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1 mars 2015 7 01 /03 /mars /2015 00:21
Notre monde est juché sur le bûcher des sorcières (" Caliban et la sorcière",Silvia Federici)
Notre monde est juché sur le bûcher des sorcières (" Caliban et la sorcière",Silvia Federici)

En plus de rétablir la mémoire d'une infamie oubliée, Silvia Federici enrichit la compréhension de notre Histoire, et de la violence intrinsèque à notre monde moderne, avec "Caliban et la sorcière (femmes , corps et accumulation primitive)", un bel essai impitoyable, riche, fouillé, solidement documenté, sans fioritures, d'une féministe radicale (italo américaine), sur les violences caractéristiques de la naissance du capitalisme, et en particulier la grande chasse aux sorcières qui liquida des centaines de milliers de femmes.

 

Caliban - esclave rebelle - et la sorcière sont des personnages shakespeariens. L'auteure va nous montrer en quoi leur asservissement est lié dans l'apparition du monde dans lequel nous vivons encore.

 

Notre monde, celui de l'accumulation privée, du travailleur séparé de son outil de travail, des rapports monétaires, est né sur la violence, la dépossession, les tortures, les meurtres, les bûchers. Il a fallu créer le travailleur capitaliste, l'arracher au monde médiéval pétri de coutumes et encore de magie, grâce aux forceps d'une violence inouie. Si Marx a très bien saisi ce caractère de viol que fut ce qu'on appelle "la transition au capitalisme" (quel euphémisme), il en avait oublié la dimension d'une guerre contre les femmes, destinée à leur imprimer un nouveau rôle, tout en divisant le salariat pour longtemps.

 

Ce n'est ni le mérite, ni la prétendue égalité des chances, ni le goût du risque qui nous ont légué ce monde divisé entre le capital et ceux qui en dépendent. C'est l'hyper violence contre les femmes, les esclaves, les biens communs, les colonies, les paysans, les minoritaires. Raison de plus que de penser qu'il n'a rien de naturel, ce système là. Et qu'il ne tombe pas du ciel de la Logique. Raison de plus, aussi, de regarder sa violence fondamentale en face.

 

Une contre révolution

 

La naissance du capitalisme à l'âge moderne a fait la guerre au femmes car elle a nécessité une nouvelle division sexuelle du travail, la fonction dédiée aux femmes étant de reproduire la force de travail. Donc de rester à la maison et d'enfanter. "Le corps a été pour les femmes ce que l'usine a été pour les travailleurs", et la gent féminine a été pliée au prix de leur diabolisation et de l'exécution pure et simple des récalcitrantes.

 

Un aspect important de ce livre est de montrer que l'avènement du capitalisme ne vient pas après une période stable, sans lutte. Bien au contraire, il s'affirme comme une contre révolution. La lutte entre les classes sociales a été très explicite et intense au moyen âge, contrairement à l'idée préconçue d'un paysan abruti et discipliné. C'est par une alliance nouvelle entre une bourgeoisie montante et l'artistocratie, utilisant l'Etat fort, que le nouveau système de production s'impose.

 

Vers la fin du 14 eme siècle, les révoltes populaires deviennent endémiques. Lutte contre les corvées, contre l'impôt, contre l'enrôlement dans l'armée. Les classes dominantes reculent, en renonçant au sevrage, et par la commutation de la corvée en versement d'argent. Ceci se retournera cependant contre le peuple en le divisant, au fur et à mesure de l'extension des rapports d'argent. L'exode rural qui s'ensuit pousse dans les villes un nouveau prolétariat rudement exploité, dont beaucoup de femmes. Ces prolétaires vont nourrir les mouvements millénaristes hautement révolutionnaires (voir dans ce blog la biographie de Thomas Munzer, par Ernst Bloch).

 

Plus généralement, les révoltes populaires médiévales ont endossé des formes religieuses, les seules à leur disposition : l'hérésie organisée (cathares, vaudois, dolciniens, certains courants internes à l'Eglise refusant le travail aussi), et le millénarisme plus ponctuel. Sans cesse la société a été secouée par ces mouvements qui contestaient l'inégalité et d'abord l'enrichissement de l'Eglise alliée à l'Etat. "Le mouvement hérétique fut la première internationale prolétarienne". Les femmes, on le sait dans ma région pour le catharisme, ont joué un grand rôle dans ces courants.

 

La grande Peste noire du 14eme siècle, qui a tué 40 % de la population européenne, a renversé les rapports de forces en faveur des prolétaires. Car alors il y a de la terre à profusion, on peut partir, on refuse de payer, et une grande crise du travail frappe l'Europe. Les travailleurs vont arracher des conditions de vie plus favorables. Le mode de production médiéval entre en crise. Il aurait pu déboucher sur le communisme, comme en cette "nouvelle jerusalem" que fut la ville de Munster en 1535. Il a débouché sur la contre révolution capitaliste, réorganisant le monde, de l'Europe en amérique.

 

Cette contre révolution se fait par la conquête, l'asservissement et le travail forcé dans les mines américaines, le vol, le meutre, la traite des noirs, la soumission accrue des femmes, la transformation du corps en machine, l'enfermement des vagabonds (Michel Foucault), la privatisation des terres, la destruction de communautés rurales en Europe et de peuples entiers en amérique. Les enclosures qui détruisent les "communs" ouverts aux paysans poussent à la ville les sans terre, et servent de force de pression pour affaiblir les guildes. La Réforme religieuse, au départ contestataire, sert rapidement d'alliée idéologique et pratique aux dominants (par exemple en annulant les jours fériés, ou en légitimant la confiscation de terres aux catholiques qui viendront s'accumuler). Le salaire, au début progrès par rapport au servage, devient alors le moyen d'asservissement universel.

 

Luther, au départ un rebelle, entre vite dans l'ordre aux côtés des puissances économiques : on voit par exemple dans Michael Kholass, ce beau film d'Arnaud des Pallières (adapté de Kleist), comment il explique l'illégitimité de la rebellion à un homme du peuple spolié, qui brule des châteaux.

 

Toute cette histoire est émaillée de luttes incessantes. D'une rébellion écossaise où une armée de travailleurs se forme et bat l'armée régulière, aux fuites des femmes indiennes dans les montagnes ou elles sauvent leurs savoirs.

 

Les femmes, ressource naturelle se substituant aux communaux privatisés

 

Les femmes voient leur place dévalorisée. Elles sont cantonnées à un travail de reproduction de l'homme marchandise, placées sous la dépendance des hommes. Le capitalisme, habile, a volé les communaux aux salariés, mais il leur a donné en échange, divisant le peuple, une autre ressource naturelle : les femmes. Elles sont les nouveaux communaux. La prostitution en est le paroxysme (l'expression "femme publique" est à cet égard éclairante). Dans un premier temps, elle sera fortement encouragée d'ailleurs, avant d'être ultra réprimée lorsque commence la chasse aux sorcières, comme étape durcie de la guerre aux femmes.

 

Le peuple subit une défaite historique, se divise, pour les femmes la chute est encore plus forte. L'inflation, liée à l'afflux de l'or, écrase le pouvoir d'achat. La viande disparait des régimes alimentaires pour longtemps.

 

Au 16eme siècle on voit une nouvelle baisse démographique en Europe, qui coincide avec la destruction presque générale de la population indigène en amérique (jusqu'à 90 % dans certaines régions).  L'Etat va alors accentuer sa politique sexuelle, et prendre le relais d'une Eglise qui avait peu à peu intensifié ses pressions, son contrôle sur la démographie. Celle-ci devient une administration. 

 

La guerre aux femmes s'intensifie, on établit un contrôle strict des femmes et particulièrement de leurs grossesses.  La chasse aux sorcières va alors envahir l'Europe et l'amérique. Les sages femmes sont diabolisées, pour éliminer les contraceptions traditionnelles. On dévalorise les femmes, on verra certaines "mégères" promenées muselées dans les rues. L'homosexualité est combattue (l'insulte "faggot" encore d'usage, signifie que les homosexuels sont du fagot à bûcher de sorcière). Les tribunaux laïcs prennent le relais de l'inquisition. La guerre aux femmes et au peuple devient une affaire politique centrale.

 

Ce n'est pas la science, la raison, qui va expliquer cette chasse aux sorcières, mais bien une nécessité économique. Car c'est au nom de supersititions, et de l'omniprésence du diable, que l'on brûlera, et non d'un triomphe de la science éclairée. Quant à l'alchimie par exemple, quand elle est pratiquée par les riches, on a tendance à la tolérer.  De même, ce ne sont pas non plus les lumières qui stopperont la chasse aux sorcières, mais le constat de la victoire contre ces courants populaires qu'il fallait briser, contre l'indépendance des cultures populaires dont les femmes étaient des vecteurs essentiels de transmission. Alors, la folie meurtrière agitée par la logique d'accumulation pourra trouver d'autres occasions de s'exprimer.

 

Criminalisation du peuple pauvre

 

Le diable va aussi servir à réprimer le peuple dans sa capacité collective. En dressant les hommes contre les femmes, mais aussi en assimilant tous les regroupements populaires à des sabbats susceptibles de répression. La lutte contre les sorcières est aussi une expression toute simple de la lutte contre les pauvres : l'accusation de sorcellerie frappe celle qui a refusé de payer, ou qui a chapardé. On l'accuse d'avoir jeté un sort. La diabolisation des femmes du peuple va de pair avec la criminalisation des vagabonds. Mais c'est dans les régions les plus soumises aux enclosures, à la "modernisation" capitaliste, que les chasses aux sorcières vont être le plus impitoyable. Car ces cercles de socialbilité souvent assumés par les femmes, ces coutumes qu'elles transmettent, comme la médecine naturelle, doivent être détruits pour laisser place à la raison capitaliste.

 

Les femmes sont contingentées à la reproduction des travailleurs. Ce n'est d'abord par le cas pour les esclaves, que l'on consomme jusqu'à l'épuisement rapide pour les remplacer. Puis lorsqu'on arrête la traite, vers 1800, et que l'on passe à un esclavage d'élevage, alors la femme noire elle aussi est recentrée vers la reproduction.

 

Corps -machines

 

Le capitalisme, dont l'éthique est la production comme fin et non comme moyen, va discipliner les corps des hommes et des femmes. Le corps devient idéologiquement une machine, comme chez Descartes et Hobbes, la nature aussi. La destination du corps est le travail. La vision magique, animiste, populaire du Moyen age, doit être supplantée. Elle s'oppose à la rationalisation capitaliste. La magie, qui par exemple limite l'intensification du travail, en parlant d'ubiquité, en parlant de jours favorables à la culture par exemple, est inacceptable. Les prophéties, qui servaient de moyen pour fédérer la contestation, sont rejetées. " Le corps humain, et non la machine à vapeur, ni même l'horloge, fut la première machine développée par le capitalisme".

 

En même temps que le "corps fut politisé", le capital va créer la notion d'individu. Doté d'une identité, séparée de son corps, réalité distincte que l'on peu évaluer en tant que telle. On rejoint ici Norbert Elias qui montre comment se développe une civilisation des moeurs : apparition des couverts, de "manières", accentuation du dégoût pour les déchets. Le dualisme entre l'âme et le corps est réaffirmé par la philosophie, l'idéologie générale, permettant de faire apparaitre le corps pour ce qu'il doit être : un outil. L'humain ressemble au monde social : l'Etat (l'esprit) conçoit, le corps (le peuple) exécute.

 

L'histoire de la chasse aux sorcières a été refoulée, ignorée par l'Histoire, y compris l'Histoire populaire. S. Federici lui rend justice. Elle nous rappelle que notre système inégalitaire a de fortes tendances à produire de l'intolérance, de la stigmatisation, de la violence ciblée contre des populations. Car il faut bien expliquer l'inégalité. Et la meilleure manière est de la "naturaliser". Comme la présence du diable dans les corps des femmes légitimait leur soumission qui a réclamé des décennies de bûchers. Marquant pour longtemps dans leur inconscient, nos soeurs, soumises à l'idée de l'infériorité, de la saleté, du négatif. Comme l'ont déconstruit les féministes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Histoire
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16 février 2014 7 16 /02 /février /2014 18:26

c0b0a5247dd25087191b0be72e2d0a64.jpg Mircea Eliade était un sale type, qui a appartenu à la garde de fer roumaine (ce qui fut longtemps caché), une sorte d'aile droite de l'extrême droite, c'est dire... (dans son livre sur le procès Eichman Arendt rappelle comment les collabos roumains ont été les plus zélés de tous, ajoutant la plus grande cruauté au sadisme nazi) Il a ensuite été proche de la "nouvelle droite" française qui n'a pas hésité à revitaliser les thèses les plus radicales de l'extrême droite (influençant par exemple un Patrick Buisson, le conseiller politique de Nicolas Sarkozy... Oui ça fout les jetons).

 

 

Mais il est aussi un grand historien des mythes et des religions, et a écrit ce qui est considéré comme le premier livre global sur le chamanisme, que je me suis donc risqué à lire. Car je voulais en savoir plus, ma connaissance se résumant au visionnage de "Frère des ours" 1 et 2 une centaine de fois avec mes enfants.

 

 

En ouvrant "Le chamanisme et les techniques archaïques de l'extase" de Mircea Eliade, j'ai résolu d'être très vigilant sur d'éventuels sous entendus racialistes, et autres délires sur les indo européens. Certaines notices biographiques disent que Mircea Eliade se serait amendé avec le temps, s'intéressant à l'humanisme de la Renaissance en particulier. A la lecture de cet ouvrage, c'est en tout cas une pensée universaliste qui ressort, en toute clarté, plutôt qu'un quelconque délire sur des racines particularistes et clôturées des peuples. Eliade était il schizophrène (il écrit ce livre dans les années 50) ? Ou simplement incohérent entre ses conceptions politiques et son travail d'historien ? Je ne sais pas. C'est en tout cas lui qui écrit dans ce livre :

 

" On n'en est plus à identifier l'humanisme avec la tradition occidentale, si grandiose et fertile qu'elle soit". L'humain est partout.

 

 

Ce qui est à retenir de ce livre justement, c'est la profonde unité de la condition humaine, qui s'exprime à travers la religion, dont le chamanisme, qui porte sans doute le plus lointain témoignage de la recherche de sens dans l'humanité. Une humanité qui dotée de conscience s'est retrouvée dans un monde hostile et surtout silencieux et a eu besoin de constituer des réponses. Les chamanes ont ainsi, comme le dit Eliade, été les défenseurs de l'"intégrité psychique" des premiers humains.

 

Le "samane" est par excellence un phénomène central et nord asiatique, et sibérien. Mais on retrouve des équivalents partout : en Australie, en océanie, en Amérique du Nord et du Sud, en Indonésie. Au delà de ces phénomènes proprement chamaniques, on peut aussi dire que cette manifestation première du religieux retrouve des échos dans toutes les religions. Aucune religion n'est vraiment nouvelle, toute croyance recycle, et on ne sait pas quand le fait religieux a été inauguré. Sans doute ce sentiment est il concomitant avec l'apparition de la conscience, et à cet égard l'expérience chamanique est passionnante car elle garde sans doute trace de ces premiers moments.

 

 

C'est une technique marquée par l'expérience extatique. Appuyée ou pas par des substances. Et qui se caractérise par une cosmologie particulière, par la référence au monde des esprits, que le chamane contrôle (il n'est pas "possédé"). Le chamanisme est lié étroitement à la possibilité du "vol magique" vers l'au-delà.

 

Qu'il soit héritier ou de vocation individuelle, le chamane se sépare de sa société par l'intermédiaire d'une crise première, surmontée par une guérison. Il y a toujours une crise inaugurale. Ce qui a valu aux chamanes d'être taxés de malades mentaux. Eliade conteste cette vision du détraqué à quoi on aurait donné un rôle, mais il reste que l'on en passe par un moment extatique qui s'apparente à une mort, puis à une renaissance (qui peut ressembler à l'épilepsie parfois). L'expérience d'une mort rituelle mène le chamane à apprendre un langage secret permettant de communiquer avec les esprits, langage qui est souvent celui des animaux, plus particulièrement des oiseaux.

 

L'expérience extatique est un vol, un voyage, vers l'au delà, le chamane initiant ainsi sa première expérience de circulation au sein d'un univers tripartite : le ciel, la terre, l'enfer. Structure que nous connaissons bien.

 

Le chamane a su restaurer la situation originelle. Avant la "chute". Avant l'incarnation. Quand les hommes fréquentaient les dieux, n'étaient pas séparés des animaux, qu'ils n'étaient pas condamnés au travail. Le chamane parvient à abolir la condition humaine.

 

Sur son chemin il rencontre une épouse céleste, une fée, une dame des eaux ou des bois, qui le protège. Eliade émet l'hypothèse d'une mémoire d'un moment matriarcal lointain (avant comme le dit Françoise Héritier que le masculin s'empare du pouvoir pour compenser sa frustration de ne pas contrôler la reproduction). Le chamane va apprivoiser les Esprits, et aller sur la montagne magique ou l'Arbre de la vie et rencontrer le Dieu, qui l'initiera et lui remettra le bois dont il fabriquera son tambour de chamane. Le tambour est le "cheval du chamane" qui lui permet de voyager. On ne voit pas le voyage, il se passe dans le rêve... Mais les sociétés utilisant le chamanisme croient à la décadence du chamanisme, convaincues que les anciens chamanes pouvaient être vus en train de voler dans les airs. Ils étaient beaucoup plus puissants. Bref... comme on dit toujours, c'était mieux avant...

 

Le cinéma d'art martial asiatique ne garde t-il pas toutes ces traces anciennes ?

 

Pendant ce temps, le corps du chamane est dépecé, et recréé complètement. A son réveil, le chamane est né à nouveau.

 

Mais une deuxième phase l'attend, après cette expérience extatique qu'il renouvellera pour le bien de la communauté à chaque fois que ce sera nécessaire. La seconde étape, c'est l'instruction, réalisée par les anciens chamanes. Elle est dure, violente. Chez les mandchous il est nécessaire, pour prouver sa chaleur psychique, de franchir en nageant neuf trous dans la glace (j'avoue, je ne serai jamais chamane...). Puis vient l'apprentissage de techniques.

 

Le costume du chamane est en lui même un nouveau corps, référencé au monde animal que le chamane désormais sait cotoyer.

 

Le chamane est un guérisseur, par sa maîtrise des esprits responsables de la maladie. Il a un pouvoir de divination, par ses capacités psychopompes. Il ajoute à son lien avec l'au delà la possibilité de descentes infernales (d'où la division parfois entre chamanes blancs et noirs). Le voyage à l'Enfer comporte aussi nombre d'éléments que nous connaissons bien : le gardien des portes et son chien... Le chamanisme inaugure toute une mythologie épique de voyage aux enfers (on a parlé de l'Eneide de Virgile dans ce blog).

 

Si le chamanisme en tant que phénomène circonscrit se retrouve en de nombreuses zones du monde, la culture humaine en reprend nombre de traits. Le mythe d'Orphée est très nettement chamanique : Orphée va chercher l'âme d'Eurydice en enfer, il a un don de clairvoyance.. Quant au vol magique, on le retrouve dans toutes les mystiques.

 

Cette découverte du chamanisme est émouvante. Elle nous offre le visage d'une humanité éloignée, affleurant d'une profonde coupe dans les strates de l'histoire humaine. De la recherche de sens liée à l'humaine condition, dont on trouve les témoignages dans les peintures paléolithiques. Mais sans doute ne sont ce que les premières traces disponibles. Ces expériences extatiques ont du être constitutives, immédiates, pour l'humain apprenant à s'apprivoiser lui même.  Le chamane défend la vie, la santé, la fécondité. Il est rassurant de savoir que dans le clan il y en a un des nôtres qui sait communiquer avec l'invisible. Au delà de cette nuit froide qui nous enveloppe et dont nous ne savons rien. Mais on doit, pour ne pas succomber à la terreur, expliquer. Les humains ont besoin de croire qu'ils ne sont pas seuls, qu'ils peuvent recevoir du soutien.

 

Il est frappant de constater que la conscience des hommes garde une trace de son prédécesseur, l'avant de l'humain, l'étape précédant Sapiens. Sous forme d'une sorte de paradis perdu, le paradis correspondant à l'absence d'aliénation liée à la conscience. L'importance de l'animal dans le chamanisme est à cet égard parlant : les hommes ont donc su, peu ou prou, qu'ils étaient issus du monde animal. Ce qu'un créationniste américain ignore.... 

 

Nous venons tous de ces premiers hommes. Nos premiers chamanes ont essaimé, d'autres vagues d'hommes ont rejoint les premiers arrivés dans certaines terres, superposant les traditions. Puis est venu le temps du désenchantement, après celui des clergés et de leurs alliances avec les dominants.

 

Je suis athée. Mais je ne crois pas que les premiers chamanes aient été des filous désireux de s'épargner la chasse en ayant recours à des ficelles. Le chamane ne tire pas toujours, selon les sociétés, un grand profit de sa spécificité. Sinon sur le plan symbolique. Les premiers chamanes ont sans doute été des êtres sensibles et ouverts au symbolique, pourvus d'une grande conscience sociale, désireux de rassurer les leurs en leur donnant le sentiment de compter dans la nature. Malgré leur conscience malheureuse.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Histoire
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6 février 2014 4 06 /02 /février /2014 08:09

    Lenine-208x300 A l'instar de Mme Rita di Léo, ancienne soviétologue, dans cet essai très interessant (et sombre), "l'expérience profane" (du capitalisme au socialisme, et vice-versa), comment ne pas être frappé par le refoulement de l'immense histoire soviétique ? 

  

Quand j'étais adolescent, notre vie était surplombée, encore, par la peur du conflit nucléaire entre les deux blocs. Sting chantait "i hope the russians love their children too" et Rocky Balboa affrontait un immense boxeur communiste, bénéficiant de superbes installations de préparation et exaltant la puissance de son camp. Tout cela s'est évaporé, et on s'est empressé de faire comme si ça n'avait jamais été. Et pourtant....

 

 

...Pourtant une grande partie du globe se référait à l'expérience et se plaçait sous sa tutelle ou protection, les partis communistes étaient partout puissants, et à certains moments on a pensé que le "camp" rouge avait ses chances de victoire. Il y eut cette crise de 1929 où l'URSS était épargnée et inspirait. Il y eut Stalingrad. Il y eut Gagarine.

 

 

Pourtant il y a tant à apprendre de ce drame, et pour ma part je pense même que c'est sans doute la première faute de la gauche du XXI eme siècle de ne pas mener cet effort de compréhension, ne pas produire d'analyse de cet échec. De cet écroulement non prévu, stupéfiant, sans résistance. De cette aventure inouie de 1917. De cette expérience politique qui tourne à la famine et au carnage puis qui parvient à vaincre Hitler et à écraser son armée pour aller jusqu'à Berlin. De ce curieux pays où des ouvriers comme Kroutchev et Brejnev se retrouvent au pouvoir suprême.

 

 

Est ce un modèle politique qui a failli ? Ou l'idée même de l'égalité ? La démocratie aurait elle pu sauver l'expérience ? Le ver était il dans le fruit sous Lénine, ou est-ce la nécessité de la survie qui a suscité la dérive ? Est ce la planification (dont Marx n'a jamais fait un alpha et oméga) qui a conduit à l'impasse ? Est elle vouée à l'échec ou est sa gestion qui est en cause ? L'échec de l'URSS est il imputable à l'absence de réussite communiste dans les pays occidentaux développés ? Pourquoi le système est il mort sans savoir se réformer ? 

 

 

On ne veut pas reparler de tout ça, en réalité. C'est gênant, comme le dit Rita di Léo. C'est gênant parce qu'on s'est permis d'enlever sur une immense partie du territoire mondial son pouvoir à la classe dominante, et qu'elle porte cette honte. C'est gênant parce que si on fouille on trouvera des choses dangereuses. Donc on se tait. On n'épilogue pas sur les raisons des réussites puis des échecs. On efface. François Furet, ancien croyant rouge devenut renégat, paya sa dette en expliquant que tout cela ne fut qu''illusion", et que tout est fini. On n'y revient pas.

 

 

L'interprétation dominante, non discutée, sur la chute du bloc soviétique, c'est celle, ironiquement, inspirée du maître de Marx : Hegel. La victoire capitaliste serait la grande synthèse finale. Le point final. Le marché (confondu alègrement avec le capital) a triomphé pour toujours. Sa supériorité indiscutable a été validée sur les ruines de l'expérience soviétique.

 

 

L'autre interprétation, minoritaire, mais existante, est celle de la "révolution trahie". C'est parce qu'on a trahi que les espérances n'ont pas été justifiées. Le souci de cette vision qui date de la décision par Léon Trotsky de créer une opposition de gauche contre Staline, c'est qu'il y a toujours et partout des traîtres. Si la révolution est partout et toujours trahie, alors c'est qu'elle le sera toujours. Pourquoi trahit on toujours et partout dans les expériences communistes ? Là est une question difficile. Serait ce que tout ne serait pas soluble dans la trahison pour expliquer l'échec ? Serait-ce qu'il y a une histoire plus singulière ?

 

 

Rita di Léo propose sa propre vision de l'expérience. Originale, stimulante et discutable. Loin de l'explication libérale téléologique de la révélation par l'Histoire de la supériorité du marché, mais aussi à distance de la doctrine trotskyste et apparentée de la contre révolution thermidorienne, qui aurait vu une nouvelle bourgeoisie -la bureaucratie- s'emparer du pouvoir et réprimer les aspirations révolutionnaires.

 

   

Rita di Léo fut soviétologue, mais c'est aussi une ancienne militante marxiste, qui appartenait à un courant italien appelé opéraïsme. Très ouvriériste, et axé sur le mot d'ordre d'abolition du salariat. Ceci explique sans doute sa capacité à ne pas réfléchir dans l'épure libérale habituelle, mais peut être (c'est une hypothèse) ont peut voir dans ce passé la source d'une certaine amertume envers la classe ouvrière. Amertume qui ressort assez franchement du livre et de l'interprétation de cette histoire produite par Mme Di Léo. A contre courant, et en s'affirmant très léniniste, Di Léo voit dans "l'ouvriérisme" stalinien l'erreur majeure qui a conduit à l'échec. L'ouvriérisme, oui, et non la contre révolution anti ouvrière stigmatisée par les trotskystes.

 

 

Pour elle, l'URSS était devenue un Etat ouvrier, indiscutablement. Et l'histoire de l'URSS est avant tout celle d'un conflit entre deux couches sociales : les ouvriers manuels, et la strate intellectuelle, technicienne ou "pure". Les intellectuels ont d'abord dominé, puis furent écrasés. Ils s'éloignèrent alors, et quand le capitalisme fut de retour, la classe ouvrière fut laminée, et les intellectuels relégués dans des sanctuaires anonymes ou recyclés par la finance.

 

Elle ne manque pas d'arguments en ce sens.

 

 

La révolution russe est en effet le fruit de l'audace inouie de philosophes rois, groupés autour de Lénine, petit groupement de professionnels politiques, très formés, hautement cultivés, lecteurs de Marx et de ses principaux continuateurs. Ces intellectuels ont su parler opportunément au moment opportun ("la paix et la terre") et s'approprier la représentation politique des travailleurs dépendants. Ils la garderont, au prix d'un Etat d'exception qui restera le fondement de l'expérience durant toutes ces décennies.

 

   

La révolution russe, c'est donc l'apogée de la politique comme pur projet, de la politique comme dessein intellectuel, produite par les intellectuels. C'est le triomphe du philosophe roi.

  

Le tournant c'est Staline et sa fameuse "conscription ouvrière" de 1924. Les "nouveaux ouvriers" entrent massivement dans les appareils soviétiques. Ils ont prouvé leurs compétence dans le Parti et vont tout diriger. Les intellectuels, auparavant regardés avec ambiguité, sont mis sous surveillance brutale. La génération des intellectuels bolchéviques, et de la vieille garde ouvrière éduquée est liquidée impitoyablement. Le cours abrégé du PC tient lieu de culture. Staline s'appuie sur les ouvriers, les oppose brutalement à la paysannerie. L'industrialisation est la priorité, car il faut plus d'ouvriers. La haine entre Staline et Trotsky s'insère dans ce clivage entre l'ouvriérisme et la politique projet.

 

Lénine n'aurait jamais voulu cela, car pour lui la conscience spontanée des ouvriers était au maximum syndicaliste, trade unioniste. Seul un parti d'avant garde éclairée pouvait conduire la classe ouvrière à dépasser les revendications économiques pour changer la société dans son ensemble.

 

Une génération d'ouvriers s'empare donc du pouvoir, et y fait carrière. Kroutchev est un ancien ouvrier, comme Brejnev. Ils sont les fils de Staline de ce point de vue.  Après Staline, cette génération va commettre plusieurs erreurs, qui sont selon l'auteur imputables à sa nature de classe.

 

L'essentiel sera pour elle de préserver à tout prix le pouvoir de la classe ouvrière en se défendant de l'extérieur. Aussi des moyens dantesques sont alloués à la course stratégique contre les Etats Unis, alors que les aspirations ouvrières à une vie plus confortable sont oubliées. Brejnev aura une occasion en or d'améliorer le sort des soviétiques avec la cagnotte du choc pétrolier, il la dilapidera dans l'armement puis en Afghanistan.

 

Paradoxalement, l'expérience soviétique aura conduit les pays capitalistes à ouvrir la consommation au salariat par peur de la contagion, et bloqué la consommation au sein des pays communistes.

 

Ces erreurs seront fatales. Car les intellectuels méprisés ne sont plus là pour soutenir le régime, ni l'aider à s'amender. Et en même temps les ouvriers se détachent de l'expérience qui ne leur apporte pas les satisfactions attendues en termes de conditions de vie. Le PC réagit en relâchant la pression sur les ouvriers.

 

Se met en place un système ou les anciens ouvriers devenus hauts dirigeants font semblant de voir que le plan officiel n'est plus appliqué, que l'informel est la vraie vie du pays. Une forme de gestion ouvrière se met en place dans les usines, les travailleurs négociant avec leurs chefs directs les objectifs de productivité, et empêchant toute logique qui les soumettrait à des changements périlleux. L'appareil productif soviétique devient obsolète, excepté dans le secteur militaire. On préfère construire de nouvelles usines vides que de moderniser le travail. Les ouvriers du rang et leurs chefs préservent ce qu'ils ont. Le pouvoir flatte l'ouvriérisme jusqu'au bout. En 1983, un décret soumet les thèmes de recherche dans les instituts à un vote de tous les travailleurs de l'institut, y compris les manutentionnaires. Les intelligents fuient les responsabilités, sont dans l'évitement.

 

Il aurait donc fallu selon l'auteur, que les ouvriers au pouvoir secouent les ouvriers du rang, et s'appuient sur les intellectuels, avec qui elle est d'ailleurs sévère car ils n'ont rien fait pour essayer de changer le pays.

 

Le PC chinois ne réalisera pas les mêmes erreurs. Il s'en réfèrera à la NEP de Lénine à la fin des années 70. Ici aussi, on fait comme si le marché avait triomphé un point c'est tout. Et pourtant on oublie que le développement chinois est conduit par le parti communiste, qui ne cède rien de son monopole politique. Les étapes suivantes en Chine ne sont pas écrites d'avance, et le parti évolue vers l'idée d'un tournant fortement redistributeur.

 

 

Là ou le livre me semble pêcher, c'est sur le point qui fait des anciens ouvriers parvenus au sommet des représentants quasi purs de la classe ouvrière, portant les intérêts trade unionistes des ouvriers du rang. Sans doute en endossaient ils certaines caractéristiques, oui. Dont la méfiance envers les intellectuels. Mais Rita di léo fait fi de la transformation induite par ces trajectoires et mésestime la formation d'une immense bureaucratie, devenue autonome, consciente de ses intérêts propres.

 

 

On pourrait donc lire dans cet essai la déception d'une intellectuelle ouvriériste qui a fait, comme le disait André Gorz, ses "adieux au prolétariat". Nous avons tant aimé la classe ouvrière semble t-elle dire au fond... Et elle ne nous a pas rendu cet amour là. Elle semble dire au prolétariat : je m'étais bien trompé à ton sujet mon Amour.

 

 

Un tel essai ne peut que susciter de vastes débats, qui ont d'ailleurs eu lieu intensément autrefois. L'URSS était il un Etat ouvrier déformé, dégénéré ? Un Etat faussement ouvrier ? Un Etat dirigé par une nouvelle classe, la bureaucratie ? D'une certaine manière, l'interprétation de Rita di Léo n'est pas tout à fait contradictoire avec l'interprétation trotskyste, même si elle a pour sa part tendance à souligner l'origine ouvrière des apparatchiks. Mais ils resten des hommes d'appareil poursuivant leurs propres intérêts.

 

Il me semble que l'auteur oublie un certain nombre de considérations économiques aussi. La planification à grande échelle ne pouvait que difficilement fonctionner, nous dit elle, car elle suppose la fluidité dans l'application des normes qui sont données au niveau central. Cela ne me semble pas suffisant. Sans doute devrait on ajouter cette idée simple : le planificateur n'est pas un génie omniscient. Il ne peut pas agréger à lui seul toute l'information nécessaire pour produire une économie performante : toutes les données sur la production, la consommation. Il est condamné à se tromper, alors que dans une économie plus décentralisée, plus pluraliste, certains se trompent certes, mais d'autres non.  

 

Et puis, Rita di Léo frôle l'interrogation : comment concilier innovation et planification ? Elle met le doigt dessus quand elle constate les faibles gains de productivité dans l'industrie soviétique une fois qu'on est sorti des périodes des volontaires de fer. Quel aiguillon sans marché ?

 

Rita di Léo n'avait pas pour ambition de parler de l'avenir. Mais ces élements sont très importants. A mon sens, la distinction entre le capitalisme comme système d'exploitation de la force de travail, et le marché comme domaine de rencontre entre une offre et une demande est très importante. Fernand Braudel avait montré que ces deux réalités ne sont pas simultanées. Le capitalisme est un phénomène de l'âge moderne, pas le marché qui est là depuis très longtemps. Dissocier les deux est possible. Il y a des acteurs de marché non capitalistes. Se passer complètement d'un système de marché ou vont se confronter une offre et une demande (incluant une liberté de consommation devenue difficilement réversible) parait très sujet à caution après l'expérience du XX eme siècle. Se passer de la démocratie dans la vie économique parait aussi tout à fait illusoire pour remédier aux maux de ce monde dévoré par l'appétit d'accumulation privée sans limites.

 

Ce qui est primordial au final dans cet Essai, c'est l'idée de la pensée libre comme condition de toute réussite. Ce que disait déjà ardemment Rosa Luxembourg à Lénine, qui répondit en haussant les épaules. Sans pensée libre, sans respect de la pensée, sans stimulation de la fonction intellectuelle, de la créativité et de l'imagination dont la liberté est toujours la condition, la sclérose est inévitable. Dans n'importe quel processus institutionnel ou politique. Voila sans doute la grande leçon de l'écroulement soviétique, qui s'est avant tout joué sur l'incapacité des dirigeants à trouver une issue. Rien ne dit que ce sort était joué d'avance. Et rien ne dit que tout est fini dans l'Histoire.

 

 

Le mépris et la marginalisation des intellectuels n'augurent en tout cas rien de bon. Et pourtant c'est bien ce qui est pratiqué largement aujourd'hui. Leur soumission ou leur oubli. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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13 août 2013 2 13 /08 /août /2013 22:53

tumblr_m9rwmrjbL61qg1kqyo1_500.pngThomas Munzer, le leader de la première grande révolte explicitement communiste, au seizième siècle, a été oublié dans le panthéon révolutionnaire. Ainsi cet été j'ai vu des tatouages et une serviette du bain figurant le portrait du Che, mais pas trace de Munzer.... 

 

Ce n'est pas uniquement question d'éloignement dans le temps, car Spartacus, bien plus lointain, a acquis une force symbolique immense. Ce n'est pas seulement parce que le Cuba des années 50 est quand même plus attirant que l'allemagne paysanne de la Renaissance... A la fête de l'Huma le stand Mojito est quand même plus approprié que l'ascétisme évangélique de Munzer. 

 

A mon avis, on doit cet oubli (aucune oeuvre fictive d'importance n'a traité de cette grande révolte des paysans) au fait que Munzer fut un prêcheur luthérien en dissidence, qu'il avait enchâssé son discours ultra révolutionnaire dans une démarche religieuse, millénariste, apocalyptique ; la seule capable à l'époque d'entrainer les masses, les humanistes pré laiques  étant certes des lumières glorieuses, mais seulement annonciatrices et isolées (voir un autre livre de Bloch que nous avons chroniqué). Or, le socialisme moderne, dans ses multiples formes, a émergé en rupture (excepté en Amérique Latine) avec la religion, identifiée à l'ordre établi. Munzer est ainsi une figure étrange, un complice perdu chez l'ennemi héréditaire. Mais on oublie que le camp laïque ne s'était pas alors dégagé, on oublie le caractère ambivalent du christianisme, qui en son temps unique idéologie possible, contenait tout et son contraire. Il reste que les sentiments comptent plus que tout dans la ferveur révolutionnaire ; le théologien Munzer reste sans charisme auprès de nos contemporains enfiévrés. 

 

 

Ernst Bloch écrit son livre sur Munzer en 1921. Alors qu'il a vu dans Karl Liebkniecht un nouveau martyre de l'idée communiste enfin resurgie du Moyen Age allemand. Alors qu'il pense que la révolution russe, dont on n'entrevoit pas encore la dérive, est la réalisation de la promesse de 1525. 

 

Son livre - celui d'un grand Historien- est ainsi saisi d'un enthousiasme frénétique, d'une grandiloquence déchaînée. Bloch s'identifie complètement à Munzer, se glisse dans la peau des anabaptistes et autres millénaristes, pense en leurs termes, parle avec leur langage exalté, nous replonge dans l'époque. Cela donne un étonnant mélange de mysticisme et d'histoire marxiste.

 

Thomas Munzer est un éclaireur. Un de ceux que l'on peut regarder de notre époque tardive avec émotion car il prend la parole en une époque où il est obligé de périr vaincu. Les conditions ne sont pas réunies pour qu'il réussisse. Il n'a aucune chance. Mais sa conscience est en avance sur le développement économique, social, culturel de la civilisation. 

 

Il est lui-même un enfant quasi abandonné, ayant vécu dans la plus grande misère. Dans cette Allemagne ou la réforme protestante apparaît, comme une révolte dont il lui appartiendra de proposer l'approfondissement, d'en tirer les conclusions pleinement révolutionnaires, alors que Luther, partant d'un geste d'insoumission face à la corruption de l'Eglise, avait ensuite remis son prestige dans les mains des puissants.

 

Il a vingt ans et il prêche dans cette Allemagne qu'il parcourt.  Il est manifestement influencé par la lecture du millénariste Joachim de Flore, mais c'est son expérience propre qui parle, et lui inspire une vision particulièrement incisive et novatrice de l'Evangile. Pour lui, le temps est venu de réaliser le Royaume de Dieu, ici et maintenant. Rien de moins.

 

Au début, Luther lui fait confiance et l'adoube. Mais il commence à se faire connaître comme agitateur. En Bohême, il lance un Appel grandiose : contre les Prêtres, contre les seigneurs. 

 

"La pure et virginale Eglise est devenue une putain".

"J'aiguise ma faucille pour couper la récolte".

" C'est ici que prendra commencement l'Eglise rénovée des Apotres et c'est d'ici qu'elle s'étendra au monde entier".

 

Munzer est menacé et doit trouver refuge chez l'Electeur de Saxe. Il met en place une Ligue Secréte (La ligue d'Allstedt) aux objectifs clairement communistres. Elle compte quelques centaines de personnes absolument dédiées à la cause. La Ligue ne doute pas un instant d'être soutenue par la main de Dieu et trouve son sens rapidement dans l'Apocalypse.

 

Peut-être pour la première fois, ils s'en prennent, non pas à un tyran. Mais à un système, ou plutôt au monde lui-même. En janvier 1524 Munzer fait paraître sa Proclamation la plus importante, depuis Allstedt. Il rompt avec un Luther avec qui pour l'instant les rapports étaient ambivalents. Non, le devoir du Chrétien n'est pas de s'en remettre à la simple Ecriture, il est de vivre en Chrétien et de transformer le monde en conséquence, tout de suite. Munzer prêche en Allemand, dans l'objectif déclaré de soulever le peuple.

 

Les Seigneurs de cette Allemagne éclatée et tenue par les puissants locaux s'effraient de cet homme écouté, qui ne prend aucun gant et demande "que ne soit épargné sur cette terre aucun de ceux qui font obstacle à la Parole de Dieu". Munzer dévoile l'alliance fatale entre les écclésiastiques et les Junkers, et désigne la cible : c'est bien le pouvoir des riches, laïques et serviteurs prétendus de Dieu, ensemble stigmatisés, qu'on doit renverser :

 

"On voit bien maintenant comment forniquent ensemble, dans leur entassement,  anguilles et serpents. Les Prêtres et tous les mauvais hommes d'Eglise sont des serpents (...) les seigneurs et potentats de ce monde sont des anguilles (...) Ah chers seigneurs, comme le Seigneur va joliment fracasser les vieux pots avec une verge de fer !".

 

Des troubles surgissent un peu partout, chez les paysans, les mineurs. On décèle la main de Munzer derrière eux. On commence à le censurer. Mais on hésite à aller plus loin par peur d'un soulèvement général. Munzer continue, et appelle sans ambages à l'insurrection.

 

Une révolte éclate en ville, à Muhlhausen, où la population se rend maître de la ville, et Munzer la rejoint. On essaie de rassembler autour de ce foyer. Bien évidemment, son radicalisme ne cesse de distinguer le grain révolutionnaire de l'ivraie capitularde. Et pour cause, quand on le lit :

 

" il faut que les puissants, les égoïstes, les incrédules, soient renversés de leurs trônes".

"Dieu, dans sa fureur, a donné au monde les seigneurs et les princes, et dans sa fureur il lui enlèvera".

 

Il suscite ainsi la révolte et l'animosité en même temps, obligé de fuir de place en place.  Depuis Nuremberg il fait paraître un texte où il attaque directement Luther comme complice des puissants, qui s'en prend aux petits curés et à leurs indulgences, mais pas aux Seigneurs à qui il a confié la hiérarchie suprême de l'Eglise . Les Seigneurs ont pu grâce à son action de sape contre le catholicisme romain s'emparer des biens de l'Eglise.

 Il est temps de dépasser cette étape, il est temps pour la Réforme de se muer en révolution totale. Munzer est la deuxième phase d'un processus de révolution permanente.

 

"Pourquoi les appelles tu Sérénissimes Princes ? Ce titre n'est pas à eux. Il n'appartient qu'au Christ."

 

La tâche de la révolution à venir, c'est d'en finir avec les souffrances des pauvres.

 

 "La plus grande infâmie ici-bas est que personne ne veuille prendre sur soi la famine des nécessiteux, les grands de ce monde font ce qui leur plaît (...) Voyez donc, le comble de l'usure, du vol et du brigandage, voila nos seigneurs et nos princes. Ils s'approprient toute créature (...) Il faut que tout leur appartienne. Ensuite ils notifient aux pauvres le commandement de Dieu disant : Dieu l'a prescrit, tu ne dois point voler ! Mais , pour leur compte, ils ne se croient pas tenus d'obéir à ce précepte (...) Ils se refusent à supprimer ce qui provoque la révolte ; comment les choses, à la longue, iraient-elles mieux ? Mais, si je parle de la sorte, on me traite de séditieux, allons donc !".

 

On croirait ici entendre parler un socialiste du 19eme siècle. 

Spartacus avait soulevé les esclaves. Des chrétiens avaient prêché la pauvreté. Mais Spartacus voulait libérer les esclaves et partir fonder un monde nouveau pour eux. Les chrétiens allèrent vivre leurs expériences communautaires ou singulières de pauvreté. Avec Munzer, c'est différent. Munzer veut accomplir la révolution, il veut arracher le monde à ses dominants. 

 

L'agitation s'accentue. Les anabaptistes suisses se joignent à Munzer. Les tracts communistes fleurissent dans le pays. Les mineurs saxons se révoltent, on brûle des châteaux. Des camps paysans se constituent.

 

Les appels de Munzer enflamment une paysannerie qui paie le prix fort en ce temps là, surtout en Allemagne ou elle est sous l'emprise des Seigneurs locaux. Les révoltes se multiplient, depuis la jaquerie française du siècle précédent. A l'appel du ventre creux, vient s'ajouter celui du millénarisme, qui est l'autre face de la Renaissance humaniste. L'affaissement du vieux monde ordonné médiéval produit de multiples hérésies, la fuite en avant millénariste, l'espoir de la nouvelle Jerusalem et de la Parousie. Si le destin des hommes est désormais en leurs mains, alors ils peuvent devenir des Dieux. Munzer prend racine dans ce contexte. Il revient aux hommes de prendre leurs responsabilités, et d'agir pour créer le Royaume. Ce message parle aux paysans attirés par l'idée de l'Eglise primitive, qui évoque une paysannerie ancienne, libre. Avec le retour des idées antiques, ce n'est pas seulement Aristote qui a resurgi, mais le Platon communiste que Munzer cite.

 

Munzer et les siens appellent désormais directement au soulèvement : "A l'oeuvre ! Mettez-vous en besogne ! Soulevez villages et villes. Frappez tant que le fer est chaud".

 

Une troupe de milliers de paysans, rejointes par des urbains se regroupe à Frankenhausen.  C'est là, en campagne, que la paysannerie insurgée sera écrasée par les colonnes seigneuriales. Faute d'un chef de guerre.  Faute d'une capacité de coordination et de cohésion que l'époque était incapable d'offrir. Lâchement, les Seigneurs entament des négociations avec les révoltés et attaquent par surprise pendant les tractations. C'est un massacre de 5000 paysans, Munzer est arrêté en ville. Il sera torturé et exécuté, sans se dédire. On essaiera de le salir.

 

La révolte survit. Elle se transfère en ville. Jusqu'à Strasbourg.  Devant la répression, des colonies paysannes partent en Moravie pour établir des communautés, qui dureront longtemps. Les baptistes sont traqués. En instaurant le baptème adulte, comme le voulait aussi Munzer, revenant aux pratiques de Jesus, ils introduisent un élément de grande subversion, puisqu'ainsi c'est la vie que l'on mène qui donne le droit au titre de chrétien... Ils fuiront aux Etats Unis, et porteront un mélange d'idée communautaire et de réaction conservatrice, ce dernier penchant l'emportant...

 

Le pic de la révolte est à Munster, qui tente de fonder une nouvelle Jerusalem, sous l'influence de proches de Munzer, dont Melchior Rink (donnant son nom aux melchiorites). La nouvelle Jerusalem, qui aura donné les plus grandes preuves d'exaltation, est écrasée militairement avec une violence sans limites.

 

Le christiannisme révolutionnaire va mourir là. Son héritage, celui du droit naturel absolu, renaitra chez les Camisards cévenols, dans la révolution anglaise, en particulier chez les nivelers, puis dans la révolution française.

 

Engels reprochera presque à Munzer d'avoir été trop hâtif. Ernst Bloch, tout enthousiasmé par la révolution russe, ne le suit pas. Il pense encore que Lénine a démontré que le socialisme est possible dans des conditions d'arriération. Ce qui sera démenti par les faits. Lénine et Trotski le savaient d'ailleurs, et conditionnaient clairement la réussite de leur révolution à la contagion allemande.

 

Faut-il pour autant considérer Munzer comme un Quichotte ? Non pas certes. Quichotte était nostalgique d'un monde perdu, rêvé. Munzer voyait la nécessité en gestation dans le présent, en se référant certes à un passé mythique. Comme le qualifie Boch, Munzer est un "héros tragique" et non un personnage tragi comique.

 

L'échec de la guerre des paysans fait éclater, très vite, alors que Luther est encore vivant, qu'il a un comportement honteux dans cette affaire, allant jusqu'à appeler les Seigneurs à massacrer les insurgés, le caractère immédiatement contre révolutionnaire de la Réforme. Ernst Bloch est très sévère envers Luther et s'attaque à toute sa doctrine comme ciment de l'oppression continuée. 

 

Si le protestantisme a permis la sécularisation, et ainsi exprimé la montée en puissance de la bourgeoisie, il reste que l'apparition de Munzer montre de suite ses failles. Le protestantisme, plutôt que de devenir sublime dans le communisme, donnera cours au calvinisme dont Max Weber a montré le rôle dans le capitalisme décomplexé. Toutes les frontières morales contenues par le christianisme y seront abolies, à travers l'idée de la Predéstination qui justifie tout. Luther lui-même produit une idéologie de résignation, décrivant l'homme comme mauvais et toujours entâché par le Pêché originel quoi qu'il fasse, s'en remettant à l'ordre établi. C'est une idéologie si pessimiste que les hommes ne doivent même pas s'en vouloir de pêcher. Belle entreprise de justification aussi... La foi luhérienne est inactive, elle est sans conséquence. Elle déculpabilise l'oppresseur. La "justification par la seule Foi" est la voie qui mène à un monde sec.

 

Combien était plus féconde l'exaltation munzerienne ! Laissons lui le dernier mot :

 

" Avec l'avènement de la foi, c'est à nous tous qu'il adviendra qu'hommes charnels nous devenions des dieux grâce à l'incarnation du Christ (....) que dis-je ? bien plutôt complètement transformés, pour que la vie terrestre se métamorphose en ciel"

 

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4 février 2013 1 04 /02 /février /2013 20:35

imagesCAZ2NXF9.jpg Il y a quelque temps dans ce blog, je parlais de Christine de Pisan ( Enième petite pause poétique avec Christine de Pisan ), m'étonnais de la proximité de ses tristes sentiments avec la mélancolie de notre temps, et me proposais de chercher une Histoire de la tristesse. Je l'ai trouvée, et bien trouvée, en l'oeuvre de l'historien Georges Minois, "Histoire du mal de vivre". Un excellent parcours paru en 2003, décloisonnant les sciences humaines.

 

Le risque d'une Histoire de la culture, c'est qu'elle a souvent tendance à  regarder là où y a de la lumière, à savoir dans les écrits, les oeuvres artistiques. Ce sont certes des reflets certains d'une civilisation dans son ensemble, mais aussi les productions de couches sociales particulières. Christine de Pisan, ce n'était pas la gardienne des cochons dans la ferme du coin... Donc les histoires culturelles pêchent souvent par ethnocentrisme intellectuel. Georges Minois est assez subtil pour s'en référer, quand c'est possible, à d'autres sources, comme les statistiques de suicide, le courrier des lecteurs au 19eme siècle.

 

Le mal de vivre, comme le chantait Barbara, "ça vient de loin".... On peut considérer que la tristesse surgit dès que la contradiction surgit entre les forces vitales de la survie et la conscience de la difficulté d'être au monde. Il y a 4000 ans, un egyptien écrivait déjà sur un papyrus : "la mort est aujourd'hui mon seul espoir".

 

La philosophie naît comme antidote au mal de vivre

 

Le monde antique est plein d'expression de mélancolie. Elle est alors liée à un sentiment de fatalité, d'être enchaîné à un destin décidé par les Dieux. Tout le contraire de l'angoisse existentialiste contemporaine. Les philosophies antiques : stoïcisme, épicurisme, pythagoricisme, cynisme.... ne sont finalement que des tentatives de réponse au mal de vivre. Très vite, l'humanité sait établir une nosologie de la dépression, décrire ses manifestations, et cherche des remèdes de tous ordres.    

Aristote, comme souvent, marque un changement en faisant de la mélancolie l'apanage du génie. Elle est liée à la lucidité. Platon et Socrate étaient eux-mêmes déprimés... Le mal de vivre serait lié à une surabondance d'humanité. La question de la mort volontaire reste de mise à cette époque. Lucrèce l'épicurien se supprime à 43 ans.  Les lois romaines ne stigmatisent pas vraiment le suicide. Le stoïcisme, un temps triomphant, le présente comme une issue parmi d'autres : si tu n'es pas content, tu peux sortir du jeu.... Dans les classes populaires, le suicide est cependant lié à des craintes et superstitions.

 

La période impériale change la donne car "le moral des ménages" devient une préoccupation du souverain. Et on commence à transformer la dépression en perversion. Dans le même temps, la décadence voit surgir le burlesque, le grotesque, l'humour grinçant, symptômes de l'angoisse qui saisit le monde romain. Petrone écrit son Satiricon.

 

 

La souffrance médiévale, une insulte à l'Eglise

 

 

L'ère médiévale parle de l'"acedia". Le christianisme assimile ce sentiment à un vice inspiré par le diable. L'Eglise veut le monopole du salut, et qu'on puisse lui refuser est impensable. Certes, il y a une influence gnostique chez les premiers chrétiens, qui voient le monde comme un mal, mais cette tradition est vite supplantée et écrasée à chaque fois qu'elle resurgit.

 

Cependant, dans la vie monastique et chez les ermites, le mal de vivre sévit. Et on y cultive ce qui le favorise : l'abstinence, la vie intellectuelle, l'isolement... . Le suicide frappe le clergé et il est interdit par les conciles du 6eme siècle. Les succès dans la noblesse du Roman de la Rose qui évoque "Dame tristesse" et des fabliaux qui présentent le monde comme peuplé de fous montre que les sentiments déprimants sont partagés.

L'oisiveté est pour l'Eglise, en particulier pour Saint-François, la cause de la mélancolie

 

Au 13 eme siècle, la confession devient obligatoire. Elle est l'ancêtre de la thérapie au fond. Mais en diabolisant la tristesse, l'âge médiéval n'a fait que la souligner.

 

Le fin du Moyen Age est une ère malheureuse, marquée par la grande Peste noire qui élimine plus d'un quart de la population européenne, les famines et guerres civiles. La chrétienté se déchire de schismes en hérésies. Les flagellants déferlent.  La peur agite l'occident.

 

Un problème nouveau vient nourrir la mélancolie : le sentiment du temps. Avant la fin du moyen âge, le temps était flou, les saisons rythmaient la vie paysanne avec les fêtes. Mais avec le développement du commerce, le temps prend forme, avec la notion de délais notamment. L'horloge apparaît sur des cathédrales anglaise ou italienne.

 

Petrarque annonce la mélancolie moderne par une oeuvre tournée vers l'introspection : "qui dira mon dégoût et mon ennui quotidien...". Parmi les grandes figures de l'époque, les caractères "saturniens" sont communs : Laurent de Médicis, Philippe de Bourgogne....

 

Renaître n'est pas de tout repos pour le moral

 

La Renaissance, si nous la voyons aujourd'hui comme une sortie des ténèbres, est un moment où la mélancolie s'exprime plus que jamais. L'être humain se retrouve dans un monde bouleversé, immense voire infini (Giordano Bruno). Le trouble règne sur le plan religieux, avec la fêlure ouverte par la réforme qui éloigne Dieu de soi. Tous éléments qui favorisent l'anxiété. Les oeuvres d'Erasme, les tableaux de Bruegel, l'univers rabelaisien témoignent d'un monde devenu agité, et les prophètes de malheur, tel nostradamus, ne manquent pas. Les intellectuels qui se lancent à l'assaut du savoir universel échouent évidemment. La sécularisation de la culture s'exprime par un regard porté en soi-même : l'autoportrait fleurit en peinture. Montaigne plonge en son for intérieur. Le monde vit de grands bouleversements en tous domaines et les âmes en souffrent nécessairement, alors que cohabitent les intuitions modernes et la réaction de la contre réforme.

 

Qui mieux que Shakespeare témoigne de cette vision du monde chaotique ? Hamlet est le prince des mélancoliques. Les pièces de William S. mettent en scène 52 suicides. Robert Burton, en 1577, écrit une "anatomie de la mélancolie" de 2000 pages.... L'idée renaît, depuis le néo platonisme d'un Marcile Ficin, d'une mélancolie liée à l'intelligence et à la lucidité.

 

 

Douter, s'ennuyer, s'inquiéter: trilogie moderne

 

Le 17eme siècle va voir apparaître l'ennui, ainsi que le pessimisme chrétien. L'humanisme de la renaissance a paru échouer, les guerres de religion ont ensanglanté l'Europe. Le contrecoup est une vague pessimiste qui trouve sa forme aboutie dans le jansénisme.  Le pêché originel redevient un problème central. Au même moment, les libertins apparaissent. Ils sont aux antipodes du jansénisme mais partagent au fond un même pessimisme et une conscience des impasses de la Raison humaniste. Si Descartes se refuse à incriminer la raison, et voit dans la tristesse un problème physiologique, le pessimisme triomphe. La pensée de Hobbes fait de l'homme un loup pour l'homme.

 

Le doute s'est emparé de la religion comme le montre la querelle entre Fénelon et son idée de dépouillement de soi, et Bossuet qui veut au contraire préserver la notion de salut divin.

 

Enfin, l'ennui est une notion en vogue (c'est extrêmement bien montré, me souviens je, dans un film où Isabelle Huppert joue Mme de Maintenon). Pascal parle d'un vide au fond de soi, au lieu du Dieu que l'on espèrerait trouver.  La monarchie absolue va de pair avec une codification de la culture, la promotion de la géométrie (qui s'oppose au grotesque baroque qui témoigne aussi d'un certain malaise).

 

Viennent les Lumières, qu'on ne saurait limiter à la notion d'optimisme, loin s'en faut.  L'inquiétude y est très présente. C'est un moteur de l'innovation et du capitalisme, car on se résout à l'action pour transcender le malaise existentiel.

 

Le très noir dix neuvième

 

L'optimisme d'un Leibniz est en réalité minoritaire, et l'esprit du temps est mieux représenté par le Candide de Voltaire.  Le recul religieux ouvre sur l'inconnu et la vieille société se dissout. A la fin du siècle, le Werther de Goethe, histoire d'un suicide, est un succès immense. Nombreux sont les penseurs des lumières qui ressentent un immense vide qu'ils essaient de combler comme ils le peuvent. Mme du Deffand, l'amie de Voltaire, parle du "vide affreux de l'existence". Mme de Stael ( Mme de Staël, ou les pérégrinations de la grande bourgeoisie à l'orée de son règne) , en proie au spleen, sera de cette génération qui réalisera la jonction entre les rêveries mélancoliques inspirées par Rousseau et la première génération romantique.

 

Avant la révolution, la jeunesse s'ennuyait dans un monde en délâbrement, après elle on lui a volé tout espoir comme le dit le mieux possible Alfred de Musset ( Musset face au mirage de l'amour comme absolu (Confession d'un enfant du siècle) ). Le 19eme siècle est celui de la tristesse, marquée par le romantisme sombre. Il prend un caractère de plus en plus aigu au cours du siècle, dans un monde désenchanté par la révolution industrielle, les désillusions politiques brutales, le scientisme.  Les grandes figures littéraires sont marquées par le pessimisme ou le spleen. Flaubert, Baudelaire, plus tard Verlaine ou Mallarmé qui soupire son ennui...  Le dandysme est, selon le mot d'Albert Camus, un "cri de l'ennui" et Oscar Wilde en est le chantre qui ne trouve plus de sens à rien en ce monde. Ces tendances s'expriment en toutes classes, dans les correspondances privées. Georges Sand parle de la souffrance de toute une race.

 

Le 19eme siècle voit surgir les systèmes philosophiques et politiques du désespoir. Schopenhauer en est l'étoile noire. Lui qui ne voit dans la vie que misère et issue que dans l'ascétisme. Le nihilisme, sous ses formes diverses, s'exprime radicalement chez Stirner, pour qui tout est faux sauf le Moi radical. Mais il prend aussi le chemin d'un anarchisme viscéral déterminé à tout détruire pour que le monde renaisse de rien.

Dostoïevski, Maupassant, Mark Twain seront porteurs de cette vision nihiliste fondée sur un désespoir profond.

Kierkegaard prépare le siècle suivant en faisant de l'angoisse la trame de la vie humaine et le désespoir en surplomb la seule attitude possible.

 

La philosophie Nietzschéenne est une tentative de sursaut contre cette civilisation du mal de vivre, où les forces vitales s'étiolent. Mais en appeler au sursaut n'empêche pas l'auteur lui-même (qui juge la pensée comme le produit de la santé de celui qui tient la plume....) de sombrer lui aussi dans le mal être.

 

Malgré cette tristesse qui envahit tout, le  mal de vivre est encore considéré comme une folie. Durkheim fait du suicide un objet sociologique au tournant du siècle, renouvellant profondément l'approche. Le mal être aura sa science : la psychanalyse, qui l'analysera comme le résultat d'un sentiment de perte.... aux vastes conséquences.

 

 

L'angoisse face au vide, l'angoisse face au trop plein

 

 

Le XXeme siècle n'arrange rien.... Et le malaise s'approfondit dans un monde en proie aux désastres dantesques, provoqués par les humains. Le "cri" de Munch symbolise ce siècle que les expressionnistes ont vite compris.  Le nihilisme gagne l'art. Le théâtre de l'absurde (Jarry, Ionesco, plus tard Beckett...), Kafka, la nausée sartienne, Fitzgerald et son sentiment que tout n'est que destruction.... Les oeuvres suintent le malaise. Camus, dépressif et anxieux, cherche à conjurer le phénomène avec la figure de Sisyphe. Il n'y parvient pas pour lui-même en tout cas... Alors que l'angoisse antique relevait de l'enfermement dans la fatalité, celle du 20eme siècle découle d'un sentiment de liberté sans repère.

 

Le sentiment de malaise se radicalise, comme avec Wittgenstein qui prône le silence face à l'obscurité du monde, avec cette phrase terrible : "de ce dont on ne peut parler il faut le taire". Et puis il y a Cioran, qui parle de l'inconvénient d'être né (ce qui est suspect dans son dégoût de la vie cependant, c'est qu'il vient au secours de ses fautes et de sa complicité avec le fascisme roumain, le pire sans doute).

 

A la fin du 20eme siècle il apparaît clairement que le mal de vivre n'est pas le fruit d'une folie mais plutôt d'une conscience aigue.  Les chanteurs qui la poétisent ne sont pas stigmatisés mais admirés.

 

Les psychologues s'accordent à voir dans la naissance un traumatisme, qui dans le meilleur des cas se régule grâce à la combinaison du narcissisme et de la réaction en défense aux agressions extérieures. Le mélancolique n'arrive pas, pour différentes raisons, à trouver cet équilibre fragile.

 

On sait aussi que le mal de vivre a une dimension biologique, comme le montre la relative efficacité médicamenteuse.  

 

La conscience des facteurs sociaux du mal de vivre est de mieux en mieux partagée, et a progressé depuis Durkheim. Les valeurs d'autonomie individuelle non contrebalançée par la solidarité favorisent l'angoisse, le consumérisme produit de la frustration permanente, l'injonction au bonheur culpabilise, le relativisme plonge chacun dans le doute. Le mépris de soi a remplacé l'ancienne culpabilité chrétienne. Les humains ne peuvent plus se rattacher à quelque projet qui les dépasse, à quelque espérance à long terme. La contre révolution libérale a déclenché une guerre de tous contre tous.

 

La société secrète des gens qui vont mal, et  les stigmatise ensuite. C'est qu'ils sont la mauvaise conscience de l'hédonisme marchand. En cela ils dénotent, ils troublent le jeu. En cela ils sont insupportables.

 

Le mal de vivre déborde. La dépression devient un facteur de mortalité très important. Une pandémie. On émet l'hypothèse, qui me semble personnellement crédible, d'un cerveau humain profondément heurté par la complexité du monde, d'une psyché déstabilisée par tous ces dispositifs auxquels on ne comprend rien et pourtant indispensables, d'un être humain éclaté, sur sollicité. D'où l'engouement grandissant pour tout ce qui propose un recentrage, comme la méditation.

 

Ce qui est certain, c'est que le mal de vivre est né avec la conscience réflexive. Il est donc, dans ses différentes formes et ses degrés de gravité, consubstantiel à l'Humain, animal doté de la conscience de soi. 

 

Il nous reste, comme nous le conseille Georges Minois, à essayer d'être grands dans notre malheur. Et si nous n'y parvenons pas, eh bien vaille que vivre....

 

 

 

 

 

 

 

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13 décembre 2012 4 13 /12 /décembre /2012 00:48

 

1606122_7_4c1b_amen-costa-gavras-2002.jpg En cas de doute sur le potentiel de bonheur collectif dont l'humanité est capable, je connais un très bon antidote à effet immédiat : ouvrir un livre qui évoque la Résistance allemande pendant la deuxième guerre mondiale.

 

Que cette résistance, très minoritaire mais substantielle, ait pu avoir lieu, est d'une importance fondamentale à mes yeux. C'est une lumière hautement réconfortante. Elle signifie que des humains ont pu, dans des circonstances effroyables, être capables d'une noblesse confondante. D'un esprit de sacrifice inoui, d'une absence de mesquinerie totale. L'exemple de ces allemands vient à lui seul, car il a été possible, et donc reproductible, fracasser la vision pessimiste qui organise notre vie économique : l'idée vulgaire et pourtant dominante de l'homo economicus calculateur et en recherche de la défense rationnelle de son intérêt. Non, bien d'autres mobiles agitent l'homme, dont une immense capacité d'empathie et un sens de la justice d'une puissance insoupçonnable. L'Humain est tout et son contraire.

 

Ces gens savaient qu'ils seraient arrêtés, torturés, abattus, sans grand espoir de résultat quelconque. Mais ne rien dire, ne rien faire contre l'horreur, leur était plus insupportable que tout. Pour un matérialiste comme je le suis, ce dont un Humain est capable ne vient pas du ciel. Donc ce qui a été fait montre l'étendue de ce qui est possible, extensible, généralisable. Le simple fait de distribuer un tract, de saboter une pièce d'artillerie, de transmettre un message, de protéger un persécuté, dans de telles circonstances, est un cadeau légué à l'humanité pour l'avenir.

 

Donc il m'est arrivé à plusieurs reprises de me plonger dans ce passé là. Comme dans celui de la résistance en France, d'ailleurs. J'ai par exemple lu "Seul dans Berlin", le roman extraordinaire d'Hans Fallada, le témoignage poignant de la soeur de Sophie Scholl sur la Rose blanche ou ce livre incroyable et singulier qu'est "Hammerstein ou l'intransigeance" d'Enzensbeger ( Si on n'avait du lire que trois livres parus en 2010... ), sur l'attitude têtue et rebelle du général hammerstein, snobant incroyablement Hitler, et dont les filles furent des résistantes intrépides. J'ai aussi découvert la résistance au sein même des camps, notamment dans "Les jours de notre mort" de David Rousset. Je me souviens très précisément de passages de "l'Orchestre rouge" de Gilles Perrault ou de "Sans patrie ni frontière" de Jan Valtin, qui évoquent la résistance rouge allemande.

 

Je viens de lire "Ces allemands qui défièrent Hitler" du précieux Gilbert Badia. Je n'y ai pas appris beaucoup car je connaissais l'essentiel, mais c'est une excellentissime synthèse du sujet, rassemblant des données éparses, et j'ai quand même découvert quelques figures magnifiques et certains aspects méconnus.

 

"Les" résistances allemandes ont bel et bien été substantielles. 8000 condamnations aboutissent à des exécutions en 43-44. On estime à des centaines de milliers les allemands qui ont participé à des actions contre le nazisme.

 

On glorifie souvent les officiers qui ont tenté d'abattre Hitler (Tom Cruise a même joué Stauffenberg dans un film), mais c'est le mouvement ouvrier qui a constitué le bastion principal de la résistance. Et c'est lui qui a résisté en premier, alors que les officiers se ralliaient à Hitler. Ce n'est qu'après la chute du mur que ces résistances sont considérées d'un point de vue global en Allemagne. En RDA, seul le parti communiste (KPD) était considéré, avec l'Orchestre rouge. En RFA, les officiers convertis à l'opposition tardive furent présentés, non seulement comme la seule résistance mais aussi comme les précurseurs de l'allemagne démocratique.

 

Le premier attentat contre Hitler, et son auteur, Georg Elser, un simple ouvrier, électeur communiste, sont méconnus. Il a passé une trentaine de nuits à fabriquer un dispositif explosif en s'introduisant la nuit dans la brasserie munichoise où Hitler venait chaque année fêter son putsch de 23. La bombe a explosé, et le hasard a  épargné le tyran, à 8 minutes près. Elser a fait en sorte de ne compromettre personne et a pleinement assumé son geste une fois arrêté. Les nazis l'emprisonnèrent et essayèrent de le faire passer pour un agent anglais. Ils finirent par le tuer.

 

Les communistes, les socialistes, les syndicalistes, ont payé le prix de leurs lourdes erreurs. Ils auraient peut-être empêché la victoire nazie s'ils n'avaient usé leurs forces à s'affronter depuis les années 20, refusant toute logique de front unique contre le fascisme. Ils ne parvinrent pas à comprendre ce qui les attendait et se référaient à des expériences anciennes : bismarck, les gouvernements ultra conservateurs.... Les communistes ont même pensé que le nazisme était la dernière étape avant le grand soir.

 

Les communistes tentèrent bien de résister. Ils subirent une répression gigantesque dès la nomination d'Hitler comme chancelier. Une des premières mesures hitlériennes fut de déchaîner une phobie contre l'idée d'un coup dEtat communiste en préparation. L'incendie du Reichstag servit de prétexte. Le KPD continua pendant des mois, contre tout bon sens, à demander à ses militants (plus de 300 000) de lutter publiquement alors que les nazis avaient choisi de déchaîne toutes leurs méthodes répressives. La Direction, décapitée, dut émigrer en France, et prendre des décisions déconnectées de la situation. Les arrestations se comptaient par milliers par mois et remplissaient les premiers camps de concentration. La théorie du social fascisme resta de mise... jusqu'en 1935... empêchant toute coordination entre les deux partis qui se haïssaient.

 

Le pacte germano soviétique mit un coup d'arrêt brutal à la résistance communiste, traquée et en plus déboussolée.  Cependant, des initiatives plus spontanées continuèrent. Le groupe Herbert Baum, constitué de juifs communistes, mena un attentat contre une exposition de propagande. Wilhem Knochel parvint à monter un mensuel titré "le combattant de la paix", en pleine année 42, appelant au sabotage. La gestapo soldait ces actions par l'arrestation des réseaux constitués par quelques centaines de personnes.

 

La contre offensive soviétique réveilla les communistes restés sur la réserve : d'où une opération de répression massive appelée opération "orage" à l'été 44.  Thalman, le chef communiste, interné depuis onze ans, est exécuté pour inaugurer la vague répressive.

 

Chez les sociaux démocrates, ce sont surtout les petites organisations dissidentes qui résistèrent. L'aile droite du parti, retombant dans ses pires errements de 1919, se déshonora en essayant de traiter avec Hitler, qui les accueillait pour mieux les briser ensuite. 60 députés approuvèrent la déclaration de politique générale du chancelier Hitler....  Le Parti scissionna et ceux qui ne se rallièrent pas à Hitler fondèrent le SOPADE établi à prague. En Allemagne, ce furent surtout de petites formations, qui avaient rompu avec le parti avant la prise de pouvoir nazie, qui s'organisèrent pour résister. Des groupes comme "Nouveau départ", "les socialistes révolutionnaires", "front socialiste". On doit citer aussi des scissions du parti communiste, comme le KDDO ou le SAP (dont Willy Brandt était membre). La Gestapo met deux à trois ans pour les éliminer.

 

Les syndicats sont absorbés par les nazis, et leurs militants ne résisteront qu'à titre individuel.

 

La résistance allemande s'incarna fortement à l'étranger, à travers de grandes voix comme Thomas ou Heinrich Mann, Brecht. Singulièrement en France. Nombre d'oeuvres marquantes montrèrent le vrai visage des nazis, comme "la septième croix" d'Anna Seghers. Le travail des communistes fut très efficace, dans les premières années, surtout grâce à l'inventif Willy Munzenberg qui porta des coups réels aux nazis avec le livre brun du nazisme.... parvenant même à obtenir des acquittements au procès du Reichstag... La plus belle victoire de la résistance allemande. Munzenberg sera plus tard liquidé par les staliniens.... Les communistes allemands en France parvinrent à entraîner de nombreux intellectuels dans leur stratégie d'unité contre le fascisme : c'était le temps des "comités".

 

Les émigrés allemands s'engagèrent nombreux dans les brigades internationales en Espagne où ils payèrent un lourd tribut.

 

A partir de 1938 leur situation en France devient de plus en plus précaire : on les parque, avant que Vichy ne les livre à Hitler.  Ils seront nombreux dans les maquis de la résistance. Les trajectoires de ces traqués de tous côtés sont effarantes, et certains comme Walter Benjamin, en vinrent à se suicider.

 

Le grand échec des émigrés allemands reste le référendum de la Sarre, où hitler remporta une victoire massive sur le rattachement à l'Allemagne, malgré la campagne des opposants.

 

Un autre secteur de la résistance fut la jeunesse. L'histoire de la Rose Blanche est très connue, et fut diffusée en Europe immédiatement par les alliés. Hans Scoll et Alexander Schmorell en furent les deux premiers leaders, inspirés par les valeurs chrétiennes. Ils diffusèrent deux séries de tracts dans les universités, d'abord à munich, d'un contenu absolument radical, appelant à abattre le nazisme. La répression fut sauvage, médiévale.  Un idéalisme suicidaire ressort de cette histoire tragique. La Rose Blanche reste une lumière sauvant un peu l'honneur du peuple allemand, payée atrocément par ces jeunes. C'est grâce à ces héros que nous pouvons considérer que le problème était le nazisme, et pas l'Allemagne. L'Europe doit beaucoup à leurs simples gestes.

D'autres initatives fleurirent dans les universités. On doit aussi mentionner le cas des "Pirates de l'Edelweiss", jeunes refusant l'embrigadement, fans de jazz... Ils provoquaient avant tout mais parfois collaient des papillons antinazis.... Ils ne furent pas épargnés.

 

Le réseau européen Orchestre rouge est connu (le livre de Gilles Perrault est vraiment un souvenir inoubliable), mais on l'assimile totalement à la dimension d'espionnage lié aux soviétiques. En Allemagne, c'était avant tout un réseau de résistance très original, composé de manière hétéroclite. On y trouvait des membres de tous les milieux. Ils se dédiaient en particulier à la récolte d'informations stratégiques, avec un grand succès. Staline n'écouta pas les avertissements d'une invasion imminente de l'URSS. Deux fonctionnaires, Schulze Boyzer et Harnack en furent les pionniers, à partir de deux cercles de discussion qu'ils unifièrent. En 1942, le réseau fut démantelé après l'interception de messages radio.

 

Le Cercle de Kreisau; animé par deux juristes, Moltke et Yorck, réfléchit à une nouvelle Allemagne. Il  se lie à des sociaux démocrates, eux-mêmes en contact avec des communistes. C'est un embryon de contact entre les résistances allemandes. Le Cercle nouera aussi des liens avec les officiers conjurés.

 

L'attentat du 20 juillet 1944 est l'épisode le plus connu de la résistance allemande et Stauffenberg sa figure célèbre. Cet attentat est le résultat d'une longue évolution mâturée depuis 1938 dans certains secteurs de l'armée allemande. Certains officiers, pour des raisons strictement nationales, et non par désaccord foncier avec le nazisme, finirent par se convaincre de la nécessité de débarrasser l'allemagne d'Hitler. La plupart de ces officiers collaborèrent aux atrocités du régime. Ils eurent l'illusion d'une possibilité de paix séparée avec les alliés de l'ouest, qui sauverait l'Allemagne. Certains d'entre eux n'avaient aucune intention de rétablir une démocratie dans le pays. Si ces officiers eurent du courage et purent être admirables, les présenter comme des militants démocrates est erroné.

 

Les Eglises n'ont pas manifesté de résistance. Elles ont, malgré des tensions récurrentes, car le régime empiétait sur leur terrain en revendiquant l'exclusivité idéologique, coopéré très largement avec les nazis. Hitler a signé un concordat avec le Pape, et les proclamations de soumission et de soutien au régime sont légion. L'Eglise protestante fut encore plus zélée dans son soutien au nazisme. Certaines dissidences sont cependant à souligner, comme celle de Martin Niemeller et de son Eglise confessante. 6000 pasteurs s'y seraient ralliés. Côté catholique, l'evêque de Munster a dénoncé en chaire les liquidations physiques de personnes handicapées.  Ce n'est d'ailleurs qu'à cette occasion que les Eglises protestèrent, sans le rendre public. Mais on doit tout de même souligner que nombre de chrétiens réalisèrent des actes de résistance, cachèrent des juifs.  Sans aucun soutien des bureaucraties religieuses qui firent leur hypocrite mea culpa après guerre, achetant de l'Indulgence selon une méthode bien éprouvée.

 

Le cas de Kurt Gerstein, qui inspira le film de Costa Gavras ("Amen") est extraordinaire. Ce chrétien se retrouve à travailler sur des procédés chimiques nécessaires à l'extermination. Il assiste à une séance de gazage et essaie ensuite d'en parler à des centaines de personnes, d'avertir le Vatican. En pure perte.

 

Une autre forme de résistance, qui donne lieu à polémique en Allemagne, est celle des prisonniers de guerre qui se mirent au service des alliés, signant des tracts antinazis ou parlant à la radio. Les soviétiques en usèrent beaucoup, sans grand succès semble t-il. Ces polémiques démontrent que l'Allemagne n'a pas tout réglé avec son passé, malgré tout.

 

On doit souligner la participation des femmes qui représentent 20 % des arrestations de la Gestapo. Elles jouèrent un rôle essentiel, comme en France, dans le secteur stratégique des liaisons notamment.

 

Cette résistance allemande était désunie. Elle devait affronter un système répressif extraordinairement développé. Mais son principal souci était le suivant : la popularité d'hitler, considéré comme un génie depuis ses victoires vengeant l'Allemagne du traité de Versailles, et assurant, par la militarisation puis le pillage de l'Europe et le vol des juifs, un niveau de vie convenable pendant plusieurs années. Une part très conséquente des arrestations de la Gestapo se réalisait sur la base de dénonciations. La jeunesse, qui aurait pu constituer un force vive pour la résistance, était très encadrée par les jeunesses hitlériennes. Bref, comme Jan Valtin le dit dans ce récit incroyable et tellement marquant qu'est "Sans patrie ni frontière", aller en Allemagne pour résister ou militer c'était du pur suicide.

 

Il est réconfortant de penser à ces gens. Mais est douloureux de penser à toute l'angoisse qu'ils devaient subir, aux méthodes qu'on utilisait pour les faire parler et aux chantâges abjects qu'ils subissaient (parler ou accepter l'élimination de toute une famille par exemple). Il est aussi douloureux de se souvenir de l'après guerre : très peu survécurent. Et ceux là virent les anciens nazis recrutés ici ou là, laissés tranquilles, continuant à exercer des responsabilités. Dans certaines villes allemandes, les résistants sortirent de chez eux pour aider les alliés envahissant l'Allemagne, créant des comités de l'Allemagne libre.... On les écarta pour placer des notables compromis.

 

Le passé est toujours là. Il vit dans le présent. Et le futur peut être sauvé, nous en avons la preuve. Grâce à eux.

 

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2 décembre 2012 7 02 /12 /décembre /2012 01:49

ANAX.jpgNos temps sont obscurs. Il n'est donc pas inutile de se demander comment une époque lumineuse apparaît. Pas pour y chercher une quelconque recette qui n'existe pas, mais peut-être pour se rassurer, trouver des raisons d'espérer... Car parfois, souvent sans doute, on ne voit pas le meilleur arriver... Il est le résultat de tendances profondes qui se rencontrent à un carrefour historique inattendu. Et puis se produit la nouveauté, comme une résurgence de rivière perce les roches. Après tout, la Renaissance européenne surgit après quelques épisodes parmi les plus noirs de l'histoire du continent (peste noire, guerre de cent ans...).

 

Jean-Pierre Vernant, dont un livre a déjà été évoqué ici ( Petite croisière mythologique en méditerranée, avec JP Vernant en guide de luxe ), s'est attelé à saisir l'apparition d'un moment clé pour l'humanité : la naissance de la philosophie. Ce n'est pas rien.

 

Les idéalistes ont vu un miracle dans cet avènement. Ou un hasard. Pas Vernant, qui en sain matérialiste, y débusque des origines très ancrées dans la vie économique et politique des grecs de ce temps là (6eme siècle avant JC). A la source de la philosophie, il y a la Polis.

 

Mais attention : l'hélléniste n'est pas un idéologue stalinien vulgaire quand il écrit "Les origines de la pensée grecque" en 1962 : il sait que si la force de l'économie, de ce qui nous permet de survivre et nous structure, est déterminante, il n'en reste pas moins que les constructions politiques et idéologiques ne sont pas des simples reflets : elles jouent elles-mêmes un rôle décisif. Le substrat matériel est là, mais les édifices culturels, institutionnels, vivent leur vie. Et Vernant est capable de disséquer le processus complexe menant à ce fameux "miracle" grec qui n'en est pas un, puisqu'on peut l'inscrire dans une causalité historique.

 

Six ou sept siècles avant le début de notre ère chrétienne, se constituent une pensée rompant avec le religieux, une vision du cosmos appuyée sur la raison et la géométrie. C'est la Sagesse grecque. Le début de la philosophie. Au même moment, l'humanité connaît des bouleversements religieux intenses : le bouddhisme s'affirme, le zoroastrisme aussi, le prophétisme juif bat son plein... Mais ce qui se passe en Grèce est unique en sa rupture.

 

Pourquoi ici et à ce moment ? Est-elle tombée du ciel comme un don ? La devons nous au hasard qui a semé sur terre, à cet endroit, quelques têtes géniales ? "Non", nous dit Vernant. Les causes peuvent en être observées, même s'il y aura toujours un élément mystérieux et insaisissable dans la dynamique des inventions humaines. La société n'étant pas un laboratoire où l'on peut reproduire des schémas expérimentaux.

 

La tâche de Vernant n'est pas aisée. Il se trouve que l'époque immédiatement antérieure à l'émergence de la philosophie est très méconnue, l'écriture ayant disparu dans cete région. Ce sont les "siècles obscurs" que l'on doit approcher avec beaucoup d'habileté. Heureusement, on dispose de documents encore antérieurs (l'époque mycénienne) qui permettent une mise en perspective essentielle.

 

En deux mille ans avant JC la civilisation mycénienne règne en Grèce. Elle est centrée autour du palais du Roi qui concentre les pouvoirs religieux, politique, militaire, économique, accompagné d'une classe de scribes fermée et fonctionnant à l'hérédité, reproduisant les mêmes méthodes depuis très longtemps. C'est une royauté bureaucratique. Le Roi (anax) est divin, il est magicien, maître du temps... C'est un sacré cumulard.... Il règne sans partage sur une société belliqueuse, avec autour de lui une aristocratie militaire : "les hommes des chars". Les communautés rurales les nourissent. L'économie agraire est déconcentrée, mais le pouvoir est très centralisé.

 

L'expansion dite dorienne vient balayer ce modèle. Elle coupe les liens avec l'Orient, la Grèce se retrouve isolée. C'est un moment fondamental. L'écriture disparait, la centralisation aussi. Au Roi bureaucratique se substituent des petits roitelets locaux : les basileus. C'est dans cette époque obscure, paradoxalement, que se dessine ce qui va surgir et éclairer le monde....

 

Au 9eme siècle, l'écriture revient en Grèce, via la fréquentation des phéniciens. Avec une nouvelle fonction : servir de vecteur à une culture commune et non d'instrument à un corps fermé et centralisé. Se produisent des mutations matérielles importantes : le fer remplace le bronze en particulier. Des changements culturels sont perceptibles dans une civilisation qui s'ouvre à nouveau : les motifs géométriques apparaissent sur la céramique, et surtout on se met à incinérer les morts. S'ouvre ainsi un nouveau rapport au passé, aux anciens, dont on se détache, comme on se déprend de l'au-delà. C'est dans cet espace qu'une pensée distincte du religieux pourra naître.

 

La disparition du Roi ouvre une interrogation politique : comment concilier les antagonismes dans la société ? Le palais royal autour duquel tout s'organisait a cédé la place à la notion de cité (Polis) qui devient un cadre commun.

 

La rencontre de ce cadre commun avec l'égalité consubstantielle à la vie militaire, vient poser la question de l'égalité dans la cité. La notion de "semblables" et d'"égaux" fait son apparition dans ce contexte. L"Isonomia" signifie l'égale participation à la vie de la cité. Elle trouve ses racines dans les modifications technologiques de la vie militaire : au héros et à ses prouesses individuelles a succédé l'hoplite, le soldat lourdement armé, avançant en formations serrée, unité interchangeable dans le combat. Sa qualité majeure est celle du citoyen, c'est "la philia", l'esprit de communauté, et non la distinction individuelle comme chez le vieil Homère.

 

La Sagesse naît en critiquant l'Hubris, la démesure, l'ostentation. Une nécessité dans la vie militaire omniprésente pour que survive la Polis, cité tentée par les inégalités car les métaux précieux circulent, le commerce s'étend. Le monnayage est apparu.

 

L'écriture va épouser cette évolution égalitaire. Ce qui écrit devient public. La cité a partie liée avec la "publicité" des actes et des discours. La persuasion, le discours, sont érigées au rang de divinité (Peitho).

 

La philosophie naît dans une certaine ambivalence certes, entre la tentation du mystère et de la fermeture et celle de la politique. D'un côté la secte des pythagoriciens, de l'autre les stoïciens en somme. Mais la politique est plus forte : Solon marque une rupture décisive en insistant sur la loi écrite, et en décrétant que le tort fait à un individu concerne toute la cité. Un pas est franchi.  Le procès marque une laïcisation irréversible de la cité et du raisonnement.

 

Solon est un dirigeant appuyé sur la classe moyenne. Les notions d'isonomie, d'équilibre, de juste mesure, défendues par Solon qui se pose en médiateur, reflètent les intérêts de la classe moyenne, qui refuse les extrêmes. Entre les aristocrates et le parti populaire il y a une force d'équilibre qui parvient à faire prévaloir un nouveau modèle de société. Celui de la Polis des citoyens soumis à la loi. Clisthène fonde même dix tribus pour mélanger les trois classes de la société mycénienne.

L'idée d'une société géométrique, équilibrée, proportionnée, triomphe. Le pouvoir est partagé, et l'on se succède aux responsabilités. C'est cette idée, née dans la politique, qui va s'exprimer dans la pensée grecque.

 

Au 6eme siècle, des penseurs vont rompre avec la vision mythologique du cosmos. Il s'agit de Thalès, d'Anaximandre, d'Anaximède. Leurs avancées sont le fruit d'une évolution sociale qui encadre leur manière d'être au monde. Le savoir se désacralise, comme la vie sociale se rationalise. Et ces penseurs vont projeter sur l'univers tout entier la conception ordonnée de la Cité grecque. On retrouvera cette vocation jusqu'à Platon qui inscriva au fronton de son Académie la fameuse phrase "nul n'entre ici s'il n'est géomètre".

 

Alors que le Mythe correspondait au temps de la Royauté, de l'anax, et décrivait un jeu de puissances divines, un monde institué par un Dieu, la pensée nouvelle identifie un univers géométrique. Au monde hiérarchisé, à étages, succède une vision où la terre est immobile au centre de l'univers (Anaximandre). C'est une révolution, mais on voit qu'elle ne tombe pas du ciel....

 

Quand Aristote dit plus tard que l'homme est un "animal politique", il faut le prendre très au sérieux. Oui, la raison est née en politique. C'est dans l'organisation de la cité, afin d'en stabiliser le fonctionnement, de définir une coexistence entre les classes, et en s'inspirant du modèle de vie militaire, que la raison a été conçue. Ce n'est pas en regardant le monde simplement, en s'en imprégnant, que les grecs ont inventé la pensée philosophique, dissociée du rituel et de la religion. C'est en s'inspirant des règles qu'ils avaient trouvées pour vivre entre eux. La raison est politique. La politique est sociale et économique. La philosophie n'est pas tombée du ciel, n'en déplaise aux idéalistes.

 

Vernant nous offre, en plus d'une belle interprétation de l'apparition de la Raison philosophique émancipée du religieux, une leçon fondamentale de méthode de pensée, étayant une philosophie de l'Histoire dont les pieds sont bien ancrés dans le sol des réalités humaines. L'Histoire n'est pas une somme d'idée venues des cieux qui en courberaient le destin. L'Histoire est celle des êtres humains travaillant, faisant société pour survivre, s'affrontant et trouvant des formules pour vivre ensemble. Et produisant des idées à cet effet qui vont profondément guider leur rapport à l'ensemble de l'univers.

 

Ce qui creuse sous le capharnaüm de notre époque sombre à maints égards est peut-être l'inouï. Le pire ou le meilleur. L'imprévisible. L'Histoire nous apprend beaucoup, nous alerte, nous rend plus prudents, plus avisés. Mais elle n'a pas de force prédictive. La seule chose que nous pouvons prédire, c'est qu'elle est imprévisible. Ce qui est stationnaire ne n'est pas souvent resté.... ce qui était obscur a été illuminé. Ce qui a été beau a souvent sombré. Chaos et lutte, créations et disparitions. Résurgences et émergences.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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12 octobre 2012 5 12 /10 /octobre /2012 08:52

Jesus_Christ_superstar.jpg Le monde est fou, fou, fou, voyez-vous... chantait Pauline Ester, une diva de par chez moi. Et difficile de lui donner tort.

 

Et ça ne date pas d'aujourd'hui. On s'en persuade en lisant l'essai passionnant, alerte, fin et accessible, de Richard  E Rubenstein, sur la querelle de l'arianisme au dernier siècle de l'Empire romain (je sais il y aurait d'autres moyens de constater la folie des hommes...).

 

"Le jour où Jésus devint Dieu" nous raconte, servi par un talent de conteur extraordinaire, un art de transmettre une gourmandise pour l'Histoire, la grande controverse qui agite l'Eglise, mais aussi les masses urbaines de l'Empire, au moment où le christianisme sort de la clandestinité pour devenir religion officielle. Rubenstein, sans renoncer à nous raconter une histoire avant tout, celle d'un conflit avec des personnages hauts en couleur, traite aussi de questions théologiques, de leurs rapports avec les enjeux de société, de la religion comme expression des tiraillements d'une civilisation. On y comprend que les querelles spirituelles sont évidemment autonomes (des gens se passionnent vraiment à ce sujet, disposés à mourir pour un mot), mais aussi et avant tout, le paravent des luttes de pouvoir, puisque pouvoir il y a maintenant pour les gens d'Eglise. Ce sont des ferments de mobilisation très puissants.

 

Ce qui est plaisant dans cet essai, particulièrement, c'est l'humour léger de Rubenstein, qui se traduit notamment par un sens maîtrisé de l'anachronisme. Méthode que pour ma part j'affectionne, car elle permet de rendre ce monde ancien plus proche, ses acteurs plus faciles à saisir. Ainsi l'auteur parle t-il de "gangsters", de "nervis", de "super héros" à propos de Jésus. J'aime les historiens, mais je les aime encore plus quand ils chassent les formes scolastiques pour mieux nous passionner, sans crainte de banaliser leur savoir et d'abaisser la garde de leur légitimité d'universitaire.

 

Une des caractéristiques qui me plaît dans le monde antique, et aussi dans l'univers médiéval (je pense l'avoir déjà mentionné dans ce blog), c'est l'étonnante capacité des hommes d'alors, à se lancer dans des schéma hyper complexes, alors que les techniques de communication , de transport, de stockage des informations, sont sommaires. Des intrigues sans fin se nouent et se détricotent, des stratégies subtiles se déploient, un débat incessant existe. Envers et contre tout.

 

Et surtout, au contraire de ce que l'on déplore dans notre monde de l'image où le langage semble fondre comme la calotte glaciaire, appauvrissant ainsi notre capacité à vraiment débattre, les mots ont un sens. Ils comptent, ils sont intenses. Ils ne sont pas flous et méprisés comme aujourd'hui. On se bat pour des mots. Les masses citadines, les pauvres, sont capables de se révolter pour un mot, une expression. Quelle folie, mais quelle réserve d'intelligence !!!

 

Cette querelle de l'arianisme est l'histoire d'un acharnement conceptuel. La querelle va mobiliser les empereurs, les prêlats de tous niveaux, mais aussi la population des villes comme Alexandrie, Antioche, Tyr, et la nouvelle Rome : Constantinople. L'école n'est pas organisée, et pourtant beaucoup se débrouillent pour savoir lire, et se jugent tout à fait capables d'avoir un avis sur les rapports au sein de la Sainte Trinité, ou sur l'enjeu qui consiste à trancher si Jésus, devenu leur ami intime, a été créé ou engendré, s'il est un demi Dieu, un ange de première catégorie, une image de Dieu ou sa manifestation.

 

Le théâtre de la querelle, c'est un Empire qui devient pérméable. A partir de 220 post JC, les frontières sont menacées par les Perses en Orient, par les peuples germains au Nord (viendront ensuite les Huns). Au début du 4eme siècle, Dioclétien, un grand Empereur, semble redonner sens à la pax romana. Mais c'est temporaire.

 

L'ambiance est donc à l'angoisse. L'espérance chrétienne en profite, pour grandir à un rythme démultiplié. Alors que ses débuts avaient été lents. Elle survit aux persécutions, notamment celles décidées par Dioclétien qui n'y va pas avec le dos de sa cuillère en argent. Le problème suscité par les chrétiens, c'est qu'ils ne participent pas aux rites civils, et surtout ils divisent le peuple en n'admettant pas la pluralité des Dieux. A chacun ses dieux, c'était la devise informelle du monde romain païen. Les empereurs ne saisissent pas la nature inédite du christianisme, religion universelle mais aussi intime. Vécue en son for intérieur. Ce n'est pas simplement une religion en tant que pratique et croyance qui relie. C'est un rapport intime avec la foi. C'est ce qui la rend hyper compétitive sur le marché des âmes.

 

En 312, Constantin marche sur Rome, devient Empereur, puis étend son pouvoir à l'Orient en battant Licinus. Ce païen qui croyait à un seul Dieu (sol invictus), se proclame chrétien. Tout change. De religion persécutée, les disciples de Jésus deviennent les chouchous de l'Empire. Constantin a dit voir une croix dans le ciel, lui permettant la victoire.... mais il semble, si l'on suit le livre que lui a consacré Paul Veyne ("comment notre monde est devenu chrétien" que je vous conseille, car lui aussi alerte et plaisant), que cette conversion soit un pari réfléchi sur le potentiel de cette religion à favoriser l'unité de l'Empire.

 

Surgit alors une querelle au sein de la communauté chrétienne massive d'Alexandrie. Un prêtre, Arius (d'où l'arianisme), est excommunié par l'évêque Alexandre. Tout cela prend des dimensions inquiétantes, avec combats de rue, et l'Empereur envoie son conseiller Ossius de Cordoue enquêter sur place. Arius ne perd pas de temps et s'arroge le soutien d'Eusèbe de Nicomédie, qui convoque un contre-concile et réhabilite Arius. L'Eglise d'Orient est menacée d'éclatement.

 

Surgit dans la polémique un jeune personnage qui participera à toute l'histoire : Athanase, antiarien convaincu d'Alexandrie, dont il sera l'évêque. Brillant théologien, aux qualités de leader et au sens politique aiguisé. Rubenstein le compare à Lénine ! Il subira 5 exils, reviendra toujours, échappant aux multiples tentatives de l'éliminer.

 

La polémique a pour objet la nature de Jesus. Les ariens considèrent qu'il n'est pas Dieu, mais une sorte de créature inérmédiaire entre Dieu et l'Homme. C'est une pensée en continuité avec le judaïsme et la pensée grecque. Ils envisagent Jesus comme un compagnon, un modèle accessible, à suivre pour les hommes. En face, Athanase et ses amis sont en rupture avec l'ordre ancien. Jesus est inséparable de Dieu, et puis c'est tout. L'ordre nouveau doit s'imposer.

 

Constantin lui-même va chercher à favoriser un compromis autour de l'idée que Jesus et Dieu partagent la même "essence" ou 'substance". C'est autour de ce mot et de sa compréhension que la bataille se déroulera pendant des décennies, sortant du domaine purement spirituel. Les luttes de pouvoir dans l'Eglise, mais aussi entre l'Orient et l'Occident, et entre Césars et Empereurs, se greffent autour de cette querelle. L'instrumentalisant mais aussi en découlant.

 

Les luttes de pouvoir, hier comme aujourd'hui, ne peuvent pas se montrer nues, elles ont besoin de prétextes mais aussi de vecteurs de mobilisation.

 

De manière étonnante, les forces des deux camps s'équilibrent, rendant la lutte plus difficile et durable.

 

Au Concile de Nicée, Constantin pense avoir règlé la polémique autour de la formule : "Le Père et le Fils partagent la même substance". Les ariens acceptent. Mais revenus chez eux, ils affirment que cela ne remet pas en cause la différence entre Dieu et Jésus. C'est reparti pour un tour d'exils, de convocations chez l'Empereur, de brutalités locales.... On n'en sort pas.

 

Nicée est un tournant historique, car depuis lors on peu se prévaloir de l'autorité de l'Etat pour imposer des positions théologiques. Constantin s'est plongé personnellement dans la discussion, créant ainsi un précédent fondamental.

 

Constantin est pris entre les deux feux de deux personnages très persuasifs qu'il connaît personnellement : Arius et Athanase. Ce dernier fait l'objet de campagnes d'accusation de plus en plus lourdes de la part des ariens, qui l'accusent de tous les crimes (avec une part de véracité semble t-il, Athanase étant un adepte de la formule "la fin justifie les moyens"). Constantin finit par exiler Athanase en Gaule.

 

Arius meut au concile de Constantinople qui devait pleinement le réhabiliter. Et Constantin décède juste après, en 337. La donne change. Après un bain de sang (habituel dans les successions romaines), Constant prend le pouvoir central, et Constance est César de l'Orient

 

Athanase d'Alexandrie continue ses agitations, en parfait trublion de l'époque. Exilé à Rome, il se rapproche du pape Jules. Ensemble, ils essaient et parviennent à entraîner l'Empereur Constant dans leur cause. Il met la pression sur le César d'Orient, lui demandant de redonner leurs places aux évêques nicéens (antiariens) exilés ou refoulés de leurs églises. Le ton va alterner entre phases de tension et apaisement. A Constantinople, Paul le nicéen profite de la mort de l'évêque arien pour reprendre le pouvoir spirituel. Un général revient du front Perse pour remettre de l'ordre, il est tué par les émeutiers. Constance revient lui-même, exile Paul à nouveau.

 

Le conflit devient clairement un risque d'affrontement politique entre Orient et Occident, avec des menaces de guerre. Les deux camps essaient de museler leurs extrêmistes, et alternent ouverture (retour autorisé d'Athanase vers 346 à Alexandrie, sa ville chérie) et démonstrations d'autorité.

 

En 349, le contexte politique change. Constance bat les Perses. Il parvient, avec un certain Ubfilla, à christianiser massivement les wisigoths. Constant est alors putsché en Occident, et s'ensuit une guerre de trois ans au terme de laquelle Constance s'impose. Chez les antiariens, c'est l'affolement : l'évêque Paul qui a frayé avec l'ennemi est exécuté. Athanase s'en sort encore une fois... évolue entre petits retours en grâce et clandestinité. Il réussit à se mettre dans la manche l'ermite Antoine, grande star de la chrétienté d'alors, qui est son premier supporter.

 

Constance essaie de reprendre le dessein de son papa Constantin : réconcilier l'Eglise autour d'une formule sémantique (Constantin était néanmoins plus proche des antiariens, que Constance favorable à l'arianisme modéré). Mais les formules ne sont pas miraculeuses. S'il n'y a pas consensus réel, elles ne servent à rien. Et elles n'effacent pas les enjeux de pouvoir dans l'Eglise devenue puissante. Neuf conciles successifs sont organisés. En 359, on s'arrête sur la formulation assez large : "Le Fils est semblable au père". Mais encore une fois, ça s'interprète comme on veut.

 

Les partisans de l'arianisme se divisent en courants. Les conservateurs pensent que Jésus est "à l'image de Dieu". Les radicaux que le Père et le Fils sont clairement différents. Un troisième courant les jugent "similaires". Un sacré désordre.

 

Le César d'Occident, Julien, le futur apostat ( Héritages chrétien, païen, etc, etc... ) défie Constance et prend le pouvoir. Il tombe le masque et déclare qu'il est païen. L'Eglise se retrouve brutalement rendue à son ancienne place. Julien essaie d'attiser la contoverse de l'arianisme, pour disloquer l'Eglise chrétienne. Il réhabilite les exilés, espérant déclencher des guerres internes. Mais Athanase le rusé ne tombe pas dans le panneau : pour la première fois il envoie des signes d'ouverture aux ariens, ses ennemis jurés. Il a en effet compris que le fossé s'est creusé entre ariens modérés et radicaux et qu'une recomposition est possible.

 

Quand Julien, qui tente de marcher sur les pas de son modèle Alexandre le Grand, meurt au combat, il a échoué à revenir en arrière. Le paganisme n'est pas en mesure de remplacer la foi chrétienne, devenue une religion intérieure. L'Empereur Jovien rétablit les privilèges chrétiens.

 

S'ensuit une phase où les empereurs sont obligés de se concentrer sur la défense d'un Empire troué de toutes parts, délaissant les questions religieuses. Pendant ce temps, s'ébauche une synthèse nouvelle, élaborée par le groupe des capaddociens (Basile le grand en particulier), autour de la notion de Sainte Trinité qui casse le débat sur la relation entre Père et Fils : "Dieu est constitué par trois individus partageant la même essence".

 

Athanase meurt en 373.

 

La grande catastrophe d'Andrinople (378) change la donne en faveur définitive des antiariens. Sur ce champ de bataille, l'armée romaine d'Orient est écrasée par les Wisigoths, on ne retrouve pas le corps du César. L'arianisme reposait sur un certain optimisme : en s'identifiant à Jésus, personnage non divin, l'Homme pouvait changer le monde.Cette vision s'effondre. Le pessimisme gagne, et on se réfugie dans l'idée du salut dans l'autre monde. Les nicéens (ceux qui se réfèrent aux conclusions antiariennes du concile de Nicée) reprennent le dessus. Leur vision correspond à leur époque.

 

Vient alors l'empereur Théodose qui va règler définitivement la question. Il impose une orthodoxie nicéenne, pérsécute le paganisme (l'assassinat de la philosophe Hypatia... Voir le film avec la sublime Rachel Weisz). Le chritianisme devient religion officielle de l'Empire, avec un dogme uniforme, une inquisition. La rupture intellectuelle avec le monde antique est entérinée.

 

Ce qui restera de cette controverse sera néanmoins essentiel. Les Eglises d'Orient et d'Occident, qui ont clivé à cette occasion (bien que dans un premier temps la querelle ne concerna que l'Orient) continueront de diverger sur d'autres questions. La querelle se focalisera sur les liens au sein de la sainte trinité. Sur le sujet de Marie aussi.  Jusqu'au Grand Schisme.

 

Quant à l'Eglise, elle a prouvé sa capacité à survivre aux pérsécutions, aux divisions, à son intégration à l'Empire, juste avant sa disparition. Auquel elle survivra, forte de son organisation administrative de plus en plus centralisée et systématique, mais aussi de son caractère de religion du for intérieur.

 

Les humains sont ainsi. Ils ont besoin de donner des formes subtiles, à portée universelle, à leur querelles aux motifs plus prosaïques (l'accès au pouvoir). Pourquoi ? Parce qu'il faut bien peupler de sens le vide du monde.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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1 mai 2012 2 01 /05 /mai /2012 08:33

     1ermaiGrandjouan.jpgA l'heure sombre de ce 1er mai 2012 où l'on réactive odieusement l'idée pétainiste de fête du pseudo "vrai travail", qui insinue que les salariés mobilisés sont de "faux travailleurs" mais de vraies fripouilles, un petit retour sur la naissance du mouvement ouvrier organisé n'est pas de trop.

 

Les éditions La Fabrique ont publié une Histoire de la Première Internationale ouvrière, sous le titre "L'émancipation des travailleurs", écrite avec rigueur et brio par Mathieu Léonard (malgré une hostilité un peu insistante envers Marx sans reconnaître ses mérites). C'est la deuxième internationale qui lancera le mot d'ordre du premier mai dans les années 1890 après les massacres de Chicago et de Fourmies. Mais la grande idée de l'auto organisation des ouvriers a pris corps dans les années 1860, se concrétisant avec la naissance de l'Association Internationale des Travailleurs basée à Londres.

 

Cette histoire, étrangement, est connue, mais peu de livres l'avait traitée comme un sujet en tant que tel, on la retrouve souvent dispersée dans des ouvrages sur le marxisme ou l'histoire des idées.

 

La première Internationale durera 8 ans.

Glorieuses années, courtes mais intenses, parmi lesquelles se déroula la Commune parisienne. Les idées valent souvent plus que les hommes qui les portent bien entendu, et nous aurions tort de voir ces ancêtres comme des géants toujours nobles sachant s'élever au dessus des basses motivations. S'ils étaient incomparablement désintéressés par rapport à ce que nous connaissons aujourd'hui (il y avait surtout des menaces, des licenciements, des emprisonnements voire des exécutions à récolter, et pas de rentes de situation), ils pouvaient aussi être impitoyables entre eux, malveillants, intellectuellement malhonnêtes, pinailleurs et mesquins... Et tout ce que l'on voudra. Ils réalisèrent leur grand périple en ne cessant de se livrer à des joutes secondaires, en perdant souvent de vue l'essentiel, en sabotant leur propre travail... Toutes faiblesses que nous ne connaissons que trop lorsqu'on s'intéresse de près ou de loin à la chose publique.

Bref, ils étaient des hommes et des femmes engagés, courageux. Ni plus ni moins.

 

Ce qu'ils parvinrent à créer fut en soi un exploit et une brèche ouverte vers l'avenir. Aujourd'hui, alors que le capital est mondialisé, que les moyens de communication sont mille fois plus performants, que les représentants des travailleurs disposent parfois de moyens d'action inégalés dans le passé, on ne retrouve pas un tel engouement internationaliste. Les sommets altermondialistes, qui ont peiné à déboucher sur quoi que ce soit de concerté, se sont épuisés, en lien aussi avec la conquête du pouvoir des partis latino américains qui les ont beaucoup portés. Pourra t-on parvenir à influer sur le devenir de ce monde sans l'élan internationaliste pour contrecarrer la mise en concurrence du salariat à l'échelle mondiale ?

 

L'idée internationaliste est présente dès la Révolution française, qui clame que tout homme souhaitant participer au projet républicain est bienvenu dans la communauté des citoyens. Lorsque la classe ouvrière en forte croissance commence à se doter de ses instruments de lutte elle songe immédiatement à la question internationale, car déjà le Patronat utilise le "dumping social". En 1843, Flora Tristan, prophète s'il en est, appelle seule à l'Union Universelle des travailleurs avec un vrai écho (Mamie révolutionnaire et son petit-fils peintre de génie (Flora Tristan et Paul Gauguin). En 1847, Marx publie le Manifeste du Parti Communiste qui lance son "prolétaires de tous les pays, unissez-vous !".

 

Les contacts se nouent entre anglais et français à l'Exposition Universelle de Londres, où des français ont pu se rendre, voyage payé par le régime impérial (qui essaie alors de flatter la classe ouvrière).  Ces français, sous influence de Proudhon, sont les représentants d'un prolétariat parisien hautement capable, travaillant en ateliers, dans une France où les concentrations industrielles sont encore rares. Tolain, un des fondateurs de l'Internationale est ciseleur en bronze. Ces ouviers rêvent d'un monde de producteurs indépendants solidaires, organisé sur le principe coopératif.

 

En 1864 se tient un meeting de 2000 ouvriers à Londres, principalement composé de français et d'anglais. Marx y est présent mais n'en est pas l'initiateur. C'est très progressivement que par son intelligence reconnue, il deviendra non pas le chef, mais l'esprit influent de l'association.

 

Le fameux "Conseil Général" de l'A.I.T est fondé, et siège à Londres. Les statuts de l'association indiquent de manière très claire qu'il s'agit de passer à l'étape de l'indépendance de la classe ouvrière par rapport au patron paternaliste, au philantrope ou au républicain bourgeois : "l'émancipation des travailleurs doit être l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes". Les ouvriers ont été échaudés par leurs tentatives d'alliance avec les démocrates bourgeois, notamment en 1848, qu'ils payèrent par leur sang.

 

Chacun repart chez soi avec le projet de fonder des sections locales et nationales. En France, l'association s'établit dans le faubourg du temple.  On y retrouve des ouvriers comme Tolain, Camélinat, Fribourg. Ils sont rejoints par deux militants prometteurs : Benoît Malon, Eugène Varlin : un relieur qui a obtenu la journée de 10 heures dans le secteur du Livre. Un personnage particulièrement charismatique, efficace et intelligent. Malheureusement tombé dans l'oubli. Il finira sa vie sous les fusils des soldats versaillais qu l'achevèrent à coups de crosse. Ces "coopératifs" qui souhaitent organiser la production sociale sous l'égide des ouvriers, sur le mode de l'association volontaire, se heurtent aux disciples du professionnel de l'insurrection Auguste Blanqui, qui rejoindront l'internationale en 1870.

 

Un an plus tard, l'A.I.T convoque une conférence à Londres. Le mouvement s'élargit. En Allemagne, deux courants émergent : celui de Lassale, autoritaire et prussophile, vite tenté par la négociation avec l'Etat. Celui de Bebel et de Liebkniecht qui débouchera sur le grand Parti Social Démocrate. En Italie, la question nationale absorbe toute l'énergie révolutionnaire. Des contacts sont liés avec New York, Rio, Barcelone, la Belgique... L'Internationale salue Abraham Lincoln qui lui répond poliment. A cette étape, l'A.I.T n'est pas diabolisée comme elle va l'être dès qu'elle entrera en action.

 

Un premier débat a lieu sur la compréhension du mot "travailleur". Les français défendent une option minimaliste, tournée vers le travail manuel. Ils sont minoritaires sur ce coup. Les premières difficultés surgissent avec les Trade Unions anglais, pourtant très présents au début, mais qui se laissent tenter par la vie parlementaire et ses compromissions.

 

Marx, comme il l'a montré dans "Misère de la philosophie" déteste Proudhon qu'il juge comme responsable des idées vaseuses de nombre de militants. Mais malgré son caractère de cochon, il transige avec les ouvriers français au moment où leur mentor finit sa vie, car il est conscient de leur valeur révolutionnaire. Il ne se trompera pas.

 

A son congrès de 1866 à Genève, l'Internationale érige la réduction du temps de travail comme la principale revendication. Car en plus de soulager l'ouvrier (dont l'espérance de vie est horriblement faible, 24 ans dans les usines du Creusot par exemple !), elle lui permet de se cultiver, de s'éduquer, de s'organiser, pour repartir de l'avant.

 

La question féminine s'invite tout de suite dans les débats. Seul Varlin a une vision ambitieuse et presciente de la question, proposant le mot d'ordre "à travail égal, salaire égal" (non encore atteint de nos jours). Il précise à propos de la femme : "ceux qui veulent lui refuser le droit au travail veulent la mettre sous la dépendance de l'homme". Mais il est minoritaire. La place de la femme, pour les premiers socialistes, est à la maison.

 

Quant à Marx, il impose peu à peu sa vision d'un prolétariat qui doit conquérir le pouvoir politique et ne pas s'en tenir à la sphère économique.

 

L'essor des grèves va conduire les "internationaux" à se radicaliser.  En 1867, la question de la collectivisation est posée, l'idée d'une stratégie politique pour s'emparer du pouvoir se précise. Les proudhoniens sont isolés, même si l'Internationale continue à saluer l'idée coopérative.

 

Alors que la guerre est revenue en Europe, avec le confit entre Prusse et Autriche-Hongrie, les internationaux prennent contact avec les pacifistes européens tels Victor Hugo ou Garibaldi (Marx les méprise, mais il serre les dents...).

 

A Paris, le climat change. La répression s'abat sur l'association, suite à une manifestation contre l'expédition de Rome (Napoléon III a porté secours au Pape contre les républicains). L'A.I.T est interdite en France. Le résultat classique est sa radicalisation, le terme "communiste" étant de plus en plus employé. On parle maintenant de "destruction du salariat". Le régime de Napoléon III va lâcher du lest en autorisant les réunions publiques : les ouvriers s'y engouffrent. De nombreuses et fréquentes réunions publiques réunissent la classe ouvrière parisienne, et seront autant d'ateliers de formation pour les futurs communards.

 

L'Internationale se transforme en outil de solidarité européen à l'égard des grêves. Elles sont considérées non pas comme la panacée mais comme une étape de fortification de la classe. L'apport très important de l'Internationale est aussi de prévenir toute dérive nationaliste du mouvement ouvrier, même si elle apporte son soutien à des revendications nationales comme celle des Irlandais qu'elle incorpore dans sa critique du capitalisme.

 

L'anarchiste Bakounine, que Marx connaît depuis longtemps, s'installe à Genêve. Ce "Mahomet sans Coran" comme le qualifie le philosophe allemand, est entouré d'une petite escouade de militants aveuglément dévoués (parmi lesquels Benoît Malon pendant un temps, ou encore Elisée Reclus le géographe). Une société secrète. Sur ce point, Bakounine est en phase avec Blanqui le conspirateur. Mais il s'en différencie franchement en ce qu'il condamne la politique, et les deux courants se détesteront. Le but de Bakounine ("Catéchisme révolutionnaire") est une insurrection qui mène à la reconquête de la société par le bas, selon le principe fédératif. Bakounine est ainsi dans cette contradiction entre l'avant-gardisme d'une élite secrète, et la vision d'une classe ouvrière prenant en main ses destinées sans se soumettre à quelque autorité. Bakounine veut intégrer l'A.I.T mais se heurte à l'hostilité de Marx, qu'il essaie de séduire : "je suis ton disciple"... L'adhésion se réalisera mais sera difficile, l'A.I.T refusant une double appartenance à une association internationale. Le conflit est latent entre les deux grandes figures du mouvement international, qui au delà de leurs différences de fond, sont deux personnalités bien différentes : l'un est un intellectuel ultra rigoureux, l'autre un aventurier avant tout.

 

Le mouvement ouvrier devenant plus dynamique, l'Internationale, qui soutient, stimule, plus qu'elle ne provoque les grêves, devient la bête noire des patrons, qui tentent de la discréditer en dénonçant le complot de l'étranger... (on voit que les veilles méthodes ne sont pas oubliées...) Le conflit social s'aiguise, et l'A.I.T, désormais forte du renfort bakouniniste (et de ses bastions comme Barcelone ou Naples) durcit ses positions, débattant de la suppression pure et nette de l'héritage.

 

L'Internationale doit alors affronter la question de la guerre franco allemande. Elle ne s'y est pas préparée, mais elle s'en sort incomparablement mieux que la deuxième internationale qui y sombrera. Les députés socialistes allemands s'abstiennent sur le vote des crédits de guerre, puis protestent contre l'offensive allemande. Ils sont engeôlés. En France, la défaite du régime impérial débouche sur la proclamation de la République. Les ouvriers adoptent une attitude patriotique, de défense de la Patrie, en continuité avec la Grande Révolution de 89 (ce qui irrite Marx). Bakounine passe la frontière et participe à une insurrection à Lyon, qui échoue rapidement.  Les élections françaises portent au pouvoir une majorité conservatrice à forte composition royaliste, qui affiche d'emblée son programme en s'installant à Versailles. Adolphe Thiers cède à Bismarck, et prend des mesures de fermeté envers le peuple parisien, quitte à le provoquer pour lui régler son sort ensuite.

 

C'est alors la fameuse affaire des Canons de Montmartre et le basculement dans la Commune Révolutionnaire qui durera cent jours.

 

Contrairement à ce que prétendirent les Versaillais, l'Internationale ouvrière ne pilotera pas la Commune, et elle ne l'influencera pas en tant qu'organisation. Mais il est vrai que ses militants s'y investiront corps et âme et y assumeront des responsabilités éminentes, ce qui est logique.  23 élus sur 92 appartiennent à l'Internationale. Varlin a en charge les Finances, Camélinat la monnaie (qu'il rend à la fin de la Commune en meilleur état !).  Pindy est gouverneur de l'Hôtel de ville. Elisabeth Dmitrieff, correspondante de Marx, et Nathalie Lemel organisent l'Union des femmes pour la défense de Paris.

 

La Commune, bien que méfiante à l'égard des espions étrangers, n'en sera pas moins clairement internationaliste, confiant des responsabilités à des étrangers (succulent à se rappeler, quand on voit le fracas que provoque aujourd'hui l'idée d'un droit de vote local des résidents étrangers en France).

 

Marx, pessimiste sur l'issue, se tient informé de l'évolution de l'expérience, et prodigue des conseils. Sa pensée en sera modifiée, comme celle de l'Internationale. La Commune a démontré, pour lui, que le prolétariat ne pouvait pas se contenter de prendre le pouvoir comme tel, mais devait transformer l'Etat pour accomplir la Révolution. Au sujet de la Commune, il écrit au nom de l'Internationale, à chaud, un de ses textes les plus réussis et ravageurs : "la guerre civile en France".

 

Le mouvement ouvrier est décapité pour longtemps en France, suite à l'immense massacre des communards, à la fuite et à l'exil forcé des survivants, suivis de Conseils de guerre, de condamnations à mort par contumace. L'Internationale perd un de ses points d'ancrage les plus prometteurs. Eugène Pottier, caché dans Paris, passe le temps en rédigeant un poème encore chanté par des milliers de personnes pendant la Présidentielle française de 2012 : une certaine "Internationale"...

 

La Commune a marqué une simple pause dans le litige croissant entre politiques et anti autoritaires au sein de l'A.I.T. Les militants influencés par Marx, dont le nom commence à être connu suite à la Commune, insistent sur la création de Partis politiques de la classe ouvrière. Le conflit devient ouvert avec les Bakouninistes. En Espagne, le gendre de Marx, Paul Lafargue est envoyé par le Conseil Général de Londres pour soustraire les militants à l'influence du Russe. Peine perdue. Le prolétariat espagnol restera anarchiste, avec d'immenses conséquences au vingtième siècle.

 

A la Haye en 1872 se tient le dernier véritable Congrès de l'A.I.T. S'y déroule une bataille de mandats digne d'un congrès étudiant. En fait, Marx et les siens, dont Engels désormais entièrement tourné vers la politique, liquident de fait l'association en la transférant à New York. Bakounine est exclu pour constitution d'une société secrète (ce qui est vrai) et pour ses liens avec le nihiliste sanglant et pervers Netchaïev (cf "les démons" de Dostoïevski). Les dits anti autoritaires essaient de reformer une internationale en lien avec des socialistes tentés par l'intégration au système politique (avec qui ils partagent la détestation de Marx). C'est un échec. Bakounine finit isolé, suite à une affaire de détournement de fonds. Il meurt en 1876 et reste le fondateur, avec Proudhon, de l'anarchisme. Ses disciples se radicalisent dans "la propagande par le fait", ils essaient même comme plus tard Castro et Guevara, d'implanter une guerilla dans les montages napolitaines, avec le même succès que le Che en Bolivie...

 

De son côté, le socialisme sous direction marxiste fleurit. Le Parti allemand remporte 600 000 suffrages en 1877. Marx et Engels exultent, sans pressentir les risques que l'institutionnalisation et la bureaucratisation du mouvement font courir au socialisme ouvrier. Le mouvement essaie de reprendre pied en France. L'amnistie est décidée en 1880. Dès 1879 un congrès socialiste fort de 45 délégations se réunit à Marseille. Guesde et Lafargue sont à l'initiative d'un renouveau socialiste sur le modèle allemand. Mais le mouvement français renaît en ordre dispersé. D'autres initiatives voient le jour, comme la création du parti ouvrier socialiste révolutionnaire, réunissant Brousse, Allemane, Malon qui a survécu à la commune. D'autres figures, comme Vaillant, rentrent en France.

 

Marx ne veut pas hâter la renaissance d'une internationale au grand jour. Celle-ci ne sera créée qu'en 1889. De grands débats l'animeront. Mais elle échouera lamentablement sur l'écueil de la guerre mondiale ( "L'union sacrée"... l'impensé qui ressort sous forme de malaise tous les 11 novembre) .

 

L'autre tradition, celle de Bakounine, trouvera filiation dans le syndicalisme révolutionnaire, avec la création de la CGT en France ou de l'IWW aux Etats-Unis.

 

Tels sont, pour ceux qui vivent de leur travail, nos grands aînés. Ceux sans qui la société aurait eu encore plus de mal à accoucher des lumières de la civilisation que sont le droit du travail, l'enfance soustraite au travail au bénéfice d'une éducation obligatoire et relativement gratuite, les droits sociaux élémentaires que sont la retraite, la santé socialisée, l'assurance chômage, la couverture du risque famille, les services publics. Sans ces pionniers qui voulurent abattre l'Etat, le dépasser, ou le conquérir pour le faire dépérir, l'Etat n'aurait qu'une main, celle de la répression qui s'abattit sur eux. Nous, nous avons sa main gauche, devenue plus prégnante au fil du temps. C'est celle qui tient en elle les résultats de longues luttes incorporées dans nos vies. Mais toujours et encore en butte à de violentes menaces.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 mars 2012 3 14 /03 /mars /2012 08:00

 

7owk8pirf68q2nz4l5tv4uenhibkm-copie-1.jpg   Pour ceux qui souhaitent lier connaissance avec ce Roi considérable que fut Louis XI - et on ne saurait trop le conseiller tellement il y a d'intérêt à cette rencontre - il y a l'embarras du choix. Michelet y a consacré un de ses tomes de l'Histoire de France. Mais on trouve diverses biographies et essais consacrés à ce maître de la négociation, dont le règne fut une étape déterminante dans la constitution de la France en tant que territoire national, et de l'Etat.  C'est aussi le Roi qui en finit véritablement avec la Guerre de Cent ans.

 

Pour ma part, hormis les livres plus généraux consacrés à cette période,  j'ai lu plus particulièrement deux biographies, celle de Jacques Heers, accessible en poche, et franchement scolastique (si vous n'êtes ni prof, ni étudiant en Histoire, bof...). Et surtout, celle, magistrale, de l'Historien américain Paul Murray Kendall : "Louis XI, l'universelle araigne". Un délice.

 

L'Histoire mérite, pour être continuée d'être lue par d'autres que les chercheurs et les bêtes à concours, d'être racontée. Et donc d'être traitée comme telle, c'est à dire chronologiquement. C'est tout de même ce qu'il y a de meilleur, convenons-en... La chronologie, l'évènement, n'empêchent pas - bien au contraire - de rendre transparents les courants profonds de la vie humaine. Car les évènements sont des pics, des paroxysmes, parfois des carrefours ou des dénouements. Donc on peut raconter l'histoire dans sa dynamique temporelle tout en analysant les faits dans leurs causalités diverses, dont les plus souterraines. C'est ce que Marx a très bien illustré dans ce livre incroyable qu'est "Le 18 brumaire de Louis Napoléon Bonaparte", où à partir d'une description précise des évènements politiques l'auteur dévoile, comme dans le mythe de la caverne platonicien, ce qui se passe derrière la scène où de puissantes forces animent les personnages

 

Une collection que pour ma part j'adore parcourir - "les journées qui ont fait la France", en a souvent donné la démonstration : opposer l'histoire évènementielle et l'Histoire structurelle est assez artificiel en somme. La première n'est pas forcément une accumulation inepte de dates et de morceaux de bravoure sans perspective. La seconde ne se résume pas à asséner des logiques mécaniques à grands coups de séries statistiques, ignorant l'imprévu, le chaos, la psychologie des individus et des foules, les jeux du hasard, la part d'ombre des évènements.

 

Le Louis XI de PM Kendall, livre qui a déjà 40 ans, est superbe. Parce qu'il raconte une histoire et que c'est plaisant. Parce qu'il est extrêmement bien documenté. Parce que l'auteur a cherché à connaître les protagonistes comme s'il en était le contemporain (j'adore quand les historiens se mettent à hauteur d'homme, et que de temps en temps ils se laissent aller à des jugements sur les individus. C'est ce qui donne l'impression de plonger dans une époque).

 

L'Histoire mérite d'être écrite avec le meilleur style. Et Kendall est aussi un grand écrivain. Ce qui donne une grande valeur à ce livre. Le récit de la bataille de Montlhéry (qui oppose les français aux Bourguignons et dont Louis, pourtant mal barré, sort vainqueur) est palpitant. Et s'avère en même temps un précieux document pour comprendre l'Homme médiéval, ses paradoxes étonnants (ce mélange d'inconstance et de sens du sacrifice pour rien, de sauvagerie et de capacité à manier la symbolique avec finesse). 

 

C'est une biographie qui donne dans le psychologique bien entendu, mais dont la grande force est de traiter Louis XI comme un politique. Pas simplement comme un individu soumis à ses pulsions, mais tel un acteur politique qui essaie de poursuivre un projet. Et c'est dans cette approche moderne que le livre devient vraiment passionnant. Car ce qui anime ce Roi de France avant tout, qui lui donne une énergie inouïe, c'est une ambition tenace : consolider le Royaume, conforter la Monarchie face aux féodaux.  Louis XI n'aurait pas su s'inventer lui-même s'il n'avait été guidé que par le goût du jeu, le besoin de prestige ou la cupidité. Il était mû par un projet qui le dépassait et l'entraînait, et sans doute un pressentiment national.

 

Louis XI, enfant, a rencontré Jeanne d'Arc. Il a du être marqué par ce tournant incroyable dans le cours de la guerre. Et par ce qui était exprimé. Cela a pu le marquer et conditionner la suite.  

 

Je ne vais pas raconter ici la vie de Louis XI. Vous irez y voir si ça vous dit. Il hérita d'une France à peine sortie du coma, très fragile, ravagée par les bandes d'Ecorcheurs, conduite par un Roi sans boussole et sous influence des féodaux ;  et il transmis à Charles VIII un royaume puissant, organisé, au sommet de l'Europe, ayant repoussé ses ennemis et notamment l'infernale Bourgogne, ramenée dans le domaine royal.

 

Ce résultat fut obtenu au prix d'une campagne permanente à tambour battant, alternant le recours aux armes (qu'il n'affectionnait pas, mais auquel il ne rechignait pas en grand capitaine), la guerre d'usure psychologique, l'influence, l'utilisation de la guerre froide, la prise de risque, l'invention de la guerre économique systématique. Louis XI ne se consacra qu'à cela. Il s'y prépara avant de devenir Roi, très vite extrêmement prometteur aussi bien dans la vie militaire qu'en tant qu'administrateur du Dauphiné.

 

La vie de Louis XI, c'est aussi une série de longs affrontements aux sommets, d'abord avec son père, le piteux mais très chanceux Charles VII (qui profita, l'ingrat, de l'épisode fulgurant mais ô combien déterminant de Jeanne d'Arc). Un père, qui jaloux des capacités de son fils le détestait et lui menait dure vie. Puis avec les Ducs de Bourgogne, Philippe le Bon et surtout le Comte de Charolais qui deviendra le redoutable et furieux Charles le Téméraire.

 

Il eut aussi toujours à affronter son jeune frère, le Duc de Berry, qui essaya sans cesse de le renverser en alliance avec les Princes. Et de même la volonté du Duc de Bretagne de voir affaibli le Royaume de France. De tous ces conflits, souvent simultanés, Louis finit par sortir vainqueur, par son acharnement, sa constance dans le travail, sa lucidité et son charme personnel.

 

Il y a énormément à apprendre en suivant les pas de Louis le Onzième, dont la devise était une étrange phrase : "le sage ne fait jamais rien contre son gré".

 

La plus grande leçon est l'attention au facteur temps ce me semble. Prendre son temps, mesurer tout à l'aune du temps. Voila ce qui fonde sa force.  Et cette science du temps lui permet de savoir souvent perdre un peu pour gagner beaucoup ensuite. Ce qu'il ne cessa d'illustrer, par exemple lorsque pour se tirer de l'alliance des princes contre lui (la dite Ligue du Bien Public), il renonça à la Normandie sachant qu'il allait ensuite profiter de la désunion de ses adversaires, la Normandie retombant dans les mains comme un fruit mûr.

 

Mais les prouesses de Louis sont riches de bien d'autres enseignements précieux : la nécessité de connaître parfaitement ses interlocuteurs, ce qui les pousse, et pour cela les observer au long cours. Multiplier ses amis, ses possibles amis de demain, et même ménager ses ennemis d'aujourd'hui et les subjuguer. S'informer encore, toujours, encore et toujours. Apprendre et méditer sur ses erreurs. Apprendre de l'Histoire et de sa curiosité pour les autres (Louis ne manquait pas un épisode de la vie politique italienne). Tirer profit des phases de retraite et de repli. Comprendre, comme un grand sportif, que la vie alterne temps faibles et forts et qu'il faut savoir s'adapter à ces deux types de séquences.

 

Pourquoi se faire des ennemis alors qu'on peut se créer des amis ? Telle a été rapidement, après quelques erreurs, l'attitude de Louis. Devenu Roi il répudia les proches de son père, alors qu'il s'agissait d'excellents éléments. Grave erreur qu'il paya mais sut corriger. Apprendre de ses propres erreurs, telle est la force de celui qui sait modérer son orgueil. S'entourer des meilleurs, savoir les attirer, les séduire, les conduire même partiellement à sympathiser à votre cause. C'est ainsi que Philippe de Commynes, le meilleur écrivain de son temps, longtemps conseiller du Duc de Bourgogne, s'enfuit pour devenir le plus proche ami du Roi.

 

Enfin, Louis, qui allait habillé comme un petit bourgeois, préfèrait camper dans les bois que coucher dans les châteaux préparés pour lui, savait distinguer l'essentiel de l'accessoire, et s'intéressait à la réalité du pouvoir et non à ses apparences et à ses à côtés. C'est ce qui lui donnait une grande supériorité sur ses adversaires, agités par des préoccupations secondaires. Louis par exemple ne regardait pas à la dépense lorsqu'il s'agissait de se créer un allié, de "retourner" le meilleur conseiller d'un ennemi. Il donnait beaucoup pour bien recevoir.

 

Louis XI, c'est aussi la supériorité du travail dans la durée, de l'attention aux grands mouvements du monde et en même temps au moindre détail : la rapidité des transmissions fut un de ces atouts... Et on lui doit le réseau postal national !

 

Il est besoin de temps pour devenir un grand politique. Il est besoin de prendre des coups, de se retirer et d'y réfléchir. Louis connut bien des humiliations infligées par son père quand il était Dauphin. Il est bon de connaître des défaites. Elles sont sans doute le chemin obligé de toute oeuvre grandiose. 

 

Mais qu'est ce qui a donné à Louis ces talents particuliers ? L'envie de ne plus voir ce qu'il avait connu enfant : le Royaume à genoux, son père moqué ("le Roi de Bourges"). Sans doute. La conscience de la force de son pays, qui parvient à revenir de toutes les catastrophes, de Crécy à Azincourt. L'éducation par un Humaniste aussi. La confrontation avec des personnages de grande stature, et leur amitié aussi (celle avec l'aventurier Sforza,ou ses liens avec les Médicis). Louis c'est aussi une santé fragile, qui peut-être le poussa à développer sa réflexion.

 

C'est dans l'action que la chimie opère, et Louis  eut l'occasion à maintes reprises d'éprouver ses qualités : tout jeune en Languedoc pour imposer la couronne, puis en Suisse, en Dauphiné, à la tête de l'armée royale, puis l'échec du complot qu'il fomente contre son père ("la praguerie"). Récent Souverain il résiste à la Ligue du Bien public qui assiégea Paris et faillit l'abattre. Il y eut cet épisode rocambolesque aussi, où Louis s'enferme lui-même dans les griffes de son pire ennemi à Perone, se voit contraint de l'accompagner pour réprimer la sédition de Liège (que ses agents avaient favorisé...) et parvient par son sang froid et sa compréhension de la psychologie du Téméraire à s'en sortir alors qu'il est accusé de trahison.

 

Cette personnalité était aussi en phase avec son temps, et put alors s'exprimer dans un monde à sa mesure. Mal utilisé, le talent s'étiole. Les tâches de son temps étaient pour des hommes de sa trempe.

 

Peu fasciné par la geste guerrière qu'il considérait comme un moyen, soucieux de l'Etat, désireux de prospérité et d'efficacité administrative, Louis XI comprenait cette bourgeoisie des "bonnes villes" sur laquelle il s'appuya et qui jamais ne lui manqua, lors des sièges de Paris ou de Beauvais. Il eut la prescience de la force de cette classe qui prenait son élan.

 

On peut énumérer des causes. Mais on ne sait jamais pourquoi le génie "sort de sa jarre" pour reprendre l'expression de Kendall.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Histoire
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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