un monde ou les anciennes structures ne se remettront pas en place parce que nous sommes mélancoliques. Ainsi l'empowerment devient un thème discuté, en France, alors qu'il apparait comme totalement en opposition avec notre culture républicaine liant l'Etat au citoyen sans intermédiaire.

 

 

Ehrenberg note toutefois que ces idées misant sur la souveraineté individuelle maximisée ne manquent pas, elles aussi, de sombrer dans les standardisations (ce n'est pas un hasard si le social emprunte autant au lexique managérial).

 

L'autonomie est notre condition. Nous, français, la subissons, comme un abandon. Les américains la subissent comme la perte des mythes fondateurs de leur identité. Tu ne seras pas un cow boy mon garçon.... (peut être est cette nostalgie dont parlent les super héros, et Kick Ass sous une forme ironique ? Les Etats Unis doivent elles emprunter à la France, et la France aux Etats-Unis ? Sans doute oui. En tout cas pour ce que nous avons de meilleur de chaque côté.

 

Mais l'autonomie a un versant ensoleillé. La liberté. Encore faut il qu'on abatte les obstacles pervers qui rendent purement formels la promesse de cette liberté, l'engagement dans les opportunités.

 

C'est bien loin d'être le cas.

 

Face à l'âge individuel, jérémiade ou nouvel imaginaire ? ("La société du malaise", Alain Ehrenberg)
Face à l'âge individuel, jérémiade ou nouvel imaginaire ? ("La société du malaise", Alain Ehrenberg)
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1 octobre 2014 3 01 /10 /octobre /2014 23:19

" Au delà du principe de plaisir" de  Sigmund Freud est tout sauf un livre de sagesse qui nous demanderait de nous hisser au delà du désir et de ses impasses.

 

Pas le genre de la maison.

Tout le propos du freudisme échappe à cette logique de la sagesse, qui emplit les tables des librairies. Freud n'a nullement envie de nous livrer des recettes de bonheur à base de mots. Il veut comprendre, et pense que la compréhension libère, quoi qu'il en soit, même si elle est douloureuse. Même si ça le chagrine, il le veut. Comprendre.

 

Ainsi dans cet essai post premiere guerre mondiale, il travaille, alors dans une phase difficile personnellement, une nouvelle idée, qui sera une bifurcation dans la psychanalyse. C'est là que Thanatos entre en scène, doucement. Jusqu'au pessimisme le plus sombre du "malaise dans la civilisation" où Thanatos devient irrésistible et difficilement contenu par la culture.

 

L'actualité sinistre (guerre à Gaza, guerre en Irak, en ukraine...) nous inciterait aisément à conclure que décidément, cet humain est enclin, par nature, à la haine, à la passion de tuer, de semer la désolation et la mort. La question que pose Freud dans cet essai a taraudé les philosophes, et elle n'est pas tranchée. La haine est elle le résultat de l'Eros brisé ? Bref une perversion de frustré. Ou est elle une tendance autonome en nous ? Voire dominante. Y a t-il quelque chose en nous, avant même tout refoulement de nos pulsions sexuelles, qui expliquerait l'attirance pour la destruction ?

 

Tout commence par une histoire d'enfant qui joue. On sait que c'est le neveu de Freud mais il ne le dit pas. Il joue à envoyer un objet au loin et à le récupérer en tirant sur une ficelle accrochée.... Tout cela accompagné de sons. C'est le "for-da", une observation simple que Freud interprète pour en faire une clé des esprits.

 

Freud en est conduit à reprendre sa théorie. Le principe de plaisir est certain. Il se traduit par une régulation de l'excitation du métabolisme. On vise à l'équilibre. Le principe de plaisir est contredit par la necessité de différer, à laquelle nous nous accomodons. Nous devons accepter que le plaisir ne soit pas constant.

 

Ainsi cet enfant qui joue avec ce fil et cet objet, que fait il ? Il repète, pour le digérer en somme, la frustration créée par la séparation avec sa mère. C'est la "contrainte de répétition". La symbolisation de ce qui est déplaisant est un moyen de vivre ce déplaisir sans trop de dégâts.

 

C'est cette contrainte de répétition qui s'exprime dans le trauma. Dans les cauchemars sans fin des rescapés de guerre. Revivre la douleur est un essai pour enfin la domestiquer. Fracassé par le choc, le traumatisé essaie de réunifier sa psyché par cet exercice.

 

Ce qui est douloureux pour nous autres humains, c'est que si l'angoisse nous protège des menaces extérieures d'une certaine manière, en guise de préparation ("il y a quelque chose dans l'angoisse qui protège contre l'effroi"), rien ne nous protège des attaques intérieures. Nous essayons donc de réagir à ces attaques intérieures, comme si elles étaient extérieures. C'est le lot des névrosés. La répétition est une tentative d'absorber ces attaques, que l'angoisse n'a pas amorties.

 

La projection à l'extérieur des troubles, est aussi une tentative de cet ordre : faire comme si l'attaque était extérieure.

Mon malaise, c'est la faute à mon voisin. Une projection si familière à notre temps.

 

Mais Freud en vient à considérer qu'à coté des pulsions de vie, sexuelles, qu'il a identifiées, un autre mouvement est en nous. La pulsion de vie, de plaisir, vise le calme. Chacun est un être pour la mort. Le but de toute vie est de revenir à l'état de calme absolu d'avant la vie. Le but de la vie est la mort. Comme le but de l'acte sexuel est la "petite mort" (interprétation personnelle). Il y a quelque chose en nous qui aspire à revenir à l'absence de tension. La mort en vient donc à s'intégrer à ces compulsions de répétition. Ne dit on pas que l'usager de drogue se tue à petit feu, ou se suicide continuellement ?

 

Quel délice de suivre cet immense esprit, qui voyage des enseignements de la biologie à la philosophie ("le banquet" de Platon, réinterprété à travers la pulsion de mort), Kant ou Schopenhauer, y mêlant ses constats empiriques !

 

Ce qui est admirable chez Freud c'est son honnêteté intellectuelle. Il doute sans cesse et étale complètement ses interrogations sans fin. Il avoue ses limites, concède que ce qu'il écrit n'est qu'hypothèse et il est lucide sur sa place de penseur dans le flux du temps, forcément à une place provisoire.

 

Ceux qui le critiquent en le singeant en gourou dogmatique ne l'ont pas lu une seconde. C'est un esprit terriblement rationnel, logique, mais qui accepte le caractère de carrefour incertain de la pensée. Il n'est pas sceptique, car il prend le risque d'affirmer, de proposer, veut avant tout aider des gens qui souffrent, et il faut bien se décider pour agir. Mais sa capacité à revenir en arrière, à remettre en cause ce qu'il a écrit, à accepter de repenser et encore repenser, est tout à fait impressionnante. Et sans doute unique en son temps. Il y a du Montaigne chez Freud, même si Montaigne bascule plus souvent dans le scepticisme. Zweig aimait passionnément les deux. 

 

Quant à se prononcer sur la dualité ou non entre le principe de plaisir et le principe de mort, invariablement liés à la vie humaine, je ne le saurais. D'autres (Jung) ne voient en nous qu'une pulsion de vie, frustrée ou pas, sous influence Nietzschéenne. On peut aussi voir le mal en rousseauiste, comme une déformation. Ou comme Arendt, comme vide de la pensée. Spinoza lui voit du désir de vie, qui lorsqu'il est frustré  ou trompé peut devenir passion triste. 

 

Non, je ne saurais pas me prononcer en tant que lecteur, même si certaines pensées me séduisent. Il semble juste que des humains peuvent être des gens exceptionnels, d'autres des producteurs d'horreurs. D'autres un peu des deux. Et d'autre aucun des deux. Donc, ce que l'humain peut, les autres humains doivent un jour l'étendre. Y compris les plus heureuses surprises.

 

Pourquoi réfléchir seulement à partir du "mal" après tout ? Pourquoi ne se demande t-on pas pourquoi, malgré Thanatos en nous, l'amour peut prévaloir, même dans le pire climat d'agression ? Et si l'humain n'était qu'une palette de potentialités indécidées, trouvant ensuite un chemin dans le monde ?

 

 

Eros aigri ou versus thanatos ? ("Au dela du principe de plaisir", Sigmund Freud)
Eros aigri ou versus thanatos ? ("Au dela du principe de plaisir", Sigmund Freud)
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21 août 2014 4 21 /08 /août /2014 21:03

Jean François Bayard est un essayiste prolifique, passionnant, qui développe une pensée sur la littérature, mais forcément, comme la littérature est le monde -et on le verra tous les mondes - sur la vie.

 

Son précédent essai (évoqué dans ce blog), "aurais je été résistant ou bourreau ?" m'avait beaucoup plus. Il touchait déjà à la métaphysique, aux mystères du temps. Je n'ai donc pas beaucoup hésité en apercevant sur une table de libraire une couverture blanche affirmant :

 

" Il existe d'autres mondes".

 

J'aime beaucoup les affirmations péremptoires en guise d'introduction. En général, je m'y plonge.

 

Il est très étonnant que cet essai, lui aussi stimulant, parfois aussi un peu drôle, d'un ton très simple, raffiné, de mentionne pas une seule fois Philip K Dick. C'est même stupéfiant. Car l'œuvre de Dick ne parle que de cela (en particulier son "hit", "Le Maître du Haut château" : de la probabilité des univers multiples, et de la question de leur communication. En lisant Dick avant Bayard on n'apprend à peu près rien chez le second, on savoure juste ses exemples, ses démonstrations, ses extrapolations. C'est déjà beaucoup.

 

Pour ceux qui ont pu un peu se renseigner (voir dans ce blog les essais d'Etienne Klein ou d'Hawking), la physique s'approche peu à peu de cette idée : l'univers n'est pas unique. Il en est un parmi peut-être une infinité d'autres.

 

Si tel était le cas, ce que les scientifiques les plus sérieux pensent vraiment comme une possibilité, nous devrions essayer d'en rechercher des traces. C'est ce que Bayard se propose. Et il est tout à fait clair, catégorique : il est désormais certain de les trouver, d'abord dans la littérature, ensuite dans sa vie. Il est même convaincu de connaitre certaines vies qu'il peut mener dans d'autres univers. Nombre d'artistes, outres les savants, ont eu l'intuition forte de l'existence d'autres mondes, à commencer par Borgès qui parle de "Jardin aux sentiers qui bifurquent".

 

D'abord, il convient de rappeler (même si je n'y comprends rien, honnêtement), ce qui fonde scientifiquement l'idée des multivers, et ce qu'elle induit.

 

Si cette hypothèse a été plusieurs fois citée dans l'Histoire (y compris par Auguste Blanqui ! Etonnant...), c'est la théorie des quantas qui en déclenche l'examen scientifique approfondi. Les quantas en effet peuvent se situer en plusieurs endroits si on ne les observe pas.

 

En 1935 a lieu l'expérience dite du chat de Schrodinger (rassurez vous, sans vrai chat). Il y a une boite où ou met le chat. Dedans un élément radioactif, quand il se déclenche, dégage un poison mortel via un compteur geiger.

 

Ce que permet de montrer l'expérience, c'est que le chat est à la fois mort ET vivant tant que l'observation n'est pas faite, s'agissant d'un phénomène quantique.

 

De cette expérience découle la théorie des ondes, ou des cordes, et l'hypothèse d'univers multiples, infinis, qui fonctionnent par bifurcation. Ces univers occupent le même espace. Il faut imaginer une onde radio, nous ne pouvons que capter une seule radio en même temps.

 

C'est d'abord la science fiction qui s'empare, dans les arts, de l'hypothèse, comme Frédérick Pohl aujourd'hui. Les essais de voyage dans le temps, retombant toujours sur des problèmes insolubles (du genre si je reviens changer le passé, alors quand je repars je ne me retrouve pas), ont conduit les auteurs à s'intéresser eux aussi à l'espace, et donc à la question du multivers.

 

Bayard est donc loin de l'allégorie d'un univers multiple, permettant de rêver à ce que l'on serait devenu si.... Non, lui il prend pour telle l'hypothèse sérieuse de l'univers réel multiple, et il en cherche les traces. Et il les trouve.

 

La littérature use à profusion de l'intuition du multivers. Par exemple Murakami qui en fait un axe privilégié de son oeuvre. 1Q84 c'est un univers parallèle de 1984.  Les auteurs se concentrent sur la notion de passage entre les univers, ce que les scientifiques jugent impossible, car réclamant une débauche d'energie inenvisageable.

 

La lecture est peut-être alors une clé de fréquentation de ces autres univers, comme le "déja vu", ou l'"inquiétante étrangeté de l'ordinaire" dont parle Freud.

 

Le coup de foudre amoureux, avec cette sensation d'avoir de tous temps connu une personne qu'on découvre, est peut-être un écho d'une vie ailleurs.

 

Les artistes ne sont ils pas ceux qui disposent d'une sensibilité permettant de recevoir quelque écho de ces autres univers ? Cela permettrait de répondre au mystère de l'imaginaire, de l'inédit, et de la cohérence étonnante de certains mondes créatifs, voire de certaines anticipations. Bayard parle en particulier de Kafka qui dispose manifestement d'un don de prescience incroyable. Mais pourquoi ne pas considérer que cette dévoration de son imaginaire, cet incroyable besoin d'écrire, de décrire un monde unique, détaillé, hyper crédible, ne reflètent pas la présence d'un autre réel ?

 

Il est vrai que chez Kafka on peut être troublé par l'authenticité des ressentis des personnages d'un monde fictif. Comme si l'on percevait plutôt que l'on pressentait le totalitarisme à venir. De plus chez Kafka, l'idée d'un monde alternatif est explicite, comme si l'auteur avait l'intuition de ses sources.

 

Au lieu d'être divisés en instances comme le pense le freudisme, nous pourrions alors, tel Dostoievski, être plusieurs. Ce multiple étant l'écho de nos vies ailleurs, ces vies de bifurcation de la matière, infinie, comme tend à le démontrer la physique quantique.

 

Bayard développe aussi l'exemple de Nabokov, incroyablement proche de son personnage pédophile dans Lolita, et pourtant aucunement attiré par les jeunes filles, comme toutes les enquêtes l'ont montré. Alors pourquoi une telle obsession pour le thème, et une telle proximité possible avec le personnage ? Cela le freudisme ne le résout pas, par les notions de fantasme ou de sublimation. Il y a un vrai mystère de l'imaginaire. Et le multivers en est peut être l'explication.

 

Les quatre soeurs Bronte ont passé leur enfance à édifier des royaumes et à les faire vivre, entassant des écrits innombrables, des récits, des chroniques, des traités diplomatiques.... De vrais mondes. Puis elles ont écrit elles-mêmes des romans. On peut lire chez les Bronte de la sublimation, par rapport à leur existence quelque peu enfermée. Mais Virginia Woolf elle-même y a perçu autre chose, en parlant d'Emily :

 

" elle avait sous les yeux un monde brisé, livré au chaos, et se sentait la force de lui rendre son unité".

 

Car les personnages de ces auteurs ne sont pas simplement des compléments, des bouts, mais de véritables personnalités alternatives, troublantes par leur réalisme et leur intégrité.

 

Le créateur a donc peut-être accès à une porte. Thomas Kuhn on le sait a théorisé les révolutions scientifiques, et utilisé le concept de paradigme, grille de lecture du monde. Lui-même a été troublé par ce que signifie et démontre un changement de paradigme. C'est un "changement de monde". Il dit même carrément :

 

" comme si le groupe de spécialistes était transporté soudain sur une autre planète  où les objets familiers apparaissent sous une lumière différente".

 

Et quand il parle de Lavoisier : "Lavoisier a travaillé dans un monde différent".

 

Le principe de l'"incommensurable" qui caractérise le passage d'une théorie à une autre évoque bien ce saut entre des mondes.

 

L'art a exploré ces hypothèses, mais peut aller plus loin, par exemple dans des biographies parralèles, dans les procédés de réécriture, et dans l'exploration de la polysémie des textes et de la diversité de leurs interprétations. Dans nos propres vies aussi nous pouvons tenter d'être attentifs à des signes particuliers, comme ces rencontres évocatrices, ainsi qu'à la pluralité d'autrui.

 

Une manière, magnifique, de réenchanter le monde. Que dis-je ? Les mondes !

 

Pas besoin de se trouver sept vies de chat (de Schrodinger ou pas). Nous vivons ici et maintenant l'infinie possibilité d'existences que nous pouvons vivre.

 

A la recherche des univers introuvables ("Il existe d'autres mondes" Jean-François Bayard)
A la recherche des univers introuvables ("Il existe d'autres mondes" Jean-François Bayard)
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15 juillet 2014 2 15 /07 /juillet /2014 16:19

Dans un essai fort bien écrit, certes un peu touffu (typiquement psy....) tout juste paru mais qui fleure un peu vintage, ce qui n'a rien de péjoratif, Max Dorra appelle à en revenir à l'outil privilégié à ses débuts par le traitement psychanalytique : l'interprétation des rêves.

 

En une percée matérialiste, spinoziste (une citation du philosophe introduit chaque chapitre), il s'essaie à une synthèse entre le marxisme, en ce qu'il dévoile le rôle de l'Idéologie comme illusionnisme, et le freudisme, en ce qu'il essaie de lever le voile des illusions. Les rêves luttent, parce que ça lutte en nous comme au dehors de nous. Les rêves parlent sur ce qui se passe en nous et en dehors de nous.

 

"Lutte des rêves et interprétation des classes" donc. L'interprétation des rêves est encore et toujours un chemin vers la libération. Qui nous permet de dire : « Je suis donc, enfin, je pense. Jusque là, j'étais pensé ». Le rêve, comme la parole sur le divan ou l'écriture pratiquée en lâchant la bride, permet la libre association. Mais le rêve en est le lieu privilégié :

 

« Un front de libération des associations ».

 

Associer, c'est laisser tout venir, revenir. Sans utiliser la raison, « sans faire le malin ». Le rêve est une libre association qui utilise ce symbolique que nous avons non pas choisi mais « pris en marche ».

 

L'en dehors et l'en dedans sont donc à ne pas séparer. Ce livre est tout entier inspiré par les livres de Leroux (les films des Podalydès aussi) : « Le mystère de la chambre jaune », suivi du « Parfum de la dame en noir ». On y voit une société en prise avec l'illusionnisme, la magie. Qui repose, comme l'idéologie, sur la capacité à détourner l'attention. Rouletabille parviendra à résoudre l'énigme du meurtre dans une chambre close en oubliant la différence entre dehors et dedans, en taisant sa raison d'une certaine façon, ou en laissant aller sa raison au souvenir d'un parfum de femme... C'est une connaissance d'un nouveau genre, évoqué par Spinoza déjà.

 

Notre vie psychique est encombrée, pour de multiples raisons, pas toujours pour notre bonheur, par des tours de passe passe qui contribuent à nous maintenir dans le mirage, et à notre souffrance. Les souvenirs écrans, les souvenirs couvertures, sont autant de tours de prestidigitateurs.

 

Nous usons nous mêmes de ces tours, sans cesse, face à cette présence considérable et effrayante : autrui. L'Enfer sartrien.

 

Car quand nous sommes face à autrui nous avons un rôle à tenir. Nous sommes saisis dans le champ de la valeur et devons nous y faire une place, « La Place » qui nous est dédiée pour citer Annie Ernaux. Nous sommes classifiés et donc classés. Nous devons exister, et donc nous jouons d'illusions, nous pratiquons des montages de rushes. Nous séduisons, intimidons, détournons l'attention. Qu'est ce que le « Moi », sinon un tri, une sélection, un travail de montage ? Le rêve est une immense réserve de rushes qu'on peut associer indéfiniment.

 

Le Moi n'est pas dissociable du Nous. Le Moi est un « fragment d'un discours commun ». Il se rapporte à un champ symbolique qui nous dépasse et s'incorpore dans des classifications. Ce lien entre le Moi et le Nous est d'autant plus solide que le Moi a besoin d'un Nous pour conjurer l'angoisse, pour donner une Valeur aux images du Moi. Le Nous parle à notre insu. Un jour Albert Camus s'en est aperçu, du fait que son enfance pauvre parlait en lui. Autre signe du social qui parle en nous : les « mimetons » : ces moments où nous imitons ceux qui nous dominent, involontairement, par des mimiques ou des intonations. Le « On » est capable de s'infiltrer à la source même de nos désirs. C'est pourquoi, bourdieusien, Max Dorra comprend que l'on ne désire souvent que ce qui nous est socialement désirable, notre personnalité s'étant créé en fonction même de notre place.

 

Or il est possible de se libérer de dominations et des illusions groupales (chauvinisme, nationalisme, sectarisme). Les groupes ont ceci d'atrophiant qu'ils court circuitent le sens que nous pouvons trouver en nous, qui fonde notre propre singularité. Lorsque nous nions cette singularité, nous nous exposons à la souffrance. Qui ne s'est pas senti étouffer dans un groupe, parce ce qu'il subissait sa présence au fond ?

 

Cette possibilité de devenir un peu plus soi-même dans le monde, l'artiste la montre, lui qui ose « jouer les notes interdites de sa tonalité » et qui est en rupture avec ce qui s'est dit avant lui. L'art est l' « art de s'égarer en soi ». Le rêve nous le permet à tous. Nous pouvons nous libérer de la valeur, qui nous rend si vulnérable. Car lorsque le Moi est malade de la valeur, et que nous nous identifions à une place, un « chiffre », un statut, un chevalet, alors la perte de cette position est tout simplement une mort.

 

Car le rêve continue là où notre parole s'est arrêtée. Nous pouvons donc le suivre pour aller à la découverte de nos propres régions inconnues. Dorra ne pense pas que le rêve soit « structuré comme un langage » comme le disait Lacan. Il ne s'agit pas de décrypter un code fixe, mais plutôt d'écouter une musique qui a sa propre signification.

 

Nous avons tout intérêt à devenir qui nous sommes, et à ne pas nous laisser « escamoter », verbe que Max Dorra apprécie particulièrement.

 

A cette fin, le rêve peut nous conduire loin en nous, en dissipant les artifices dressés en notre for intérieur pour nous permettre de nous fondre dans le Nous, parfois à nos périls. Le rêve élargit les champs des possibles.

 

A nos rêves.

 

Rêver à retrouver sa raison ("Lutte des rêves et interprétation des classes, Max Dorra)
Rêver à retrouver sa raison ("Lutte des rêves et interprétation des classes, Max Dorra)
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15 mai 2014 4 15 /05 /mai /2014 00:50

L'humanité est elle condamnée à se coltiner cet appareil séparé, aliénant, coercitif, asphyxiant, et désormais "décentré" des enjeux réels que l'on nomme l'Etat, ou peut on imaginer d'autres formes d'organisation politique ? Telle est la vieille question que l'anthropologue Marc Abelès appelle à réouvrir, avec son petit essai très pointu : " Penser au delà de l'Etat ".

 

L'Etat est indéniablement en grave crise, face à la mondialisation qui l'affaiblit considérablement, face à l'imperium mercantile dont il semble l'auxiliaire zélé. La critique classique de la bureaucratie, qui inverse les fins et moyens, n'a pas perdu de sa pertinence, bien au contraire.

 

Cette entité séparée est elle compatible avec la démocratie ou condamnée à la confiscation oligarchique qui la ronge depuis toujours ? L'Etat, produit de la division du politique et du social, entre conception et exécution, entre sachants et ignorants, est il une forme adaptée à une société à haut niveau d'éducation et à sa mobilisation ?

 

Le "monstre froid" dont parlait  Nietzsche n'est il pas coupable d'avoir étouffé peu à peu toute forme de solidarité spontanée, en monopolisant et aspirant les mécanismes de protection (et ainsi en risquant l'embolie) et en les monétarisant ? N'est il point coupable d'un sentiment de gâchis et de stérilisation des forces latentes dans la société ?

 

La représentation, historiquement datée, de l'Etat rempart face au marché, semble s'effriter au fur et à mesure que l'on voit en quoi la puissance publique devient l'auxiliaire fidèle du capital dans la logique néolibérale.  Le meilleur exemple en est l'Europe. On a tant opposé l'Europe politique à la loi du marché. On constate pourtant que l'affermissement politique des institutions européennes, tel qu'il s'est déroulé jusqu'à présent, a renforcé au contraire la puissance du marché dans nos vies, allant jusqu'à protéger le marché de l'intervention même possible de la délibération démocratique, à travers les traités (monnaie neutre, budget neutralisé, droit de la concurrence empêchant l'intervention publique dans la production). C'était sans doute confondre l'Etat et l'intérêt général que de penser qu'une institutionnalisation, en elle-même, allait provoquer une remise en question de l'ordre social inégalitaire.

 

Aussi, sommes nous conduits à considérer que l'Etat n'est pas seulement le garant de droits acquis, qui d'ailleurs s'étiolent aussi vite que la banquise. Mais aussi un moyen de domination et d'aliénation.

 

Un monde différent, capable de survivre aux nuages noirs qui s'annoncent, a t-il besoin de nouvelles formes politiques supposant le "déperissement" de l'Etat ? Marc Abelès souhaite que l'on se repose ces questions car il lui parait que le leviathan est peut-être un "univers historiquement dépassé".

 

Abelès pratique un long détour par la pensée de Gilles Deleuze et Felix Guattari, pour qui l'Etat originaire n'a pas de sens. Il n'y a pas à leurs yeux de stade d'apparition de l'Etat, au sens où il est toujours là dès qu'il y a société humaine, comme désir d'Etat, désir de répression. Mais il revient à l'anthropologie et notamment à Pierre Clastres ("la société contre l'Etat") et à Marshall Sahlins d'avoir montré que certaines sociétés avaient réussi à se  défendre contre la séparation entre le pouvoir et la société. Les sociétés dites primitives ont su se prémunir contre la servitude volontaire. L'Etat n'est donc pas fatal.

 

Mais l'Etat contemporain doit être analysé dans sa spécificité. Michel Foucault a ouvert un chemin fécond en montrant que c'est par l'économique que l'individu est désormais gouverné.

 

Foucault s'est demandé dans son oeuvre "comment" nous sommes gouvernés, et non plus "pourquoi" nous sommes gouvernés. Il a mis le doigt sur la notion de micro pouvoir en particulier. Mais il a aussi montré que le pouvoir a changé d'objet. Le pouvoir était autrefois le pouvoir sur la terre, il est devenu depuis l'âge moderne un gouvernement sur les corps, un biopouvoir (hygiène, assurance, santé, contrôle des populations et de leur déplacement, politique familiale, éducation...).

 

Alors que la théorie de la souveraineté élaborée par Jean Bodin continue à être la pensée officielle du pouvoir, sa réalité est la surveillance des individus et la discipline des corps. Le pouvoir est donc une technologie. Le pouvoir, en même temps qu'il devient diffus, s'infiltre dans la société et devient positif. Il ne s'agit plus d'empêcher seulement, mais d'être efficace. De faire faire. Il s'agit par exemple de produire des "aptitudes". Dans le capitalisme contemporain, le pouvoir ne doit pas se contenter de faire produire des produits, mais aussi des subjectivités.

 

L'anthropologie souligne que la résistance au pouvoir passe en grande partie par "l'infra politique", comme on l'a vu avec James C Scott et son livre sur la Zomia dans ce blog. Les populations résistent au pouvoir dans le quotidien, sans passer forcément par la révolte bruyante, mais par des stratégies d'évitement, de fuite, de contournement.

 

L'infra politique, c'est à dire l'imbrication du politique dans la société, se repère aussi dans les pratiques politiques rurales françaises observées par Abelès, lorsque l'observation montre des hiérarchies informelles qui échappent aux mécanismes institutionnels. Bref il y a un immense champ politique qui échappe à l'Etat, dans une diversité de sociétés.

 

Etre politique c'est donc aussi intervenir en ces immenses champs, comme celui de la culture par exemple. La musique noire a sans doute été la vraie vague porteuse pour l'advenue d'Obama au pouvoir que les mesures de discrimination positive légales.

 

Le débat mérite de se tenir sur la nature de la politique en ce monde. Le combat pour détenir les leviers de l'Etat en est il encore le lieu privilégié ?

 

Il ne sert à rien d'attendre le grand soir donc, comme conquête de l'Etat qui règle tout d'un seul coup, car la scène politique ne se réduit pas loin s'en faut à un champ institutionnel. La scène politique d'ailleurs n'a rien d'intangible, elle se construit à coup de litiges et d'affirmations de paroles.

 

Jacques Rancière parle d'immanence du politique. Celle-ci est un surgissement, l'expression d'une subjectivité qui vient s'imposer, l'expression d'un litige. "La politique c'est le déploiement d'un tort fondamental". Rancière évoque ainsi la figure du prolétaire qui rentre en scène dans l'Histoire. Il s'agit ainsi de pratiquer une différence fondamentale entre police et politique. Marc Abelès qui a étudié l'OMC évoque l'initiative de quatre pays africains qui ont constitué un groupe des 4 pour réclamer une prise en compte de la question du coton. Ils ont ainsi constitué une scène politique nouvelle, sur la scène mondiale elle-même, et troublé le jeu de l'OMC par l'expression d'un dissensus et l'affirmation d'un acteur politique qui vient reconfigurer le champ politique.

 

 

Il reste que ce qui rend gouvernementalisable les populations, c'est l'économique. Et l'économie déborde furieusement l'Etat Nation, signifiant son obsolescence. Les gouvernements ne maîtrisent plus ce par quoi ils nous gouvernaient. Cette perte de substance politique du territoire recoupé par l'Etat trouble tous les repères, et s'avère explosif politiquement dans un pays comme la France où l'Etat était aussi central dans la conception du politique. Pour retrouver une consistance, on en appelle au "peuple". Mais la réalité est que l'Etat dans sa forme historique, westphalienne, est déjà condamné. En tout cas il n'apporte plus de solutions. Les appels à restaurer l'autorité de l'Etat sont bien surannés.

 

 

On voit se dessiner une nouvelle vie du politique cependant :

 

"Les ondes qui parcourent la surface sociétale, les mouvements qui l'affectent, sont de moins en moins polarisés par la représentation de l'Etat". Les réseaux sociaux en sont une manifestation privilégiée.

 

Il est temps de reconsidérer entièrement les concepts de la politique, et du politique, et d'imaginer une cosmopolitique. L'Etat en fera les frais.

 

 

 

Le monstre froid c'est du réchauffé ("Penser au delà de l'Etat", Marc Abelès)
Le monstre froid c'est du réchauffé ("Penser au delà de l'Etat", Marc Abelès)
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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