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6 septembre 2011 2 06 /09 /septembre /2011 21:22

 

societedesegaux.jpg Pierre Rosanvallon est une figure clé du débat intellectuel français. La sortie de son dernier essai est célébrée par des louanges appuyées : Libération y consacre plusieurs pages, ce qui est très rare pour un livre... Un politique comme Vincent Peillon signe une tribune euphorique dans le Monde pour dire en substance "enfin, voila le livre que nous attendions". Le livre est présenté comme la percée attendue pour que se déploie un nouveau projet progressiste. Alors, s'agit-il d'un nouveau Manifeste du parti communiste au sens où il ouvrirait une nouvelle phase idéologique, ou d'un effet de complaisance envers un penseur influent, en particulier dans l'édition... ?

C"était à voir...

 

Le titre en lui-même promet : "la société des égaux". Carrément. On dirait le titre d'un grand texte utopique du 19ème, ou une réminiscence de Gracchus Baboeuf.

 

Le chantre de la deuxième gauche rocardienne qu'est Rosanvallon ne parle plus d'équité, concept rabougri, mais d'égalité. C'est déjà une secousse. La crise réveille.

 

Le point de départ est que l'égalité est en crise. On l'invoque encore sur les podiums, mais son contenu s'étiole dans l'esprit même de ceux qui déplorent "les inégalités". Celles-ci se creusent, indiscutablement. Mais pourtant on admet peu ou prou ces inégalités et leur expansion, on s'en accomode. Les outils de redistribution, comme l'impôt  et la dépense publique qui en découle, sont contestés. Et l'idée d'une communauté de citoyens égaux recule : en témoigne l'écroulement sans résistance de la carte scolaire. La "lutte contre les inégalités" s'avère imprécise et ambigue. Elle se résume de plus en plus comme une attention au sort des plus pauvres des pauvres, et non comme un projet global de société. 

 

Les pathologies sociales  comme le nationalisme, le racisme, qui reformulent la notion d'égalité de manière perverse, sont à l'offensive.

 

Rosanvallon, à la recherche d'un chemin pour redonner vie à l'égalité, revisite longuement l'Histoire de cette idée depuis les révolutions française et américaine (un intérêt du livre est d'ailleurs de se pencher plus que de coutume sur cette dernière, sans doute méconnue dans notre pays. Malgré Tocqueville).

 

L'auteur souligne que ces révolutions n'ont pas franchement insisté sur l'aspect distributif de l'égalité. Leur projet visait d'abord à édifier une société de semblables. Derrière le terme d'"aristocrate" inventé par la Révolution, il y a le privilégié, le sang bleu, celui qui se considère au dessus du lot, de par la naissance, et qui l'inscrit dans le marbre du droit.

 

L'égalité est politique avant tout, c'est une égalité de corps et une égalité-relation. Et ce qui est en cause dans l'ancien régime, c'est la dépendance et la soumission. L'égalité est conçue comme indissociable de la liberté. Une citation de Rousseau résume cette idée : "que nul citoyen ne soit assez opulent pour en pouvoir acheter un autre". 

 

Aux Etats-Unis post révolutionnaires, cette notion de société de semblables s'appuira sur la réalité sociale : c'est au départ une société de travailleurs indépendants, d'artisans et exploitants individuels. La "communalité" y a un sens fort. Le marché est encadré par les liens communautaires. Ainsi la distinction est  mal vue, chacun est appelé "lady" ou "gentleman".

 

L'idée d'une société de semblables va de pair avec une certaine modération des écarts, une valorisation de la frugalité et de la "vertu". La fraternité républicaine (le tutoiement sera imposé en 92 en France) ne peut en effet se déployer dans une société trop marquée par les différences de richesse et de mode de vie. Les comportements de mépris, de distance marquée, sont à oublier. 

 

Le suffrage universel, et le principe "un homme-une voix", vont manifester le mieux possible cette idée de l'égalité politique et de la société de semblables. C'est pourquoi ce mot d'ordre cristallisera la conflictualité dans la première partie du 19ème. Et son obtention en 1848 soulèvera un immense espoir. Rosanvallon ne le cite pas à ce sujet précis, mais Marx avait compris cela, et jugeait que l'obtention du suffrage universel avait été la conquête la plus révolutionnaire qui soit. Celle qui ouvrait une brêche. Jaurès dira plus tard au parlement aux républicains bourgeois pris au piège de leurs réalisations : ' c'est la République le grand agitateur, traduisez la devant vos tribunaux !'.

 

La Révolution industrielle change la donne. Elle fracture brutalement la société. Le développement de la classe ouvrière suscite une grande peur dans la bourgeoisie triomphante. Aussi, la notion d'égalité s'en trouve renversée. La destruction des privilèges aurait, selon les conservateurs, permis de laisser s'exprimer les vraies inégalités naturelles. De donner place à l'inégalité des talents et à la responsabilité individuelle.

 

L'inégalité est présentée comme une sanction du comportement individuel, puisqu'il n'existe plus de priviléges de naissance ... Oui l'ouvrier vit dans la misère la plus sordide, mais il le doit à son goût pour l'alcool, à son désintérêt pour l'épargne, à sa paresse...

 

Par un autre retournement, l'égalité est désormais présentée comme une menace pour la liberté. Alors que sous la Révolution les deux notions étaient inséparables. L'égalité menaçerait l'expression des talents et de l'innovation. Ainsi l'éducation doit rester proportionnée, car il ne s'agit pas de donner des rêves de grandeur à n'importe qui...

 

Alors qu'au 18ème siècle la pensée bourgeoise trouvait dans la nature les fondements de l'égalité, et théorisait le droit naturel, le siècle suivant voit dans la nature la justification de l'inégalité.

On secrète les idées dont on a besoin à un moment donné...

 

Face à cette offensive, le socialisme va s'élever. D'abord dans sa version utopique, celle-ci intéressant particulièrement Rosanvallon car elle reprendra l'idée de l'égalité comme monde de semblables. Idée qu'elle radicalisera. Rosanvallon montre qu'au delà de la rupture qu'introduit Marx avec ses prédecesseurs utopistes, il s'inscrit à leur suite dans cette idée d'un corps social réconcilié. Lorsque Marx dit : "A chacun selon ses besoins, de chacun selon ses capacités' il ne vise pas la définition de droits individuels, il envisage la société comme un organisme, dont il définit le métabolisme. C'est cela le communisme et la société sans classes.

L'impasse selon Rosanvallon, c'est que ce monde est anti politique, il ne peut fonctionner que sur l'unanimisme. Ainsi dans les communautés expérimentées, il ne peut pas y avoir de minoritaire. On ne peut qu'être totalement intégré ou bien exclu. Le socialisme naissant a assimilé la société à une famille, ce qui trouve rapidement ses limites dans une société complexe.

 

Le livre devient particulièrement intéressant quand il aborde la fin du 19ème (omettant cependant la Commune de 1871, ce qui dans une Histoire de l'égalité depuis la Révolution est difficile à envisager) : le moment de la première mondialisation. L'analogie avec notre temps est frappante. L'égalité va être reformulée, au sein de la Nation, par opposition à l'étranger. Le protectionnisme y pourvoiera, au nom de la solidarité entre patron et salarié français. Le colonialisme le prolongera. Et déjà, le travailleur immigré servira de cible contre laquelle on reconstruit une identité-égalité factice. Ainsi doit-on se rappeler du massacre des italiens à Aigue Morte en 1893.

La gauche ouvrière mettra quelque temps à comprendre ce qui se joue, et certains se fourvoieront dans le boulangisme puis l'antisémitisme en croyant continuer leur combat pour l'égalité.  On doit notamment à Jaurès d'avoir opposé à cette vision de la Nation un projet où le citoyen pleinement émancipé s'affirme contre le sinistre dessein d'une identité raciale, guerrière, excluante, et pacte de dupes. La Nation peut ainsi être comprise comme un point d'appui vers la société sans classes. Elle est selon le dirigeant socialiste Otto Bauer '"l'expérience commune d'un même sort".

 

Evidemment, ce "racisme constituant" trouvera son expression la plus nette aux Etats-Unis. A l'esclavage succède la ségrégation. Elle sera un puissant facteur de lutte contre le socialisme et plus largement contre toute politique d'égalité (ce qui explique la faiblesse de l'Etat-providence américain). En excluant les noirs du vote on empêchera le rassemblement populaire et la représentation globale des enjeux de l'égalité. En excluant le noir on donnera le sentiment d'une distinction au pauvre blanc et on le liera à la classe dominante.

 

La peur de la Révolution rouge, après 48, 71, puis après 17 et 45, persuade cependant les dirigeants de reformuler la question de l'égalité. Les deux guerres mondiales, par leurs conséquences niveleuses, y ont poussé. Une rupture décisive est la naissance de la redistribution, à travers l'impôt sur le revenu. Et Rosanvallon rappelle qu'en 1940, le taux plafond aux Etats Unis atteint 94 % sans que l'on s'en offusque. Les assurances sociales traduisent une conception sociale renouvelée, où l'on appréhende le risque comme un fait social et non un aléa individuel . L'individu n'est plus séparé du corps social comme sous la révolution industrielle. Après 1945, les inégalités se réduisent comme jamais, et on commence à envisager l'entreprise comme un individu collectif (l'ère des organisateurs). L'élimination du nazisme, qui fut une tentative d'exaspération à outrance de racialisation de l'égalité, a ouvert la voie à un approfondissement des initiatives égalitaires, commencées sous Bismarck et Napoléon III, avec le but avoué de couper l'herbe au socialisme.

 

Rosanvallon décrit l'évolution idéologique qui accompagne cette évolution majeure. Elle passe par la naissance de la sociologie qui explique les comportements par des causalités sociales, la pensée solidariste qui appréhende la société à travers la notion de division du travail social. Ce n'est plus la responsabilité individuelle qui explique la richesse mais bien l'interdépendance, il est donc nécessaire de redistribuer la richesse dont la répartition primaire ne reflète pas la réalité du fonctionnement social.  Le projet républicain en sera refondé.

 

Une cause évoqué par le livre  l'a été rarement : le rôle de la révolution pasteurienne. Pasteur a illustré par ses découvertes le caractère absolument indivisible du corps social, chacun dépendant des autres. L'Homme seul n'existe pas.

 

Le tournant libéral des années 1980 se traduit par un remaniement encore une fois complet de la notion d'égalité. Le chômage de masse a changé le sens de la protection sociale et érode sa légitimité. En effet, la socialisation des risques repose sur ce que John Rawls ("Théorie de la Justice") appelle "le voile d'ignorance" : on ne sait pas qui pourra être touché par un aléa, on cotise donc tous. A partir du moment où le chômage enlise des populations, se reproduit, exclut durablement des quartiers,  le voile d'ignorance est déchiré car on sait à qui s'adresse la protection sociale, où on croit le savoir. Les adversaires de la protection sociale peuvent donc hurler au scandale de l'assistanat... Et les politiques de baisse de l'impôt se sont imposées partout, conduisant à la situation que nous connaissons.

 

(C'est intéressant de voir un intellectuel de la deuxième gauche, ce courant qui a créé le RMI, et qui a défendu la fiscalisation de la sécurité sociale (la CSG) prendre conscience des conséquences fâcheuses du remplacement de la couverture d'un risque social par des politiques d'assistance accordées par l'Etat...)

 

Nous vivons aujourd'hui dans une "société de concurrence généralisée". C'est sous le signe de la concurrence que la notion d'égalité a été remaniée.

 

La figure clé de ce nouveau modèle est le consommateur, qui remplace le concitoyen. Assurer l'égalité, c'est donc supprimer les barrières à la concurrence : l'action de la commission européenne en est le parangon. Tout le monde doit avoir accès à la meilleure offre de telecom supposée... Donc il faut casser les monopoles, les rentes...

 

La faiblesse de cette société de marché selon Rosanvallon, c'est qu'elle ne parvient pas à proposer un modèle de justice. Car en vérité, les gigantesques écarts de richesse ne sont justifiés par rien. Le gagnant prend tout : "the winner take all society".

 

Les transformations du mode de production capitaliste ont suscité une "singularisation" des individus. Le capitalisme est devenu "cognitif", la notion de compétence a effacé celle de qualification. Les caractéristiques individuelles sont scrutées par les employeurs. L'identification du salarié à une classe, alors que les qualités individuelles sont désormais ce qui compte, devient plus difficile. Chacun aspire d'ailleurs à être reconnu dans sa singularité... comme en témoigne le phénomène des blogs... dont celui-ci.

 

Au passage, Rosanvallon donne une explication de la fonction du sport, spectacle premier dans notre société. L'intérprétation classique du sport par la sociologie est la "civilisation des moeurs", à savoir le fait de donner un débouché contrôlé aux antagonismes sociaux et à la part de violence qui s'exprime en nous. Rosanvallon pense pour sa part que le sport a une fonction de "théâtre de l'égalité des chances". Il éduque le peuple aux valeurs de la société de marché : tout le monde est supposé être sur la même ligne de départ au début du match, à armes égales. Et à la fin il y a des gagnants et des perdants et c'est bien ainsi, il n'y a rien à redire. D'ailleurs en coupe de France, le club amateur Calais peut aller en finale...

 

Comment dans ce contexte, concevoir une politique de l'égalité ?

 

Il est nécessaire selon l'auteur de se réapproprier l'idée de l'égalité comme une notion politique et non seulement économique. Les inégalités affectent toute la société, elles la déstabilisent. c'était l'idée de Rousseau et on doit la remettre à l'ordre du jour.

 

Le défi est de redonner sens à l'égalité dans un monde nouveau : celui de l'individualisme, de la "singularité".

 

Rosanvallon revient alors à Marx pour rappeler que la société sans classes imaginée était d'abord un idéal d'émancipation individuelle, à travers un nouveau rapport à la société. Et l'auteur a été frappé par la lecture du passage consacré à Barcelone dans "Hommage à la Catalogne" de Georges Orwell. Celui-ci y témoigne du climat particulier qui règne dans la ville mobilisée contre le putsch franquiste.  On y respire "l'air de l'égalité", la réciprocité, le sentiment d'être parmi des semblables. Climat qui disparaîtra d'ailleurs dans le courant de la guerre.

 

Une idée fondamentale à défendre en toute occasion, c'est que la singularité, l'émancipation de chacun, n'est possible que dans la réciprocité, dans la relation à autrui. L'enjeu de civilisation est de faire comprendre que "chacun est pareillement unique".

 

A cet égard, le communautarisme est un obstacle et s'avère le complément parfait de la discrimination, car l'enjeu est bien, dans une société des égaux, des semblables, de redevenir "quelconque" et non défini par avance dans une différence.

 

Pour que la réciprocité soit possible, il est indispensable de casser les logiques de méfiance entre les gens. Ainsi, les politiques de transparence de l'action publique ne sont pas simplement morales, elles sont politiques. Elles restaurent la confiance dans les institutions, et ouvrent la voie à l'égalité en tant que relation.

 

Autre concept clé : la "communalité". La société des égaux suppose un monde commun. Celui-ci est menacé par des logiques de sécession géographique et politique. Elles sont initiées par les plus riches mais contaminent tout le corps social comme le montre les logiques d'arrangement autour de la carte scolaire. Il est donc essentiel de conduire les gens à vivre ensemble. La politique culturelle, à cet égard, n'est pas un supplément d'âme ou un luxe pour une société.

 

Le recul de la "communalité", c'est aussi la dépolitisation de certains champs de la vie locale. Par exemple la multiplication des établissements publics locaux pour gérer des questions d'intérêt général essentielles. La démocratie reflue. Rosanvallon le le cite pas, mais il est effarant de voir qu'un enjeu comme l'hôpital public est géré par une petite cellule de spécialistes, sans doute compétents, mais échappant à tout contrôle des élus locaux, sans débat public local. Comment concrétiser l'idée d'un monde commun si la citoyenneté est vidée de son sens ?

 

Une société des égaux suppose de la redistribution, comme on l'a compris au cours du siècle précédent. Donc toute politique d'égalité passera par la reconquête de biens publics qui ont été marchandisés. Le rocardien Rosanvallon sort du "ni-ni"...

 

La conviction de l'auteur - et je dis tout de suite que je ne la partage pas - c'est que l'égalité-relation est un préalable à l'égalité-redistribution. On ne pourra remettre en chantier des mécanismes de redistribution que si on redonne vigueur à l'idée d'un collectif de semblables.

 

J'en arrive alors à mes réticences sur ce livre...

 

Rosanvallon, en honorable héritier du christianisme de gauche, rêve d'une société de frères. Il voudrait que chacun admette que l'autre est son frère. L'idéal est le consensus, le consentement. D'où la nécessité d'expliquer aux riches que les inégalités ne leur profitent pas vraiment...

 

... Pas sûr qu'ils partagent ce joli point de vue, cependant. Sans doute le chemin vers la réduction des inégalités sera t-il plus heurté.

  

Rosanvallon ne veut pas vraiment voir que la société est divisée par des intérêts qui se percutent. Les inégalités ne sont pas fortuites, et il y a des gagnants qui sont satisfaits de leur sort. On ne peut pas réfléchir à une autre société si on oublie cela, me paraît-il.  

 

Ainsi l'égalité est-elle abordée comme un concept, mais manque de substance dans ce livre. Où sont les lignes de fracture premières ? Quelles forces sociales pour porter le projet d'une société des égaux ? Ces questions sont éludées.

 

On ne s'en sortira pas avec le pieux slogan "aimez vous les uns les autres". Il est sympathique mais n'a jamais fonctionné pour changer la société à vrai dire. Et l'épopée historique de l'égalité telle que proposée par le livre le montre d'ailleurs : ce qui consolide l'Etat-providence en 1945, c'est la concurrence avec le bloc soviétique. Et si Napoléon III autorise les syndicats, c'est parce qu'il constate que les massacres de juin 48 et de son accession au pouvoir n'ont pas suffi à freiner le développement du mouvement ouvrier. Le conflit social et politique est inévitable dans une société où l'injustice est érigée en principe d'organisation.

 

C'est pourquoi la fraternité, si belle soit-elle, ne peut pas vraiment être un préalable. Elle ne peut pas s'instaurer de manière décisive dans une société aussi déséquilibrée. Il me semble qu'il est nécessaire d'opposer, de cliver la société, de pointer ses failles béantes, si l'on veut ensuite la rassembler.

 

Enfin, dans son analyse de la crise contemporaine de l'égalité, l'auteur me semble insister sur des causes endogènes à notre système social, cédant peu ou prou aux arguments des ennemis de l'Etat, et négligeant d'autres causes. Si la citoyenneté recule, avec la notion d'égalité qui lui est consubstantielle, c'est aussi parce que le politique est impuissant, s'étant dépouillé de ses moyens d'agir. Les agences de notation dictent leur politique à nos gouvernants, et même nos révisions constitutionnelles comme le montre la "règle d'or". La consolidation d'une oligarchie où la Finance occupe le siège du premier administrateur est le principal obstacle à la société des égaux. A quoi sert d'être citoyen dans ce contexte ? Le repli sur la sphère privée, sur les intérêts personnels, est une tentation puissante.

 

En outre, l'auteur mésestime me semble t-il les effets de la société de consommation et des puissants relais culturels qu'elle utilise : le matraquage publicitaire en premier lieu. Si l'on veut que le citoyen reprenne un peu le pas sur le consommateur, il faut déserrer cette étreinte. Il faut protéger le corps social de ces besoins artificiels sans cesse renouvelés, de la frustration qui en ressort et qui oppose les citoyens entre eux par des logiques d'envie, de jalousie, de distinction.

 

Ce livre est tout de même intéressant, ne serait-ce que parce qu'il montre qu'un courant de pensée important en France (il dirige la CFDT, est très influent au Parti Socialiste, il anime des institutions culturelles majeures) est actuellement en train de se remettre en cause sous la violence de la crise du système économique.

 

Comprenant que la modération de principe et l'ajustement à la marge ne sont plus tenables (Michel Rocard avait défini la politique en la comparant à la culture des Bonzaï...), ce courant cherche à se ressourcer en relisant les Anciens. Du moins ce doute est-il créateur, et laisse espérer une fécondité et de nouvelles synthèses intellectuelles. Chez Rosanvallon, autrefois animateur de la Fondation St-Simon, très sociale-libérale, des phrases surprennent : "le temps du combat pour la démocratie intégrale est venu"...

 

Le retour à l'idée de Nation au sens où Jaurès l'entendait, c'est à dire l'espace des citoyens égaux (la République sociale, Rosanvallon ne va pas jusqu'à utiliser le terme), est aussi une évolution pour ce courant de pensée très porté sur la mondialisation heureuse et l'européisme un peu béat (Pascal Lamy, le chef de l'OMC, vient de là). L'expression de "renationalisation des démocraties" apparaît, ce qui est inhabituel chez les auteurs de ces contrées.

 

On peut être déçu par le décalage entre la promesse du livre, référencée à l'utopisme, et la prudence extrême des propositions, très générales. Parler de "société des égaux" et suggérer d'organiser des repas de quartier pour que les gens se connaissent mieux... c'est un peu abandonner son programme en route... Ce courant philosophique se remet en question, mais ça prend du temps.

 

La longue partie qui dessine une histoire de l'égalité est stimulante, même si elle n'a rien d'une relecture radicale. Rosanvallon est allé chercher des sources peu connues et assez édifiantes quant à l'esprit des temps concernés. On verra utilement que la philosophie politique est souple, qu'elle se réajuste au gré des intérêts... Les bonnes idées naissent dans le ventre disait l'autre...

 

Ce livre est donc le signe d'une évolution embryonnaire dans un secteur important de la pensée dite progressiste. En ce sens il a un statut particulier et constitue un tournant à confirmer. Donc, pour répondre à notre question première (vrai livre clé ou effet de manche...), c'est un texte qui demande à être connu (à mon avis on va demander aux étudiants de sciences po de s'en gaver, compte tenu de la culture dominante dans ces lieux). Mais il ne m'est pas apparu comme la percée philosophique que l'on salue dans les publications, et reste au milieu du gué par rapport à son ambition initiale.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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3 septembre 2011 6 03 /09 /septembre /2011 10:09

 

diamond.jpg "De l'inégalité parmi les sociétés" de Jared Diamond est un livre-monde. Un livre qui prend à bras le corps l'Histoire de l'Humanité, avec une ambition sans équivalent aujourd'hui. Une ampleur de vues impressionnante, tirant parti au mieux du croisement des savoirs. Et fondée sur une solide réflexion épistémologique, ce qui ne gâche rien.

 

J'avais déjà lu "Effondrement", livre tout aussi épatant ( Lisez Bio ). Il approchait la disparition des sociétés, afin de nous avertir pour l'avenir. "De l'inégalité..." (merci au couple d'amis qui me l'ont offert) se penche plutôt sur les "success story", sur les mécanismes qui expliquent pourquoi certaines civilisations ont prospéré et pris le dessus sur les autres, jusqu'à les éliminer souvent.

 

" De l'inégalité..." est aussi une machine de guerre explicite contre le racisme biologique et culturel. Car il démontre que les peuples ne diffèrent pas par leurs capacités. Ils s'adaptent à leur environnement, mettant en oeuvre partout où ils sont leurs compétences de compréhension et d'innovation. Ils démontrent tous les grandes compétences des êtres humains, venus d'une même lignée. Et différents parce que capables d'évoluer pour survivre dans des contextes très différents : du cercle arctique au désert australien.

 

Jared Diamond nous propose une explication ultra matérialiste de l'Histoire. Les déterminants les plus fermes, "les causes ultimes" des inégalités entre nations, se trouvent dans l'environnement, au sens naturel du terme. La géographie est la base de tout. Et l'essai est très convainquant en ce sens.

 

Partisan depuis longtemps d'une lecture tout aussi matérialiste de l'Histoire, et pensant que l'Homme est un être de nécessité qui en "dernière instance" se réalise et construit son destin collectif dans son rapport à la matière, à la survie,  à la gestion de la rareté bref à l'économie (jusqu'à ce que nous ayons résolu ce problème de la rareté, ce qui n'est pas pour demain), et non à partir d'une substance préexistante qui trouverait son chemin, je ne pouvais qu'adhérer à ce propos.

 

Ainsi, ce n'est pas une supériorité quelconque de l'Homme Blanc qui explique que 200 Conquistadors sont parvenus à conquérir un pays Inca défendu par 80 000 soldats. Ce n'est pas non plus la raison de la supposée arriération des aborigènes, ou de la prédominance des populations issues des Bantous sur les autres populations qui peuplaient l'Afrique.

 

Et Jared Diamond va consacrer 641 pages absolument limpides à nous le démontrer.

 

(Ces essayistes anglo-saxons, pour la plupart, sont tout de même très plaisants à lire. Ils ne se "paient pas de mots". Leur style est appréhendé seulement comme un moyen vers la clarté. Ainsi leur pédagogie est-elle naturelle, jamais forcée. On pourrait dire que le style fleuri, baroque, de l'essayiste français permet certes d'exprimer un au delà du signifié, comme la poésie. C'est vrai mais c'est bien rare. La plupart du temps, c'est tout de même, convenons-en, de la pure affectation... Lisez par exemple les petits essais d'un Régis Debray (intellectuel par ailleurs respectable et intéressant)... Ou encore beaucoup plus caricatural, Philippe Sollers.)

 

Comme Jared Diamond est en outre ouvert à une belle palette de savoirs (de la linguistique à la biologie, en passant par la génétique et l'agronomie), il n'a jamais recours à quelque jargon. Il est simplement un homme de science, au sens le plus direct, qui cherche à comprendre et à expliquer. Il nous propose ainsi une oeuvre déconcertante de simplicité et absolument abordable, et pourtant tellement dense d'informations et de réflexions.

 

La formule clé de la prédominance acquise par certaines sociétés (et par l'Eurasie à l'échelle mondiale) se résume en une formule : "des germes, des fusils, et de l'acier". C'est par l'épidémie (tuant jusqu'à 95 % de certains peuples indiens) que les européens ont établi leur suprématie sur les amériques. Et c'est le paludisme et la malaria qui les ont longtemps empêché de s'établir en Afrique tropicale. C'est la supériorité technologique qui a permis aux européens de supplanter facilement les sociétés qu'ils accostaient.

 

Mais remontant plus encore, Diamond montre que le principal facteur de réussite, c'est la production alimentaire autonome. C'est elle qui permet la densification de la population, décisive. C'est elle qui permet de libérer du temps pour des spécialistes : des scribes, des soldats, des inventeurs, des politiciens et des bureaucrates. C'est donc la production alimentaire, dont le livre va explorer les conditions d'apparition dans le monde entier, qui est à la source d'un "processus catalytique" : un cercle vertueux qui accélère de manière autonome.

 

Et la production alimentaire est étroitement liée à deux facteurs environnementaux :

-la possibilité de domestiquer des espèces animales adaptées et présentes sur un territoire,

-et la possibilité de cultiver des espèces végétales domestiquées.

Ces deux facteurs, quand ils ouvrent la voie à un "surplus" suffisant, déclenchent le développement, donnant ensuite des longueurs d'avance décisives à certaines sociétés.

 

C'est aussi la fréquentation des animaux domestiqués qui va créer les épidémies transmissibles, et immuniser des populations. Une fois mises en relation avec d'autres peuples non exposés, elles vont déclencher des processus de réduction massive d'autres sociétés.

 

La question de la production alimentaire par l'Homme, sortant de son état de chasseur-cueilleur, est donc un aspect prédominant de l'Histoire.

Mais cela ne signifie pas que l'agriculteur est plus "dégourdi" que le chasseur-cueilleur. Les différentes populations se sont adaptées à leur environnement, voila tout. Et d'ailleurs, certains peuples, qui ont essaimé, par exemple dans les îles du pacifique, et se sont ensuite retrouvés isolées ou confrontées à d'autres conditions naturelles, ont changé radicalement de mode de vie, abandonnant parfois des technologies et ne les redécouvrant que plusieurs siècles plus tard à l'occasion d'une rencontre avec l'extérieur. Certains peuples ont ainsi abandonné l'agriculture ou l'élevage pour redevenir chasseurs-cueilleurs.

 

A la source, la diversité des espèces végétales et animales est donc le critère le plus décisif.

 

D'autres facteurs géographiques s'ajoutent à ce tableau : la configuration des continents notamment. L'Eurasie est constituée d'une manière qui a favorisé la circulation des technologies, des langues, la diffusion des connaissances. La production de certaines cultures agricoles a pu être transposée car on se situait sur des latitudes proches. Les continents africain et américain, étendus du nord au sud, ont donné lieu à des difficultés de communication qui ont considérablement ralenti le développement. Quand les civilisations se sont rencontrées, les écarts étaient considérables. L'Eurasie était aussi un terrain propice à la constitution de sociétés de masse, dirigées par des Etats puissants, capables de diriger le développement. Certes, au delà d'une certaine taille, la centralisation devient un défaut... Et c'est ainsi que la Chine a étouffé l'innovation qui suppose le dissensus, et perdu l'avance considérable qu'elle avait acquise. L'Europe a au contraire profité de l'articulation entre des Etats puissants et une réelle diversité, les frontières naturelles ayant empêché ou considérablement affaibli toute chance d'unification politique par la force.

 

Le relief est un élément important, à différentes échelles. En Nouvelle-Guinée (exemple que Jared Diamond connaît très bien et utilise beaucoup) le relief heurté explique l'éclatement politique et inguistique. L'isolement est évidemment un point fondamental : c'est un élément de conservation d'une société, mais aussi de stagnation, et de grande fragilisation potentielle une fois que l'étranger débarque.

 

Jared Diamond prend soin de ne pas assimiler "développement" et "bonheur". Il ne juge pas des valeurs des civilisations mais de leur niveau de production et de leur capacité à s'imposer et à se perpétuer.

 

Ces évolutions ayant eu cours dans les 40 000 ans écoulés ont dessiné notre monde contemporain. Si les premiers américains avaient disposé d'espèces animales plus diversifiées et domesticables sur leur terre (ils n'on découvert les chevaux qu'à l'approche des conquistadors) peut-être un Indien aurait-il débarqué en France à la tête d'une immense armée ? Le monde en aurait été considérablement changé.

 

Chemin faisant dans ce livre fleuve qui étaye sa thèse par une exploration de nombreuses régions du monde, par des analyses comparatives de développements, par l'élucidation de faits qui de prime abord contredisent la thèse, on découvre, comme dans "Effondrement" des contrées historiques laissées de côté : la conquête de l'Indonésie et de l'Australie par l'Homme, le singulier destin de Madagascar où vit une population venue d'Indonésie, les dynamiques de population anciennes en Afrique, ou encore les patrimoines naturels disparus en Amérique, en Australie.

 

C'est une lecture passionnante et dépaysante, même s'il faut accepter de rentrer patiemment dans de longs chapitres sur les légumes, les échec dans la domestication du zèbre ou la valeur nutritive des différents gibiers... Mais ça en vaut la peine.

 

Les développements de Jared Diamond ne révolutionnent pas la connaissance humaine. Il s'agit avant tout de rassembler des savoirs et de leur donner du sens. Mais c'est un travail salutaire qui pourrait être exploité, à travers l'éducation, pour lutter contre les préjugés absurdes, qu'une approche superficielle de l'Histoire, et sans doute trop évènementielle peut conforter (même si l'évènement en lui-même peut être source d'ouverture sur la profondeur de vues, comme le montre par exemple une formidable collection comme "les journées qui ont fait la France") .

 

Enfin, il flotte sur ce livre, et plus largement sur l'oeuvre de Jared Diamond, l'esprit vivifiant de Darwin. Si vous n'avez pas lu "l'origine des espèces", je ne peux que vous conseiller de le prévoir. Ce que j'ai aimé pour ma part dans Darwin, c'est cette fausse candeur... En parlant de manière candide de canards et d'abeilles, il fracasse simplement les visions théologiques de l'histoire du monde. Sans forcer, juste en exposant des faits, sans jamais pousser son avantage par des slogans ou des imprécations. C'est assez succulent.

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16 août 2011 2 16 /08 /août /2011 09:00

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Annie Lebrun, essayiste et poète, proche tardive d'André Breton, tient solidement sa position de surréaliste et d'anarchiste viscérale.

 

Dans "Du trop de réalité", essai superbement écrit en 2000, elle exprime une révolte totale contre le monde contemporain et en particulier contre ses productions culturelles. Coupables de tuer l'imaginaire, le rêve. Tout ce qui donne une valeur à la vie humaine et ouvre la possibilité de la liberté et d'avenirs multiples. Elle nomme cettte colonisation de notre for intérieur , le "trop de réalité", ce qui est une belle trouvaille.

 

Cet Essai a pu m'agacer. Car il n'est certes que déploration, et on a l'impression que tout le présent est à rejeter comme un bloc. Même si Annie Lebrun se tient à distance des penseurs réactionnaires, qui critiquent la modernité d'un point de vue "latéral" et erroné selon elle, il n'empêche que parfois elle frôle leurs rives où se régurgite une haine rance de la démocratie. Par exemple lorsqu'elle cède à évoquer, tarte à la crême de la pensée mélancolique, les "hordes" ou la "piétaille" qui participe aux grands évènements culturels.

 

Et puis il y a cette furie à vouloir tout transformer en symptômes, en faisant elle-même ce qu'elle reproche à l'époque: tout mettre au même niveau. Ainsi la philosophie de la "déconstruction" (dont Derrida est la figure de proue), à qui elle impute bien des tares, est-elle jugée aussi déplorable que Disneyland, ou la réhabilitation contestable du Patrimoine. Le "Printemps des poètes", dont elle éreinte avec persuasion et humour acide certains choix, est décrit comme une manoeuvre d'anéantissement intellectuel comparable aux propagandes totalitaires du siècle dernier... C'est tout de même un peu grandiloquent, Mme Lebrun...

 

Ecoeurée par l'époque, Annie Lebrun n'a plus l'envie de chercher ce qui, aujourd'hui même, résiste aux logiques dominantes. Elle se tourne vers un passé glorieux. Vers Baudelaire, Breton, Jarry, Sade surtout.

 

Il reste que par cette expression - "trop de réalité"-, elle touche à une idée qui vise juste. Et ses analogies apportent parfois de l'eau au moulin comme quand elle constate la simultanéïté frappante entre les destructions de la Nature et du monde imaginaire, deux processus qui n'en font qu'un. Il devient impossible de rêver à une aventure dans la campagne car elle n'existe plus, il n'y a plus que des "espaces" aménagés, thématisés, résolus d'avance. A l'appauvrissement écologique correspond celui du sensible. Ce rapprochement n'est pas le moindre mérite de ce livre.

 

Ce présent qui nous mutile, c'est "la réalité excessive que la surabondance, l'accumulation d'informations gavent d'évènements dans un carambolage d'excès de temps et d'excès d'espace".

Sous ce déferlement il nous devient impossible de nous tenir à distance de ce qui est (elle ne le souligne pas, mais c'est sans doute ce qui explique aussi l'explosion du stress et de ses pathologies liées).

 

Annie Lebrun en veut aux intellectuels, philosophes, romanciers, linguistes, psychanalystes, en particulier tous ceux qui "expliquent" sans cesse. Car ils se sont rendus complices, depuis le structuralisme, de la destruction des "réserves d'irréalité", des "poches d'obscurité" (où le surréalisme voyait la clé d'une vie nouvelle) et finalement de la sensibilité. Ainsi en est-il de cette littérature crue anatomique, qui s'est déployée au nom de la liberté, alors qu'elle est la négation même de la singularité du désir.

 

Complices de ce coup de force, les artistes le sont aussi.

Contrairement à ce qu'on pourrait penser, jamais l'art n'a été autant au service du pouvoir.  La subversion a été habilement intégrée, institutionnalisée. L'artiste a été reconverti en fabriquant civique de "lien social" et la culture transformée en animation socio-culturelle. Imagine t-on Rimbaud et Van Gogh en "animateurs" ?

 

Le "trop de réalité", cette invasion des esprits, qu'il rend incapables d'échappées, mais aussi de compréhension globale et de critique radicale, passe aussi par la destruction du langage (Lebrun est ici Orwellienne, ou plutôt confirme la prophétie de l'auteur de 1984 qu'étrangement elle ne cite pas). C'est un passage très convaincant du livre.  

 

Dans ce vacarme d'informations, de communication, les mots se démonétisent, se transforment en stéréotypes. "Alors, au lieu d'aider la pensée à devenir, la langue la freine". Lebrun fournit de nombreux exemples de cette évolution du langage, de l'usage des euphémismes systématiques ("frappes chirurgicales") ou au contraire de la brutalité ("bébés éprouvettes"), des faux euphémismes aussi, traduisant le recul du sensible ("SDF") et le mépris de l'individu fondu dans la catégorie. Cet appauvrissement du langage en annihile aussi l'énergie poétique.

 

Ainsi Lebrun est-elle pertinente quand elle analyse la prolifération du terme "Espaces" (loisirs, santé...) pour tout désigner. Il s'agit d'en finir avec "l'indétermination", donc avec la liberté.

 

A travers cette réalité qui nous bombarde sans cesse, ce sont des modèles de comportement et de pensée qui s'imposent. Les officines de management diffusent leurs valeurs dans toute la société. Ainsi, l'homme "connecté", "adaptable", a t-il été prôné par les manuels de management qui clamaient : "l'adaptabilité est bien la clef d'accès à l'esprit réseau".

On ne s'étonne plus ainsi des incohérences des figures publiques, de ce qu'autrefois on tançait comme des "retournements de veste". Aujourd'hui c'est un comportement normal et presque valorisé dans ses pires excès (et il est vrai qu'un Eric Besson, un Kouchner, un Hisch, une Amara, n'ont pas laissé filtrer le moindre sentiment de honte et ont été largement épargnés par les médias et l'opinion). Dans le domaine intellectuel, un Philippe Sollers raconte avec un sourire malicieux les innombrables changements de pied qu'il commit, conformes à ce "libertinage" qu'il célèbre. Annie Lebrun définit ce phénomène comme "la rationalité de l'incohérence" (ou de l'inconséquence) désormais proposée en modèle de vie.

 

La lutte contre ce qui est irréductible en chacun de nous passe aussi par l'affiliation forcée à une communauté, à une ressemblance. Avec toujours la complicité de pensées qui se disent critiques ("le politiquement correct" inspiré de la déconstruction). Ainsi la portée libératrice de certaines oeuvres est-elle balayée au profit d'une lecture purement identitaire. Il en est par exemple d'un certain féminisme : l'Olympia de Manet devient non plus une expression du désir et de son caractère obscur, mais un tableau méprisant car il rabaisse la Femme... Et Toulouse-Lautrec assimile les femmes à des prostituées... Et l'on va reprocher à Aimé Césaire, du point de vue de la "Créolité", le fait que son oeuvre puisse inspirer tous les peuples.

 

Partout "le trop de réalité" comble les vides où pourrait se déployer la liberté. Les corps sont colonisés, uniformisés. Le passé, dans lequel les rêves pourraient se ressourcer, est lui aussi assailli. On a ainsi sérieusement songé à construire un château du Graal en forêt de brocéliande et à aménager Auvers Sur Oise en spectacle sons et images permanent pour faire sentir la présence des impressionnistes... La réhabilitation du Patrimoine, au lieu de laisser le temps faire son oeuvre, réinterprète "librement" mais à notre place. L'art se doit d'être brutal, comme par exemple les Installations qui envahissent les musées.

 

Le meilleur exemple de ce "trop de réalité" est la subsitution de Disneyland aux contes de fées, évènement que l'auteur juge "catastrophe comparable à la dévastation des grands ensembles forestiers".

 

Au terme de cette réflexion sans doute émaillée d'exagérations, d'analogies contestables, de réductions injustes, Annie Lebrun a tout de même mis le doigt sur une lame de fond qui menace aujourd'hui les plus précieuses spécificités de l'âme humaine.

 

Significative est sa conclusion, qui tombe brutalement. Elle ne verse guère dans l'espoir. La solution est individuelle, et Annie Lebrun la choisit toute seule, sans même nous la conseiller : "En attendant, qu'on ne me demande pas de reconnaître quoi que ce soit à un monde où je ne cherche plus que des traces de vie insoumise.". Elle ose tout de même, l'anarchisme étant collectiviste, une petite phrase d'ouverture à un avenir ensemble : "D'autres, j'en suis sûre ont cette passion (de l'insoumission)".

 

Il s'agit pour chacun de nous de protéger et de reconquérir "sauvagement" notre liberté intérieure. Appel, qui dépouillé de ses démesures, mérite d'être entendu.

 


 

 

 


 


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3 juillet 2011 7 03 /07 /juillet /2011 08:44

 

 

depaysement.jpg"Le dépaysement - Voyages en France" de Jean-Christophe Bailly est un livre majeur ;  par certains égards difficile, mais qui trouvera certainement son public (je me risque car je n'ai pas vérifié les ventes). J'espère qu'il s'imposera comme une référence.

 

Une vraie aventure de lecture. Il n'est pas si long en somme (413 pages), mais tellement dense,  riche, pesé, profond, que l'on ne "l'avalera" certainement pas. On s'y coulera, certes avec l'effort que demande une lecture exigeante, à certains moments absconse.

 

En de brefs passages, je n'hésite pas à le dire - et je ne connaissais nullement Jean Christophe Bailly, homme difficile à circonscrire dans un profil évident - ce livre touche véritablement au génie.  Comme lorsqu'il s'agit de parler de la dialectique entre le Sud et le Nord.

 

De quoi s'agit-il dans ce projet tellement dépaysant justement, alors qu'il s'agit de notre pays ?

 

Un jour à New York JC Bailly a vu "la Règle du jeu", film de Jean Renoir qui se déroule en Sologne. Et il s'est senti ému, parce qu'il a perçu une empreinte indiscutablement française. Un air de pays qui était le sien.

 

Cela on le comprend aisément Quand on est à l'étranger, on se sent facilement français.  Ce qui ne signifie pas "fier d'être français", expression qui au final ne veut pas dire grand chose (devrait-on alors avoir "honte" d'être bulgare ?). Mais français simplement.

 

Donc, JC Bailly s'est demandé : Y a t-il une réalité tangible qu'on peut appeler France, approcher par les mots? Sans doute pas définir mais au moins cerner ?

 

Et le choix qui est le sien pour y répondre, ce n'est pas de rédiger un essai théorique, c'est d'aller y voir. De s'imprégner, de décrire, de se laisser gagner par la réalité brute du "national", s'il existe.

 

Ce qui anime l'auteur aussi dans cette recherche, c'est la révolte intime mêlée de dégoût devant le concept d'"identité nationale" tel qu'il a été porté officiellement ces dernières années, c'est à dire comme une entité figée et assiégée, prétendûment menacée par l'étranger.

 

S'il y a "identité nationale", elle est au contraire dans une "multiplicité de chemins de fuite" et dans l'empilement de strates, qui jamais ne disparaissent vraiment, restent perceptibles, affleurent. Le pays s'invente dans une perspective héraclitéenne pourrait-on dire (la fameuse phrase : "on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve"). En France, si l'on prend le temps de contempler, on croise les Romains, les Eduens, les hommes de Lascaux aussi. Et le Portugal en même temps, ou encore deux chauffeurs qui se croisent et se disent bonjour en arabe, puis passent à autre chose, sans qu'on ait besoin de s'en offusquer.

 

De plus, le problème, on le comprend chemin faisant, n'est pas la menace d'une identité par l'extérieur, mais justement que certains lieux en France, et ils sont nombreux, n'ont pas ou plus aucune identité, laminés qu'ils sont par le modèle marchand. Ce sont des "trous" véritables, désespérants comme la plainte de l'inévitable moto cross, qui écume la rue principale, laissant dans son sillage une impression de désolation. Et l'identité mythique que l'on voudrait vendre pour des raisons d'opportunité politique est alors un artifice, un mensonge qui empêche les gens de percevoir ce qui les menace vraiment. L'un des thèmes de ce livre, c'est d'ailleurs la disparition d'une certaine France républicaine, à l'imagerie rousseauiste (la fête autour de l'arbre de la liberté), que l'on retrouve ça et là dans le patrimoine. Qui était encore familière il y a quelques décennies.

 

Pour trouver cette France, Bailly a choisi le voyage. Rien de systématique. Se laisser guider un peu par le hasard. Attraper ici où là des bribes de souvenir d'Histoire, pour bifurquer. Longer un fleuve. Le livre rend compte de ces voyages, à travers de longues méditations, des digressions qui sont autant de rêveries.

 

Le plus frappant, dans ce livre, c'est l'invention d'un genre littéraire. Car il s'agit de littérature philosophico-géographique, ou encore de géographie littéraire, à la lisière de la prose poétique. Genre peu rencontré. Je ne me souviens pour ma part que de Julien Gracq, dans "La forme d'une ville" (Nantes) ou "Les carnets du grand chemin".

 

Mais le livre n'est pas une série de portraits de villes ou de régions. C'est une exploration arbitraire du territoire, à travers des lieux hétérogènes. Les deux premiers m'ont frappé d'emblée, il est vrai, car je les ai très précisément habités : la grosse cloche à Bordeaux et le Bazacle (la passe à poissons en particulier) à Toulouse. Le lecteur sillonne la France et visite ses sédimentations. En passant parfois par des lieux emblématiques (le Pont du Gard) et fondamentaux dans l'Histoire : Douaumont et les champs de bataille de la Grande Guerre. Mais aussi une entrée dans Paris à pied, la rivière de la Loue, Baugency et Vendôme, une rue à Lorient, Nîmes, une île minuscule sur la Bidassoa entre Hendaye et Irun. Et tant d'autres destinations. Comme par exemple le familistère de Guise, Bailly ayant une tendresse pour les utopistes.

 

On s'enfonce dans cette profusion de France, tenant la main d'un Stendhal parfois, rencontrant Rimbaud, Gustave Courbet. Et tant de personnages de notre pays. Essayant de confronter leurs impressions et les nôtres. 

 

Le "National", au bout du compte, c'est une somme d'expériences accumulées, oubliées mais malgré tout présentes, des correspondances connues de tous, des associations qui existent dans nos esprits (par exemple la vision d'une station essence d'autoroute sous la pluie). Une tension entre l'unique et le centrifuge. Rien de commun entre un coin de rue désolé dans le Nord et la croisette. Et pourtant si : la France c'est justement cette tension.

 

Au bout de ce livre, il n'y a pas de réponse. On a en réalité éprouvé la France chemin faisant dans les chapitres. Et pour ma part j'ai communié avec cette prose et cet art de la description. Bailly ne se risque pas à enfermer la France dans une définition, mais la déploie dans ses pages. Ce qui est déjà une prouesse.

 

On pourrait, à la marge, reprocher à Bailly d'avoir sous-estimé certaines réalités majoritaires : le fait urbain, le poids périurbain, la banlieue aussi (même si les quelques pages à son propos visent tellement justes qu'elle se suffisent).

 

Reste cette hypohèse en fin de livre, qui est à la fois ce qu'il tire de mieux de son voyage, et son souhait. Il appelle cette impression le "Bariol" : un condensé du "barrio" - c'est à dire le quartier populaire- et du bariolé. Ce concept essaie de nommer ce qu'il a éprouvé un soir à Marseille, en descendant du quartier du Panier. Au contact d'une population hétérogène et à l'aise. Certaine d'elle-même.

 

Des moments de grâce, que chacun connaît. Pour moi ce serait le public heureux d'un match de rugby, ou un repas collectif où chacun trouve naturel d'être là, avec l'autre, si différent, lointain et parfois antagoniste. Et pourtant concitoyen.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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29 juin 2011 3 29 /06 /juin /2011 08:41

 

inhabitable.jpgJe ne suis pas un optimiste de nature, ni vraiment de raison.

 

Ce qui explique qu'en 2005, lorsqu'il y eut cette succession rapprochée d'incendies mortels dans des immeubles insalubres à Paris et ailleurs, j'ai été écoeuré par le déferlement de compassion qui s'ensuivit. Je travaillais alors dans "la lutte contre l'exclusion"  et j'avais effectué mon lot de visites de squats, d'immeubles en péril, d'hôtels sordides, de camps de Roms, et de dispositifs d'accueil pour certains presque aussi désastreux.

 

Malgré la stupeur affichée face à ces drames, l'Etat ne découvrait pas le phénomène, brusquement éclairé par les charognards de l'information qui jamais ne s'y étaient intéressés, jusqu'à pouvoir donner des frissons aux foules. Notre actuel Président, alors à l'Intérieur, court-circuitant habilement son collègue du logement, s'agita comme de coutume, réclamant aux Préfets "l'inventaire immédiat" des immeubles à risque. Les circulaires furent promptement rédigées... On se remua un peu, mollement. Aucun suivi réel de la mesure ne fut effectué. Comme d'habitude.

 

Ces immeubles étaient depuis fort longtemps recensés par les comités départementaux d'hygiène et les arrêtés d'insalubrité, signés par les Préfets. Mais pas un journaliste ne pensa à vérifier la réalité, la profession se contentant de lire les dossiers de presse distribués par les Cabinets ministériels. Donc comme souvent, on singeait l'action publique, on paradait en activitiste, afin de donner le change avant qu'un nouveau drame n'efface celui des enfants asphyxiés.

 

Il aurait suffi aux journalistes de se ballader autour du Stade de France. A quelques encablures, une rue que je n'aurais pas eu la force de parcourir à pied tellement elle s'étirait était mouchetée d'adresses visées par des arrêtés...

 

Je me suis  alors dit que l'on assisterait, quelques mois ou années plus tard, à la même conjonction dramatique. Et on nous ressortirait les mêmes visites de terrain, les mêmes mines graves. Les mêmes proclamations.

 

Et pourtant...

 

Je viens de lire le très beau petit livre co-écrit par la décidémment éclectique Joy Sorman (écrivain) et Eric Lapierre (architecte), intitulé "L'inhabitable" en référence à une expression de Georges Perec parlant des taudis.

 

Une excellente idée que de croiser le regard de la créatrice et du spécialiste. Les deux se complétant utilement.

 

S'ajoutent à ces lignes des illustrations : photos et plans, servant la réflexion.

 

Et il se trouve que mon pessimisme d'il y a six ans était exagéré.

 

Des résultats importants ont été atteints à Paris, depuis que la lutte contre l'habitat indigne a été sérieusemement initiée, soit depuis 2002. Et je n'oublie pas, ce que le livre passe un peu sous silence, le caractère primordial des lois contre l'exclusion de 1998 (défendue par qui vous savez, alors Ministre) et la Loi SRU. Je n'oublie pas non plus l'impulsion , malgré son passage éclair, donnée par l'excellente Ministre du Logement que fut Marie-Noelle Lienemann, qui secoua le cocotiers des Ministères et des Préfectures (je me souviens des visages blêmes des technos lisant les instructions qui tombaient... j'avais envie de rire). Sans oublier Louis Besson, moins énergique sans doute, mais très pertinent.

 

Oui, des résultats ont été obtenus par la Mairie de Paris qui a engagé 630 millions d'euros pour un public bien peu rentable électoralement (beaucoup sont en situation irrégulière). Il s'agissait de s'attaquer à 10 000 logements, rien que ça. Et de porter le fer dans un système plus complexe qu'il n'y paraît, semé d'embûches juridiques, pratiques, financières, culturelles parfois.

 

Aujourd'hui, on a beaucoup avancé, et même créé des outils anticipant la dégradation des logements. C'est certes un puit sans fond, car la ville produit sans cesse ses marchands de sommeil, ses copropriétés en déshérence, et donc ses taudis.

 

Peu à peu les techniciens et serviteurs du bien public ont appris à contourner les obstacles, ont inventé des outils, comme l'"agence intercalaire" chargée de gérer les immeubles pour que les logements vidés ne soient pas squattés et puissent être rénovés. Et loin de cette démagogie facile, stigmatisant le fonctionnaire, jouant sur le cliché dix-neuviémiste du bureaucrate froid et obtus, qui imprègne la production journalistique, Joy Sorman montre au contraire l'engagement acharné de ces acteurs qu'elle suit dans les cages d'escalier (ceux de la Société d'Economie Mixte de Paris chargée de la reconquête de ce parc). Ils luttent patiemment, professionnellement, dans l'ombre et sans aucune reconnaissance, pour faire reculer l'Inhabitable.

Et il est réjouissant, en fin de livre, de feuilleter ces photos où l'on peut comparer l'immeuble sous arrêté d'insalubrité et le bien rénové. Pour relier les deux, il en a fallu de l'acharnement.

 

Maintenant qu'on a avancé, les lumières de la société du spectacle ne s'en soucient pas plus qu'avant les incendies mortels. On préfère parler des petites phrases d'un candidat putatif UMP à Paris qui veut en dissuader un autre... Comme si cela avait une importance dans l'immense densité humaine qui s'appelle Paris.

 

C'est au prix de cet engagement difficile, inlassable, de ce travail associant des assistantes sociales, des architectes, des ouvriers coulant de la chaux pour consolider des fondations d'immeuble... qu'un Paris populaire subsiste ; même si les logements sociaux sur le Canal St-Martin n'interrompent pas l'hémorragie des classes moyennes qui fuient le territoire de la capitale, mais c'est encore un autre combat.

 

Joy Sorman trouve les accents justes pour décrire l'habitat insalubre, avec clarté et sans effets. Cela va de pair avec un propos respectueux des habitants, sans cacher les impasses dans lesquels ils finissent parfois par s'enferrer : ainsi ce livre est le premier que je lis, qui aborde de manière directe et concrète les difficultés du "relogement" (sentiments d'isolement, difficultés graves à s'approprier l'habitat et à tenir le rôle de locataire, pesanteurs des habitudes prises dans les taudis...) bien connues des travailleurs sociaux et des Offices, mais niés par l'abstraction des politiques publiques.

 

Si la description est si pertinente et limpide, sans verser dans un minimalisme froid, c'est que Joy Sorman a véritablement tendu l'oreille et ouvert grand les yeux. Premières qualités d'un bon écrivain. Joy Sorman n'est pas ce qu'on appelait, dans nos romans classiques, "une faiseuse". C'est une plume au service du réel. Elle a su en outre, à l'instar des meilleurs sociologues, instaurer une bonne distance.

 

Un livre salutaire, finalement simple et sans prétention mais au ton juste et qui atteint son objet. Il appelle à ne pas faiblir, et il salue une catégorie d'acteurs sans qui notre société aurait plongé dans la barbarie, et pourtant dénigrés sans cesse. Si vous en avez besoin, lisez-le pour raviver votre croyance en l'action publique, en l'intelligence professionnelle, en la politique aussi, dans ce qu'elle a de plus noble - et bien entendu passé sous silence.

 


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19 juin 2011 7 19 /06 /juin /2011 00:49

 

ntm.jpg Aux antipodes des théoriciens lacrymaux de "la défaite de la pensée" et de leur vision résignée de la culture, Joy Sorman choisit de magnifier, dans un petit essai littéraire intitulé "Du bruit", un groupe de Rap... Deux corps dans lesquels s'est incarné, au fil des années 90, le Hip Hop en France : Kool Shen et Joey Starr. NTM.

 

Joy Sorman réussit à restituer en ses pages l'énergie jubilatoire de cette expérience artistique, athlétique... chimique... Finalement courte (quatre albums), mais si on suit l'auteur, il ne pouvait pas en être autrement. Tant NTM n'aurait pu supporter le moindre relâchement d'un engagement physique extrême.

 

De l'énergie sublimée et maîtrisée. Voila ce que furent NTM et le Hip Hop selon Joy Sorman. Une énergie puisée dans la ville, digérée, décortiquée (samplée) et déchargée sur l'auditoire, électrocuté. Une expérience violente, que l'auteur a expérimentée pour la première fois pendant un concert improvisé sur un terrain de rugby à Mantes en 1991, et qu'elle renouvella autant que possible jusqu'à la séparation du groupe.

 

On pourrait s'attendre, de la part de la fille de Guy Sorman (fou furieux ultra libéral mais bourgeois convenable tout de même), pas particulièrement issue du même milieu que ses idoles, à un discours flattant "la poésie urbaine", se félicitant de "la prise de parole" de ces gens qui souffrent de l'exclusion...

 

Et bien non.

Foin d'approche sociologisante chez l'écrivain.

A la limite, Joy Sorman se fout de ce que raconte NTM, jusqu'à concéder le côté "bête et méchant". Ce qui la saisit, c'est le flow. Un terme qu'on a inventé pour le Rap parce que justement il n'a pas de synonyme. La "vibration", "l'onde", s'en approcheraient. Mais il convient en plus de mettre les doigts mouillés dans la prise.

 

C'est à peine si elle évoque la question de la censure (même si elle note habilement que Johnny Halliday peut "allumer le feu" sans qu'on sourcille mais NTM est condamné à de lourdes sanctions pour appeler à copuler avec la Police...). Oui, les mots comptent dans le rap, mais par le signifiant plus que par le signifié : "c'est d'la BOMBE Baby" est une phrase destinée à faire vibrer les bancs, pas à prôner l'action directe...

 

Ce que décrit Joy Sorman plutôt que de ressasser la vulgate journalistique sur le Rap ou un certain discours socio-culturel qui passe à côté de l'essentiel, c'est la puissance de cette comète que fut sans doute le Hip Hop, et dont NTM fut le plus bel avatar en France. Une puissance qui s'emparait des corps et rendait les danseurs plus présents que jamais au monde. Il y a des germes de philosophie phénoménologique dans l'essai de Joy Sorman. Ce qu'elle décrit, c'est l'atteinte d'une pleine conscience à travers ces concerts et l'écoute de cette musique. Si on ne perçoit pas cette puissance, on ne comprend pas comment le Rap a expulsé les autres musiques des play lists de la jeunesse populaire.

 

"Du bruit" est un essai, par delà NTM, sur le corps et la musique. Le corps qui vit un peu plus.

 

Oui, NTM était un groupe politique. Mais ils ont tout dit en se définissant comme "chroniqueurs" et non comme porte-paroles. Et tous ceux qui s'indignaient (ou le feignaient) de la violence de leurs paroles n'ont rien compris, ou voulu ne pas voir ce dont le mouvement Hip-Hop était le médium. Oui, toute une partie de la population (pas seulement dans les Cités loin s'en faut) pense désormais qu'il serait temps "de ne plus suivre les règles du jeu" comme ils l'ont hurlé. Censurer NTM, c'était un symptôme du refus d'accepter cette réalité, plus vive encore depuis.

 

Joey Starr, qui est en train de s'affirmer comme un bel acteur de cinéma, était la plus belle pièce d'un arsenal absolument complet. La complémentarité du duo était si évidente, si fragile aussi, d'où sa singularité. Et Joy Sorman commet de belles pages sur le corps de Joey Starr, sur son cri sans autre pareil, et sur le jeu entre ces deux vecteurs d'énergie qui se nourissaient l'un l'autre sur la scène.

 

C'est un essai littéraire certes un peu habile (attention à la prolifération des synonymes, grosse ficelle...) mais brillant, et audacieux ne serait-ce que par son objet. Un objet qui prend ainsi place dans la littérature.

 

Il nous rappelle que ce que cherche souvent la jeunesse, à Woodstock ou à Saint-Denis, c'est la vie intense. Elle le fut un peu plus avec NTM. Comme avec Téléphone ou Noir Désir.

 

("Du Bruit" est paru chez Gallimard en 2007, réédité en Poche chez Folio)

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3 juin 2011 5 03 /06 /juin /2011 20:43

 

barca.jpg  Comme chaque toulousain, j'ai les yeux rivés sur Barcelone. C'est magnétique et c'est ainsi.

 

Barcelone est notre grande soeur, magnifique. Elle nous inspire. On envie son patrimoine, son audace, son mariage avec la mer. Beaucoup d'entre nous - j'en suis - y ont des racines familiales, Toulouse étant la capitale de l'exil républicain et Barcelone l'ancien foyer brûlant du Frente Popular.

 

Il règne à Toulouse une sorte de déférence, d'admiration évidente pour la Rose rouge enflammée de la méditerrannée. Et quand les rugbymen de Perpignan foulent la pelouse de Montjuich, nous nous sentons un peu floués...

 

Au sein du monde politique local, surtout à gauche toute à ses mythologies, l'exemple barcelonais est souvent invoqué : par exemple quand il s'agit de transport en commun. On ne devient pas politique à Toulouse sans accomplir un jour ou l'autre le pélerinage barcelonais. Et toute brochure programmatique devra comporter une mention à "Toulouse, ouverte sur le grand sud, via Barcelone".

 

Et il est naturel que la nouvelle majorité municipale de gauche choisisse un grand urbaniste espagnol, celui qui a laissé la dernière empreinte forte sur Barcelone, pour imaginer Toulouse avec hauteur de vue.

 

Pour ma part, je cède sans réticences à ce fantasme. Barcelone est l'autre ville où je voudrais m'installer. Des métropoles que j'ai visitées (si peu il est vrai) c'est celle qui m'a enchanté le plus aisément. Une vraie ville battante, et non un musée. Ceci alors que l'art y est pourtant si présent, sous les formes oniriques qui me parlent le plus. On y trouve la force de violents contrastes qui sont ce que recherchent les âmes urbaines... la mer, le gothique, le dédale, l'hyper technologie, la résurgence de l'Histoire dans d'innombrables failles, le monumental grandiloquent et tout près la montagne où l'on transpire.

 

Une des raisons de mon attrait pour cette ville est aussi qu'elle est une muse littéraire sans égale. Montalban, Mendoza, Marsé, Ledesma, le succès du roman aguicheur de Zafon aujourd'hui ("L'ombre du vent", très moyen à mon goût). Le lecteur est sensible aux mêmes ondes qui excitent l'écrivain.

 

Je viens de lire l'essai que Manuel Vasquez Montalban a consacré à la ville qui est le seul vrai sujet de toute son oeuvre, explorée en tous sens par son personnage "Pepe Carvalho". "Barcelones" est une réflexion sur les évolutions de cette ville depuis le 19ème siècle. Une chronique qui puise dans un arrière-fond marxiste animant encore Montalban. C'est un écrit qui paye aussi son tribut - comme tous les livres de cet auteur - à une grande passion pour la gastronomie.

 

Tout amoureux de Barcelone ou tout lecteur souhaitant la découvrir y trouvera grand intérêt. Car ce livre nous invite à entrer dans la ville, à y rechercher ces "villes enfouies" qui se superposent. C'est donc un Guide autant qu'un livre d'histoire sélective, un essai sur la ville en train de se recréer, et sur un peuple -les catalans - presque assimilables à Barcelone.

 

Mais c'est aussi, en filigrane, un livre sur  "toutes les villes" : Montalban l'avoue d'ailleurs brièvement.

 

L'évolution de la Ville y est appréhendée comme le résultat du conflit économique et social, donc de la lutte des classes, avec une bourgeoisie à l'action dans cette Catalogne qui est le moteur de l'industrialisation du pays. Bourgeoisie qui instrumentalise et ravive la vieille verve "catalaniste" pour entraîner toute la société locale dans son projet productiviste. Fierté bourgeoise qui s'accommode des outrances du modernisme incarné par Gaudi. Bourgeoisie, qui plus tard, après avoir donné un coup d'arrêt au modernisme et vécu la plus grande frayeur face au prolétariat le plus radical et le mieux organisé,  s'abritera derrière le national catholicisme et ses hypocrisies sociales pour livrer Barcelone à la loi du marché, de la spéculation, et aux magouilles des promoteurs. Puis une dernière période, celle de la démocratie revenue, où le compromis politique est aussi un statu quo social, et où l'urbanisme abandonne l'utopie, la référence à un grand "tout", pour se retrancher sur "les projets", l'ambition localisée et concertée.

 

L'évolution de la Ville, si l'on suit Montalban, est donc le reflet fidèle, la traduction dans la pierre et l'art, de l'histoire politique et sociale. Cette conception matérialiste, au sens philosophique, me convient.

 

Ce livre écrit après les jeux olympiques, qui marquèrent une nouvelle étape décisive pour Barcelone, est aussi l'expression d'un désenchantement. Les grandes réalisations des architectes puisaient dans l'utopie, ou du moins dans l'idéologie formulée. S'ils ne parvenaient jamais à redessiner la Ville selon leurs rêves, leurs audaces marquaient la cité.

 

Si nous savons aujourd'hui qu'un "monde meilleur" est préférable au "meilleur des mondes", peut-on concevoir quelque grand dessein urbain, sans référence à une perspective politique et sociale grandiose, sans prétention "totalisante" ? Nous n'en avons guère d'exemple probant.

 

C'est ce que je crois aussi avoir saisi en lisant cet extraordinaire prose poétique écrite par Italo Calvino dans "Les villes invisibles". Livre dans lequel il tente d'épuiser des modèles de villes rêvées, fondées sur une idée.

 

Aussi, la question que je me pose en refermant ce livre est la suivante : de quelles révolutions urbaines peut accoucher notre époque gestionnaire ?

 

Sans doute, la seule idée forte qui prétend aujourd'hui investir radicalement l'urbanisme et l'architecture est l'écologie (pas forcément ou uniquement portée par les écologistes d'ailleurs, ne pas confondre).

 

Mais cette idée est-elle véritablement capable d'être structurante d'une épopée, d'aller au delà du gadget coûteux, de l'exemplarité (les éco-quartiers) ? La notion d'éco-"responsabilité", le souci de "sobriété", peuvent-ils être compatible avec la folie créatrice qui accoucha d'une Sagrada Familia ? Ce n'est certes pas la "sobriété" que nous aimons dans la Casa Battlo ou dans la Pedrera. Paris et New York n'ont rien de sobres.

 

Les dimensions sacrificielle, moralisante voire expiatoire, portées parfois par le discours écologique sont-elles capables d'entraîner une société, de conduire les citoyens à délaisser leurs égoïsmes (par exemple le refus de la densité, alors qu'elle devient vitale, ou le consentement à l'impôt pour financer les infrastructures de transport) ?

 

Telles sont les interrogations qui tournent en moi au sortir des pages de "Barcelones".

 

Cet été, j'irai en Catalogne. Mais a priori je n'approcherai pas de Barcelone.

 

Comme l'a conseillé à quelqu'un récemment un ami qui se reconnaîtra, "il est des rêves qu'il ne vaut mieux pas approcher, et qu'il faut se garder en réserve".  Sage précaution.

 

 

 

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8 mai 2011 7 08 /05 /mai /2011 09:18

Gramsci.jpg C'est décidément la tendance littéraire du moment que de publier des tout petits textes, comme celui de Stéphane Hessel ou de son contradicteur.

 

La maison "Buchet-Castel" récidive en éditant un texte poignant de 27 pages, écrit par Daniel Roulet, intitulé "Tu n'as rien vu à Fukushima".

 

Daniel Roulet a été Ingénieur dans une Centrale, puis militant anti-nucléaire... Puis romancier. Qu'on puisse à la fois parvenir à un niveau scientifique aussi exigeant tout en se dotant d'un telle qualité d'écriture, est pour moi un mystère et me laisse admiratif. Voici un homme accompli. Roulet a écrit des romans sur l'épopée atomique, son prochain roman s'intitulant "Fusions".

 

"Tu n'as rien vu à Fukushima" est écrit sous la forme d'une lettre émouvante et profonde adressée à une amie japonaise habitant Tokyo.

 

D. Roulet se voit dans la position de l'actrice d'"Hiroshima mon amour" de Duras à qui son amant japonais répète inlassablement : "tu n'as rien vu à Hiroshima".

 

En connaisseur de la société japonaise, il a été frappé d'une constante : les japonais considèrent comme une injure le fait qu'un occidental évoque devant eux Hiroshima ou Nagasaki. L'incommensurable.

 

Aucune empathie n'est à la mesure de telles catastrophes. Et il en est de même pour Fukushima.

 

Daniel Roulet explore ces sentiments mêlés que lui ont inspiré le nucléaire : d'un quasi plaisir esthétique devant l'effet Tcherenkov (le bleu des piscines de refroidissement), à la perception d'une analogie pénible, infondée, et qu'il n'a pourtant pu repousser, avec la rationnalité de mort des camps nazis. Derrière le nucléaire, il y a l'Ubris, la propension à la démesure, bref la fameuse "volonté de puissance" qui pousse les hommes à l'auto-destruction.

 

Et l'on en vient à la clé de ce texte, et de la démarche de cet homme formé à la science de l'atome qui l'écrit : pour sortir du nucléaire, "il s'agit de déconstruire davantage que le coeur de nos centrales, et pour cette tâche la littérature ne sera pas de trop".

 

Voila pourquoi l'Ingénieur nucléaire repenti s'est mué en romancier.

 

Et cette belle phrase donne matière à beaucoup de réflexions sur les tâches des hommes et femmes de bonne volonté, à notre époque.

 

Dans ce Blog, nous en avons trouvé d'autres qui voulaient plume à la main réformer les âmes, comme condition sine qua non pour changer la société (Vladimir Maïakovski, Révolutionnaire des âmes ).

 

Sans même vouloir changer en l'homme ce qu'il y a de plus profond (on a vu ce que ça donnait au Cambodge), le concept d'hégémonie culturelle tant emprunté à Antonio Gramsci mérite d'être longuement médité. J'avoue qu'en ce moment, c'est une des réflexions qui chemine en moi.

 

Dans ma génération (30-45 ans), on vote plutôt à gauche. On recensera bien entendu des raisons politico-économiques car nous avons vu la mondialisation libérale écraser tout sur son passage et assisté aux principales régressions. Mais il y a aussi le rôle des idées au sens très large. Et ce ne sont pas tant les militants, ce me semble, que nous avons pu croiser qui nous ont influencés très jeunes, mais un courant culturel dominant. Dans ma génération baignée dans la culture de masse, la plupart des ados écoutaient ou entendaient Renaud, Goldman, Balavoine, ou Bob Marley, et adoraient Coluche.  Nous étions imprégnés d'une vision du monde sans doute superficielle mais néanmoins "progressiste". Et la génération précédente, c'était Ferrat, Brassens, Brel... Qui nous ont biberonnés.

 

Je connais ainsi des gens de mon âge n'ayant pas reçu d'héritage idéologique bien étayé de leurs parents, jamais approchés par les militants, mais qui presque instinctivement sont "de gauche". Comme si ça allait de soi. Tout ce que le sarkozysme exhale les dégoûte, un point c'est tout.

 

Je repensais ainsi à un énorme tube des années 80, "l'Aziza" de Daniel Balavoine. Dans cette chanson, sortie au moment où le FN était déjà très fort, il est dit "que tu vives ici ou là-bas, ce n'est pas un problème pour moi... Si tu crois que ta vie est là...". Tout le monde fredonnait ces paroles. Aujourd'hui, plus personne ou sauf à l'extrême gauche et encore du bout des lèvres, ne prône la liberté totale de circulation et d'installation. Pas même les associations de solidarité aux immigrés et réfugiés.  Quel producteur de disques avisé accepterait un tel texte aujourd'hui pour faire du fric ?...

 

Et dans les années 80, certains avaient tout à fait compris ces processus. Ainsi les grands concerts de SOS RACISME étaient le fruit d'esprits qui pensaient que fête et militantisme devaient aller de pair pour mobiliser la jeunesse. Mais ils avaient aussi en tête les concepts de Gramsci.

 

Aujourd'hui, ce qui prédomine dans le Mainstream, ce n'est plus du tout cette conception du monde : c'est le chafouin Eric Zemmour et sa vulgate nationaliste. C'est Florent Pagny qui hurle un tube débile pour expliquer qu'il ne faut pas payer des impôts. Ce sont les préjugés maladivement narcissiques, consuméristes et cyniques de la télé réalité. Sans parler du journal de 13 heures de TF1 où infuse le "pétainisme transcendantal".

 

On fête actuellement les 30 ans de l'élection de François Mitterrand. Et une des erreurs des gouvernements de gauche a été de mésestimer - au mieux - de laisser opérer consciemment - au pire - un glissement culturel. Autoriser la télé berlusconienne à s'installer en France, ne pas engager un rapport de forces avec TF1, laisser les heureuses radios libres de 82 se transformer en radios... libérales ! On a pu voir ce que ça donnait dans les mois précédant l'élection présidentielle de 2002, où nous avions l'impression de vivre dans le Far Ouest...

 

Pour revenir au nucléaire, il y a de quoi s'interroger sur la réception de l'évènement de Fukushima, et sur ce que cela révèle de notre vision du monde, de nos moeurs, de notre culture de masse. Les médias ont surexploité un phénomène d'angoisse presque sans précédent pendant quelques jours. Et aujourd'hui on n'en parle presque plus. Ceci alors que le gouvernement japonais annonce que le démantèlement de la centrale demandera plusieurs... décennies ! Passée l'émotion, les français ont vite regardé ailleurs : le mariage princier au Royaume Uni.... Certains se sont rués sur les pharmacies pour demander des capsules d'iode. Mais pas de manifestation de masse, pas d'initiatives, pas de ruées sur les permanences parlementaires pour demander aux Députés de réagir. Il est bien plus facile de regrouper cent personnes dans son quartier contre la construction d'un immeuble de trois étages que pour demander une autre politique énergétique, même quelques semaines après Fukushima.

 

J'ai pour ma part le sentiment que le mal est profond. Et que c'est la notion même d'espace public où le citoyen a le droit de faire irruption qui s'est dissous. Comme si cet espace n'existait plus ou n'était perçu que comme simple mascarade. Quidam, la vérité est en bas de mon immeuble où je réclame un Interphone, au mieux à l'échelle de l'école de mon enfant quand un instit. me propose de signer une pétition pour reconstruire la cantine. Mais pas plus loin.

 

Dans ce contexte, les discours politiques qui se placent sur le noble registre de l'intérêt général tournent à vide. Ils ne sont plus reçus.

 

L'enjeu réside t-il encore dans "le débat", le retour du "porte à porte", le tractage dans les quartiers populaires. J'ai moi aussi pas mal tracté et 90 % des gens ne lisaient pas. Et les débats, ça sert surtout à remonter la pendule aux affiliés. Or, le véritable enjeu, c'est rien de moins que de reconstruire toute une vision du monde : où le bien public redevient une fenêtre par laquelle on peut regarder la réalité. Où le long terme sort de derrière les nuages de "l'info en continu".

 

Sont-ce les militants et les porte-paroles qui comptent, alors ? On peut vraiment s'interroger... Je vais attrister mes nombreux copains engagés... mais je me dis de plus en plus que l'espoir est dans l'art, la littérature, la science, le cinéma, le renouveau de la pensée théorique ;  bref dans la construction d'une hégémonie culturelle différente (même si je sais que chez Gramsci, les militants ont un rôle plus que conséquent à jouer pour établir cette hégémonie. Mais est-ce le cas aujourd'hui, dans le cadre de la "démocratie d'opinion" présidentialisée où Nicolas Hulot propose le vote à 5 euros pour les primaires écolos, et où tout passe par la télévision ?... Les militants devenus "fans" s'alignant sur les Sondages) .

 

La diffusion récente, à applaudir, d'un film grandiose comme "La graine et le mulet" d'A. Kéchiche sur une chaîne généraliste est peut-être plus efficace pour lutter contre le racisme que tant de proclamations morales et de communiqués que personne ne lit ou ne juge crédibles.

 

En somme, nous aurions bel et bien besoin d'un nouveau siècle des Lumières.

 

 

 

 

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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 08:31

 

oliviers.jpg J'ai profité de quelques jours de vacances dans la Haute Vallée de l'Aude pour lire coup sur coup deux livres sur la littérature :


- "La vie éclaircie" de Danièle Sallenave (Romancière et Essayiste, femme de théâtre, militante féministe, auteur de la biographie politique de Simone de Beauvoir : "Castor de Guerre"). Il s'agit d'un livre d'entretien écrit, où cette intellectuelle répond longuement aux questions d'une journaliste américaine.


- Et "La littérature sans estomac" de Pierre Jourde, Universitaire connu pour ses pamphlets sur la littérature contemporaine, parfois coécrits avec le médiatique ad nauseam Eric Naulleau (avec qui, on le verra, il partage certains défauts). Il s'agit d'un livre sur le roman français contemporain, qui distribue beaucoup de gifles, et signifie quelques admirations.

 

(Niché dans une maison comme grattée dans la pierre, au milieu de ce "pays cathare" ainsi que le célèbrent les offices du tourisme, j'aurais pu me laisser berner par des élucubrations cousines du"da vinci code". Car à quelques kilomètres de mon gîte, on dénotait le fameux village de "Rennes le Château", où un Abbé Saulnière aurait trouvé un Trésor grandiose à la fin du 19ème siècle. Certains y ont vu le Graal... Ce village attire ainsi nombre d'illuminés, de déglingués des Solstices, de férus de chasse au trésor, et aussi semble t-il quelques nazis qui rêvent de magie noire... A tel point qu'en entrant dans le village, vous tombez sur une pancarte indiquant qu'il est "interdit de mener des fouilles"... Pas moins de trois librairies dans ce tout petit village, où l'on trouve toute une sous-littérature paranoïaque (et parfois un peu suspecte), qui trame des complots impliquant les Egyptiens anciens, les Templiers bien entendu, et autres obligés du genre.... Pensums pissés par des héritiers de ce capitaine Simonini dont on a parlé dans ce Blog en évoquant le dernier livre d'Umberto Eco( Umberto Eco jongle avec le Vrai et le Faux dans le cimetière de Prague).

 

Et pour encourager les vocations, on recense aussi dans le coin le château de Puivert, lieu de tournage des scènes érotico-sataniques de ce film raté et ridicule de Roman Polanski, "La neuvième porte". Ou bien le sublime château de Puylaurens, perché comme Montségur son cousin ariégeois, appendice d'un gigantesque rocher, et propice à la rêverie "Heroic Fantasy". 


 Mais toulousain viscéral j'ai déjà lu mon lot sur les cathares. Et même si tout cela est important et passionnant, il n'y a pas de quoi y revenir sans cesse non plus. A ceux qui ne connaissent pas tout cela, je dis : allez vers le classique, le "Folio-histoire", les livres des éditions "Privat".  Car l'Histoire "sérieuse" de ce temps (le paroxysme est le début du treizième siècle) est en elle-même assez ébouriffante pour ne point nécessiter d'ajouts mystico-délirants. Mais il est vrai que c'est bien revivifiant d'aller dorer comme Varan sur la pierre de ces quelques châteaux dans le ciel... Et sans doute la chasse au trésor et au Sang du Christ est-elle un prétexte pour transpirer dans les forêts et boire du Corbière...)

 

 

Bon, ceci étant dit, revenons à nos deux essais sur la littérature. Puisque je tiens un Blog de lectures, je me suis dit que ce serait sans doute intéressant de lire, comme j'ai pu l'éprouver avec grand plaisir auprès de Charles Dantzig ( Lire, ça sert à rien, c’est ça qui est bien ) , ce qui s'écrit à propos de la littérature de notre temps.

 

Les deux Essais montrent, quand on les lit en parallèle, qu'on peut aimer et promouvoir la littérature de manières très différentes. Même s'ils partagent certaines nostalgies.

 

Sallenave magnifie la littérature. Et elle rend hommage à tous ces auteurs qui ont illuminé sa vie. Elle insiste sur une idée qui me tient à coeur : se plonger dans la littérature n'éloigne pas de la vie réelle, elle la rend plus riche encore, elle lui imprime un sens nouveau. Elle amplifie la sensibilité. Elle permet d'appréhender le monde plus profondément, avec des angles multiples, des perspectives nombreuses.

 

Cela, j'en suis convaincu. Depuis que je lis avidement, je deviens toujours plus attentif aux "choses", et elles prennent une dimension inédite. Adolescent, je ne prêtais guère attention aux paysages. La littérature me les rend bien plus inspirants. Par exemple la Mer depuis que j'ai lu "l'Eternité" de Rimbaud. Ou la campagne depuis mes découvertes de Proust ou de René Char.

 

Sallenave ne perd pas son temps à étriller les auteurs qu'elle n'apprécie pas. Certes, comme Jourde, elle n'aime pas l'écrit sans sujet, le narcissime, l'"autofiction", le formalisme stérile ; elle conteste cette idée faussement démocratique selon chacun aurait son roman à écrire, et que la beauté se confondrait avec l'authenticité, le dévoilement, le strip tease... Mais l'essentiel est qu'en lisant Danièle Sallenave, on comprend comment la lecture et l'écriture peuvent nourrir une vie, lui donner un sens. C'est le discours qui vaut d'être tenu à ceux qui doutent des livres ou en ont peur.

 

Danièle Sallenave souligne une foule d'idées importantes. Par exemple lorsqu'elle s'interroge sur la pertinence d'une "littérature jeunesse", alors qu'elle a connu son premier choc en lisant Dostoïevski un peu trop tôt, cela déclenchant l'envie de savoir ce que tout cela signifiait... Ou quand elle établit avec clarté l'utilité du roman en tant que production de l'esprit dans l'Histoire de l'Humanité. Le roman apparaît à la Renaissance comme signe et moyen de la "sécularisation" de la société, bref de la liberté. C'est ainsi que plus récemment, roman et despotisme n'ont jamais pu faire ménage. Le roman est le domaine de l'incertain, donc du doute. J'applaudis quand elle propose de redonner aux textes grecs et romains, même traduits, une place déterrminante dans l'enseignement du français. Comment ne pas saisir que cet univers épique et tragique, où le prosaïque se mêle sans cesse au merveilleux, où les grandes questions universelles sont traitées dans la simplicité d'histoires de héros, de batailles et de ruses, sont propices à l'engouement des plus jeunes ?

 

Danièle Sallenave, née juste avant guerre, fille d'un couple d'Instituteurs, est très, mais alors très républicaine. En plus d'être athée proclamée et féministe dans l'acception "universaliste". Je la suis sans hésiter quand elle dit que, justement, la littérature est un moyen de dépasser sa propre identité, sans cesse. Et donc de refuser le communautarisme, ou quelque enfermement. D'où le rôle majeur qu'elle peut tenir, mine de rien, dans un projet républicain. Je la suis moins quand elle incarne un peu trop ce que j'appellerais 'l'aile culturelle du chevènementisme". Qui comprend une vision sans doute exagérée et mythifiée du passé républicain... Un côté "c'était mieux avant", notamment à l'école. On y réalisait de superbes herbiers, certes, et on y apprenait bien la syntaxe et la grammaire. Mais Danièle Sallenave oublie que se sont rajoutés au programme les langues, les mathématiques "modernes", ou encore la maîtrise de l'informatique dès le primaire...  Parmi tant de changements dans et surtout hors de l'école.

 

Mais ce que je retiens surtout, c'est le beau message suivant : la vie sans la pensée, dont le vaisseau principal est l'écriture, est une "vie mutilée" (concept de Théodore Adorno). La vie avec les livres vaut le coup d'être vécue. Elle peut vous aspirer. Si lire et transmettre représentent un devoir envers ceux qui nous ont précédés, et si lire est une manière de sauver les morts, de vivre avec eux, et de conjurer le Néant en vivant une vie sans limites, la lecture ne doit pas être présentée comme un devoir. Mais comme une voie vers le bonheur.

 

 moi.jpg extrait du blog photos rachelaltabas.wordpress.com

 

Pierre Jourde, pour sa part, se lance dans une explication de texte de la littérature française contemporaine. Le projet annoncé est de confronter les "faux" écrivains, produits de marketing, à des auteurs dignes d'admiration (Eric Chevillard, notamment, dont le Blog - "l'autofictif"- est par ailleurs un régal). Mais en entrant dans le livre, on se rend compte que Pierre Jourde se concentre surtout sur la destruction de quelques idôles en tête de gondole.

 

C'est habile. C'est très drôle, et ça touche au but. En plus, Jourde s'attaque à des vaches sacrées, comme Philippe Sollers , et donc on ne peut pas lui reprocher de se mesurer à des gens sans défense... J'ai lu il y a longtemps "Portrait du joueur", sommet d'affectation et de préciosité. Cet échantillon m'a vacciné contre Sollers, ce pseudo libertin qui n'est qu'un Monsieur Trissotin des Lettres.

 

 

Le seul auteur à propos duquel Jourde n'est pas tranché, voire manichéen, c'est Michel Houellebecq. Il ne sait qu'en conclure. Et c'est bien le cas de nombre de ses lecteurs, dont moi-même... oscillant entre admiration et mépris. Mais en tout cas lecteurs conscients que cette oeuvre, par son néo-naturalisme viscéral et son regard ample sur la société occidentale, creuse des tranchées où peu s'aventurent. Beaucoup d'auteurs français préférant narrer une séparation, leurs difficultés à sortir de l'Oedipe, ou bien nous sommer d' apprécier les toutes petites choses... Comme  "la première Gorgée de Bière"... Quel ennui.

 

Jourde dégage peu à peu quelques recettes pour vendre un livre, dans la catégorie productions pour "amateurs éclairés". Il distingue trois possibilités : l'écriture rouge (par exemple Christine Angot), l'écriture blanche (par exemple Camille Laurens), l'écriture écrue (comme un grand pull en laine pour aller aux champignons, par exemple Philippe Delerm...). Et Jourde nous montre comment le faux anticonformisme, le jeu du scandale, l'utilisation à peine masquée du cliché, la complaisance en accord avec les valeurs du temps - dont l'ultra narcissisme-, tiennent lieux de talent littéraire.

 

On rit beaucoup. Si vous aimez comme moi l'humour un peu cruel, vous goûterez ces analyses au vitriol des textes d'Oliver Rolin, d'Emmanuelle Bernheim, de Christine Angot, de Jean-Philippe Toussaint, de Beigbeder et de bien d'autres... Jourde maîtrise un art de la formule qui sied au pamphlet. 

  

Le chapitre consacré à certains poètes contemporains est assez succulent. Pierre Jourde nous explique comment écrire, en deux minutes trente, un poème de notre temps, avec quelques mots-clés qui sont autant d'ingrédients. Le résultat est hilarant.

 

Mais à certains moments,  le sarcasme flirte avec le vipérin. Et alors on a envie de dire à Jourde : même si les auteurs décriés s'enrichissent éhontément en écrivant des bleuettes un peu frottées du style Durrassien, il n'y a pas de quoi  concevoir tels sentiments violents. Le lecteur, finalement, n'est jamais volé sur la marchandise, s'il a la simple curiosité de chercher ailleurs que dans les fosses où mènent la publicité des éditeurs et les photos de jolies intellectuelles ou de beaux ténébreux imprimées sur les bandeaux des romans.

 

En fin de compte, même si on a bien ricané sur le dos de quelques charlatans, on se demande à quoi sert ce type d'Essai ? A qui il parle ? Ceux que j'ai vus il y a quelque temps en train de piétiner dehors en une longue file pour obtenir une dédicace de Marc Levy, n'en auront cure. Ce n'est pas de cette manière qu'on leur inspirera l'idée d'aller tirer un Dashiell Hammett ou un Zadie Smith dans le rayon Poches.

 

Quand on entre dans une librairie, on se retrouve face à une manne. Jourde devrait sans doute utiliser son talent à faire briller, quelque part dans les rayonnages, le joyau méconnu qu'il aimerait partager. C'est ce que nous essayons humblement, dans les blogs de lecteurs, de simplement pratiquer. Mais sans la force de frappe de Jourde et Naulleau.

 

Pour le superflu, passons vite, ignorons le superbement, ainsi que l'illustre Charles Dantzig dans son considérable "Dictionnaire égoïste de la littérature française" qui ne consacre pas une seule ligne à ces auteurs détestés par Pierre Jourde. Oui, soyons d'égoïstes lecteurs !

  

C'est donc un sentiment de scepticisme, pour être modéré, que je retire de la lecture de la "littérature sans estomac" de Pierre Jourde. Le même que j'éprouve finalement devant son compère Eric Naulleau dans l'émission à grande écoute de Ruquier.

 

A quoi sert d'inviter de mauvais auteurs, des starlettes ou des joueurs de foot qui ont "rédigé" leurs mémoires, pour les ridiculiser ? Ce n'est pas lutter contre le système du fric, c'est au contraire le légitimer en incarnant un rôle en son propre sein. En se défoulant un peu au passage, en flattant le sadisme du téléspectateur. Monsieur Naulleau, cessez de railler, obtenez-donc l'invitation de grands auteurs dans vos émissions de télévision ! Donnez à lire, non à déplorer.

 

Je choisis donc le chemin de Danièle Sallenave.

 

 

 

 

 

 

 

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9 mars 2011 3 09 /03 /mars /2011 08:34

revolutionculturelle.jpg

 

" Noe s'est sauvé en utilisant les sciences de l'ingénieur, et non en se lamentant, se flagellant, s'enfermant dans une caverne, ni en faisant au quotidien un petit geste pour la planète. Par la même occasion, en véritable citoyen moderne soucieux de son environnement, il a sorti de la mouise l'ensemble de la biodiversité de son écosystème".

 

Iegor Gran y va un peu fort... Comparer "Home" de Yann Arthus Bertrand aux "oeuvres" de Leni Riefenstahl, tout de même... Pourtant dans son pamphlet provoc et assez drôlatique, "L'écologie en bas de chez moi" (P.O.L), il vise juste en s'en prenant à un certain ordre moral vert, faux-nez d'un marketing repeint aux couleurs du Développement Durable.

 

On peut, comme moi, penser que le mode de production dominant conduit l'humanité dans de sales draps, en externalisant toutes ses responsabilités à l'égard de l'environnement. On peut comme moi, être scandalisé de l'absence d'un Etat stratège et actif, capable d'anticiper  et d'organiser l'après-pétrole. On peut comme moi être indigné de voir des bombes volantes -les camions- écumer nos routes, pourrir notre air et tuer. Alors que rien ou presque n'est accompli pour développer le ferroutage. On peut, comme moi, s'effrayer de l'appauvrissement de la biodiversité. On peut, comme moi, penser que l'eau et l'énergie sont des biens publics dont le peuple doit reprendre le contrôle, un point c'est tout. On peut, comme moi, être prêt à payer plus d'impôts pour qu'on accélère les chantiers de transport en commun. On peut comme moi, être pour la densification des villes, et porté à déchirer ces pétitions d'égoïstes qui se révoltent dès qu'on bâtit un R+ 2 à proximité de leur appartement chéri...

 

...On peut penser tout cela (pas sûr que ce soit le cas de Iegor Gran), et être allergique à un certain moralisme vert-hystérique qui sans cesse nous assaille, comme argument de vente cynique, mais plus fondamentalement comme l'expression d'un désir de pureté et d'expiation qui n'est pas sans évoquer l'âge théocratique.

 

Iegor Gran, malgré son côté réactionnaire (un peu "russe blanc" sur les bords me semble t-il) a beau jeu de comparer les injonctions à trier ses déchets, à éteindre sa douche pendant qu'on se savonne, à des achats d'Indulgence médiévaux. Il a beau jeu de comparer la flopée de journées et de salons de l'environnement à des Grandes Messes. Et les "eco quartiers" ne sont-ils pas les temples d'une nouvelle religion intolérante ? Au "bon croyant" aurait succédé le citoyen "éco-responsable" (leçon de morale que nous inflige hebdomadairement les cabas Carrefour).

 

Et il est frappant de voir que certains moines-soldats verts, souvent bien austères, ressemblent à s'y méprendre à des dominicains, ou à ces prêtres de salut terrestre qu'étaient les maoïstes. Avec une même perspective messiannique et apocalyptique. Avec une même foi dans la vérité révélée, le rapport du GIEC tenant lieu de nouveau-nouveau Testament ou de petit Livre Rouge.

 

Il est vrai qu'en matière d'intolérance, la lecture des articles environnementalistes introduits dans la Constitution laisse rêveur. L'article 2 de la Charte dit simplement : "Toute personne a le devoir de prendre part à la préservation et à l'amélioration de l'environnement". Et si j'ai pas envie ? On me lapide avec des prunes Bio ? Dans la même veine, le livre cite un extrait du Pacte écologique de Nicolas Hulot : "c'est à une réinitialisation de nos processus mentaux qu'il faut procéder"... On se croirait en pleine révolution culturelle... Mais je ne me baladerai pas dans la rue avec un écriteau indiquant que je suis un salaud qui ne porte pas ses bouteilles au Recup Verre...

 

Iegor Gran, avec ses débordements, met le doigt sur un vrai sujet : la culpabilisation de chacun d'entre nous n'est-elle pas le moyen d'éviter les questions ardentes ? L'éco-responsabilité ne sert-elle pas de diversion pour ignorer les questions structurelles ?

 

Le pamphlet souligne aussi, avec une part de vérité, l'anti-humanisme qui guette une partie du discours écologiste, même si je ne le suivrai pas sur le terrain boueux qui viserait à assimiler l'écologie à une haine de l'Homme (Iegor Gran rappelle ainsi avec provocation que les nazis avaient adopté une règlementation pour que l'on prenne soin du bétail dans les transports...). Il y a, chez la grande majorité des écologistes, la conviction première et sincère que l'épanouissement de l'être humain passe par la protection de son milieu.

 

Mais enfin, comment ne pas le suivre quand il rappelle que dans "Home", ou dans les films d'Hulot et d'Al Gore, la civilisation est résumée à son bilan en termes de pollution et de ravages environnementaux ? L'homme est mauvais car il salit et consomme la planète. Et le problème est que l'Humain pullule. Terrifiante phrase du commandant Cousteau : "Je voudrais que l'on réduise le nombre d'humains à 600 ou 700 millions d'un coup de baguette magique"...

 

N'en déplaise aux commerçants de la mauvaise conscience, le bilan de la civilisation, c'est aussi la hausse de l'espérance de vie, la baisse massive de la mortalité infantile, les trésors de la culture, de l'architecture, les prouesses de la Médecine, et je vous laisse lister tout ce qui peut l'être.

 

Et il n'est pas vrai que la Science soit univoque. La Science c'est Tchernobyl, mais c'est aussi le recul de la Famine. Et c'est sans doute la science qui nous permettra, comme toujours, de surmonter les menaces.

 

Si l'on est méfiant envers la science, si l'on en perçoit les limites et la relativité, alors on ne gouroutisera pas, justement, les travaux des climatologues. Ceux-là même qui, dans les années 70, évoquaient un prochain âge de glace. Et qui aujourd'hui disent le contraire. Nous devons anticiper le réchauffement prévu, mais sans verser dans une hystérie qui mettrait fin à tout débat et diaboliserait toute expression de nuance ou de scepticisme.

 

Iegor Gran n'y va pas avec le dos de la cuillère. Il exagère, me semble t-il avec excès de gourmandise.

 

Mais il a du moins le mérite de nous prémunir des psychoses sponsorisées, et nous enjoint avec raison à ne point accepter quelque ordre moral, fut-il repeint en Vert.


 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Essais
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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