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29 décembre 2014 1 29 /12 /décembre /2014 16:37

"Ses ailes de géant l'empêchent de marcher"

 

La postérité de Milena Jesenska a deux sources : d'abord sa brève, chaste, épistolaire histoire d'amour incandescente avec celui dont elle fut la traductrice : Franz Kafka, qui occasionna des lettres d'amour devenues joyaux du patrimoine littéraire. Ensuite le témoignage que lu consacra Margarete Buber-Neumann, qui partagea son sort en camp de concentration. Elle l'y décrit comme un être absolument hors norme, qui par son attitude permit à nombre de ses camarades de tenir (pas elle), jusqu'à impressionner les nazis eux mêmes.

 

Mais cette femme fut, avant d'être communiste, dissidente très tôt (comprenant ce que signifiait l'attitude cynique de l'URSS dans la guerre d'Espagne, loin des naïvetés de son temps), et résistante, une journaliste. Très écclectique. De la chronique de mode aux conseils pratiques, en passant par des textes très personnels et des reportages politiques hyper lucides. Mme Jesenska a partagé sa vie entre Vienne et Prague, et dans "Vivre" on retrouve un choix de ses articles.

 

Ils se distribuent en deux parties :

-les chroniques intimes, qui sont de véritables chefs d'oeuvre littéraires, imprégnés de philosophie.

-Et les articles politiques sur la montée du nationalisme allemand dans les sudètes, puis l'enchainement dramatique qui conduit d'abord à l'annexion de la région par Hitler puis de tout le pays, les nazis entrant dans Prague. Un témoignage poignant, disséquant les mécanismes de fascisation d'un peuple (on pense aux mêmes processus identifiés au Rwanda, ou à la Bosnie, à travers cette dislocation du corps social dans un face à face dément, chacun étant sommé de choisir son camp, pseudo génétique),  rageant aussi (quelle honte que ces accords de Munich qui ont vu la France abandonner la démocratie tchécoslovaque, s'abandonnant elle-même à la stratégie décidée par Hitler qui jouait sur du velours).

 

Les articles intimes sont magnifiques. On y trouve des impressions de ville, de cinéma, des sagesses, des réflexions flamboyantes sur l'art, des descriptions de personnages (dont l'incroyable femme de chambre de Milena Jesenska, outrée qu'on puisse lui dire qu'elle vole dans le garde manger. Cela se sait se voit mais ne doit pas se dire. Personnage digne de Kafka, ou des grands russes), des ouvertures grandioses débusquées dans le chas d'une aiguille, d'un détail quotidien. Une habitude banale prend un sens considérable, comme le fait de regarder la fenêtre :

 

"voir des paysages par la fenêtre signifie les connaitre doublement : par le regard et par le désir".

 

La parenté avec Kafka, à travers la perception de l'absurde, et l'angoisse qu'elle suscite, est fortement perceptible en ces lignes. Kafka y apparait parfois, à l'évocation d'un "ami malade". L'article, sobre, pudique, qui lui est consacré à son décès est immense. Elle y montre toute la compréhension qu'elle eut du personnage et de son génie, sans dire le connaître. Loin du snobisme des hommages contemporains.

 

Milena Jesenska était sans nul doute angoissée...

 

" les nuages de fumée s'échappent de la meule en chapelet - ma respiration se bloque, je risque d'étouffer : qui nous a condamnés à mener cette existence grotesque ? Comme pèse le poids du monde pour que tous ces êtres, englués dans leur routine, ne se révoltent pas, ne crient pas, ne soient pas pris de fureur, et qu'ils s'abstiennent même de blasphémer".

 

Il ne faut pas confondre cela avec la trouille. D'ailleurs les angoissés du banal font d'excellents résistants dans la guerre. Ainsi Albert Camus ou Milena J. elle-même. Enfin un sens leur est offert et ils s'y engouffrent, la réalité donnant raison à leurs craintes de toujours. Enfin ils sont d'une certaine manière rejoints par le monde entier, au diapason de leur vision tragique :

 

 "Quelle tragédie que l'absence de tragédie ! L'inaptitude au tragique".

 

Ou encore :

 

" Vienne tue les êtres qui veulent accomplir quelque chose comme ceux qui en ont la faculté. Elle les tue parce qu'elle ne les met jamais au pied du mur".

 

Les gens normaux n'ont rien d'exceptionnel, mais les gens exceptionnels ne se sentent pas à leur aise dans la banalité. Un anxieux en guerre s'en tire mieux que dans la paix nihiliste. Les articles politiques de Milena Jesenska sont d'une très grande lucidité car elle est déja dans le combat, elle est prête à affronter le nazisme. Monte peu à peu en elle un patriotisme semblable à celui d'Orwell, c'est à dire éprouvé non pas comme coappartenance à une terre et à un sang, mais comme une solidarité populaire.

 

Cet oeil précis est d'une immense empathie pour les humains. Peu auront parlé comme elles des réfugiés (ici les allemands antifascistes) et de leur atroce condition matérielle et morale, sur laquelle elle enquête avec un souci du détail acharché, pour rendre tout ce qu'elle dit très frappant. Déja on voit émerger l'être exceptionnel, qui a éliminé toute petitesse en elle :

 

"parfois il me semble que l'on devrait avoir autant honte de bonnes que de mauvaises paroles à l'adresse d'un coupable. Car les une et les autres l'excluent de la société des hommes".

 

La sainteté n'est pas réservée aux croyants. Ni aux chastes.

 

" La Jesenska", surnommée ainsi parce que se faisant remarquer à Prague depuis son adolescence par son anticonformisme le restera toute sa vie. Son père la fera même enfermer quelque temps. Pour la plier. Elle voit la vie avec un beau sens du contrecourant, de la pensée complexe : " nous avons besoin du kitsch pour le dépasser". " Se marier pour le bonheur, c'est le faire par cupidité" dit-elle. Vivre ensemble c'est déjà beaucoup demander... Alors le bonheur.. Mais c'est une anticonformiste au coeur du peuple. Une luciole très brillante dans la foule de Prague.

 

Une femme d'exception. A cotôyer. Pour "Vivre".

 

 

 

Exceptionnelle ("Vivre" Milena Jesenska)
Exceptionnelle ("Vivre" Milena Jesenska)
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17 décembre 2014 3 17 /12 /décembre /2014 21:34

J'éprouve comme beaucoup une certaine fascination triste pour les faits divers, inutiles, poisseux aussi, et tellement intriguants. Ils m'écoeurent mais j'ai toujours le sentiment qu'ils disent quelque chose d'essentiel. Leur caractère exceptionnel n'est pas fortuit. C'est une des raisons qui m'ont attiré autour de mes vingt ans vers les surréalistes. J'ai trouvé chez eux l'aveu de cette fascination, et une familiarité envers ma manière de ressentir ces faits. J'ai cru aussi les percevoir chez Duras, tant critiquée, qui écrivit "sublime, forcément sublime" à propos de la maman du petit Gregory.

 

Les éditions Jean Michel Placé éditent des anthologies surréalistes autour de thèmes. L'un d'entre eux est consacré au "Fait divers surréaliste". Le mouvement surréaliste, naissant dans les années vingt se prolonge jusqu'aux années soixante. Il est donc à cheval sur deux périodes d'approche du fait divers. Une approche au départ purement morale. L'acte est diabolique, un point c'est tout. Cette hypocrisie révulse les surréalistes, et leur réponse n'en est que plus provoquante et sans retenue. L'après guerre va voir monter les tentatives d'interprétation, sociologiques, psychologiques. Bref le fait divers apparait aussi comme symptome. Mais ce n'est pas le propos du mouvement que d'analyser. Les surréalistes proposent une autre vision des faits divers. Ils sont ailleurs. Il y a assez d'experts judiciaires, de professeurs de conduite, de démagogues flattant les peurs. Il fallait une autre perspective, celle de l'empathie furieuse et sans préalable. C'est le surréalisme qui la propose.

 

Ils ne concluent rien, et s'ils écoutent ce que disent les psychiatres (Lacan donne un article), ils ne décrivent pas ce qui se passe à l'intérieur du personnage, n'essaient pas forcément de comprendre l'incompréhensible, ils voient le fait troublant et choquant comme un flash. Une faille sur une réalité. Le fait divers est comme l'écriture automatique ou l'association libre. Il révèle, brutalement. Nous avons donc là des petits miracles surréalistes, bien que sordides. Des mythologies nouvelles, emportées par un romantisme échevelé. Des visions sur l'enfoui. Et surtout, ce qui me touche personnellement, des rencontres avec l'autre, dans ce qu'il a d'incompréhensible, d'étrange, et de pourtant si proche. C'est cette coincidence entre l'incommensurable et le voisinage qui est frappante.

 

Pour les surréalistes, ces éruptions sont héroïques à leur manière. La plupart du temps elles viennent brutalement trouer la gangue de l'ordre social, de l'oppression. Il s'agit de faits horribles mais qui sont à la mesure de l'horreur qui les inspirent. Parfois, les crimes expriment une révolte violente contre l'ordre social, qui surgit d'un seul coup; et dont le sens n'apparait même pas à l'auteur. C'est le cas avec les fameuses soeurs Papin (qui inspirèrent Genet et Chabrol), qui ne savent pas expliquer leur acte monstrueux, et coordonné. Mais si on peut donner une lecture idéologique des actes, ce n'est pas ce qui touche le plus les auteurs. Ce qui les touche, c'est la radicalité de l'expression d'une révolte, d'une liberté, qui hurle à travers l'acte. La force enfouie qu'elle révèle.

 

Plus encore, la discordance entre la vérité des faits et la vérité selon l'auteur du crime fascine les surréalistes. En ouvrant une béance entre des niveaux de réalité.

 

Le parti pris des surréalistes, c'est une solidarité d'affect avec ces auteurs de crime. Ils sont avec. Ils ne jugent pas, ni n'exonèrent (sauif exception, pour une étudiante qui avait été l'objet d'un troc sexe contre diplômes, et où les mandarins sont exonérés de culpabilité). Les suicides, ces actes incongrus, attirent particulièrement l'attention du mouvement, par la question qu'ils soulèvent et qu'ils ne cesseront d'agiter, et de résoudre parfois par le passage à l'acte comme René Crevel.

 

Benjamin Peret écrit : "si la vie et la mort sont toutes deux des maisons closes, il importe peu que ce soit l'une ou l'autre qu'on choisit".

 

Ces crimes sont l'expression violente d'une liberté irréductible. Ainsi en est il de l'"homme des bois"', parti dans le maquis pendant la guerre, jamais revenu dans la société, refusant tout ordre, rôdant, et finissant par se heurter à la police. Ainsi en est il de la meutrière Germaine Berton, qui pour Aragon est "le plus grand défi que je connaisse à l'esclavage". La parricide Violette Nozières est mise au centre d'une affiche surréaliste, entourée de tous les membres mâles du groupe. Crevel exprime son admiration en écrivant que le geste de Nozières condamne "un monde ou tout était contre l'amour". Il s'agit souvent de femmes, comme ces deux adolescentes fugueuses, fuyant l'assistance publique, vivant de leur corps, et rêvant de tout foutre en l'air. Jugées pour agression. Elles passent à l'acte contre la pourriture d'une société. Ni la morale ni l'analyse ne peuvent suffire à ces poètes qui y voient comme la confirmation de leurs intuitions libertaires. La liberté se venge, même si elle n'est pas consciente, si elle prend des détours incompréhensibles et insupportables.

 

Les faits divers sont des volcans ("Faits divers surréalistes", textes recensés par Masao Suzuki)
Les faits divers sont des volcans ("Faits divers surréalistes", textes recensés par Masao Suzuki)
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13 septembre 2014 6 13 /09 /septembre /2014 15:37

 

On doit remercier Ernest Renan, qui a écrit une "vie de jésus", livre surprenant (que j'ai lu il y a quinze ans) et sans lequel Emmanuel Carrère n'aurait peut-être pas eu l'idée d'écrire ce magnifique projet littéraire et spirituel : "le Royaume". Renan s'y saisissait de Jésus en Historien, et cela avait révolté les croyants de son temps. Carrère fait de l'Histoire pour chercher des clés permettant de vivre, mais il est comme Renan, c'est la vraie vie des gens qui l'interesse : ces "autres vies que la sienne" pour reprendre un de ses titres. L'étrange altérité ne cesse pas de le questionner.

 

J'écris fréquemment des chroniques sur ce blog mais là je tiens vraiment à emprunter des superlatifs. C'est un très grand livre, un sommet de la littérature française à l'échelle des dernières décennies. Et c'est un plaisir d'apprendre beaucoup, de rire, d'être touché par l'expression désarmante et désarmée de sentiments plus douloureux, de partager, grâce au souci de communiquer réellement avec le lecteur et de lui parler le plus directement, un bout de chemin dans une quête.

 

C'est un livre carrefour pour Carrère, il le dit et cela se sent quand on en est lecteur régulier (c'est le quatrième livre que je lis de sa plume). Il y revient fréquemment sur ses travaux précédents, à propos de Jean Claude Romand, de Philip K Dick, de Limonov. Quelque chose, dans la vie de l'auteur, et donc dans sa trajectoire d'écrivain, se clôt, tout en atteignant son sommet.

 

Sans doute la forme ici continuée, déja trouvée dans Limonov, mêlant récit historique insistant sur le prosaïque et la familiarité des figures historiques avec nous (ce qui est la vraie marque de l'historien qui sait qu'il parle de réel), humour ravageur, introspection sans concession, réflexion sur la sagesse et sa proximité avec la dinguerie, scepticisme et incapacité à trancher devant une vérité obsédante mais utopique, va t-elle être dépassée dans son oeuvre.

 

Il y a tant à trouver dans ce livre, tant à en dire. Tout part de l'évocation de la phase religieuse de la vie de l'auteur, qui fut chrétien pendant trois ans au début des 90's. Ce fut un des sentiers adoptés pour sortir de la souffrance psychique récurrente. Un sentier abandonné, mais pas tout à fait. Car ce que se demande le livre, en répondant me semble t-il plutôt positivement (même si Carrère a cette particularité de ne jamais rien refermer, ce qui doit être compliqué à vivre), c'est si ce royaume n'est pas simplement une forme de sagesse qui n'a nul besoin de se référer à quelque arrière monde, et qui a bien des familiarités avec d'autres sagesses : le stoicisme, la pensée chinoise en particulier (Carrère est un pratiquant assidu du yoga, semble t-il à grand profit). La parole de Jésus est, chez Luc, non pas morale, mais tournée vers notre Karma. Les sagesses convergent. Jésus ne fait que dire : si tu fais ci, si tu fais ça, tu entreras dans le Royaume.

 

Ainsi l'auteur revient aux sources du christianisme, au premier siècle, pour comprendre ce qui s'est formé et a été légué à notre culture. Il nous livre alors le fruit étonnant de longues années de lectures, de recherche, de traduction de la bible, de voyages, d'échanges avec des amis croyants, de réflexion personnelle sur son intimité (y compris sexuelle, de manière confondante).

 

Deux personnages occupent particulièrement l'auteur : Luc, rédacteur d'un évangile mais aussi des actes des âpotres, et ce génie furieux que fut Saint Paul de Tarse. Nous les suivons partout, et l'auteur tente de combler les trous des sources questionnées et critiquées, tout en donnant une dimension parfaitement humaines à ces "saintes" figures, qui deviennent des gens brillants mais banals, confrontés à ce que nous pouvons rencontrer chaque jour, pleins de défauts, de malignités, de soucis matériels idiots, de vanités aussi.... bref de familiarités avec nous. On rit beaucoup des comparaisons, des caractérisations, des anachronismes avec lesquels l'auteur s'amuse, aimant à raconter les épisodes burlesques.

 

Mais on ne rit pas par mépris. Ni forcément par admiration d'ailleurs. On ne sombre jamais un instant dans la moquerie bouffeuse de curés. Ce n'est pas une seconde le style de la maison. On est loin des bouffonneries simplistes d'un michel onfray qui devrait lire ce livre et en prendre de la graine, d'autant plus que le sceptique Carrère n'a jamais loin son Nietzsche admiré et nous livre ses hésitations philosophiques avec grande clarté. Certaines de mes préoccupations personnelles y ont trouvé écho, comme quand il note que ce qu'il manque à la fois au bouddhisme et aux stoiciens, c'est la question du désir. Le renoncement, c'est sans doute la solution, mais n'est-ce pas la momification vivante ?

 

La question reste tout de même, avec ce long parcours, celle du bonheur. Ou plutôt de l'absence de malheur. Est ce que des phrases, par exemple de ce Jésus qui parla comme personne avant lui, inversant d'une certaine manière tout ce qui peut paraitre du bon sens, peuvent nous conduire vers une certaine "béatitude" ? Peut-être. En tout cas cela peut accompagner une démarche. Pas besoin pour autant de le croire comme le fils de Dieu.

 

Il se trouve que lorsque l'auteur est en pleine période chrétienne, qu'il va quotidiennement à la messe, il a recours, dans le même temps... au divan freudien deux fois par semaine, cloisonnant les deux démarches. C'est tout l'auteur en somme, cherchant à la fois à éclaircir la névrose et à en sortir par le haut via la spiritualité, ce qui suppose de s'enfoncer en elle. Mais tout cela narré avec une honnêteté et une sincérité envers le lecteur hors du commun.

 

Emmanuel Carrère ne triche pas, y compris avec ses petits arrangements à lui, qu'il nous raconte (notamment pour ce qui touche aux sentiments de culpabilité). Un passage du livre nous le montre en chétien en conflit avec une nounou qui connut Philip K Dick.... Un morceau de bravoure d'humour noir et d'auto dérision.

 

On fait mieux connaissance avec Paul de Tarse, un personnage étonnant qui tient un peu du Limonov dans sa fureur d'avancer quoi qu'il en coûte, se heurtant à la division des premiers temps chrétiens, puis aux romains. Mais aussi avec ce Luc qui est le chouchou de l'auteur, qui suit Paul dans ses aventures dantesques, et qui comme le plus littéraire peut-être des évangélistes, a sa faveur. Luc devient, au cour du livre, un être familier, en partie hypothétique, mais bien familier.

 

Il y a aussi du polar presque, en tout cas de la chasse au mystère (sans esotérisme ridicule), lorsque Carrère essaie de combler les obscurités des canons chrétiens, de trouver des repères chronologiques et d'imaginer le cadre de rédaction des évangiles, qu'il se demande quelles sources servent à Luc (il pense qu'il a pu rencontrer Marie par exemple, et que le fameux "Q", ce livre qui n'aurait repris que les citations du Christ, a vraiment existé et fut en possession de Luc).

 

Ce qui est touchant dans ce livre c'est l'obstination d'un homme, l'auteur, qui veut malgré tout apprendre à vivre un peu mieux, et qui ne renonce pas, noircissant des carnets de commentaires des textes sacrés, y replongeant, les remettant en perspective. Un homme d'écoute. Des paroles et des textes. Bref des autres. Une immense qualité d'écoute. Le travail de pleine conscience, qui consiste à ne pas penser, semble impuissant à le pousser à renoncer à trouver les vérités dans des phrases. Bien qu'il sache qu'elle soit introuvable.

 

Car Carrère sait tant de choses, mais d'abord sait qu'il ne sait pas. C'est obsédant la recherche et la remise en cause, ça épuise. Mais la sagesse est déjà là dans l'intuition du caractère insondable de la vérité.

En recherche du royaume des sages ("Le royaume", Emmanuel Carrère)
En recherche du royaume des sages ("Le royaume", Emmanuel Carrère)
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6 novembre 2013 3 06 /11 /novembre /2013 00:23

fernando_pessoa.jpg

"Je gis ma vie"...

 

Phrase récurrente du "Livre de l'intranquillité" de Fernando Pessoa qui en dit long sur la marée de désespoir qui coule de ce livre, à côté duquel le Journal de Kafka est une gentille bluette.

 

 

Le grand nom de la modernité littéraire portugaise (qui a écrit ce livre dans les premières décennies du XXeme siècle, de manière étalée) prend ici l'identité de Bernardo Soarès, aide comptable à Lisbonne, un de ses compagnons de route qu'il aime inventer, à partir de ses personnages qu'il sent en lui et développe, convaincu du fait que nous contenons bien des figures possibles.

 

Il nous livre son autobiographie sans vie véritable, longue plongée dans les pensées et rêveries raffinées du personnage. Ou plutôt dans un état d'esprit tout particulier de dépassement du fossé entre le rêve et la pensée, puisque c'est en cette synthèse inédite que Soarès recherche à s'apaiser du malheur de vivre, de l'abaissement à être matière vivante. Le drame de l'incarnation.

 

 

 

Pessoa invente dans ce livre absolument unique, d'une qualité littéraire époustouflante, une sorte de stoïcisme plaintif (eh oui, oxymore), une lutte pour une sagesse sensitive particulièrement originale, accouplés à un néo platonisme radical. Nous sommes entraînés, au fil de centaines de fragments, dans un flot de spleen, une eau de tristesse poétique enivrante et brutale tout à la fois par sa radicalité d'anti vie, de refus de toute dimension sociale aussi. D'où une fascination qui nait chez le lecteur, partagé entre le souci d'en finir pour sortir de ce vertige morbide et le sentiment de connaitre une expérience hors du commun littéraire.

 

 

 

Rarement la prose aura démontré une telle capacité à signifier autant que la poésie, sans ses trucs et artifices. Et Pessoa nous démontre avec éclat que le style c'est la limpidité. La simplicité même, d'une prose qui coule véritablement de source, l'élément liquide étant omniprésent dans les images utilisées, mais aussi dans la musique des phrases.

 

 

L'aide comptable Soarès plaide la renonciation à la vie telle que nous l'entendons, et le refuge absolu dans la contemplation et le rêve. Rêver, rêver encore rêver, tel est le mort d'ordre. Soarès l'applique et nous donne ses rêveries en partage sans cesse, mêlées à des considérations métaphysiques.

 

 

Contrairement à Pascal, Soares (une part de Pessoa), pense que la foi n'est pas accessible par la raison. La science ne saurait se substituer à la perte de Dieu, car elle ne saurait toucher à l'absolu. Le drame humain, c'est l'exil loin de l'absolu. Il reste à voir, à ressentir, à filtrer ses sensations par la pensée : "l'idée des émotions, l'émotion des idées".

 

 

Le monde matériel, le monde social, sont des chutes. On ne leur doit que mépris. Le refuge c'est "un non être dilué en lointains et en couleurs". La vie esthétique est la seule vie digne d'être vécue.

 

 

La rupture avec le romantisme est totale, car le désir, soit le désir du monde, est une aporie. Le monde nous échappe, on ne peut pas y déceler une quelconque vérité, nous devons accepter que l'univers est radicalement subjectif et nous défaire de toute prétention à le saisir comme un objet à comprendre et surtout à travailler. Le travail est une chimère.

 

 

La contemplation est une manière de ne pas ressentir cette nausée dont parlera Sartre un peu plus tard, en admettant que "la réalité est une forme d'illusion et l'illusion une forme de la réalité". La conscience c'est le bannissement, c'est cette impression de "verre dépoli" entre nous et le monde, cette étrangeté incoercible : "qu'est ce donc que cet intervalle entre moi même et moi ?". Pessoa est un grand contemporain, qui ressent les intuitions de la phénoménologie et de l'existentialisme, mais aussi celles de Freud avec cette idée que Je est toujours un autre. Que le passé est toujours là. Et que c'est "ce qui a été ressenti qui a été vécu".

 

 

Puisque la vie est "essentiellement un état mental", un ressenti, acceptons le et tirons en les conséquences. L'action ne mène à rien, ni le voyage, puisque tout se passe à l'intérieur de soi. L'univers est à la portée du rêveur qui n'est jamais sorti de son village. Nous sommes l'univers, rien ne sert de partir à sa rencontre, il faut plonger en soi, et imaginer, ce dont Soarès nous gratifie sans cesse (les rêveries du personnage sont magnifiques, incessantes, baroques et parfois complaisantes par pur souci de plaisir).

 

 

L'inspiration manichéenne au sens premier, néo platonicienne, gnostique, cathare, est très nette : "vivre apparait comme une erreur métaphysique de la matière". La détestation de la vie est assumée, mais elle ne se traduit pas comme chez Platon par la mise en avant du logos. Au contraire, elle implique une esthétique mariée à la pensée des sensations pour les rendre plus ardentes. Le but sera ainsi de cultiver ces états là, grâce à la prose lue et écrite en particulier, et à la contemplation de la ville, qui donne à ressentir et à penser. Ce livre est un grand livre urbain, qui rappelle Baudelaire à Paris.

 

 

On ne saurait rien connaitre vraiment en soi, donc ni personne, et nous devons admettre "la fiction congénitale de tout". Nous sommes bien dans la caverne de Platon (qui n'est jamais cité) et on nous montre des ombres de marionnettes, avec ceci de différent que Pessoa se tourne vers la beauté des parois, du frôlement des ombres sur la pierre. Les relations humaines sont condamnées d'avance, et autrui est décoratif. Toute prétention à l'altruisme n'a aucun sens.

 

 

Le monde est immonde comme dégradation de l'absolu inaccessible, mais il brille malgré tout. Réchauffons nous à ces rayons de beauté.

 

 

L'esthète ne se sépare pas du penseur, comme le ressenti ne se disjoint pas de la pensée. Ainsi l'esthète est il attiré par les objets inutiles, car ils sont moins réels. Ainsi l'art est le domaine de l'esthète car il est par essence "négation de la vie". Et non représentation de la vie. Le modernisme est tout entier là. La rupture impressionniste a commencé à retourner le mouvement de l'art (auparavant c'était la réalité qu'il s'agissait de dépeindre, maintenant c'est le regard qui s'impose), et le modernisme va au bout de la logique. Pessoa écrit en ces années d'explosion du modernisme.

 

 

Ces considérations viennent à former une sagesse, car puisque tout est ressenti, tout n'est que rêve, alors on doit se protéger des douleurs de la vie en considérant que tout cela n'est qu'un roman. Soarès est un angoissé, et il cherche avant tout à moins souffrir, sans jamais y parvenir vraiment. Ce Sage est un Sage en échec.

 

 

L'amour n'est possible que comme idée. L'autre est fuyant, nécessairement, imparfait et déchu. Son âme nous échappe, la nôtre nous échappe aussi. La prétention à la possession, d'autrui comme de quoi que ce soit, est vaine, car tout nous échappe. Le désir ne conduit qu'au désir. En toutes choses. Si on doit déclarer sa flamme, c'est à une "Notre Dame du silence", divinité hors de portée.

 

 

Mieux vaut penser que vivre. Si le radicalisme de Soarès/Pessoa ne sera pas forcément suivi, il reste que cette formule fait mouche chez tous ceux qui considèrent la matière avec circonspection. Pour qui elle a un goût de mort. Ceux qui trouvent plus d'intensité dans les mots et le sens. Ils se sentiront peu ou prou une affinité avec ce livre de l'intranquillité.

 

 

"Que faire ? Isoler l'instant". On est proche de la méditation, mais sans chasser la pensée, en la mariant à la sensation. Ce qui nous offre des descriptions rêvées comme rarement on en trouve dans un livre. Une ivresse des sens peut nous abriter quelque peu contre ce monde incompréhensible et foncièrement étranger à notre conscience.

 

 

Ce "décorativisme intérieur" de Pessoa peut-il convenir ? Au final il ne parvient pas à sauver Soarès du malheur et du sentiment de s'être fourvoyé. Son stoicisme du détachement et du renoncement est plaintif. C'est donc un stoïcisme bien relatif.

 

 

Finalement Soarès est resté au milieu du gué. Occidental, il ne peut se départir de la réflexion. Il ne bascule pas dans un sentiment océanique accompli, dans une pleine conscience ou les mots s'effacent. Au contraire, il essaie de transformer l'objet de ses pensées, mais il revient sans cesse à ses constats de chute, à ses déplorations et regrets.

 

 

Soarès a sans doute tort de considérer que la perte de l'absolu est une damnation. C'est supposer que l'absolu est une catégorie du monde, même impensable, même inaccessible. C'est mésestimer (pour des raisons que Soarès n'ose pas chercher en lui, prétendant s'analyser mais se contentant de se décrire) les trésors de ferveur que la matière du monde, les êtres vivants, la rencontre de son prochain et de son lointain, peuvent receler.

 

 

 

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25 octobre 2013 5 25 /10 /octobre /2013 00:49

Capture-copie-8.jpg Les hors séries Télérama sont vraiment de véritables "mooks". Mélange de livre et de magazine, réalisé avec soin et souci de l'inédit. Une oeuvre utile, un respect du lecteur qui ne court pas les couloirs du monde journalistique.

 

J'aime beaucoup celui qui vient de sortir à l'occasion de la grande exposition sur l'art Kanak au musée du quai Branly. Une belle réussite, et une plongée passionnante en Nouvelle Calédonie, chez ces lointains si proches.

 

Ce qui se passe là-bas depuis la période post massacre d'Ouvéa (1988) est passionnant, car les uns et les autres, globalement, essaient de s'extraire de ce passé qu'ils n'ont pas vécu ni choisi mais qui leur mord la nuque. Ils essaient de s'inventer un autre avenir, en sachant que le passé ne passera jamais.

 

 

Le processus de réconciliation post ouvea est une des créations politiques les plus admirables que j'ai pu voir durant ma vie de citoyen. Les clans des tueurs et des victimes se sont alliés. Les inégalités se sont vraiment réduites, pas assez mais vraiment. Le pouvoir a été partagé, les promesses de l'Etat pour une fois tenues. Les indépendantistes ont même pris le contrôle d'une partie significative du nickel, la richesse locale, et essaient de la concilier avec le respect de la terre, ce qui n'est pas aisé. On songe à l'Afrique du Sud, évidemment à une échelle sans comparaison, dans cette capacité à tordre la fatalité.

 

 

Le sort de la Nouvelle Calédonie ou de la Kanakie (je ne m'intéresse pas aux guerres de noms) souligne la pesanteur du passé :  celle de l'histoire coloniale injuste, atroce, qui a failli liquider le peuple kanak et sa culture, le poids du droit coutumier, de la culture, des déchirements. Mais l'archipel illustre aussi la vitesse des changements possibles, alors que le monde a déjà beaucoup changé depuis la grande crise des années 80 dans l'Ile, et que les termes du débat d'il y a dix ans sont déjà dépassés. La jeunesse ne se pose plus les mêmes questions, le métissage est devenu une réalité, minoritaire certes, mais réelle. Une dialectique étonnante et pleine de possibles, entre la reproduction et le révolutionnaire, voila ce que nous montrent les néos calédoniens.

 

 

La question de l'autodétermination va être reposée bientôt par référendum, et déjà elle se pose différemment, alors que l'Ile est entrée dans la mondialisation, que la notion d'indépendance dans ce cadre est toute relative, que les néos calédoniens ont déjà en charge la plupart des compétences d'un Etat, excepté des fonctions régaliennes qu'ils auraint du mal de toute manière à assumer seuls (comme l'entretien d'une diplomatie à l'échelle mondiale). La Nouvelle Calédonie inventera sans doute une forme politique nouvelle, si elle surmonte le cap dangereux de la reprise du débat, sans céder au retour des vieux démons enfouis.

 

 

Le hors série, joliment illustré, est très riche : il insiste, car c'est telerama, sur les aspects culturels, comme d'ailleurs les dirigeants Kanaks l'ont fait eux-mêmes. Le mouvement indépendantiste prend son essor à partir de 1975 lors d'un festival culturel à grand succès. Il explore l'histoire, l'ambiance actuelle dans l'Ile, sans manichéisme ni faux semblant. De la belle ouvrage. On y apprend par exemple toute la complexité du peuplement venu de l'extérieur, constitué de colons venus s'emparer des ressources mais aussi de desperados, d'anciens bagnards, d'ouvriers du pacifique. Ces iles sont l'héritage de cette complexité.

 

 

On évoque beaucoup bien entendu ce grand dirigeant du FLNKS que fut Jean Marie Djibaou, un visionnaire. Il a su comprendre, contrairement à tant d'indépendantistes dans le monde, que la culture kanak vivrait en regardant de l'avant. Ce qui l'a conduit par exemple à ne jamais réclamer le retour des oeuvres spoliées, bien au contraire, comptant sur ce rayonnement mondial. Djibaou avait saisi ce que Levi Strauss expliquait de la culture : elle est d'autant plus ancrée qu'elle est ouverte et donc féconde.

 

 

Un grand dirigeant, tout sauf rabougri, qui paya, comme son adversaire et partenaire Lafleur d'ailleurs, le prix de son engagement pour la paix.

 

 

Je ne suis pas un grand fan du rocardisme; mais les accords de Matignon sont, on doit en convenir, une belle chose, un des apports de l'intelligence de François Mitterrand à notre pays. L'accord est toute empreint de l'expérience française, éprouvée par des siècles et siècles de traités, par l'expérience d'une administration qui en a vu des vertes et des pas mûres, par ce fait acquis de savoir créer toutes sortes d'arrangements en se servant de la nuance de la langue. La langue française, disait Valéry, est le résultat de sa nécessité de synthétiser du différent. Les accords de Matignon, particulièrement créatifs, le démontrent encore. Là encore, tout est allé très vite, on s'est enfermé jusqu'à trouver un accord. Michel Rocard est d'ailleurs un pessimiste sur le volontarisme politique, en général, mais pourtant avec ces accords il a démontré que dans certaines conditions tout peut évoluer très vite, lorsque la situation est à cueillir et que certains cadres clés sont convaincus.

 

 

J'ai pensé aux indiens d'amérique du nord aussi. Ils ont failli disparaitre au 19eme siècle, comme les Kanaks dans les années 1920. Aujourd'hui ils sont plus nombreux et on reconquis une partie de leur dignité : ce qui ne veut pas dire, au contraire, comme chez les Kanaks, que des débats ne surgissent pas en leur sein et que des questions graves doivent être tranchées au sein de la communauté. Les Kanaks quant à eux, ont relevé la tête, et ils ont aussi ont des soucis à résoudre, tiraillés entre la coutume et le droit commun. Le choc entre l'individualisme et le communautaire très fort devra être surmonté.

 

 

Aujourd'hui la Nouvelle Calédonie est l'archipel le plus prospère dans ce coin du pacifique, on le doit au nickel et aux transferts métropolitains de ressources. Le développement repose grandement sur la nickel dépendance. Il est certain que la poursuite de la croissance et la redistribution qu'elle permet aiderait à ce que les diables de la division ethnique restent dans leur boite. 

 

 

C'est dans l'exploration du particulier que rejaillit l'universel. Ce tout petit peuple qui ne connaissait pas l'écriture avant sa conquête a des écrivains, des entrepreneurs, il envoie désormais ses jeunes à l'université, ce qui n'était pas le cas il y a trente ans. Nous sommes égaux, voila ce que dit l'histoire de la nouvelle calédonie. Nous avons pris des chemins différents parce que les chemins du monde étaient fort différents, mais le racisme est une folie imbécile.

 

 

Le racisme, superstructure atroce du colonialisme brutal qui repoussait les kanaks hors de leur terre et les mettait en réserve, les exposant comme des animaux, a suscité tant de blessures léguées. On doit admirer ceux qui essaient d'en sortir, quels que soient leurs origines, leurs hésitations, leurs désaccords. Ils ont déjà effectué un beau parcours.

 

 

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7 mars 2013 4 07 /03 /mars /2013 22:59

ZADIE_SMITH.jpg

 

"Pour moi, il est impossible de ressentir fierté ou honte par rapport à des hasards de génétique dont je ne suis aucunement responsable. Je comprends que ces mots aient pu trouver leur place dans les discours sur  l'appartenance raciale, mais je ne peux pas y adhérer. Je ne suis pas fière d'être femme non plus. Je ne suis même pas fière d'être humaine-même si j'aime l'être".

 

Zadie Smith

 

 

Notre pays, creuset d'une immigration significative et chantre incomparable de l'universel aurait du donner naissance à une, dix, cent Zadie Smith. Ce n'est pas encore le cas, et nous devrions nous interroger à ce sujet... Pourquoi donc...? Ce n'est pas ici mon propos mais il y aurait beaucoup à dire.  Nous aurions en tout cas bel et bien besoin dans notre espace public (au sens habermassien du terme, c'est à dire d'un espace où l'on débat, d'une arène ou s'affrontent les convictions) d'une Zadie française.

 

Elle est née en Angleterre ( ce qui devrait nous conduire à considérer avec plus de curiosité le modèle "communautariste" si décrié, manifestement plus complexe qu'il n'y paraît). Elle fait partie de ces grands créateurs et penseurs, à mes yeux très précieux, qui ont vécu ce que j'appelle en mon for intérieur la traversée des frontières et essaient justement d'y songer sérieusement. C'est un thème récurrent de ce blog, qu'on a évoqué avec Annie Ernaux ou Didier Eribon.  Mais Zadie Smith de surcroît a franchi toute une série de frontières : sociale et culturelle (de la classe ouvrière anglaise à l'élite littéraire internationale et à l'enseignement sur les campus prestigieux américains) , ethnique (elle est la fille métisse d'un anglais et d'une jamaïcaine, et vogue entre les Etats Unis et son Angleterre, son conjoint est irlandais).  

 

Nous connaissions jusqu'à présent Zadie Smith à travers ses romans ( Zadie Smith, sublime voix du métissage) , qui n'ont rien de ces romans de banlieue - pas forcément mauvais d'ailleurs - que de temps en temps on nous présente en France, censés réhabiliter un autre langage et lui donner des lettres de noblesse littéraire. Mais toujours tamponnés comme "issus de l'immigration" et donc confinés comme tels.

 

Non, Zadie Smith ne renie et ne renonce à rien, et prétend à tout : elle parle de ses origines multiples, de son enracinement profond dans la littérature anglaise mais aussi mondiale. Elle nage délicieusement dans la république internationale des lettres. Et son oeuvre respire la formation classique ; la lecture dévorante, ardente, des monstres sacrés de la littérature. Mais ce qui est délicieux chez cette fille qui se dit "de gauche", c'est qu'elle ne sépare aucunement les joyaux universels auxquels elle se réfère de ce qu'elle a appris à regarder et qui l'a influencée dans la dite sous culture. Elle est une métisse, à tous les points de vue.

 

Gallimard a eu la bonne idée de traduire sous le titre "Changer d'avis" une somme d'essais et de critiques qu'elle a publiées ici ou là dans les années 2000. Cette lecture a été pour moi l'occasion d'un régal, d'un ressenti fraternel. Je ne saurais trop conseiller ces pages élégantes et sincères, parfois simplissimes d'autres fois exigeantes, à tout amant(e) de la littérature...

 

... Ceci alors que je n'ai pas tout saisi... Puisque la plupart du temps elle dissèque des oeuvres ou des auteurs que je n'ai pas lus, des films inconnus ou lointains... Et pourtant, on sourit, on se dit "mais oui c'est bien cela !"... C'est sans doute là qu'on déniche un immense talent d'écrivain tourné vers ses lecteurs, cherchant à partager des expériences universalisables. Parlant à ses lecteurs. Un type d'écrivain parmi d'autres. Mais Smith est une des meilleures de son temps.

 

Le fil rouge de ces essais baroques et fourmillants, justement, c'est l'universel, compatible avec la singularité. De par son métissage multiple et assumé, l'auteur bascule dans l'universel, précisément. Comme  ce Kafka qu'elle aime, si proche de l'expérience juive et en même temps si confronté à la condition humaine dans son ensemble ("Ce qui horrifie Kafka ce n'est pas la judéité en soi, c'est toute expérience, toute expérience partagée, et donc humaine").  Elle répugne à l'assignation, tout comme le Barack Obama de 2008 qui d'ailleurs lui donne de l'espoir, sans tromper sa lucidité.

 

 "Je dois reconnaître qu'en ce qui me concerne l'incohérence idéologique est pour ainsi dire une vocation" écrit-elle dans sa préface... D'où le titre de l'Essai. Mais c'est une coquetterie. Elle est magnifiquement cohérente au contraire.

 

D'emblée, Zadie Smith nous parle de son rapport à la dite "littérature noire" (du peuple noir), à travers le livre classique "une femme noire" de Zora Hurston. Plus jeune elle snobait ce livre, ne voulant pas s'identifier justement à l'histoire d'un personnage féminin noir. "Je voulais être une esthète objective". Mais elle a finalement aimé ce livre, justement à contre courant d'une littérature "noire" où la femme est soit une reine africaine, soit une super héroïne, afin de "panser les plaies psychiques" du peuple... Ce qu'elle aime chez Hurston, c'est sa portée universelle, alors même que cet écrivain utilisait franchement le vernaculaire noir américain.... Zadie Smith se veut "du côté de ceux qui écrivent bien" : c'est ce qu'elle veut donner au monde qui compte, pas ce qu'elle est censée être.

Et ça, moi, j'adore...

 

Aspirer à cet universel, ce n'est rien renier : la négritude est comme un organe de son corps, mais elle ne saurait la définir intégralement. Et Zadie Smith le dit : "la vérité c'est que je suis une femme noire, et c'est pour ça sans doute que ce livre m'émeut tant". Il y a bien une spécificité à être noire, dans le rapport à l'universel, car il est vrai que le blanc se pose moins la question : souvenons-nous qu'il a prétendu être l'universel.

 

Mais jamais d'exclusive ! Ainsi Mme Smith se lance t-elle dans une défense en règle du très classique E.M Forster, écrivain anglais de "la voie médiane", bref centriste. Un écrivain prolixe sur la BBC, émouvant par son souci obsédant de parler à ceux qui ne savent pas, de s'excuser sans cesse de risquer d'être arrogant à leur encontre, de se forcer donc à la retenue d'être brillant... Pour être pédagogique.

 

Zadie Smith est tout aussi capable de s'identifier à George Eliot, femme qui écrivit "Middlemarch" à la fin du 19eme siècle, avec cette capacité admirée de mêler l'expérience et les idées dans un même mouvement, très spinoziste (eh oui, encore ! Il est partout cuila).

 

" C'est une erreur de détester Middlemarch parce que les traditionalistes de ce monde l'adorent. Cela reviendrait à nous priver de l'un des biens de ce monde que Spinoza nous conseillait de chérir. Le sentiment devient connaissance et la connaissance, sentiment".  

 

Ne pas se laisser définir. Jamais. Même si on est fidèle à tout : qu'on replonge dans le débarquement de Normandie où son père porta les armes, qu'on songe à la signification de Noel dans sa famille, qu'on a un sens profond de la famille avec ses turpitudes.

 

La traversée des frontières, c'est une expérience toute particulière et assez rare. La voix qu'elle a aujourd'hui, elle sait l'avoir acquise à la fac. Elle croyait alors que c'était la voix des littéraires, et non celle d'une classe. "Pendant un temps", revenant de Cambridge, elle reprenait son ancienne voix d'enfant d'ouvrier. Et puis cela passa. Elle se souvint de ne plus pouvoir échanger avec son père au sujet de ce qu'elle apprenait, alors ils regardaient ensemble les monty python qu'ils connaissaient par coeur. Elle admire ce qu'on appelle "la glossolalie", le fait de savoir parler plusieurs langages sociaux. C'est ce qu'elle a trouvé par exemple dans "les rêves de mon père" d'Obama, un grand franchisseur de fontières lui aussi.

 

La traversée des frontières vous transporte dans une sorte de "cité des rêves". Où l'on dit "Nous" plutôt que "je" (comme Obama) et on se met à la glossolalie. Pour Zadie Smith, tout le monde vient peu ou prou de la cité des rêves, car tout le monde a un parcours particulier.

 

Ce sont les adversaires d'Obama qui ne parlaient que d'une seule voix, et qui ne supportaient pas sa complexité, y voyant de la duplicité. N'y comprenant rien. Les militants historiques du mouvement noir, y compris Jesse Jackson (éructant lorsqu'Obama a évoqué publiquement la question de la démission du père noir, alors qu'on lave son linge sale en famille....) se sont aussi méfiés de lui. Il est le premier à avoir surmonté le risque d'être traité de nègre domestique en assumant l'universalité.

 

Ainsi Smith, qui refuse toute étroitesse, aime Shakespeare, lui qui ne fait allégeance à rien ni personne. Qui se fait le choeur de la diversité humaine et de tous les accents de l'angleterre.

 

On doit pouvoir dire "j'aime mon pays" et en même temps : "c'est un pays comme les autres". Et c'est ce que Zadie Smith attendait d'Obama.

 

En même temps, quand on est de la cité des rêves, il faut bien s'attendre à être souvent paumé... Comme dans ce week-end aux Oscars où elle ne parvient jamais vraiment à être présente.

 

Zadie Smith est un écrivain. Mais qu'est ce qu'un écrivain, qui est d'abord un lecteur ? Et la voici tiraillée entre deux de ses admirations aux positions antagonistes : Vladimir Nabokov et Roland Barthes. Pour Nabokov, seul l'auteur compte. Pour Barthes, il n'y a que de la lecture. Ces deux positions reflètent un net désaccord philosophique. Pour la nouvelle critique française, très influente dans les années où Zadie Smith a étudié la littérature, il n'y a pas vraiment de Vérité. Nabokov, lui, pense qu'on peut et doit l'approcher. Evidemment, comme étudiante, Mme Smith a été flattée par le pouvoir de lectrice-productrice que lui donnait Barthes. Mais en tant qu'écrivain, elle veut reprendre le pouvoir.... Ici encore elle essaie de dépasser le clivage : "je sais que je lis surtout pour me sentir moins seule, pour établir un lien avec une conscience extérieure à la mienne. Ainsi, je me retrouve à croire tant bien que mal à la difficile collaboration entre le lecteur et l'écrivain".

 

L'important c'est donc l'avenir. Et quel est l'avenir du roman anglo américain ? La question ne peut que la préoccuper. Elle s'irrite ainsi d'une tendance à s'enfoncer en soi, qu'elle décèle dans la production romanesque : "les temps sont durs pour les anglo américains de gauche. La seule chose en laquelle il nous reste à croire, c'est nous".  D'où un paradoxe: tout traiter de manière littéraire, esthétiser les objets... Un réalisme anxieux. "Les choses du monde nous arrivent-elles vraiment comme ça, enguirlandées d'élégances langagières désuètes ?". Mais il y a aussi des romans encourageants, sans complaisance, héritiers de toutes les remises en cause du vingtième siècle, mais capables d'autodérision. Des romans nés de l'échec du roman, mais qui le savent et jouent avec.

 

Si Zadie Smith prend on ne peut plus au sérieux sa vocation d'écrivain, elle en a une vision très concrète, pratique. Elle en parle avec une fraîcheur et une simplicité déconcertantes. Ainsi donne t-elle dans un essai un cours d'écriture du roman particulièrement savoureux, fondé sur des tas de petits conseils. Elle dit faire partie de l'école du "micro management" qui se lance sans plan, les vingt premières pages étant cent fois révisées, et le reste du roman en découlant tout naturellement. Elle est aussi de ceux qui lisent beaucoup pendant qu'ils écrivent, sachant leur dette à la littérature, et trouvant dans l'exemple d'autrui un bon remède contre la complaisance. Elle conseille aussi, après avoir écrit, d'avoir la patience d'être lecteur. C'est à dire d'enfermer son manuscrit et de le relire bien plus tard. Et bien d'autres "trucs".

 

L'Afrique la préoccupe, à travers la négritude. Et son récit d'une semaine au Libéria accompagnant l'ONG Ofxam est un superbe témoignage, pesant d'abattement et de désespérance sans pathos, intégrant une vision politique lucide (notamment sur le rôle de Firestone, la multinationale qui vient y trouver le caoutchouc).

 

Il y a la Zadie Smith fille des écrans. Et folle de cinéma. Qui a dévoré, fidèle à sa liberté,  le cinéma californien de la grande période glamour. Elle nous livre de beaux essais sur K Hepburn, Greta Garbo. Hepburn, en qui elle voit une irréductible. Garbo, fascinante aussi par sa singularité.

 

Zadie Smith a tenu une chronique journalistique cinéphile pendant une saison, avec consigne de ne voir que des films mainstream. Elle nous livre des analyses décalées, jetant son regard de romancière sur ces films, sans préjugé, gardant quelque chose de ses goûts d'adolescente admirative aussi, familière avec le cinéma populaire. Sa chronique cruelle de "mémoires d'une geisha" est très drôle. Son long article sur "munich" de Spielberg (qu'elle n'a pas honte d'admirer, comme une fille du peuple) lui permet de revenir à sa préoccupation pour le dépassement des oppositions stériles. Elle n'est jamais caricaturale en tous les cas, mais subtile, intelligente et capable de drôlerie : pour Johnny Cash (dans "walk the line"), "Whiterspoon à elle toute seule est un programme de désintoxication". Elle dit aussi son admiration pour Clooney et notamment "Syriana" qui représente enfin un film américain prenant l'étranger au sérieux. Adolescente toujours, elle s'enflamme pour "V pour Vendetta" qui malgré ses faiblesses dit à la jeunesse qu'il est possible de se révolter.

 

Quel puit de richesse que cette jeune femme. A vous rendre optimiste. En tout cas vous laissant un large sourire, fraternel.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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31 décembre 2012 1 31 /12 /décembre /2012 23:55

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Bonne année 2013 les lecteurs !!!!!!!!!

 

L'aventure de lecteur est illimitée. Laissez vous bercer par le roulis des phrases. Elles n'en finissent pas. Elles reviennent. Elles sont gorgées de sens.

 

Laissez vous attrister par le sort de Swann face à cette tête légère d'Odette de Crecy.

 

Laissez vous envahir d'admiration pour le Grand Jaurès de Max Gallo. L'immense promesse.

 

Laissez vous aller à rire aux déboires d'un personnage de David Lodge. Un peu de cruauté sans conséquence.

 

Offrez-vous d'admirer sans bornes les protagonistes de "l'Orchestre Rouge" de Gilles Perrault. Ou embarquez avec par les personnages rusés de son virtuose "Secret du Roi". De Broglie au Chevalier d'Eon.

 

Qu'il y a t-il de mieux à faire, franchement ? A part la chair. Mais la chair épuise et réclame des pauses. Pas les livres, ce plaisir sans sobriété imposée.

 

Passer cette tondeuse à gazon peut attendre. Avez-vous vraiment besoin de cet énième pantalon ? Et ce joujou hig tech, êtes vous sûr qu'il mérite une après-midi qui pourrait être consacrée à accompagner Lucien Leuwen dans ses magouilles électorales ? Alors que les mémoires désespérées et dignes de Klaus Mann - dont les plus belles pages jamais écrites sur l'enfance- vous attendent ? A moins que vous ne souhaitiez acquérir une liseuse....

 

En 2013, vous pourriez changer d'avis sur la société en lisant "Le talon de fer" de Jack London, voire considérer l'Histoire du monde avec un autre oeil après l'avoir ouvert en grand sur "le dix huit brumaire" de Karl Marx. Vous pourriez tout autant remettre en perspective votre condition d'occidental en découvrant "Saturday" de Ian Mc Ewan.

 

Vous pourriez tellement apprendre. Tellement admirer. Tellement relier les phénomènes entre eux pour voir apparaître d'autres paysages, vastes. Si vastes. Essayez donc Jared Diamond. Karl Polanyi, Max Weber, Norbert Elias, Henri Guillemin, ou je ne sais qui !

 

Vous pourriez nourrir votre empathie. Car elle se nourrit.

 

Vous pourriez apprendre à densifier votre relation à la langue et ainsi à rencontrer. A rencontrer autrui dans toute sa singularité imbriquée dans l'universel. Cette articulation géniale, voila ce dont parlent la littérature, ou l'Histoire, la Géographie, les sciences humaines, l'oeuvre politique.

 

Vous pourriez décupler la puissance de votre pensée. Vous pourriez percer les cloisons entre les époques. Tout remettre à plat, inventer des perspectives inédites. Appréhender l'art comme vous n'y avez jamais songé. Car les beautés demandent parfois un chemin préalable pour se donner.

 

Vous pourriez protéger votre liberté intérieure comme une forteresse imprenable, munie de tant de leçons humaines, comme des herses infranchissables au malsain.

 

Vous pourriez saisir ce que l'humain n'a jamais d'étranger.

 

Vous pourriez apprendre à vous diriger dans l'obscurité. Car beaucoup ont défriché. Vous pourriez lire les sentiers dans la forêt.

 

Vous pourriez comprendre cette étrangeté sans nom, là dans le coin. En lisant Kafka.

 

Vous pourriez ressentir tellement de faternité. Epaissir le monde, lui donner une immense profondeur de champ.

 

Vous pourriez comprendre pourquoi le collège de votre enfant se vide, en lisant "le ghetto français" d'Eric Maurin. Vous pourriez saisir la contingence du monde, et donc l'urgence d'être responsable, en lisant Ian Kershaw.

 

Vous pourriez guérir votre misanthropie en lisant "Spartacus" d'Arthur Koestler.

 

Vous pourriez vous sentir embarqué. Loin. Avec "Léon l'africain" de Maalouf ou "Le Paradis, un peu plus loin" de Mario Vargas Llosa.

 

Vous pourriez comprendre que vous n'êtes pas seul. En lisant Pierre Bourdieu ou Annie Ernaux.

 

Vous pourriez voyager sans cesse de l'universel au particulier, du grand vent à la molécule. Vous immerger dans "Guerre et Paix" de Tolstoï.

 

Vous pourriez affûter vos convictions et mieux créer. Vous pourriez apprendre à apprendre. En lisant Edgar Morin.

 

Vous pourriez essayer de résister au malheur, en ouvrant Sénèque.

 

Vous pourriez vous enthousiasmer pour l'immense possible, en lisant les "Illuminations" de Rimbaud.

 

Vous pourriez voir le monde différemment après avoir médité André Breton.

 

Vous pourriez vivre mille vies. Des fausses vies ? Pas plus vain que de tourner sur un rond point en voiture ! Bien moins.

 

Vous pourriez cultiver le meilleur en vous. Ou qui sait le pire. A vous de voir, et de lire.

 

Vous pourriez vous venger avec le comte, souffrir avec Gatsby, jubiler avec "le Gang de la clef à molette" ou chez Umberto Eco.

 

Oh non, vous ne trouveriez ni la fontaine de jouvence ni la recette du bonheur. Ni même un onguent contre le malheur. Mais tout de même.... Sur le chemin vers nulle part on s'émerveille.

 

Bonne année frères et soeurs en lecture !

 

 

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9 décembre 2012 7 09 /12 /décembre /2012 22:16

 

 

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"Il n'y a pas d'autre point, premier et ultime, de résistance au pouvoir politique que le rapport de soi à soi"

 

Michel Foucault

 

 

"Les désarçonnés" de Pascal Quignard est une digression littéraire, se nourrissant elle-même au fil de ses intuitions, mêlant la réflexion philosophique, les fulgurances poétiques, l'anecdote historique ou judiciaire tirée d'on ne sait quel profond recoin de vieille bibliothèque, les récits quasi hallucinatoires d'un chamane, les bribes autobiographiques, l'animalerie... Sur fond de pessimisme anthropologique total.

 

Une aventure de création fascinante et surdouée, au service d'une idée radicale s'il en est : fuyez tout, et créez !

 

 

Et s'il vous prenait de lui rétorquer, d'emblée, que c'est facile à dire pour un écrivain à succès vivant de sa plume... il vous dirait qu'il a bien connu un maréchal ferrand procédant de la sorte. Il n'est peut-être pas donné à tous de devenir anachorète, mais rien n'oblige, du moins, à obéir. On peut se mettre à côté, ne pas coopérer à "la curée". La Boétie encore et toujours.

 

 

Quignard nous invite, muni d'une foultitude d'arguments et d'exemples, et d'une réflexion approfondie sur le monde animal et sa coexistence avec l'homme, à devenir des Cerfs plutôt que des chevaux. A nous transformer en chats errants, en génies de l'esquive sociale. A fuir ce qui ne peut que nous plonger dans le désarroi : la vie en société, le pouvoir, le collectif. Et leur odeur irrémédiable de sang.

 

C'est une ode à l'anarchisme viscéral, à la démission, au refus du siècle, au rejet de toute politique ("il ne faut pas attendre du déserteur le point de vue du Général"), se réclamant d'une quête de liberté antérieure même à la Cité. C'est l'attitude d'une Louise Michel, une fois la Commune écrasée, et qui se refuse même à travailler à sa sortie de prison, car elle est ailleurs, dans sa liberté faite forteresse imprenable. Quignard est absolument radical dans son pessimisme antihumaniste mais il n'est pas misanthrope au fond. Ce qu'il récuse, c'est l'animal politique.

 

Il faut donc déserter et refuser toutes les assignations. Il faut même refuser que l'on prétende définir ce qu'est que l'humain. Car cette question "humaniste" suppose déjà l'exclusion, et prépare le massacre.

 

Beaucoup dans l'Histoire ont ressenti ce besoin de s'écarter. George Sand parlait d'un désir d'"Absence". Les Sagesses diverses ont fréquenté cette idée selon laquelle "quand on cesse de se soumettre au jugement de ceux dont on s'est retranché, tout ce qui blesse s'effiloche et se gomme d'un coup comme une brume sur la rivière à l'instant où monte le soleil".

 

 

Pour Quignard, qui s'avance muni de maints exemples, nous servant de guide à travers les âges (avec une prédilection pour la préhistoire, les guerres de religion en Royaume de France et l'Antiquité grecque et romaine), l'humanité est condamnée à la violence, à son adoration même, et à la guerre permanente. Car elle est née sous le signe de l'effroi de la bête traquée puis de l'angoisse, et elle a survécu dans le peau du chasseur affamé. Sa violence a partie liée à ce destin particulier enfermé dans la temporalité. Le temps, c'est une hantise. Quignard nous offre une belle réflexion sur notre rapport au temps, abordé au révélateur de l'acte sexuel. Et il en conclut une chose désespérante, à savoir que le présent n'existe pas. En cela nous sommes maudits. De tous temps, les Hommes sont allés à la guerre avec joie. La guerre est le rythme de leur Histoire. La vraie vie des Hommes ensemble, c'est la guerre. Leur plaisir absolu, c'est de faire couler le sang. 

 

Il est possible de ne pas en être cependant, et d'être en partie libre, comme nous y invitent ces "désarçonnés" qui un jour sont tombés de cheval (Montaigne par exemple, Agrippa d'Aubigné). Et sont un peu morts pour renaître autrement. Ainsi en est-il de l'auteur revenu d'une grave maladie. Il nous invite à méditer sur le sort de ceux qui ont connu la chute, l'expérience d'un "jadis" antérieur à tout, pour revenir à la vie, décidés à la mener autrement.

 

 

L'écrivain, mais aussi le lecteur, réalisent un peu de ce projet, selon Quignard. Quand nous lisons sincèrement nous sommes irréductibles. Je le crois volontiers.

 

 

Un propos émouvant, agile, prodige parfois. Cet individualisme sans limite ouvert au monde et fuyant la cité est cohérent. Sauf qu'on a envie de répondre à l'écrivain : "mon frère, si tu admires tant certains des nôtres, c'est sans doute que l'humanité a d'autres dimensions que l'instinct de mort". Pour se retirer, il faut déjà décider de ne pas participer au carnage, et cela demande des ressorts. Certes le meurtre est partout dans l'Histoire, mais si l'on regarde bien et parvient à apaiser quelque peu la nausée que ce tableau procure, on voit que l'agapé lui livre une belle lutte. Et il est bien tentant de s'y mêler peu ou prou

 

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4 avril 2012 3 04 /04 /avril /2012 08:02

084366-john-cleese-in-monty-python.jpg En guise d'apéritif à un prochain bifton sur le super baroque "La vie mode d'emploi", voici quelques lignes sur un écrit peu connu de l'attachant et unique Georges Perec : "L'Art et la manière d'aborder son chef de service pour lui demander une augmentation". Récemment tiré de l'obscurité par la maison Fayard.

 

Perec a été documentaliste au CNRS... Il a manifestement mis cette expérience à profit pour observer la vie au sein d'une organisation buraucratique. Ce petit livre, que je ne saurais cantonner à un genre littéraire en particulier (pastiche ? nouvelle ? ) a des airs d'une parodie de livre sur le management, et m'a rappelé le tout aussi drôle "Principe de Peter" de Laurence J. Peter et Raymond Hull.

 

"L'Art et la manière d'aborder... " est un écrit typiquement oulipien. Que ceux qui pensent à cette seconde que cet adjectif est un néologisme pompeux de ma part soient démentis : "oulipien" se dit pour qualifier des écrits se réclamant de l'OULIPO (Ouvroir de Littérature Potentielle). Un petit groupe d'expérimentation autour des limites de la littérature, héritier des écrivains de l'absurde (Alfred Jarry et son "Ubu" en particulier), essayant d'explorer les potentialités des mots à travers des cahiers des charges d'écriture intrépides. L'OULIPO, dont les membres avaient pour caractéristique d'être talentueux et drôles, nous a donné trois écrivains majeurs : Perec, mais aussi l'immense Italo Calvino, et le merveilleux Raymond Queneau et sa délicieuse Zazie.

 

Lire ce petit texte, c'est d'abord consulter un organigramme, ou plutôt un schéma systémique, inséré derrière la couverture, et portant le même titre que le livre. Schéma en lui-même drôlatique (j'ai pour projet de l'agrandir et de l'encadrer dans mon bureau...) reproduisant le labyrinthe des possibilités offertes à l'employé tentant d'accéder à son Chef pour le convaincre de l'augmenter.

 

Ce schéma, manifestement inspiré de l'organigramme d'une société informatique, est le cahier des charges que l'auteur se fixe comme contrainte à sa création. S'il y a une intution de base à la démarche oulipienne, c'est bien celle de la contrainte créatrice. Plus la contrainte est forte, plus l'auteur ira défricher les terrains de l'imaginaire. Il en fut ainsi avec "La disparition", ce livre de Perec qui ne comporte jamais la lettre E, la plus utilisée de notre langue. Disparition signifiant la hantise de l'Absence, qui accablait l'orphelin Georges Perec.

 

"L'Art et la manière d'aborder... " est donc un exercice ludique. Et un livre très drôle. Perec y a supprimé carrément la ponctuation, accentuant l'impression de voir un individu saisi par des logiques bureaucratiques puissantes, dont il n'a pas une seconde pour s'extraire et respirer un peu.

 

Au lieu de s'apitoyer sur le pauvre employé brinquebalé dans son organisation, on rit. Perec, ici, c'est le Kafka du "Château", mais qui aurait pris le parti d'en rigoler...  Le pauvre employé, à qui l'on explique la démarche à suivre pour parvenir à ses fins, se heurte à toutes sortes de probabilités ; et on explore avec lui tous les rebonds possibles dans l'organisation, une petite nuance (on sert du poisson à la cantine par exemple) venant recréer un nouveau champ de possibilités. Bien évidemment, dans un labyrinthe, on ne cesse de tourner en rond, avec cet effet de répétition très comique.

 

Derrière cette façade comique, ce me semble, il y a le désespoir cependant. Ce désespoir en filigrane chez Vian, chez Calvino, chez Beckett. Et qui dévore franchement Kafka, lui ne parvenant pas à en rire du tout. Le désespoir devant le monde en lui-même, redoublé encore par celui que l'homme a créé. Un monde compliqué à l'excès, et un univers qui nous condamne à l'isolement (un thème majeur de l'oeuvre de Perec). Un monde où la division infinie du travail nous écrase.

 

L'autre manière de conjurer le désespoir, c'est la fameuse "tentative d'épuisement" (elle échoue, c'est juste une tentative) qui parcourt les livres de Perec. Ici, ce n'est pas la description d'un lieu parisien qu'il tente de mener jusqu'au bout, mais les chemins de l'employé jusqu'à la satisfaction de sa revendication. La littérature apparaît ainsi comme le moyen de reprendre le contrôle sur le monde, de le dompter. De retourner le sentiment de l'absurde de notre condition. L'oulipo, c'est le combat des mots contre le despotisme du hasard en somme.

 

Alors autant en rire. Ca ne peut qu'être secourable. 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Inclassable
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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