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4 janvier 2012 3 04 /01 /janvier /2012 09:19

guerretardi.jpgLors du dernier 11 novembre, une polémique a surgi sur la nécessité de conserver les commémorations, sur le sens à leur donner, sur la place à donner aux mutins de 1917. Dans ce débat, la droite est à l'aise : elle joue sur la fibre patriotique et le respect des morts, et oublie de se pencher sur la boucherie inutile. La gauche est divisée, mal dans ses pompes... Si elle essaie de réintroduire les mutins dans le cercle du respect national, ses arguments pour y parvenir sont hésitants... Tantôt il faudrait leur rendre hommage pour leurs souffrances, tantôt parce que les Généraux de 1917 étaient incompétents et sacrifiaient des vies "pour rien"...

 

Mais que penser de cette guerre là ? Etait-ce une guerre juste ? Malaise....Malaise. Car si le soleil de l'esprit de Jaurès, prophète de la paix assassiné, est sans cesse invoqué de nos jours, la vérité est que ses amis se sont ralliés à la guerre et sont entrés au gouvernement dès le lendemain de sa mort, lors des obsèques. Pour ne plus le quitter jusqu'au milieu de l'année 1917. 

 

En 1914, pour la première fois, le mouvement socialiste organisé, qui avait refusé de se rallier à la guerre de 1870, se rallia à la folie militariste sans hésiter :  il ne parvint ni à en sortir victorieux politiquement, ni à éviter le pire massacre de l'histoire, ni à défendre la classe ouvrière, ni à prévenir une autre guerre, encore plus dévastatrice. Cette faillite de l'Union Sacrée ne fut jamais pensée avec courage, et se résolut dans la scission entre socialistes et communistes. Mais du côté socialiste elle resta un précédent peu à peu oublié. C'est aussi parce qu'on n'en a pas tiré les leçons que la question du pacifisme empoisonnera la gauche dans les années 30, qu'elle sera déboussolée par les accords de Munich. Incapable encore de formuler une stratégie, aussi bien au plan national qu'à l'échelle internationale.

 

Encore aujourd'hui, la gauche est empêtrée dans son malaise face à la question de la guerre. Elle se réfugie ainsi souvent dans le silence, ou dans une position de commentateur inopérante : on l'a vu aussi bien sur l'Afghanistan que sur la Lybie. On l'avait aussi vu se déchirer en 1991 pendant la première guerre du Golfe. Mêmes causes, mêmes effets : quand des questions essentielles ne sont pas réglées, que l'on reste dans l'ambivalence, on se retrouve en grande difficulté lorsqu'on est sommé de choisir...

 

Le débat qui a eu lieu le mois dernier m'a donc donné envie de replonger dans ces vieux débats, que j'ai parcourus plus jeune... J'ai donc lu un recueil de contributions historiques, publié en 2010 par la Fondation Jean Jaurès, intitulé "Les socialistes dans l'Europe en guerre".

 

Et j'ai repris mon exemplaire souligné de "la crise de la social-démocratie (publiée clandestinement sous le titre de Brochure de Junius) écrit en 1915 par Rosa Luxembourg depuis sa prison allemande, qui apporte la critique la plus brillante du ralliement des socialistes européens à la guerre... Et qui montre, ce que les historiens convoqués par la Fondation Jean Jaurès élude... que la capitulation devant le militarisme n'était pas une fatalité : il était possible de penser la situation autrement que comme une obligation à entrer en guerre sous les ordres des gouvernements en place.

 

Le premier livre se veut un recueil d'histoire scientifique, non partisane. Il part cependant de l'idée préconçue selon laquelle l'accusation de trahison envers les socialistes ralliés serait un "poncif"... A vrai dire, à lire les contributions, on ne voit pas en quoi ce serait un cliché. La participation des socialistes français aux gouvernements de guerre n'a en aucune façon accéléré le chemin vers la paix, et d'ailleurs aucune initiative de leur part n'est allée en ce sens.

 

Les ministres socialistes (Guesde, Sembat, Thomas), et le groupe parlementaire ont en réalité servi à faciliter l'effort de guerre des ouvriers et à calmer les syndicats, alors qu'on repassait à la journée de onze heures avec de faibles salaires. Les ministres de gauche ont été des gestionnaires loyaux et efficaces, et ont pris goût à l'administration... la guerre sera ainsi en France un facteur accélérant la transition vers l'approche technocratique du réformisme progressiste.

 

Les historiens qui écrivent dans ce recueil s'échinent à montrer que les socialistes ont sans cesse défendu la démocratie et le rôle du parlement face à un Etat Major tenté d'occuper le pouvoir... Mais à quoi bon ? Pourquoi les généraux auraient-ils eu besoin de débarquer le gouvernement civil alors que les élites politiques et militaires étaient totalement en phase ? Les contributeurs insistent aussi sur les motivations propres des socialistes pour entrer en guerre : la défense du territoire de la République, la continuité avec 1793... Mais qu'on parte en guerre avec la haine de l'allemand ou bien une cocarde au poitrail ne change rien pour les millions de jeunes français enfouis en terre.

 

La contribution sur les mutins pointe la politisation certaine de leur mouvement, malgré sa spontanéïté. Appuyé sur une direction politique ou au moins sur un puissant relais, le mouvement aurait pu déboucher sur une crise politique et sur des perspectives de paix. Or les mutins ont été laissés à eux-mêmes, et abandonnés à la répression brutale.

 

En 1917, face à la contestation, alors que leurs effectifs s'effondrent, qu'une minorité pacifiste grandit vite en leur sein, les socialistes sortent du gouvernement français. Mais ils ne rompent pas franchement avec l'union sacrée, et campent sur des justifications ambivalentes... leurs critiques portant surtout sur la préparation de l'après guerre.

 

Alors que la guerre a requis une économie dirigée, qu'elle a induit un égalitarisme profond dans les tranchées et un dégoût des privilèges, l'abandon de l'indépendance du socialisme et le renoncement à son programme se sont révélés de lourdes fautes : et la fin de la guerre débouche sur la victoire écrasante de la droite et sur le retour au libre marché.

 

La politique d'Union Sacrée a donc été un échec cinglant. Elle est à l'origine d'une scission mortelle pour le mouvement ouvrier : celle entre socialistes et communistes. Et les conséquences de cette faute seront énormes, car la conclusion de la guerre, si néfaste, ne sera qu'un baril de poudre menant à 1939. Les Staliniens prospérèrent, ne l'oublions jamais, parce que l'ouvrier communiste avait pour unique alternative le repoussoir d'une social-démocratie qui avait renoncé à tous ses principes en ce début de siècle.

 

Mais était-il impossible d'agir autrement pour un socialiste ? Une autre attitude était-elle envisageable ? Suis-je ici sévère grâce au regard rétrospectif, trop facile ? Je ne le crois pas. Car des paroles fortes se sont exprimées avant la guerre, et après son déclenchement. Celle de Jaurès mort trop tôt, et dont on ne sait pas s'il aurait cédé à sa pente patriotique ou plutôt à sa vision très nette de ce qui se jouait. Mais aussi celle d'une grande voix dans le socialisme européen, Rosa Luxembourg, qui elle a pu fixer son analyse dans "la brochure de junius" et a su prendre ses responsabilités. Les socialistes n'étaient donc pas dans l'obcurité, et avaient eu le temps de préparer l'échéance de la guerre.

 

... La parole de Rosa Luxembourg, dès le début de la guerre

     

Que s'est -il passé depuis 1911, lorsqu'après l'affaire d'Agadir, les socialistes européens réunis affirmèrent qu'ils s'opposeraient par tous les moyens à la guerre ? Et si la guerre se déclarait disaient-ils, les socialistes agiraient pour qu'elle soit la dernière, par le déclenchement de la révolution.

 

Rosa Luxembourg part de cette  question. Quelques jours avant le conflit, personne n'avait encore renoncé à cette ligne. Et le 4 août 1914 tout change : pour la première fois les socialistes jugent que le destin national passe par l'affrontement sanglant des prolétariats du continent, dont les sorts étaient jugés liés dans l'Internationale.

 

Contrairement à ce qu'affirmèrent les dirigeants socialistes, la guerre ne tombait pas brutalement sur l'Allemagne ni sur la France. Elle était préparée et planifiée "depuis des dizaines d'années". Et R.L en déroule les étapes. Ces années sont surtout celles de l'expansion coloniale tous azimuts, et les heurts qui s'ensuivent entre puissances impérialistes sur tous les continents : dans l'Empire Ottoman, dans les Balkans, en Asie, en Afrique du Nord... Un règlement de compte général devait donc se produire. Depuis dix ans, des crises "diplomatiques" précipitent le monde au bord de la guerre, et chaque pays se prépare. Il n'y a donc rien de surprenant dans le début de la guerre, aucune surprise qui ne justifie le retournement socialiste.

 

La faute grave de l'Union Sacrée, est que c'est un désarmement unilatéral dans le conflit social qui est le moteur de l'Histoire. Le Parti de la classe ouvrière cesse de lutter, mais ce n'est pas le cas de la classe bourgeoise. Et le socialisme se lie les mains lui-même, renonce aux acquis et aux libertés conquis de haute lutte, et se prive de tout rôle dans la période. Un suicide politique. En laissant le capitalisme tranquille, la gauche aide ainsi la guerre à se poursuivre, elle favorise la stabilité d'un système à l'agonie, alors que sa mission est d'y mettre fin, pour en finir avec les guerres.

 

Mais on objectera : maintenant que "la maison est en flammes" et la guerre déclenchée, ne doit-on pas rester et la défendre ? Mais qui a dit que défendre le territoire national, c'était se placer nécessairement sous les ordres de la classe dominante ? Ce n'est pas ce qu'on fait les révolutionnaires français, et ils ont été victorieux. Ce n'est pas ce qu'a fait le peuple de Paris en 1871. Si l'on doit défendre la Nation, ce n'est pas sous les ordres du militarisme, mais dans le cadre d'une armée populaire, retrouvant ses libertés démocratiques. Et changeant radicalement ses buts dans le combat. 

 

De plus, est-ce défendre la Nation libre et souveraine que de se porter au secours d'Etats impérialistes qui dépècent le monde et entrent ainsi en collision ? Selon R.L la victoire d'un des camps ne produirait que le dépecage des Empires, l'éclatement de l'Autriche Hongrie et de la Turquie en cas de défaite allemande, l'élimination de la Belgique et le désir de revanche de la France et de l'Angleterre en cas de victoire allemande : le militarisme règnerait en maître préparant de nouvelles guerres... (c'est ce qui s'est produit). Le prolétariat ne peut ainsi se reconnaître dans aucun des camps et il doit conduire sa propre politique, quels qu'en soient les risques. C'est la seule solution pour empêcher le meurtre de millions de travailleurs et conserver les acquis démocratiques. C'est une illusion de penser que de sages conseils démocratiques (mettre en place une SDN) puissent empêcher la crise violente du capitalisme à son stade impérialiste.

 

La guerre ne signifie pas autre chose : il est temps de changer de société. Rosa Luxembourg n'a pas été entendue. Mais qui nierait que ses avertissements aient été inconsidérés ?

 

... Revenons à nos commémorations.

Donc le courage serait de dire que les mutins menaient un combat juste. Ils se dressèrent contre une guerre voulue, dans l'intérêt des grands intérêts économiques auxquels le peuple était étranger.  Cette guerre n'était pas la leur et pourtant ils servaient de chair à canon à vil prix, comme leurs vis à vis dans les tranchées d'en face. Les mutins n'étaient pas des lâches mais des hommes lucides qui voulaient vivre libres. Ils parvinrent à s'organiser, à se discipliner, dans les pires conditions. Ils essayèrent de porter une parole rationnelle auprès de leur hiérarchie et des politiques. Ils furent ignorés par ceux là même dont ils portaient le drapeau et chantait l'hymne. Ceux là qui leur mentaient en leur disant qu'ils luttaient pour la démocratie alors que la France était alliée avec le despotisme russe. Si les mutins avaient trouvé le soutien des politiques en France et en Allemagne, si une jonction s'était opérée entre le front et l'arrière, alors ce qui s'est produit en Russie, où les soldats, ouvriers et paysans ont mis fin à la guerre, aurait pu survenir en Europe. Un autre futur aurait été possible. Honneur et gloire aux mutins, qui parlèrent au nom des millions de jeunes européens sacrifiés pour rien, sinon pour des appétits de profits qui ne débouchèrent que sur la désolation. 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Histoire
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23 novembre 2011 3 23 /11 /novembre /2011 08:01

 

loudun-copie-1.jpg C'est l'édifiant livre d'un étrange Historien, à propos d'évènements à peine croyables, que "La possession de Loudun" de Michel de Certeaux. Un classique publié en 1970 et disponible aujourd'hui en Folio Histoire.

 

 ... Même si la forme est un peu indocile au lecteur : l'auteur donne beaucoup la parole directe aux archives, et s'immisce par le commentaire entre les paroles des acteurs de l'épisode évoqué. D'un ton analytique quelquefois un peu abstrait. Cependant cette utilisation directe de la matière par l'Historien est passionnante. Et le français utilisé, celui du 17ème, est assez proche du nôtre pour être facilement lu. En prenant connaissance des paroles mêmes des acteurs, notamment du Curé désigné comme bouc-émissaire, on se prend de compassion, de mépris, on participe. Michel de Certeaux aussi, qui n'hésite pas à manier l'ironie envers certains membres du clergé ou magistrats, ou encore certaines possédées.
 

Michel de Certeaux est un Historien et un jésuite... inspiré par la Psychanalyse (et oui, tout arrive...), par l'oeuvre de Michel Foucault, qui s'engagea dans le mouvement de mai 68 et auprès de la théologie de la Libération...

 

Son analyse des évènements de Loudun dans les années 1630 est tout à fait convaincante. Les évènements délirants de Loudun reviennent alors à leur juste place, comme symptômes de mutations qui travaillent une société et ont besoin de se dénouer. La possession de Loudun est annonciatrice de l'effondrement du pouvoir religieux catholique, encore inabouti mais en tout cas inéluctable. Les évènements de Loudun montrent aussi comment une société en crise parvient à restaurer son unité : en l'occurence par le sacrifice, l'expulsion d'un coupable portant sur lui tout le malaise. Ici la crise se dénouera sur le bûcher, et le calme reviendra par le truchement du miracle bien pratique en effet.

Le livre narre les évènements de manière chronologique, l'analyse cheminant tout au long du livre, s'accolant à la descriptions des faits.

 

En 1632, dans un contexte de fragilisation, après une Peste qui ravagea la région, et alors que les braises des guerres de religion s'éteignent, la ville de Loudun est le lieu de manifestations magiques spectaculaires. D'autres  du même type ont été recensées ailleurs en ces années,

Les soeurs du couvent des Ursulines, à commencer par leur supérieure, ainsi que d'autres femmes pieuses, donnent des signes de possession ou d'obsession par les Démons en 1632. Ces manifestations sont spectaculaires et on a très vite recours aux exorcistes. Les démons désignent un pacte avec le Diable, qui aurait été passé par le Curé Urbain Grandier, de Loudun. Homme porté au libertinage, charismatique et séduisant. L'affaire fait grand bruit. Loudun devient un centre d'attraction national puis international. Les exorcismes vont devenir publics, très efficaces (on sollicite les démons qui arrivent à ce moment là). Entre ces séances les soeurs sont calmes et on discute avec elles. Pendant les séances, elles se livrent aux pires blasphèmes, à toutes sortes d'obscénités... Une diversité incroyable d'esprits en tous genres, exorcistes, écclesiastiques, médecins, défilent auprès des possédées. Les plumes se passionnent pour Loudun, et une littérature considérable circule dans tout le royaume.

Dans le village, devenu un haut lieu touristique, envahi de visiteurs, et transformé en théâtre de la possession et de la maîtrise de l'homme d'Eglise sur le démon qu'il dresse comme un fauve..., le conflit s'envenime entre les défenseurs et les adversaires de Grandier. Richelieu prend les choses en main et mande son représentant, dans cette ville anciennement bastion du protestantisme.  Urbain Grandier est considéré comme lié aux résistants locaux à l'affirmation de l'autorité de l'Etat, et on le soupçonne d'avoir rédigé, en plus d'un traité contre le célibat des prêtres... un pamphlet anonyme contre le Cardinal. L'Etat prend en charge à la fois l'exorcisme et l'instruction du procès.

 

On aboutit deux ans après les premiers évènements à la condamnation du pauvre curé qui meurt en clamant son innocence malgré la torture, après un procès où les preuves sont absolument inexistantes.

 

La possession continue encore et épuise des cohortes d'exorcistes devenant encore plus troublés que les concernées. D'autres méthodes d'exorcisme, plus douces, plus fondées sur l'écoute et la douceur, sont essayées (préfigurant la thérapeutique moderne me semble t-il). Elles se concluent par l'expulsion des démons, occasionnant des évènements miraculeux. La supérieure, Jeanne des Anges devient une star nationale. Elle réalise de véritables tournées triomphales et crée une sorte de cabinet de consulting en au-delà...

 

Qui sont ces démons, scrutés, catalogués, nommés, dialoguant au long cours avec leurs interlocuteurs qui savent les faire survenir à la demande... Ils sont les vecteurs du retour du refoulé.

 

Ce qui est refoulé c'est l'irruption du doute et même de l'athéïsme dans la société pré cartésienne. La Réforme a ouvert la voie au doute métaphysique, puisqu'il n'y a plus de monolithisme religieux.  

 

Ce qui est refoulé, et désigné à travers le Curé de Loudun, le "sorcier", cet homme qui chavire les femmes, c'est aussi le sexe bien sûr. L'intolérable désir.
 

Et ce n'est pas un hasard si tout cela a lieu à Loudun, zone de friction. Une des ces places fortes cédées aux protestants par l'Edit de Nantes, mais où le catholicisme revient en force, en particulier par le développement des couvents, comme celui des Ursulines.
 

En renvoyant toute cette réalité au surnaturel, au domaine du démon, on s'en exempte. Il y a donc complicité implicite entre l'exorcisée et l'exorciste. Car tout en les purgeant, l'exorcisme permet aussi aux soeurs d'exprimer aussi toutes ces pulsions, ces tentations, ces idées enfouies, par le blasphème, le geste obscène. S'exprime aussi la rébellion de femmes cloîtrées face au pouvoir d'hommes omnipotents que le démon insulte.

 

La possession dévoile donc un malaise dans le corps social. Et le pouvoir a besoin de restaurer son autorité, de remettre de l'ordre très vite. Le vrai pouvoir, désormais, c'est celui de l'Etat, qui affermit son autorité et fait prévaloir la raison d'Etat.

Le théâtre public de l'exorcisme met en scène le contrôle du démon par l'Eglise et par l'Etat. On convoque les démons en excitant les possédées. Ils viennent, on les somme de se présenter, ils obéissent, mais comme des fauves, ils sont dangereux. Le pouvoir a besoin de la crédibilité de la possession : ainsi, quand une possédée se tait, on passe à une autre... on organise un exorcisme quotidien, on apprend à faire démarrer les phénomènes et on en abuse... On fait démonstration sans cesse de la présence du Démon. Au lieu de guérir, on montre.

Les possédées se révulsent, ont des postures effrayantes et saugrenues. Puissance horrifiante de l'inconscient. La mère supérieure, la plus impressionnante, entraîne les autres. Dans ses moments de calme, elle trouve le temps de demander et d'obtenir de l'argent pour le couvent...

 

Le Curé de Loudun et ses soutiens locaux assez nombreux n'avaient aucune chance. Un tribunal spécial, qui ne connaît nullement le contexte local, va le condamner à la mort après tortures. Le Curé était coincé entre les nécessités politiques et le besoin d'une victime sacrificielle pour restaurer l'unité sociale, pour redonner foi en l'ordre et au pouvoir légitime, pour éliminer cette nouvelle peste qui menace la société et qui suinte des mots des démons.

Le plus absurde, de notre point de vue contemporain bien entendu, est que c'est la parole du Démon qui dénonce et sert de preuve. Il n'y a aucune preuve matérielle, sinon des investigations saugrenues sur le corps du curé concluant qu'il a bien passé un pacte avec le Diable. Comment le démon peut-il servir de juge pour condamner un membre du clergé ? C'est une contradiction qui ne pourra pas durer. Et Loudun, dans un monde où la raison progresse contre l'obscurantisme, ne se reproduira pas. Le temps des possessions disparaîtra.

Dans cette histoire, on rencontre aussi des esprits admirables. Des défricheurs de l'avenir, qui sont aussi le signe que l'âge moderne est venu. Minoritaires mais bien là. Ces tenants, dans le clergé, chez les médecins, de la "mélancolie" comme cause des phénomènes. Ceux qui pressentent que le surnaturel n'est que la nouvelle frontière du naturel, alors que la majorité des experts (pardon de l'anachronisme) conclut : si cela n'entre pas dans ce que nous comprenons, ce doit être effectivement le Diable. On l'a vu, le surnaturel est nécessaire pour purger le malaise qui s'empare de cette société. L'attribuer à un en dehors du social qu'il faut éliminer, expulser des corps.
 

C'est un livre qui nous rappelle la puissance incroyable de l'inconscient. Son organisation admirable. Son ancrage dans la culture de son temps, sa sensibilité aux courants profonds d'une société et parfois aux plus souterrains.
 

C'est un livre qui nous rappelle qu'une société est toujours tentée de refonder son unité, en excluant. Ceci ne s'est pas démenti même si les sorciers ont disparu.

 

C'est un livre qui nous montre que le progrès est douloureux, passe par la crise, et que ce chemin est pavé de défaites et de drames. Mais que certaines idées sont invincibles et ont raison de toutes les répressions. C'est un beau et nécessaire livre d'Histoire.

 

( De Certeau mentionne qu'à l'instar de plusieurs cinéastes, Aldous Huxley, l'auteur du "meilleur des mondes" s'est intéressé à Loudun et a écrit un essai manifestement pénétrant : "Les diables de Loudun". Ma curiosité est aiguisée)

 

 

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19 octobre 2011 3 19 /10 /octobre /2011 09:44

 

TODD.jpg Emmanuel Todd est un des intellectuels français les plus vivifiants de notre temps. Très intervenant dans le débat  public (il se qualifie lui-même comme la "pom pom girl' de la cause protectionniste) car beaucoup invité (un "bon client" pour les médias, brillant polémiste, doté d'un don inné de la pédagogie alors qu'il n'enseigne pas). Mais il s'adresse au grand public muni de ses solides travaux scientifiques, et non d'un verbiage moralisant.

 

Emmanuel Todd est un esprit libre, historien les yeux grand ouverts sur l'anthropologie et l'économie. Un héritier de l'école "des Annales" : celle qui a imposé, par exemple avec Fernand Braudel, l'étude du temps long, des tendances profondes qui travaillent l'humanité, le suivi des "taupes qui creusent" sous la surface des évènements. Mais à ce souci pour le long terme et les sous bassements de la civilisation, Emmanuel Todd associe un goût pour le présent le plus immédiat et la vie politique, et il détonne par sa capacité à relier les leçons de ces recherches sur les statistiques d'Etat Civil et le commentaire de la soirée télé de la veille.

 

Emmanuel Todd assume une pensée originale, d'inspiration matérialiste et  résolument scientifique, mais insistant sur la variable de la structure familiale et du niveau d'éducation (qui sont liés dans sa pensée). Le lire et l'écouter est d'autant plus agréable qu'il use d'un art de la provocation, de l'exagération, tout à fait habile, et à mon avis délibéré car utile aux idées qu'il défend, souvent dans le rôle du minoritaire.

 

Par exemple, pour critiquer le libéralisme et le concept sordide de l'homo economicus, sans verser dans un discours ronronnant antilibéral qui serait vite classé, il se présente  systématiquement comme hostile au marxisme (dans son sens scientifique), avec lequel en réalité il entretient un cousinage à maints égards... Une telle affirmation le rend sans doute plus largement audible encore. Ou par ailleurs il se dit un défenseur acharné de l'économie de marché... pour pouvoir expliquer que comme le marché fonctionne mal il faut que l'Etat prenne des mesures de restriction du libre échange, de nationalisation, et assume un pilotage extrêmement volontaire de l'économie... afin que le marché s'épanouisse.... Ou encore, il exagère son désintérêt pour l'écologie (il déteste les ampoules basses consommation...), certainement pour railler le mépris des élites françaises pour les questions de production et la politique industrielle... Emmanuel Todd a le talent de déstabiliser ses adversaires. Avec un ton très direct et un vocabulaire parfois très familier, un humour dévastateur (sans doute aiguisé par ses études anglaises) et une grande capacité à l'auto dérision.

 

Ce désormais sexagénaire à l'allure de jeune homme un peu strict, qui fut brièvement communiste dans sa jeunesse, qui manie des concepts froids sur les plateaux télés ("système patrilinéaire", "baisse des mariages endogames", "famille autoritaire à structure assymétrique") entetient en réalité un rapport dyonisiaque avec le savoir et le débat politique. Il jubile... Et il s'amuse beaucoup. Avec une pointe de désespoir, parfois, qui perce sous le sarcasme. Comme l'écrit Daniel Schneidermann dans le livre dont on va parler : "nous faisant le cadeau de ne pas se prendre au sérieux et de tagger lui-même sa propre statue de prophète, Todd nous dissuade de le prendre comme maître à penser". S'il défend l'Histoire comme une science, il sait que la science sociale ne peut dépasser un certain degré de prétention...et son humour, sa propension à avouer sa mauvaise foi, sont me semble t-il une manière de le rappeler.

 

Ce penchant à se moquer de lui-même compense intelligemment un certain ego, une tentation à briller, une fierté du travail accompli, une audace déconcertante : l'historien n'hésite pas à prédire l'avenir en assumant l'Histoire comme une science, donc à dimension prédictive. En 1976, Emmanuel Todd publie un essai dans lequel, à partir de données comme la mortalité infantile qui décollent, il prévoit l'effondrement de l'URSS, à un moment où "le monde libre" s'effraie des missiles soviétiques. Plus tard il écrit un essai à grand retentissement international qui affirme que la puissance américaine va s'éroder, rongée par la base... La crise des subprimes lui donnera raison. Dans le "rendez-vous des civilisations" écrit avec le démographe Youssef Gourbage, il prend totalement à contrepied la théorie du choc des civilisations imprégnant les esprits de l'époque, et explique que le printemps démocratique arabe devrait déjà être là...

 

Il n'hésite pas à aborder les sujets sensibles de front et de manière lapidaire, comme pour susciter des électrochocs. Par exemple quand il évoque les rapports entre France et Allemagne, qu'il considère comme des sociétés fondamentalement très différentes, sans aucune chance de parvenir à fonder Nation commune.

 

Bref Emmanuel Todd est exigeant à tous les égards, précieux et à mon sens attachant.

 

Daniel Schneidermann, homme courageux et au travail de salubrité publique (malgré son côté obsédé par l'autocritique, qui rappelle un peu les maoïstes...) a eu l'excellente idée de réaliser une émission d'"Arrêt sur Images" avec Emmanuel Todd, revenant sur les révolutions arabes,  permettant d'apprécier les prévisions de l'Historien à la réalité des évènements qu'il est un des seuls à avoir annoncés.

 

Elle fut de si grande qualité qu'il fut décidé, à bon escient, de la transcrire sous la forme d'un petit livre. Intitulé "ALLAH N'Y EST POUR RIEN !" sur les Révolutions arabes et quelques autres, Emmanuel Todd". C'est une rapide mais excellente lecture. Et pour ceux qui n''auraient pas encore lu un livre du personnage, une parfaite introduction, et même bonne synthèse de son oeuvre. Je pense que l'on peut uniquement se le procurer sur Internet.

 

On y trouvera, très clairement évoqués par Todd, ses principales analyses, et une série de formulations claquantes à ne point manquer.

 

Les révolutions arabes, contrairement à ce qui a été beaucoup dit, n'ont rien d'étonnantes selon Todd. L'étonnant est qu'elles ne sont pas venues plus tôt, et "les gens semblent comme épatés de voir des jeunes dans la rue foutre en l'air un régime. Mais enfin, le gros de l'histoire, c'est ça". Les seuls régimes qui peuvent résister sont ceux qui vivent aisément de la rentre pétrolière, qui n'ont pas recours massif à l'impôt, qui utilisent une armée de mercenaires (à cet égard la difficile transition en Lybie est une situation intemédiaire).

 

Ces révolutions ont montré que techniquement, une révolution se déclenche quand l'armée craque. C'était vrai en Russie, c'est vrai en Tunisie.

 

Le moteur principal de la libération, c'est l'éducation, qui se manifeste d'abord par le taux d'alphabétisation : "Quand on sait lire et écrire, on peut lire un tract. On peut même en écrire un !". Todd rappelle qu'en 1789 le taux d'alphabétisation dans le bassin parisien atteint la barre importante des 50 %.

 

Autre facteur de modernisation, la baisse de la fécondité est une résultante de la hausse du niveau éducatif. C'est le signe qu'on accepte plus un destin assigné, qu'on prend le contrôle de son existence. Baisse de la fécondité et élan éducatif se combinent pour saper l'autorité traditionnelle, dans la famille, puis à l'échelle macro sociale.

 

Une autre variable démographique est essentielle dans la marche vers la démocratie : le recul de l'endogamie (le mariage dans la famille). L'irruption du citoyen dans l'espace public requiert la fin d'un monde fermé. La règle d'exogamie oblige à sortir du village pour se marier, et crée du mouvement dans la société, ainsi que la vision des enjeux globaux.

 

Attention : le processus de modernisation d'une société, sa révolution, prend des formes diverses. Et une période de transition incertaine peut déboucher sur des régimes politiques autoritaires, que l'on analyse comme un retour en arrière, alors que selon Todd ils dissimulent, comme la Restauration ou le Second Empire en France, un processus irréversible. C'est ce qui se passe en Iran, où ce scenario a été favorisé par la situation internationale. La transition se réalise dans une société perturbée et peut adopter des formes violentes (la révolution française n'a pas été un long fleuve tranquille). La situation algérienne, avec la victoire électorale du FIS et la guerre civile qui s'ensuivit, est un exemple contemporain de transition qui déraille. Mais là aussi, le processus de modernisation est enclenché et l'Islam radical n'est qu'une pathologie qui le masque.

 

Mais les pays ne sont pas tous égaux par rapport à cette aspiration à la modernité démocratique. Les systèmes familiaux déterminent un rapport à l'autorité et à l'égalité, et constituent des terreaux plus ou moins féconds. Todd est un matérialiste convaincu, et il considère que les idées ne sont qu'accessoires : elles viennent en dernier ressort, elles sont des outils et des reflets.

 

Il y a à ce propos essentiel (que je partage) un passage succulent, où Todd fait preuve de ses talents d'intellectuel percutant et lapidaire. Schneidermann lui demande : "Vous ne croyez pas à ce rôle des philosophes dans le déclenchement de la Révolution ?"... Et il répond : "Non. Je pense que ce sont les paysans du Bassin Parisien qui ont choisi l'idéologie qui leur plaisait (...) Oui, je sais que tous les intellectuels sont furibards de voir leur activité réduite à une modeste mise en forme de mentalités qui leur préexistent".

 

L'Islam n'est ni responsable de la Révolution, ni un facteur l'empêchant véritablement. Todd rappelle que Mahomet prônait l'égalité d'héritage entre hommes et femmes : "c'est pourquoi c'est hyper rigolo d'entendre des mecs en France s'exciter sur la compatibilité entre le Coran et la République. Parce que le Coran n'est pas respecté dans les pays arabes pour des éléments qui seraient de l'Ordre du Code Civil en France"...

 

Plus au Nord, les sociétés sont en crise. La baisse du niveau de vie y a commencé. Une cause fondamentale qui l'explique et empêche d'en sortir surtout est le vieillissement de la population, toujours une variable démographique.

 

Emmanuel Todd propose une intérprétation originale du racisme et de l'intolérance, envers l'Islam en particulier, qui travaille l'Europe. Paradoxalement, l'épuisement de la religion en Europe crée un climat propice à l'islamophobie, ennemi de substitution à l'Eglise Catholique qui menaçait les libertés et qui a été disciplinée et réduite à un rôle intime et accessoire. L'angoisse du vide a besoin d'un bouc-émissaire. C'est pourquoi certains laïques sont en train de verser dans une haine irrationnelle de l'Islam.

 

Un des points les plus importants à réfléchir dans l'oeuvre de Todd est la question de l'Allemagne. Et ce que signifie pour nous français le partenariat avec les allemands. Todd n'y croit pas.

 

Le système familial allemand débouche sur des valeurs d'autorité et de légitimation de l'inégalité (entre les descendants dans la famille). Le modèle familial français a débouché sur l'universalisme politique, le modèle allemand sur une pensée particulariste. Todd ne traite pas les allemands de nazis en puissance bien sûr... mais il note, sans hésitation, qu'il n'est pas fortuit que le régime le plus radicalement inégalitaire ait été expérimenté en Allemagne, car les ferments pouvaient y être utilisés. Il n'est pas fortuit non plus de voir des coalitions de gouvernement en Allemagne (ce qui nous paraît incongru en France), car on est allemand avant tout. Les français n'ont pas cette approche et se réfèrent à de grands discours universalistes.

 

La politique économique allemande, fondée sur l'exportation, la conquête de marchés (au sein de l'Europe, grâce à l'Euro qui supprime le risque de change, stratégie qui oblige les autres pays à la rigueur alors qu'ils devraient relancer leur demande intérieure...) est une expression de cette tendance au particularisme, à l'assymétrie...

 

Ainsi les modèles économiques puisent leurs sources dans une histoire profonde, dans des réalités anthropologiques. Et ceux qui disent "il faut s'aligner sur les allemands" ignorent la réalité des sociétés, qui ont leurs différences. Les mépriser et les brutaliser est un énorme risque.

 

Ce livre se clôt sur un passage où Todd fait encore preuve de sa singularité dans son style sans fioritures : "Je crois que l'Histoire humaine a un sens". Celui du progrès. De la marche vers la liberté et la capacité à régler les problèmes qui se posent. Todd est un optimiste. Non pas de la volonté, non, mais un véritable optimiste positiviste. C'est rare, rassurant et revigorant.

 

 

(Pour ceux qui n'ont pas commencé à découvrir l'oeuvre d'Emmanuel Todd, et qui seraient un peu rêtifs aux longs développements démographiques, je me permets de conseiller l'Essai ébouriffant "Après la démocratie", qui est certainement le meilleur livre écrit sur le moment Sarkozyste)

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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 08:53

 

bernanos.jpg J'ai lu sur la Guerre d'Espagne, mais j'avais (sans doute soigneusement) différé la lecture du classique "Les grands cimetières sous la lune" de Georges Bernanos. Je savais néanmoins que j'y viendrai, car l'oublier eut été négliger un aspect essentiel de l'affaire : que s'est-il vraiment joué dans le camp du "soulèvement" ? Une voix comme Bernanos, malgré sa rareté (et aussi grâce à elle finalement) nous aide à la comprendre, car elle a porté le fer au sein même des milieux politiques et sociaux qui ont soutenu Franco.

 

La Guerre d'Espagne est un évènement inépuisable. C'est le carrefour, l'heure de vérité du vingtième siècle. Un laboratoire à ciel ouvert. Une exaspération. Un paroxysme.

 

L'Espagne était devenue un petit pays arriéré, sans puissance, ne tirant plus parti de son extraordinaire destin mondial. Et pourtant, en ce petit pays, la deuxième guerre mondiale a véritablement commencé, le destin du mouvement ouvrier international - malgré la combativité des travailleurs espagnols - a été largement et dramatiquement tranché, les totalitarismes ont effectué leurs tours de chauffe.

 

Une autre tournure des évènements était-elle possible ? Nous n'en savons rien bien entendu. Il est certain que la victoire (mais laquelle ?) des républicains aurait ouvert des chemins difficiles à entrevoir, mais vertigineux. Imaginons seulement une alliance victorieuse entre les deux Fronts populaire français et espagnol et le rapport de forces qui en aurait surgi sur le continent, radicalement différent.

 

Tant de choses se sont donc jouées sur ce front, dont bien des versants sont à explorer. Y compris au sein de la chrétienté, comme nous l'apprend le célèbre pamphlet de Bernanos, que je viens enfin de lire. Le ralliement de l'Eglise catholique au fascisme, son soutien au franquisme, sa cohabitation avec Hitler et son silence coupable sur son régime génocidaire... Tout cela n'a pas recueilli l'unanimité dans la "galaxie catholique".

 

C'est ce qu'on comprend en lisant ces pages d'un homme en colère, qui s'adresse aux siens : les catholiques, le monde conservateur et réactionnaire. Avec âpreté, et avec la souffrance de l'homme lucide, qui voit les baïonnettes recouvrir la surface du monde. Et qui va jusqu'à prévoir "l'élimination" des juifs en Allemagne (deux peuples élus, selon lui, ne pouvant pas coexister).

 

Un homme qui voit si clair qu'il peut écrire en 1937, à l'attention d'une droite française espérant tirer profit de l'ascension de Mussolini et d'Hitler : "ce n'est pas vous que nous craignons le plus, cher Monsieur Hitler. Nous aurons raison de vous et des vôtres, si nous avons su garder notre âme ! Et nous savons bien que nous aurons, prochainement sans doute, à la garder contre les artificieux docteurs à votre solde (...) qui prétendront exiger de nous la soumission au vainqueur, cette rétractation, pénitence et satisfaction qu'ils obtinrent un moment de Jeanne d'Arc. Puis ils l'ont brûlée."

 

Si Bernanos prophétise l'"écrasement" de la France (il utilise le terme) et l'avènement de Vichy (qu'il affrontera par son engagement dans la France Libre), il saisit, dans cet essai, tout l'aveuglement des classes dirigeantes françaises, obsédées par la peur du Front Populaire et magnétisées par le Veau d'Or. Il tance leur cynisme, leur légèreté face à ce qui s'avance et a été testé en Espagne. Et dans le même temps il éreinte l'Eglise, son Eglise, qui bénissant les mitrailleuses franquistes, saccage l'Evangile.

 

Bernanos n'était pas un démocrate chrétien. Il était Monarchiste, ancien Camelot du Roi. Issu de l'extrême droite maurassienne, admirateur, même, de Drumont, l'auteur sinistre de "la France juive".

 

Mais voila : certaines personnes sont sincères et affrontent le réel. Bernanos, sans le sou, va vivre à Majorque dès 1934 pour survivre grâce au coût modéré de la vie. Il assiste donc au soulèvement franquiste, qui au début obtient sa sympathie. Son fils s'engage même temporairement dans la Phalange. Et puis, les franquistes s'emparent de Majorque et Bernanos assiste aux exécutions massives, lâches et débordantes, pérpétrées par des mercenaires et des hommes sans aucune foi, poudre à canon du totalitarisme en marche. Lui, inspiré par les Franciscains et leur voeu de pauvreté, voit la haine du peuple, du pauvre, s'exprimer sous la brutalité la plus échevelée... Il constate la complicité de l'Eglise espagnole, les palinodies hypocrites de la papauté.

 

L'auteur, pour qui le Monarque de référence, c'est le bon Henri IV aimé de son peuple, ne peut pas absoudre cette pseudo "croisade", qui est en réalité un déferlement barbare. Bernanos élève la voix, jusqu'à être condamné à mort par Franco... Et il devient la bête noire de ses anciens amis de l'Action Française, qui moquent son manque de "virilité"... depuis le bureau de leur journal (lui qui fut combattant sur le front pendant la première guerre).

 

Ce qui est intéressant, c'est la complexité à laquelle nous ouvre Bernanos. Il parle depuis une tradition qu'on croyait unanimement engagée derrière Franco, puis plus tard dans Vichy. Certes ce fut une pente très majoritaire, mais n'oublions pas que De Gaulle lui-même était issu d'un milieu catholique et conservateur. Et la Résistance compta des royalistes, des anciens disciples de Maurras. Les grandes fractures ne se dessinèrent pas de manière totalement prévisible et nette entre deux camps désignés à l'avance. Il reste que ces hommes très à droite, qui prirent le parti de la liberté, étaient la plupart du temps des marginaux, des non conformistes, des esprits singuliers (comme De Gaulle considéré comme une tête de pioche, prônant des idées originales).

 

Leurs raisons propres étaient d'ailleurs parfois différentes. Alors que pour De Gaulle, l'esprit "national" l'emportait par dessus tout, y compris sur les intérêts de sa classe, Bernanos trouve ses ressources de résistant dans le message du Christ. Le "national", ça ne lui parle pas. Et d'ailleurs à ce propos, il donne à la droite un conseil qui mériterait d'être relu aujourd'hui par ceux qui s'en réclament :

" Depuis quand les gens de droite s'appellent-ils nationaux ? C'est leur affaire, mais ils me permettront de leur dire qu'ils devancent ainsi le jugement de l'histoire (...) Ca ne vous fait pas honte, non, d'exploiter contre d'autres français, même égarés, un nom qui appartient à chacun de nous".

 

Bernanos voudrait une élite (une aristocratie à son idée) au service du peuple, de la classe ouvrière. Du progrès social. En monarchiste maintenu malgré tout, il rêve à l'unité du pays et ne peut pas concevoir qu'un Monarque massacre son peuple... Homme du passé, qui plus est mythyfié, ce Bernanos...

 

Pour lui, et étonnamment il rejoint en cela les marxistes (sans les évoquer), il n'y a que deux classes qui comptent : le prolétariat et la grande bourgeoisie. Les classes moyennes ne peuvent pas avoir de "politique propre", et elles doivent être dirigées, risquant de devenir une masse de manoeuvre dangereuse (et de basculer dans le fascisme). Dans son mépris pour le commerce, le petit fonctionnaire, les intérmédiaires, "le parasitisme", on retrouve des éléments qui ont du faciliter la complaisance du jeune Bernanos pour l'antisémitisme maurassien.

 

J'ai eu du mal, il est vrai, à suivre la prose de Bernanos. Un langage un peu obsolète, sans doute, mais surtout un univers de représentations, un champ culturel, dans lesquels je n'ai pas grande habitude d'évoluer...

 

J'ai ranimé le souvenir d'autres penseurs et créateurs de cette époque, issus d'autres rives philosophiques, qui ont lu clair dans l'irresponsabilité de la classe dominante française, dans son jeu avec le feu, dans sa légèreté. Et aucune autre force sociale ne prenant la direction du pays, cette élite allait conduire le pays au désastre. Quels tourments d'y assister sans pouvoir infléchir le mouvement !

 

J'ai ainsi pensé à ce film, d'un génie éblouissant (politique comme cinématographique, les deux étant d'ailleurs indissociables dans cette oeuvre immense), de Jean Renoir (1939) : "La règle du jeu" : radiographie de l'oligarchie de ces années là. Et qui nous annonce le drame derrière la fausse farce légère.

 

J'ai songé aussi à un livre écrit dès après la défaite de juin 40, mais qui venait de loin : "L'étrange défaite" de Marc Bloch, brillant contre-argumentaire par avance au procès de Riom et au discours pétainiste sur les "fautes" nationales à expier. Livre qui recense clairement les responsabilités des "élites" dans cette course à la défaite.

 

La grande erreur de Bernanos est sans doute de réfléchir dans l'intemporel, et de croire aux sornettes qu'on lui a raconté sur le "pays de cocagne" des bons rois... Il n'était certes pas prêt de le voir éclore de la société industrielle capitaliste...

 

Malgré sa naïveté à l'égard de son Eglise (elle n'avait pas attendu Franco avant d'oublier certains aspects des Evangiles...), malgré son éloignement des principes républicains, Georges Bernanos s'affirme dans ce pamphlet vigoureux et flamboyant comme un Universaliste courageux. En cela il sauva, en dépit de sa singularité, un peu de l'honneur du catholicisme de son siècle.

 


 

 

 


 



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1 mai 2011 7 01 /05 /mai /2011 08:17

 

robespierre.jpg  Robespierre, Saint-Just, sont proscrits dans nos rues, alors que des maréchaux d'un Empire synonyme de massacres de masse ont l'honneur d'enserrer Paris...

 

Leur tort est-il d'avoir tenu les rênes de la plus grande révolution politique et sociale que le monde ait connu, la plus déterminante ? Et d'avoir permis de croire que "le bonheur était une idée neuve en Europe" (Saint-Just) Oui, sans nul doute.

 

En écrivant "Robespierre, derniers temps", livre au ton particulier paru dans les années 80, qui vient d'être réédité en poche, Jean-Philippe Domecq a voulu rendre justice à celui que l'on a voulu, et que l'on souhaite toujours, assimiler à un tyran assoiffé de sang.

 

Alors qu'on lui doit le suffrage universel. Alors qu'il fut le premier homme public à réclamer l'abolition de la peine de mort, alors qu'il ne fut pas le tueur de catholiques qu'on caricaturât (contrairement à ceux qui le destituèrent , comme Fouché, le 9 Thermidor). 

 

Alors qu'on lui doit, avec d'autres, le grand saut dans la République après la trahison de Louis  Capet. Alors qu'il n'a jamais séparé son action du contrôle du corps législatif, allant jusqu'à refuser d'imposer sa dictature personnelle devant le complot qui le mena à la guillotine ("mais au nom de qui ?" répondit-il à ceux qui l'enjoignèrent d'en appeler aux armes, après l'avoir libéré de prison). Ce même Robespierre, qui prophétique, s'opposa à la guerre européenne voulue par les Girondins, parce qu'on n'exporte pas la démocratie... (vérité vérifiée jusqu'en Afghanistan et en Irak aujourd'hui).

 

Ce même Robespierre qui déjà voulut abolir l'esclavage, et envisagea sérieusement un Revenu Minimum... Ce Robespierre qui fut à la tête d'un Comité de Salut Public qui certes exécuta. Mais moins que ses successeurs revanchards, moins que durant une seule bataille napoléonienne. Et ce furent ceux-là même qui commirent les plus grands abus dans la Terreur qui, justement, tramèrent le complot thermidorien pour se débarrasser de leur linge ensanglanté.

 

Jamais Robespierre ne fut lavé de la souillure que déversèrent sur lui les liquidateurs de Thermidor. On eut beau jeu de tenir pour vérité ces justifications de médiocres et de canailles, qui de leur côté, ne nous ont légué qu'une perte de temps sous la forme de deux restaurations et de deux Empires.

 

Mais Jean-Philippe Domecq a aussi voulu, en écrivain et non en historien, soulever ce qu'il faut bien qualifier d'"énigme Robespierre". Ce dirigeant dépassant de loin ses collègues de la Convention par sa profondeur de vue, populaire et soutenu dans son Club des Jacobins comme dans les Sections des sans-culottes parisiens, triomphant des puissances monarchistes à nos frontières, et qui cinquante jours à peine après le succès considérable de la fête de l'Etre suprême, chute sans vraiment combattre. Après avoir commis des fautes tactiques tout à fait incompréhensibles pour quelqu'un ayant traversé cinq ans de Révolution avec telles intelligence et prescience.

 

Il y a là un mystère, selon Domecq, que l'Historien ne peut parvenir à percer tout à fait. La littérature a ainsi son mot à dire, car elle est "intuition". Capacité de notre imagination à se saisir de la subjectivité des acteurs, à s'engager dans ces zones d'ombre qui subsistent (Robespierre a été absent à tous les sens du terme, les dernières semaines, sans qu'on sache vraiment à quoi il s'est consacré), .

 

Avec cette approche littéraire, en un style quelque peu singulier, précieux et haché (comme si les idées sortaient par fulgurances) Domecq touche à des points essentiels.

 

Dont celui de la discordance des rythmes dans l'Histoire, qui sera le souci de tous les révolutionnaires.

 

La masse est-elle prête à suivre cette élite républicaine forgée au coeur du tumulte (Robespierre, modeste avocat, n'avait jamais fait parler de lui avant la Révolution), ou le rythme imposé est-il trop rapide ? La liberté, trop vite, trop grande, ne provoque t-elle pas le vertige, et la crispation ? Et c'est toute la réflexion autour de cette fête de l'Etre Suprême qui devient décisive. Robespierre a pu penser que le peuple ne pourrait abandonner d'un seul coup une vision du monde venue du fond des âges. Et qu'il fallait donner un contenu civil à la religiosité, sous peine de détruire les sous-bassements moraux de la société.  Débat qui continue aujourd'hui, qui n'a jamais cessé (Régis Debray affirme encore, dans son récent essai "le moment fraternité" que tout corps politique a besoin d'une spiritualité pour rester intègre. Et des penseurs comme Emmanuel Todd ou Marcel Gauchet s'inquiètent des effets du "vide religieux" sur la démocratie).

 

C'est cette tentative d'établir un culte inédit, ambigu (on y mélange le sacre de la Raison et un Déïsme rousseauiste) qui sera fatale à Robespierre. Il sera soupçonné (ou plutôt on feindra de le croire) de vouloir faire de cette nouvelle religion civile le socle d'un despotisme. Cela, Robespierre le pressent le soir même de la fête de l'Etre Suprême, malgré l'immense ferveur populaire.

 

Robespierre, pour sauver la République, a du lutter contre la Réaction aux frontières et au sein du pays (et il meurt juste après la victoire de Fleurus, obtenue sous le commandement de son plus proche compagnon, Saint-Just). En naviguant entre l'excès de modération qui risquait d'ouvrir la porte à l'abolition des acquis révolutionnaires (les Girondins), les premières dérives du personnel politique (Danton et son amour de l'argent), et les excès des "enragés" hébertistes qui risquaient de couper les institutions révolutionnaires du peuple.

Maximilien a eu le souci d'être à l'avant garde de l'Histoire du monde, mais sans trop se hâter... Cela ne pouvait durer sans qu'on versât dans l'abîme.

 

Domecq trouve Robespierre grandiose lorsqu'il refuse de prendre la tête d'un putsch contre la Convention qui le décrète hors la Loi. Car toute la légitimité est là, dans la représentation du peuple. Et Robespierre est républicain jusqu'à accepter la défaite et le sort qui lui est réservé. Même si ceux qui manoeuvrent les Députés sont des menteurs, des hypocrites, des lâches, il reste que les robespierristes sont minoritaires. Grandiose certes...

 

...Mais surtout, me semble t-il, le drame de Robespierre est que dans son cadre historique, il ne pouvait penser autrement. Sa pensée est celle de Rousseau, soit celle du Contrat Social et de la Nation indivisible. Il n'appréhende pas la situation en termes de lutte des classes. Il ne comprend pas clairement que ce qui advient, ce n'est pas seulement un incident de parcours dans la Révolution, du à quelques trahisons. C'est un coup d'arrêt parce que les choses sont allées trop loin pour la bourgeoisie, qui se décide alors à voir l'aristocratie d'un autre oeil. Portée par l'enthousiasme, pressée par l'adversité, stimulée par le peuple parisien, guidée par d'immenses défricheurs, la bourgeoisie a poussé loin son action. Et alors que la sécurité a été ramenée aux frontières de la Nation, certains se disent qu'il est bien temps d'arrêter les frais... La mort de Robespierre deviendra l'acte de décès de la Grande Révolution, en tant qu'épisode historique particulier.

 

C'est d'ailleurs notamment en référence à ce qui s'est passé durant la Révolution que Marx pourra forger ce concept de lutte de classes et penser la nécessité d'une phase dénommée "dictature du prolétariat". C'est à dire non pas une tyrannie mais un moment où l'on renverse l'ordre établi légalement, pour créer les conditions d'une révolution sociale. Ce pas, Robespierre ne le réalise point en Thermidor de l'An II.

 

D'ailleurs, en 1793, le Prolétariat n'est qu'embryonnaire. C'est la petite-bourgeoisie - avec ses contradictions - qui impulse l'élan révolutionnaire. Les "sans-culottes" n'ont pas de politique autonome. Et Robespierre les a frappés durement lors de la liquidation des Hébertistes. Sans directives, méfiants, ils ne seront pas décisifs lors du 9 Thermidor.

 

Le drame de Robespierre c'est donc d'être en avance sur son temps, et d'en avoir conscience, de manière plus ou moins nette. Et cela semble l'inciter au fatalisme, voire à une conduite d'échec (il dénonce "un complot" sans jamais citer de noms, multipliant ainsi ses adversaires potentiels qui se sentent visés).

 

Conscience de parler pour l'avenir. D'où une constante référence, dans les splendides discours de Robespierre et de Saint-Just à la "postérité", à "l'immortalité". Ils surent, indéniablement, que ce qu'ils réalisaient allait influencer pour longtemps l'histoire universelle ("le monde entier nous regarde"). Ce n'est pas le moindre mérite de ce livre que de nous redonner à lire de larges extraits de ces discours au souffle incomparable.

 

En avance sur son temps...

Mais Domecq se demande, finalement, s'il n'en est pas ainsi de tous les grands personnages qui ont ouvert le chemin de la liberté et de l'égalité, et qui ont bien souvent perdu ? Et l'on songe à Martin Luther King, à Salvador Allende, à Rosa Luxembourg, à Jaurès, à la Commune, aux quarante-huitards, ou encore à Etienne Marcel -Prévôt des Marchands parisien- qui faillit déclencher une Révolution en plein Moyen Âge. Domecq évoque Jesus, de son côté.

 

Et ce qui effraie l'auteur, ce qui l'interroge, jusqu'à avouer que c'est ce qui motive son enquête, c'est qu'ils ne sont pas suivis par leurs peuples. Comme si ceux-ci se refusaient à saisir la liberté qu'on leur désigne. Comme si en effet, la servitude était bien "volontaire", selon la formule de La Boétie ( Les tyrannies que vous subissez ne tiennent qu'à vous !).

 

Pessimisme intemporel que je ne partage pas.

 

Car si on se ressaisit un instant, on ne peut pas lire l'Histoire comme une succession d'échecs. Les hommes de 1789 ont largement redessiné le destin de l'humanité. Et nous en sommes les heureux héritiers. Il est vrai que ceux qui sèment n'ont pas souvent le loisir de profiter de leurs fruits... Mais ceux-ci viennent à pousser.

 

Toute avancée est précaire, attaquée impitoyablement, sans cesse menacée par de nouveaux versants. Ce qui confère à l'Histoire ce profil insaisissable, aux mouvements contradictoires.

 

Je suis, avec Monsieur Domecq, de ceux qui pensent que Robespierre et Saint-Just y brillent. Eternellement.

 


 



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20 avril 2011 3 20 /04 /avril /2011 19:41

 

mendes.jpg Je n'ai jamais prêté une attention très soutenue à Pierre Mendès France. C'était pour moi, certes, l'homme de la décolonisation, mais vite écarté, sans trop combattre. C'était le dirigeant de gauche dont le bilan social se résumait à un verre de lait chaque jour pour les enfants ... vision somme toute limitée de la transformation sociale. C'était celui qui avait échoué à porter la gauche a pouvoir, fort heureusement supplanté par Mitterrand. Un homme respectable, mais naïf et un peu tendre. Englué dans le parlementarisme de la IVème République. Incapable de relever le gant face à De Gaulle, bien qu'ayant mille fois raisons sur la nature de la nouvelle République de 1958.

 

Et puis surtout, la plupart de ceux que j'ai vus se réclamer de Mendès (il en est de même avec Albert Camus) étaient des capitulards. Mendès était la bannière de tous ceux qui prônèrent le "consensus", le renoncement (il a été supplanté par Delors ensuite). Bref l'icône du Nouvel Obs, cet hebdo moraliste et prétentieux (du vieux Jean Daniel au jeune Claude Askolovitch) dont la vraie nature tient dans les pages "immobilier" (même Jacques Julliard en a eu assez). La deuxième gauche sans sa montre LIP, bref sans l'autogestion. Donc à nu, et finalement libérale. Son bilan ? Le tournant de 1983 et son cortège de chômeurs, et certes le RMI et la CSG... Ah, oui, j'oubliais qu'ils ont aussi aidé le "plan juppé" à s'appliquer, ainsi que la réforme Fillon des retraites... Avec de beaux résultats.

 

Quand j'étais étudiant en Institut d'Etudes Politiques (où j'ai d'ailleurs connu deux très sympathiques membres de la famille de PMF... une prof et une camarade) - cette machine à produire de la modération et donc du conservatisme - le modèle du "grand homme" qui nous était offert était bien Mendès. La femme modèle était Françoise Giroud... L'espoir déçu, Rocard...

 

Il y a eu, cependant, cette empathie étrange du mouvement de mai 68 pour PMF, venu à Charlety voir le mouvement mourir faute de débouché politique. Qui montre que Mendès a suscité l'admiration, en tout cas le respect, au delà de cercles technocratiques ou d'une gauche chrétienne inspirée par Emmanuel Mounier. Et puis il y eut le PSU, ce mouvement contradictoire, où l'on trouvait un peu de tout. Rocard y dissertait chapeauté par un portrait de Lénine...

 

Mais les parangons fidèles de la capitulation méritent-ils de s'approprier Mendès ? Non, si l'on se réfère au comportement de Pierre Mendès-France pendant la guerre. Tel qu'il se révèle dans le témoignage paru en mars 1942 aux Etats-Unis, date à laquelle on ne pouvait certes pas tricher...

 

"Liberté, liberté chérie" de Pierre Mendès France est un livre étonnant. Quand j'ai appris son existence, récemment, j'ai eu envie de le lire, car je me suis rappelé le film "le chagrin et la pitié" de Marcel Ophuls, cette oeuvre importante dans la construction de la mémoire sur cette époque, et qui relate l'occupation à Clermont Ferrand. On y voit Mendès témoigner de son emprisonnement, avec un détachement ironique, souriant, comme s'il racontait une banale péripétie de sa vie, une mésaventure... J'avais été frappé par son élégance, son humilité distanciée, et sa hauteur de vue.

 

Mendès fut héroïque et sans hésitations de bout en bout au cours de la guerre. Et il ne fut jamais animé par le moindre souci de compromis durant ces années.

 

Certes, à certains égards - et il se moque de lui-même à ce propos-, il pêche par naïveté et légalisme, en se laissant incarcérer par souci de s'expliquer publiquement, sans illusion sur la justice pétainiste. Et il attend le jugement de la cour de cassation pour s'évader...

 

Mais dès le premier jour de la débâcle, il n'hésite pas. Pilote dans l'Armée de l'Air, il veut se battre au front, lui qui est Député et ancien membre du gouvernement Blum. Il affronte sans ciller les magistrats chargés de l'habiller en traître juif, surmontant sa peur pour mener la bataille politique, et parvient à les ridiculiser. Il a un comportement admirable en prison, parvient à s'évader en échafaudant un plan minutieux et brillant. Puis avant de rallier Londres, via la Suisse, l'Espagne et Lisbonne, prend le temps de mener une enquête fouillée sur la France occupée. Il s'engage ensuite dans une unité de combat, et risque sans cesse sa vie dans des missions de bombardement.

 

On l'a dit, mais c'est vrai, Mendès c'est l'Honnêteté incarnée. Et on le vérifie à chaque page du livre. Un sens de l'honneur, de la dignité, très profondément ancré. Déjà désuet en son temps.

 

Ce livre, écrit certes correctement par un homme très intelligent, mais tout de même rapidement jeté sur le papier, est un document très riche à plusieurs titres. C'est un livre paru en mars 42, soit dans une période qui reste encore indécise. Mendès, lui, a compris, comme de Gaulle, que la défaite des nazis était programmée. Il avait aussi anticipé le succès des soviétiques.

 

C'est un document précieux sur la vie quotidienne en France en 40-41. Mendès prend beaucoup de temps à décrire longuement, avec de multiples détails, les conditions de vie, dans les villes, les campagnes, les prisons (il évoque même l'homosexualité en prison, sans préjugés et avec empathie pour les hommes qu'on sépare... rare attitude sans doute en 42). Mendès, grimé,  observe la France incognito durant sa "cavale". Et on perçoit les souffrances majeures imposées au peuple par l'occupant, avec le concours actif de la collaboration. Un texte précieux pour les historiens, les réalisateurs ou romanciers qui voudraient s'emparer de l'époque.

 

Mendès consacre de longs chapitres à  l'état d'esprit des français. Sujet qui n'a cessé et ne cessera d'animer le débat historique. Et Mendès est catégorique : les français sont largement hostiles aux allemands, à Vichy, et proches de la Résistance naissante. Y compris les milieux catholiques choyés par Pétain.

 

Difficile d'analyser les raisons de cet optimisme. Dans une post-face écrite en 1977, Mendès juge lui-même cet enthousiasme quelque peu exagéré... Ceci alors que les historiens s'accordent pour dire que l'opinion publique bascule franchement plus tard, à savoir au moment de l'instauration du Service Travail Obligatoire qui envoyait notre jeunesse en Allemagne.

 

Mais en 42, Mendès avait lui-même envie d'y croire, de galvaniser les lecteurs des Forces Françaises Libres, et sans doute de signifier aux américains, qui étaient sceptiques, que les français étaient sans ambiguités aux côtés des alliés...

 

En tout cas, il parvient, tout en étant traqué, à repérer très vite les premières formes d'expression de la Résistance, les journaux clandestins, le système de solidarité qui se noue.

 

Autre signe d'un esprit hors du commun : la perception, immédiate et lucide, de ce qui est en train de se passer pour les juifs. Mendès, par sa personnalité, y est certes sensible. Mais il décrit le processus tout à fait clairement, soulignant même le fait que Vichy a surabondé par rapport aux lois appliquées en Allemagne. S'il ne sait pas que le projet d'extérmination a commencé, il attire l'attention sur les déportations vers l'Europe de l'Est. Ceci très tôt dans la guerre, il faut le rappeler.

 

Le livre de Mendès France est aussi éclairant sur ce qu'est est un patriotisme de gauche, républicain. Un patriotisme comme une évidence : un peuple sous occupation n'est plus libre d'exercer sa souveraineté : l'unité de tous pour la liberté doit s'imposer. La Nation est un espace démocratique, qui n'existe pas sans la souveraineté populaire. D'où le ralliement immédiat de cet homme au projet de la France Libre. Tout de suite, Mendès embarque sur le "Massilia" parti de Gironde avec de nombreux politiques, militaires, fonctionnaires, pour aller continuer la lutte en Afrique du Nord. Et le livre est une analyse magistrale de ce guet-apens ignoble que fut le "Massilia", qui suffit à démontrer l'abjection des partisans de l'armistice et des pleins pouvoirs au pseudo héros de Verdun (en réalité boucher).

 

PMF fut un homme de haute stature, capable d'être implacable pour défendre ses principes, tout en gardant constamment une capacité de jugement sur les ambivalences de l'adversaire,  et ses circonstances atténuantes.

 

Rien de vil chez Mendès-France. Aucune facilité.

 

Je me souviens de ces images de la cérémonie d'investiture de mai 1981. Mendès-France est très âgé, fragile. Mitterrand parvient jusqu'à lui. Il lui serre longtemps les mains. Mendès rayonne de bonheur. Une joie sincère, désintéressée. Et je suis heureux de penser qu'alors il le fut.


 


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20 mars 2011 7 20 /03 /mars /2011 08:34

 julien-l-apostat.jpg Je me promenais, à l'aguet comme un chien de chasse- à l'excellent rayon greco-romain de la librairie "Ombres blanches" dans ma bonne ville de Toulouse, quand  je suis tombé sur un petit opuscule titré "Défense du paganisme - contre les galiléens" et attribué à Julien (dit) l'Apostat. Publié aux excellentes éditions des "mille et une nuits" (que Zeus et nos porte-monnaies les préservent).

 

J'aime les pamphlets. Alors un pamphlet écrit au quatrième siècle de notre ère, ça promettait.

 

L'Empereur romain Julien fut le neveu de Constantin, celui qui a décidé du grand basculement par lequel le christianisme est devenu religion privilégiée, puis officielle, puis écrasante, de l'Empire et par la suite de l'Europe médiévale.

 

Julien a été éduqué en chrétien, mais s'est laissé convaincre par les influences déclinantes du paganisme (le culte de cybèle en particulier). Quand il prend le pouvoir,  il ouvre la porte des Temples, et s'apprête à lancer une contre-offensive contre l'hégémonie naissante des disciples de Jesus. Mais il ne règne que deux ans et meurt. Les chrétiens y ont vu un signe.

 

Qui sait ce qu'un long règne de Julien aurait suscité ? Pas grand chose si l'on suit la pensée de Paul Veyne, dans son très agréable et instructif essai : "Comment notre monde est devenu chrétien ?" paru il y a quelques années. Où il explique entre autres que Constantin a choisi le christianisme par intelligence politique, cette religion lui permettant - par sa dimension universaliste - de consolider le projet impérialiste romain en péril. Le christianisme avait de toute manière les atouts pour s'imposer, et ce ne fut que lucidité de politicien de le placer sous la coupe de l'Empereur et de l'intégrer au coeur du système politique.

 

Mais sait-on jamais... La survie de Julien aurait peut-être eu des conséquences incommensurables, et notre Président de la République et sa cohorte de caméras moutonnières auraient pu s'épargner la tournée des cathédrales et du vatican pour saluer le fameux "héritage" afin de se réconcilier avec son électorat.

 

Il y aurait une fantastique uchronie à écrire, en filant cette hypothèse. Il nous faudrait un Asimov pour cela.

 

Première impression de lecture : ceux qui pensent que les "païens" étaient des brutes chevelues à l'haleine lourde de cervoise en seront détrompés : l'on pouvait penser, et penser subtilement, en païen. On est très loin de Néron et des calomnies délirantes déversées sur les chrétiens pour fabriquer des coupables.

 

Julien s'attache surtout à analyser les textes : l'Ancien Testament, les Evangiles, ; et à en débusquer les incohérences. Il le fait en rationnaliste. On peut d'ailleurs être étonné de la modernité de son approche. Lorsqu'il évoque l'épisode de la tour de Babel, il la met dans un même sac que certains récits d'Homère et nous dit : "je pense qu'on ne doit pas ajouter plus de foi aux uns qu'aux autres ; je crois même que ces fables ne doivent pas être proposées comme des vérités à des hommes ignorants". Et très simplement il constate qu'il faudrait autant de matière que la planète en contient pour réaliser une tour qui atteigne le ciel..."d'ailleurs quelle étendue les fondements et les étages d'un semblable édifice ne demanderaient-ils pas ?".

 

Cette manière de démystifier, un peu ironique, est très moderne . Quand on pense que le Vatican n'a admis que très récemment, et encore avec des trémolos dans la voix et sans trop insister, que certains passages des écritures avaient valeur de métaphores, qu'il ne fallait pas les prendre au pied de la lettre...

 

Ce côté un peu caustique et hautain du propos -presque comique- n'est pas le moins intéressant du texte : "Mais qu'a fait votre Jésus qui (...) est connu seulement depuis trois cent ans ? Pendant le cours de sa vie, il n'a rien exécuté dont la mémoire soit digne de passer à la postérité, à moins de mettre au nombre des grandes actions qui ont fait le bonheur de l'univers la  guérison  de quelques boîteux et de quelques démoniaques".

 

Julien s'évertue à appuyer sur la faiblesse du jeune christianisme : l'ambiguité de sa relation aux Hébreux. Selon les paroles de Moïse, il ne peut y avoir qu'un seul Dieu. et qu'une seule Loi. Qui est donc ce Jésus et quel est la statut de cette parole nouvelle ? 

 

Julien souligne au passage des accointances entre Hébraïsme et paganisme, qui ne diffèreraient que sur l'idée du Dieu unique. Les païens croient à des "Dieux nationaux". Chacun ses Dieux en somme, et tout le monde est content. L'Empereur n'a évidemment aucune hostilité envers une religion non prosélyte, qui ne menace pas le monopole universel de l'Empereur. La menace pour Rome, c'est bien l'ambition chrétienne, d'où l'emploi de ce mot de "galiléen" qui essaie de confiner cette religion à une vocation régionale. 

 

Approche rationnelle qui déroule son fil : s'il y a multitude de croyances dans le monde, c'est donc qu'il ne peut pas y avoir de Dieu unique. On reconnaît la prescience d'arguments qui seront ceux de l'athéïsme : " pendant des myriades d'années (...) il (le Dieu des juifs et des chrétiens) a laissé les peuples dans la plus grande ignorance  adorer les "idoles"(c'est ainsi que vous les appelez) de l'Orient à l'Occident, du Nord au Sud, excepté un petit peuple habitant depuis moins de deux mille ans une partie de la Palestine. Car s'il est bien notre Dieu à tous et le créateur de toutes choses, pourquoi nous a t-il négligés ?".

 

Et plus encore : dans la critique que Julien nous livre de la Génèse, on dénote des bribes d'humanisme (ce qui prouve que l'humanisme doit autant à l'héritage antique qu'à sa couveuse chrétienne) : "n'est-ce pas la plus grande des absurdités de dire que Dieu interdit la connaissance du bien et du mal aux personnes qu'il a lui-même façonnées ? Y a t-il en effet d'être plus stupide que celui qui ne sait pas distinguer le bien du mal ? Car il va de soi dans ce cas qu'il n'évitera pas le second, je veux dire le mal, ni ne poursuivra le premier, je veux dire le bien. Bref Dieu a interdit à l'homme de goûter à la sagesse (...) le serpent fut de ce fait un bienfaiteur plutôt qu'un corrupteur du genre humain".

 

Ce petit texte donne raison à ceux qui pensent que la Renaissance fut bel et bien une Renaissance, allant chercher dans le passé antique (par l'intermédiaire des érudits arabes) les germes de sa vitalité. Le déclin de l'Empire Romain, couplé à l'enfouissement de la pensée classique, subsumée par l'omnipotence chrétienne, a sans doute ouvert une période plus sombre pour l'humanité, dont elle mit longtemps à émerger.

 

"Héritage chrétien" alors ? Oui sans doute. Mais au sein d'un héritage multiple, riche des différentes civilisations méditerranéennes, des philosophes, des juifs et des païens,  des hérétiques et plus tard des agnostiques, de l'humanisme traqué par l'Eglise, des Lumières... Une sacrée macédoine. Ce "multiculturalisme" n'a pas échoué, il a pétri ce que nous sommes.

 


 

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2 mars 2011 3 02 /03 /mars /2011 08:57

 

cavalierpolonais.jpg

 

"Cette Histoire se déroule en Pologne, c'est  à dire nulle part"

 

Alfred Jarry, en préambule d'Ubu Roi (euh, de mémoire...)

 

Ma lecture de "Jan Karski' de Yannick Haenel (Folio) est ambivalente, comme l'a été l'accueil public de ce livre salué mais contesté avec virulence par certains, dont au premier chef Claude Lanzmann, à qui ce livre rend pourtant fortement hommage.

 

Jan Karski fut un personnage réel. Il  entra dans le bureau de FD Roosevelt, au beau milieu de la deuxième guerre mondiale, pour lui révéler l'extermination des juifs d'Europe, dont il avait été le témoin oculaire.

 

Résistant polonais, catholique, ancien sous-officier échappant de peu au massacre de Katyn, Karski a traversé l'Europe au service de la Résistance polonaise.

 

Il accepta alors qu'il devait servir d'agent de liaison avec le gouvernement polonais en exil, de porter le message du ghetto de Varsovie au monde.

 

Et son drame fut paradoxalement de réussir, d'être entendu, écouté. Il publia même un livre bien vendu aux Etats-Unis avant la fin de la guerre !  Mais cela ne servit à rien. Les alliés ne firent jamais du sauvetage des juifs d'Europe une préoccupation. Ils ne prirent même pas le temps de bombarder les chemins de fer qui menaient aux camps.

 

Le livre de Yannick Haenel est d'abord fort de son sujet. Le lecteur est abasourdi par le périple de cet homme, que le film "Shoah" sortit de décennies de silence. Karski a vécu tout ce qu'un homme pouvait subir dans cette guerre en restant vivant, et ce n'est pas peu dire.

 

Un des intérêts multiples du livre est de montrer que des héros comme Karski n'avaient rien de surhommes. Karski est sans cesse pris de tremblements, de crises de nerfs, d'accès de dépression, d'envies de mourir. Lorsqu'il sort du camp d'extermination où il s'est infiltré, il vomit jusqu'à en tomber dans le coma. Son histoire nous rend cette Histoire plus réelle, plus humaine, plus terrifiante encore.

 

Karski porte en lui le sort terrible de la Pologne (un de mes pays d'origine dis-donc  !). Une terre toujours en butte à l'envahisseur. Un pays que se sont partagé Staline et Hitler. Un pays qui servira de lieu principal à l'industrie d'extermination, marquant ainsi du sceau de l'infâmie un peuple qui pourtant résista courageusement : il n'y eut pas de Pétain polonais, mais au contraire un Etat clandestin organisé et combattant. Un peuple qui toujours fut abandonné : par l'ouest à Yalta, mais encore par les soviétiques qui attendirent l'arme au pied à quelques encablures pendant que l'armée allemande décimait deux cent mille polonais insurgés à Varsovie, avant de se replier.

 

Le drame personnel de Karski rejoint celui de son pays : la Pologne résista pour rien, Karski témoigna sans résultat.

 

Haenel affronte de manière convaincante et courageuse la question : pourquoi le témoignage n'a t-il servi à rien ?

 

Il y a d'abord une raison fondamentale : l'information est incommensurable. L'esprit humain ne veut pas en prendre la mesure. Ce n'est pas possible alors ce ne doit pas être possible. Ce Karski doit parler de Pogroms et il force le trait, voila tout. Pour conjurer la dérangeante nouvelle,  son ampleur et sa nature inédites, on alla jusqu'à dire que Karski était chargé de salir les allemands afin de faire oublier l'antisémitisme polonais.

 

Et il y a aussi une raison politique, qu'Haenel radicalise dans son propos : les Alliés ne voulaient pas sauver les juifs, d'après lui. Car il aurait fallu les accueillir, susciter des conflits internes dans les pays, ou bien bouleverser les équilibres en les accueillant en Palestine. Haenel raconte une chose que j'ignorais ou que j'avais oubliée : vers la fin de la guerre, les dirigeants roumains alliés aux nazis, qui se sont illustré dans le massacre systématique, sentirent la défaite approcher. Pour se protéger, ils proposèrent aux alliés de racheter 70 000 juifs. Ce troc aurait été ignoble mais il aurait permis de sauver des vies. Et bien les alliés ne donnèrent pas suite.

 

Karski lui-même, qui devint professeur de sciences politiques aux Etats-Unis, se consacra à étudier l'attitude des alliés face à un processus d'extermination qu'ils connaissaient tout à fait,. Et il en ressort que des restrictions à la politique d'immigration ont été introduites au fur et à mesure des années. Eléments que Viviane Forrester a aussi soulignés, si je me souviens bien, dans son essai "Le Crime occidental" qui traite des sources historiques du conflit Israelo-arabe.

 

En lisant "Jan Karski" je n'ai pu m'empêcher de penser au Rwanda et au sort de l'ex yougoslavie dans les années 90. Même si les situations n'étaient pas comparables, elles ont donné lieu à des massacres sur une base ethnique, au vu et su de tous. Nous savions. Qu'avons-nous fait ? Pas grand chose. Ce qui s'est passé pendant la deuxième guerre mondiale, cette passivité, n'est pas si incompréhensible au regard de nos propres turpitudes contemporaines. Au moins les alliés avaient-ils leurs propres désastres à affronter : leurs populations se battaient et mourraient, Londres était bombardée, il fallait survivre dans la difficulté matérielle et l'angoisse à son paroxysme. Et il y avait cet effort de guerre, qui finalement permit aux juifs et à d'autres de ne point être anéantis dans leur totalité. Dans cet océan de souffrances, le sort d'une communauté apparaissait sans doute comme une calamité parmi tant d'autres.

 

Mais nous, dans les années 90, n'avions pas de tels soucis. Et pourtant nous avons regardé les images des massacres entre un PSG-Marseille et la cérémonie des Césars.

 

Haenel écrit ainsi quelque chose de marquant : l'extermination n'était pas un crime contre l'humanité, mais un crime de l'humanité. Les coupables étaient les nazis, mais ils étaient humains. Et la passivité des autres êtres humains interroge. Le message du ghetto de Varsovie aux alliés ne demandait pas l'impossible : bombarder les villes allemandes en guise de représailles, en inondant la population de tracts leur révélant la vérité, en promettant de continuer tant que les nazis ne mettraient pas un terme à la solution finale.Cela n'aurait peut-être servi à rien. Et alors ?

 

Il reste que le statut de ce livre pose question, et je partage les réticences de Claude Lanzmann en l'occurence. C. Lanzmann a certes tendance à agir comme un censeur autoproclamé de tout ce qui s'écrit ou se fime sur le sujet. Il a notamment du mal à accepter que la fiction puisse s'emparer de cette période. Mais ceux qui ont lu "Le lièvre de Patagonie", son autobiographie d'une grande valeur, savent qu'il s'agit d'un intellectuel très conséquent.

 

Le livre de Yannick Haenel est bâti en trois parties, et certes il l'annonce, ne nous prenant pas en défaut.

 

La première partie revient sur le témoignage de Jan Karski dans "Shoah" et ne pose aucun problème. La deuxième partie est un résumé du livre de Jan Karski écrit en 1944, et si on ne l'a pas lu (ce qui est mon cas) on y trouve un immense intérêt. Mais enfin, à quoi sert d'écrire des résumés ?

 

C'est la troisième partie qui est très critiquable, non dans ses intentions ou son admirable contenu, mais dans son projet même : faire parler Karski à la première personne, alors qu'il s'agit d'une histoire qu'il n'a jamais raconté : celle où "il "revient sur sa rencontre avec Roosevelt, sur "son" travail de témoin aux Etats-Unis, sur "sa" vie après-guerre et "ses" sentiments envers la Pologne, le communisme, la mémoire...

 

Nous nageons ici en pleine confusion. Il est très difficile, à travers ses pages, de distinguer Haenel de Karski, et c'est comme si l'auteur réel volait la personnalité exceptionnelle du Résistant Polonais pour exprimer ses propres visions.

 

Haenel s'est défendu en se fondant sur le droit à la fiction... Mais ce n'est que sophisme car là n'est pas le problème. "Les bienveillantes" de J. Littell sont une fiction. On a le droit d'écrire une fiction sur le sujet que l'on souhaite, sans limites.

On a aussi le droit d'écrire sur un personnage existant, en utilisant la troisième personne. On a ainsi le droit d'émettre toutes les hypothèses sur ce qu'il pense ou ressent : c'est l'objet du roman historique.

 

Mais quand on utilise la première personne du singulier pour faire dire à Karski des choses essentielles qu'il n'a jamais dit lui-même, en tout cas avec ces mots qu'on lui met dans la bouche, on se transforme en faussaire. Qui plus est en faussaire intéressé, car il est évident que les paroles d'un Karski sont plus spectaculaires et pour tout dire vendeuses que celles d'un romancier français méconnu.

 

Et je ne dis pas cela parce que je penserais que la "Shoah" soit un domaine réservé aux historiens de "métier". Je pense que cela s'applique à n'importe quelle personne ayant vécu. Il est scandaleux de rédiger de prétendues autobiographies à la place du mort, même en précisant au début qu'il s'agit d'une fiction. Car les livres vivent leur vie, et sans doute demain des citations de ce livre seront prêtées à Jan Karski alors qu'il n'en est pas l'auteur.

 

Le débat qui a entouré ce livre annonce la question qui va bientôt surgir : comment le discours sur la deuxième guerre mondiale doit t-il se recomposer avec la disparition des témoins ?

 

L'accueil dithyrambique, sans réserves, réservé par la critique à ce livre de Yannick Haenel, n'est guère rassurant à cet égard.

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1 février 2011 2 01 /02 /février /2011 08:10


bacon.jpg Le Ministre de la Culture - est-ce un hommage à Tartuffe ? - prétend avoir "relu" Céline avant de le retirer des célébrations officielles de 2011.

Y avait-il besoin de "relire" pour savoir que Céline fut un des pamphlétaires antisémites les plus violents de l'avant guerre, mais aussi de la guerre et de l'après-guerre ? Un pionnier du révisionnisme aussi. Capable d'écrire, après 1945, que les juifs n'ont pas été persécutés (moins que les collaborateurs selon lui) et que ce devait être un plaisir de se balader avec une étoile jaune... Céline innocent ? Quelle blague ! Pourquoi un innocent aurait-il accepté de partir dans les valises des nazis à la Libération, errant d'un "château l'autre" avec ses compères en traîtrise.

J'ai aimé "Voyage au bout de la nuit" et "Mort à crédit", que j'ai lus plutôt jeune. Plus tard, en y repensant, et avec plus de ressources culturelles à ma disposition, j'ai compris ce qu'annonçaient ce pacifisme, cet individualisme, ce pessimisme absolus. Les germes de la dérive fasciste de Céline étaient déjà dans "le voyage", derrière la façade anarchiste. Mais cela, on ne peut le comprendre qu'avec le recul historique. Car au moment où Céline écrit "le Voyage...", les courants qui agitent l'Europe sont tumultueux et n'ont pas toujours pris une forme nette. Le pacifisme sera le nid du meilleur et du pire : des Résistants et de l'infâme Doriot. De René Char le maquisard et de Céline le salaud.

Céline l'écrivain, c'est son oeuvre écrite, dans son intégralité. Et l'on ne saurait écarter, au nom du sacre du style, les monceaux d'ordure que cette boule de haine vivante a crachés. Ce serait comme admirer Hitler et Mussolini pour leurs talents oratoires.

Il faut donc lire Céline. Le disséquer et le comprendre, sans aucune complaisance. Je suis pour ma part favorable à ce qu'on publie Mein Kampf ou les pamphlets antisémites, mais munis d'un solide dispositif critique et historique accompagnant les pages, ne serait-ce que pour empêcher les fascistes de se victimiser ou de se mythifier. La morale et l'interdit ne peuvent pas suffire à nous prémunir. Il faut lutter par les armes de l'argumentation. Il faut se confronter aux monstres. Il faut étaler aux yeux de tous leur ignominie.

Mais défendre Céline, et encore plus le "célébrer" nationalement, c'est absoudre sa complicité fondamentale avec le crime. Car il n'y a pas de schisme entre l'homme haïssable et l'écrivain Céline. C'est avec sa plume qu'il a préparé, attisé, légitimé, justifié, la folie génocidaire.

On ne juge pas une oeuvre à partir de critères moraux relatifs à la vie de  l'auteur. Mais utiliser cet argument là pour Céline, qui s'est engagé tout entier dans la fange, y nourissant sa plume, c'est être cynique et ignoble.

Je suis effaré de lire, dans les tribunes qui sortent ces derniers jours, tout un tas de snobs défendre Céline en pourfendant "la censure". Ils ne méritent que mépris, ces intellectuels qui se pincent le nez pour pouvoir déguster le style célinien, afin de ne point humer les vapeurs insupportables de ses pages. J'y vois un signe du nihilisme dans lequel s'enfonce notre temps. On nous enjoint sans cesse à être "sans tabous" pour être dans le vrai. Sale époque.

Il s'agissait donc d'inclure Céline dans la liste des "célébrations nationales".

A dire vrai, je n'ai jamais goûté "les Célébrations" de tous types. Ni le concept de Mémoire. Ni le traitement du passé par l'émotion, le recueillement, la minute de silence, la repentance spectacle. Je préfère la nécessité d'Histoire, la noblesse du politique, l'acharnement à comprendre, à chercher, à expliquer. Le nazisme par exemple n'a rien d'un phénomène surnaturel, c'est un fait politique et historique. Qu'il convient d'analyser, et dont on doit dévoiler les causes, les circonstances.

Les Célébrations ressemblent trop à des récitations expiatoires commandées au confessionnal, ou encore à l'achat d'Indulgences. Comme si on célébrait pour éviter d'être réellement fidèle. Dans ma région, par exemple, on rend tout le temps hommage à Jean Jaurès, on le cite sans cesse, on l'imprime sur les cartes de voeux. J'y ai cédé moi-même.
Mais qui le lit ?
Qui réfléchit à son parcours ?
Qui l'imite ?
Qui aurait quitté, comme lui, le confort du nid républicain, pour aller rejoindre un mouvement ouvrier balbutiant et divisé, alors que tous les honneurs lui étaient promis ?
Qui se hisse à son niveau d'exigence intellectuelle ?
Qui a son souci de cohérence entre les mots, les actes, le comportement individuel ?
Sommes-nous un instant dignes de nous réclamer de Jean Jaurès ? Telle est la question qui devrait se poser.

La Célébration force le respect, le silence. Elle empêche l'expression du Dissensus. Elle est ainsi le territoire de la confusion, là où s'épanouissent les hypocrites. L'épisode détestable de la manipulation de la lettre de Guy Môquet nous l'a bien montré.

Et comme l'ont osé une fois les jeunes surréalistes, quand un notable fâné rend un hommage à Arthur Rimbaud, il mériterait qu'on lui rappelle crûment que ce sont des types comme lui qui l'ont convaincu de fuir en Abyssinie.

 

Célébrons un peu moins. Soyons inspirés. Et ne nous contentons pas de donner des noms d'écrivains à des places publiques. Lisons-les. Pour le pire et le meilleur.

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31 décembre 2010 5 31 /12 /décembre /2010 18:11

Napoleons_retreat_from_moscow.jpg Quel petit garçon (d'un temps que les moins de trente ans ne peuvent pas connaître) n'a frémi devant une vitrine de magasin de jouets présentant des soldats de plomb de "la grande Armée" napoléonienne ?

Je suis allé quatre fois en Corse par bateau depuis Marseille ou Toulon, étant enfant. J'en ai peu de souvenirs : la soute, comme le ventre d'une baleine pleine de voitures dévorées ; les montagnes d'écume soulevées par l'hélice géante, et les vitrines décorant les couloirs de ce bateau ( qui s'appelait le Napoléon ou le Bonaparte sans doute) reproduisant telle bataille avec des dizaines de figurines. J'y vois encore les grenadiers,  les Dragons, les  anachroniques Mamelouks, les Uhlans, et l'Empereur lui-même. J'étais émerveillé. Cependant, les seules épées que j'ai rencontrées en Corse sont les épines d'un oursin, qui a impitoyablement vaincu ma voûte plantaire.

Patrick Rambaud, qui s'illustre aujourd'hui par ses successives et piquantes "Chroniques du règne de Nicolas 1er", a du beaucoup rêver d'Austerlitz ou du Pont de Lodi.

Pour tous ceux qui voudraient en savoir plus sur cette époque brève et dense, où l'ambition d'un homme adopta une forme tout à fait extraordinaire, il  n'est pas obligé d'en passer par les sommes historiques d'un Jean Tulard. Les petits romans en poche de Patrick Rambaud suffisent déjà pour se plonger, avec plaisir, dans cette Europe en proie à des bouleversements gigantesques, aux côtés des grognards.

- Il y a son meilleur livre, "La Bataille", qui relate la confrontation avec les autrichiens à Essling, à deux pas de Vienne. On y apprendra ce qu'était la guerre (40 000 morts pour rien). Cette bataille a ceci d'intéressant qu'il n'en ressort aucun vainqueur. Ou aucun vaincu. A l'instar, peut-être du résultat ultime de toutes les guerres. Les seuls vaincus, ce sont ceux qui restent sur le champ, les mutilés et leurs familles. Et les peuples qui financent l'effort de guerre.
essling.jpg - Il y a "Il neigeait", qui conte la retraite de la Bérezina, après l'incendie de Moscou. On gèle avec les soldats et on vit de l'intérieur l'écroulement dantesque de l'armée française.

- Il y a le moins tumultueux "Le chat botté" qui porte sur le moment où Bonaparte sauve le Directoire grâce à quelques canons et rencontre Joséphine. Le tremplin qu'il ne fallait pas manquer. La chance sourit aux audacieux. Ce livre a pour intérêt de jeter la lumière sur une époque méconnue, et sur ces fripouilles acoquinées aux royalistes qui alors s'emparèrent du pouvoir, abattant Robespierre et se grimant en libérateurs.

- Il y a "L'absent", qui cible cet épisode loufoque (parmi tant et tant d'incroyables) de l'exil à l'Ile d'Elbe et de la préparation du retour au pouvoir - inconcevable mais réel -  d'un homme fort de son seul prestige et de son culot. Sa seule apparition suffisant à abattre un régime.

Arrivee-Napoleon9 Je ne suis pas bonapartiste pour un sou. Je sais ce que signifie cette formule politique, tour de passe-passe pour tout changer pour que rien ne change. Je n'ai nulle sympathie pour cet homme qui était un opportuniste et un mégalomane meurtrier. Même s'il a préservé des acquis de la Révolution. Et même s'il en a enraciné des principes essentiels (le Code Civil), qu'il a répandu en Europe comme une semence qui rejaillira violemment en 1848.

Mais cette épopée qui court sur quinze années stupéfiantes ne peut que nous passionner.

Dans un style tout aussi alerte, aisé à lire mais diablement efficace, il y a les quatre tomes du "Napoléon" de Max Gallo, écrit sur le mode du récit historique. Comme un roman vrai.

Gallo a du écrire ce livre à un moment où il devait flotter entre souverainisme républicain et nationalisme assumé, avant de sombrer dans cette dernière ornière. Son admiration pour la geste napoléonienne est trop perceptible. Et si on le suit, Napoléon n'avait pas le choix de mettre à sang toute l'Europe... pauvre France impériale menacée de tous bords... Ca m'ennuie ainsi de le dire, mais ce livre est vraiment réussi, de bout en bout. On y vibre dans le maquis Corse. On suit pas à pas le jeune apprenti officier jusqu'au faîte de l'Europe et on mesure sa déchéance vertigineuse.

Gallo, malgré sa productivité suspecte, tous ses défauts d'intellectuel systématique et les sottises politiques qu'il profère sur les plateaux télévisés, est un bon écrivain populaire. Son "Grand Jaurès" est excellent, et sa biographie de Rosa Luxembourg ne démérite pas. Rambaud et Gallo sont brillamment "élitaires pour tous".

Tant que vous y êtes, allez visiter les salons Empire au Louvre. Pour vous en imprégner. Et regardez Napoléon du point de vue Russe, avec Tolstoï.

rosa2.jpg

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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