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19 décembre 2012 3 19 /12 /décembre /2012 08:46

capital-VS-travail.jpgL'armée américaine vient de rendre publique sa dernière arme : une cape d'invisibilité. Impressionnante technique de camouflage absolu destiné à semer le trouble et la terreur chez l'ennemi.  Le camouflage est depuis toujours une arme décisive : depuis la chasse préhistorique en passant par Du Guesclin entrant dans les châteaux occupés par les anglais déguisé en vendeur de bois, jusqu'aux jungles vietnamiennes.

 

Il en est de même dans l'antagonisme social. Car nous vivons, c'est en tout cas mon avis (que je partage avec moi-même comme on dit), dans une société non seulement fracturée, mais fondée, du fait de son mode de production, sur des conflits, des divergences d'intérêt qui nourrissent notre existence collective. Bref, la lutte des classes, ce moteur de l'Histoire humaine, ce carburant des révolutions, est à l'oeuvre. Non pas pour des motifs culturels, moraux ou idéologiques, mais parce que notre manière de produire suppose la formation de classes et leur conflictualité pour accéder à des ressources et au pouvoir. Nous ne sommes pas en guerre civile, même si cela surgit parfois dans l'Histoire, mais nous vivons sur le théâtre d'un conflit plus ou moins ouvert.

 

Mais il est justement un enjeu central de cette lutte que de faire croire à son inexistence ou à sa disparition. De la rendre invisible par une cape tissée d'habiles diversions, ou de troubler son image, de la rendre floue. Quoi de mieux, pour rester dominant, que de nier la domination ? Quoi de mieux, pour faire oublier que cette domination est structurée et oppose des macro groupes sociaux, que de nier l'existence d'un conflit central entre capital et travail (les marchés et les salariés si l'on préfère) ? La lutte des classes ne serait qu'un malentendu surmontable par la bonne volonté ("le consensus") ou plutôt d'accepter ce qui est censé être indépassable : l'ordre établi. 

 

Donc, depuis que la théorie de la lutte des classes a été élaborée, par Marx et Engels et leurs successeurs, tel Gramsci, Bourdieu plus tard, des armées d'intellectuels s'évertuent à expliquer qu'elle est inepte. Et pourtant ceux là même qui la contestent sont les premiers à réfléchir et à agir avec une conscience de classe aigue : Mme Laurence Parisot ne croit pas officiellement à la lutte des classes, et pourtant elle est à la tête d'une organisation qui exprime explicitement les intérêts d'une classe : celle des possédants des moyens de production. Une simple anecdote de changement de dénomination montre bien l'enjeu de l'invisibilité des classes : la transformation de son organisation, autrefois Centre National du Patronat Français (CNPF) en Mouvement des Entreprises de France (MEDEF).... manière de faire croire que le PDG représente l'ensemble de l'entreprise, et donc qu'elle est un tout homogène, sans division.

 

Le petit livre pédagogique d'Alain Bihr, "Les rapports sociaux de classe" a le mérite de présenter une synthèse remarquable de la théorie de la lutte des classes, afin que l'on sache de quoi il s'agit. Car ceux qui la contestent, bien entendu, prennent souvent soin de la déformer et de la caricaturer. On a évidemment toute légitimité pour expliquer qu'elle n'a rien de scientifique (pour ma part, je suis resté très sceptique sur la notion de science sociale ou politique, même si je crois qu'on peut introduire de la science dans le débat politique ou social, pour créer des bases communes de discussion. Je préfère parler de "théorie"). On peut parfaitement ne pas adhérer à la théorie des classes, prétendre qu'elles ont disparu ou que leur lutte a disparu. Mais on est en droit d'attendre que ce soit sur la base d'une idée nette de ce qu'elle affirme. Le livre d'Alain Bihr est à cet égard un bel outil de clarification.

 

La lutte des classes n'est pas foncièrement une question de subjectivité

 

 

  En particulier, les adversaires de la théorie de la lutte des classes ont toujours répandu un malentendu efficace : la lutte des classes est dépeinte faussement à travers une seule de ces manifestations : l'affrontement direct, conscient, sur la scène politique ou économique, entre des groupes totalement conscients de leur appartenance de classe et décidés à en découdre. Elle se voit réduite à "Germinal" de Zola.

 

Donc.... lorsque ces scènes particulières disparaissent, on en conclut que la lutte des classes a elle-même disparu. On nous dit notamment :  "regardez, les ouvriers ne votent pas forcément à gauche, donc il n'y a plus de lutte des classes". Comme si les classes étaient des essences, des contenus définis d'avance, emplis d'unités interchangeables et imperméables au monde, comme si la politique n'avait nulle autonomie, comme si les êtres humains étaient des machines simplissimes. Caricature grossière... mais si habile qu'elle est devenue dominante aujourd'hui, contaminant les organisations fondées sur l'idée même d'une lutte des classes, même si l'explosion des inégalités et le coup d'Etat permanent bancaire que nous vivons viennent relancer le débat.

 

Notre société est segmentée, beaucoup moins uniformisée qu'on ne l'a présentée, et cela se voit tout de même... Malgré les prestidigateurs il est difficile, par exemple, de continuer à faire croire à l'égalité des chances entre les classes sociales, ce mythe libéral. Et  dans notre pays, comme le chante Alain Souchon, chacun sait bien au fond que "les cadors on les r'trouve aux mêmes places, nickel; les autres c'est  toujours Châteauroux Palace, plus d'ciel".

 

La lutte des classes, présentée par ses critiques, est ainsi pensée d'abord comme subjective, comme une volonté conciente et délibérée des acteurs. Alain Bihr remet les choses à leur place : c'est ne rien comprendre au matérialisme historique de Marx que de penser la lutte des classes comme une notion d'abord subjective (elle peut le devenir, mais là n'est pas sa réalité fondamentale). La lutte des classes est d'abord et avant tout la résultante des rapports de production dans une société. Elle a les pieds solidement ancrés dans la vie matérielle des humains.

 

Alain Bihr insiste sur cette idée essentielle : on ne peut pas dissocier l'existence des classes sociales et leurs luttes. Le titre du livre est ainsi "rapports sociaux de classes" et non "les classes sociales". Car elles ne vivent que par leur rapport, par leur conflit. Elles sont le fruit de la segmentation de la société. Donc si l'on croit à l'existence de classes, et non pas simplement à des individus atomisés, désaffiliés, alors on doit logiquement considérer qu'il y a lutte. 

 

La lutte des classes provient des rapports de production

 

La classe des travailleurs n'existe que par son rapport au capital, qui est un rapport d'exploitationNous vivons encore, plus que jamais même, dans un monde capitaliste, et ce qu'il est crucial de saisir, c'est que le capital est un rapport social avant tout. 

 

Les producteurs, dans ce régime, ne sont pas propriétaires des moyens de produire, ni de ce qu'ils produisent. Cette séparation est essentielle, elle est une expropriation historique, car il n'en a pas été de même dans le passé. Dans le monde pré capitaliste, il y a unité entre le producteur, son moyen de produire et le produit.

 

La force de travail est ainsi devenue une marchandise qu'on vend et qu'on achète "librement". Cette marchandise sert à fabriquer de la plus-value, que le capitaliste veut maximiser à travers l'intensification du travail, l'allongement de sa durée, ou en diminuant la quantité de travail nécessaire.  La valeur de cette marchandise, pour le capital, est le prix de sa reproduction. C'est autour de la formation de la plus-value et de la définition du prix du travail que se noue l'antagonisme. 

 

Le capitalisme est fondamentalement, économiquement (ce n'est pas une notion morale) un rapport social d'exploitation. Le travailleur travaille quelques heures pour rembourser son prix et ensuite gratuitement pour le capital.

 

Le capital se rend donc maître du process de travail. Et il est conduit à former toute une série de fonctions intérmédiaires afin de se consacrer à ce qui le préoccupe d'abord : la gestion du capital.

 

Le rapport entre les classes, structuré par ce rapport central entre travail et capital, est donc à la fois un rapport d'exploitation, de domination, d'aliénation (au sens ou le travailleur est séparé de son travail). 

 

Les classes sont donc en lutte. De fait, que les individus le veuillent ou non, là n'est pas la question. Elles luttent de fait pour l'accès à la richesse, pour l'usage de la richesse, elles luttent quant à la manière d'utiliser les moyens de produire. Elles luttent pour le pouvoir politique, enjeu majeur, elles luttent pour légitimer leur place ou la contester. Elles luttent pour que leurs idées s'imposent. La lutte des classes prend donc d'innombrables formes, et des degrés d'intensité très variables. Elle débouche sur de multiples compromis aussi, mais ceux qui prônent le compromis oublient souvent que justement il suppose et révèle une lutte : il n'est pas spontané ou naturel.

 

La lutte des classes, du fait de leur diversité (bourgeoisie, prolétariat, petite bourgeoisie...) et de leur fractionnement (bourgeoisie financière, industrielle...) passe par des alliances. La formation de blocs sociaux, qui se réalisent sous la direction d'une classe hégémonique. Marx explique par exemple que la révolution de la deuxième république, en 1848, est le résultat d'une convergence entre la bourgeoisie industrielle, la petite bourgeoisie et le prolétariat. Contre un régime monarchique qui représentait les intérêts de l'aristocratie foncière et de la bourgeoisie financière. 

 

Au sein des classes se forment aussi des couches sociales. Elles n'ont pas l'autonomie d'une classe ou d'une fraction de classe, mais elle a une particularité qui la distingue. C'est par exemple la fameuse aristocratie ouvrière (les qualifiés) qui est attirée par le rapprochement avec l'encadrement ou la petite bourgeoisie.

 

On peut aussi identifier des catégories sociales, inerclassicistes. Comme les fonctionnaires.

 

Sur le terrain de la lutte, multiforme, on distinguera la situation de classe (objective) et la position de classe (les prises de position).

 

Comment penser le rôle de l'Etat dans ce cadre ? Il est d'abord "un moment de la lutte des classes" car il en est une chambre d'enregistrement. Il tend aussi à s'en autonomiser. Fracassée par des luttes, la société a besoin d'assurer son unité, grâce à l'Etat, qui vient séparer la société de la puissance publique. L'Etat est aussi chargé de réfréner la lutte des classes, de l'encadrer dans des limites vivables. Ils se présente ainsi en médiateur et il acte les compromis. C'est pourquoi lorsqu'aucun compromis n'est plus possible (la guerre civile en Espagne par exemple), l'Etat n'est plus viable.

 

Mais saisissons la double nature de l'Etat : s'il recherche un intérêt général, s'il atténue la lutte, il sert donc l'ordre établi aussi, et peu ou prou il est donc au service de la classe dominante.  Il permet la reproduction de cet ordre. Par exemple en garantissant une monnaie, ou en gérant l'accès à des ressources socialisées indispensables pour le capitalisme (l'école).  Une autre de ses fonctions est de servir d'arbitre au sein de la classe dominante (typique est à ce titre le rôle de la commission européenne en matière de droit de la concurrence).

 

La classe dominante et ses alliés ont accès aux responsabilités de l'appareil d'Etat.

 

 A l'égard des classes dominées, l'Etat a aussi un double visage : il sert à les réprimer certes quand c'est nécessaire, et à les intégrer pour permettre la continuité du mode de production.

 

Afin de jouer ces rôles, l'Etat a besoin d'une unité. Une bureaucratie, une logique de hiérarchie propre. Cette bureaucratie a ses propres intérêts. Le capitalisme a besoin d'une autonomie relative de l'Etat. Plus la classe dominante l'est (19eme siècle européen, bureaucratie chinoise) moins l'Etat est autonome. Dans certaines conditions, où la lutte des classes est indécise, l'Etat peut prendre une grande autonomie (le bonapartisme).

 

On l'a vu, les classes sont des réalités objectives, fondues dans les rapports de production. Elles ne sont pas spontanément conscientes d'elles-mêmes, mais elles peuvent le devenir, et cette conscience peut s'effriter, voire disparaître. Ce qui ne supprime pas la classe "en soi". La classe consciente est appelée "classe pour soi" (en soi/pour soi : distinction opérée par la phénoménologie, et Husserl en particulier. Un caillou est 'en soi", alors que la conscience humaine est "pour soi").

 

Devenant consciente, la classe se figure son sort et son destin, elle crée ses organisations. La conscience de classe atteint son apogée dans la formulation d'un projet politique propre, où la classe (c'est le cas avec le socialisme historique) postule à résoudre les problèmes généraux de l'humanité.

 

Et les individus dans tout cela ? Ils existent ! Ils partagent avec d'autres des conditions d'existence qui sont intériorisées et deviennent des manières de penser, d'agir, de ressentir en commun. Ces types humains sont la matière privilégiée de la littérature (Balzac l'a illustré très explicitement) ou du cinéma (songeons à Chaplin ou à Citizen Kane).

 

Il revient à Pierre Bourdieu d'avoir explicité le plus profondément ce système d'incorporation d'une situation sociale, avec son concept d'Habitus. C'est un système de dispositions intégré à l'individu, qui "fait de nécessité vertu", qui conduit l'individu à exprimer des choix, des stratégies, des goûts et dégoûts qui le rattachent à sa classe, sa fraction de classe, sa couche sociale. Qui le conduisent à des horizons d'attente très différents, expliquant en partie les logiques de reproduction des inégalités de génération en génération (un enfant d'ouvrier ne ressent pas spontanément sa vocation de futur agrégé de lettres clasiques ou d'Enarque). Cet Habitus explique alors pourquoi il est si difficile de renverser l'ordre établi, chacun étant ramené à sa place par des schémas intégrés. C'est par la lutte des classes, que le travail critique s'effectue et que peut naître la contestation de l'existant.

 

Mais contrairement à une vison vulgaire de la lutte des classes, cette contestation n'est justement pas spontanée, elle doit être très difficilement construite. D'autant plus que la classe dominante déploie des stratégies de division de ses adversaires : le nationalisme, effaçant les classes, en est une. La xénophobie ou la haine religieuse en est une autre, la diffusion de l'égoïsme consumériste en est encore une autre. La mise en concurrence des salariés, leur atomisation, l'opposition entre salariés et chômeurs (l'armée de réserve du capital) en sont aussi d'autres modes.

 

Les rapports de classes viennent s'articuler avec d'autres rapports sociaux : rapports de genre, rapports de générations par exemple, différences culturelles.... Mais par leur force tirée de la place fondamentale de l'économie dans notre survie, les rapports de classes, issus des rapports de production, imposent leur logique et influent sur les autres rapports sociaux. Ils sont premiers. Ainsi, si la division entre catholicisme et protestantisme a été centrale à la Renaissance, on doit considérer que le protestantisme naît au moment où le capitalisme émerge, la bourgeoisie venant coloniser la pensée religieuse pour défendre sa vision du monde (l'éthique protestante, qui sacralise le mérite, provenant de la providence, exprime le besoin de légitimité des nouveaux possédants. Contrairement à Max Weber, un marxiste verra donc dans le protestantisme un résultat plutôt qu'une cause, mais verra aussi dans le protestantisme une arme dans la lutte des classes, une idéologie et donc une force historique). Mais Max Weber, en tant qu'intellectuel, justement, avait tendance à penser que les idées étaient la force essentielle de l'Histoire...

 

Alain Bihr se contente, et c'est déjà bien, d'expliciter cette théorie de la lutte des classes, et on peut regretter qu'il ne tente pas de l'appliquer à notre temps, où la bourgeoisie financière est devenue la fraction de classe hégémonique.

 

Si à l'échelle mondiale, le salariat se généralise et représente une force potentielle immense, sa faiblesse dans la lutte des classes est à ce jour patente, lorsqu'on constate l'écroulement de son idéologie propre, la faillite de ses organisations ( captées par une bureaucratie issue des couches supérieures du salariat et enfermées dans le cadre national), et la quasi disparition de sa conscience et de tout projet politique indépendant. L'Etat, qui avait enregistré des victoires de la classe salariale, les efface, en revenant à des formes plus régaliennes, et la bourgeoisie a moins besoin de lui. Des mécanismes de division du salariat ont été mis en place, extrêmement puissants : la sous-traitance par exemple, le libre échange à l'échelle mondiale.... Et tant d'autres barrages à la contestation de l'état actuel des choses.

 

Mais ces évolutions ne signifient pas que la lutte est terminée, elle se mène au contraire. Partout et tout le temps. Pour garder sa place dominante, une classe dirigeante doit stabiliser la société. Saisi une fois encore par de violentes contradictions, déstabilisé par l'obésité de sa bulle financière, confronté à la renaissance de contestations disparues pour des raisons politiques (l'échec du socialisme dit "réel"), incapable de résoudre le problème de l'épuisement des ressources planétaires, la classe capitaliste pourra t-elle garder le contrôle de la société ? Devra t-elle changer de stratégie et renoncer, comme le montre certaines tendances, aux méthodes démocratiques ? ...

 

Les conditions de cette lutte changeront : peut-être assisterons-nous à une démondialisation obligée, affaiblissant le capital en lui enlevant sa mobilité ? peut-être la paupérisation des aristocraties ouvirères changera t-elle la donne politique ? Rien n'est écrit, mais ce n'est toujours qu'un début...

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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25 novembre 2012 7 25 /11 /novembre /2012 20:56

 

King-Kong-Jackson-copie-1.jpgUn portrait de la féministe en gorille géant qui détruit tout sur son passage parce que .... no future.... C'est la voie que propose Virginie Despentes dans ce manifeste singulier et intéressant: "King Kong théorie".

 

Je viens de me décider à lire Despentes. Ce n'est pas que je la trouvais sans intérêt, et elle m'a même fréquemment intrigué et donné le sourire quand elle détonnait dans des émissions littéraires (je me souviens de l'entendre dire dans un débat sur Casanova qu'elle y était indifférente car à l'époque elle aurait gardienné une porcherie, comme la plupart des gens... Et c'était délicieusement décalé avec le côté chic libertin de l'émission, dominée par la figure fatiguante de Sollers).

 

Mais bon, je n'avais pas ressenti une attraction fulgurante pour la littérature évoquant l'ambiance coulisses des béruriers noirs, la bouteille de Jeanlain réchauffée à moitié vide et les larsen au fond du garage en février alors qu'on ne porte que des mitaines et un t shirt filet sous son harrington rachitique....

 

Et puis je n'aime pas trop le côté grossier (grossier hein, pas vulgaire. Celui qui est vulgaire quand JC Giesbert interviewe Despentes, c'est lui... pas elle). Parce qu'il me semble que la vraie transgression aujourd'hui, c'est de parler comme Proust. C'est face à Proust que les riches vulgaires peuvent être réellement mals à l'aise, car ça leur rappelle leur décadence. C'est la phrase proustienne qui est interdite à la télévision, pas l'énormité grossière, qui n'émeut plus personne ou presque. C'est la Princesse de Clèves qui incarne la résistance à éliminer. Ne confondons pas l'Episteme des années 60 et le nôtre.

 

Mais bon.... J'ai des copines politisées et lettrées qui m'ont dit "zyva faut qu'tu lises"... Alors j'ai lu. Et franchement, "King Kong théorie" a bien cette propension regrettable à choquer le bourgeois tel que le disséquait Simenon, mais c'est tout de même un essai qui se tient. Plus subtil et cohérent que je ne l'aurais soupçonné. Et au risque d'irriter les féministes universalistes de mes amies, je trouve que Despentes est assez convaincante lorsqu'elle dynamite l'approche de certains sujets, comme le viol, la prostitution ou la pornographie.

 

Despentes y raconte sa conversion au féminisme... Enfin à une certaine compréhension du féminisme. Un féminisme punk, anar individualiste. Ce n'est pas ma vision du monde mais elle a sa part de noblesse et le mérite de nous alerter sur le danger constant de la domination, sur la nécessité de protéger sa liberté à tout instant, contre toutes les atteintes même quand elles sont déguisées en bienveillance.

 

En premier lieu, soulignons que son féminisme n'est pas basiquement "antimec". Car si elle écrit d'abord pour les moches, les "exclues du grand marché à la bonne meuf", et se considère comme une "prolotte de la féminité", Despentes a aussi une pensée pour les pauv'mecs : "ceux qui chialent volontiers, ceux qui ne sont pas ambitieux, ni compétitifs ni bien membrés"... La société patriarcale est aussi "mutilante" pour les hommes, qui doivent réprimer leurs émotions. Et ne doivent pas oublier que le prix à payer de la femme à la maison, hyper dominée, c'était l'homme rivé à la production ou munition de guerre.

 

La révolution féministe a eu lieu dit Despentes, mais elle se poursuit. Cette femme présumée idéale que l'on enjoint d'être blanche, sexy mais pas trop, réussissant mais point trop pour ne pas être suspecte, intelligente mais un peu effacée... Elle n'existe nulle part. Mais on doit s'en libérer tout à fait.

 

L'ennemi actuel, c'est avant tout le diktat esthétique, d'autant plus prégnant que les femmes ont conquis la liberté de circuler dans la société. Et certaines formes d'expression de la liberté de la femme vont jusqu'à être des aveux de dominée. La femme hyper apprêtée et séduisante, voire la "chaudasse" (selon l'expression de l'auteur) ne disent-elles pas en somme : "sois rassuré cher homme, je suis bien là où tu m'attends, cantonnée au corps".

 

Parallèlement, des discours dominants sont à l'offensive : la maternité épanouissante et obligée. Et l'injonction à ne pas effrayer les hommes, ces pauvres chouchous apeurés par la montée en puissance des femmes... Sinon vous resterez seules les soeurs.. C'est un poncif de la presse féminine.

 

Et puis Despentes s'attaque à des sujets sensibles au sein du camp féministe, qu'elle ne brosse pas dans le sens du poil (oui, ce dernier mot est malheureux...) : le viol, la pornographie, la prostitution. Une femme inspirée par King Kong ne saurait les aborder comme on le fait dans le courant dominant du féminisme contemporain (en tout cas français).

 

Ainsi sur le viol, qu'elle a vécu et dont elle analyse l'expérience, Despentes conseille t-elle aux femmes de cesser de vivre comme des victimes et de pleurnicher. On doit prendre le risque de se faire violer en allant dans le monde. En somme de s'en balancer, de se relever, et de ne pas céder de terrain au prédateur qui erre dans les rues. La solution c'est l'autodéfense. Elle raconte que lors de son viol elle avait un cran d'arrêt dans la poche et n'a pas pensé un instant à s'en servir : " je suis furieuse contre une société qui m'a éduquée sans jamais m'apprendre à blesser un homme s'il m'écarte les cuisses  de force, alors que cette même société m'a inculqué l'idée que c'était un crime dont je ne devais pas me remettre". Perdante sur tous les tableaux, la femme.

 

Les soeurs doivent donc à la fois refuser l'intimidation du violeur qui a pour effet de les cloîtrer, apprendre à se battre (comme le prônait Malcom X pour les afro américains en somme) et relativiser le viol car sinon elle meurent de peur et le violeur a finalement gagné... (en même temps si la femme n'est pas dehors, le violeur ne peut pas violer aurais-je quand même envie de souligner. Donc le violeur aime bien que les femmes sortent tard et seules).

Enfin Virginie... Tout cela, il faut avoir le cran pour se le permettre tout de même... Et se relever sans ciller, ce n'est pas donné à tout le monde.

 

Sur la prostitution, et là je trouve que ces critiques des positions féministes majoritaires touchent juste, elle note que "les prostituées sont l'unique prolétariat dont la condition émeut autant la bourgeoisie (....) Les types de travaux que les femmes non nanties exercent, les salaires misérables pour lesquelles elles vendent leur temps n'intéressent personne". 

 

Despentes met le doigt sur l'hypocrisie bienveillante de l'idéologie abolitionniste (c'est à dire interdisant la prostitution, d'abord sur l'espace public, puis ensuite en pénalisant le client et/ou la prostituée). Et elle enfonce le clou sur le caractère relatif des fameuses atteintes à la dignité dans l'esprit des bien pensants de la cause : "Dormir dehors à quarante ans n'est interdit par aucune législation. La clochardisation est une dégradation tolérable". Eh oui. C'est bien le fait de proposer un service sexuel rémunéré, et uniquement cela, qui est insupportable aux yeux de ce qui veulent interdire la prostitution. D'autres formes de dégradation ne suscitent pas la même ferveur militante. Pourquoi donc ? C'est ce que le féminisme abolitionniste devrait se demander...

 

Quant à l'argument "elles le font parce qu'elles sont pauvres", pour justifier l'abolition, elle a une manière fulgurante de le disloquer : "si elles avaient le choix, les prostituées ne le feraient pas. Tu parles d'une rhétorique. Comme si l'épilatrice de chez Yves Rocher étalait de la cire ou perçait des points noirs par pure vocation esthétique". Personne ne songe à interdire des tas de travaux dégoûtants, aliénants, épuisants, abrutissants, aux femmes, et aux hommes aussi. Ce qui est en cause dans l'abolition de la prostitution, c'est cette idée que les femmes doivent pratiquer le sexe uniquement dans le cadre de l'amour. Et si possible du mariage. Mais comme on a reculé sur le mariage, alors on essaie de restreindre à la situation amoureuse. C'est une forme de contrôle de la sexualité, des femmes en particulier, en définitive. Malgré le decorum éthique.

 

 

Mais Despentes est une punk, souvenons-nous en. Elle ne réclame pas de statut des prostituées ou quelque réforme globale, rationnelle, qui résoudrait les problèmes. Elle est dans sa position anarchiste cohérente. Elle défend la liberté un point c'est tout.

 

On peut d'ailleurs déplorer la prostitution (elle trouve d'ailleurs que c'est une impasse en général, ça l'a été pour elle, car elle l'a pratiquée un certain temps) et être contre son interdiction. Comme on peut déplorer l'alcoolisme et être contre sa prohibition. Comme on peut déplorer l'usage de la cocaïne et être contre la pénalisation de son usage et organiser des salles de shoot (d'ailleurs il est intéressant de noter que beaucoup de partisans de l'abolition de la prostitution se rangent naturellement dans les partisans des salles de shoot ou de toute politique de réduction des risques. Ce qui montre que ce qui est sulfureux, c'est bien la sexualité, et non l'intensité d'une indignité parmi d'autres).

 

L'auteur analyse la fonction sociale de la pornographie, avec intelligence il me semble, comme la résolution d'une tension culturelle dans notre société. D'un côté le sexe s'affiche partout, dans le monde des images. D'un autre il n'est pas question de le pratiquer partout, d'y avoir accès comme on le veut. Donc la pornographie vient lâcher un peu de pression.

 

Despentes ne le dit pas, mais moi oui : si l'on veut que la pornographie recule, c'est au marché qu'il faut s'en prendre, à la logique du porno-chic, du porno pub, de la frustration sexuelle comme argument de vente... Les libéraux qui hurlent contre la pornographie sont des hypocrites de premier ordre.

 

Comme pour la prostitution, la position dominante du féminisme est marquée par une hypocrisie évidente. Le féminisme reproche par exemple au cinéma porno de "ne pas montrer la réalité du sexe". Mais c'est la fonction même du cinéma rappelle Despentes, et on ne peut pas lui donner tort... Qui reproche au cinéma fantastique, au cinéma d'aventures, de ne pas montrer la réalité ? Personne.

 

Là aussi, le problème véritable, c'est que la femme use de son corps comme un homme. C'est cela qui gêne. Despentes fréquente des stars du porno, et constate qu'elle impressionnent les hommes, qu'elles n'ont sûrement pas l'air de victimes ou de "moins que rien". Elles intimident au contraire. Ici aussi, la déploration de l'indignité est relative... On s'indigne du sort fait aux femmes sur les images (Despentes conteste cette vision, car elle considère que le porno magnifie au contraire le corps de la femme et marginalise celui des hommes. A chacun d'apprécier...). Mais qui se soucie véritablement des questions d'exploitation financière de ces femmes, de ce qu'elles deviennent ensuite ? Personne. La "dignité" est décidément un concept bien abstrait. Bien relatif au fond, bien que paré d'universalisme.

 

Ce qui est au fond insupportable dans le porno, comme dans la prostitution, c'est que l'on puisse user de son corps de manière scandaleuse, sans les préalables exigés par la société patriarcale et les valeurs dominantes qui en découlent. La femme doit aimer pour coucher. Elle doit appartenir à un homme, dépendre de lui de son contrôle. Sinon elle est de mauvaise vie, elle est stigmatisée. Et l'Homme aussi doit s'inscrire, d'une manière ou d'une autre, dans un cadre légitimé par la loi et l'Etat, garants des bonnes moeurs, définissant ce qui est digne ou indigne de réaliser avec son propre corps.

 

Le pouvoir est biopouvoir disait Michel Foucault. Le politique investit les corps : la santé, la sexualité, les pratiques alimentaires. Et ceci d'autant plus qu'il déserte le terrain économique et social. A la bérézina sociale répond le pseudo volontarisme du contrôle de nos intimités par le politique.

 

Au final, personnellement, je ne me représente pas la vie en société comme Virginie Despentes. Je ne pense pas qu'on puisse en rester, en clair, à dire "fuck off" et à ne pas se préoccuper du reste. A simplement se préoccuper de se défendre tout seul, même si c'est fondamental de protéger sa liberté comme un acharné. Je crois à l'espace essentiel de l'intérêt général, car la notion d'individu, au fond, doit être très nuancée. Je pense qu'un libertaire qui oublie cet espace du bien public est au fond condamné à devenir un néolibéral.

 

Mais je suis d'accord avec elle lorsqu'elle dit la chose suivante : la vraie indignité, c'est quand on nous impose un contrôle total, même trempé dans la bonne conscience. Quand on décide à notre place, de ce qui est bien et ne l'est pas. Quand on décrète "le digne et l'indigne" depuis des positions légitimes autoproclamées. Quand on outrepasse ce principe selon lequel la liberté des uns s'arrête là où commence celle des autres. L'oppression sait tout à fait enfiler le masque sournois de la générosité.

 

Une société d'hommes et de femmes libres, c'est bien cela : des hommes et des femmes libres, d'abord.

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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15 octobre 2012 1 15 /10 /octobre /2012 09:53

se-liberer-300x200.jpg"Présent et avenir" est en quelque sorte le testament intellectuel de Carl Gustav Jung, psychologue majeur, bâtisseur de la psychanalyse avant de rompre avec Freud.

 

La lecture de ce petit essai parfois un peu opaque malgré une écriture limpide (pour un psy...) a suscité chez moi des sentiments ambivalents. Marqué par un pessimisme d'une ampleur rare, il est écrit à la fin des années 50, au moment où l'hypothèse d'une victoire finale du bloc soviétique est loin d'être exclue. Et Jung prévoit cette victoire comme inéluctable, et la craint comme le pire en tant qu'anti communiste résolu. L'humanité semble menacée par l'écrasement totalitaire, après l'expérience nazie et la place grandissante du communisme stalinien. Jung ne pressent pas l'époque qui va s'ouvrir : celle de la consommation et du règne absolu de la marchandise. "Présent et avenir" est donc un livre daté. Sur lequel plane, comme sur toutes les réflexions de l'époque, la crainte de l'apocalypse atomique, aujourd'hui reléguée par l'efficacité supposée de la dissuasion nucléaire, et par la peur du désastre écologique.

 

Cependant il y a quelque chose de très actuel aussi dans la défense de l'individu authentique que prône Jung. Individu qui doit prendre conscience de la réalité de sa psyché.

 

La réalité de son temps, pour Jung, c'est l'écrasement de l'individu par la masse, aux ordres d'un Etat surpuissant. L'homme y est réduit à une unité statistique. La société et l'Etat deviennent des personnalités à part entière, vers lesquelles on se tourne pour tout réclamer. Les éléments nécessaires à un esclavage d'Etat sont partout présents en Occident. C'est pourquoi le modèle communiste pourra s'y installer sans trop de résistance. L'individu, qui plus est, est asservi à la technique. Pour Jung, l'organisation  de masse, en abaissant l'individu, affaiblit sa capacité morale. C'est "le somnambulisme infantile" de l'homme de masse. Une critique d'ordre libertaire, dont on ne peut nier la pertinence (comment on en sort, c'est une autre affaire) :

 

"Seul peut résister à une masse organisée le sujet qui est tout aussi organisé dans son individualité que l'est une masse".

 

L'avenir ne donnera pas tout à fait raison à Jung, ni tout à fait tort... Le communisme s'effondrera. L'hyper individualisme se développera. Mais ce règne sans partage est-il gage de liberté et de recul de la violence ? On peut en douter. Certes, on demande encore tout à l'Etat mais celui-ci reflue sans cesse, sauf lorsqu'il s'agit de rétablir l'ordre public menacé par sa propre incapacité à résoudre les problèmes de la société. Quant au "somnanbulisme infantile" , il reste indéniablement de mise.... L'avenir ne ressemble jamais vraiment à ce que l'on subodorait, mais certaines intuitions de Jung étaient valables.

 

Jung ne croit pas vraiment à la possibilité de l'homme de vivre sans transcendance. La recul de la religion en occident a donc donné lieu à un transfert vers une nouveau culte, celui de l'Etat.  C'est la critique classique du socialisme comme religion de salut terrestre.  Jung - et là il se trompe - considère que le modèle fordiste n'est pas en capacité de résister aux promesses de lendemains qui chantent du bloc soviétique, car la possession des objets ne débouche que sur de la frustration d'autres objets (ce qui est certes vrai). Mais Jung n'a pas pris en compte les facteurs économiques, sociaux, organisationnels, qui empêchèrent le modèle communiste de tenir la moindre de ses promesses.

 

Le monde n'est que conscience. Donc l'étude de la psyché est d'une importance immense. Pourtant elle n'est que récente, elle a du mal à s'imposer, et elle n'est qu'à ses débuts. Elle a cependant réussi à progresser, et à faire accepter l'existence déterminante de l'inconscient. Par son existence, la psychologie sort l'Homme de sa place misérable d'unité statistique indifférenciée, de numéro dans la société de masse. Chaque individu est unique. La psychologie est un rempart contre l'esclavage d'Etat. Ce sont de beaux passages. Et on pourrait aujourd'hui en dire de même :à l'égard de toutes les dominations qui nous guettent : celles des pervers, du marché.

 

Pour Jung, l'homme moderne est un névrosé. Comme en témoigne la dissociation qui frappe ses croyances et son savoir. Soigner l'homme moderne, ce serait faire comme le Médecin pour l'individu : réconcilier les deux parties en lui. L'inconscient de l'homme, c'est d'abord son instinct (Jung a été influencé par Nietzsche), et il s'est peu à peu éloigné de son instinct, pourtant à la source de sa psyché. La scission entre conscient et inconscient, entre savoir et croyance, devient source de conflit en l'homme, donc d'une pathologie qui lui est consubstantielle. L'homme ne peut s'identifier qu'avec ce dont il est conscient, il est donc déraciné, séparé d'une partie de lui-même.

 

Les hommes espèrent résoudre ce conflit en changeant la société, c'est insuffisant. Ainsi les espérances politiques sont toujours déçues.

 

L'humanité sait désormais que l'inconscient existe, et pourtant elle agit comme si elle l'ignorait, comme si tout affleurait à la conscience. Elle ne se méfie pas d'elle-même. Elle préfère rejeter les problèmes sur l'extérieur, sur autrui. Jung nous appelle à accepter que la capacité à faire le mal, immensément, sans limites, est en nous. Elle est toujours là. Elle n'est pas localisée chez l'autre ou enfermée dans le passé. Le refus de cette réalité en nous est la meilleure façon de déclencher la violence aveugle.

 

Après des années de pratique psy, Jung en est venu à être anti rousseauiste. Les pulsions d'agression chez l'Homme lui semblent plus fortes que tout, et c'est à partir de la volonté de puissance qu'il définit la "nature humaine" à laquelle il croit. Avec un pessimisme bien compréhensible en son temps, et après avoir fréquenté des gens en souffrance toute sa vie. Mais aurais-je envie de lui répondre : le simple fait que des tas de gens s'acharnent à trouver les moyens d'adoucir le monde, n'est-ce pas la preuve de la complexité de la nature humaine, ou même de la fragilité de ce concept de "nature" ?

 

La raison ne suffit pas nous dit Jung (coucou Spinoza !). La peur de l'autre (derrière le mur à son époque, ou aujourd'hui de l'autre côté de la méditterrannée) est trop intense.

 

La sagesse pour l'humanité, c'est donc d'apprendre la lucidité. De connaître ses tendances, de s'analyser. De ne pas être naïf envers soi-même. Il le dit dans un très beau passage :

 

"Connaître et accepter son ombre achemine vers cette modestie qui est nécessaire à la reconnaissance de ses imperfections. Mais précisément c'est cela l'acceptation consciente de ses petitesses et la prise en considération de ses mesquineries personnelles et de ses imperfections, qui est l'attitude la plus nécessaire chaque fois qu'il s'agit d'établir une relation humaine. Car la relation humaine ne repose pas sur la perfection (...) elle repose bien plus sur ce qui dans l'être est imparfait, faible, ce qui a besoin de secours et de soutien, sur tous ces éléments qui sont le fondement et le motif de la dépendance. Ce qui est parfait n'a pas besoin de l'autre".

 

L'élargissement de la conscience individuelle n'est pas vaine. Elle a une influence à travers la construction de l'inconscient collectif (concept phare de Jung). C'est ce à quoi s'adonnent les artistes en particulier. Et ils influencent profondément le monde.

 

Nous ne sommes pas libres sans doute, mais nous pouvons savoir qui nous sommes. Et ainsi ne pas aller n'importe ou, n'importe comment, agi par des forces qui nous dominent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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28 septembre 2012 5 28 /09 /septembre /2012 21:06

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" Si donc on nous demande où est l'état de nature nous répondrons : il est ici ; et peu importe d'où l'on parle, de l'ïle de Grande Bretagne, du Cap de Bonne Espérance ou du Détroit de Magellan".

 

                                                                                Ferguson

 

Nous vivons dans un monde où a triomphé l'idée selon laquelle l'être humain est fondamentalement un être égoïste, pingre, cupide, indifférent à autrui s'il ne lui sert à rien... Donc il conviendrait de s'organiser en conséquence.

 

Nier cette nature malsaine, ce serait nous dit-on depuis la fable des abeilles de Mandeville, se priver des ressorts de l'égoïsme, étouffer l'Humain. L'égoïsme serait un moteur puissant de création de richesse, et en fait le seul . La société libérale voit dans l'addition des égoïsmes le chemin du bonheur général, par retombées positives des fruits de l'enrichissement individuel. Une vision pessimiste de l'humanité, certes, mais qui repose aussi sur un postulat particulier : si on est capable de dire que l'Homme est un salopard foncier, c'est qu'il y a du foncier. C'est qu'il y a une nature humaine.

 

Notre représentation du monde, et il n'y a qu'à se rémémorer nos cours de philo de terminale, est arc-boutée sur la distinction discutable entre nature et culture.  Et bien souvent, ceux qui ont critiqué la vision pessimiste qui domine aujourd'hui, ont joué sur ce même terrain. Rousseau a contesté Hobbes, non pas sur sa prétention à isoler une nature humaine, mais sur sa vision de l'état de nature comme état de guerre. Et Jean Jacques oppose une fois encore la culture, pervertie depuis l'apparition de la propriété, à la nature humaine portée à la sociabilité, au partage et à l'altruisme ("le bon sauvage"). Le dualisme, encore et toujours.

Rousseau a perdu.

 

Aujourd'hui, ceux qui contestent la vision simpliste et surtout pas innocente de la nature humaine telle que l'ont formulée Machiavel, Schopenhauer, Nietzsche, Hayek, contestent les termes mêmes du débat. Ils en fracassent les présupposés.

 

Deux petits livres paraissent qui évoquent, dans un esprit très proche, cette notion de "nature humaine", pour la déconstruire et non pour la redorer. Signés par des penseurs de premier plan, héritiers de l'humanisme de la Renaissance dans leur volonté de penser le monde en s'ouvrant à la diversité des savoirs, en refusant les spécialisations "mutilantes". Un "dialogue sur la nature humaine" entre Boris Cyrulnik et Edgar Morin. Riche, magnifique de grandeur d'âme et d'ampleur de vue. Trop court et frustrant.... Et un essai direct et lumineux de l'anthropologue majeur qu'est Marshall Sahlins, intitulé " La nature humaine, une illusion occidentale". 

  

Le dialogue entre les deux penseurs français, qui ont beaucoup de points communs, à commencer par leur capacité à penser globalement tout en étant absolument compréhensibles et éloquents, va au delà de la question de la nature humaine. Il s'agit aussi d'un échange sur le savoir humain ou sur le lien intime entre la vie et la mort. Mais ressort de ce débat la conviction qu'il faut en finir avec la coupure ontologique entre la culture humaine et la nature. Cyrulnik voit l'Homme comme un centaure, planté solidement dans la terre et dressé vers le ciel. La culture est un des ingrédients nécessaires à la nature humaine. Avant même Homo Sapiens la culture avait émergé. La culture est là avant même l'humain que nous connaissons.

  

La culture, c'est le sens, ce qui circule entre nous. Et elle est inséparable de l'Humain. Ainsi Cyrulnik souligne que le cerveau humain est capable de beaucoup, même en l'absence de certains sens, mais que les promesses génétiques de l'Homme ne peuvent pas se développer en l'absence d'autrui. Un Homme isolé trop longtemps perdrait le langage et se déshumaniserait. L'Homme est un être sociable, par définition. Et c'est déjà un caillou sacrément douloureux dans la chaussure libérale....

  

L'Humain est le fruit de plusieurs naissances : la bipédie, la maîtrise du feu et du langage, l'apparition d'Homo Sapiens, les sociétés historiques... L'Humain est un devenir. "La" fameuse nature humaine n'est pas isolable, et surtout pas de la culture. Morin imagine la prochaine étape de l'humanisation dans la prise de conscience de notre appartenance commune à la Terre Patrie (titre d'un de ses magnifiques essais).

  

La prééminence du social se concrétise notamment dans le tabou de l'inceste. Que signifie t-il ? Que l'Homme ne peut survivre que par l'alliance avec autrui. C'est un fait biologique. Nous portons tous en nous la trace des premières cellules de la vie, mais nous avons besoin de nous mélanger à l'extérieur pour nous régénérer.

  

L'Homme a besoin d'autrui pour exister. Il a besoin d'une identité collective pour devenir lui-même. Cyrlunik, le psychanalyste, remarque que l'être humain ne peut pas devenir tout à la fois, il doit réduire son horizon, donc il doit appartenir à une ou plusieur entités pour devenir un individu. Sinon sa construction est menacée. Donc l'individualisme absolu est un non sens. " Devenir soi-même pour rencontrer un autre, qui lui aussi est un autre soi-même". Une lucidité qui rappelle la phrase de Jaurès sur le  patriotisme qui n'éloigne pas de l'internationalisme mais en constitue le chemin. Pour comprendre l'altérité, il faut savoir qui on est.

  

L'Humain a créé un monde immense de signes. Il est capable de décontextualiser les informations. Il est devenu plus fort que ses propres gênes, parvenant à les contrôler. C'est aussi ce monde de signes qui lui permet de penser, d'imaginer, et d'être aussi dangereux. Sans la pensée, pas de génocide. C'est la culture qui donne à l'Humanité ce pouvoir de destruction mais aussi sa capacité à soigner. L'importance de la culture se mesure dans nos émotions : un seul mot suffit à emporter des affects immenses, une seule phrase peut changer une vie. Le monde des signes est devenu une partie majeure de notre réalité. Tout cela balaie les évidences simplistes sur la prétendue nature humaine.

  

Marshall Sahlins aboutit à des conclusions très proches. En rappelant assez longuement l'Histoire des idées occidentales, toutes fondées sur la dichotomie arbitraire entre nature et culture, alors que dans d'autres contrées cette séparation n'a aucun sens. La subjectivité par exemple, n' y est pas réservée à l'humain. La nature animale de l'Homme n' y est pas une damnation, et les animaux n'y sont pas appréhendés comme des bêtes. Quant au "moi" il ne se confond pas partout avec l'individu. C'est le grand apport de l'ethnologie que de nous permettre ce regard décentré.

  

Pour l'auteur "la tradition occidentale", qui passe par Aristote, Saint-Augustin, Machiavel, Hobbes, Smith, jusqu'à Freud...  a pour spécificité de "mépriser l'humanité" en ciblant une vile nature à domestiquer (on retrouve cette idée dans le pêché originel).  Mais il faut aussi répudier la pensée en miroir qui stigmatiserait la fausseté de la culture et célèbrerait la salubrité par essence de la nature (pensée qui s'exprime par exemple dans le culte du "bio"). Car c'est ce fossé qui pose problème.

 

L'Essai est un parcours brillant dans l'Histoire de la société occidentale, qui montre comment cette idée de la nature de l'Homme a toujours servi de pivôt à l'organisation juridique et sociale. Des Républiques de la Renaissance fondées sur l'équilibre des intérêts (Montesquieu fonda aussi cette notion d'équilibre sur une anthropologie pessimiste) à la Révolution américaine inspirée par le calvinisme qui radicalisa la notion de pêché originel. Thomas Paine écrivait ainsi : "Les palais des rois sont bâtis sur les ruines des berceaux d'Eden". Le gouvernement est nécessaire pour éviter la guerre de tous contre tous mais ne doit pas ignorer la nature égoïste des citoyens. En réalité, et là on touche à l'influence de Marx sur Salhins, la nature dangereuse qu'il convenait de contenir, c'était surtout celle des masses...

 

Il revint à Adam Smith de fignoler l'édifice en trouvant la solution pour que l'égoïsme soit célébré comme utile pour le bien commun. C'est la "main invisible" du marché qui finit par trouver la meilleure solution pour tous, car l'offre et la demande doivent toujours s'équilibrer dans l'intérêt des deux parties. Et donc, si l'Etat ne s'en mêle pas, les égoïsmes organiseront au mieux le monde, spontanément. Nous vivons toujours sur ce mythe, comme si les deux parties étaient à égalité, comme si au sein de chacune des parties, tout était fluide et loyal.

 

L'autre solution proposée avec succès par les pessimistes sur la nature humaine sera le nationalisme. C'est à dire porter l'égoïsme à un niveau supérieur, collectif. Pour résoudre les conflits dans le corps national.

 

Mais l'essentiel est pour l'anthropologue de montrer que ce choix de découper une nature humaine spécifique est arbitraire. D'autres sociétés n'isolent pas l'individu du groupe : à Hawaï par exemple, tout le monde est parent. Dans nombre de sociétés, la chasse n'est pas une lutte contre le monde animal mais une collaboration : l'Humain ne se sépare pas de la nature, ni de l'animalité qui du coup n'est pas stigmatisée comme le Mal à proscrire. L'idée d'une nature humaine, qui plus est égoïste, est une idéologie particulière. Elle nous conduit à considérer l'enfant comme un animal à domestiquer, ce qui est une conception tout à fait rare dans le monde.

 

Salhins se moque de Hobbes et de la formule "l'homme est un loup pour l'homme" : 

 

"quelle calomnie pour ces loups grégaires, eux qui savent ce qu'est la déférence, l'intimité, la coopération, le sens de l'ordre inaltérable !".

 

Pour Sahlins, l'anthropologie démontre que la culture est la véritable nature de l'Homme. Les premiers signes de cette culture remontent selon lui à trois millions d'années, alors que l'Homme tel que nous le connaissons a 50 000 ans. L'histoire de l'Humanité émergente est culturelle.  C'est cette spécificité humaine qui se traduit par une déprogrammation par rapport aux instincts. Nos ancêtres ont produit une culture, qui les a ensuite modifiés, et la sélection a été culturelle. La culture a pris le pouvoir.

 

L'individu sans culture, donc l'individu pré social, n'a jamais existé. C'est ce que Marx implique aussi, quand il affirme que l'Homme se façonne dans l'activité sociale. L'état pur de l'Homme n'existe nulle part et n'a jamais existé. Il n'y a pas d'essence de l'Homme. Il n'y a que son existence dans son rapport à la matière qu'il transforme. Dans son travail pour survivre, qui implique une organisation sociale, la formation de civilisations où d'autres générations naîtront.

 

Ce débat sur l'existence d'une nature humaine est fondamental, décisif. L'idée d'une nature humaine non coopérative "met l'humanité en danger" selon Salhins. 

 

Mais avant que ces sages idées infusent dans la société, viennent contester l'hégémonie du libéralisme misanthrope, il se passera du temps (si cela devait survenir...). Edgar Morin suggère que l'on réforme l'enseignement pour apprendre l'introspection, tel que Montaigne l'a pratiquée. S'interroger sur ce qui se joue en moi, et donc remettre en cause les fausses oppositions que l'idéologie capitaliste a ancrées en nous depuis des siècles, s'appuyant sur des tendances fortes de la société chrétienne et même de la pensée antique.

 

" Connais toi, toi-même" reste le mot d'ordre le plus subversif qui soit.

 

 

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15 septembre 2012 6 15 /09 /septembre /2012 18:43

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Jean-Claude Michéa, orwellien proclamé, essaie de défendre les positions d'une gauche populaire. Pas une gauche fantasmant le peuple, s'adressant au peuple depuis des sommets légitimes, finalement condescendante. Mais une gauche étoitement liée à son substrat historique, sachant tirer parti de ce qu'il a de meilleur, dont cette "commune décence" qu'Orwell discerna en son temps en Angleterre (notamment pendant le second conflit mondial).

 

La décence commune, c'est ce sentiment qui pousse, face à certaines extrêmités, à se dire simplement que "ça ne se fait pas",  et qui manqua et manque encore aux expériences révolutionnaires et réformistes, aux bureaucraties politiques se réclamant du progressisme, aux organisations issues du "mouvement ouvrier".

 

L'un des terrains où se manifeste la discorde entre la gauche qui pense et parle, et le peuple dont elle censée etre la représentante et la figure de proue (je dis bien "censée"), c'est la question culturelle. La "culture populaire", c'est presque une insulte au regard du milieu intellectuel progressiste.

 

Dans un petit texte méchant et criant de vérité, meme s'il manque parfois de nuances, Michéa aborde la question du football, qui occupe une place prépondérante dans les pratiques culturelles populaires, à l'échelle planétaire. "Les intellectuels, le peuple et le ballon rond" (éditions climat) est une défense du football, une critique du mépris intellectuel souvent porté à son encontre, et en meme temps un éloge d'un autre ouvrage : "Le football, ombre et lumière, d'Eduardo Galeano (je ne l'ai pas lu, mais les extraits sont magnifiques). Galeano est une grande voix sud américaine, auteur notamment des "veines ouvertes de l'Amérique latine" que Chavez offrit spectaculairement à Obama lors de leur rencontre au sommet des nations du continent.

 

Michéa écrit ce texte juste avant la coupe du monde 1998, et il me semble que ce n'est pas neutre. Le foot, pendant un temps, est devenu très chic en France, dans le sillage de la coupe du monde remportée. Y compris dans les milieux de la gauche cultivée, attirée par la divine surprise du "black blanc beur". Et depuis, si l'enthousiasme s'est évanoui, il reste que le sport est aujourd'hui regardé d'un autre oeil par les intellectuels. La littérature et le cinéma ont su s'emparer du sport (je pense par exemple  au mythe de la demie finale France Allemagne de Séville 1982, ou récemment à un roman de Jean Rouaud. Des journaux dits "de référence" comme Le Monde ou Libé, donnent une vraie place au sport, avec un approfondissement de la réflexion). Le politique aussi, malheureusement, est venu sur la photo. La tentative d'instrumentalisation par le Président français de la coupe du monde de rugby en France fut un moment particulièrement glauque (allant jusqu'à me pousser, personnellement, à applaudir la victoire des anglais contre le XV de France, ce qui n'aurait jamais pu m'arriver avant et ne surviendra sans doute plus jamais). Les sportifs d'élite ont changé, sont devenus des communicants qui se recyclent dans les médias, inspirent des réactions nouvelles.

 

(Pour ma part, j'ai joué de longues années au foot en club. Ce fut ma passion d'enfant, dévorante comme elle devait l'être. Elle a     fluctué en intensité, selon les âges. J'avoue que les péripéties de l'équipe de France en Afrique du Sud, et plus encore de ce qu'elles suscitèrent et révélèrent (l'infantilisme médiatique, la recherche de boucs émissaires, le racisme qui s'en donne à coeur joie quand on rompt les amarres du surmoi), ont porté un préjudice presque mortel à cette passion que j'entretenais. Le charme est rompu pour le moment (en ce qui concerne le tour de france, il est mort et enterré), et je dois aller le débusquer dans des moments exceptionnels (le périple du Barça, la coupe du Monde, le très haut niveau....). Mais je suis en plein accord avec Michéa : le problème ce n'est pas le football, c'est la "dénaturation" du football par l'argent qui est en cause. Les clubs sont aujourd'hui non pas des fins, mais des moyens de multiplier des transactions rémunératrices. Le problème n'est donc pas de critiquer le football (en tant que sport, je ne parle pas en tant qu'institution complice de la loi marchande), mais le mode de production qui pourrit tout sur son passage. )

 

Un premier trait des intellectuels est à déplorer, c'est cet héritage platonicien qui conduit à inférioriser le corps. Chez ceux qui vivent de produire uniquement des signes, le corps est vulgaire (les intellectuels ont intérêt bien entendu à valoriser leur raison d'être). D'où le mépris du sport. D'où aussi, Michéa aurait du le dire, la stigmatisation du travail manuel (on oriente vers lui par dépit).

 

(Notre civilisation, malgré les innombrables preuves reçues (la somatisation, la dépression, le vieillissement prématuré, la signification du regard, les dimensions physiques du sentiment amoureux et bien d'autres choses encore), n'admet pas que le corps soit l'esprit et que l'esprit soit le corps. Deux modalités différentes d'une même expression de vie. Ce que Spinoza avait saisi.)

 

A cette première raison qui conduit à mépriser le sport, le football ajoute son caractère populaire par excellence. Le populaire est en lui-même difficilement suportable à l'intellectuel qui parfois s'en est distingué. C'est le vulgos. Et le vulgaire est l'ennemi du raffinement intellectuel. Dans le populaire, il y a nécessairement le populiste, soit l'ennemi de la Vérité recherchée par l'intellectuel. Le football se prêtait à sa "confiscation" par les classes populaires, car il ne réclame rien pour être joué. Un terrain vague et une boule de chiffons. C'est donc un sport qui au regard des couches intellectuelles combine toutes les raisons d'être détesté. Surtout quand comme à notre époque il fait tout son possible pour l'être....

 

Le problème de ces intellectuels qui détestent le sport (tels Jean Marie Brohm pour l'extrême gauche, Robert Redeker aussi - ce singe de Voltaire- qui s'est trouvé une nouvelle croisade), c'est qu'ils ne comprennent pas la passion populaire pour le football de l'intérieur. Donc leur critique reste vaine et superficielle. Les meilleurs critiques des dérives du sport sont les amateurs eux-mêmes, capables de mesurer justement ces dérives au regard de leurs attentes et de ce que le foot est capable de produire.

 

Le problème du football, ce n'est pas le football, cette retrouvaille avec la magie de l'enfance, cette "volupté inutile du corps", cette poésie sans objet, c'est au contraire ce qui empêche le foot de s'exprimer. C'est l'argent qui en change le sens.

 

L'argent élimine l'inutile, la poésie, le jeu sans finalité. L'aficionado le sait parfaitement. Il sait très bien, mieux que l'intellectuel venu lui donner la leçon (même pas venu d'ailleurs, puisque l'intellectuel ne parle pas au peuple) débusquer ce qui relève de la magie du jeu, distinguer le moment exceptionnel. Un mauvais footballeur, ou un cynique qui "ne mouille pas le maillot" n'a jamais sa chance auprès de l'aficionado (que Michéa sépare du supporter, cette figure commerciale).

 

L'idée que les spectateurs de foot sont des brutes est stupide. D'abord parce qu'il y a peu de violence dans les stades, au regard des centaines de milliers de personnes qui se rendent à un match le week end. Ensuite parce que ceux qui y perpètrent la violence ne s'intéressent pas au foot, qu sert de prétexte. Ils ne suivent pas le match. Oui, il y a de la violence verbale et machiste. Mais elle n'est pas spécifique au foot, elle est dans la société. Dans un stade, elle a un caractère rituel, théâtralisé, destiné aussi à faire pression sur l'arbitre (le public est le "douzième homme" de l'équipe), ce qui fait partie du jeu. Personne n'en est dupe, qui connait le football. Les gens rient après avoir injurié, c'est un rite hyper convenu des gradins.

 

Ce que les amateurs aiment par exemple chez Zidane, c'est justement sa grâce particulière, son efficacité certes, mais il y a plein de manières d'être efficace. Zidane a le geste unique, et le public qui aime le football le sait. C'est ce qu'il aime aussi chez un Ronaldo (le brésilien) qui multiplie les passements de jambes avant de tirer, ce que personne ne fait. On ne vend pas de la pacotille à l'aficionado.

 

Il y a dans le foot, un "gai savoir des humbles". Le leur, qui leur appartient en propre, et cela ils y tiennent. Et l'existence de ce gai savoir subtil, riche de ses appréciations historiques et de ces subtilités infimes, devrait enthousiasmer les progressistes par le potentiel d'avenir qu'il dévoile. Le peuple est intelligent. Le peuple tient à son sport, son domaine. Un qu'on lui a colonisé mais pas encore totalement subtilisé. Pourquoi le lui reprocher ? Faudrait-il qu'il se drape dans l'ascétisme pour satisfaire aux désirs de pureté frustrés des intellectuels ?

 

J''ajouterai, ce que Michéa ne dit pas, qu'à travers le foot, non seulement le peuple recherche une catharsis, ce qui en soi n'est pas à déplorer. Car nous avons besoin de catharsis. Mais il cherche aussi des occasions de vivre ensemble, de vibrer ensemble, de faire exploser les différences aussi. Qui n'a pas bondi dans une tribune après un but ou un essai ne peut pas le saisir. C'est ce que vient dire la "ola" aussi.

 

Qui fournit ces occasions là à une époque ou tout dessein collectif a non seulement disparu, mais est considéré comme une folie archaïque ? Pourquoi les gens se ruent-ils sur ces célébrations de victoires sportives dans leur ville, arborant leurs couleurs, même s'ils ne savent pas citer un nom de leur équipe ? Parce que c'est enfin un moment d'appartenir au collectif, de le voir se matérialiser. De le voir s'exprimer avec passion et intensité. La société libérale a anésthésié toute dimension collective, tout sentiment d'appartenance élargi (les seuls sentiments collectifs qu'aime le libéralisme, c'est ceux qui demandent de se distinguer fortement, par la consommation de marchandises. L'être "fashion" par exemple).

 

Quant aux valeurs du foot, elles ne sont pas figées, pas univoques. Elles peuvent impliquer le cynisme, la tricherie, la compétition comme loi absolue. Mais le foot c'est aussi le sens de la patience et de l'entraînement, apprendre à s'accrocher, perdre sans être un perdant définitif, et il en est de même pour le gagnant. Mais encore le respect de règles acceptées, de l'arbitrage (qui est le plus souvent accepté, on l'oublie), le rapport nécessaire à la transmission (l'entraîneur), la fraternité et la solidarité éprouvées. Le sacrifice de soi pour le collectif, l'effort pour l'inutile. On y prend confiance et on s'y désinhibe. On y apprend à vivre, sans dommages. Galeano cite Albert Camus qui disait avoir appris sa morale dans le foot. Je veux bien le croire, car je pourrais presque en dire autant.

 

Que vivent le sport et le foot ! Qu'on les libère des chaînes de l'argent. Que ceux qui pensent, écrivent, se dédient aux oeuvres de l'esprit, puissent se mêler à ceux qui utilisent leur corps, les aident à reconquérir leur domaine contre les financiers. Que de leur rencontre naisse de la créativité. Que l'athlète pense un peu plus et que l'intellectuel s'ouvre à d'autres manières de vivre. Que le mépris, qui est le début du fascisme, s'étiole.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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5 août 2012 7 05 /08 /août /2012 01:52

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« L’homme n’est pas libre de ne pas faire ce qui lui fait plus de plaisir que toutes les autres actions possibles »

Goûter au génie de Stendhal, c’est bien sûr se plonger dans les romans essentiels : le Rouge et le noir, la chartreuse, et le moins encensé Lucien Leuwen – pourtant superbe -, que l’on ne saurait jamais trop conseiller aux gens qui s’occupent de politique : c’est un excellent manuel de trucage d’élections.

Mais Stendhal a laissé une œuvre bien plus large et chaque ligne est un délice. Je me demande d’ailleurs à quoi sert d’en parler ici, mis à part par hygiène mentale personnelle (ce qui il est vrai est une raison d’être importante de ce blog). Car vous mériteriez plutôt, badaud égaré ici, de trouver une simple somme de citations du livre dont je vais parler, tellement chaque phrase éclate de superbe.

Il y a ainsi  cet essai, moins lu et pourtant si fructueux, intitulé « De l’amour ». D’une forme assez originale en son époque. Une sorte de mélange entre l’essai, les souvenirs, les digressions, et la confidence, d’une écriture assez libre, avec des mini romans insérés, des extraits de mémoires, des aphorismes, des documents (le Code de l’amour courtois provençal).

Stendhal y dissèque l’amour, tout en le célébrant. C’est dans ces lignes qu’il établit sa théorie de la cristallisation (ou double cristallisation) sur lesquelles nous avons tant ferraillé étant en classe de français et causant de Julien Sorel. Il faut bien dire qu’en matière de psychologie, les romanciers français du 19eme sont indépassables.

C’est aussi et peut-être avant tout une grande profession de foi féministe (« donnez à régler à votre femme vos affaires avec les fermiers de deux de vos terres, je parie que les registres seront mieux tenus que par vous »). Car l’idée de Stendhal, c’est que la liberté des femmes, l’égalité des sexes, seront de puissantes vitamines de l’amour, et donc du bonheur. L’humanité ressent donc un impérieux besoin de la libération des femmes. C’est un fil directeur solide de sa théorie sur l’amour.

On trouve dans « De l’amour » un Stendhal optimiste, pas le moins du monde cynique ou même désabusé (un anti Balzac), totalement ouvert d’esprit : par exemple quand il rend un hommage très appuyé à la civilisation arabe dans son rapport à l’amour, sans verser dans l’exotisme. Dans certains passages, il touche au scandaleux, citant un jugement occitan d’amour courtois où il est conseillé d’aimer hors mariage pour que l’intérêt ne se mélange jamais au sentiment (« l’allégation de mariage n’est pas excuse légitime contre l’amour »), ou prétendant qu’« il faut avoir un mari prosaïque et prendre un amant romanesque ». Et pour lui, c’est entendu, avoir maîtresse et amant est bien naturel, mais la facilité du divorce doit permettre de ne pas trop compliquer l’existence non plus. Le clergé, ici comme ailleurs, est le grand ennemi du bonheur.

Pourquoi écrire ce qui appelle un essai d’idéologie sur l’amour ? Parce qu’il se sent meutri par un échec cinglant avec une femme, Matilde, pour laquelle il entretint une vive passion, mais qui le repoussa. Il voulut sublimer cette douleur en roman mais tout aurait été trop reconnaissable ; alors il opta pour le déguisement de ses sentiments sous la forme de la spéculation. Mais malgré la déception et la frustration, ce livre est un éloge de l’amour.

 

Stendhal distingue quatre amours différents : l’amour passion, l’amour goût (« tandis que l’amour passion emporte au travers de tous nos intérêts, l’amour goût sait toujours s’y conformer »… Quelle phrase sublime…), l’amour physique, l’amour de vanité.

Il s’arrête longuement sur ce miracle, la naissance de l’amour. En séparant sept phases :

-          L’admiration

-          La spéculation autour du plaisir

-          L’espérance. Un tout petit peu d’espérance suffit, comme une étincelle.

-          La naissance de l’amour proprement dite

Tout au long de son essai, Stendhal différencie les rapports de la femme et de l’homme à l’amour, mais il ne naturalise ou n’essentialise jamais cette différence. En cela il est tout à fait avant-gardiste et superbe. Ces différences s’expliquent très clairement, et facilement sous la plume de Stendhal, par les rôles sociaux dévolus aux deux sexes, et qui impliquent ainsi des psychologies divergentes.

Le fait que les femmes de son temps soient plus sujettes à l’émotion que les hommes, plus tournés vers la raison, est un résultat « de nos plats usages » qui ne donnent aucun rôle aux femmes dans la sphère économique. L’usage de la raison ne débouche que sur de la frustration pour une femme. Le fluide nerveux chez les hommes s’écoule par la cervelle, à cause du travail, et par le cœur chez les femmes.

-          La première cristallisation. C’est ici que Stendhal évoque le fameux rameau de Salzbourg, qu’on jette au fond d’une mine de sel et que l’on récupère constellé, comme couvert d’une infinité de diamants. La cristallisation, c’est « l’opération de l’esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l’objet aimé a de nouvelles perfections ». Une puissante force de l’imagination qui se met en route.

-          Puis le doute naît

-          C’est alors que survient la seconde cristallisation. Et le sentiment de l’amour partagé

Evidemment, la cristallisation est plus difficile à trente ans qu’à dix huit, mais elle en sort plus solide aussi et plus merveilleuse.

 

Toujours en fonction des rôles sociaux, car Stendhal ne donne jamais dans un psychologisme désincarné ou hors sol, les femmes doivent être plus méfiantes et prudentes. Les mouvements de naissance de l’amour sont donc chez elles plus progressifs.

 

L’amour est magique car il s’avère un puissant  hallucinogène : « il suffit alors d’avoir l’idée d’une perfection pour la voir dans ce qu’on aime » . L’amour, s’il a des accointances avec la recherche de la beauté en toutes choses, peut conduire à aimer la laideur. Car la beauté « ne peut nous fournir que des probabilités sur le compte d’une femme », or c’est de la passion qui est en jeu dans l’amour :

 

« L’homme qui a éprouvé le battement de cœur que donne de loin le chapeau de satin blanc de ce qu’il aime est tout étonné de la froideur où le laisse l’approche de la plus grande beauté du monde ».

 

Belle leçon que Stendhal donne à notre époque d’étalage que l’éloge de la pudeur : « la pudeur prête à l’amour le secours de l’imagination, c’est lui donner la vie ».

 

Le livre regorge de conseils aux amoureux : soyez naturels. L’affectation est le pire : « tout l’art d’aimer se réduit, ce me semble, à dire exactement ce que le degré d’ivresse du moment comporte, c’est-à-dire, en d’autres termes, à écouter son âme ».

 

Stendhal, grand voyageur et européen s’il en est, détaille les particularités de l’amour dans chaque contrée, en fonction de sa culture. Et sachant distinguer entre les classes, s’il vous plaît. En France (malheureusement pour l’auteur, l’amour courtois provençal y a été abattu par les croisés), la passion est difficile, car chacun craint pour son image. Or l’amour c’est toujours prendre des risques insensés : « l’amour est une fleur délicieuse, mais il faut avoir le courage d’aller la cueillir sur les bords d’un précipice ». L’italien « se laisse aller à l’inspiration du moment » et il n’y a pas de ridicule en Italie, les cultures et les usages y sont trop morcelés pour cela… En Espagne, il y a heureusement l’influence des maures…  Aux Etats-Unis, la Raison est si omniprésente que la cristallisation y est devenue très difficile… (quel prophétisme !).

 

Le grand espoir de Stendhal, c’est l’égalité hommes femmes qui enflammera l’amour. Il casse une à une les objections s’opposant à cette égalité, par exemple celle qui prétend que les femmes, égales à l’homme, deviendront ses « rivales ». Selon Stendhal, donner une éducation au femmes, leur parler de l’amour très jeune, et mieux encore leur assurer une éducation mutuelle avec les hommes – la même -, c’est ouvrir la voie au bonheur : la société se prive des génies potentiels féminins, et les hommes de compagnes grandioses. L’amour s’ampute de la sincérité, de la profondeur , de la richesse des nuances (« sans les nuances, avoir une femme qu’on adore ne serait pas un bonheur, et même serait impossible »).

 

Bref, pour imiter Danton : de l’amour, encore de l’amour, toujours de l’amour. Envers et contre tout.

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17 avril 2012 2 17 /04 /avril /2012 14:49

obama_barack.jpg Je me souviens, sans doute comme des millions de personnes de bonne volonté dans le monde, de l'élection d'Obama comme d'un instant de félicité, de soulagement, d'espoir. Sans doute un des plus beaux moments politiques internationaux depuis longtemps (avec le déclenchement des révolutions arabes). Ce matin là, il se trouvait que j'étais sérieusement malade et alité, et je me rappelle le réveil infiniment agréable que la nouvelle m'avait procuré : l'équivalent d'une perfusion de vitamine C et d'élixir de jouvence. Je me sentais légèrement grisé... et j'écoutais Sam Cooke en boucle.

 

Ce qui m'enivrait doucement, ce n'était point l'illusion démesurée sur le personnage lui-même (assez énigmatique en somme, mais il est vrai très charismatique), ou sur  le Parti Démocrate, bassine d'écrevisses brillante.

Ce n'était pas non plus un aveuglement sur le système politique américain, les ressorts profonds de cette triomphale élection (les financements d'Obama montraient bien que les grands intérêts financiers du pays préféraient organiser le changement eux-mêmes).

La bonne nouvelle, c'était qu'Obama nous débarrassait de cette équipe de brigands et de fanatiques qui dirigeait la première puissance économique du monde et surtout de très très loin la première force militaire. Et franchement nous en avions besoin de cette alternance, tellement la situation s'était dégradée, en particulier depuis la décision - totalement folle si on y songe - de déclencher "préventivement" la guerre en Irak.

 

Oui, nous avions de quoi nous réjouir. Car il est euphorisant de penser qu'un pays qui, il y a encore quelques décennies organisait légalement la ségrégation raciale, et dont les services de sécurité assassinaient les leaders du mouvement de libération des afro américains, ce même pays est devenu capable d'élire à une large majorité un Président nommé Barack Hussein Obama, né à Hawaï et ayant vécu son enfance en Indonésie, ancien activiste dans les ghettos, d'ascendance musulmane (sept ans après le 11 septembre, et alors que les Etats-Unis sont en guerre en Irak et en Afghanistan). En outre un candidat qui n'est Sénateur... que depuis deux ans (imaginons ici...),  un outsider dans son propre Parti, se permettant des discours d'une haute stature intellectuelle et infiniment nuancés (combien en France, oseraient tenir le discours complexe, subtil, qu'il a tenu au moment où on a mis en cause ses rapports avec Jeremiah Wright, son ancien Pasteur ? Un discours où il affronte bille en tête toute l'Histoire déchirée de son pays sur le terrain "racial",).

 

Bref, l'élection d'Obama a été une preuve que tout était possible, et même l'inespéré. Un camouflet à la fatalité. Et aussi, à l'attention des dominés de notre monde violent, un antidote à la passivité et à l'enfermement dans le victimaire. Obama, quand il était travailleur social je crois, était partisan de l'"empowerment". En somme, il disait aux gens : "prenez le pouvoir"... Et il apporte par son élection la preuve que c'est improbable mais tout à fait possible. A la force de l'intelligence. L'élection d'Obama, à différents titres, réels et symboliques, nous éloignait du spectre du "choc des civilisations" que les Républicains suppliaient de survenir.

 

La campagne d'Obama a suscité une mobilisation sans précédent, une irruption en politique de nouvelles couches et générations de la population américaine. Un espoir évidemment exagéré, et qui devait inéluctablement être déçu - ne serait-ce que par l'objet de l'élection : élire un Président dans un pays Fédéral de 50 Etats, appelé à exercer ses fonctions dans un système politique verrolé par l'argent, et où le conservatisme est institutionnalisé à travers une séparation des pouvoirs qui est devenue le moyen d'un blocage permanent.

 

Le Président des Etats-Unis est un homme puissant, certes, mais corseté aussi. S'ajoute pour Obama l'héritage écrasant de la période républicaine : deux guerres enlisées, une dette monumentale, une économie en chute libre et ressemblant à un casino géant en flammes après la crise des subprimes.

 

Alors que va commencer la campagne pour la réelection d'Obama, que peut-on penser de ces premières années ? Qu'a t-il fait de cette espérance gigantesque ? Devons-nous considérer, comme l'a suggéré un éditorial du "Monde diplomatique" pendant la réforme de la santé, que la Présidence Obama est, dans l'état actuel du système politique américain, la voie la plus progressiste possible ? Ou bien une déception de plus.

 

(Et surtout, surtout... Que devons-nous faire de nos T Shirts de 2008 sagement rangés dans l'armoire ? Devons-nous les transformer en chiffons ou les ressortir bientôt, si nous y entrons encore ? )

 

Des livres commencent à paraître sur le sujet. J'en ai lu deux, ma foi intéressants dans des styles différents.

 

-Un Essai centré sur la politique intérieure assez enthousiaste d'un certain Niels Planel, intitulé "Obamanomics - comment Barack Obama a réformé l'Amérique". Il y salue, carrément, "la contre révolution progressiste" censée être lancée par Obama. La revanche après les décennies réactionnaires initiées par Nixon. Un Essai clair, direct et argumenté, mais un peu trop optimiste et verbeux à mon goût.

 

-Un autre livre plus consistant, "Le bilan d'Obama", édité par les presses de sciences po sous la direction d'Olivier Richomme et Vincent Michelot, réunit des contributions internationales, avec une vision plus complète et une approche qui se veut plus"politiste". Il en ressort un bilan plus contrasté, même si les analyses convergent largement avec celles de l'Essai de Niels Planel. Ce deuxième livre est assez pessimiste pour la suite, Obama ayant d'après les auteurs mangé son pain blanc lors de ses premières années effectuées auprès de deux Chambres majoritairement démocrates, ce qui n'a que peu de chances de se renouveller.

 

Barack Obama a fait le choix, compréhensible, de ne mener que les batailles gagnables. Constatant que la stratégie des Républicains a été ces dernières années de placer le débat sur le terrain de la guerre culturelle, il a largement déserté ce territoire. Silence radio, donc, sur l'avortement, la peine de mort, le port d'armes, etc... Obama affronte la droite sur le champ économique et social.  Il sait que tant qu'on n'aura pas calmé l'angoisse fondamentale des classes populaires et moyennes, on ne pourra pas avancer de manière déterminante sur d'autres sujets et le piège politique se refermera. A noter : deux exceptions, celle de la nomination inédite de deux femmes à la Cour Suprême, dont une issue de l'immigration. Et celle de la protection des homosexuels dans l'armée.

 

Sur la question "raciale", essentielle aux Etats-Unis, cette ulcère douloureux qui explique largement les difficultés de la gauche à s'établir sur ces terres (être solidaire là-bas, c'est l'être envers l'"Autre"...), il s'efforce de reconstruire une vision universaliste. Si la réforme de la santé bénéficie largement à la communauté noire, il ne le souligne jamais. Il essaie d'incorporer les intérêts des minorités dans ceux de la majorité du peuple. Il en est de même pour l'éducation. Obama essaie de substituer le clivage économique au clivage "racial" et cela est la plus belle réalisation qu'il pourra apporter à son pays.

 

A l'actif d'Obama, on doit inscrire un plan de relance gigantesque (800 milliards de dollars !) qui a empêché les Etats-Unis de sombrer dans la dépression où elle était entrée à la fin de la Présidence Bush. L'industrie automobile qui menaçait de disparaître corps et biens a été sauvée. 7500 projets d'investissement ont été lancés, permettant de jeter des ponts dans les politiques de l'éducation, de la transition énergétique.

 

Pourtant les démocrates ont été sanctionnés par une violente défaite aux élections intermédiaires de 2010. Les projets lancés par Obama sont soit non perceptibles (sauver une économie ne se voit pas), soit porteurs à long terme, lorsqu'il s'agit d'investissements. Mais beaucoup d'initiatives ont été prises en réalité : sur la sécurité alimentaire, sur la couverture santé des enfants (immédiatement)...

 

Obama a commencé sérieusement à s'attaquer à la bulle financière avec une réforme importante de Wall Street. Réforme qui n'a pas été menée en Europe.  La finance, en son antre, a été largement recadrée, même si le modèle de capitalisme financier n'a pas été en lui-même remis en cause. Une protection du consommateur face aux crédits a été instituée, les pratiques spéculatives les plus glissantes contenues. Le chef de Cabinet du Président a souligné qu'il "faut savoir profiter d'une bonne crise" pour imposer des changements. Ils ont eu lieu, même si Wall Street n'est pas à terre. Obama d'ailleurs, n'est nullement anticapitaliste, il est dans une logique dite Hamiltonienne où il s'agit de sauver le capitalisme de lui-même. (On peut douter de la portée à long terme de cette idée qui a été si longtemps à l'oeuvre en Europe, et qui finalement n'a fonctionné que pendant la guerre froide parce que le système avait un concurrent derrière le mur.)

 

Obama 1 restera surtout comme le Président démocrate qui a réussi à mener la réforme de la santé et à donner une couverture santé à une trentaine de millions d'américains supplémentaires. Malgré une certaine habileté dans la présentation de la réforme, menée au nom de la baisse des coûts pour les citoyens et non d'une idéologie étatique et égalitaire que la droite attendait en embuscade, Obama a perdu beaucoup de sa popularité dans ce processus, entravé par les résistances dans les deux Partis, par les manoeuvres parlementaires. Les américains n'ont pas (encore) compris ce qui se jouait dans une réforme extrêmement complexe (le système de santé américain a un poids économique équivalent à l'industrie française dans son ensemble) et ont considéré que le Président ne s'intéressait pas au probIème du moment : l'emploi. Le résultat a été une démobilisation du vote démocrate en 2010 et la perte de la Chambre des Représentants.

 

En politique intérieure, Obama a aussi connu des échecs retentissants : politique de l'immigration dans l'impasse, changement embryonnaire dans l'environnement.

 

Sur le front extérieur, le bilan est aussi très mitigé : certes il y a la fin de la guerre en Irak, qui suffirait à justifier son élection... D'autant plus que réussissant à capturer (mort...) Ben Laden, il illustre son propos de toujours (Obama a été hostile à cette guerre depuis le début) selon lequel l'aventure irakienne était non seulement cruelle et inutile, mais en plus faisait diversion dans la lutte contre le terrorisme islamiste. Obama a aussi repris le processus du désarmement nucléaire avec un traité signé avec la Russie. Et il a fixé le cap d'une baisse des crédits militaires, du jamais vu depuis très longtemps.

 

En Afghanistan, l'évolution est plus difficile, mais on entrevoit peu à peu une volonté de sortir du marais. Si les Etats-Unis tiennent désormais un discours radicalement différent au monde, contraire à celui du choc des civilisations, il reste que dans la réalité les ruptures ont du mal à se concrétiser : sur le terrain du moyen orient, c'est l'échec patent. Le gouvernement droitier israelien n'en fait qu'à sa tête et chacun sait que cela compromet beaucoup d'évolutions, et Obama a été faible. La stratégie face à l'Iran ne fonctionne pas, mais du moins Obama a t-il stoppé la logique infernale d'un deuxième Irak. Avec l'Amérique du Sud, si Obama, assez sceptique sur la question du libre-échange, ne s'enferre plus dans des processus de libéralisation à l'excès, ses ouvertures de langage ne se sont pas concrétisées par des changements majeurs. Les relations avec Cuba se sont détendues, mais l'embargo n'a été qu'un peu entamé. Et surtout, dans la crise au Honduras, où un putsch a eu lieu contre le Président progressiste, l'administration américaine est retombée dans ses vieux réflexes, oubliant ses grandes valeurs de fermeté démocratique. Un des regrets sans doute personnels d'Obama est son échec sur Guantanamo, qu'il n'est pas parvenu à fermer, mais seulement à réduire fortement et à rendre moins barbare, au terme d'imbroglios juridiques interminables.

 

Il reste que les Etats-Unis agissent désormais dans un cadre beaucoup plus attentif au multilatéralisme et au droit international, comme l'a montré l'intervention en Lybie, où les Etats-Unis n'étaient d'ailleurs pas en pointe. Obama ne semble pas croire qu'on puisse bâtir artificiellement des démocraties (et aussi des "amis" des Etats-Unis...) en parachutant des troupes. C'est un changement majeur.

 

Malgré les atermoiements et la continuité de la politique gouvernementale, Obama est-il pour autant un renégat ou une copie plus funky de Bush ?

 

Non pas certes. On doit mesurer sans doute la réalité des rapports de forces au moment où le nouveau Président, somme toute inexpérimenté, arrive au pouvoir.

 

Les Etats-Unis ont été profondément remaniés par les conservateurs, et l'état de la culture politique en a été très modifiée. Tout en agissant, Obama a ainsi du faire oeuvre de pédagogie extrêmement difficile sur la nécessité de l'impôt, de l'intervention publique, sur la légitimité de l'Etat Fédéral. L'assimilation, ne serait-ce qu'à la social démocratie européenne est synonyme de diabolisation immédiate dans ce pays. 

 

On ne doit pas oublier que la victoire d'Obama est aussi le fruit de circonstances très favorables et pas seulement de la relance du Parti Démocrate depuis la campagne d'Howard Dean aux primaires de 2004 : Bush était un Président totalement plombé par l'Irak, par la Nouvelle Orléans, puis par la crise financière. Le ticket Mc Cain-Palin était un duo improbable et un attelage inconsistant. Le charisme d'Obama a de plus été déterminant. L'élection de 2008 s'est soldé par une forte participation mais aussi le vote massif en faveur d'Obama d'électeurs dits "indépendants" dont beaucoup n'étaient pas préparés à une révolution idéologique.

 

Et puis il y a la réalité du système politique américain. Obama, au cours de ce mandat, n'a cessé de se heurter à un Congrès où faire passer la moindre décision impose un marathon et des contreparties et compromis. Ainsi Obama a t-il du échanger les allocations chômage en pleine crise contre le prolongement temporaires des exonérations d'impôts données par Bush aux riches... Amère réalité du pouvoir exécutif.

 

Alors que peut-on reprocher à Obama ? On ne lui reprochera pas ici de ne pas être Robespierre, Rosa Luxembourg, Allende ou Jaurès, ce n'est pas le propos.

 

Mais dans le cadre qui est le sien, celui d'un Président Démocrate élu par un torrent d'espoir, arrivant certes dans une période extrêmement difficile, mais qui offre aussi des opportunités en illustrant la faillite du capitalisme de notre temps, on peut exprimer certains regrets fondamentaux.

 

Il est nécessaire de revenir sur la campagne d'Obama. Fondée sur une mobilisation tous azimuts, l'épanouissement de mille initiatives progressistes, d'une blogosphère concurrençant les réseaux audiovisuels conservateurs. La campagne Obama, c'est une armée de volontaires écumant le pays pour convaincre, c'est la jeunesse américaine qui se met en mouvement.

 

Voila ce qu'Obama, qui pourtant a gardé une structure ("Organizing America") pour que cette force citoyenne ne soit pas dilapidée, a oublié en route. Sans doute aurait-il pu s'appuyer sur ce mouvement en marche. Au contraire, il a du affronter la renaissance d'une mobilisation conservatrice autour du Tea Party, qui certes posera à terme de sérieux problèmes au sein du camp républicain divisé, mais a été le moteur de la reconquête à droite du Congrès.

 

Obama, outsider poussé par le peuple, battant la candidate prévue par l'appareil qu'était Hillary Clinton, aurait du laisser ouvertes les fenêtres de la Maison Blanche, monter sur les épaules d'un peuple réveillé qui n'attendait que cela. Mais la vie institutionnelle a repris le dessus, l'administration Obama a été aimantée, comme toujours, par les batailles procédurales et les couloirs du Capitole.

 

Dans n'importe quelle démocratie, l'élection n'est qu'un moment d'un rapport de forces politique et social, elle ne le résume ni ne l'épuise. Aux Etats-Unis encore plus, le système politique étant verrouillé par l'argent, le bipartisme et le système institutionnel conçu comme un barbelé conservateur.

 

On ne peut pas encore parler, donc, de véritable rupture politique, ni d'une quelconque "contre-révolution progressiste". Mais il est sans doute vrai que pour transformer les Etats-Unis, les Démocrates devront eux aussi, comme y étaient parvenu les Conservateurs, changer profondément l'idée que cette Nation produit d'elle-même. C'est ce que Roosevelt avait réussi à initier, largement. Obama est un intellectuel, un homme intelligent et un progressiste. Ses silences, ses mots choisis, ses postures politiques tiennent largement à une lucidité quant à la réalité de son pays et sur ce qu'il est possible de réaliser. Mais le temps s'écoule. Et déjà il doit lutter pour conserver la chance d'essayer.

 

De l'état de l'économie américaine dépendra beaucoup. Une baisse du chômage, si elle se confirme, donnera plus de champ à Obama, lui permettra de passer à l'offensive, ce qu'il s'efforce d'initier depuis peu à travers des mesures de protection industrielle et un débat franchement lancé sur l'imposition progressive (ce qui en soi est un virage historique).

 

Je ne me promènerai donc pas partout avec mon T Shirt Obama, car les limites de son action ne sont que trop évidentes. Mais peut-on, à un horizon raisonnable, souhaiter meilleur sort aux Etats-Unis et au monde, que sa réelection ? Je ne le pense pas.

 

 

 

 

 

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21 mars 2012 3 21 /03 /mars /2012 08:34

 

"Les questions sociales se présentent inévitablement aussi comme des questions personnelles".

Christopher Lasch

  

pistol-copie-1.jpg Pourquoi sommes nous si passifs devant le basculement effrayant du monde ? Pourquoi le capitalisme de notre temps, dont plus personne ne conteste la crise, ne secrète t-il pas "ses propres fossoyeurs" mais plutôt de l'attentisme et de la passivité ? Pourquoi les révoltes cependant nombreuses peinent-elles à mettre le feu à la plaine ?

 

Il y a certainement de multiples raisons pour se l'expliquer : des causes proprement politico-historiques, comme la faillite du bloc soviétique, les échecs du socialisme démocratique. L'efficacité des digues dressées par le système pour se défendre aussi, dont le moyen de pression immense constitué par le chômage de masse et la flexibilité. Et on peut aussi viser le rôle déterminant des appareils idéologiques. 

 

Mais on peut creuser d'autres sillons aussi, plus profonds, plus inquiétants. Sans doute ce système dont nous sentons tous l'emballement dangereux agit-il aussi au plus profond de nos psychologies.

 

C'est la thèse défendue très clairement, dans l'essai judicieux d'un psychosociologue américain, publié en 1990, et qui a influencé toute une pensée critique renouvelée, rompant avec les courants libertariens extrêmement puissants dans les décennies précédentes, encore prégnants aujourd'hui mais de plus en plus contestés.

 

Il s'agit de "La culture du narcissisme" de Christopher Lasch. Il décrit un état de la civilisation qui n'a depuis lors cessé de s'accentuer. Si le film "American beauty" était un Essai, ce serait celui-là.

 

J'y ai retrouvé la confirmation d'intuitions rencontrées ailleurs, notamment chez Pasolini bien longtemps auparavant. Quand il expliquait, dans ses "Ecrits Corsaires", que l'Italie avait troqué le fascisme mussolinien pour un despotisme plus pernicieux et s'appuyant sur l'illusion de la liberté : le développement du consumérisme. Un modèle de civilisation qui donne naissance à un Homme nouveau.( Pasolini, le Corsaire qui a tout compris )

 

Pour Lasch, le trait psychologique majeur de l'homme contemporain, c'est le narcissisme. Ce n'est pas un amour de soi, mais au contraire un repli, un enfermement, qui conduit au désespoir et à l'impuissance. L'auteur en débusque les expressions dans la littérature de notre temps (par exemple chez Philip Roth), l'art, le sport, le travail, la famille, l'école... 

 

Le narcissisme est un individualisme malsain et dévoyé. L'individu contemporain n'est pas cet être se débrouillant face à la nature à conquérir, comme l'était par exemple le pionnier américain. Il est dépossédé de toute autonomie par la technologie et l'appareillage bureaucratique immense qui caractérise notre société. Il est condamné à voir le monde comme un miroir de ses fantasmes.

 

Narcisse fuit dans ses rêves de grandeur alimentés par la publicité et le spectacle permanent. Mais il vit un malaise profond, comme Emma Bovary. Car le spectacle est un puissant facteur de frustration. Tout le monde ne peut pas être milliardaire, célèbre et adulé par les masses, et la plupart des gens sont rejetés dans la banalité de la vie quotidienne, la fameuse "routine"... La déception est douloureuse. Les contemporains se plaignent d'un sentiment de vide, qui exprime ce décalage.

 

Notre temps pousse au narcissisme car il focalise les psychés sur l'instant, sur le présent. Narcisse a perdu le sens de la continuité historique. Il n'espère plus en l'avenir, et il ne se réfère plus au passé, ringardisé par le spectacle (j'ajouterais réduit au kitch).

 

Ce nouveau rapport au temps a d'immenses répercussions, dont l'affaiblissement du politique qui prend son sens dans la projection vers l'avenir. "Le développement personnel" et ses dérivés ont considérablement refluer la politique et l'action collective.

 

Qu'est ce qui conduit à se réfugier dans le narcissisme ? C'est fondamentalement la guerre de tous contre tous. La mise en concurrence des individus. Christopher Lasch demande de ne pas se tromper de cible : ce n'est pas l'individu qui triomphe, mais sa désintégration sous la forme du Narcisse. L'individu ne peut pas s'émanciper dans la lutte permanente avec autrui. Dans ce monde où chacun est invité à combattre pour survivre individuellement, les ressources comme l'amitié, l'amour durable, sont très difficiles à préserver.

 

La publicité joue un rôle immense dans ce drame. C'est elle qui pousse Narcisse vers ses fantasmes d'omnipotence et de jeunesse éternelle. C'est elle qui stimule sans cesse les désirs infantiles. L'Homme, soumis à ces injonctions à tout posséder et au plaisir sans limites, ne dispose plus de moyens de contrôle, car son "surmoi" a été affaibli par la libéralisation des moeurs. Plus rien ne le préserve de l'invasion du désir, qui ne peut pas être réalisé. La publicité ne se contente pas loin s'en faut de vendre des produits, elle façonne un consommateur, un être particulier et qui n'existait pas avant la seconde partie du vingtième siècle. Un être "agité, anxieux, blasé".

 

En livrant les gens aux fantasmes de grandeur, la parole marchande encourage le mépris d'autrui, des pauvres en particulier. Elle solidarise les pauvres des riches que l'on envie et admire, et coupe les jambes de la contestation sociale. Mais en même temps, comme la marchandise ne tient pas ses promesses, elle conduit ceux qui ne la possèdent pas à se haïr eux mêmes, et donc à des troubles.

 

Tout au long du livre, Christopher Lasch construit une critique de la critique sociale. En montrant que les adversaires du système économique se trompent souvent de cible. On l'a vu, le problème n'est pas l'affirmation de l'individu, mais au contraire son effondrement. Ce qui explique l'épidémie galopante des dépressions, auxquelles on répond par un élan de la consommation thérapeutique. Il ne sert à rien de déplorer le repli sur la sphère privée, l'égoïsme, la complaisance... En réalité le problème est plus grave : le narcisse peine à distinguer sa personnalité du reste du monde, des objets. Le monde n'est qu'un miroir, mais il en dépend au plus haut point. L'Homme contemporain est un personnage très dépendant en réalité.

 

Ceux qui prônent la "valeur travail"... tout en défendant le capitalisme sont dans une contradiction éclatante. Ce qui sape la vieille éthique du travail justement, c'est cette pression marchande qui dit "tout tout de suite",  pousse à s'endetter, enjoint de se satisfaire de suite et de ne rien repousser.

 

Dans un monde narcissique, la qualité du travail ne compte pas, puisque seule l'image importe.  En effet, les qualités requises pour réussir dans la vie économique sont celles du Narcisse. Dans les grandes organisations, la visibilité compte plus que le rendement réel. Narcisse est encouragé sans cesse. Ses qualités sont enseignées. L'indifférence pour autrui, la manipulation et l'hypocrisie, le bluff superficiel sont érigées en qualités fondamentales du travailleur.

 

S'ensuit une vulnérabilité de l'homme contemporain à son vieillissement. Les atouts du narcisse s'affaiblissent avec l'âge, et cela lui est insupportable. Sans pouvoir être consolé par la postérité ou la transmission aux générations futures (exclues systématiquement) il réagit par une terreur du vieillissement, encouragée encore par la publicité qui surenchérit sur tous les traits de caractère de Narcisse. Le mythe de la fontaine de Jouvence a acquis une force jamais atteinte dans le passé. Mais la chirurgie et les produits de beauté ne suffisent pas. La souffrance est au bout.

 

Un recours possible pour Narcisse, enjoint à lutter avec son prochain, est la dérision, l'ironie distanciée, le cynisme, l'auto-dénigrement (Lasch prend l'exemple de Woody Allen). Narcisse nous dit ici : "je ne suis pas dupe, je suis obligé de jouer un jeu, de me livrer à la lutte". Depuis que le livre a été écrit, ce comportement a tout envahi, en particulier dans le domaine de l'humour où il a désormais le monopole... L'art lui-même exprime sans cesse cette auto dépréciation. Mais la dérision est une impuissance, rien de plus.

 

Cette expansion du cynisme en vient, dans le domaine politique, a dissoudre l'idée même de vérité. Un Nixon par exemple, ne se cachait même pas de mentir. Plus récemment, on songe à un Eric Besson, qui tire fierté de ses mensonges, de ses trahisons : comme si rien n'existait plus que la propre célébration d'un individu, qui n'a plus de comptes à rendre à rien ni personne. Les hommes politiques n'hésitent plus à se dédire brutalement sans se cacher, comme s'ils comptaient sur la compréhension du public qui connaît les règles du jeu social...

 

Le narcissisme entraîne toute la société dans la crise : l'école notamment. Dans une société dédiée au plaisir immédiat et sans contrainte, comment défendre les valeurs éducatives comme la patience, l'abnégation, la progression, l'écoute, l'acquisition ? Ceux qui s'indignent de la "permissivité" là aussi, ferment les yeux sur sa source : l'empire de la marchandise et son rejeton le narcisse.

 

La famille est lourdement déstabilisée elle aussi. L'importance démesurée du présent conduit les parents à être à la remorque des jeunes. La transmission est une valeur démonétisée. L'éclatement des familles, le développement de la solitude sont le prix à payer.

 

Un autre recours est le Jeu, qui a une place primordiale dans notre époque. Le sport en particulier. Ici encore Christopher Lasch pointe que la critique sociale se trompe : le problème n'est pas la survalorisation du sport mais sa destruction, sa banalisation, sa marchandisation. Et je suis d'accord : les hooligans ne regardent pas les matches, ils ne sont pas passionnés par ce faux sport, ce spectacle verrolé.  On se demande pourquoi un sport comme le rugby n'a pas ses hooligans...sans doute parce que c'est encore un sport qui se respecte lui-même.

 

Le tableau dressé par Christopher Lasch n'a rien de délavé. Il éclate de vérité.

 Il nous permet de mesurer ce qui s'oppose à un monde meilleur, et ces obstacles apparaissent immenses.

 

Il est intéressant de se rappeler qu'une partie des courants contestataires de l'ordre établi ont versé dans les pièges dénoncés par l'auteur. Au nom de la libération de l'individu, ils ont facilité son emprisonnement dans le consumérisme. C'est ce que Pasolini déplorait dès la fin des années 60. Il avait compris que les vieux ennemis, l'obscurantisme et la morale, étaient en passe d'être supplantés et balayés par un autre moyen de domination : la fascination par et pour la marchandise.

 

Mais Lasch n'est que le continuateur d'une tradition de l'histoire des idées, qui mérite d'être redécouverte. La fameuse "Ecole de Francfort" autour des Adorno, Marcuse, qui très vite comprirent la portée de la société de consommation. D'ailleurs, on peut noter, ce que rappelle Lasch, que l'on retrouve une partie de ces constats dans la pensée de l'extrême gauche des années 70, loin d'être monolithique. Même dans les groupuscules sanguinaires et délirants il y avait cette conviction que la consommation était en train d'anésthésier les masses, et donc qu'il convenait de frapper les consciences et de radicaliser vite la classe ouvrière en suscitant la répression. Les Brigades Rouges, la Bande à Baader (à travers leur idéologue Meinhof, une intellectuelle dévoyée), avaient retenu sommairement quelques idées de Marcuse, pour en tirer des conclusions folles. Une autre partie de l'extrême gauche a totalement versé dans le modèle narcissique, quittant la politique pour la quête du bonheur individuel, le plaisir et toutes sortes d'expériences. C'est cette mouvance qui a porté le "développement personnel", et fourni des cohortes de gourous, de consultants en plaisir, et de publicitaires...

 

Que retenir de ces riches réflexions d'un psychosociologue ?

Sans doute ceci : pour que le monde surmonte ses périls,  que les hommes prennent leur destin en main et opèrent des changements urgents, on devra songer aux moyens de déserrer l'emprise d'influences les poussant au narcissisme et à l'impuissance.

Un immense continent à explorer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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8 mars 2012 4 08 /03 /mars /2012 08:33

imagesCA01SW53.jpgElle date un peu, mais elle n'a rien perdu de son intérêt, c'est l'anthologie de la pensée sur la Ville réalisée en 1965 par Françoise Choay. Anthologie publiée sous le titre "L'urbanisme, utopies et réalités. Une anthologie" (disponible en édition de poche Points-Essais).

 

Dans ce livre, introduit par une brillante synthèse, on peut se promener dans les écrits des défricheurs de la pensée sur la ville à l'ère industrielle. De la nostalgie médiévale de Victor Hugo au progressisme exacerbé de Le Corbusier en passant par Eugène Hénard, Cabet, Camillo Sitte, Marx et Engels, et bien d'autres, jusqu'à Heidegger... Des philosophes, des architectes et urbanistes, des utopistes...

 

Pour le lecteur intéressé par la Ville, c'est le contrepoint conceptuel d'un autre livre, une approche très littéraire cette-fois ci, d'Italo Calvino : "Les villes invisibles", où l'auteur explore une multitude de cités possibles, idéales, malsaines, ou simplement esthétiques, arbitraires.

 

On y constatera que tout, beaucoup en tout cas, a été dit par ces pères fondateurs. Que les gestes d'aujourd'hui, les débats dans nos quartiers, les idées phares des projets, tirent leurs racines de ces théories, de ces "modèles". Plus ou moins consciemment.

 

Changer la ville, est-ce un moyen pour transformer l'homme ? Beaucoup l'ont pensé, et on ajoute encore à cette foi quand on chante les louanges de la mixité sociale,     lorsqu'on s'engage dans de vastes chantiers de rénovation urbaine. Remonter aux textes fondamentaux, c'est comprendre d'où vient cette conviction, et ce qu'elle reflète plus essentiellement. Car penser sur la Ville, ce fut toujours finalement une opportunité concrète pour agir sur la société que l'on pense saisie dans la pierre. L'architecte est un homme politique. Il le sait et le dissimule parfois. 

 

Si le mot urbanisme date du début du vingtième, la pensée urbanistique commence au moment où la ville industrielle "prend conscience d'elle-même", engage son autocritique. Elle est d'abord le fruit d'hygiénistes, de réformateurs sociaux, et les premiers à s'en emparer sérieusement sont les socialistes dans leur diversité. Le socialisme dit utopique, pré marxiste, en fera même son terrain idéologique privilégié, la société nouvelle se déployant dans une cité rêvée, décrite dans ses moindres détails.

 

Dès cette première époque, avant l'invention de l'urbanisme comme discipline à part entière, les courants de pensées déterminants pour la suite s'expriment déjà. Ce sont de véritables "modèles" de conception de la ville qui se forgent. Et nos architectes contemporains en sont indéniablement les héritiers.

 

Le temps des utopies

 

Le courant le plus actif est celui que Mme Choay qualifie de "progressiste", où l'on va retrouver les penseurs anti capitalistes, comme Robert Owen, Etienne Cabet, Charles Fourier et son héritier spirituel Victor Considérant. C'est un courant ultra rationnaliste, qui considère possible une ville répondant à tous les besoins de l'individu, définis a priori.  Dans ce modèle, fondé sur la critique de la ville industrielle, l'hygiène occupe la première place. Respirer enfin, tel est le mot d'ordre. Proudhon écrit ainsi : "nous avons la France à transformer en vaste jardin".

 

Dans ces conceptions fondées sur la puissance de la raison, logique et beauté coïncident : chaque chose est à sa place. Le logement lui-même peut être conçu idéalement, tel un standard.

 

Quant au passé, il est assimilé au malheur de l'homme, et dans la ville aussi il s'agit de "faire du passé table rase".

 

D'emblée cette pensée progressiste se divise sur la question de l'individuel et du collectif. Chez Fourier, tout est collectif, chez Proudhon, petit-bourgeois socialisant, la maison individuelle est l'idéal.

 

La ville ancienne, on l'a vu, est sale, asphyxiante, déshumanisante (cf "la situation de la classe laborieuse en Angleterre" de Friedrich Engels). D'où l'idée d'une ville plutôt éclatée, et de l'abolition entre la ville et la campagne.

 

Rationnel, ce modèle progressiste est contraignant. S'il n'y a qu'une vérité rationnelle, elle doit s'imposer... Ainsi Fourier ira, dans son style on ne peut plus particulier, jusqu'à définir toutes les dimensions de son phalanstère, et en prévoiera les ornements...

 

La crise de la ville, crise culturelle

 

A la même époque pionnière de la pensée urbaine, un autre modèle de pensée s'affirme d'emblée, dans le monde anglo-saxon : Françoise Choay le définit comme "culturaliste". Des penseurs comme Ruskin, Morris, Howard (l'inventeur de l'idée de cité-jardin)  réflechissent à la ville comme un groupement humain. Pour être harmonieux, ce groupement doit être bien circonscrit (au contraire des progressistes, ils tiennent à la séparation ville/campagne et prévoient déjà des réserves naturelles). Les culturalistes expriment une nostalgie du modèle médiéval, d'une petite cité sereine et idéalisée. Dans ce songe, l'esthétique est plus déterminante que l'hygiène. Le défaut de la ville moderne, ce n'est pas son manque d'organisation, c'est sa pauvreté culturelle.

 

Dès cette époque évidemment, un courant de pensée franchement nostalgique s'exprime, en réaction à l'industrie. Particulièrement aux Etats-Unis, où des écrivains anti urbains s'expriment, comme Thoreau.

 

Le génie de Marx : la ville comme théâtre des rapports de production

 

Enfin, le dix-neuvième siècle, c'est l'émergence de la pensée marxiste. Et de son caractère inédit. Marx et Engels ont beaucoup décrit la ville, mais pour eux elle n'est qu'un aspect particulier du système capitaliste. Ils n'entretiennent ainsi aucune illusion sur la possibilité de changer la ville sans révolutionner le mode de production. Engels le dit brutalement : "pour le présent, la seule tâche qui nous incombe est un simple rafistolage social". L'organisation de la ville industrielle répond aux besoins de l'ordre capitaliste et elle changera avec la révolution. Il est ainsi absurde, comme s'y adonnent les socialistes utopiques, d'édifier des plans grandioses. La ville socialiste découlera de la nouvelle organisation économique et sociale et il faudra l'inventer à partir des conditions concrètes de l'époque.

 

Françoise Choay salue la prescience d'Engels... et il me semble qu'elle a raison. Des décennies d'acharnement "humaniste" autour de la ville n'ont pas résolu, loin s'en faut, les problèmes qui se posent pour le citadin : ségrégation sociale, pollution, sentiment d'insécurité, stigmatisation de quartiers, dégâts de la spéculation, mal logement, ilôts insalubres, friches industrielles... Des décennies d'aménagement du territoire, de travaux d'architectes, et le vote de tant de projets de lois instaurant des outils de planification urbaine n'ont pas non plus empêché l'étalement urbain et ses sévices, et n'ont pas protégé des millions de citoyens de passer quatre heures par jour dans des transports...

 

Pourquoi cet échec de l'urbanisme ? C'est que la ville est d'abord le fruit de rapports économiques fondamentaux. La ville est le théâtre de la production. Ainsi, on se demande souvent pourquoi habitat et emploi sont-ils absurdément éloignés, et pourquoi nos édiles ne contrent-ils pas cette logique ? Et bien tout simplement parce que l'organisation de l'économie capitaliste mondialisée a besoin des logiques de concentration de l'argent et du pouvoir. Et que s'y opposer n'est pas véritablement possible dans le cadre de ce système. On ne peut qu'en freiner les désagréments. Comment penser aussi qu'il serait véritablement possible d'en finir avec la  ségrégation géographique, alors que le système économique a besoin de l'exclusion sociale pour trouver son équilibre ?

 

En fait, le réformisme urbain se retrouve dans la même situation que le projet social démocrate face au capitalisme. Il atteint forcément ses  limites : la redistribution des richesses, dans le cadre capitaliste, devient rapidement intenable : car l'investissement repose sur l'appétit de profit. Et bien il en est de même pour le réformisme urbain : une ville véritablement humaine chasserait l'investissement économique privé, et s'appauvrirait.

 

En disant cela, je ne veux pas dire bien entendu que l'urbanisme ne sert à rien. Ce serait absurde et délirant. Mais revenir aux passages de Marx et Engels cités par Françoise Choay nous désigne les étaux dans lesquels l'action sur la ville doit difficilement se mouvoir.

 

La reformulation des courants de pensée

sur la ville à l'époque de l'urbanisme

 

A cette première époque succède l'ère des spécialistes : l'autonomisation de l'urbanisme, porté par les architectes.

 

Les courants rencontrés : progressisme, culturalisme, naturalisme... Vont se pérpétuer, mais avec d'autres arguments.

 

Le courant progressiste trouve son plus grand porte-parole avec Le Corbusier et la Charte d'Athènes. Les architectes progressistes vont intégrer à la conception de la cité les méhodes de standardisation du monde industriel.

 

La raison aux commandes, c'est définir des classifications. Les besoins de l'individu, comme chez les aînés utopistes, sont simples et définis a priori : habiter / travailler / circuler / se cultiver le corps et l'esprit. Ces fonctions différentes sont différenciées dans la ville.

 

Du passé, il est fait table rase. Peu importe la topographie : on peut raisonner à partir d'un même schéma au Brésil, à Budapest ou en Région Parisienne pour édifier une ville nouvelle.

 

Les préoccupations hygéniques restent centrales. Il faut de l'air et du soleil : l'ennemie c'est la densité ; la faute à ne pas commettre, c'est la rue.

 

Comme chez les prédécesseurs, tel Fourier, la géométrie c'est "le point de rencontre entre le beau et le vrai". Les matériaux modernes, comme le béton armé, les technologies (l'ascenseur) permettent à ces songes d'aboutir enfin.

 

D'autres architectes, comme l'autrichien Camillo Sitte, opposent à ce courant un néo-culturalisme qui demeurera fécond. Quitte à être qualifiés de "troubadours" par leurs concurrents progressistes, ces acteurs continuent de regretter l'esprit de la ville médiévale. La rue joue un rôle fondamental, l'espace reste imprévisible, la ville permet la multiplicité des relations et crée l'imprévu (j'avoue, j'y suis sensible).

 

L'essor des technologies va permettre à un courant néo naturaliste de se réaffirmer, fidèle à cette idée très américaine, nostalgique du far ouest, selon laquelle l'homme doit organiser ses retrouvailles avec la nature. Il doit vivre dans des petites unités dispersées. Cela est rendu possible par la télévision, la voiture, l'avion, les autoroutes... On voit là les ferments de la rurbanisation. Par un paradoxe dont raffole l'Histoire, ce sont ces amoureux de la nature qui vont contribuer à la détériorer à travers le règne de l'automobile.

 

Mais très vite, la notion de modèle est contestée par un aménagement plus empirique, dit "humaniste". Ces architectes vont insister sur la nécessité de l'enquête préalable, sur le mariage entre urbanistes et sociologues. La fameuse "démocratie participative" est déjà là. Dans le même temps se développe tout un discours autour de l'hygiène mentale liée à la ville, celle-ci déterminant un "climat existentiel". Ce point de vue psychologique requiert qu'on ne mette pas le citadin face à un modèle de ville trop imposé, et qu'on respecte son autonomie et son imagination. C'est donc un humanisme nouveau qui s'affirme contre celui, très péremptoire, de la Charte d'Athènes. Un maître mot revient dans leurs textes, celui de "continuité" des espaces urbains.... (pas une réunion consacrée à l'urbanisme où ce terme n'est pas évoqué de nos jours).

 

Les grands modèles urbains ont  donc vécu. Ils ont été entraînés dans le reflux des idéologies. La crise des grands ensembles modernistes et la prise de conscience des aspects mortifères des banlieues étalées leur ont porté des coups fatals. Le modèle culturaliste semble obsolète dans le cadre de la massification urbaine. Aujourd'hui, l'urbanisme se veut plus modeste, plus circonstancié. Peut-être est-ce dommage d'ailleurs ?

 

Il n'empêche que les architectes de notre temps puisent sans cesse dans la boîte à outils théorique que l'on vient de visiter. les arguments culturalistes sont invoqués quand il s'agit d'utiliser théâtres et salles de concert pour réenchanter la cité, et si une politique fait consensus, c'est bien celle de la valorisation du patrimoine. Le retour des rues est devenu un passage obligé de tout projet urbain. Quant à l'urbanisme moderniste, s'il est fortement critiqué à travers la crise des quartiers populaires, il continue à influencer la vie urbaine car on n'a jamais renoncé à la spécialisation des fonctions et aux logiques de zonage. L'idée d'un logement standard n'a pas vraiment disparu.

 

On a souvent l'impression, comme l'avaient prédit Marx et Engels, que le génie créateur a cédé devant le puissant roulis du marché. Pouvait-il en être autrement, la ville étant une superstructure ? On parle aujourd'hui de réindustrialisation, et c'est peut-être cette évolution là (ou au contraire la disparition de l'industrie en Europe) qui déterminera les formes de la ville de demain, plus que des documents urbains.

 

Qui veut vraiment changer les villes doit sans doute aujourd'hui comme hier modifier le régime économique des hommes.

 

 

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18 janvier 2012 3 18 /01 /janvier /2012 07:00

 

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" Personne ne vous donnera la liberté. Personne ne vous donnera l'égalité ou la justice, ou quoi que ce soit. Si vous êtes un Homme, vous vous en emparez".   Malcom X

 

 Je viens de lire l'Essai "La Force de l'ordre" de Didier Fassin, travail anthropologique sur la Police dans les quartiers dits en difficulté (je n'aime pas cette expression, car ce sont les gens et non les quartiers qui sont en difficulté, et cette nuance a des effets pratiques. Les autres expressions sont encore pire ceci étant dit.... ).

 

Didier Fassin s'est glissé pendant plusieurs mois dans des Commissariats de banlieue, et plus particulièrement dans des unités de la BAC (Brigade Anti Criminalité). Il enseigne désormais aux Etats-Unis et dispose ainsi d'une capacité de mise en perspective des évolutions de la sécurité.

 

Il en tire un essai écrit volontairement avec simplicité pour toucher un public plus large que les habituels lecteurs des sciences sociales, évitant le jargon, qui décrit longuement cette expérience, en précise les tenants méthodologiques, et propose une analyse de la manière dont on "police" ces quartiers et leurs habitants aujourd'hui.

 

Pour tous ceux qui ont pris un peu le Métro parisien ou qui sont curieux de la vie urbaine (ou qui ont été jeunes en ville, dans un milieu populaire...), la teneur du témoignage ne sera pas étonnante. Par contre la radicalité de l'expérience racontée le sera. C'est un livre noir, pessimiste, quelquefois angoissant et asphyxiant, malgré sa froideur et l'effort de distanciation du chercheur (ou peut être grâce à elle). C'est au final un livre extrêmement sévère avec notre Police et surtout avec la politique dite de sécurité qui règne dans ce pays. Les tendances préoccupantes d'il y a quelques années, aspirées par le tournant de la stratégie Sarkozy fondée sur le clivage du pays et sur l'obsession sécuritaire, se sont emballées.

 

Je peux avoir deux façons de parler de ce livre : en ancien étudiant de sociologie politique ou en citoyen curieux. Je choisis ici le deuxième terme. Laissons donc de côté la réflexion sur la méthode, néanmoins intéressante.

 

Didier Fassin l'affirme clairement : la manière dont on gère la sécurité dans les "quartiers" est non seulement improductive,  (parfois jusqu'à la caricature risible, il en donne plusieurs exemples ), injuste et immorale, et en plus elle attise la colère et la violence de la jeunesse de ces quartiers.

 

Le fossé s'est tant creusé entre les Policiers, en particulier de ces unités de choc que sont la BAC, et les jeunes puis progressivement les autres générations de ces quartiers (y compris les travailleurs sociaux qui ne comprennent plus l'attitude des policiers), qu'un état de guerre larvé s'est instauré. De plus en plus le vocabulaire de la guerre est utilisé, et on agit, comme dans un conflit armé, à travers des logiques de sanction collective, de vengeance, d'exemple, de représailles.

 

Didier Fassin casse un certain nombre d'idées reçues. L'insécurité n'est pas plus importante dans ces quartiers qu'ailleurs, elle est même plus contenue parfois. Ceci étant dit, le système statistique existant, et surtout ce qu'il induit dans la pratique policière (la chasse à la boulette de shit, la traque des étrangers en situation irrégulière, la provocation pour déclencher des outrages, le désintérêt pour les atteintes aux biens car on a peu de chances d'élucider les faits) faussent entièrement le débat sur l'insécurité.

 

Didier Fassin déconstruit le mythe des banlieues "zones de non droit" dangereuses. L'insécurité n'est pas en expansion : elle est réelle, mais sa prétendue explosion est une construction politique. Comme l'est sa concentration symbolique dans les cités ségréguées.

 

La gestion sécuritaire des problèmes sociaux a fortement influé sur "l'économie morale" de notre Police. Poussée à l'inefficacité par une stratégie absurde - celle des BAC, ces unités de costauds en civil condamnées à arriver toujours trop tard, à s'occuper de questions sans intérêt-, elle se réfugie dans une attitude de forteresse assiégée, dans le ressentiment et la haine englobant la population des quartiers, sa jeunesse en particulier : on ne les appelle plus que "les bâtârds".

 

Tourner dans une voiture pour faire des flagrants délits, c'est agir comme un pompier qui irait au hasard dans les rues pour trouver un feu... Didier Fassin décrit le paradoxe des BAC : elles se sentent sous pression, mais en réalité le plus clair de leur temps elles s'"ennuient", s'occupent en roulant, parfois à vive allure (motif majeur de bavures et d'accidents), et surtout en systématisant des contrôles d'identité facilités depuis l'ère Pasqua,  mais la plupart du temps en marge de la légalité. 

 

Les appels sont rares, on se rue dessus à plusieurs véhicules, souvent trop tard et pour rien, et on agit de manière de plus en plus indifférenciée. Un harcèlement systématique de la jeunesse populaire est à l'oeuvre, comme une stratégie d'intimidation préventive. Les brimades, l'expression raciste, la violence inutile et disproportionnée, la discrimination, sont devenus le lot commun. Les jeunes ont intériorisé le rapport de forces, et contrairement à ce que l'on affirme, ils ne sont pas dans la surenchère (à moins d'être en groupe). Ils ne portent presque jamais plainte, et lorsque c'est le cas, le classement est de rigueur. Les condamnations de policiers sont rares, certains passent en commissions de discipline à maintes reprises sans aucune conséquence, et même dans les cas les plus graves les condamnations sont rares et la circonstance atténuante joue considérablement.

 

A l'intérieur de la Police, les attitudes dissidentes par rapport aux logiques d'abus de pouvoir dirigées contre des groupes particuliers sont devenues minoritaires, et ceux qui se sentent mal à l'aise essaient de muter ou de travailler de jour... Mais les contrepoisons internes sont bien faibles. Au contraire le discours politique, qui désigne à la vindicte les jeunes et les étrangers, stimule et légitime les penchants les plus déviants. Fassin considère même que dans les BAC la déviance est devenue la norme, et l'on ne se cache plus pour arborer des affiches du F.N dans certains bureaux et pour se promener avec des tee shirts invoquant des messages d'extrême droite. La BAC a tendance d'ailleurs à fonctionner comme un système de recrutement par affinité, où l'on retrouve des profils de policiers particulièrement problématiques. La hiérarchie le sait et le reconnaît, mais elle cherche des compromis dans un contexte où le vent souffle dans ce sens....

 

Le  problème fondamental reste le décalage sociologique entre les quartiers et leur Police. Si les Policiers sont issus de milieux populaires eux aussi, ils ne viennent pas de ces quartiers. Ils ne les connaissent que par les médias quand ils arrivent et en ont une image apocalyptique. D'après Fassin, l'introduction d'un peu de diversité sociologique dans une BAC change tout de suite la teneur du travail, rétablit un équilibre en tout cas entre différentes postures.

 

L'Essai anticipe les critiques en nous confrontant à de nombreux exemples. Cependant il ne donne pas assez de place, me semble t-il à l'empathie envers le policier. C'est un individu pris dans un contexte, et il est bien difficile pour lui de ne pas sombrer dans cette caricature de guerre civile. J'imagine volontiers pour ma part la situation comme un cercle vicieux, et les jeunes et les policiers comme des gladiateurs jetés dans une arène à fin de démonstration politique, et obligés de s'affronter. Les gladiateurs en viennent à se haïr car la situation l'exige.

 

Didier Fassin attire donc notre attention sur les effets pervers d'une Police organisée au plan national, qui contrairement à ce que l'on pense à gauche, ne favorise pas le respect des valeurs républicaines. La Police ne rend compte qu'au Ministre et lui sert d'instrument. Ce n'est pas la Police de la population. Certes elle est à l'abri des tentatives clientélistes, mais elle est coupée de son environnement et elle n'a pas de compte à lui rendre. Elle le ressent avec amertume (hostilité envers les élus, les magistrats, les travailleurs sociaux). La Police est instrumentalisée politiquement, dans la désignation des responsables des problèmes du pays : les pauvres et les immigrés.

 

L'auteur attire aussi notre attention sur des changements récents : depuis 2005, la Police devient toujours moins transparente, elle se ferme aux chercheurs en particulier (Fassin a du interrompre ses recherches). Et surtout les policiers sont de plus en plus présentés comme des victimes, par une sorte de retournement.

 

Certes, la politique du chiffre exaspère, les syndicats la contestent. Mais à ce jour, la prise de conscience globale de l'impasse dans laquelle on les plonge n'est pas avérée chez les policiers. Le problème n'est pas encore identifié véritablement à leurs yeux comme une mauvaise définition de l'action policière, mais prend le visage de "l'altérité radicale" : le jeune des quartiers.

 

Didier Fassin en conclut que la vraie fonction de l'action policière, telle que voulue par le pouvoir politique, est le rappel de l'ordre social plutôt que la défense de l'ordre public. On dit finalement à cette population souffrant des inégalités : "tiens toi à ta place". Fassin parle aussi de système colonial, les références à cette époque et en particulier à la guerre d'Algérie saturant le discours des policiers.

 

Et c'est là que j'ai des difficultés à suivre. Didier Fassin oublie une chose : le colonialisme était un système d'exploitation. Le problème de la population de ces quartiers, c'est justement qu'ils ne sont pas exploités - ce qui leur confèrererait une grande force à travers la production de la richesse - mais qu'ils sont exclus, ce qui les affaiblit considérablement. Les jeunes des quartiers, aujourd'hui, ne représentent une menace politique pour personne, et c'est bien le problème. Il leur reste l'auto organisation et leurs droits politiques. Ils ne s'en sont pas emparé pour l'instant.

 

Telle est sans doute la seule solution : prendre le pouvoir et ainsi imposer le respect aux institutions.

 

Alain Badiou disait à peu près il y a quelques mois dans l'excellente émission quotidienne supprimée - "Ce soir ou jamais"- : la seule richesse des dominés, c'est leur discipline. On en revient là...

 

 

 

 

 

 

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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