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3 juin 2011 5 03 /06 /juin /2011 20:43

 

barca.jpg  Comme chaque toulousain, j'ai les yeux rivés sur Barcelone. C'est magnétique et c'est ainsi.

 

Barcelone est notre grande soeur, magnifique. Elle nous inspire. On envie son patrimoine, son audace, son mariage avec la mer. Beaucoup d'entre nous - j'en suis - y ont des racines familiales, Toulouse étant la capitale de l'exil républicain et Barcelone l'ancien foyer brûlant du Frente Popular.

 

Il règne à Toulouse une sorte de déférence, d'admiration évidente pour la Rose rouge enflammée de la méditerrannée. Et quand les rugbymen de Perpignan foulent la pelouse de Montjuich, nous nous sentons un peu floués...

 

Au sein du monde politique local, surtout à gauche toute à ses mythologies, l'exemple barcelonais est souvent invoqué : par exemple quand il s'agit de transport en commun. On ne devient pas politique à Toulouse sans accomplir un jour ou l'autre le pélerinage barcelonais. Et toute brochure programmatique devra comporter une mention à "Toulouse, ouverte sur le grand sud, via Barcelone".

 

Et il est naturel que la nouvelle majorité municipale de gauche choisisse un grand urbaniste espagnol, celui qui a laissé la dernière empreinte forte sur Barcelone, pour imaginer Toulouse avec hauteur de vue.

 

Pour ma part, je cède sans réticences à ce fantasme. Barcelone est l'autre ville où je voudrais m'installer. Des métropoles que j'ai visitées (si peu il est vrai) c'est celle qui m'a enchanté le plus aisément. Une vraie ville battante, et non un musée. Ceci alors que l'art y est pourtant si présent, sous les formes oniriques qui me parlent le plus. On y trouve la force de violents contrastes qui sont ce que recherchent les âmes urbaines... la mer, le gothique, le dédale, l'hyper technologie, la résurgence de l'Histoire dans d'innombrables failles, le monumental grandiloquent et tout près la montagne où l'on transpire.

 

Une des raisons de mon attrait pour cette ville est aussi qu'elle est une muse littéraire sans égale. Montalban, Mendoza, Marsé, Ledesma, le succès du roman aguicheur de Zafon aujourd'hui ("L'ombre du vent", très moyen à mon goût). Le lecteur est sensible aux mêmes ondes qui excitent l'écrivain.

 

Je viens de lire l'essai que Manuel Vasquez Montalban a consacré à la ville qui est le seul vrai sujet de toute son oeuvre, explorée en tous sens par son personnage "Pepe Carvalho". "Barcelones" est une réflexion sur les évolutions de cette ville depuis le 19ème siècle. Une chronique qui puise dans un arrière-fond marxiste animant encore Montalban. C'est un écrit qui paye aussi son tribut - comme tous les livres de cet auteur - à une grande passion pour la gastronomie.

 

Tout amoureux de Barcelone ou tout lecteur souhaitant la découvrir y trouvera grand intérêt. Car ce livre nous invite à entrer dans la ville, à y rechercher ces "villes enfouies" qui se superposent. C'est donc un Guide autant qu'un livre d'histoire sélective, un essai sur la ville en train de se recréer, et sur un peuple -les catalans - presque assimilables à Barcelone.

 

Mais c'est aussi, en filigrane, un livre sur  "toutes les villes" : Montalban l'avoue d'ailleurs brièvement.

 

L'évolution de la Ville y est appréhendée comme le résultat du conflit économique et social, donc de la lutte des classes, avec une bourgeoisie à l'action dans cette Catalogne qui est le moteur de l'industrialisation du pays. Bourgeoisie qui instrumentalise et ravive la vieille verve "catalaniste" pour entraîner toute la société locale dans son projet productiviste. Fierté bourgeoise qui s'accommode des outrances du modernisme incarné par Gaudi. Bourgeoisie, qui plus tard, après avoir donné un coup d'arrêt au modernisme et vécu la plus grande frayeur face au prolétariat le plus radical et le mieux organisé,  s'abritera derrière le national catholicisme et ses hypocrisies sociales pour livrer Barcelone à la loi du marché, de la spéculation, et aux magouilles des promoteurs. Puis une dernière période, celle de la démocratie revenue, où le compromis politique est aussi un statu quo social, et où l'urbanisme abandonne l'utopie, la référence à un grand "tout", pour se retrancher sur "les projets", l'ambition localisée et concertée.

 

L'évolution de la Ville, si l'on suit Montalban, est donc le reflet fidèle, la traduction dans la pierre et l'art, de l'histoire politique et sociale. Cette conception matérialiste, au sens philosophique, me convient.

 

Ce livre écrit après les jeux olympiques, qui marquèrent une nouvelle étape décisive pour Barcelone, est aussi l'expression d'un désenchantement. Les grandes réalisations des architectes puisaient dans l'utopie, ou du moins dans l'idéologie formulée. S'ils ne parvenaient jamais à redessiner la Ville selon leurs rêves, leurs audaces marquaient la cité.

 

Si nous savons aujourd'hui qu'un "monde meilleur" est préférable au "meilleur des mondes", peut-on concevoir quelque grand dessein urbain, sans référence à une perspective politique et sociale grandiose, sans prétention "totalisante" ? Nous n'en avons guère d'exemple probant.

 

C'est ce que je crois aussi avoir saisi en lisant cet extraordinaire prose poétique écrite par Italo Calvino dans "Les villes invisibles". Livre dans lequel il tente d'épuiser des modèles de villes rêvées, fondées sur une idée.

 

Aussi, la question que je me pose en refermant ce livre est la suivante : de quelles révolutions urbaines peut accoucher notre époque gestionnaire ?

 

Sans doute, la seule idée forte qui prétend aujourd'hui investir radicalement l'urbanisme et l'architecture est l'écologie (pas forcément ou uniquement portée par les écologistes d'ailleurs, ne pas confondre).

 

Mais cette idée est-elle véritablement capable d'être structurante d'une épopée, d'aller au delà du gadget coûteux, de l'exemplarité (les éco-quartiers) ? La notion d'éco-"responsabilité", le souci de "sobriété", peuvent-ils être compatible avec la folie créatrice qui accoucha d'une Sagrada Familia ? Ce n'est certes pas la "sobriété" que nous aimons dans la Casa Battlo ou dans la Pedrera. Paris et New York n'ont rien de sobres.

 

Les dimensions sacrificielle, moralisante voire expiatoire, portées parfois par le discours écologique sont-elles capables d'entraîner une société, de conduire les citoyens à délaisser leurs égoïsmes (par exemple le refus de la densité, alors qu'elle devient vitale, ou le consentement à l'impôt pour financer les infrastructures de transport) ?

 

Telles sont les interrogations qui tournent en moi au sortir des pages de "Barcelones".

 

Cet été, j'irai en Catalogne. Mais a priori je n'approcherai pas de Barcelone.

 

Comme l'a conseillé à quelqu'un récemment un ami qui se reconnaîtra, "il est des rêves qu'il ne vaut mieux pas approcher, et qu'il faut se garder en réserve".  Sage précaution.

 

 

 

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8 mai 2011 7 08 /05 /mai /2011 09:18

Gramsci.jpg C'est décidément la tendance littéraire du moment que de publier des tout petits textes, comme celui de Stéphane Hessel ou de son contradicteur.

 

La maison "Buchet-Castel" récidive en éditant un texte poignant de 27 pages, écrit par Daniel Roulet, intitulé "Tu n'as rien vu à Fukushima".

 

Daniel Roulet a été Ingénieur dans une Centrale, puis militant anti-nucléaire... Puis romancier. Qu'on puisse à la fois parvenir à un niveau scientifique aussi exigeant tout en se dotant d'un telle qualité d'écriture, est pour moi un mystère et me laisse admiratif. Voici un homme accompli. Roulet a écrit des romans sur l'épopée atomique, son prochain roman s'intitulant "Fusions".

 

"Tu n'as rien vu à Fukushima" est écrit sous la forme d'une lettre émouvante et profonde adressée à une amie japonaise habitant Tokyo.

 

D. Roulet se voit dans la position de l'actrice d'"Hiroshima mon amour" de Duras à qui son amant japonais répète inlassablement : "tu n'as rien vu à Hiroshima".

 

En connaisseur de la société japonaise, il a été frappé d'une constante : les japonais considèrent comme une injure le fait qu'un occidental évoque devant eux Hiroshima ou Nagasaki. L'incommensurable.

 

Aucune empathie n'est à la mesure de telles catastrophes. Et il en est de même pour Fukushima.

 

Daniel Roulet explore ces sentiments mêlés que lui ont inspiré le nucléaire : d'un quasi plaisir esthétique devant l'effet Tcherenkov (le bleu des piscines de refroidissement), à la perception d'une analogie pénible, infondée, et qu'il n'a pourtant pu repousser, avec la rationnalité de mort des camps nazis. Derrière le nucléaire, il y a l'Ubris, la propension à la démesure, bref la fameuse "volonté de puissance" qui pousse les hommes à l'auto-destruction.

 

Et l'on en vient à la clé de ce texte, et de la démarche de cet homme formé à la science de l'atome qui l'écrit : pour sortir du nucléaire, "il s'agit de déconstruire davantage que le coeur de nos centrales, et pour cette tâche la littérature ne sera pas de trop".

 

Voila pourquoi l'Ingénieur nucléaire repenti s'est mué en romancier.

 

Et cette belle phrase donne matière à beaucoup de réflexions sur les tâches des hommes et femmes de bonne volonté, à notre époque.

 

Dans ce Blog, nous en avons trouvé d'autres qui voulaient plume à la main réformer les âmes, comme condition sine qua non pour changer la société (Vladimir Maïakovski, Révolutionnaire des âmes ).

 

Sans même vouloir changer en l'homme ce qu'il y a de plus profond (on a vu ce que ça donnait au Cambodge), le concept d'hégémonie culturelle tant emprunté à Antonio Gramsci mérite d'être longuement médité. J'avoue qu'en ce moment, c'est une des réflexions qui chemine en moi.

 

Dans ma génération (30-45 ans), on vote plutôt à gauche. On recensera bien entendu des raisons politico-économiques car nous avons vu la mondialisation libérale écraser tout sur son passage et assisté aux principales régressions. Mais il y a aussi le rôle des idées au sens très large. Et ce ne sont pas tant les militants, ce me semble, que nous avons pu croiser qui nous ont influencés très jeunes, mais un courant culturel dominant. Dans ma génération baignée dans la culture de masse, la plupart des ados écoutaient ou entendaient Renaud, Goldman, Balavoine, ou Bob Marley, et adoraient Coluche.  Nous étions imprégnés d'une vision du monde sans doute superficielle mais néanmoins "progressiste". Et la génération précédente, c'était Ferrat, Brassens, Brel... Qui nous ont biberonnés.

 

Je connais ainsi des gens de mon âge n'ayant pas reçu d'héritage idéologique bien étayé de leurs parents, jamais approchés par les militants, mais qui presque instinctivement sont "de gauche". Comme si ça allait de soi. Tout ce que le sarkozysme exhale les dégoûte, un point c'est tout.

 

Je repensais ainsi à un énorme tube des années 80, "l'Aziza" de Daniel Balavoine. Dans cette chanson, sortie au moment où le FN était déjà très fort, il est dit "que tu vives ici ou là-bas, ce n'est pas un problème pour moi... Si tu crois que ta vie est là...". Tout le monde fredonnait ces paroles. Aujourd'hui, plus personne ou sauf à l'extrême gauche et encore du bout des lèvres, ne prône la liberté totale de circulation et d'installation. Pas même les associations de solidarité aux immigrés et réfugiés.  Quel producteur de disques avisé accepterait un tel texte aujourd'hui pour faire du fric ?...

 

Et dans les années 80, certains avaient tout à fait compris ces processus. Ainsi les grands concerts de SOS RACISME étaient le fruit d'esprits qui pensaient que fête et militantisme devaient aller de pair pour mobiliser la jeunesse. Mais ils avaient aussi en tête les concepts de Gramsci.

 

Aujourd'hui, ce qui prédomine dans le Mainstream, ce n'est plus du tout cette conception du monde : c'est le chafouin Eric Zemmour et sa vulgate nationaliste. C'est Florent Pagny qui hurle un tube débile pour expliquer qu'il ne faut pas payer des impôts. Ce sont les préjugés maladivement narcissiques, consuméristes et cyniques de la télé réalité. Sans parler du journal de 13 heures de TF1 où infuse le "pétainisme transcendantal".

 

On fête actuellement les 30 ans de l'élection de François Mitterrand. Et une des erreurs des gouvernements de gauche a été de mésestimer - au mieux - de laisser opérer consciemment - au pire - un glissement culturel. Autoriser la télé berlusconienne à s'installer en France, ne pas engager un rapport de forces avec TF1, laisser les heureuses radios libres de 82 se transformer en radios... libérales ! On a pu voir ce que ça donnait dans les mois précédant l'élection présidentielle de 2002, où nous avions l'impression de vivre dans le Far Ouest...

 

Pour revenir au nucléaire, il y a de quoi s'interroger sur la réception de l'évènement de Fukushima, et sur ce que cela révèle de notre vision du monde, de nos moeurs, de notre culture de masse. Les médias ont surexploité un phénomène d'angoisse presque sans précédent pendant quelques jours. Et aujourd'hui on n'en parle presque plus. Ceci alors que le gouvernement japonais annonce que le démantèlement de la centrale demandera plusieurs... décennies ! Passée l'émotion, les français ont vite regardé ailleurs : le mariage princier au Royaume Uni.... Certains se sont rués sur les pharmacies pour demander des capsules d'iode. Mais pas de manifestation de masse, pas d'initiatives, pas de ruées sur les permanences parlementaires pour demander aux Députés de réagir. Il est bien plus facile de regrouper cent personnes dans son quartier contre la construction d'un immeuble de trois étages que pour demander une autre politique énergétique, même quelques semaines après Fukushima.

 

J'ai pour ma part le sentiment que le mal est profond. Et que c'est la notion même d'espace public où le citoyen a le droit de faire irruption qui s'est dissous. Comme si cet espace n'existait plus ou n'était perçu que comme simple mascarade. Quidam, la vérité est en bas de mon immeuble où je réclame un Interphone, au mieux à l'échelle de l'école de mon enfant quand un instit. me propose de signer une pétition pour reconstruire la cantine. Mais pas plus loin.

 

Dans ce contexte, les discours politiques qui se placent sur le noble registre de l'intérêt général tournent à vide. Ils ne sont plus reçus.

 

L'enjeu réside t-il encore dans "le débat", le retour du "porte à porte", le tractage dans les quartiers populaires. J'ai moi aussi pas mal tracté et 90 % des gens ne lisaient pas. Et les débats, ça sert surtout à remonter la pendule aux affiliés. Or, le véritable enjeu, c'est rien de moins que de reconstruire toute une vision du monde : où le bien public redevient une fenêtre par laquelle on peut regarder la réalité. Où le long terme sort de derrière les nuages de "l'info en continu".

 

Sont-ce les militants et les porte-paroles qui comptent, alors ? On peut vraiment s'interroger... Je vais attrister mes nombreux copains engagés... mais je me dis de plus en plus que l'espoir est dans l'art, la littérature, la science, le cinéma, le renouveau de la pensée théorique ;  bref dans la construction d'une hégémonie culturelle différente (même si je sais que chez Gramsci, les militants ont un rôle plus que conséquent à jouer pour établir cette hégémonie. Mais est-ce le cas aujourd'hui, dans le cadre de la "démocratie d'opinion" présidentialisée où Nicolas Hulot propose le vote à 5 euros pour les primaires écolos, et où tout passe par la télévision ?... Les militants devenus "fans" s'alignant sur les Sondages) .

 

La diffusion récente, à applaudir, d'un film grandiose comme "La graine et le mulet" d'A. Kéchiche sur une chaîne généraliste est peut-être plus efficace pour lutter contre le racisme que tant de proclamations morales et de communiqués que personne ne lit ou ne juge crédibles.

 

En somme, nous aurions bel et bien besoin d'un nouveau siècle des Lumières.

 

 

 

 

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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 08:31

 

oliviers.jpg J'ai profité de quelques jours de vacances dans la Haute Vallée de l'Aude pour lire coup sur coup deux livres sur la littérature :


- "La vie éclaircie" de Danièle Sallenave (Romancière et Essayiste, femme de théâtre, militante féministe, auteur de la biographie politique de Simone de Beauvoir : "Castor de Guerre"). Il s'agit d'un livre d'entretien écrit, où cette intellectuelle répond longuement aux questions d'une journaliste américaine.


- Et "La littérature sans estomac" de Pierre Jourde, Universitaire connu pour ses pamphlets sur la littérature contemporaine, parfois coécrits avec le médiatique ad nauseam Eric Naulleau (avec qui, on le verra, il partage certains défauts). Il s'agit d'un livre sur le roman français contemporain, qui distribue beaucoup de gifles, et signifie quelques admirations.

 

(Niché dans une maison comme grattée dans la pierre, au milieu de ce "pays cathare" ainsi que le célèbrent les offices du tourisme, j'aurais pu me laisser berner par des élucubrations cousines du"da vinci code". Car à quelques kilomètres de mon gîte, on dénotait le fameux village de "Rennes le Château", où un Abbé Saulnière aurait trouvé un Trésor grandiose à la fin du 19ème siècle. Certains y ont vu le Graal... Ce village attire ainsi nombre d'illuminés, de déglingués des Solstices, de férus de chasse au trésor, et aussi semble t-il quelques nazis qui rêvent de magie noire... A tel point qu'en entrant dans le village, vous tombez sur une pancarte indiquant qu'il est "interdit de mener des fouilles"... Pas moins de trois librairies dans ce tout petit village, où l'on trouve toute une sous-littérature paranoïaque (et parfois un peu suspecte), qui trame des complots impliquant les Egyptiens anciens, les Templiers bien entendu, et autres obligés du genre.... Pensums pissés par des héritiers de ce capitaine Simonini dont on a parlé dans ce Blog en évoquant le dernier livre d'Umberto Eco( Umberto Eco jongle avec le Vrai et le Faux dans le cimetière de Prague).

 

Et pour encourager les vocations, on recense aussi dans le coin le château de Puivert, lieu de tournage des scènes érotico-sataniques de ce film raté et ridicule de Roman Polanski, "La neuvième porte". Ou bien le sublime château de Puylaurens, perché comme Montségur son cousin ariégeois, appendice d'un gigantesque rocher, et propice à la rêverie "Heroic Fantasy". 


 Mais toulousain viscéral j'ai déjà lu mon lot sur les cathares. Et même si tout cela est important et passionnant, il n'y a pas de quoi y revenir sans cesse non plus. A ceux qui ne connaissent pas tout cela, je dis : allez vers le classique, le "Folio-histoire", les livres des éditions "Privat".  Car l'Histoire "sérieuse" de ce temps (le paroxysme est le début du treizième siècle) est en elle-même assez ébouriffante pour ne point nécessiter d'ajouts mystico-délirants. Mais il est vrai que c'est bien revivifiant d'aller dorer comme Varan sur la pierre de ces quelques châteaux dans le ciel... Et sans doute la chasse au trésor et au Sang du Christ est-elle un prétexte pour transpirer dans les forêts et boire du Corbière...)

 

 

Bon, ceci étant dit, revenons à nos deux essais sur la littérature. Puisque je tiens un Blog de lectures, je me suis dit que ce serait sans doute intéressant de lire, comme j'ai pu l'éprouver avec grand plaisir auprès de Charles Dantzig ( Lire, ça sert à rien, c’est ça qui est bien ) , ce qui s'écrit à propos de la littérature de notre temps.

 

Les deux Essais montrent, quand on les lit en parallèle, qu'on peut aimer et promouvoir la littérature de manières très différentes. Même s'ils partagent certaines nostalgies.

 

Sallenave magnifie la littérature. Et elle rend hommage à tous ces auteurs qui ont illuminé sa vie. Elle insiste sur une idée qui me tient à coeur : se plonger dans la littérature n'éloigne pas de la vie réelle, elle la rend plus riche encore, elle lui imprime un sens nouveau. Elle amplifie la sensibilité. Elle permet d'appréhender le monde plus profondément, avec des angles multiples, des perspectives nombreuses.

 

Cela, j'en suis convaincu. Depuis que je lis avidement, je deviens toujours plus attentif aux "choses", et elles prennent une dimension inédite. Adolescent, je ne prêtais guère attention aux paysages. La littérature me les rend bien plus inspirants. Par exemple la Mer depuis que j'ai lu "l'Eternité" de Rimbaud. Ou la campagne depuis mes découvertes de Proust ou de René Char.

 

Sallenave ne perd pas son temps à étriller les auteurs qu'elle n'apprécie pas. Certes, comme Jourde, elle n'aime pas l'écrit sans sujet, le narcissime, l'"autofiction", le formalisme stérile ; elle conteste cette idée faussement démocratique selon chacun aurait son roman à écrire, et que la beauté se confondrait avec l'authenticité, le dévoilement, le strip tease... Mais l'essentiel est qu'en lisant Danièle Sallenave, on comprend comment la lecture et l'écriture peuvent nourrir une vie, lui donner un sens. C'est le discours qui vaut d'être tenu à ceux qui doutent des livres ou en ont peur.

 

Danièle Sallenave souligne une foule d'idées importantes. Par exemple lorsqu'elle s'interroge sur la pertinence d'une "littérature jeunesse", alors qu'elle a connu son premier choc en lisant Dostoïevski un peu trop tôt, cela déclenchant l'envie de savoir ce que tout cela signifiait... Ou quand elle établit avec clarté l'utilité du roman en tant que production de l'esprit dans l'Histoire de l'Humanité. Le roman apparaît à la Renaissance comme signe et moyen de la "sécularisation" de la société, bref de la liberté. C'est ainsi que plus récemment, roman et despotisme n'ont jamais pu faire ménage. Le roman est le domaine de l'incertain, donc du doute. J'applaudis quand elle propose de redonner aux textes grecs et romains, même traduits, une place déterrminante dans l'enseignement du français. Comment ne pas saisir que cet univers épique et tragique, où le prosaïque se mêle sans cesse au merveilleux, où les grandes questions universelles sont traitées dans la simplicité d'histoires de héros, de batailles et de ruses, sont propices à l'engouement des plus jeunes ?

 

Danièle Sallenave, née juste avant guerre, fille d'un couple d'Instituteurs, est très, mais alors très républicaine. En plus d'être athée proclamée et féministe dans l'acception "universaliste". Je la suis sans hésiter quand elle dit que, justement, la littérature est un moyen de dépasser sa propre identité, sans cesse. Et donc de refuser le communautarisme, ou quelque enfermement. D'où le rôle majeur qu'elle peut tenir, mine de rien, dans un projet républicain. Je la suis moins quand elle incarne un peu trop ce que j'appellerais 'l'aile culturelle du chevènementisme". Qui comprend une vision sans doute exagérée et mythifiée du passé républicain... Un côté "c'était mieux avant", notamment à l'école. On y réalisait de superbes herbiers, certes, et on y apprenait bien la syntaxe et la grammaire. Mais Danièle Sallenave oublie que se sont rajoutés au programme les langues, les mathématiques "modernes", ou encore la maîtrise de l'informatique dès le primaire...  Parmi tant de changements dans et surtout hors de l'école.

 

Mais ce que je retiens surtout, c'est le beau message suivant : la vie sans la pensée, dont le vaisseau principal est l'écriture, est une "vie mutilée" (concept de Théodore Adorno). La vie avec les livres vaut le coup d'être vécue. Elle peut vous aspirer. Si lire et transmettre représentent un devoir envers ceux qui nous ont précédés, et si lire est une manière de sauver les morts, de vivre avec eux, et de conjurer le Néant en vivant une vie sans limites, la lecture ne doit pas être présentée comme un devoir. Mais comme une voie vers le bonheur.

 

 moi.jpg extrait du blog photos rachelaltabas.wordpress.com

 

Pierre Jourde, pour sa part, se lance dans une explication de texte de la littérature française contemporaine. Le projet annoncé est de confronter les "faux" écrivains, produits de marketing, à des auteurs dignes d'admiration (Eric Chevillard, notamment, dont le Blog - "l'autofictif"- est par ailleurs un régal). Mais en entrant dans le livre, on se rend compte que Pierre Jourde se concentre surtout sur la destruction de quelques idôles en tête de gondole.

 

C'est habile. C'est très drôle, et ça touche au but. En plus, Jourde s'attaque à des vaches sacrées, comme Philippe Sollers , et donc on ne peut pas lui reprocher de se mesurer à des gens sans défense... J'ai lu il y a longtemps "Portrait du joueur", sommet d'affectation et de préciosité. Cet échantillon m'a vacciné contre Sollers, ce pseudo libertin qui n'est qu'un Monsieur Trissotin des Lettres.

 

 

Le seul auteur à propos duquel Jourde n'est pas tranché, voire manichéen, c'est Michel Houellebecq. Il ne sait qu'en conclure. Et c'est bien le cas de nombre de ses lecteurs, dont moi-même... oscillant entre admiration et mépris. Mais en tout cas lecteurs conscients que cette oeuvre, par son néo-naturalisme viscéral et son regard ample sur la société occidentale, creuse des tranchées où peu s'aventurent. Beaucoup d'auteurs français préférant narrer une séparation, leurs difficultés à sortir de l'Oedipe, ou bien nous sommer d' apprécier les toutes petites choses... Comme  "la première Gorgée de Bière"... Quel ennui.

 

Jourde dégage peu à peu quelques recettes pour vendre un livre, dans la catégorie productions pour "amateurs éclairés". Il distingue trois possibilités : l'écriture rouge (par exemple Christine Angot), l'écriture blanche (par exemple Camille Laurens), l'écriture écrue (comme un grand pull en laine pour aller aux champignons, par exemple Philippe Delerm...). Et Jourde nous montre comment le faux anticonformisme, le jeu du scandale, l'utilisation à peine masquée du cliché, la complaisance en accord avec les valeurs du temps - dont l'ultra narcissisme-, tiennent lieux de talent littéraire.

 

On rit beaucoup. Si vous aimez comme moi l'humour un peu cruel, vous goûterez ces analyses au vitriol des textes d'Oliver Rolin, d'Emmanuelle Bernheim, de Christine Angot, de Jean-Philippe Toussaint, de Beigbeder et de bien d'autres... Jourde maîtrise un art de la formule qui sied au pamphlet. 

  

Le chapitre consacré à certains poètes contemporains est assez succulent. Pierre Jourde nous explique comment écrire, en deux minutes trente, un poème de notre temps, avec quelques mots-clés qui sont autant d'ingrédients. Le résultat est hilarant.

 

Mais à certains moments,  le sarcasme flirte avec le vipérin. Et alors on a envie de dire à Jourde : même si les auteurs décriés s'enrichissent éhontément en écrivant des bleuettes un peu frottées du style Durrassien, il n'y a pas de quoi  concevoir tels sentiments violents. Le lecteur, finalement, n'est jamais volé sur la marchandise, s'il a la simple curiosité de chercher ailleurs que dans les fosses où mènent la publicité des éditeurs et les photos de jolies intellectuelles ou de beaux ténébreux imprimées sur les bandeaux des romans.

 

En fin de compte, même si on a bien ricané sur le dos de quelques charlatans, on se demande à quoi sert ce type d'Essai ? A qui il parle ? Ceux que j'ai vus il y a quelque temps en train de piétiner dehors en une longue file pour obtenir une dédicace de Marc Levy, n'en auront cure. Ce n'est pas de cette manière qu'on leur inspirera l'idée d'aller tirer un Dashiell Hammett ou un Zadie Smith dans le rayon Poches.

 

Quand on entre dans une librairie, on se retrouve face à une manne. Jourde devrait sans doute utiliser son talent à faire briller, quelque part dans les rayonnages, le joyau méconnu qu'il aimerait partager. C'est ce que nous essayons humblement, dans les blogs de lecteurs, de simplement pratiquer. Mais sans la force de frappe de Jourde et Naulleau.

 

Pour le superflu, passons vite, ignorons le superbement, ainsi que l'illustre Charles Dantzig dans son considérable "Dictionnaire égoïste de la littérature française" qui ne consacre pas une seule ligne à ces auteurs détestés par Pierre Jourde. Oui, soyons d'égoïstes lecteurs !

  

C'est donc un sentiment de scepticisme, pour être modéré, que je retire de la lecture de la "littérature sans estomac" de Pierre Jourde. Le même que j'éprouve finalement devant son compère Eric Naulleau dans l'émission à grande écoute de Ruquier.

 

A quoi sert d'inviter de mauvais auteurs, des starlettes ou des joueurs de foot qui ont "rédigé" leurs mémoires, pour les ridiculiser ? Ce n'est pas lutter contre le système du fric, c'est au contraire le légitimer en incarnant un rôle en son propre sein. En se défoulant un peu au passage, en flattant le sadisme du téléspectateur. Monsieur Naulleau, cessez de railler, obtenez-donc l'invitation de grands auteurs dans vos émissions de télévision ! Donnez à lire, non à déplorer.

 

Je choisis donc le chemin de Danièle Sallenave.

 

 

 

 

 

 

 

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9 mars 2011 3 09 /03 /mars /2011 08:34

revolutionculturelle.jpg

 

" Noe s'est sauvé en utilisant les sciences de l'ingénieur, et non en se lamentant, se flagellant, s'enfermant dans une caverne, ni en faisant au quotidien un petit geste pour la planète. Par la même occasion, en véritable citoyen moderne soucieux de son environnement, il a sorti de la mouise l'ensemble de la biodiversité de son écosystème".

 

Iegor Gran y va un peu fort... Comparer "Home" de Yann Arthus Bertrand aux "oeuvres" de Leni Riefenstahl, tout de même... Pourtant dans son pamphlet provoc et assez drôlatique, "L'écologie en bas de chez moi" (P.O.L), il vise juste en s'en prenant à un certain ordre moral vert, faux-nez d'un marketing repeint aux couleurs du Développement Durable.

 

On peut, comme moi, penser que le mode de production dominant conduit l'humanité dans de sales draps, en externalisant toutes ses responsabilités à l'égard de l'environnement. On peut comme moi, être scandalisé de l'absence d'un Etat stratège et actif, capable d'anticiper  et d'organiser l'après-pétrole. On peut comme moi être indigné de voir des bombes volantes -les camions- écumer nos routes, pourrir notre air et tuer. Alors que rien ou presque n'est accompli pour développer le ferroutage. On peut, comme moi, s'effrayer de l'appauvrissement de la biodiversité. On peut, comme moi, penser que l'eau et l'énergie sont des biens publics dont le peuple doit reprendre le contrôle, un point c'est tout. On peut, comme moi, être prêt à payer plus d'impôts pour qu'on accélère les chantiers de transport en commun. On peut comme moi, être pour la densification des villes, et porté à déchirer ces pétitions d'égoïstes qui se révoltent dès qu'on bâtit un R+ 2 à proximité de leur appartement chéri...

 

...On peut penser tout cela (pas sûr que ce soit le cas de Iegor Gran), et être allergique à un certain moralisme vert-hystérique qui sans cesse nous assaille, comme argument de vente cynique, mais plus fondamentalement comme l'expression d'un désir de pureté et d'expiation qui n'est pas sans évoquer l'âge théocratique.

 

Iegor Gran, malgré son côté réactionnaire (un peu "russe blanc" sur les bords me semble t-il) a beau jeu de comparer les injonctions à trier ses déchets, à éteindre sa douche pendant qu'on se savonne, à des achats d'Indulgence médiévaux. Il a beau jeu de comparer la flopée de journées et de salons de l'environnement à des Grandes Messes. Et les "eco quartiers" ne sont-ils pas les temples d'une nouvelle religion intolérante ? Au "bon croyant" aurait succédé le citoyen "éco-responsable" (leçon de morale que nous inflige hebdomadairement les cabas Carrefour).

 

Et il est frappant de voir que certains moines-soldats verts, souvent bien austères, ressemblent à s'y méprendre à des dominicains, ou à ces prêtres de salut terrestre qu'étaient les maoïstes. Avec une même perspective messiannique et apocalyptique. Avec une même foi dans la vérité révélée, le rapport du GIEC tenant lieu de nouveau-nouveau Testament ou de petit Livre Rouge.

 

Il est vrai qu'en matière d'intolérance, la lecture des articles environnementalistes introduits dans la Constitution laisse rêveur. L'article 2 de la Charte dit simplement : "Toute personne a le devoir de prendre part à la préservation et à l'amélioration de l'environnement". Et si j'ai pas envie ? On me lapide avec des prunes Bio ? Dans la même veine, le livre cite un extrait du Pacte écologique de Nicolas Hulot : "c'est à une réinitialisation de nos processus mentaux qu'il faut procéder"... On se croirait en pleine révolution culturelle... Mais je ne me baladerai pas dans la rue avec un écriteau indiquant que je suis un salaud qui ne porte pas ses bouteilles au Recup Verre...

 

Iegor Gran, avec ses débordements, met le doigt sur un vrai sujet : la culpabilisation de chacun d'entre nous n'est-elle pas le moyen d'éviter les questions ardentes ? L'éco-responsabilité ne sert-elle pas de diversion pour ignorer les questions structurelles ?

 

Le pamphlet souligne aussi, avec une part de vérité, l'anti-humanisme qui guette une partie du discours écologiste, même si je ne le suivrai pas sur le terrain boueux qui viserait à assimiler l'écologie à une haine de l'Homme (Iegor Gran rappelle ainsi avec provocation que les nazis avaient adopté une règlementation pour que l'on prenne soin du bétail dans les transports...). Il y a, chez la grande majorité des écologistes, la conviction première et sincère que l'épanouissement de l'être humain passe par la protection de son milieu.

 

Mais enfin, comment ne pas le suivre quand il rappelle que dans "Home", ou dans les films d'Hulot et d'Al Gore, la civilisation est résumée à son bilan en termes de pollution et de ravages environnementaux ? L'homme est mauvais car il salit et consomme la planète. Et le problème est que l'Humain pullule. Terrifiante phrase du commandant Cousteau : "Je voudrais que l'on réduise le nombre d'humains à 600 ou 700 millions d'un coup de baguette magique"...

 

N'en déplaise aux commerçants de la mauvaise conscience, le bilan de la civilisation, c'est aussi la hausse de l'espérance de vie, la baisse massive de la mortalité infantile, les trésors de la culture, de l'architecture, les prouesses de la Médecine, et je vous laisse lister tout ce qui peut l'être.

 

Et il n'est pas vrai que la Science soit univoque. La Science c'est Tchernobyl, mais c'est aussi le recul de la Famine. Et c'est sans doute la science qui nous permettra, comme toujours, de surmonter les menaces.

 

Si l'on est méfiant envers la science, si l'on en perçoit les limites et la relativité, alors on ne gouroutisera pas, justement, les travaux des climatologues. Ceux-là même qui, dans les années 70, évoquaient un prochain âge de glace. Et qui aujourd'hui disent le contraire. Nous devons anticiper le réchauffement prévu, mais sans verser dans une hystérie qui mettrait fin à tout débat et diaboliserait toute expression de nuance ou de scepticisme.

 

Iegor Gran n'y va pas avec le dos de la cuillère. Il exagère, me semble t-il avec excès de gourmandise.

 

Mais il a du moins le mérite de nous prémunir des psychoses sponsorisées, et nous enjoint avec raison à ne point accepter quelque ordre moral, fut-il repeint en Vert.


 

 

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27 février 2011 7 27 /02 /février /2011 08:22

 

contre_telerama_604.jpg Le périurbain me donne la nausée. Je dis cela sans aucune affectation. Je ressens un vrai malaise physique dans cet anti-monde sans repères, où les ronds-points succèdent aux mêmes ronds-points, où la voiture a imposé une suprématie inouïe, jusqu'à éradiquer les trottoirs et la marche à pied. L'absence de mixité fonctionnelle et les no man's land ("les délaissés" disent-ils) ont un goût de mort.

 

Tout y pue le règne de la marchandise.  

 

Je ne partage en aucune façon l'appétence pour la parcelle individuelle, pour l'illusion patrimoniale que confère la dépendance à vie à une Banque. Je hais Jardiland. Je déteste devoir perdre mon temps dans des embouteillages et aller remplir mon réservoir. Etre tancé par un chien sociopathe hurlant derrière un portail est  insupportable. Se lever tôt pour aller au travail en passant des heures sur une Rocade est un acte immoral envers soi-même.Vade Retro Castorama !

 

Les terrains de golfs, au prix actuel du foncier, sont une insulte à la République. Et l'arrosage des gazons une grossièreté sans nom.

 

Je suis urbain un point c'est tout. Je veux voir des myriades d'humains, de situations improbables, je veux croiser des tas de gens différents, des mômes et des vieux, des riches et des pauvres. Je veux percevoir l'Histoire avec ses strates autour de moi, et je veux voir le Neuf s'accorder au très Ancien. Je veux voir la rue envahie par tous. Je veux pouvoir m'arrêter pour effectuer un acte imprévu, comme regarder dans une vitrine, simple plaisir que le périurbain vous refuse.

 

Aussi ai je été interpellé par ce tout petit livre (63 pages) d'Eric Chauvier, insolemment titré "Contre Télérama" (Ed. Allia). Je ne saurais trop vous conseiller de lire ce texte singulier, certes un peu abscons à certains égards, mais véritablement original, et qui met le doigt sur un impensé de notre temps.


Cet essai qui est une suite d'impressions et de commentaires sur la vie périurbaine, que je  reconnais comme inspirée par mon agglomération, celle de Toulouse - l'une des nappes périurbaines les plus étalées de notre pays- n'a rien d'un pamphlet contre l'hebdomadaire culturel. C'est simplement la lecture d'un article de Telerama, dont je me souviens d'ailleurs, assénant que les zones périurbaines sont "moches", qui a motivé ce livre.

 

Eric Chauvier s'indigne de ce jugement, qui lui semble une posture de classe. Eric Chauvier est le premier à déplorer la standardisation de la vie périurbaine, la dépolitisation qu'elle produit en créant de la poussière humaine.  Chauvier reprend la notion de "Vie mutilée" à Theodor Adorno, et l'on sent l'influence de toute cette pensée critique un peu oubliée, si prégnante dans les années 65-75, ici réactivée. Mais le mépris social que dénote l'article en cause de Telerama le désole, lui qui habite dans cette zone. Ce serait "moche" et puis voila. Un peu court.

 

Ce qui mérite d'être observé et pensé, au delà du simple jugement esthétique qui masque un rapport de classe, c'est la vie humaine dans le périurbain. Le sort de la majorité des français aujourd'hui. C'est ce que nous livre Eric Chauvier, par exemple dans un très beau passage sur cette jeunesse qui erre dans les espaces verts de lotissements, repoussant  autant que possible son assignation dans les tiroirs de l'ordre social.

 

Derrière les baies vitrées toutes semblables, il y a une infinité de "fictions", de vies dont les traces sont entrevues sur les palliers des maisons. Et l'on pense à des séries américaines qui se sont saisi de ces fictions, comme "Desperate Housewifes" mais aussi "Weeds" ou dans un second niveau de lecture les "Soprano".

 

Certaines formulations sont lapidaires, nous laissent sur notre faim. Mais c'est justement ce qui prouve la valeur de ce petit livre pionnier. Sa richesse se mesure aux développements qu'il laisse entrevoir, aux horizons qu'il ouvre à d'autres, car il révèle une brêche qu'il conviendrait d'élargir ensuite à travers la littérature de notre temps.

 

Ecrivains, emparez vous du périurbain !

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29 janvier 2011 6 29 /01 /janvier /2011 08:56

ULYSSE.jpg Je n'aimais pas vraiment "le français" au collège, malgré certains succès.  Mais je suis resté marqué par la lecture de l'"Odyssée" en 4ème (avec une petite prof, qui me paraissait très âgée, Mme Arthis, qui portait blouse blanche, et ressemblait à une souris de laboratoire) . Marqué aussi par la lecture de certaines synthèses de mythologies pour la jeunesse que j'ai du consulter : j'ai gardé de ces bribes de lectures un souvenir agréable et fasciné. Et je pense que c'est lui qui m'a toujours conduit à cesser de zapper quand je tombais sur un péplum, et même à aimer certains d'entre eux, y compris de série B. Je pense à "Jason et les Argonautes" (la scène du combat avec les squelettes est géniale), au plus récent "Gladiator" de Ridley Scott, ou encore à... "Conan le Barbare", qui révéla le futur gouverneur de Californie.

 

La mythologie grecque et sa cousine romaine m'ont donc toujours traîné dans la tête. Plus tard, j'ai pris le temps de lire l'Illiade, même si on la connaît comme on sait les chansons de Joe Dassin. Et il y a cette saveur, celle de la méditerranée. Des amphores (le vin des grecs  serait imbuvable pour nous, mais dans une amphore, c'est attirant), des olives, des criques, des agneaux en broche. Une certaine frugalité au grand air. L'omniprésence du soleil et de la mer  aussi : la définition de l'Eternité selon Rimbaud. Ce que Freud a nommé "le sentiment océanique"... de rares moments où l'on se sent en phase avec le monde. La Mer en est le médium. Le Mantra.

 

C'est pourquoi je viens de saisir l'occasion de relire les récits grecs des origines du monde, racontés avec simplicité et concision par Jean-Pierre Vernant, dans "l'Univers, les dieux, les hommes".  Pour y regoûter un peu.

 

Jean-Pierre Vernant était un homme qui allait à l'essentiel. Ce fut le cas quand il devint chef militaire de la Résistance à Toulouse, s'en retournant ensuite à son étude au lieu de grenouiller dans les arcanes de la IVème République (d'autres ont aussi délaissé pendant un temps leur oeuvre, pour sauver l'essentiel : René Char, Germaine Tillion...Ils furent en vérité nombreux, dont certains ne purent jamais reprendre leur travail de clerc, comme le mathématicien Jean Cavaillès).

 

A 88 ans, Jean-Pierre Vernant a écrit ce petit livre sur les mythes grecs des origines. Avec le simple projet de raconter, dans une langue d'aujourd'hui, des histoires destinées à être transmises par oral, de  génération en génération. Il y parvient fort bien. Certes, on l'aurait peut-être aimé plus entreprenant sur le plan littéraire, bien qu'hélléniste de premier plan et non romancier ou poète. Mais si vous souhaitez vous replonger un instant dans les aventures de Zeus, d'Achille ou de Persée, sans trop de frais, c'est le livre idoine.

 

Vernant parle de "fables de nourrice"... Mais enfin il y a de quoi effrayer les enfants : Cronos qui coupe les bijoux de famille de son père, puis dévore ses enfants...Et pas mal de péripéties du même acabit... Un peu trash pour les tout-petits...

 

Le mythe, c'est bien le récit de l'essentiel. Et le mythe est si proche du roman, qui est souvent, lorsqu'il est réussi en tout cas, voué à l'essentiel. A travers un récit, on peut toucher à l'universel. Et nous avons tous lu des romans qui s'apparentent à des mythes : le comte de Monte Cristo ou Notre Dame de Paris.

 

Il est d'ailleurs frappant de constater les concordances entre différentes mythologies, car partout les hommes se sont posés les mêmes questions face à l'étrangeté du monde. Ces ressemblances prouvent au passage que l'intérpénétration des cultures, ça date de loin. Et dans les "Mille et une nuits", je trouve que Simbad le Marin ressemble pas mal à Ulysse.

A mes copines féministes, je dois concéder que ceux qui conçurent les mythes étaient des hommes, et des machos. Eve est responsable de tous nos maux, et Pandora -la première femme pour les grecs- a été conçue et envoyée chez les humains pour y semer le trouble...


J'aime aussi dans la mythologie, et dans le paganisme, des éléments malheureusement disparus avec les monothéïsmes. Les Dieux et les Hommes sont très proches. Ils se fréquentent, s'accouplent. Il y a des demi-dieux et plein de créatures intérmédiaires. Les Dieux sont immortels et puissants, mais ils ne sont pas omniscients (ils sont souvent dupés par les hommes, ou distraits). On voit même des hommes poursuivre des Dieux et leur donner une trouille bleue (ce qui arrive à Dionysos) Les Dieux ne sont pas bons, ils ont maints défauts. dont la jalousie. Ils "externalisent" leurs querelles puériles sur les hommes. Les Dieux peuvent punir les hommes si on leur déplaît, mais ils ne passent pas leur temps à leur donner des leçons de morale, bien au contraire.

 

Cette conception de la divinité aurait pu, qui sait, déboucher sur des conceptions plus tolérantes de la Religion.

 

On peut se demander, si finalement, la multitude des Dieux, le pluralisme de l'Olympe, ne sont pas de simples métaphores des passions humaines, qui se télescopent sans cesse pour nous tourmenter. Et ce n'est pas par hasard si le complexe d'Oedipe est une clé de la psychanalyse.

 

Ce n'est pas par hasard non plus si les Grecs ont très vite insisté sur le Logos, la Raison. Il existe bien des choses à régler entre nous, sans y mêler tel ou tel Dieu.


 


 

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26 janvier 2011 3 26 /01 /janvier /2011 08:19

   

gomorra.jpg

 

"Il y a ceux qui commandent aux mots et ceux qui commandent aux faits : tu dois comprendre qui commande aux faits et faire mine de croire ceux qui commandent aux mots. Mais au fond de toi, tu dois toujours savoir ce qui est vrai : ceux qui commandent vraiment sont ceux qui commandent aux faits".

 

Conseil du père de Roberto Saviano à son fils, lorsque Robert était enfant.

 

A l'instar de millions d'habitants de notre monde, je me suis décidé à lire "Gomorra" de Roberto Saviano, sachant que ce ne serait pas une lecture euphorisante. Cette rafale de mots  contre la Camorra, l'organisation maffieuse de la région de Naples. est comme un cri. Quand on en suit la structure, on dirait que Saviano l'a écrit tout d'un trait, pour hurler sa révolte de fils de la ville, purger un tant soit peu sa colère de voir l'univers de son enfance  pourri par la gangrène camorriste. Venger des générations de napolitains, d'immigrés, obligés de plier l'échine. Comme cette jeunesse, celle des anciens copains de Saviano, et celle d'aujourd'hui encore, contraints à jouer le jeu des clans ou à partir.

 

Un cri de colère. Mais un cri, il faut l'avouer, désespérant.

 

On connaît surtout Cosa Nostra. Mais la Camorra est moins présente dans notre imaginaire Pourtant, c'est bien une pieuvre surpuissante, qui tire sa force de la violence, de l'activité illégale, pour aller contaminer des pans entiers de la croissance européenne, dont elle est d'ailleurs un socle. Franchissant et brouillant les frontières entre le licite et le criminel.

 

Ce qui est frappant, c'est que tout est là à disposition de tous. "J'ai les preuves" psalmodie Saviano. Il s'est  contenté d'être napolitain, de reprendre les coupures de presse,  de répéter ce que tout le monde voit et sait, de lire des rapports officiels et des procès-verbaux, de discuter avec des fonctionnaires, de rapprocher des éléments tout à fait publics, de traîner dans les rues et les cafés, de discuter avec les gens. De travailler sur un chantier ou pour débarquer des bateaux. De se promener en Vespa.

 

"Gomorra" n'est pas vraiment un livre d'investigateur, de journaliste qui se serait infiltré dans le milieu. Qui aurait révélé des informations enfouies. Si Saviano est condammé à mort par la Camorra, ce n'est pas parce qu'il a révélé la vérité. C'est simplement parce qu'il l'a raconte. Mais là-bas, tout le monde la connaît, y est confronté d'une manière ou d'une autre. Et la réaction de la maffia à ce livre est comme un hommage à la puissance des mots.

 

Ce seul constat d'une vérité à la portée de tous est terrifiant. D'autant plus terrifiant qu'il n'est

pas vrai que l'Etat italien reste immobile. Beaucoup d'organismes luttent contre la maffia. Et y créent des hécatombes. De nombreuses Mairies, contrôlées par les clans, sont même placées sous tutelle. Mais le réseau des clans est comme une sangsue. On ne peut pas l'arracher d'un corps économique et social où il est greffé. Dans la région de Naples, la camorra est partout. Dans les seringues des drogués, certes. Mais aussi dans le ciment sur lequel on marche. Dans le bois des escaliers de votre immeuble. Dans le sol pollué par les déchets illégaux où l'on construit sa maison. Dans le prix du café que l'on boit à la terrasse. Dans le capital d'un nombre effarant d'entreprises, de clubs de foot. Dans leurs bilans financiers trafiqués pour cacher le rackett à grande échelle (et Berlusconi a dépénalisé la falsification des bilans...). Dans les habits qu'on vend avenue de Montaigne à Paris. Sur un tailleur - l'auteur en prend l'exemple réel - que porta Angelina Jolie dans une cérémonie.

 

Ce que je retiens aussi, c'est que la maffia est la pointe avancée du turbo capitalisme. Elle ne s'embarrasse de rien. Et n'est-ce pas la marque du capitalisme chimiquement pur, rêvé par les théoriciens du néo-libéralisme ? D'ailleurs, quelles sont les qualités des "parrains" ? Des talents de pur entrepreneur. Qui n'ont pas peur du risque. Qui n'ont pas peur d'investir.  Qui sont psychologues (il y a même un parrain psychanalyste). Qui n'ont de fin que dans l'accumulation du capital. La vertu première du camorriste d'aujourd'hui, ce n'est plus le courage au feu, l'intrépidité dans la rue. En attestent les nombreuses femmes qui deviennent "parrains", aussi impitoyables que les hommes. Et aussi géniales en affaires.

 

La camorra est dans l'Europe libérale comme un poisson dans l'eau. Et la Camorra permet au système d'accomplir ce que la lutte politique ne permet pas toujours aux forces de l'argent : écraser les acquis sociaux, ignorer les règles environnementales, baisser les coûts aussi bas que possible et même plus, maximiser les profits. Comme si sans la camorra, le capitalisme européen serait déjà submergé par la concurrence mondiale. La maffia est sa variable d'ajustement clandestine.

 

Et la Camorra mène le libéralisme économique dans son impasse habituelle, dans sa contradiction flagrante : le marché n'est qu'un leurre quand il est absolument libre. Il est une arène où les fauves s'affrontent impitoyablement et où le monopole privé finit par écraser les autres. Par vider de sens les marchés publics, par créer des rentes, par racketter la collectivité et le contribuable, comme le petit commerçant transformé en salarié de la pieuvre. 

 

Le livre de Saviano, et il ne le cache pas, est un livre de gauche. Qui voit dans le camorriste le bandit utile du capitalisme débridé.

 

Si je croisais Saviano et son visage marqué par l'indignation, je lui dirais tout mon respect, certes. Je lui dirais aussi que tout est possible, même et peut-être surtout ce que l'on n'espérait plus. Comme juste un peu plus au Sud. En Tunisie.

 


 


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5 janvier 2011 3 05 /01 /janvier /2011 00:00

 

« Pourquoi lire ? » se demande Charles Dantzig dans son dernier essai éponyme (Dantzig, c’est un bien curieux pseudonyme. Quelqu’un a-t-il refusé de « mourir pour lui » ?).

 

Dantzig est un styliste hors pair. Cette seule raison requiert qu’on le lise.

Pourquoi-lire-.jpg Plein d’admirations à nous transmettre, mais n’hésitant pas à dire sans précaution ses mépris et ses dégoûts. Pas le genre à vous supplier de lire ou à vous adresser une leçon de morale. Il vous dit en substance : « pauvre de toi si tu ne lis pas, tu n’as pas idée des plaisirs que tu rates ».

 

Certes un peu cabotin à la marge, mais quel plaisir à l’accompagner dans ses lectures au grand large (ce type doit avoir un frère siamois insomniaque pour avoir autant lu).

 

L’auteur de l’étrange « Dictionnaire égoïste de la littérature française », sorte d’hibernatus venu des siècles passés par ses centres d’intérêt, son érudition, et la patine de son écriture, est très loin du « gnan gnan » d’un Daniel Pennac, autre chevalier de la cause du livre.

 

(Permettez-moi un aparté sur ce Pennac, que j’ai lu. Il n’est pas antipathique. Il me paraît au contraire trop sympathique. Ce côté Prof sympa, moi j’ai du mal… Les Profs sympas m’ont toujours déplu, car ils vous mettent aussi de mauvaises notes, mais avec un air contrit. Ce qui est humiliant. Les Profs qui ont compté pour moi étaient soit de faux profs, qui en réalité se passionnaient surtout pour la matière et non pour la pédagogie, soit des hurluberlus, soit des gens un brin  méprisants avec nous les élèves. De plus Pennac est Prof partout. Prof dans ses livres, Prof dans ses passages à la télé. Il y a des Profs (pas tous loin s’en faut, heureusement) qui ne peuvent pas s’empêcher de l’être quand ils viennent dans une réunion politique, de parents d’élève, ou au CA du club de foot de leur fils. C’est insupportable. On a l’impression de repasser sans cesse son BEPC. Ca n’arrive pas avec les conducteurs de chantiers et les assureurs.  Ces Profs là sont certains d’avoir raison puisqu’ils sont habilités pour cela, pour nous instruire. Bon, sinon, j’aime les profs et je les défends, y compris en marchant. Mais qui aime bien).

 

Dantzig n’a rien d’un prof, en tant qu’écrivain (je ne sais pas s’il exerce cette profession pour manger).

 

Sa vision de la lecture me convient : la lecture est un vice. Elle n’améliore pas forcément les lecteurs, en tout cas ce n’est pas son rôle. Elle est égoïste. Elle isole. Elle est antisociale.  Elle n’est pas plus naturelle que la marche. Elle est intempestive. Elle ne sert à rien (la littérature), et c’est cela qui la rend insupportable à beaucoup et appréciable à certains.

 

Quand on est enfant il faut lire, non pas Harry Potter, mais ce qui est interdit par les grands. Et quand on est grand, il est misérable de lire Harry Potter. Le lecteur n’est parfois pas à la hauteur de l’écrivain. Il y a des lectures indignes (comme la correspondance pleurnicharde et honteuse de LF Céline). Il y a de mauvais livres, et on doit les montrer du doigt. Il y a des chefs d’œuvre et on doit les défendre, dire aux gens de cesser de lire les imbécillités que le marché leur prescrit, ce qui leur prend autant de temps et d’énergie, mais les vole.

 

Dantzig rappelle que, dans le fameux « Loft Story » de Télé réalité, la seule activité interdite était la lecture ! Ca doit suffire pour nous inciter à tourner la première page. Comme un vice qui aspirait le jeune fils de famille vers les lieux licencieux.

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3 décembre 2010 5 03 /12 /décembre /2010 20:36

  Le « Retour à Reims » de Didier Eribon est récemment paru en livre de poche (champs-essais). Je vous engage à lire cet essai qui mêle astucieusement autobiographie et analyse sociologique. Il est à la fois émouvant et éclatant de lucidité sur les fractures qui déchirent notre société.

Didier Eribon est un sociologue éminent, qui a enseigné et conférencé dans les grandes universités américaines. Il est connu pour ses travaux sur l’homosexualité (sa propre orientation) et sur Michel Foucault. Il fut proche de Pierre Bourdieu, et sa réflexion en porte explicitement l’héritage, dépouillée des oripeaux jargonnants qui rendent souvent Bourdieu incompréhensible.

Didier Eribon est issu d’une famille d’ouvriers miséreux. Il est le seul à s’en être extrait. Aujourd’hui, il porte un regard douloureux et coupable sur ce parcours, car pour quitter son milieu il convient de le trahir. De le repousser, de l’extirper de soi pour acquérir de nouveaux codes. Il a fallu « réapprendre à parler » écrit Eribon. Tous ceux qui ont vécu une ascension sociale, et qui ont du se constituer un capital culturel inédit dans leur lignée, savent de quoi il s’agit.

Changer de milieu, c’est discipliner son langage, son corps, ses manières, ses goûts. Parfois même son accent. C’est être attentif au retour de l’ancien Surmoi, qui est toujours là, et peut vous percer à jour. D’où le malaise que le passé suscite auprès des transfuges sociaux.

Pendant longtemps, Eribon a pensé que c’était son homosexualité qui l’avait opposé à ses parents et à sa fratrie. Puis il s’est rendu compte que la question sexuelle venait subsumer la véritable cause de ce déchirement : le rapport de classe. « Retour à Reims » est le récit d’une traversée des frontières de classe, et l’on sait bien qu’elles existent quand on a du les surmonter.

En ces temps de « communautarisme », Eribon met en évidence, par l’analyse d’une expérience intime, les clivages qui longtemps niés reviennent au devant de la scène. C’est comme si l’individu Eribon vivait dans son âme ce que la société française a perçu lors du mouvement sur les retraites : la classe ouvrière est bien là. Et ses intérêts ne sont pas les mêmes que ceux que servent les agences de notation financière.

Eribon, « transfuge social » radical, est aussi un militant solidaire des sans-papiers. Mais étonnamment il n’explore pas cette voie dans son ouvrage.

Il me semble pourtant que l’exil social, toutes proportions gardées, peut être comparé à l’exil tout court. Et d’ailleurs Eribon dit bien qu’il a très rapidement considéré, en entamant des études de philosophie, qu’il n’était plus chez lui à Reims. Plus tard, au sein du milieu intellectuel parisien, il s’est toujours senti un mouton noir. L’exilé social est ainsi comparable à ces jeunes issus de l’immigration qui se sentent  perçus comme étrangers en France comme au "bled". Jamais vraiment chez soi.

Les auteurs abordant ce sujet que connaissent bien les Boursiers de l’enseignement supérieur, les cadres issus des cours du soir, les autodidactes, les nouveaux riches… sont rares. Car « la bohème », c’est bien fini, et nos jeunes écrivains ont tendance à sortir de Normale Sup et de la Rive gauche.

Parmi ces rares auteurs, il y a la magnifique Annie Ernaux, dont deux petits ouvrages que j’ai lus parlent très précisément de cet exil social : « La place », « les armoires vides ». Eribon cite d’ailleurs Annie Ernaux. Et si vous tapez « Retour à Reims » sur Amazon, ce gros malin de site vous conseillera de lire aussi les romans et récits de Mme Ernaux. Le marketing, s’il le faut, utilise le comparatisme littéraire à bon escient.

Dans ma liste fantasmée de futures lectures, j’ai d’ailleurs inscrit « les Années », qui semble une de ses meilleures productions.


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26 novembre 2010 5 26 /11 /novembre /2010 18:55

 

" Anatomie d'un instant" : un mauvais titre pour un vrai chef d'oeuvre.

 

Le dernier ouvrage de Javier Cercas est édifiant d'intelligence, de sincérité. Il est un ouvrage d'histoire politique. Il est aussi littéraire dans le sens où il explore, dissèque les personalités en présence. Tout le monde y est responsable du coup d'Etat manqué de 1981 en Espagne, y  compris Juan Carlos, y compris les socialistes dont Felipe. Mais l'auteur se met dans la peau de chacun des protagonistes. S'il produit une analyse du coup d'Etat, il n'essaie pas de nous asséner une thèse. Il laisse des questions en suspens, admet l'incertitude, compte avec l'ambivalence des hommes. En même temps, il ne passe rien à personne. Complexité jubilatoire.

 

L"écrivain s'épanouit dans les plis de l'ambivalence.

 

Surtout, Cercas se remet lui-même en cause en tant qu'homme de gauche "surplombant" les générations du passé et leurs failles. C'est courageux, singulier et grandiose.

 

On pense évidemment au 18 brumaire de Louis Napoléon, de Marx. Un livre fascinant et furieux qui dépeint la lutte des classes comme un metteur en scène implacable des évènements. Cette référence flotte en arrière-plan. Cercas n'a certes pas le génie de Marx. Mais celui-ci n'avait pas non plus l'ambition littéraire de notre contemporain espagnol.

Ce livre nous pousse aussi à  nous rappeler que chaque homme n'est que la somme de ses actes... Sartre s'il vous plaît.

 

Des hommes rangés, de manière certaine, dans la catégorie des crapules, peuvent révéler leur grandeur en un moment de crise. D'autres s'effondrent face au paroxysme. Dos au mur, la vérité  éclate. Et les héros sont rares. Devant les balles sifflant dans l'hémicycle, trois hommes refusent de ramper: un apparatchik issu du stalinisme, un politicien roué jugé sans principes, et un Ministre qu'on aurait pu résumer à un facho vieillissant.

Un homme ne se réduit jamais à son passé. Il peut surprendre, surtout dans la crise. Et cela nous console un peu de la veulerie ordinaire.

 


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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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