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5 novembre 2014 3 05 /11 /novembre /2014 16:48

Eric Chauvier est un intempestif.

Cet anthropologue, qui s'était illustré il y a un ou deux ans (voir dans ce blog) par une défense des périurbains (subsumés par la critique de la périurbanité), dans un essai abruptement titré "contre telerama", élargit sa critique des concepts déshumanisants, même quand ils dégoûlinent d'humanisme, avec "Les mots sans les choses", clin d'oeil foucaldien justifié, puisqu'il s'agit de considérer les registres de discours comme des outils de pouvoir.

 

Chauvier, prolongeant son analyse de la novlangue post moderne, part à la charge contre le déferlement d'un langage auquel nous ne pouvons pas échapper, et qui borne notre capacité à simplement décrire ce que nous vivons sans passer au tamis d'une normalisation écrasante. J'ai songé à Pasolini parlant de la mort des lucioles pour évoquer la disparition des patois et l'autonomie d'un parler populaire désormais placé sous contrôle. Ici l'auteur pointe une généralisation d'un langage unique, asphyxiant socialement. L'autonomie du parler n'est plus envisageable, du fait de la communication massive, omniprésente, qui diffuse du concept pré mâché, dans lequel nous nous glissons forcément.

 

La source en est la vulgarisation de la science. Qui a des effets pervers déja pointés par Freud qui regrettait que le grand public use du mot "paranoia" à tort et à travers, sans savoir de quoi il s'agit réellement.

 

Aujourd'hui il me semble qu'on pourrait dire de même avec des notions comme "harcèlement" (qui finit par recouvrir toute demande insistante même si elle est légitime), ou "risque psycho social" (qui finit par recouvrir la vie toute entière, qui comme on le sait est angoissante et dangereuse. D'ailleurs à la fin on meurt...C'est dire). Le problème est qu'il y a des harceleurs, des pervers narcissiques, etc, mais qu'à force de les voir partout par l'usage plaqué des termes vulgarisés et déteints, on les rend au final invisibles dans la masse des tous coupables (ceci est une remarque personnelle qui n'est pas chez Chauvier, mais comme je fais un blog je vois pas pourquoi je glisserais pas des réflexions personnelles..... Non mais.).

 

Ces concepts sont donc diffusés, et font autorité. Par exemple le terme "les bobos", qui en gros est censé désigner les bourgeois progressistes des villes. Cet exemple montre bien comment on plaque du concept brutalement sur des expériences sociales hétérogènes, complexes, disparates. Ces "fictions théoriques" rendent le vécu inexprimable, puisqu'on sort tout de suite le terme stigmatisant de "bobo". Voila, réglé, vendu. On passe à autre chose. L'auteur prend aussi l'exemple de la "ville monde". Le citadin métropolitain est censé être un citoyen de la ville monde.... Oui, mais est ce sa vie qui est décrite par une telle expression ? Pas sûr. Pourtant c'est ainsi qu'il existe. Se sent il particulièrement mondialisé lui ? Le langage ne permet même pas d'ouvrir cet espace d'interrogation.

 

Nous sommes sommés de nous aligner. Ainsi est pris l'exemple d'un jeune en difficulté, younès, qui doit exprimer son "projet"... Il répond "faire de l'évènementiel".... Parce que c'est une catégorie qui "fait le buzz". Il sait qu'il donne satisfaction. Il ne dit pas "je veux faire", mais "faire", disant inconsciemment qu'il se raccorde. Son propre vécu est écarté, au profit d'une notion rassurante pour tout le monde. C'est très bien qu'il connaisse, n'est ce pas, cette expression là. C'est preuve qu'il est avec nous.

 

Chauvier rappelle que les enfants ne procèdent pas comme cela. Ils testent les concepts sur les situations. Ils ne disent pas "la bagnole", mais "la voiture rouge" par exemple. Nous, nous renonçons. Nous sommes attrapés par la toile du langage à notre disposition. Mais il n'a rien de neutre.

 

En particulier nous subissons le langage de la gouvernance. Qui comme on le sait est une manière de nier la conflictualité sociale. De laisser croire à une sorte de fluidité du monde social, ou il s'agirait simplement de s'articuler élégamment. La gouvernance est l'expression d'une société de partenaires ou personne ne domine personne. Qui ouvre un journal sait que c'est pure fiction. Ce langage de la gouvernance est caractérisé par l'effacement de la négativité. Ainsi en est il de l'expression "minorité visible". A nier la négativité on désamorce toute révolte, et chacun se trouve désemparé face à un monde qui ne tourne pas rond mais qui parle si gentiment de soi.

 

Certains, comme Pierre Bourdieu, conscients du fait que l'on "fait aboyer le concept de chien", ont essayé de donner place à une autonomie de l'expression, avec "la misère du monde". Cependant Bourdieu ne manque pas aussi d'imposer des concepts à plaquer, comme l'habitus. Pourquoi tu déconnes ? C'est mon habitus monsieur.

 

Chauvier nous confronte à une tâche immense de démystification du langage. Quand on nous parle, nous devrions demander ce que recouvrent les concepts entendus qui déferlent, balancés comme arguments d'autorité. Ainsi quand un politique dit que "Le pays va mieux", pourquoi ne pas lui demander ce qu'il entend par "pays" ? En somme il s'agit de lutter pied à pied contre les artifices qui sont utilisés et qui possèdent la personne qui l'utilisent.

 

Ces artifices brisent toute créativité. Car les acteurs sociaux sont conduits à travers les projets qu'ils déposent de se glisser dans ces gangues, et donc dans l'idéologie qui les crée. On doit ainsi  (l'exemple est de moi, j'espère que j'ai bien retiendu la leçon) répondre à des appels à projets sur "la participation des habitants". Mais la participation est une vision politique. Elle est différente d'autres visions possibles, dont il ne vient plus à l'esprit qu'elles se discutent. Mais le bombardement théorique autour de "la participation" est si intense qu'il étouffe toute déstabilisation du débat public.

 

L'auteur nous conduit donc à envisager des guerillas langagières. Ne pas nous laisser imposer des mots qui ne sont pas raccordés à des choses, des signifiants vides ou flous. Qu'entendez vous par "bobo" ? Un pigiste précaire qui aime le soja et porte des bermudas en lin, vivant dans un T1, est il un "bobo" ? Nous ne pouvons pas accepter le langage imposé si nous ne voulons pas vivre dans la caverne de Platon, enchaînés.

 

Pour une guerilla lexicale ("Les mots sans les choses", Eric Chauvier)
Pour une guerilla lexicale ("Les mots sans les choses", Eric Chauvier)
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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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18 octobre 2014 6 18 /10 /octobre /2014 19:25

Il existe une méthode scientifique consistant à colorer une rivière pour tracer le véritable parcours souterrain des eaux, lors des résurgences. En pointant le bout de son nez rouge la rivière témoigne des courants souterrains.

 

Les transfuges sociaux, que la philosophe Chantal Jaquet appelle plus directement les "transclasses", m'y font penser. En franchissant, en se transformant au passage des frontières sociales, ils les révèlent au grand jours. L'existence du transclasse acte de la réalité des classes, et de leur fracas, car ce n'est pas un passage facile et qui laisse indemne. Notre société n'est pas une somme d'atomes en compétition mais un ensemble solidement stratifié, ces tranches n'étant pas simplement superposées, mais entrant en antagonisme pour l'accès aux ressources et au pouvoir. La société est agonistique, et on s'y regroupe à travers des éléments objectifs (et non forcément conscients) pour donner forme à ces luttes multi dimensionnelles.

 

Ces gens qui s'aventurent dans la verticalité (voire dans d'autres déplacements sociaux, qui peuvent se cumuler)  constituent un thème récurrent de ce blog, à travers les lectures d'Annie Ernaux, de Zadie Smith, des travaux sociologiques de Jules Naudet sur la mobilité, et aujourd'hui de la spinoziste Chantal Jaquet. Elle fait d'ailleurs son matériau principal des témoignages d'Ernaux et d'Eribon, mais aussi de Pierre Bourdieu ("Esquisse d'auto analyse"). Mais à bien d'autres, comme ceux de Richard Wright ("Black boy"), de Richard Hoggart dans son autobiographie, de Jack London et son Martin Eden, de Julien Sorel, ou de Jules Michelet dans "Le peuple".

 

A vrai dire, l'exception du social, le heurt des parcours, constituent un filon particulièrement fructueux de la littérature. De la comédie humaine balzacienne à "jeu de société" de David Lodge qui met aux prises un directeur général industriel avec une universitaire littéraire férue de french theory.

 

Dans le système républicain, c'est l'école qui est la grande blanchisseuse de la reproduction des classes sociales. Elle légitime la reproduction par la fiction d'une abstraction : le mérite, selon des procédés que la sociologie a identifiés depuis longtemps, grâce à un transfuge, Pierre Bourdieu (en particulier la possession des codes et la connaissance des ficelles, le rapport institué à l'école dans la famille, l'influence de l'extérieur dans la scolarité, la capacité à s'orienter, le mécanisme des horizons d'attente plus ou moins bornés qui relèvent de l'héritage, les inégalités masquées au sein d'une égalité théorique entre écoles, et autres logiques symboliques d'autant plus efficaces qu'elles sont invisibles. Ce sont elles qui font dire "ce n'est pas pour nous"). D'autres mécanismes de reproduction s'ajoutent aux logiques scolaires.

 

Pourtant, malgré tout, certains passent à travers les mailles, parfois un seul dans une fratrie. Pourquoi ? Est-ce l'effet d'un "don" tellement impétueux qu'il permet de percer les cuirasses tellement efficaces pour la grande majorité ? Ou bien y a t-il des conditions qui puissent expliquer les parcours d'ascension ? Le travail de l'auteure est de les mettre à jour. Avec succès me semble t-il.

 

Le fait que ces transfuges existent, loin d'infirmer la force de la reproduction sociale, la souligne au contraire. " Contrevenir n'est pas contredire". En effet, leur parcours permet de montrer à quoi on se heurte quand on s'aventure à l'ascension.

 

On pourrait simplement dire que c'est l'ambition qui est le moteur de cet arrachement, et s'en tenir à cette mention psychologique... Mais on n'aurait pas pour autant résolu le sujet de la survenue de l'ambition. Lorsque quelqu'un s'est "fait de lui-même", on doit encore trouver de quel bois il s'est fait.

 

Chantal Jaquet souligne d'abord le rôle des modèles et du mimétisme. Napoléon pour Julien Sorel qui passe des mois avec sa main sous sa boutonnière.... Le modèle permet d'imaginer un autre monde possible que celui qui nous a tout appris, dans lequel nous nous sentons conforme, cette adéquation avec ce qui nous a constitués en tant qu'individu étant le principal vecteur de la reproduction. C'est bien souvent l'instituteur ou le professeur, l'école étant un lieu paradoxal, mêlant un rôle de blanchiment de l'inégalité reproductible et un effet d'émancipation. Tout transfuge parlera d'un Maître qui a compté. Ce Maitre est l'Autre qui pratique une brêche. A travers l'identification, la complicité avec le maître (les petits trucs entre le prof et le bon elève, comme ne pas lui donner la parole au début pour laisser les autres deviner, puis lui faire expliquer), commence à dessiner la possibilité d'une voie différente. L'Autre, ce peut être un ami fascinant, comme pour Didier Eribon.  C'est aussi l'amour parfois, le passeur. "Les confessions" de Rousseau sont le récit d'un transfuge et Mme de Warens est la personne qui permettra à Rousseau de réaliser l'impensable pour un homme de son origine.

 

Bien évidemment, ce n'est pas suffisant. Si les conditions matérielles ne permettent pas l'ascension, elle n'aura pas lieu. Ainsi Annie Ernaux sans le système des bourses, et sans l'école normale, ne serait pas devenue Annie Ernaux. Les internats ont aussi favorisé des logiques de rupture avec les milieux d'origine.

 

Dès le début du processus, le futur transfuge est sur "la corde raide", fréquemment bon elève mais dissipé et indiscipliné. Déjà tiraillé. Il pourrait vite basculer.

 

La honte, dont Annie Ernaux fait le coeur de son oeuvre, est le sentiment par excellence du Transfuge. La honte est l'effet du tiraillement. Celui qui tout de suite, pour elle, donne envie d'une autre vie (c'est initialement un moteur). Puis celle qui résulte du conflit incessant vécu par le transclasse. Honteux chez les uns, honteux chez les autres. Elle est parfois autoproduite mais pas seulement. "Tu as honte de nous" est une phrase que tout transfuge a entendue lors d'un repas de famille. Les premières réactions de l'entourage ("tu pètes plus haut que ton cul") renvoient à la honte, mais dans une première phase elles poussent à sortir du milieu, constituent un élan possiblement.

 

Cette honte est, comme tout chez le transfuge, ambivalente. Car le sentiment d'identification à la classe d'origine est souvent fort, et procure un esprit de lutte contre l'injustice, qui participe de la fierté d'être le meilleur élève malgré tout. La percée n'est donc pas simplement un enjeu individuel, mais le fruit d'une logique collective (expulsion/parcours au nom des miens). Parfois c'est la place dans la fratrie qui décide de qui va "porter" le destin.

 

La "complexion" du transclasse est caractérisée par sa mobilité. Il est la preuve même du fait que l'humain n'est pas une essence mais s'avère profondément social, car en changeant de milieu sa personnalité peut évoluer du tout ou tout, même si des traces inévitables seront décelables.

 

Leur spécificité est une désidentification, car ils ne partagent jamais vraiment le patrimoine de leur entourage. Leur Moi est incertain et déconcertant. Il est souvent maladroit, car il est littéralement "emprunté" (il a des attributs qu'il a empruntés). Il est à la fois adapté et inadapté partout.

 

Les relations avec lui sont difficiles, car il peut mal interpréter et on le comprend mal. Par exemple, il peut surestimer une certaine familiarité bourgeoise et la prendre pour de la franche amitié. Son franc parler sera considéré comme agression. Le transclasse est soumis à une dure logique d'education nouvelle, dont le fameux "supplice" du premier repas bourgeois (et le problème du couteau à poisson).

 

Il a les symptômes d'une "identité en tension", alternant entre timidité et arrogance par exemple. Observateur et distant, il est gauche, et sujet à ce "flottement de l'âme" dont parle Spinoza. Il est en proie à des renversements de sentiment violents, hésitant entre loyauté et rejet. Il est à la fois extrêmement orgueilleux (je m'en suis sorti) et très modeste (conscient des faussetés de la méritocratie). Il est dans la difficulté d'être un "conformiste rebelle" (on pourrait aussi dire un cadre gauchiste). Il ressent aussi une charge, une dette, très lourde, envers les siens.

 

L'ascension sociale, culturelle, symbolique, peut donc être vécue non pas comme une réussite mais une impasse, une damnation, un exil sans retour possible.

 

Comment s'en sortir alors ? Les témoignages évoquent une réappropriation des origines dans le nouveau contexte. Ainsi Pierre Bourdieu délaisse la philosophie pour la sociologie sur le terrain des opprimés. Annie Ernaux écrit sur son expérience, pour carrément "venger" les siens. Son style même est le reflet du refus de l'élitisme et de la fermeture sociale. L'origine est revendiquée, et son affirmation prend la place de la honte. Cependant les transfuges sont bien placés pour ne pas mythifier le peuple puisqu'ils ont du se détacher de leur milieu et créer un effet de distance avec lui. Ce ne sont pas eux qui tiendront un discours lénifiant envers leur premier monde.

 

Le transfuge peut aussi s'aider en comprenant qu'il n'est pas un traitre. Il peut certes donner un sens à son parcours (là ou il est il pourra être plus utile aux siens qui ne sont plus les siens) mais aussi comprendre que son franchissement a des explications, et qu'il ne pouvait en être autrement. Il est le produit d'une nécessité qu'il doit accepter.

 

Instructif est donc le transclasse. Il nous enseigne le caractère profondément social de l'individu, et du "Moi". Il est une preuve, au final, un éclaireur peut-être, du changement social qui n'a rien d'utopique. Eclaireur perdu mais tout de même.

 

L'exception qui illustre la règle sociale ("Les transclasses ou la non reproduction")Chantal Jaquet)
L'exception qui illustre la règle sociale ("Les transclasses ou la non reproduction")Chantal Jaquet)
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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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11 octobre 2014 6 11 /10 /octobre /2014 17:33

Il est toujours très frappant de constater le décalage temporel entre le monde des idées et celui de la politique (au sens de sphère politique spécialisée). Alors que dans le premier on en est depuis quelques années à discuter de la société d'après le néolibéralisme ou (ici) d'après l'avènement des individus, le débat politique en est encore à s'écharper sur des bases obsolètes, et l'on entend encore des discours de préau de droite ou de gauche sur "l'autorité de l'Etat", dont on ne sait vraiment plus ce que ça peut signifier. Certains textes politiques de congrès se croient malins parce qu'ils citent "la montée de l'individualisme".... Ce qui agite, comme on le verra, le milieu de la pensée psycho sociologique depuis déjà un siècle, en profondeur.

 

" La société du malaise" d'Alain Ehrenberg est un livre dont on peut ne pas partager toutes les analyses, à commencer par une quasi négation des aspects délétères des quarante années piteuses (des millions de chômeurs, le développement des inégalités, la pression sur accentuée du capital sur la force de travail, ça ne relève pas d'un malaise inscrit dans les représentations, mais de dégâts tangibles), mais il montre d'abord ça : la discussion stimulante est ailleurs que là où l'on discute dans notre démocratie. D'abord parce que les intellectuels interrogent les concepts, alors que les politiques les récitent. Ehrenberg n'hésite pas à remettre en cause les expressions les plus consensuelles de nos descriptions de la réalité sociale. Voila qui stimule !

 

L'ouvrage se présente d'abord comme une tournée historique comparée des écoles psychologiques française et américaine, en relation avec les spécificités de leurs sociétés d'implantation. C'est le plus passionnant de l'ouvrage à mon sens.

 

La thèse centrale de l'auteur est que ce "malaise" dont nous parlons tous est notre incapacité à nous saisir de la notion d'autonomie, ce qui nous condamne à la souffrance. Nous la subissons plutôt que nous ne la possédons.

 

Se plaçant dans les pas de Tocqueville il juge que le blues individuel est la contrepartie inéluctable de l'égalité démocratique. Sortir du malaise serait accepter le caractère irréversible de l'autonomie, pour la tirer vers un versant éclairé, plutôt que de la subir comme dégradation et de nous mélancoliser dans la mémoire d'un âge perdu, largement mythifié par ailleurs.

 

Jusqu'à là, je ne peux que souscrire. Mais d'ici à évacuer toute analyse d'autres effets propres de notre Histoire récente au profit du doigt pointé sur ce refus de considérer le présent comme un présent, et non comme une anomalie à l'égard du passé.... je ne marche pas.

 

Ehrenberg nous pousse tout de même à l'adaptation. Elle est nécessaire, sans aucun doute, mais elle ne doit pas non plus à mon sens de lecteur sombrer dans un fatalisme moderniste, super stoïcien. Il y a des raisons de dire que certains changements devraient aussi être combattus en tant que tels. Si l'on ne croit pas à l'Histoire comme téléologie, alors on doit aussi pouvoir dire que certains pas en arrière partiels sont envisageables., que certaines évolutions sont à annihiler. Il n'est pas interdit de recueillir des idées abandonnées pour fabriquer du nouveau. Ou de se dire qu'on prend une bien mauvaise direction.

 

L'individu versus le social ? Fausse opposition ?

 

Le mot "malaise" est omniprésent, et depuis longtemps. Il est dans notre pays immédiatement suivi d'un diagnostic automatique : "la perte du lien social". L'idée est répandue selon laquelle c'était mieux avant. L'école c'était mieux. Le service militaire c'était mieux. On avait de vrais emplois et une vraie famille... Mouais, hein....

 

Il est automatique de lier la montée de l'individu au déclin de la société. Or Ehrenberg pointe un élément tout à fait essentiel ici : dire cela, c'est opposer l'individu et le collectif d'emblée. Une société d'individus autonomes reste une société, c'est la norme sociale qui change, elle ne s'abolit pas. La société c'est toujours la société. Il y a société, elle ne disparait pas. Elle se repositionne. L'individu devient individualiste, précisément parce que les principes de la société le construisent comme tels. Et non par un retrait unilatéral. L'ère de la "personnalité" c'est toujours du social. Mais du social autrement qu'autrefois

 

Si l'on entend cela, on peut aussi de dire : ben tiens.... Est ce que la meilleure manière de faire société, ce ne serait pas... l'autonomie bien comprise ? C'est d'ailleurs une idée qui existe depuis longtemps. Le fédéralisme de Proudhon (le livre n'aborde pas les théories politiques) était cette intuition.

 

Le destin psychologique américain : du caractère à la personnalité

 

Les Etats Unis ne manquent pas de souffrance sociale. Mais leur destin est autre que le nôtre. La notion d'autonomie y est positive. Le "self" est pour eux ce que l'Institution est en France : un principe organisateur central. L'égalité y est aussi une valeur fondatrice, mais elle se comprend comme "opportunité", mot conchié en France ("opportuniste" est une insulte, ndb-note du bloggeur).

 

Le self américain plonge ses sources dans le protestantisme, l'idée de "la foi seule", de l'âme comme Eglise. Mais ce self ascétique, source de la "personnalité" moderne, participe de la communauté, il apporte à la communauté. Jefferson rêvait d'une société égale de petits propriétaires vivant en communauté, articulant travail individuel et harmonie sociale, dans l'égalité politique.

 

L'idée calviniste de la prédestination lie la quête individuelle au destin de l'Amérique. Il faut rêveler son "caractère", et le genre littéraire américain par excellence a été l'autobiographie exemplaire.

 

Le développement démographique et industriel américain va changer la donne. Le marché devient national, les inégalités explosent. Les grandes villes se tissent de liens anonymes. Le caractère (moral) cède à la personnalité (psychologique), car on doit s'adapter à cet anonymat.  Surgit alors la psychologie, très vite, et le thème de la neurasthénie. Déjà on parle du self désencastré de la communauté. La pensée positive, le behaviourisme vont proposer à l'Homme américain de s'adapter autant que possible.

 

Oedipe au placard, Narcisse sur le divan

 

Le XX eme siècle en viendra à identifier le personnage de Narcisse

 

Ce sont des personnalités, que Freud avait déja repérées, résistant à a cure. Le refoulement ne suffit plus à expliquer cette mélancolie qu'ils trainent.  On va ainsi parler, avec l'allemand Karl Abraham, de "névrose de caractère". Les psychologues décrivent des patients qui instrumentalisent la cure dans une perspective narcissique, sont possédés par des idées de grandeur et détachés de leurs semblables. Paradoxalement ils n'ont pas une grande estime d'eux mêmes, sont créatifs mais pas constants. Ils fabulent, connaissent des troubles de l'humeur, des accès de rage, sont hypocondriaques, sont excessif quant aux jugements qu'on porte sur eux. Ce ne sont pas tous des Tony Soprano mais ils y ressemblent.

 

Les Etats Unis vont produire une psychologie du Moi. Il s'agit de reconnaitre la place éminente du Moi, et de le blinder en somme. Toujours une logique d'adaptation.

 

Oedipe, figure névrosée qui procédait du refoulement, est remplacé par Narcisse, condamné à regarder sans cesse sa propre image, à s'abimer dans l'angoisse de cette image. La société le requiert, et n'y a pas d'objet sur lequel Narcisse pourrait s'oublier.

 

Deux grands auteurs vont marquer ce repositionnement de la psychologie dans les années 70 : Richard Sennett, et Christopher Lasch (dont nous avons parlé dans ce blog). Sennett a cette belle définitio du Narcisse qui est un "refus du moi qui centre tout sur le moi". Il est condamné à se promener du fantasme grandiose à l'image de soi misérable. Lasch dit bien que Narcisse ne doit pas être confondu avec l'égoïsme. C'est une tragédie au contraire. Un affaissement de soi.  Alors que l'individualiste d'autrefois voyait le monde comme immense terrain de jeu (Indiana Jones), le Narcisse n'y voit que de la camelote, du vide. Et il laisse ainsi en lui un vide intérieur insupportable. Comment le remplir ? Par la sensation. La recherche du shoot de sensation. Les impulsions donnent un contenu à sa vie. Mais ça ne dure pas. Le narcissisme n'est plus la vieille culpabilité. Libéré des croyances, le sujet en vient à douter de tout, et même de sa propre existence, plus rien ne le justifie. S'il s'assimile à du collectif, c'est sous la forme de l'identité qui lui donne un peu de contenu et non plus de l'action.

 

Tenu de se scruter sans cesse, car il faut être employable, mariable, même quand on est déja marié et employé, Narcisse subit un "paternalisme sans père" selon Lasch. L'Etat le rend dépendant, dilue sa responsabilité. Il n'est ni coupable ni responsable. Il est juste incapable.

 

La France, et la plainte interminable  devant la perte de l'Institution

 

L'égalité en France, c'est la protection. Ce n'est pas l'accès égal à l'opportunité, mais l'égalité devant l'Etat. Qui nous protège des enfermements particularistes. Mais quand l'Etat ne peut plus nous assurer une place et que toute notre personnalité doit y concourir, que reste t-il pour nous conforter ? La déploration de l'avant...

 

Dans le domaine de la psychanalyse, c'est Lacan le grand précurseur. Lui qui a pointé le déclin de l'imago paternelle. La névrose de caractère en découle. L'idéal du père qui doit nourrir le narcissisme du sujet s'est effondré. Aussi, il n'y a plus d'idéal pour Narcisse.

 

Le narcissisme, à travers le moment fameux du miroir, où l'enfant "recolle son corps propre", est un moment nécessaire. Puis vient l'intrusion d'autrui, et cette "sympathie jalouse" des enfants envers les autres, que tout parent connait bien.

 

Vient le moment oedipien qui se surpasse dans le refoulement sexuel et la sublimation. Le père concentre à la fois la répression et la sublimation. La faiblesse paternelle saccage donc ces processus.

 

Le lacanisme luttera contre la psychologie américaine du moi. Pour Lacan l'autonomie est une illusion : "le bororo dit Je suis un perroquet, nous disons je suis moi". Il s'agit ainsi de se comprendre pour se libérer en s'acceptant. Le lacanisme, par ses épigones (la gauche mao de normale sup en particulier....) affirmera que la psychanalyse est politique, car la négation de l'inconscient est un outil pour dominer. Ainsi la psychologie française sera t-elle prompte à se tourner contre le libéralisme, pour expliquer nos maux, mais aussi à se référer à la chute du Père (et donc de l'Institution).

 

Le grand thème français de la psychologie sociale est "le déclin du lien social". Le fondement de l'individu français étant l'Etat, le reflux de l'Etat suscite logiquement l'écroulement de l'individu dans la culture française. La France confond le social, et l'Etat. C'est sa spécificité. Ainsi ne voit elle pas que l'individualisme est aussi une norme sociale, une évolution de la société de long cours, et pas seulement une stratégie perverse des néos libéraux.

 

Mais dans une société des individus, cette déploration va se traduire, justement, par un discours psychologique. Puisque l'on déplore, mais à travers le dégât subjectif identifié. Comme Christophe Dejours avec son fracassant "souffrance en France". Le monde du travail est décrit comme monstrueux (à juste titre sans doute, je trouve), mais du point de vue de la psyché.

 

Le mot "précarité" est désormais omniprésent. Sans plus se soucier de l'objet de cette précarité. C'est un terme très péjoratif, qui subsume toute l'individuation. Or, le vieux monde ne reviendra pas. Déplorer le vieux monde n'est pas une solution pour guérir. Le discours socio psy français s'enlise dans le regret d'un individu abandonné par l'institution, mais ne peut pas ainsi trouver une solution.

 

Erhenberg ne le dit pas ainsi : mais ce qui est visé c'est une gauche verbale, pavlovienne, conservatrice, ne considérant pas les options ouvertes pour subvertir les tendances individualistes. On peut par exemple penser au temps de travail. Soit on considère son éclatement réel comme une flexibilté subie, soit on s'empare de cette incertitude pour permettre au travailleur de mieux le maitriser.

 

Pourtant d'autres visions s'esquissent. L'acceptation de l'ère de l'individu, inéluctable, fondée sur un processus de civilisation profond, conduit des travailleurs sociaux, des institutions, des penseurs, à considérer l'autonomie autrement que comme un danger. Le social, la santé mentale, se repositionnent autour de la restauration de l'estime de soi, la découverte de sa puissance d'agir, la construction de capacité individuelles et collectives, dans un monde ou les anciennes structures ne se remettront pas en place parce que nous sommes mélancoliques. Ainsi l'empowerment devient un thème discuté, en France, alors qu'il apparait comme totalement en opposition avec notre culture républicaine liant l'Etat au citoyen sans intermédiaire.

 

 

Ehrenberg note toutefois que ces idées misant sur la souveraineté individuelle maximisée ne manquent pas, elles aussi, de sombrer dans les standardisations (ce n'est pas un hasard si le social emprunte autant au lexique managérial).

 

L'autonomie est notre condition. Nous, français, la subissons, comme un abandon. Les américains la subissent comme la perte des mythes fondateurs de leur identité. Tu ne seras pas un cow boy mon garçon.... (peut être est cette nostalgie dont parlent les super héros, et Kick Ass sous une forme ironique ? Les Etats Unis doivent elles emprunter à la France, et la France aux Etats-Unis ? Sans doute oui. En tout cas pour ce que nous avons de meilleur de chaque côté.

 

Mais l'autonomie a un versant ensoleillé. La liberté. Encore faut il qu'on abatte les obstacles pervers qui rendent purement formels la promesse de cette liberté, l'engagement dans les opportunités.

 

C'est bien loin d'être le cas.

 

Face à l'âge individuel, jérémiade ou nouvel imaginaire ? ("La société du malaise", Alain Ehrenberg)
Face à l'âge individuel, jérémiade ou nouvel imaginaire ? ("La société du malaise", Alain Ehrenberg)
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1 octobre 2014 3 01 /10 /octobre /2014 23:19

" Au delà du principe de plaisir" de  Sigmund Freud est tout sauf un livre de sagesse qui nous demanderait de nous hisser au delà du désir et de ses impasses.

 

Pas le genre de la maison.

Tout le propos du freudisme échappe à cette logique de la sagesse, qui emplit les tables des librairies. Freud n'a nullement envie de nous livrer des recettes de bonheur à base de mots. Il veut comprendre, et pense que la compréhension libère, quoi qu'il en soit, même si elle est douloureuse. Même si ça le chagrine, il le veut. Comprendre.

 

Ainsi dans cet essai post premiere guerre mondiale, il travaille, alors dans une phase difficile personnellement, une nouvelle idée, qui sera une bifurcation dans la psychanalyse. C'est là que Thanatos entre en scène, doucement. Jusqu'au pessimisme le plus sombre du "malaise dans la civilisation" où Thanatos devient irrésistible et difficilement contenu par la culture.

 

L'actualité sinistre (guerre à Gaza, guerre en Irak, en ukraine...) nous inciterait aisément à conclure que décidément, cet humain est enclin, par nature, à la haine, à la passion de tuer, de semer la désolation et la mort. La question que pose Freud dans cet essai a taraudé les philosophes, et elle n'est pas tranchée. La haine est elle le résultat de l'Eros brisé ? Bref une perversion de frustré. Ou est elle une tendance autonome en nous ? Voire dominante. Y a t-il quelque chose en nous, avant même tout refoulement de nos pulsions sexuelles, qui expliquerait l'attirance pour la destruction ?

 

Tout commence par une histoire d'enfant qui joue. On sait que c'est le neveu de Freud mais il ne le dit pas. Il joue à envoyer un objet au loin et à le récupérer en tirant sur une ficelle accrochée.... Tout cela accompagné de sons. C'est le "for-da", une observation simple que Freud interprète pour en faire une clé des esprits.

 

Freud en est conduit à reprendre sa théorie. Le principe de plaisir est certain. Il se traduit par une régulation de l'excitation du métabolisme. On vise à l'équilibre. Le principe de plaisir est contredit par la necessité de différer, à laquelle nous nous accomodons. Nous devons accepter que le plaisir ne soit pas constant.

 

Ainsi cet enfant qui joue avec ce fil et cet objet, que fait il ? Il repète, pour le digérer en somme, la frustration créée par la séparation avec sa mère. C'est la "contrainte de répétition". La symbolisation de ce qui est déplaisant est un moyen de vivre ce déplaisir sans trop de dégâts.

 

C'est cette contrainte de répétition qui s'exprime dans le trauma. Dans les cauchemars sans fin des rescapés de guerre. Revivre la douleur est un essai pour enfin la domestiquer. Fracassé par le choc, le traumatisé essaie de réunifier sa psyché par cet exercice.

 

Ce qui est douloureux pour nous autres humains, c'est que si l'angoisse nous protège des menaces extérieures d'une certaine manière, en guise de préparation ("il y a quelque chose dans l'angoisse qui protège contre l'effroi"), rien ne nous protège des attaques intérieures. Nous essayons donc de réagir à ces attaques intérieures, comme si elles étaient extérieures. C'est le lot des névrosés. La répétition est une tentative d'absorber ces attaques, que l'angoisse n'a pas amorties.

 

La projection à l'extérieur des troubles, est aussi une tentative de cet ordre : faire comme si l'attaque était extérieure.

Mon malaise, c'est la faute à mon voisin. Une projection si familière à notre temps.

 

Mais Freud en vient à considérer qu'à coté des pulsions de vie, sexuelles, qu'il a identifiées, un autre mouvement est en nous. La pulsion de vie, de plaisir, vise le calme. Chacun est un être pour la mort. Le but de toute vie est de revenir à l'état de calme absolu d'avant la vie. Le but de la vie est la mort. Comme le but de l'acte sexuel est la "petite mort" (interprétation personnelle). Il y a quelque chose en nous qui aspire à revenir à l'absence de tension. La mort en vient donc à s'intégrer à ces compulsions de répétition. Ne dit on pas que l'usager de drogue se tue à petit feu, ou se suicide continuellement ?

 

Quel délice de suivre cet immense esprit, qui voyage des enseignements de la biologie à la philosophie ("le banquet" de Platon, réinterprété à travers la pulsion de mort), Kant ou Schopenhauer, y mêlant ses constats empiriques !

 

Ce qui est admirable chez Freud c'est son honnêteté intellectuelle. Il doute sans cesse et étale complètement ses interrogations sans fin. Il avoue ses limites, concède que ce qu'il écrit n'est qu'hypothèse et il est lucide sur sa place de penseur dans le flux du temps, forcément à une place provisoire.

 

Ceux qui le critiquent en le singeant en gourou dogmatique ne l'ont pas lu une seconde. C'est un esprit terriblement rationnel, logique, mais qui accepte le caractère de carrefour incertain de la pensée. Il n'est pas sceptique, car il prend le risque d'affirmer, de proposer, veut avant tout aider des gens qui souffrent, et il faut bien se décider pour agir. Mais sa capacité à revenir en arrière, à remettre en cause ce qu'il a écrit, à accepter de repenser et encore repenser, est tout à fait impressionnante. Et sans doute unique en son temps. Il y a du Montaigne chez Freud, même si Montaigne bascule plus souvent dans le scepticisme. Zweig aimait passionnément les deux. 

 

Quant à se prononcer sur la dualité ou non entre le principe de plaisir et le principe de mort, invariablement liés à la vie humaine, je ne le saurais. D'autres (Jung) ne voient en nous qu'une pulsion de vie, frustrée ou pas, sous influence Nietzschéenne. On peut aussi voir le mal en rousseauiste, comme une déformation. Ou comme Arendt, comme vide de la pensée. Spinoza lui voit du désir de vie, qui lorsqu'il est frustré  ou trompé peut devenir passion triste. 

 

Non, je ne saurais pas me prononcer en tant que lecteur, même si certaines pensées me séduisent. Il semble juste que des humains peuvent être des gens exceptionnels, d'autres des producteurs d'horreurs. D'autres un peu des deux. Et d'autre aucun des deux. Donc, ce que l'humain peut, les autres humains doivent un jour l'étendre. Y compris les plus heureuses surprises.

 

Pourquoi réfléchir seulement à partir du "mal" après tout ? Pourquoi ne se demande t-on pas pourquoi, malgré Thanatos en nous, l'amour peut prévaloir, même dans le pire climat d'agression ? Et si l'humain n'était qu'une palette de potentialités indécidées, trouvant ensuite un chemin dans le monde ?

 

 

Eros aigri ou versus thanatos ? ("Au dela du principe de plaisir", Sigmund Freud)
Eros aigri ou versus thanatos ? ("Au dela du principe de plaisir", Sigmund Freud)
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21 août 2014 4 21 /08 /août /2014 21:03

Jean François Bayard est un essayiste prolifique, passionnant, qui développe une pensée sur la littérature, mais forcément, comme la littérature est le monde -et on le verra tous les mondes - sur la vie.

 

Son précédent essai (évoqué dans ce blog), "aurais je été résistant ou bourreau ?" m'avait beaucoup plus. Il touchait déjà à la métaphysique, aux mystères du temps. Je n'ai donc pas beaucoup hésité en apercevant sur une table de libraire une couverture blanche affirmant :

 

" Il existe d'autres mondes".

 

J'aime beaucoup les affirmations péremptoires en guise d'introduction. En général, je m'y plonge.

 

Il est très étonnant que cet essai, lui aussi stimulant, parfois aussi un peu drôle, d'un ton très simple, raffiné, de mentionne pas une seule fois Philip K Dick. C'est même stupéfiant. Car l'œuvre de Dick ne parle que de cela (en particulier son "hit", "Le Maître du Haut château" : de la probabilité des univers multiples, et de la question de leur communication. En lisant Dick avant Bayard on n'apprend à peu près rien chez le second, on savoure juste ses exemples, ses démonstrations, ses extrapolations. C'est déjà beaucoup.

 

Pour ceux qui ont pu un peu se renseigner (voir dans ce blog les essais d'Etienne Klein ou d'Hawking), la physique s'approche peu à peu de cette idée : l'univers n'est pas unique. Il en est un parmi peut-être une infinité d'autres.

 

Si tel était le cas, ce que les scientifiques les plus sérieux pensent vraiment comme une possibilité, nous devrions essayer d'en rechercher des traces. C'est ce que Bayard se propose. Et il est tout à fait clair, catégorique : il est désormais certain de les trouver, d'abord dans la littérature, ensuite dans sa vie. Il est même convaincu de connaitre certaines vies qu'il peut mener dans d'autres univers. Nombre d'artistes, outres les savants, ont eu l'intuition forte de l'existence d'autres mondes, à commencer par Borgès qui parle de "Jardin aux sentiers qui bifurquent".

 

D'abord, il convient de rappeler (même si je n'y comprends rien, honnêtement), ce qui fonde scientifiquement l'idée des multivers, et ce qu'elle induit.

 

Si cette hypothèse a été plusieurs fois citée dans l'Histoire (y compris par Auguste Blanqui ! Etonnant...), c'est la théorie des quantas qui en déclenche l'examen scientifique approfondi. Les quantas en effet peuvent se situer en plusieurs endroits si on ne les observe pas.

 

En 1935 a lieu l'expérience dite du chat de Schrodinger (rassurez vous, sans vrai chat). Il y a une boite où ou met le chat. Dedans un élément radioactif, quand il se déclenche, dégage un poison mortel via un compteur geiger.

 

Ce que permet de montrer l'expérience, c'est que le chat est à la fois mort ET vivant tant que l'observation n'est pas faite, s'agissant d'un phénomène quantique.

 

De cette expérience découle la théorie des ondes, ou des cordes, et l'hypothèse d'univers multiples, infinis, qui fonctionnent par bifurcation. Ces univers occupent le même espace. Il faut imaginer une onde radio, nous ne pouvons que capter une seule radio en même temps.

 

C'est d'abord la science fiction qui s'empare, dans les arts, de l'hypothèse, comme Frédérick Pohl aujourd'hui. Les essais de voyage dans le temps, retombant toujours sur des problèmes insolubles (du genre si je reviens changer le passé, alors quand je repars je ne me retrouve pas), ont conduit les auteurs à s'intéresser eux aussi à l'espace, et donc à la question du multivers.

 

Bayard est donc loin de l'allégorie d'un univers multiple, permettant de rêver à ce que l'on serait devenu si.... Non, lui il prend pour telle l'hypothèse sérieuse de l'univers réel multiple, et il en cherche les traces. Et il les trouve.

 

La littérature use à profusion de l'intuition du multivers. Par exemple Murakami qui en fait un axe privilégié de son oeuvre. 1Q84 c'est un univers parallèle de 1984.  Les auteurs se concentrent sur la notion de passage entre les univers, ce que les scientifiques jugent impossible, car réclamant une débauche d'energie inenvisageable.

 

La lecture est peut-être alors une clé de fréquentation de ces autres univers, comme le "déja vu", ou l'"inquiétante étrangeté de l'ordinaire" dont parle Freud.

 

Le coup de foudre amoureux, avec cette sensation d'avoir de tous temps connu une personne qu'on découvre, est peut-être un écho d'une vie ailleurs.

 

Les artistes ne sont ils pas ceux qui disposent d'une sensibilité permettant de recevoir quelque écho de ces autres univers ? Cela permettrait de répondre au mystère de l'imaginaire, de l'inédit, et de la cohérence étonnante de certains mondes créatifs, voire de certaines anticipations. Bayard parle en particulier de Kafka qui dispose manifestement d'un don de prescience incroyable. Mais pourquoi ne pas considérer que cette dévoration de son imaginaire, cet incroyable besoin d'écrire, de décrire un monde unique, détaillé, hyper crédible, ne reflètent pas la présence d'un autre réel ?

 

Il est vrai que chez Kafka on peut être troublé par l'authenticité des ressentis des personnages d'un monde fictif. Comme si l'on percevait plutôt que l'on pressentait le totalitarisme à venir. De plus chez Kafka, l'idée d'un monde alternatif est explicite, comme si l'auteur avait l'intuition de ses sources.

 

Au lieu d'être divisés en instances comme le pense le freudisme, nous pourrions alors, tel Dostoievski, être plusieurs. Ce multiple étant l'écho de nos vies ailleurs, ces vies de bifurcation de la matière, infinie, comme tend à le démontrer la physique quantique.

 

Bayard développe aussi l'exemple de Nabokov, incroyablement proche de son personnage pédophile dans Lolita, et pourtant aucunement attiré par les jeunes filles, comme toutes les enquêtes l'ont montré. Alors pourquoi une telle obsession pour le thème, et une telle proximité possible avec le personnage ? Cela le freudisme ne le résout pas, par les notions de fantasme ou de sublimation. Il y a un vrai mystère de l'imaginaire. Et le multivers en est peut être l'explication.

 

Les quatre soeurs Bronte ont passé leur enfance à édifier des royaumes et à les faire vivre, entassant des écrits innombrables, des récits, des chroniques, des traités diplomatiques.... De vrais mondes. Puis elles ont écrit elles-mêmes des romans. On peut lire chez les Bronte de la sublimation, par rapport à leur existence quelque peu enfermée. Mais Virginia Woolf elle-même y a perçu autre chose, en parlant d'Emily :

 

" elle avait sous les yeux un monde brisé, livré au chaos, et se sentait la force de lui rendre son unité".

 

Car les personnages de ces auteurs ne sont pas simplement des compléments, des bouts, mais de véritables personnalités alternatives, troublantes par leur réalisme et leur intégrité.

 

Le créateur a donc peut-être accès à une porte. Thomas Kuhn on le sait a théorisé les révolutions scientifiques, et utilisé le concept de paradigme, grille de lecture du monde. Lui-même a été troublé par ce que signifie et démontre un changement de paradigme. C'est un "changement de monde". Il dit même carrément :

 

" comme si le groupe de spécialistes était transporté soudain sur une autre planète  où les objets familiers apparaissent sous une lumière différente".

 

Et quand il parle de Lavoisier : "Lavoisier a travaillé dans un monde différent".

 

Le principe de l'"incommensurable" qui caractérise le passage d'une théorie à une autre évoque bien ce saut entre des mondes.

 

L'art a exploré ces hypothèses, mais peut aller plus loin, par exemple dans des biographies parralèles, dans les procédés de réécriture, et dans l'exploration de la polysémie des textes et de la diversité de leurs interprétations. Dans nos propres vies aussi nous pouvons tenter d'être attentifs à des signes particuliers, comme ces rencontres évocatrices, ainsi qu'à la pluralité d'autrui.

 

Une manière, magnifique, de réenchanter le monde. Que dis-je ? Les mondes !

 

Pas besoin de se trouver sept vies de chat (de Schrodinger ou pas). Nous vivons ici et maintenant l'infinie possibilité d'existences que nous pouvons vivre.

 

A la recherche des univers introuvables ("Il existe d'autres mondes" Jean-François Bayard)
A la recherche des univers introuvables ("Il existe d'autres mondes" Jean-François Bayard)
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15 juillet 2014 2 15 /07 /juillet /2014 16:19

Dans un essai fort bien écrit, certes un peu touffu (typiquement psy....) tout juste paru mais qui fleure un peu vintage, ce qui n'a rien de péjoratif, Max Dorra appelle à en revenir à l'outil privilégié à ses débuts par le traitement psychanalytique : l'interprétation des rêves.

 

En une percée matérialiste, spinoziste (une citation du philosophe introduit chaque chapitre), il s'essaie à une synthèse entre le marxisme, en ce qu'il dévoile le rôle de l'Idéologie comme illusionnisme, et le freudisme, en ce qu'il essaie de lever le voile des illusions. Les rêves luttent, parce que ça lutte en nous comme au dehors de nous. Les rêves parlent sur ce qui se passe en nous et en dehors de nous.

 

"Lutte des rêves et interprétation des classes" donc. L'interprétation des rêves est encore et toujours un chemin vers la libération. Qui nous permet de dire : « Je suis donc, enfin, je pense. Jusque là, j'étais pensé ». Le rêve, comme la parole sur le divan ou l'écriture pratiquée en lâchant la bride, permet la libre association. Mais le rêve en est le lieu privilégié :

 

« Un front de libération des associations ».

 

Associer, c'est laisser tout venir, revenir. Sans utiliser la raison, « sans faire le malin ». Le rêve est une libre association qui utilise ce symbolique que nous avons non pas choisi mais « pris en marche ».

 

L'en dehors et l'en dedans sont donc à ne pas séparer. Ce livre est tout entier inspiré par les livres de Leroux (les films des Podalydès aussi) : « Le mystère de la chambre jaune », suivi du « Parfum de la dame en noir ». On y voit une société en prise avec l'illusionnisme, la magie. Qui repose, comme l'idéologie, sur la capacité à détourner l'attention. Rouletabille parviendra à résoudre l'énigme du meurtre dans une chambre close en oubliant la différence entre dehors et dedans, en taisant sa raison d'une certaine façon, ou en laissant aller sa raison au souvenir d'un parfum de femme... C'est une connaissance d'un nouveau genre, évoqué par Spinoza déjà.

 

Notre vie psychique est encombrée, pour de multiples raisons, pas toujours pour notre bonheur, par des tours de passe passe qui contribuent à nous maintenir dans le mirage, et à notre souffrance. Les souvenirs écrans, les souvenirs couvertures, sont autant de tours de prestidigitateurs.

 

Nous usons nous mêmes de ces tours, sans cesse, face à cette présence considérable et effrayante : autrui. L'Enfer sartrien.

 

Car quand nous sommes face à autrui nous avons un rôle à tenir. Nous sommes saisis dans le champ de la valeur et devons nous y faire une place, « La Place » qui nous est dédiée pour citer Annie Ernaux. Nous sommes classifiés et donc classés. Nous devons exister, et donc nous jouons d'illusions, nous pratiquons des montages de rushes. Nous séduisons, intimidons, détournons l'attention. Qu'est ce que le « Moi », sinon un tri, une sélection, un travail de montage ? Le rêve est une immense réserve de rushes qu'on peut associer indéfiniment.

 

Le Moi n'est pas dissociable du Nous. Le Moi est un « fragment d'un discours commun ». Il se rapporte à un champ symbolique qui nous dépasse et s'incorpore dans des classifications. Ce lien entre le Moi et le Nous est d'autant plus solide que le Moi a besoin d'un Nous pour conjurer l'angoisse, pour donner une Valeur aux images du Moi. Le Nous parle à notre insu. Un jour Albert Camus s'en est aperçu, du fait que son enfance pauvre parlait en lui. Autre signe du social qui parle en nous : les « mimetons » : ces moments où nous imitons ceux qui nous dominent, involontairement, par des mimiques ou des intonations. Le « On » est capable de s'infiltrer à la source même de nos désirs. C'est pourquoi, bourdieusien, Max Dorra comprend que l'on ne désire souvent que ce qui nous est socialement désirable, notre personnalité s'étant créé en fonction même de notre place.

 

Or il est possible de se libérer de dominations et des illusions groupales (chauvinisme, nationalisme, sectarisme). Les groupes ont ceci d'atrophiant qu'ils court circuitent le sens que nous pouvons trouver en nous, qui fonde notre propre singularité. Lorsque nous nions cette singularité, nous nous exposons à la souffrance. Qui ne s'est pas senti étouffer dans un groupe, parce ce qu'il subissait sa présence au fond ?

 

Cette possibilité de devenir un peu plus soi-même dans le monde, l'artiste la montre, lui qui ose « jouer les notes interdites de sa tonalité » et qui est en rupture avec ce qui s'est dit avant lui. L'art est l' « art de s'égarer en soi ». Le rêve nous le permet à tous. Nous pouvons nous libérer de la valeur, qui nous rend si vulnérable. Car lorsque le Moi est malade de la valeur, et que nous nous identifions à une place, un « chiffre », un statut, un chevalet, alors la perte de cette position est tout simplement une mort.

 

Car le rêve continue là où notre parole s'est arrêtée. Nous pouvons donc le suivre pour aller à la découverte de nos propres régions inconnues. Dorra ne pense pas que le rêve soit « structuré comme un langage » comme le disait Lacan. Il ne s'agit pas de décrypter un code fixe, mais plutôt d'écouter une musique qui a sa propre signification.

 

Nous avons tout intérêt à devenir qui nous sommes, et à ne pas nous laisser « escamoter », verbe que Max Dorra apprécie particulièrement.

 

A cette fin, le rêve peut nous conduire loin en nous, en dissipant les artifices dressés en notre for intérieur pour nous permettre de nous fondre dans le Nous, parfois à nos périls. Le rêve élargit les champs des possibles.

 

A nos rêves.

 

Rêver à retrouver sa raison ("Lutte des rêves et interprétation des classes, Max Dorra)
Rêver à retrouver sa raison ("Lutte des rêves et interprétation des classes, Max Dorra)
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15 mai 2014 4 15 /05 /mai /2014 00:50

L'humanité est elle condamnée à se coltiner cet appareil séparé, aliénant, coercitif, asphyxiant, et désormais "décentré" des enjeux réels que l'on nomme l'Etat, ou peut on imaginer d'autres formes d'organisation politique ? Telle est la vieille question que l'anthropologue Marc Abelès appelle à réouvrir, avec son petit essai très pointu : " Penser au delà de l'Etat ".

 

L'Etat est indéniablement en grave crise, face à la mondialisation qui l'affaiblit considérablement, face à l'imperium mercantile dont il semble l'auxiliaire zélé. La critique classique de la bureaucratie, qui inverse les fins et moyens, n'a pas perdu de sa pertinence, bien au contraire.

 

Cette entité séparée est elle compatible avec la démocratie ou condamnée à la confiscation oligarchique qui la ronge depuis toujours ? L'Etat, produit de la division du politique et du social, entre conception et exécution, entre sachants et ignorants, est il une forme adaptée à une société à haut niveau d'éducation et à sa mobilisation ?

 

Le "monstre froid" dont parlait  Nietzsche n'est il pas coupable d'avoir étouffé peu à peu toute forme de solidarité spontanée, en monopolisant et aspirant les mécanismes de protection (et ainsi en risquant l'embolie) et en les monétarisant ? N'est il point coupable d'un sentiment de gâchis et de stérilisation des forces latentes dans la société ?

 

La représentation, historiquement datée, de l'Etat rempart face au marché, semble s'effriter au fur et à mesure que l'on voit en quoi la puissance publique devient l'auxiliaire fidèle du capital dans la logique néolibérale.  Le meilleur exemple en est l'Europe. On a tant opposé l'Europe politique à la loi du marché. On constate pourtant que l'affermissement politique des institutions européennes, tel qu'il s'est déroulé jusqu'à présent, a renforcé au contraire la puissance du marché dans nos vies, allant jusqu'à protéger le marché de l'intervention même possible de la délibération démocratique, à travers les traités (monnaie neutre, budget neutralisé, droit de la concurrence empêchant l'intervention publique dans la production). C'était sans doute confondre l'Etat et l'intérêt général que de penser qu'une institutionnalisation, en elle-même, allait provoquer une remise en question de l'ordre social inégalitaire.

 

Aussi, sommes nous conduits à considérer que l'Etat n'est pas seulement le garant de droits acquis, qui d'ailleurs s'étiolent aussi vite que la banquise. Mais aussi un moyen de domination et d'aliénation.

 

Un monde différent, capable de survivre aux nuages noirs qui s'annoncent, a t-il besoin de nouvelles formes politiques supposant le "déperissement" de l'Etat ? Marc Abelès souhaite que l'on se repose ces questions car il lui parait que le leviathan est peut-être un "univers historiquement dépassé".

 

Abelès pratique un long détour par la pensée de Gilles Deleuze et Felix Guattari, pour qui l'Etat originaire n'a pas de sens. Il n'y a pas à leurs yeux de stade d'apparition de l'Etat, au sens où il est toujours là dès qu'il y a société humaine, comme désir d'Etat, désir de répression. Mais il revient à l'anthropologie et notamment à Pierre Clastres ("la société contre l'Etat") et à Marshall Sahlins d'avoir montré que certaines sociétés avaient réussi à se  défendre contre la séparation entre le pouvoir et la société. Les sociétés dites primitives ont su se prémunir contre la servitude volontaire. L'Etat n'est donc pas fatal.

 

Mais l'Etat contemporain doit être analysé dans sa spécificité. Michel Foucault a ouvert un chemin fécond en montrant que c'est par l'économique que l'individu est désormais gouverné.

 

Foucault s'est demandé dans son oeuvre "comment" nous sommes gouvernés, et non plus "pourquoi" nous sommes gouvernés. Il a mis le doigt sur la notion de micro pouvoir en particulier. Mais il a aussi montré que le pouvoir a changé d'objet. Le pouvoir était autrefois le pouvoir sur la terre, il est devenu depuis l'âge moderne un gouvernement sur les corps, un biopouvoir (hygiène, assurance, santé, contrôle des populations et de leur déplacement, politique familiale, éducation...).

 

Alors que la théorie de la souveraineté élaborée par Jean Bodin continue à être la pensée officielle du pouvoir, sa réalité est la surveillance des individus et la discipline des corps. Le pouvoir est donc une technologie. Le pouvoir, en même temps qu'il devient diffus, s'infiltre dans la société et devient positif. Il ne s'agit plus d'empêcher seulement, mais d'être efficace. De faire faire. Il s'agit par exemple de produire des "aptitudes". Dans le capitalisme contemporain, le pouvoir ne doit pas se contenter de faire produire des produits, mais aussi des subjectivités.

 

L'anthropologie souligne que la résistance au pouvoir passe en grande partie par "l'infra politique", comme on l'a vu avec James C Scott et son livre sur la Zomia dans ce blog. Les populations résistent au pouvoir dans le quotidien, sans passer forcément par la révolte bruyante, mais par des stratégies d'évitement, de fuite, de contournement.

 

L'infra politique, c'est à dire l'imbrication du politique dans la société, se repère aussi dans les pratiques politiques rurales françaises observées par Abelès, lorsque l'observation montre des hiérarchies informelles qui échappent aux mécanismes institutionnels. Bref il y a un immense champ politique qui échappe à l'Etat, dans une diversité de sociétés.

 

Etre politique c'est donc aussi intervenir en ces immenses champs, comme celui de la culture par exemple. La musique noire a sans doute été la vraie vague porteuse pour l'advenue d'Obama au pouvoir que les mesures de discrimination positive légales.

 

Le débat mérite de se tenir sur la nature de la politique en ce monde. Le combat pour détenir les leviers de l'Etat en est il encore le lieu privilégié ?

 

Il ne sert à rien d'attendre le grand soir donc, comme conquête de l'Etat qui règle tout d'un seul coup, car la scène politique ne se réduit pas loin s'en faut à un champ institutionnel. La scène politique d'ailleurs n'a rien d'intangible, elle se construit à coup de litiges et d'affirmations de paroles.

 

Jacques Rancière parle d'immanence du politique. Celle-ci est un surgissement, l'expression d'une subjectivité qui vient s'imposer, l'expression d'un litige. "La politique c'est le déploiement d'un tort fondamental". Rancière évoque ainsi la figure du prolétaire qui rentre en scène dans l'Histoire. Il s'agit ainsi de pratiquer une différence fondamentale entre police et politique. Marc Abelès qui a étudié l'OMC évoque l'initiative de quatre pays africains qui ont constitué un groupe des 4 pour réclamer une prise en compte de la question du coton. Ils ont ainsi constitué une scène politique nouvelle, sur la scène mondiale elle-même, et troublé le jeu de l'OMC par l'expression d'un dissensus et l'affirmation d'un acteur politique qui vient reconfigurer le champ politique.

 

 

Il reste que ce qui rend gouvernementalisable les populations, c'est l'économique. Et l'économie déborde furieusement l'Etat Nation, signifiant son obsolescence. Les gouvernements ne maîtrisent plus ce par quoi ils nous gouvernaient. Cette perte de substance politique du territoire recoupé par l'Etat trouble tous les repères, et s'avère explosif politiquement dans un pays comme la France où l'Etat était aussi central dans la conception du politique. Pour retrouver une consistance, on en appelle au "peuple". Mais la réalité est que l'Etat dans sa forme historique, westphalienne, est déjà condamné. En tout cas il n'apporte plus de solutions. Les appels à restaurer l'autorité de l'Etat sont bien surannés.

 

 

On voit se dessiner une nouvelle vie du politique cependant :

 

"Les ondes qui parcourent la surface sociétale, les mouvements qui l'affectent, sont de moins en moins polarisés par la représentation de l'Etat". Les réseaux sociaux en sont une manifestation privilégiée.

 

Il est temps de reconsidérer entièrement les concepts de la politique, et du politique, et d'imaginer une cosmopolitique. L'Etat en fera les frais.

 

 

 

Le monstre froid c'est du réchauffé ("Penser au delà de l'Etat", Marc Abelès)
Le monstre froid c'est du réchauffé ("Penser au delà de l'Etat", Marc Abelès)
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9 mai 2014 5 09 /05 /mai /2014 18:56
 
 
Game Of Thrones me donne tellement à penser, que j'ai réouvert Norbert Elias, ce génial sociologue de la construction de l'occident qui m'avait tant plu lors de mes chères études.
 
Dans "La société de cour" il montre ce que l'Histoire a de spécieux, quand elle s'imagine comme litanie de faits héroïques censés procéder d'individus dont les qualités surgiraient dans le cours des évènements . Les "grands hommes" sont avant tout les hommes qui conviennent à leur temps, et prennent sens dans des "formations sociales" particulières soumises à des tensions et des évolutions. La distinction entre l'individu et la société n'a pas de sens, l'individu étant en réalité un système ouvert. La société est composée d'individus, n'est rien sans eux mais elle est tissée de leur interdépendance, et c'est dans une société donnée qu'un individu trouve sa substance même. C'est ce que Norbert Elias nous montre en étudiant cette société de cour qui s'est construite lentement, franchissant un cap avec François 1er, puis Henri de Navarre, culminant à Versailles avec le Roi Soleil, et s'épuisant dans ses rituels pour périr lors d'une Révolution qu'elle ne sut anticiper. Il s'agit bien d'une société de cour, et non pas de "la cour", puisque dans cette société la cour est le principe organisateur, qui succède au principe antérieur de la vassalité féodale.
 
La société de cour est l'aboutissement d'un processus de curialisation des guerriers qui accompagne le développement de la civilisation. Celui-ci produit de la différenciation sociale. Se crée en particulier une bourgeoisie, dont une bourgeoisie d'offices, d'administration. C'est cette évolution qui conduit à l'affermissement de l'Etat. Et d'abord de l'Etat monarchique absolutiste. La psychologie des hommes se transforme pour s'adapter au nouveau régime d'interdépendance qui émerge.
 
 
L'absolutisme ce n'est pas l'élimination des tensions, c'est au contraire la gestion de ces tensions. C'est parce que des conflits naissent entre des groupes dominants que le Roi parvient à en jouer et à devenir indispensable, pour créer l'équilibre des forces et se hisser sur celui-ci. Le Roi a donc besoin de la reproduction des tensions. Mais il les maîtrise. Telle est la fonction de la cour en particulier, en ce qu'elle permet de conserver l'aristocratie, et de la dominer.
 
 
Dans cette société de cour où n'existe nullement la distinction entre le privé et le public, ni pour l'Etat ni pour les individus, la réalité d'une position sociale n'est que l'opinion que les autres s'en font. Cette réalité est à la source d'un "remodelage" des personnalités très spectaculaire, qui fait que la cour de Versailles nous apparaît un phénomène très étrange. Ces poudrés obsédés par le "ridicule" comme l'a montré un film assez pertinent de Patrice Leconte, peuvent nous apparaître ridicules eux-mêmes. Mais parfaitement cohérents dans leur temps. Norbert Elias nous montre que la psychologie n'est pas intemporelle. Elle est historique. Ce que Freud avait peut-être tendance à sous estimer. L'Histoire et la psychologie doivent se décloisonner car "ce sont les hommes qui évoluent dans et par le rapport avec les autres".
 
 
La cour c'est d'abord la maison du Roi. La société de cour procède d'un fonctionnement patriarcal et patrimonial tout à la fois. La domination du Roi sur le pays est l'extension de l'autorité sur sa maison. Les nobles ont à la fois leur appartement à la cour  (Versailles peut accueillir dix mille personnes), et leur maison en ville. Leur maison n'a rien d'une maison faite pour la vie de famille, qui n'a pas de sens (la fidélité entre époux n'a pas grande importance notamment), il s'agit d'abord de fonder et de maintenir une "maison", et d'assurer son prestige, tout  s'avérant dépendant de cette notion dans une société de cour. La maison dans ses détails architecturaux procède ainsi du rang, elle est liée à des obligations ("noblesse oblige"). Le système de dépenses est orienté par la nécessité de la lutte pour le prestige. Il a un caractère impérieux. Il n'a rien à voir avec le système bourgeois de l'épargne pour le gain futur, mais prend sens dans la consommation de prestige qui n'a pas d'alternative quand on est un aristocrate. Survivre c'est lutter pour son statut social à travers la consolidation du prestige. C'est ce prestige qui détermine la réussite dans la cour, et qui fonde la distinction entre la cour et la noblesse campagnarde méprisée, sans parler du peuple.
 
La surveillance de soi devient donc un trait psychologique majeur. L'étiquette est la préoccupation majeure. Le Roi en fait un outil de pouvoir primordial sur l'aristocratie, qui maintient celle-ci comme couche distincte dans la société. Le monarque va mettre à contribution le moindre de ses gestes pour augmenter ce pouvoir et animer ce jeu des distinctions et cette lutte pour le prestige. Cette lutte est épuisante et même détestée mais vitale pour la noblesse qui désormais est totalement dépendante de la vie de cour. Aussi quand Marie-Antoinette tente de déroger, c'est la noblesse qui rouspète. Il faut continuer tout le cirque du lever, du coucher, etc, car c'est ce cirque qui organise l'ordre social.
 
Dans ce cadre, les êtres développent certaines qualités : l'art d'observer ses semblables, l'auto observation. C'est ainsi que les créations culturelles de ce temps nous offrent les portraits humains (Mémoires de Saint Simon, écrits des moralistes français) les plus réussis. L'art de manier les hommes a été porté à son apogée. L'auto contrôle, dans un monde ou le comment remplace le pourquoi, atteint un niveau inédit. Se met en place une "cuirasse" d'auto contraintes.  La Raison joue un rôle majeur, et pour Norbert Elias on ne saurait ignorer que "les lumières" ont aussi leur source dans la société de cour et pas seulement dans l'évolution de la bourgeoisie ascendante. Le drame classique exalte ces qualités, le théâtre devenant un art du dialogue et non de l'action.
 
Au contraire de ce qu'on verra dans la société bourgeoise, jusqu'à aujourd'hui, la contrainte sociale s'exerce sur le privé qui est aussi public, alors que sous le règne bourgeois le privé est un refuge relatif, la contrainte s'exerçant sur le professionnel.
 
Cette nécessité d'auto contrôle suscite la distanciation. On se regarde faire. On contrôle. Elle porte ses effets jusqu'à l'amour, avec l'apparition de l'union romantique, qui a partie liée avec la distance et la distinction. Norbert Elias propose une analyse fouillée du roman d'Honoré d'Urfé, "l'Astrée", qui montre une noblesse moyenne mettant en avant la nature, l'amour, face aux vilenies cyniques de la haute noblesse. La nostalgie romantique de la nature (l'image de la noblesse perdue, réenchantée), vivant au milieu des bergers, imprègne toute la culture aristocratique de ce temps, les tableaux de Watteau, le succès de Rousseau chez les nobles éclairés, ou les jeux de Marie Antoinette déguisée en laitière. Le romantisme bourgeois post révolutionnaire a des liens avec ce premier romantisme là.
 
Le Roi règne sur la cour, mais ne croyons pas qu'il ne subisse pas de pressions. Il les subit d'en bas. Mais elles ne sont pas convergentes. S'appuyant sur les gens qui dépendent en tous points de lui (on constate encore cela dans les fonctionnements de cour ultra contemporains), le Roi exploite les antagonismes au sein de la cour, et entre la cour des aristocrates et la noblesse de robe. La monarchie absolue n'est pas un régime fondé sur le charisme. Le charisme convient aux sociétés en crise, et non aux temps de consolidation comme le fut le règne de Louis XIV. Alors que le chef charismatique, qui veut renverser un ordre politique, instaure l'unité autour de lui, le monarque absolu vit un "paradoxe de la grandeur". Sa grandeur procède de son calme, et même d'une certaine médiocrité.  Louis était moyennement intelligent,, moyennement cultivé. Il n'était pas novateur. Il surveillait et entretenait les tensions. Lavisse disait :
 
 
" La grande puissance et l'autorité de Louis XIV viennent de la correspondance de sa personne avec l'esprit du temps".
 
 
La monarchie avait vaincu la noblesse à la fin des guerres de religion. La noblesse devenait noblesse du Roi. Il suffisait à Louis d'entretenir les jalousies autour de lui, à la cour, pour se rendre absolument puissant, absolument nécessaire. Ces jalousies prévenaient tout risque d'opposition puissante, les forces se neutralisant. Chacun exerce son contrôle sur l'autre, au profit du Roi.
 
 
Mais la source de cette fuite vers la cour est lourde, elle est économique. Elle procède de l'afflux des métaux précieux qui peu à peu a dévalué la monnaie et appauvi la noblesse qui vivait de rentes fixes, alors que le Roi maitrise les finances, et peu à peu installe des roturiers aux postes administratifs. Elle procède aussi des transformations de la guerre. La combinaison de plusieurs causes, comme la création des armes à jet puis à feu, et ensuite la mise en place d'armées de mercenaires à la solde, a marginalisé la noblesse guerrière. Le système d'interdépendances Roi/vassaux est mort. Richelieu ira jusqu'à interdire le duel, comme la mesure symbolique qui met à mort la noblesse d'épée. L'aristocratie file à la cour pour essayer de survivre et de ne pas croupir sur ses terres dévaluées. Elle dépend des bons offices du Roi, désormais. Certains épisodes, comme la Fronde, sont des tentatives encore de se révolter contre cette dépendance, en s'alliant d'ailleurs avec la bourgeoisie. Mais la monarchie s'en sort car les intérêts de l'aristocratie et de la bourgeoisie ne parviennent pas à s'articuler sans lui.
 
 
La société de cour, qui avait permis de gérer les équilibres entre la noblesse et la bourgeoisie des parlements, sur laquelle le Roi s'appuyait fortement,  n'a pas su se réformer pour intégrer les nouvelles couches bourgeoises. Le carcan a donc du exploser. Et d'ailleurs, la Révolution a tout autant procédé d'une exaspération contre les parlements que contre l'aristocratie. Le Roi n'était d'ailleurs pas particulièrement visé, initialement. Le système régulateur des tensions sociales était devenu inadapté alors qu'il avait superbement fonctionné un siècle auparavant. Ce n'est pas le génie individuel des monarques qui est en cause, mais bien les courants profonds qui transforment les formations sociales.
 
 
L'explication de la monarchie absolue chez Elias a des airs de ressemblance avec celle du bonapartisme chez Marx il me semble. Quand des classes sont en lutte et qu'aucune ne l'emporte de manière décisive, la solution politique peut émaner du sauveur. Dans le cas de la monarchie absolue ce n'est pas le sauveur mais le Roi, qui est remplacé par son héritier légitime à sa mort, ce qui est la source de la continuité de l'Etat et de son renforcement continu.
 
Ainsi une formation morte comme la société de cour (pas si morte que cela, car on trouve bien des micro sociétés de cours, sans problème), qui nous semble si désuète, est pleine d'enseignements pour comprendre nombre de logiques sociologiques. Ces gens n'étaient pas déraisonnables dans leurs comportements ridicules de cour. Ils obéissaient à la raison profonde de leur temps. Plus tard cela était devenu déraison, comme on le voit par exemple dans Marie Antoinette de Sofia Coppola. Déraison adolescente. Mais comment ces gens qui n'avaient eu d'autre choix que de se vouer à la vie de cour auraient ils pu accéder à la lucidité historique qui leur aurait intimé de vite se transformer en entrepreneurs bourgeois ?
 
Comment accepter que l'on est condamné par l'Histoire et modifier son psychisme ancré dans le passé ? Notre présent ne nous montre t-il pas, aussi, des groupes condamnés, qui continuent à agir et à penser comme si le monde ne changeait pas ? Nos élites ne sont elles pas dans cette situation, elles qui ressassent les mêmes discours frelâtés, malgré le silence ou la désapprobation des peuples ? Comme si le monde d'autrefois allait revenir, par l'effet d'un cycle dont on ne saurait la cause ?
 
L'absolutisme c'est l'interdépendance ("La société de cour", Norbert Elias)
L'absolutisme c'est l'interdépendance ("La société de cour", Norbert Elias)
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21 février 2014 5 21 /02 /février /2014 21:38

 

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"Se diviser pour ne pas être dirigé"

 

Adage Berbère

 

C'est une lecture extrêmement plaisante et vivifiante -de par son originalité-, que cet ample ouvrage géographique et politique de James C . Scott, sur une zone méconnue du monde. Le seul défaut que je lui ai trouvé est une tendance à la redondance, mais les gens qui cherchent à bien se faire comprendre trahissent une certaine humilité qui n'est pas déplaisante non plus.

 

"Zomia, ou l'art de ne pas être gouverné" évoque la Zomia (une zone du Sud Est asiatique à cheval sur huit pays différents),  d'un point de vue explicitement libertaire, et en analyse la dynamique historique, économique, sociale, d'une écriture limpide, qui n'est pas sans rappeler la clarté des merveilleux essais géographiques de Jared Diamond (un nouveau vient de sortir, il faudra que je le lise et vous en parle).

 

J'aime quand la science et l'intelligence ne "se la jouent pas", et ne singent pas la rigueur par le jargon. Ici c'est du petit lait et on apprend beaucoup, dans un livre très documenté et qui articule pensée vaste et souci du détail probant.

 

 

Même si le fonctionnement anarchiste de la Zomia s'estompe depuis quelques décennies, sous le coup des arsenaux techniques au service de la domestication de ces peuples des collines, il est assez sidérant de découvrir une partie du monde comptant 100 millions d'habitants, qui a développé des techniques de fonctionnement social tournées vers la liberté à l'égard des Etats.  James C. Scott nous explique pourquoi et comment la Zomia s'est constituée. Et cette description est l'occasion de développer une théorie libertaire de l'Histoire : les peuples sans Etats ne sont pas des primitifs arriérés mais  ont adopté des décisions politiques au cours d'une Histoire qui n'a rien de linéaire et de bâtie sur des étapes développementalistes.

 

La politique, telle est l'idée phare de James C Scott qui assume un "constructivisme radical", à savoir cette conviction selon laquelle nombre de données sociales que nous pensons premières, comme l'ethnicité, ne sont que le résultat d'options politiques, voire de bricolages, notamment adoptés dans la recherche de résistance à l'oppression.

 

 

Il y a aussi chez Scott cette idée d'arrière plan selon laquelle le déploiement de l'Etat n'a rien à voir avec une solution harmonieuse. Cet essai, même s'il ne le cite pas, me parait être une sorte de "contre Rousseau", dans la mesure où l'idée d'un contrat social donnant naissance à l'Etat est un mirage. L'Etat est avant tout le résultat d'une prédation, d'une appropriation, et s'est construit sur l'esclavage aussi bien en Asie du Sud Est qu'à Athènes et à Sparte. Il n'est pas une forme rationnelle de défense de l'intérêt général mais bien l'expression d'intérêts particuliers souhaitant capter un surplus en prenant le pouvoir sur la population. L'Histoire de l'Etat est celle d'un coup d'Etat. Il n'est pas l'Etat synthétique Hegelien, aboutissement d'une logique qui laisserait derrière elle des peuples archaïques pas encore conquis, mais il produit des fuites, des exodes, des repositionnements et des Histoires différentes.

 

L'Histoire conçue comme celle des Etats est une amputation de l'aventure humaine, d'autant plus que ces cartes du monde couvertes par des Etats sont fausses dans la mesure où les influences des Centres politiques ne sont pas uniformes sur le territoire. Scott compare l'influence de l'Etat à celle d'une ampoule électrique qui diminue avec la distance. Les cartes politiques devraient notamment prendre en compte le temps de déplacement, qui compte énormément dans l'Histoire de la domination réelle des Etats. En définitive, l'Histoire est fondée sur l'Etat parce que l'Etat a le monopole de ses sources. L'absence d'Etat est donc un impensé de l'Histoire, et Scott propose d'y remédier.

 

La Zomia est une zone d'altitude traversant le vietnam, le Cambodge, le Laos, la Birmanie, la Thaïlande, deux provinces chinoises. C'est une mosaïque ethnique et linguistique "sidérante".  Ses peuples n'ont jamais été complètement intégrés dans les Etats qui ne parvinrent pas à leur appliquer leurs procédures, et eux-mêmes n'ont pas développé d'Etat stable.

 

En Asie du Sud Est, l'Etat est apparu tardivement, et se caractérise par une fragilité.  Dans un territoire peu dense,  ils ont d'abord cherché à sédentariser les populations. L'espace étatique est d'abord une zone d'appropriation du surplus économique. C'est pourquoi l'Etat aime les zones céréalières, et ici c'est le riz. L'Etat asiatique est historiquement un Etat Rizière.  Le riz est idéal pour recenser, estimer, calculer, stocker, et capter. La concentration de la main d'oeuvre est la première préoccupation de l'Etat dont le rayon d'influence faiblit avec la distance, et en fonction du relief et du climat.

 

A distance, la souveraineté s'étiole, elle est parfois duelle, ou périodique en fonction des saisons. Ce n'est pas le PIB qui préoccupe l'Etat traditionnel, mais le produit recouvrable. Ainsi la riziculture est avant tout intéressante pour l'impôt, la concentration pour la conscription, mais pour le peuple c'est la corvée, l'impôt, la guerre, les épidémies liées à la production céréalière et à la concentration.

 

Pour fixer la population, on attire certes, mais cela est loin de suffire car on spolie la population concentrée. Alors pour peupler on esclavagise massivement. On pratique la servitude sur dette. Les guerres, menées grâce à la concentration de population, servent avant tout à ramener des prisonniers et des esclaves. Leurs descendants sont sans doute majoritaires dans nombre de villes asiatiques.

 

Les Etats produisent donc des périphéries. Les tribus sont un "effet d'Etat". Les collines de la zomia sont des zones de morcellement accueillant et mêlant des générations de fuyards de toutes sortes. Ces populations ne sont pas "nos ancêtres vivants" comme on appelle les Mhong, mais des barbares à dessein. Qu'est ce qu'un barbare ? Ce n'est pas une antiquité, mais un au delà de la Loi. Ainsi des peuples aux cultures comparables sont appelés ou non barbares en fonction de leur place dans ou en dehors de l'Etat. "Crus" ou "Cuits" en Asie. C'est la même définition qui prévalait sous l'Empire romain.

 

Alors que l'Etat impose l'alignement culturel à sa population, les collines comportent des myriades d'identités. Elles se caractérisent par des structures sociales flexibles, égalitaires, qui sont l'expression d'un refus de l'Etat honni. Sur un plan religieux les collines inclinent à l'animisme, ou à un christianisme universaliste, et millénariste (on verra pourquoi). On commerce avec l'Etat, on s'allie avec lui, mais on ne veut pas de son modèle.

 

La Zomia est une zone refuge qui accueille des peuples "amphibie" capables de changements sociaux instantanés, pouvant "agir sur le champ". Ce sont des sociétés de marronage, et on en connait ailleurs dans le monde : les cosaques, les roms, les Sinti, le suriname, les bédouins, les régions des Grands Lacs Nord américains au 18eme siècle, la zone de non droit entre Prusse et italie au 17eme.... La colline est le territoire de la dissidence avant tout, elle a une nature politique et non éthnique et religieuse. L'expansion impériale chinoise en a été un moteur très important, mais il y a eu bien d'autres phases : les grandes révoltes paysannes, les guerres, les discriminations religieuses (telle la Suisse accueillant les vaudois, les protestants), la révolution communiste chinoise plus près de nous (le Kuomintang est allé dans la Zomia prendre le contrôle de l'opium). Evidemment il n'y a pas à idéaliser ces peuples libertaires, qui pratiquèrent eux aussi les razzias et l'esclavage.

 

La Zomia est ainsi devenue un étonnant feuilletage vertical d'ethnicités, qu'on peut repérer comme telles mais dont on a le plus grand mal à trouver les frontières. Ces peuples refusent l'Etat, ce qui imprègne jusqu'à leurs mythes peuplés de figures semblables à Icare et de rois assassinés parce qu'ils voulaient s'imposer...

 

Leur mode de vie est la traduction de leur projet politique. Il repose sur une agriculture et une culture fugitives. Dont une extrêmité est le "village caché" des Karènes. Ils développent la capacité de se scinder vite en petits groupes, de se recomposer, de devenir illisibles. Ils cultivent de petit lopins, fondus dans l'environnement, des cultures choisies comme le maïs, le manioc, la patate douce, les tubéreux, qui sont tout à fait impropres à l'appropriation par un percépteur, qui ne se stockent pas, sont irrégulières, peuvent être délaissées et rejointes... L'agriculture est celle de l'abbatis brûlis qui permet la mobilité. La diversité est la règle sur tous les plans, évitant le contrôle, la classification extérieure. Le grenier n'existe pas. Si le fisc veut venir, il devra tout récolter lui-même.

 

Lorsque l'Etat colon par exemple a essayé de susciter des chefs les peuples ont proposé des chefs bidons régnant sur des villages potemkine. Ces femmes et ces hommes ont développé une grande "plasticité sociale". Ce sont des "bancs de méduse" insaisissables.

 

L'absence d'Etat et le mode de vie ne sont donc pas des témoignages d'autrefois, mais le résultat d'une fuite, d'un abandon de techniques qui étaient liées à l'Etat. Pierre Clastres avait discerné aussi cela dans les tribus prétendues "primitives" d'Amérique du Sud, qui avaient connu auparavant l'agriculture sédentaire et l'avaient abandonnée par adaptation.

 

Certains de ces peuples ont abandonné l'écriture, ou même toute histoire. L'oralité est le gage de la liberté car aucune orthodoxie fixe n'y est possible. Vivre sans archives, sans dogme écrit, c'est "voyager léger", comme les tsiganes européens dont le récit est introuvable ce qui est une caractéristique des peuples de "la feinte" qui veulent échapper aux Etats. Mais comme les mythes le montrent, l'écriture a été connue et abandonnée (volée ou perdue disent les mythes).

 

L'identité est labile, flexible. Elle est politique. Elle sert à revendiquer par exemple le contrôle d'une source ou d'une route commerciale. Elle n'a rien d'une essence. Il est possible d'imaginer des généalogies sur mesure, justifiant des alliances, l'intégration de nouveaux venus dans la montagne.

 

Le millénarisme, les prophètes, y sont des phénomènes classiques. Ces peuples dominés sont sensibles au thème du retournement du monde, mais encore une fois on voit que c'est une technologie sociale qui permet d'agir vite, de bouleverser vite, et de se regrouper rapidement et massivement sans recours à l'Etat.

 

Aujourd'hui la Zomia perd de sa spécificité, à l'heure des drones, des satellites, des hélicoptères. Mais son histoire nous incite à reconsidérer la nature de l'Etat, bien moins idyllique que le prétend la philosophie politique. L'Etat est avant tout un système de domination, qui de plus négocie avec ses propres bureaucrates réclamant une part du surplus. Certes, l'Etat a incorporé entre la fin du 19eme siècle et la fin des années 70 une dimension sociale, devenant une sorte d'enregistrement d'un compromis. Mais la liquidation de cet aspect du rôle de l'Etat rapproche le modèle de son aspect archaïque, ressemblant à un outil avant tout au service de la classe dominante.

 

Observer la Zomia incite aussi à remettre en cause un développementalisme simpliste, où les "tribus" sont censées représenter une étape primaire et arriérée ; mais aussi à relativiser la notion d'ethnie, celle d'identité. La politique remanie le monde quand c'est nécessaire. Quand il faut survivre en tant que peuple, on adapte tous les dispositifs qui prennent alors leur vrai visage de superstructure. C'est une belle leçon universaliste. Dans des conditions historiques données, nous sommes tous des possibles réfugiés en Zomia.

 

Une dernière remarque, plus acerbe... Qui sont aujourd'hui les zomiens de notre monde ? Ce ne sont plus sans doute les tribus fugitives, ou si peu... Ce sont les élites satellisées.... Qui échappent aux frontières, à l'Etat. Et qui pratiquent les razzias... Les marchés zomiens sont bien moins sympathiques que nos débrouillards des pentes asiatiques.

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6 septembre 2013 5 06 /09 /septembre /2013 21:31

feu-de-foret-illustration_17661_w250.jpg C'est un livre d'ethnologie "savante" dans les règles de l'art et c'est néanmoins le meilleur roman que j'ai lu (d'une traite) depuis un bon moment, rédigé avec talent et clarté (ce qui montre que la rigueur en sciences sociales ne passe pas forcément par le jargonnant surabondant).

 

"Une chasse au pouvoir, chronique politique d'un village de France" est le passionnant essai d'une ethnologue, Marie Desmartis, inspirée par Pierre Bourdieu me semble t-il (issue du Béarn comme lui) qui a choisi son premier terrain de plongée participante dans un petit village du Sud Gironde (cette région boisée des Landes de Gascogne qu'on traverse un peu las sur l'autoroute quand on monte sur Bordeaux) , baptisé "Olignac" (on peut être étonné qu'un livre d'ethnologie change tous les noms des concernés mais on comprend que dans un village de 200 habitants tout cela aurait pu être déflagrateur, et déjà doit l'être même avec cette petite précaution ).

 

Les grandes logiques du social, et le conflit entre les classes pour capter les biens matériels et symboliques, sont tout à fait lisibles à une toute petite échelle, et prennent la forme frappante de personnages représentatifs. L'effet d'incarnation est saisissant. C'est toute la violence latente de la société inégalitaire que Marie Desmartis soulève et analyse, tout en montrant comment elle trouve sa régulation, les dominants parvenant à le rester et à imposer leur puissance. Le politique apparaît nettement comme la chambre d'écho de ces conflits fondamentaux, dont ils ne parviennent pas à se défaire même si les péripéties ont une immense part d'autonomie. A l'échelle individuelle on peut très clairement observer les ressources mobilisées dans cette bataille sociale, sans fin.

 

J'ai eu le sentiment de retrouver le génial "18 brumaire de Louis Napoléon" de Marx, qui montrait le déploiement des alliances et mésalliances entre les classes sous la seconde république, dans une transposition sans artifices et fondée sur un patient travail de terrain, de recherche des liens entre l'Histoire, l'économie, et les attitudes des individus dans ce village. On est très loin du cliché du village paisible, car le monde social ne l'est pas, et personne, même ceux qui sont nouveaux et voudraient sans doute échapper aux batailles, ne peut s'extraire de la puissance des gravités sociales.

 

L'auteure avait effectué là sa première recherche d'ampleur, et elle ne cache rien de ses erreurs de débutante. Elle est un personnage qui compte dans cette affaire, et sa présence dans ce petit milieu va peser dans les évènements et donc dans les résultats de la recherche, et elle le sait. On peut admirer sa capacité à remettre en cause ses représentations, une extraordinaire capacité de synthèse, ainsi qu'une belle subtilité.

 

En 2001, Marie Desmartis, qui vient passer des petits week ends à Olignac entend parler des évènements étonnants qui secouent le village. La palombière de Mme la Maire, et celle d'un adjoint, ont été incendiées. Et plus tôt, un arbre planté pour fêter l'élection du conseil municipal a été coupé. Tout cela semble en décalage avec ce coin presque invisible de campagne. Elle va donc s'efforcer de s'insérer dans la vie du village et plus particulièrement du Conseil Municipal, avec quelques difficultés évidemment dans ce contexte de tension, tout en plongeant dans les archives de la commune et l'Histoire de ces Landes de Gascogne. Elle en ramènera un monument d'éclaircissement de notre société, parvenant à débroussailler tout ce qui est manifesté pour, justement, brouiller des perceptions qui seraient trop nettes et dangereuses pour l'ordre établi.

 

Mme la Maire, Mme Fortier, a été élue par surprise, alors qu'elle avait déposé une liste incomplète. En rupture avec la municipalité sortante, elle voulait protester mais pas devenir Maire. L'ancien Maire a pratiqué une sorte de politique du pire, devant le blocage du scrutin qui ne se termina qu'au troisième tour. Mme Fortier se retrouve Maire et minoritaire, et la contestation se traduit à la fois par les dégradations, un grand climat de peur, et aussi par une extrême tension au sein du Conseil, tantôt boycotté, tantôt agité, et dont le quorum est difficile à atteindre. Face à Mme Fortier, les proches de l'ancien Maire, constituent le camp considéré comme celui des "chasseurs".

 

Mme Fortier est une notable. Elle descend d'une famille de propriétaires terriens qui ont toujours été au Conseil Municipal. Elle possède une partie importante du foncier de la commune. Elle est très liée à la bourgeoisie bordelaise et très intégrée dans l'UMP locale, bien que la gestion municipale de ce village soit censée être "apolitique" (avec ce paradoxe incroyable qui consiste à dire que la politique relève de la sphère privée).

 

L'ethnologue comprend vite que ce conflit récent est une réplique de plusieurs autres étapes, qui ont débuté depuis l'élection de 1977. Elle va donc se lancer dans une passionnante remontée du temps.

 

Tout commence avec la terre et son exploitation pour vivre. Tout commence avec la manière dont on vit, dont on transforme la terre pour subsister. Les Landes ont un sol pauvre, trempé l'hiver, sec l'été. La question historique sera la mise en valeur de cette terre. les Landais seront stigmatisés, traités de sauvages, assimilés à cette terre. Ils chercheront à s'en sortir avec l'élevage ovin. Sous le second Empire, une rupture fondamentale a lieu, avec la vente massive de ces communaux utilisés par les paysans et privatisés. Processus décrit par l'ethnologue qui rappelle de manière frappante les descriptions du premier libéralisme par Marx ou Karl Polanyi.  Les conseils municipaux composés des propriétaires vendent les communaux, qu'ils achètent eux-mêmes... Et des investisseurs étrangers trustent les ventes aux enchères. La concentration de la propriété va de pair avec le développement de la sylviculture. Les petits éleveurs se font résiniers ou métayers. Puis plus tard, la forêt vivra des crises, et une réorientation autour de la production industrielle du bois. L'exode rural mettra fin à la montée en puissance de la SFIO et des radicaux dans les conseils municipaux en affaiblissant la classe ouvrière politiquement. Les notables, après la première moitié du XXeme siècle, reprennent le contrôle des Mairies.

 

Les années 70 vont déboucher sur des conflits. Viennent s'installer à la campagne des néos ruraux. On les appelle les hippies, mais ils sont plus divers qu'ils n'en ont l'air. Une partie significative s'installera durablement. Le conflit entre les anciens et les nouveaux trouve un débouché sur le terrain politique et en 1977 deux listes s'affrontent : du jamais vu. L'instabilité politique surgit dans la vie de la commune et ne la quittera plus. Au plan des élections générales, le village se polarise de plus en plus entre CNPT et écologistes. 

 

Dans les années 80-90 des nouveaux viennent s'installer, mais ce ne sont plus les hippies mais des amoureux de la propriété qui peuvent parfois se trouver des accointances avec les anciens ruraux. Le jeu se complique. Une Maire plutôt socialiste, soucieuse des plus faibles qui sont venus s'installer, se fait putscher avec une violence digne d'un Sénat romain, et ne s'en remettra jamais. Bref chaque évolution de la population dans la commune, qui modifie les rapports, vient provoquer inéluctablement une secousse politique et parfois une impossibilité de gestion compte tenu de l'équilibre des forces dans et hors le conseil. Mais le jeu est incertain, car les groupes sont labiles, certains "font le pont". Et le système des alliances a sa part de géométrie variable. Gramsci se serait beaucoup amusé dans ce village de Sud Gironde.

 

Sur le plan du langage,  les groupes sont parfois identifiés très clairement par les villageois comme de caractère économiques : "les notables". Parfois c'est ( notamment chez les propriétaires, et ce n'est pas un hasard, cela l'ethnologue ne le souligne pas), le critère culturel qui l'emporte : on parle de clan des "poètes", de clan des "chasseurs", de buveurs de vin opposés aux planteurs de ganja. Ce qui a pour intérêt d'entretenir leur opposition et de masquer d'autres fractures... La lutte est là, toujours. Lorsqu'un allié est intégré dans un clan, par exemple comme conseiller municipal, et qu'il se met à soulever des questions qui dérangent les notables, il est évincé, sous prétexte que les questions foncières ne concernent pas le locataire qu'il est, ou en utilisant la connaissance que la commune a de sa situation (par exemple la perception du RMI). On évince par découragement progressif souvent.

 

L'ethnologue observe que tout nouvel arrivant est jaugé, et classé sur la base d'indices parfois bien fragiles dans un camp ou l'autre, souvent à son grand dam. L'ethnologue elle-même se sent classée dans la catégorie des "bourgeois arrivistes", ce qui fait que personne ou presque n'évoque cette catégorie devant elle, et pour cause... L'idée la mieux partagée reste l'hostilité à l'étranger qui va de pair avec un racisme qui s'exprime très directement. On a beau vouloir échapper aux logiques de classification, c'est bel et bien impossible. 

 

La division du village est pour tous une évidence. Mais elle n'a pas de "scène primitive". Elle a des évènements certes, mais c'est comme si elle avait toujours été là. Et c'est bien le cas, au fond. Cette division se lit en permanence, par exemple par la manière de s'installer aux tables lors du repas des anciens. On lit dans le plan de table les antagonismes sociaux et la part d'autonomie du politique (la Maire demande à ses sbires de se répartir un peu partout pour tenir le terrain). Le débat sur le Plan Local d'Urbanisme est une magistrale leçon sur la prégnance de la lutte des classes, sur la force des rapports de propriété dans notre vie sociale et politique. 

 

Dans ce contexte d'équilibre de forces où Mme le Maire essaie de se mouvoir, défendant les intérêts des propriétaires, et d'abord les siens puisqu'elle est le premier d'entre eux (ce qui lui permet de sélectionner les nouveaux habitants en fonction de ce qu'ils signifieront dans le rapport de forces), la peur est une ressource politique. Depuis les incendies, la peur règne. Elle est au conseil municipal, très tendu. Le clan des chasseurs en joue. Il a perdu la Mairie, bêtement (mais cet abandon a un sens, Mme Fortier elle, n'hésitant pas à s'affirmer dans son rôle). Ces gens se servent de la peur pour faire prévaloir leur existence au sein de la commune. La paranoïa aigue envahit la commune. Mme Fortier vit sous leur contrainte permanente. Mais elle a aussi des ressources importantes qui vont lui permettre de rester en place et de réaliser ses projets.

 

Sa première ressource politique, c'est son habitus. Ses dispositions sociales. Elle s'en sert pour prendre l'ascendant sur ses deux adjoints, alors qu'ils ont reçu plus de voix qu'elle. Mais le pouvoir ne leur est pas naturel, il l'est pour Mme Fortier, cadre, présidente du syndicat des éleveurs. Les adjoints acceptent la fêrule. Ils rappellent de temps en temps leur existence et leur pouvoir, mais ils ne remettent pas en cause une Maire qui prend garde de leur demander leur avis. Elle joue de ses relations très étendues pour entamer une campagne de presse valorisante, afin de se légitimer. Elle s'en sert pour montrer le soutien des notables, qui défilent dans la commune.  Et elle tire parti, on l'a vu, de ses propriétés pour sélectionner les locataires, les nouveaux propriétaires, et renforcer ses soutiens. Elle instrumentalise aussi l'appareil communal, et notamment le PLU, pour sélectionner socialement les arrivants (en imposant des terrains constructibles de large superficie...), et pour mettre en valeur ses terres et celles de ses alliés.

 

Evidemment dans un petit village, ces processus sont instables, ils tiennent à très peu. Une ambiguité levée peut déstabiliser la situation assez rapidement. Mme Fortier est obligée de séduire et d'utiliser des personnes qui ne partagent pas ses valeurs de droite. Elle les tait, les présente comme l'opinion générale, l'expression des intérêts communaux. Avoir des arrivants qui sont des "gens biens" est censé être profitable à toute la commune. L'intérêt particulier avance toujours en habit de carnaval du Bien public.

 

L'emprise des propriétaires perdure dans ces Landes de Gascogne. Même si cela suppose de jouer sur des alliances

 

Alors pourquoi la violence a t-elle surgi dans cette arène ? Alors que chacun doit se maîtriser pour préserver la paix armée, et pouvoir aussi espérer de possibles renversements d'alliances.

 

Cette région a été jetée dans une spirale inégalitaire avec les changements fonciers puis l'élimination de la classe ouvrière. Les pauvres y sont devenus plus pauvres, silencieux. Et le silence des chasseurs dans le conseil municipal, manifesté par le renoncement au mandat du maire qui était leur leader, laissant la notable prendre le pouvoir, est un rejeton de ce silence. On voit s'exprimer dans le social quelque chose qui ressemble à un processus psychanalytique étendu à la vie collective. Le silence des conseils désertés, ou tendus de longs silences coupés d'incidents, c'est ce silence des dominés. 

 

Pourquoi le feu ? Il surgit, comme dans ce film récent, Michael Khohlhass d'Arnaud des Pallières, sublime, lorsque les dominés cévenols prennent conscience de la tricherie fondamentale des puissants. Alors, l'ordre ne tient plus. On incendie les châteaux. On ne reconnaît plus le jeu car on voit qu'il est truqué. Les ressources de Mme Fortier font que le jeu n'est pas possible. C'est pourquoi les chasseurs renoncent au jeu démocratique et utilisent le feu (même si personne ne résoudra, comme pour garder l'équilibre précaire, l'affaire des incendies. Les gendarmes ayant intégré aussi les règles implicites du jeu social).

 

Là vient la conclusion, poignante, de ce livre très beau, triste, révoltant. Car l'ethnologue a essayé d'approcher les chasseurs, une après-midi. Ils étaient curieux d'elle. Elle leur est apparue comme de l'autre bord, puisque suivant la mairie au jour le jour. Elle a senti de l'agressivité et même de la menace (on lui a aussi dit ce qu'elle n'a pas compris sur le coup, qu'ici on violait les gens qui allaient trop loin, comme pour confirmer les accusations incessantes pesant sur ce clan des chasseurs). Elle ne parviendra pas à leur reparler. Mme la Maire captera la jeune ethnologue pour s'en faire une ressource valorisante et la séduire (ce qu'elle ne réussira pas). L'ethnologue comprendra ensuite, et saisira son incapacité à échapper à la gravité sociale. Mais elle aurait voulu, par son travail, casser ce fameux silence. Le silence des perdants. Elle n'y sera pas parvenue. Ils resteront muets, murés dans leurs stigmate. Pire, sa recherche a finalement participé de la stratégie de l'oppresseur. Et elle reconnait aux chasseurs de l'avoir senti tout de suite, ce qu'elle n'a pas approché pendant longtemps.

 

Mais du moins, aurais je envie de lui dire, a t-elle mis à jour la réalité brutale et laide de l'oppression dont ils sont, comme leurs pères, les cibles. En cela, elle a payé magnifiquement sa dette.

 

Les perdants du système ont besoin des intellectuels, de leur force de dévoilement, brillamment illustrée dans ce livre. Et c'est pourquoi pour ma part j'ai renoncé à utiliser le terme "bobo". Un ethnologue est forcément un "bobo" même s'il vit dans un T2. Ceux qui utilisent ce terme sont souvent des Madame le Maire d'Olignac, qui veulent opposer les "poètes" aux fils de résiniers. Alors qu'on a besoin de l'alliance des deux pour espérer un monde meilleur.

 


 


 



 


 


 


 



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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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