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15 avril 2017 6 15 /04 /avril /2017 09:49
Nous sommes le pouvoir, mais qui nous protège du pouvoir ? Relire « 1984 » de George Orwell en 2017 - paru dans la Quinzaine littéraire

 

 

« 1984 » de George Orwell, nous dit-on, a bondi dans les ventes, singulièrement aux Etats-Unis depuis l'ascension de Donald Trump (personnellement, cet événement m'a évoqué le moins brillant mais aussi terrifiant « dead zone » de Stephen King). Il n'est pas redécouvert, puisqu'il n'a heureusement jamais été oublié, contrairement à la tradition politique dont il est un joyau. Eric Blair de ses vrais nom et prénom (triste ironie que ce nom ait été porté par le Premier Ministre anglais qui mentit pour intervenir en Irak ; illustra la novlangue, les perversions de double pensée, et de mutabilité du passé, décrits dans « 1984 ») fut un socialiste d'inspiration libertaire, jusqu'à prendre les armes au sein d'une milice du POUM espagnol. Il se réclamait d'un marxiste anti autoritaire, inspiré de Rosa Luxembourg et voisinant avec le trotskysme (Trotsky inspire des personnages centraux, aussi bien dans « 1984 »que dans « la Ferme des animaux »).

 

Mais l'ancien soldat de sa majesté en Birmanie était tellement passionné par la liberté de pensée qu'il n'hésitait jamais à assumer des convictions singulières, y compris en tançant ses propres amis, comme lorsqu'ils furent tentés par le pacifisme face à Hitler. Orwell brille particulièrement au sein d'une constellation intellectuelle et politique marquée par la défaite. Elle a néanmoins contribué, comme cible privilégiée du stalinisme et du nazisme avant guerre, à cerner la notion de totalitarisme à laquelle Hannah Arendt donnera son contenu philosophique abouti. Les perdants de l'Histoire se réfugient parfois dans l'écriture, comme les générations perdues, et la culture ne remercierait jamais assez les sacrifices sublimatoires que lui ont voué les échecs révolutionnaires. D'Arthur Koestler (ami d'Orwell, dont « le zéro et l'infini » est une œuvre cousine de « 1984 »), à Victor Serge, d'Orwell à Jan Valtin, le courant de ceux qui ont essayé de défendre, d'un même mouvement, la liberté et l'égalité radicales, a offert de grands trésors à la littérature du XXème siècle.

 

« 1984 »est un grand roman d'anticipation politique, mais c'est aussi un roman d'amour, un grand livre psychologique (qui tire leçon de l'impact possible des sciences humaines sur la politique à un moment où celles-ci s'affirment sur la scène intellectuelle). C'est aussi un roman philosophique sur la notion de réalité et par dessus tout sur le langage, habitat unique de la pensée et donc cible politique de premier plan. C'est même un roman à suspense. C'est par ces qualités multiples, cette capacité à intégrer, comme très peu d'auteurs, la réflexion politique la plus aboutie au sein d'un récit romanesque crédible et parfaitement construit, sans didactisme vulgaire, que notre auteur parvient à toucher un large public. Il défendait théoriquement mais illustrait aussi l'intérêt et la dignité que revêtait une parole politique débarrassée des oripeaux de la propagande, s'adressant à ce qu'il y a de plus noble en l'homme : le logos.

 

Ce roman n'est pas simplement une synthèse efficace du totalitarisme historiquement vécu, qui décortiquerait les convergences du stalinisme et de l'hitlérisme. C'est plus encore une interrogation des prolongements potentiels des totalitarismes entrevus et de tendances qui travaillent profondément l'ensemble des sociétés sorties de la seconde guerre mondiale.

 

Pourquoi le pouvoir ?

 

Ce travail de prolongement lui permet en définitive d'effectuer un retour aux sources essentiel. Car à un moment, face aux tortures, aux efforts de la Police politique, à l'immense énergie déployée pour opprimer, la question surgit chez Winston, personnage principal du roman, comme chez le lecteur :

 

pourquoi ?

 

C'est un des aspects les plus vertigineux de « 1984 », qui peut nous agiter aussi, face au choc de l'élection de Donald Trump. D'où vient l'appétit de pouvoir et son débordement inouï dans le totalitarisme ? Pourquoi ces maîtres du monde, dont la richesse est depuis longtemps devenue abstraite, font ce qu'ils font ? Pourquoi cette démesure , cette absence de satiété ? Pourquoi un milliardaire accompli vient livrer dure bataille pour occuper un autre terrain, celui de la politique ? Doit-on simplement penser que tout est rationnel dans ces comportements ? Trump nous montre sans doute que non. Et Orwell, pourtant formé par le marxisme, pensée qui lorsqu'elle est vulgairement utilisée, rationalise économiquement les comportements politiques, répond aussi que non. Il y a un au delà du calcul. Et il est ténébreux.

 

En lisant ce grand roman, nous ne découvrons pas simplement les rouages d'un projet totalitaire de contrôle absolu sur les êtres, balayant toute notion de vie privée, de liberté individuelle ; d'intimité, réduisant tout ce qui permettrait à la conscience de se dresser ou aux désirs de s'exprimer ailleurs que dans l'entonnoir des intérêts du pouvoir (ainsi en est-il du désir amoureux, dangereux en tant que tel, car sauvage, exclusif, et donc à briser) . Nous nous interrogeons aussi sur l'objet obscur du désir de pouvoir.

 

La réponse d'Orwell, ne peut que nous alerter : le projet du pouvoir, c'est le pouvoir. Le « pur pouvoir ». Ce projet est par essence, sans fin, sans mécanisme d'auto limitation. Les limites qui peuvent être imposées au pouvoir ne peuvent qu'être de source exogène. Le pouvoir est porté à se perpétuer et à s'approfondir. Cette dynamique dangereuse du pouvoir ne s'applique pas seulement au pouvoir d'Etat. Elle peut survenir dans un couloir d'administration , un camping, un club de foot.

 

Pis, la volonté de dominer les hommes a partie liée avec la mort . Elle provient, peut-être d'un sursaut prométhéen contre la condition humaine. Le totalitarisme est criminel. Il se réclame de Dieu ou il est athée, comme dans « 1984 ». Mais il préempte la mort, comme seule manière de la contrôler. C'est l'aveu que le tortionnaire de Winston finit par effectuer quand il le rééduque.

 

De l'Etat aux pouvoirs, du citoyen au consommateur

 

Orwell évoque « le pouvoir ». Mais en son temps, cette notion se confondait avec la montée en puissance spectaculaire du pouvoir d'Etat qui étendait partout son influence. De ce point de vue, la réalité a bien changé et la prescience d'Orwell doit s'apprécier en examinant les formes des pouvoirs contemporains.

 

A la centralité de l'Etat Nation a succédé un tableau enrichi de formes de puissance nouvelles : entreprises transnationales, flux financiers hyper obèses, pouvoirs médiatiques liés aux forces de l'argent. Mais cette ère qualifiée de « néolibérale » n'a pas pour autant liquidé l'Etat, elle l'a plutôt conduit à se reconfigurer, en refluant du contrôle de l'économie, renonçant à s'occuper des choses pour surveiller et réguler les individus.

 

Il est possible que l'Etat néolibéral ressemble, paradoxalement, plus encore à l'Etat orwellien, bien qu'affaibli sur certains fronts. La généralisation des caméras de surveillance, les lois anti terroristes ouvrant aux services de sécurité un accès sans restriction ni contrôle judiciaire aux communications privées des citoyens, au nom même de « la liberté », rappellent fortement à la fois le regard de Big Brother sur tout, mais aussi le principe de double pensée (inspiré du diamat stalinien), utilisant des concepts libéraux pour justifier cyniquement leur éradication dans la vie des gens. Ainsi a t-on vu, cet été, des arrêtés municipaux, heureusement annulés, réglementant l'habillement des femmes sur les plages au nom... De leur liberté de s'habiller comme bon leur semble.

 

Ce qu'on retient souvent de « 1984 », c'est Big Brother qui nous regarde, chez nous. En 2017 ils nous regarde en effet, partout et tout le temps. Mais ce n'est pas d'abord le citoyen qu'il épie, contrairement à ce que prévoyait Orwell. Il surveille d'abord ce Big Data, le consommateur. Son projet est d'abord de modeler l'esprit du quidam, non pas pour empêcher la révolution politique, qui semble de toute manière liquidée comme hypothèse, mais afin de manipuler les comportements d'achat. Le subliminal, déjà perçu chez Orwell, s'est désormais allié aux algorithmes.

 

Pourtant tous les chemins du pouvoir mènent à Rome... Fabriquer sans cesse du consommateur, le sculpter, l'éduquer, c'est former un type très particulier de citoyen. Cet « homme unidimensionnel » dont parlait Marcuse.

 

Le nouveau fascisme, hurlait Pasolini, ne se manifestait plus par les marches de chemises noires, mais par la publicité. A la matraque des troupes de l'Angsoc qui assomme Winston, l'hypnose publicitaire, réinvestie par le politique ensuite , a été préférée par les milieux dominants. Ce qui n'empêche nullement, d'ailleurs, comme on le voit en Turquie, de ressortir les gourdins si nécessaire. La pensée de Pasolini est un trait d'union entre le monde étatisé d'Orwell et ce que nous vivons aujourd'hui.

 

Il manquait donc à Orwell la vision du consumérisme. Au contraire il imaginait une sorte de socialisme de la misère (qui s'est tout de même concrétisé de manière spectaculairement pertinente dans le bloc de l'Est !), détruisant les surplus dans la guerre pour maintenir les inégalités.

 

Guerre sans fin, présentéisme, déshydratation du langage

 

Malgré ce décalage à l'égard du capitalisme transnational consumériste, Orwell vise juste, sans cesse, dans l'anticipation. La tentation de la guerre perpétuelle, à but interne, n'a t-elle pas été illustrée par la guerre contre le terrorisme de Georges Bush et par bien d'autres ? Le présentéisme médiatique, permettant de tout dire et son contraire quelques heures après (je ne me présente pas si je suis mis en examen. Et puis j'oublie), nous ne le connaissons que trop.

 

L'appauvrissement et l'empoisonnement du langage à fin de manipulation de pensée, façonnés par les « télécrans », semblent bien nous menacer. Même s'ils ne semblent pas être pilotés par un Parti Etat unique mais par un instinct de pouvoir diffus, qui veut vendre, contrôler, choisir pour nous. Ne nous a t-on pas vendu comme projet pour la France « le socialisme de l'offre », oxymore flagrant, phrase s'annulant par elle-même ? Ce qui rappelle fortement la double pensée décrite par Orwell. N'utilise t-on pas abusivement les termes de « réformiste », « moderne », pour exclure ceux qui penseraient autrement ? Ceux qui seraient contre le cours de l'Europe se voient qualifier d' « anti européens » et l'on voit fleurir des catégories grossières et porteuses de cette haine magnétisante dépeinte par Orwell : les « bobos », les « assistés », les « racailles ».

 

Quant au mépris des faits, des chiffres, au profit de l'hypertrophie d'un fait divers ou d'un fantasme, il n'est qu'une modalité de l'abolition de la réalité qui pullule dans le roman. Quand une candidate d'extrême droite propose « une France apaisée »... par le truchement de la stigmatisation violente et de la discrimination légale, on peut entendre le slogan « la guerre c'est la paix ».

 

Se prémunir d'un excès de politique

 

Et puis il y a cette intuition géniale d'Orwell, qui s'adresse à tous, y compris à ceux qui se pensent de son côté. Le danger, c'est aussi le trop de politique. Ceux qui pensent, et on peut le comprendre aisément, que le marché est dangereux de par son expansion peuvent en effet perdre de vue un autre danger : une extension de la politique sans limite. Ce qui est précisément la définition du totalitarisme. Orwell rappelle qu' une société digne est une société où la politique est à sa juste place – elle s'occupe de nos relations sociales, de « ce qu'il y a entre nous », citoyens, dit Hannah Arendt dans « Qu'est ce que la politique? » -.Elle ne s'infiltre pas partout, au risque de nous asphyxier.

 

Quand la politique, conçue comme pouvoir détenant le monopole de la violence légitime (la loi, la police, la justice), se mêle de réguler le langage, l'Histoire, et on en voit régulièrement des tentations, alors il y a danger de glissement structurel vers la tyrannie.

 

« 1984 » est un avertissement ultra contemporain contre la tentation du bio pouvoir accru, le retour de l'Etat dans la police des mœurs, une santé publique intrusive, des politiques qui se mêleraient de nos « modes de vie ». Récemment en France, on a vu réapparaître, avec la loi pénalisant les clients des prostituées, le droit pénal dans le domaine sexuel sans contrainte de corps. Cela, décidé au prétexte certes incontestable de la protection des plus faibles, n'ouvre t -il pas une boîte de pandore infernale ? Ne valide t-on pas le principe selon lequel l'Etat est légitime a édicter la bonne et la mauvaise sexualité ? Une fois le politique installé dans des sphères intimes, qui garantira de ce que l'on s'y permettra à notre place ?

 

Lire Orwell c'est apprendre à se méfier d'une certaine volonté générale abstraite, interventionniste dans nos intimités, d'autant plus qu'elle renonce à influer sur l'économique et le social et a besoin de se redonner un rôle pour masquer son impuissance.

 

Orwell nous montre ainsi que Montesquieu doit contrebalancer Rousseau. Que la démocratie n'est pas que l'élection, la légitimité du pouvoir, mais aussi la solidité des droits fondamentaux, des contre pouvoirs, des garde fous, des séparations (entre les pouvoirs, entre le public et le privé). Que Montesquieu ait inspiré plus que Rousseau les institutions américaines, est une consolation après l'élection de Donald Trump. .

 

Ironie du sort, je constate qu'un « comité Orwell » a vu le jour en France. Se réclamant du patriotisme et de ce qui est qualifié de populisme positif chez l'auteur, qui parlait en effet de « décence commune du peuple », mais sans l'essentialiser ni l'idéaliser à l'excès, ce comité d'intellectuels défend des positions souverainistes. On me permettra ici de contester cette utilisation faussaire -donc typique des recyclages dénoncés dans « 1984 », justement -, de George Orwell, qui fut un combattant internationaliste implacable. Toutefois, en admirateur de George Orwell, je ne peux que dire ici ma propre opinion en toute franchise. Que chacun lise et relise ce génial romancier, essayiste, chroniqueur. Et utilise sa propre capacité à raisonner et son esprit critique. Le plus précieux de notre humanité. Que ce soit en 1950, en 1984, en 2017.

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15 février 2017 3 15 /02 /février /2017 21:42
La fée électricité sans les soviets , « Ma découverte de l'Amérique », Vladimir Maïakovski - paru dans la Quinzaine littéraire

Les lecteurs de cette comète vivante hallucinée que fut Vladimir Maïakovski se réjouiront de cette initiative des Editions du Sonneur : éditer le carnet de voyage en Amérique du poète du « Nuage en pantalon », que nous pouvons mieux connaître depuis que fut édité en France en 2011 sa première biographie monumentale, intitulée « La vie en jeu », signée d'un suédois, Ben Jangfeldt. On y lit notamment la passion voyageuse du poète communiste suicidé. Parmi ses destinations, il y a le continent américain. Le Cuba sous influence yankee, rapidement, puis surtout le Mexique et les Etats-Unis, à New York, Chicago, Détroit et ses usines Ford (dont Céline offrit une vision certes plus saisissante dans « le voyage... ».

 

 

En cette année 1925, moment de transition incertaine entre léninisme et stalinisme, VM est un camarade glorieux, figure de proue des poètes en appui du régime mais encore faiblement encadrés, qui croit à l'avenir de l'internationale communiste. Le voyage le laisse interrogatif sur l'imminence de la victoire du prolétariat outre-atlantique. Il note même qu'il est possible que les Etats-Unis (et non l'Amérique, il écrit cette remarque très « bolivarienne » à la contemporaine, selon laquelle les Etats-Unis usurpent le nom du continent) soient un jour le dernier bastion du capital, qu'il faudra affronter. Elle viendra, la guerre froide.

 

 

Pas d'anachronisme. Quand le poète débarque, les rapports entre soviétiques et étasuniens ne sont pas ce qu'ils seront. Ils restent sans doute évanescents, et d'ailleurs on n'interdit pas le séjour à ce communiste invétéré, malgré la répression qui court contre les révolutionnaires américains (l'affaire Sacco et Vanzetti est fraîche). Le new deal n'est pas encore là, certes, avec son aile gauche sympathisante des idées communisantes. Pour les russes la fascination pour l'aspect prométhéen de la vie américaine se mêle sans doute à des réticences pour l'idéologie capitaliste du pays, elle-même contre balançée par le souvenir de Lincoln (que Marx admirait). Pendant longtemps, jusqu'à l'orée du XXème siècle, les Etats-Unis ont incarné, comme le rappellent Rosanvallon ou Piketty une société plutôt égalitaire quoique libérale, avec des écarts de mode de vie plutôt moindres qu'en Europe, et surtout l'absence d'aristocratie. Cette cohésion bien entendu concernait le monde des blancs, elle s'appuyait, comme la citoyenneté antique, sur l'exclusion de l'esclave.

 

 

On a tendance à voir VM comme un exalté rimbaldien, mais on le retrouve ici très lucide sur les sociétés qu'il observe au pas de charge. Il saisit très vite, dans les rues, les marques de la domination des nord américains sur le continent. On découvre un individu plein d'humour aussi. Il sait apprécier avec bonhomie et recul les bizarreries de ses découvertes.

 

 

L'étrangeté du Mexique et de sa vie politique le laisse pantois. Il est accueilli par un Diego Rivera qui est déjà un monstre sacré mais pas encore lié à Frida Kalho (que dommage que VM ne l'ait pas croisée, ça aurait pu être explosif). Il comprend que ces sociétés n'ont pas les mêmes structures que les pays européens, ce qui devrait le conduire à douter. Mais il reste optimiste sur l'avenir de son Parti partout dans le monde. La naïveté de Maïakovski est réelle. C'est ce trait de caractère , mêlé à une inclination générale pour la radicalité qui ressort tout le long du récit, aussi bien en matière esthétique que politique. Ce tempérament le fragilisera jusqu'au désespoir insondable quand le rideau rouge se lèvera sur la scène sanglante du stalinisme.

 

 

La grande affaire de ce récit, écrit à la sauvette, comme une série de notes rapides réorganisées, mais imbibées de la virtuosité du poète, reste la confrontation à la modernité américaine. La fascination l'emporte, nuancée de critique pertinente envers les inégalités flagrantes et la souffrance des milieux populaires, la pacotille culturelle qui orne les réalisations capitalistes, le sentiment de vacuité envahissant, du fait de l'imperium de ce que Schumpeter nommera « la destruction créatrice » et que le poète appelle « une étrange impression de provisoire ».

 

 

VM est surtout très juste quand il ne se laisse pas berner par le fordisme, et comprend toute la dimension aliénante du modèle de division du travail qui dit-il, impressionne trop aisément les ingénieurs soviétiques, porte en lui-même un mépris de l'humanité. Il remarque même la perversité d'une méthode que l'on dénoncera au début de notre siècle financiarisé : l'actionnariat salarial, qui à Chicago attache l'ouvrier à la main qui l'exploite. Il est frappé par la ségrégation et anticipe les tumultes qu'elle entraînera dans le siècle. « Chauffée par les bûchers texans, la poudre nègre est assez sèche pour faire exploser une révolution ». Mais on ne peut que constater sa stupeur positive devant les immenses réalisations américaines, leur rapidité d'exécution, leur technicité, leur manière de tout voir en grand, bref leur potentiel utopique.

 

 

Le futurisme Maïakovskien est typique du Léninisme d'alors, condensé dans la fameuse formule « le socialisme ce sont les soviets plus l'électricité ». La présence de la lumière partout, d'immenses centrales, l'impressionne. Tout comme le tramway, les ascenseurs, les gratte-ciels. Pourtant il voit déjà, lui l'hyper sensible, l'asphyxie future des villes soumises à la voiture. Le développementalisme soviétique a influencé Maïakovski. Il concède que sans doute le drapeau rouge ne flottera pas de sitôt aux Etats-Unis, mais que les russes ont tout intérêt à benchmarker le meilleur de l'amérique pour le mettre au service de leur modernisation. Le souci des Etats-Unis c'est l'obsession de la valeur d'échange. La réduction de la vie à cette valeur qui mesure toute chose en fonction de sa conversion en dollar, qu'il observe dans le quotidien des américains. Leurs talents doivent être importés et subvertis au service d'une société de la valeur d'usage. Le problème des soviétiques à cette époque est la conscience d'avoir réalisé une révolution dans un pays arriéré, avant que toutes les conditions soient mûres et que le capitalisme, mâture, ait produit ses contradictions. Malgré les justifications insurrectionnelles de Lénine et Trotsky sur la russie comme « maillon faible » où casse la chaîne capitaliste mondialisée (déjà), il revient aux bolchéviks de rattraper le retard pour sauver le socialisme. Staline ira encore plus loin en sacrifiant volontairement les ruraux. Mais avant que la folie du georgien déferle, les communistes les plus sincères ont donné dans l'illusion industrialiste eux aussi. En témoigne cet extrait de la conclusion du voyage :

 

« Au futurisme de la technique pure, de l'impressionnisme superficiel des fumées et des câbles, incombe la tache lourde de révolutionner les mentalités endormies et empâtées des campagnes ; ce futurisme primitif est définitivement installé en Amérique ».

 

 

Maïakovski a beau exprimer son dégoût viscéral devant les corridas mexicaines et les abattoirs de Chicago, se méfier de ses voitures qu'il dit plus nombreuses que les habitants à Détroit, on perçoit tout l'incongru, vu de notre époque qui aspire désormais à la sobriété, de cette vision ancienne dont les échecs et les dégâts ne sont plus à recenser, même si le niveau de vie des soviétiques aura évolué positivement dans le siècle. C'est furieusement dialectique. Comme la pensée de Vladimir Maïakovski, admirateur et critique sans fards de cette Amérique capitaliste triomphante de l'avant crise de 1929.

 

jérôme bonnemaison

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11 janvier 2017 3 11 /01 /janvier /2017 23:04
Tout Nous, « Nous », de Tristan Garcia

C’est un superbe essai de pensée dialectique que livre Tristan Garcia en s’interrogeant sur le « Nous » en ces temps de crispations identitaires. Un « Nous » indiscutablement politique, puisque le postulat de départ est que l’homme est un animal politique. Les conditions de formulation du « Nous » ont changé avec le temps et il est bien temps de savoir où « nous » en sommes. Pour ceux que la dialectique rebute, et qui préfèrent les sentences confortables unilatérales, il faudra passer son chemin ou passer d’abord par une ostéopathie de la pensée.

 

 

En reconnaissant de facto une certaine pertinence à la fameuse distinction Schmidtienne, ultra réaliste, selon laquelle la politique consiste à distinguer les amis des ennemis, l’essai part du constat de la variation permanente du nous comme principal objet de l’action politique. Dire qui est le nous, prétendre que ce découpage du nous est le bon, pour pouvoir ensuite dire que le nous a raison contre vous est le geste inaugural de la politique.

 

 

Le nous est cependant parcouru de contradictions et de déchirures. Il se divise inéluctablement. Le XXème siècle a vu toutes les minorités faire émerger un nous attaché à de la fierté. Proud to be black. Gay Pride. Girls run the world ( je sais que les femmes ne sont pas une minorité).

 

 

Le nous peut être national. Il faut ici remarquer une spécificité de la République française, qui ne dit jamais « nous », comme la république américaine qui dit « we, the people ».. Cela renvoit aux écrits d’Hannah Arendt sur les révolutions française et américaine, dont Garcia ne parle pas, mais où elle exprime sa préférence pour le modèle radicalement constituant de la révolution américaine, voyant un peuple se créer explicitement en corps politique. Ainsi la tradition française introduit-elle un malaise au cœur de l’Etat-Nation. Quand les américains revendiquent, ils s’appuient sur leur Constitution. Les français, qui pourtant sont tellement attachés à l’Etat, au cœur de leur identité nationale, revendiquent contre lui. La constitution française parle du «  peuple », de lui et non pas de nous. Beaucoup de différences en découlent.

 

 

Certains voient l’Histoire comme une extension inéluctable du Nous. C’est la logique des antispécistes et des post humanistes. Mais le nous, en s’étendant, se divise. Le moi lui-même, d’ailleurs, est divisé en nous. Comme le soulignent les topiques freudiennes. Et surtout, le nous se cherche des frontières, car :

 

« quand nous c’est tout, ce n’est plus nous ».

 

 

On peut refuser les logiques identitaires. Dire Je. Comme c’est mon cas. Mais cela ne doit pas laisser croire qu’il est possible d’échapper politiquement à un Nous. Car chacun est quoi qu’il en soit, dans sa vie sociale, défini à partir de catégories qui le renvoient à un nous. Nous les salariés. Nous les noirs. Nous les chômeurs. Nous les athées. Nous les musulmans. Nous les femmes. Nous les végétariens. Nous les familles recomposées. Nous les locataires. Nous les fonctionnaires. Nous les cadres. Nous les mecs. Le plus farouche des anarchistes individualistes doit bien accepter que le Je a toujours un « fond de nous ». Mais on peut toujours prétendre, ce qui complique la situation, qu’il y a « des nous d’intérêt, des nous d’idée ». C’est la vieille querelle entre l’idéalisme et le matérialisme philosophiques. Et elle mérite et a mérité en elle-même des babel de papier.

 

 

Chacun est donc ramené à un travail « de découpe ». On découpe des plans, on s’y situe, on les range. Doit-on « stratifier les plans », les ranger (comme le faisait Jean Marie Le Pen) en cercles concentriques  (je préfère mon voisin immédiat à celui un peu plus loin et je continue) ? Doit-on évoquer des nous de circonstance ? Et ici Garcia aurait pu citer Lénine et Clara Zetkin utilisant l’expression « marcher séparément mais frapper ensemble » aussi bien pour le front unique des organisations ouvrières que pour les féministes. C’est l’objet primordial de la politique.

 

 

Les découpes se croisent en nous. D’où le concept plutôt récent d’ « intersectionnalité » des appartenances, dont la « paternité » revient à un article de Kimberlé Creenshaw en 1989. Cela implique qu’une position de force dans un champ peut se combiner avec le fait de dominer autrui dans un autre champ. Flora Tristan disait déjà que l’homme le plus misérable peut encore dominer son épouse.

 

 

Tristan Garcia propose de s’y retrouver un peu en utilisant la métaphore des calques. Chacun de nous use de calques et les superpose. Par exemple un calque national sur un calque ethnique, en Afrique ou dans les balkans. Ou le contraire. Nous nous séparons notamment par les priorités que nous donnons à ces calques, par le « calque de fond » que nous choisissons. Les marxistes prennent la classe sociale, « en dernière instance ». Cette réalité sociale des calques doit nous conduire à faire le deuil de l’ « omnitransparence de l’espace social ». Car évidemment à chaque fois qu’un calque sera posé, il aura vocation à être lui-même recouvert. Si je pose le calque « maoïste  je m’expose à voir une minorité la recouvrir du calque « canal historique ». Si je pose le calque « femme », je m’expose à être recouvert du calque « noire », ou « homosexuelle », ou bien d’abord du calque « homosexuelle », puis du calque « noire ». Le calque de fond est donc très important, mais notons qu’il s’expose à être très recouvert. Il couvre pourtant l’arrière plan le plus large. Ainsi nous arrivons à une leçon essentielle :

 

 

plus un nous est large, moins il est intensif (les « romains » au moment de l’apogée de l’Empire par exemple), plus il est étroit plus il est intensif (les membres d’une secte).

 

 

Tristan Garcia a recours à l’Histoire pour dégager les conditions d’une crise générale des classifications, dans laquelle nous sommes saisis aujourd’hui.

 

 

Une tendance historique de temps long a fait que les espèces, considérées comme des natures, sont devenues des processus. Ainsi l’évolutionnisme a remplacé le surgissement de l’Homme, séparé de toute la nature, par une hominisation progressive. Cette logique conduit aujourd’hui à la controverse antispéciste. Le Nous irait-il plus loin que l’humanité ? Plus loin, plus vite, plus haut, avec le post humanisme ?

 

 

La notion de genre, qui séparait hommes et femmes, a été bouleversée elle aussi. D’abord pense Garcia par la distinction scientifique entre sexe génital et sexe génétique. Dès les années soixante, la science débusque des XX mâles et des XY femelles. L’idée d’un continuum émerge, et la philosophie politique s’en empare, avec par exemple « trouble dans le genre » de Judith Butler. Ce sont les intensités qui remplacent peu à peu les identités figées.

 

 

Les catégories sociales ont elles aussi été bousculées. Comme le genre. « Ce que l’androgyne a représenté pour le genre, la classe moyenne l’a incarné pour les classes ».

 

 

L’âge lui-même a été désorienté. Et l’on voit aujourd’hui un homme de 105 heures aller plus loin que moi en une heure de vélo.

 

 

 

Au delà de ces constats historiques, une loi générale est incontestable : l’extension du Nous se heurte inévitablement à l’exception qu’elle rencontre. C’est pourquoi à partir du moment où la liberté de dire nous est possible, les espèces, les genres, les classes sociales, semblent se décomposer, se recomposer.

 

 

On peut ainsi se demander si les catégories, tellement fragiles et contestables, ne sont plus seulement des outils stratégiques plutôt que des croyances solides. On joue parfois avec le feu pense l’essayiste. Quand les adeptes du « décolonial » utilisent politiquement le mot « Blanc » pour révéler le racisme, ils créent eux-mêmes une catégorie qui risque de s’enraciner et de reproduire une vision du monde qu’ils disent récuser.

 

 

Tristan Garcia réfute autant un certain idéalisme qu’un réalisme à tout crin, en ce qui concerne le devenir de « nous ».

 

 

Pour les idéalistes, le « nous » n’a pas de limite a priori. Puisque l’on choisit possiblement son nous. Cette tradition, qui puise aussi bien dans la foi chrétienne que dans la pensée asiatique, comme dans un certain évolutionnisme ou dans la période messianique du marxisme, se heurte à la loi générale qui veut qu’un nous suscite d’autre nous, mais aussi qu’un nous suppose une circonférence pour se dire nous.

 

 

Les réalistes, dont le premier fut l’Historien Thucydide, et dont on peut citer bien des héritiers, jusqu’à Chantal Mouffe, la théoricienne favorite de la gauche antilibérale européenne de nos jours, un nous s’étend, suscite d’autre nous, qui s’étendent, puis s’effritent. Les Empires succèdent aux autres Empires. La lutte succède à la lutte. Les nous affronteront toujours les nous. La version sombre de ce réalisme est que le nous a besoin d’ennemis pour se définir, pour externaliser l’énergie négative qu’il produit en son sein.

 

 

Pourtant pense Garcia, même dans la domination il y a du Nous. Les esclaves étaient des hommes. Non des hommes libres mais des hommes tout de même. Ainsi, « ce qui permet la domination », à savoir le fait de distinguer « eux » en « nous », est précisément ce qui condamne la domination à terme. Cette tension devenant insupportable.

 

 

Ainsi, ne cédons pas à la pensée facile. Les identités sont indestructibles (ou plutôt l’existence d’identités), et la lutte contre les identités est tout autant inscrite dans la dynamique des identités elles-mêmes.

 

 

Nous vivons aujourd’hui un temps de crispation grave des identités. Peut-être débouchera t-elle sur une période plus violente encore. Mais la réflexion de Tristan Garcia incite à l’espoir. Dans la division la plus violente, le Nous se prépare sans doute. On en revient sans doute à Hegel, curieusement jamais évoqué dans le livre, à ses thèses et antithèses, sauf qu’on ne croit plus à la Synthèse finale.

 

 

Dans une belle conclusion, l’auteur se demande si cette vision partagée d’une Histoire dialectique justement, en se propageant, donc en unifiant des visions du monde, en affirmant la reconnaissance de ce qui a été vécu par chacun, des luttes et de leur signification, de leurs limites, n’est pas le ferment d’un futur nous capable de nous sortir de cette ambiance de guerre des identités.

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2 janvier 2017 1 02 /01 /janvier /2017 21:58
De notre pandémie identaire - "Vers la guerre des identités ?" - Collectif.  Article paru dans la Quinzaine littéraire

«  Vers la guerre des identités ? De la fracture coloniale à la révolution ultranationale ». Sous la dir. De Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Dominic Thomas

« Ni culpabilité, ni haine de soi »

 

Les éditions de la Découverte rassemblent une série de contributions qui éclairent, alertent, sur le développement tous azimuts de la peste identitaire, vindicative et glacée, dans les représentations politiques de notre pays.

 

De ces contributions, à la teinte pessimiste comme la couverture noire du livre (Alec Hargreaves parle des émeutes de 2005 comme de « la dernière chance » manquée « pour sauver la cohésion sociale »), d’un pessimisme certes décidé à tenir bon sur des principes universalistes et égalitaires, comme si malgré l’impuissance des intellectuels fidèles à ces étoiles, ce qui devait être dit est ici écrit ; il ressort que la France est un pays qui n’a pas dépassé une situation « post coloniale ».

 

Par cette expression, les auteurs de « Vers la guerre des identités ? » n’entendent pas, loin s’en faut, que la France serait dans un « continuum colonial », comme le prétendent par exemple les « indigènes de la République », identitaires en miroir des néo fascisants, qui sont pour les auteurs symptômes de la dérive paranoïaque transformant le monde en champ de bataille entre dites ethnies. On signifie plutôt par ce concept de « post colonial » que les uns et les autres n’ont pas su solder ce passé, s’enfonçant dans des obsessions qui mènent à un affrontement général dont le djihadisme local et la progression du Front National sont deux manifestations ; le livre montrant, tristement, que cette vision identitaire de la société s’ancre au plus profond dans l’opinion. Des décennies après « la revanche de Dreyfus » déplorée par Maurras à la fin de son procès de collaboration, nous pourrions bien assister à une troisième bataille frontale où pour l’instant les forces antiracistes semblent comme stérilisées par la violence de l’assaut.

 

 

Une contribution rappelle que près de sept millions d’électeurs ont voté aux dernières régionales pour une ligne politique assumant qu’une partie du corps social – des millions d’habitants – n’ont pas leur place dans le pays ! Et ils ne partagent pas l’exclusivité de cette conviction. La stratégie de Daesh, qui souffle dans le même sens que les identitaires franco nationalistes, est d’enflammer cette tentation de « polarisation » entre deux pays, « eux » et « nous » , en attisant par le meurtre la haine des musulmans, en agitant les références à l’humiliation que fut la colonisation, amalgamée avec les guerres aux Moyen Orient, réactivant l’antisémitisme par instrumentalisation de la cause palestinienne.

 

 

Nous sommes pris sous le feu croisé de ces deux catégories de Croisés qui ont en beaucoup en partage. Entre d’un côté le discours décliniste des identitaires de la dite « souche » mythique, qui ne se résument plus aux seuls groupes d’extrême droite, en particulier depuis la grande opération réussie par Patrick Buisson pour convertir un Président au discours Maurassien, et de l’autre la simplification manichéenne des tenants de l’identité victimaire des minorités, il y a certes une « ligne de crête » à défendre coûte que coûte.

 

 

Les auteurs proclament, parmi les solutions contre l’embrasement, la nécessité de regarder en face l’histoire coloniale. Histoire transformée en amertume revancharde d’un côté, et en névrose obsessionnelle de l’autre. Nous devons avancer vers un «  métarécit humaniste » (Fouad Laroui), donnant sa place à la complexité de l’Histoire, reconnaissant les méfaits incommensurables de la colonisation, sans en éluder les nuances et les contextes. Autour de ce récit nouveau, qui n’a pas son musée en France alors que fleurissent désormais les monuments d’hommage imbécile aux tueurs de l’OAS, nous pouvons éviter de transformer les souffrances d’hier en héritages conflictuels obérant d’autres lectures du présent. Les ghettos, nous dit-on dans ce livre, sont aussi bien des fractures mentales que sociales.

 

 

Le livre revient sur la vaste offensive de réhabilitation du colonialisme lancée depuis 2007, dont le discours présidentiel de Dakar a été l’apogée, n’hésitant pas à comparer l’homme africain à un enfant. En flattant les angoisses déclinistes d’une ancienne grande puissance, craintive sur le vide laissé par sa déchristianisation (le livre converge ici avec les essais d’Emmanuel Todd), et en provoquant le réflexe identitaire des minorités venues du sud, ce discours eut un effet délétère. Mais il s’inscrit tristement dans une perspective durable qui renforce les tentations discriminatoires, elles-mêmes conduisant parfois le discriminé à endosser fièrement la caricature qu’on dresse de lui.

 

 

Le drame est que face à ce déferlement, qui certes a abandonné la notion biologique de « race », quoique le livre rappelle sa réapparition (par exemple dans une célèbre saillie de Nadine Morano), pour la remplacer par un racisme culturaliste échappant plus aisément aux lois antiracistes, bilan positif fragile d’un antiracisme qui semble en échec, sur institutionnalisé, nous ne voyons rien émerger.

 

 

La notion d’intégration a été abandonnée. On ne parle plus que de religion, par la défensive, d’Islam tout court, démonisé. Et revient cette notion agressive d’assimilation, alliée à la dénonciation floue du « communautarisme », toujours celui de l’Autre. Le nationalisme français est d’ailleurs une idéologie floue, un « populisme liquide » selon Raphaël Logier, dans la mesure où elle se fonde sur la peur de l’ « Autre » comme viatique illusoire à la crainte plus profonde d’une dissolution de ce « nous » égaré. Cet Autre s’incarne d’abord dans le musulman, « Janus Bicéphale », cible idéale à qui l’on reproche d’être l’antique ennemi du christianisme mais en même temps de s’opposer à la modernité, toujours perdant. Mais il prend forme aussi dans d’autres figures comme les roms, et peu importe la faiblesse numérique ou sociale de cet « Autre ». Quant au vieil antisémitisme, il n’a pas disparu. Il s’est reconfiguré, mais persiste aussi dans ses vieux stéréotypes.

 

 

Dans une France déboussolée, la haine identitaire devient un liant. Et qui propose un autre ciment hormis la psalmodie abstraite des « valeurs de la République » impalpables, cette évanescence menaçant tout l’édifice philosophique d’une Lumière qui incendia en son temps le monde ?

 

 

Devant ces courants dont on saisit la nature irrationnelle, combien pèsent les analyses ici brillantes d’un Laurent Mucchielli opposant sa déconstruction des statistiques sécuritaires, démontrant les biais qui surévaluent les délits commis par des étrangers, face à un « Français ou voyou, il faut choisir ! » lapidaire, et aux injonctions incitant, au plus haut niveau de l’Etat, à cesser de comprendre, car comprendre serait excuser ? Les auteurs rappellent que comprendre n’a rien de moral en soi, mais que c’est tenter de s’épargner l’aveuglement des futurs perdants de l’Histoire.

 

 

Face au tsunami identitaire, la bataille culturelle ne peut qu’être totale et multiforme. Sur le terrain de l’Histoire, oui. Mais nous avons besoin d’autres imaginaires et d’autres émotions, concurrents des olifants de croisade. Finalement, et c’est là où le livre cesse son incursion, l’identitaire n’a t-il pas une fonction culturelle évidente ? Atrophier l’émergence d’autres lectures des difficultés du monde, sans doute. Comment dans une société qui a profondément changé, donner corps à d’autres représentations, fondements,manières de donner sens aux existences ?

 

j BONNEMAISON
 

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21 septembre 2016 3 21 /09 /septembre /2016 13:09
Tout et rien d'autre - "Daesh, le cinéma et la mort" - Jean-Louis Comolli

Des livres sur Daesh, on n'en manque pas. Çà pleut. Jean-Louis Comolli en publie un, d'un point de vue inédit et original. " Daesh, le cinéma et la mort" n'est pas seulement un essai, méditation un peu décousue, comme rédigée au fil de l'eau, sur la manière dont Daesh manipule les images, élément essentiel de son dispositif de recrutement, de terreur et d'influence, mais aussi et surtout sur ce que ce traitement dit du cinéma lui-même, de son évolution, et de ce que cette manière d'utiliser les images est nuisible à l'idée même du cinéma. C'est au final, en contrepoint de la barbarie technicisée, un plaidoyer pour le cinéma.

 

Les clips effroyables de Daesh relèvent du cinéma, qui peut se définir simplement par le choix de cadrer des images qui défilent pour les montrer. Et la problématique de Comolli est d'inscrire l'extrêmisme violent des djhadistes numériques dans une évolution qui massacre une fonction du cinéma, en exprimant le fantasme de "tout montrer". Nous voyons tout et ils voient tout. Contrairement aux hitlériens, qui cachaient leurs massacres même si des films ont été retrouvés, mas jamais utilisés comme propagande ou outil de la guerre, Daesh les exposent, mais en plus tiennent à montrer qu'ils les commettent sans ciller.

 

Car telle est l'évolution du cinéma, sous l'impact hollywoodien, modèle qui inspire hautement ces ennemis des "valeurs de l'occident". Sans savoir, ne voulant pas voir, ou assumant cyniquement, qu'ils sont les purs produits de ces approches de l'image venues du pays de "Sheitan". Un exemple de cette pente du cinéma est le gros plan, qui cadre pour nous, nous donne le détail. ll s'agit de tout nous donner. Ce "trop de réalité" dont parlait Annie Lebrun dans un essai éponyme.

 

L'existence de ces clips évoque un étrange malaise. Nous avons du commun, perception nauséeuse, avec ces gens de Daesh. Nous regardons les mêmes images, les nôtres et les leurs, et elles ont les mêmes codes. Nous les analysons en même temps qu'eux. L'étrangeté radicale de ces gens qui pour certains viennent de notre pays se combine, dans "la confusion", caractéristique générale de cette guerre, avec leur familiarité. N'est-ce pas une guerre où tout le monde peut être victime, où tout le monde peut surgir du néant politique et devenir un terroriste ? Cette guerre est une nouvelle étape de la guerre, et nous avons du mal à l'appréhender comme guerre. Comolli ne développe pas ces éléments, mais je suis frappé du fait que lorsqu'un attentat est commis en France il et abordé comme un fait divers, avec notamment les polémiques sur les responsabilités policières, les querelles poltiiciennes, et non comme un événement dans la guerre, car les forces françaises, dont on ne voit jamais la moindre image, comme pour conforter un déni de notre condition guerrière, sont engagées sur un terrain classique de conflit armé.

 

Ne pas tirer les conclusions de notre présence en guerre, psychologiquement, ne peut pas nous aider. Nous ne pouvons, sans doute ni ne voulons pleinement intégrer le tragique de notre temps, qui nous sortirait de la nostalgie de l'Europe anesthésiée dans son consumérisme pacifique.

 

Si les techniques filmiques de Daesh sont inspirée de l'occident honni, et donc disent la dépendance à cet occident là aussi, la différence est que le cinéma occidental, qui montre sans cesse la mort, ne tue pas les acteurs. Le spectateur d'une fiction sait qu'il voIt une fiction, même quand il frémit. On peut dire qu'il se permet de frémir parce que justement il sait que c'est une fiction.

 

Un des problèmes que soulèvent les clips de Daesh est que l'acte de filmer et de montrer l'imontrable transforme le réel en cinéma. Ainsi il vient affecter le cinéma. Il vient affecter le rapport entre la fiction et la non fiction. Or, citant Arendt, l'auteur rappelle que le sujet idéal du totalitarisme et celui qui est devenu incapable de considérer la distinction entre vrai et faux. L'idée initiale du cinéma était de s'opposer à ce "tout" du totalitarisme, justement. De jouer des artifices avec la complicité du spectateur.

 

Là où le cinéma, une part du cinéma hollywoodien, converge avec les clips de Daesh, c'est sur la conception du cinéma comme production pure de sensations, niant la possibilité du cinéma à lier le travail du cinéaste à celui du spectateur. C'est aussi sur une certaine conception du spectateur, objet d'un kidnapping par les sensations. Une "préemption du désir" du spectateur. Les images ne réclament pas sa participation mais sa soumission. Le spectateur de Daesh est jugé "indigne". Il ne peut pas arrêter ce qu'il est en train de voir, en ayant recours à son imaginaire. Et le cinéma commercial pur n'est pas loin de considérer le spectateur comme tel.

 

Daesh radicalise, dans sa stratégie de diffusion quasi instantanée, l'absence de montage, qui est une tendance générale du cinéma de l'offre et de la demande, cinéma du choc. Il n'y a pas de hors- champ dans ces cinémas, et donc pas de liberté du spectateur. Pas d'imaginaire possible. Du choc et de l'effroi. De la nausée pour Comolli et d'autres. La crainte aussi, d'un "affaissement des subjectivités". Et je repense ici à la scène d'Orange mécanique où l'on tente de guérir le délinquant en le forçant à regarder, les yeux ouverts de force, des images subliminales.

 

Autant les photos créent du hors-champ, libèrent l'avant et l'après, autant le films de Daesh "cannibalisent" totalement le spectateur, même quand on censure le passage de l'égorgement. Car la censure ne peut que dire : "c'est bien là".

 

On ne peut pas écarter le fait que les images de Daesh, destinées à faire peur, soient aussi vues avec une jouissance perverse. On ne peut pas douter du fait que Daesh le sait. Ces images relèvent d'un érotisme morbide au sens où elles nous placent en situation de voyeur. Elles misent sur la "corruption" du désir de voir. La pulsion de mort, universelle, en est le moteur. Pasolini, dans son adaptation de Sade, appuie où ça fait mal, en mettant en évidence avec radicalité cette ambivalence du dégoût et du voyeurisme. Qu'est-ce qui est le plus terrifiant ? Ce que nous voyons, ou que nous puissions le voir, que nous ayons tellement envie de le voir et de le "partager" ?

 

Je pense aux photos du petit, enfant exilé, mort sur une plage, qu'on a diffusées à la vitesse de la lumière sur tous les écrans, sans s'interroger. Les bons sentiments étaient censés régler le débat. Mais c'est l'effroi qui était recherché. L'effroi, par essence imposé. A t-on vu quelque effet civilisateur de ces diffusions ? Pas en Allemagne si l'on en croit les élections.

 

Comolli présente un tableau désespéré de la situation des images, porté à ses excès par Daesh. Et il craint la mort du cinéma dans sa fonction libératrice. Mais il n'oublie pas ceux qui luttent, avec les images aussi, contre Daesh. Ce collectif syrien par exemple qui diffuse, en s'inspirant des leçons de Godard, d'autres visions du conflit. En mettant en exergue la parole des victimes plutôt que leur image par exemple. En montrant la ville sous domination des tirs de Kalachnikov sans tout montrer, nous renvoyant ainsi à l'imagination d'une existence en guerre.

 

La guerre des images n'est donc pas simplement une guerre de contenus, de messages. Mais une guerre "de formes". C'est dans la forme que l'on trouve peut-être le coeur du combat, car la forme parle à l'inconscient. Tel est le double front d'un art qu'on dirait "engagé".

 

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8 mai 2016 7 08 /05 /mai /2016 23:38
Deux nihilismes dans l’arène du monde -Capitalisme et djihadisme, Michel Surya, paru dans la Quinzaine littéraire

La guerre que la France mène contre le djihadisme ne date pas d’hier, mais de l’intervention en Afghanistan il y a quinze ans. Elle est désormais stratégiquement importée sur notre territoire par les fanatiques. Quelle que soit notre vision géopolitique, il est étonnant que l’on soit étonné de la survenue des attentats. Par nature un ennemi attaque. On ne peut pas compter sur lui pour accepter le terrain du combat qui nous arrange. On doit anticiper qu’il ne se laisse pas écraser sans réplique. Cette « stupeur » générale devant les attentats est le symptôme, sans doute, d’une société post tragique qui redécouvre la tragédie longtemps refoulée derrière les écrans, tout en refusant encore de l’admettre.

 

Nous sommes criblés d’explications. Chacun a son avis : du psychologue au syndicaliste policier, de la maman médiatique de la « brigade des mères », au « spécialiste » des religions et abonné des plateaux de « décryptage », jusqu’aux experts impressionnistes d’une « radicalisation » que l’on connaît mal, faute de distance. La malheureuse phrase d’un homme d’Etat, prétendant que « comprendre » c’est déjà « excuser » est bien paradoxale quand elle s’inscrit dans un discours singulièrement martial. Comprendre son adversaire a toujours été la priorité de l’art du combat. Espérons que notre Premier Ministre, lors d’un hypothétique voyage au Japon, ait l’occasion de se voir offrir le grand classique épique Japonais, « La pierre et le sabre », où un rônin fait de l’étude de son rival la clé de la victoire finale.

 

Parmi ces cent fleurs explicatives, il y a ceux qui cherchent à saisir la racine du problème. C’est-à-dire les radicaux. Un Alain Badiou par exemple, qui considère que nous vivons l’ « islamisation de la radicalité » et non « la radicalisation de l’islam ».

 

Ce n’est pas fortuit, Michel Surya, publie son essai d’orientation radicale, « Capitalisme et djihadisme – une guerre de religion », dans cette collection « lignes » qui a l’habitude de publier des essais d’intervention politique d’Alain Badiou (son pamphlet contre Nicolas Sarkozy ou un débat fracassant avec Alain Finkielkraut). Nous nous situons donc dans un cadre d’analyse familier : celui d’un matérialisme historique qui se veut conséquent. Mais Nietzsche, on verra, y pointe son museau.

 

Il s’agit bien d’une guerre de religion, oui, nous dit l’auteur. Mais pas de celle qu’affichent les djihadistes contre les « mécréants », ou dont les croisés occidentaux de l’extrême droite prophétisent et souhaitent la généralisation. C’est bien une guerre. Mais entre la religion du capital et une forme parmi d’autres de l’islam : sa dégénérescence en nihilisme déchaîné.

 

Est-ce que cette guerre-là ne signifie-t-elle pas la défaite, avant tout, de l’anticapitalisme ? Les héritiers du mouvement ouvrier semblent laisser place aux islamistes, qui luttent sur deux fronts, contre le capital et contre les anticapitalistes, ce second front se concrétisant (M. Surya l’oublie) dans le choc sanglant entre Daesh et le Kurdistan socialiste révolutionnaire.

 

M. Surya nous appelle d’abord, utilement, à cesser le débat stérile entre causalités religieuse et politique. Le capitalisme et le djihadisme sont politiques et religieux. Cette clarification est saine. Ces séparations ne sont pas aussi nettes que le langage ne les fixent. Le politique n’est pas synonyme de séculier, et l’organisation économique et sociale est rien moins que politique.

 

Nous vivons dans un monde dominé, structuré, aménagé et réaménagé par un mode de production : le capitalisme. Qu’on lui soit favorable ou hostile, c’est incontestable. Ce mode de production, dit M. Surya, a tendance à s’affirmer comme religieux ou en tout cas messianique. C’était déjà le sens de la proclamation de la « Fin de l’Histoire ».

 

Deux religions face à face. Deux puritanismes. Au sens de l’obsession de la pureté. La pureté narcissique (songeons à l’obsession de la beauté physique) d’un côté. La pureté dogmatique et ascétique de l’autre. Ces deux religions, qui prétendent donc à « relier » les humains, ont leurs commandements antagonistes : « jouis », « meurs ». Au bout, le salut. Terrestre et/ou céleste.

 

La force du djihadisme, et ici l’essai met le doigt sur un point sensible, c’est que chacun de nous sait que jouir ne mène qu’à redemander à jouir. Dans cette faille vient se nicher la proposition djihadiste de l’ascétisme, comme celle des sectes dont ne parle pas l’essai. Mais la différence entre le djihad et la petite secte, c’est sa force symbolique : l’appui sur la référence à l’islam, son universalisme, son internationalisme, son antériorité historique, son ancrage. Sa capacité aussi, à jouer des contingences géopolitiques (daesh est le résultat dramatique de la seconde guerre d’Irak).

 

Ces serpents qui s’affrontent se ressemblent et fonctionnent en miroir. D’ailleurs il y a des pays où s’exprime la tentative de les concilier. L’Arabie saoudite au premier chef. La figure du martyre a indiscutablement une dimension ultra narcissique. Doit-on s’étonner de ces parcours de voyous consuméristes qui versent brusquement dans le djihadisme ? Daesh leur offre certes la violence légitime, mais leur promet en outre une immense reconnaissance nombriliste.

 

Le reflux de l’anticapitalisme a évidemment un rôle. Le capitalisme a non seulement détruit ou digéré son opposition, mais a aussi conquis la planète. Il n’y a pas de possibilité de vivre en dehors de lui ou contre lui. Nous sommes tous des « petits bourgeois gentilhommes » écrivait Alain Accardo dans un pamphlet édifiant. Les révoltés des black blocks portent des habits fabriqués par des enfants… La seule solution pour échapper vraiment à cette « totalité » en marche (dont les philosophes critiques nous parlent, de Marcuse jusqu’à Jean-Luc Nancy) c’est peut-être de se tourner vers le ciel.

 

La prophétie Nietzschéenne semble se réaliser. Le monde est livré à des nihilismes en conflit. Le vide de sens du modèle marchand versus la haine de la vie du modèle fanatique. Dieu était bien défunt, mais on l’a remplacé par l’argent, qui ne comble manifestement pas les aspirations humaines. Soit par la frustration, soit parce que l’argent ne soulage pas l’âme humaine de ses tourments. Dieu revient, zombie extrêmement violent.

 

Michel Surya en reste à ces constats. Comme abasourdi par ce basculement du monde qu’il a tenté, avec le talent d’aller à l’essentiel, d’éclairer au mieux.

 

Mais comment ne pas rester sonné devant ce tableau dantesque ? Considérons, raisonnablement, que les humains disposent d’autres solutions, moins hypnotiques certes, pour donner un sens à leur vie, que ces deux chimères se nourrissant réciproquement : la soumission au fanatisme et l’opium mercantile. Ces deux voies laissent de côté bien des aspects que l’être humain a toujours défendus à lourd prix : la nécessité de se sentir libre, le dégout de la souffrance d’autrui, la responsabilité envers ceux qui viennent au monde.

 

La violence économique, symbolique, terroriste, est spectaculaire. Mais que ce qui la contredit et en soigne les blessures n’en est pas moins présent. Travaille aussi, à dessiner le monde. Et même à le rebâtir entièrement si nécessaire, comme à Palmyre.

 

j bonnemaison

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6 avril 2016 3 06 /04 /avril /2016 02:26
Nous sommes en train de changer le monde - "Que faire ?", Jean-Luc Nancy

Ca va mal.
Sur ce point, l'on s'accorde, généralement. Ca va mal. 

 

Peut-être certes que ce n'était pas "mieux avant", en tout cas pas sur tout, pas sur beaucoup. Mais l'on sent tout de même que les nuages se rassemblent.


Donc on se demande  comme en 1902 "que faire ?", ironiquement, à une époque où le léninisme , en tout cas dans ses aspects les plus saillants, et dans ce que l'on retient de sa réalisation, n'inspire plus. 


Bon qu'est ce qu'on fait maintenant ?
C'est ce que disent tous ceux, comme ces citoyens qui restent une "nuit debout" à Paris,ont conscience des dangers immenses qu'emballent une humanité, de plus en plus lucide semble t-il, mais comme incapable de faire quoi que ce soit de cette lucidité . Il n'y a pas de réponse bien convaincante, ni ici ni nulle part. On sent bien que ceux qui nous disent "je veux une seconde chance" ne sont pas très crédibles, et on ne les écoute plus.


Les vaincus ont fâcheuse tendance à penser que leur défaite n'est pas définitive. Ils voient les 
reflux comme des creux de vagues, et imaginent, en idéalistes, que leurs idées sont éternelles. C'est ce qui est gênant par exemple dans ce concept d'"hypothèse communiste" de Badiou, qui à la fois marxiste et platonicien, ce qui est sa singularité, ne doute pas que l'"idée" survive. Mais pourquoi donc ? Si on observe un tant soit peu l'Histoire ce n'est pas ce qui saute aux yeux. Le manichéisme religieux n'a plus resurgi une fois éliminé dans les bûchers. Les aryanistes ont disparu. Nous n'avons plus guère d'orléanistes. Dans un film drôle, "petites coupures", Daniel Auteuil qui joue un permanent communiste perdu dans les alpes, et incapable de fixer son désir, est fréquemment questionné par des gens interloqués par son engagement. Il répond inévitablement que "nous sommes dans une phase de restauration, ça passera" et l'on est sceptique à cette réponse. Pourtant c'est Marx qui a dit que l'Histoire se répète, mais l'une fois en tragédie, l'autre fois en farce. La conscience est en retard sur le développement du monde. Elle joue à d'anciennes scènes, galvaudées.


Je fais partie de ceux qui pensent que la question n'est pas  : que faire ? Parce qu'en utilisant cette expression on reste dans les catégories finalement, de ce monde qui nous angoisse et qui nous conduit à nous demander  : que faire ? Le serpent se mord la queue.  En disant "que faire", on n'interroge pas suffisamment ce sur quoi il s'agit d'agir. Et qu'est-ce qu'agir.


C'est difficile à comprendre, oui... Mais dire que faire, c'est inévitablement poser la question avec les outils linguistiques et pratiques du temps en train de disparaitre. Donc c'est rester dans le vieux monde. On le voit sans cesse en politique. Le nouveau est saisi dans les rails de l'ancien. C'est ce que je sens comme beaucoup, même si c'est difficile. On voit là que l'intuition précède la pensée quand celle-ci va de l'avant. Est elle déja linguistique ? Je ne sais pas. Sans doute oui, dans les limbes de la psyché.


C'est pourquoi la réflexion, à vai dire sybilline, verbeuse et scolastique du philosophe Jean-Luc Nancy, m'a attiré, d'autant plus que je sais qu'il use de références qui me permettent de cheminer dans mes errances de citoyen qui scrute les nuées.



" Que faire ? " réactualise Nancy. Et il répond que ce n'est pas la question. Il n'y a pas à poser la question, puisque précisément nous sommes en train de faire. Là où nous agissons. Faire ce n'est plus participer de l'enveloppe morte de la politique séparée. C'est transformer et se transformer un point c'est tout. Face à cette "totalité" qui avance, la question n'est pas "que faire". L'idée même d'un projet est absorbée par la totalité. Qui la digère. 
 

Debord, qui n'a sa place dans cet essai, dirait que tout est digéré par le spectacle. Marcuse que tout est rationnalisé et que le réel devient rationnel.

Citant Althusser, Nancy souligne que l'impuissance théorique devant la question "que faire" est le signe , justement, qu'il se passe quelque chose de considérable dans le réel. Que le réel se transforme et que nous y contribuons. L'attention au jeu politique ancien est un trompe- l'oeil, il s'agit de le comprendre une fois pour toutes. Nous ne pouvons pas, eu égard à l'ampleur du basculement du monde, entrevoir la portée de la mutation que nous vivons et à laquelle nous participons, en "faisant", justement.


Et Nancy de revenir à Marx, comme beaucoup le font, comme je le fais, pour se souvenir qu'il voyait l'avenir mettre fin à la "position séparée de la politique". C'est cette "prophétie" qui semble se réaliser. La sphère politique séparée est dans le coma. Partout. Précisons que si la politique, comme entité séparée, s'abolit, alors on ne peut plus parler de "société civile" puisque ces deux entités n'existent que par l'invention de leur opposition, comme le salariat n'existe que de l'exploitation par le capital.

 

A l'enterrement de la politique comme elle a vécu, nous voyons aussi le cercueil plombé de l'Etat-Nation qu'il s'agissait de conquérir pour agir politiquement. Marx liait avec génie dépérissement de l'Etat et dissolution de la politique dans les veines mêmes de la société. Nancy ne cite pas Gramsci mais il a précisé cela avant tout le monde : la politique devenait guerre de tranchées, et non guerre de mouvement pour prendre le palais et le central téléphonique. Que ferait-on aujourd'hui d'un palais et d'un central téléphonique qui d'ailleurs n'existe plus ? Le pouvoir semble avoir métastasé.

 


Dans ce processus, et là aussi je suis heureux de voir un penseur partager et développer bien mieux que moi, même avec opacité "à la française", une intuition qui me travaille : la rédécouverte de la tragédie est appelée à jouer encore une fois un rôle essentiel dans le repositionnement de la politique. L'apparition de la démocratie antique est liée à la tragédie. C'est bien le déni du tragique qui dépolitise. ou qui transforme le politique en jeu autocentré


La politique est aussi appelée à renoncer à cette prétention à tout dominer. L'humain est politique mais excède la politique. Celle-ci a été attaquée par tous les versants : l'économie l'a expulsée et domestiquée. Et nous avons découvert en même temps que tout n'était pas politique - même si la politique est partout. 


C'est la capacité à "rendre effective une représentation", c'est-à dire la notion même de projet, qui s'effrite.


'"un monde est en train de finir, c'est ce que veut dire philosophiquement le phénomène dénommé "mondialisation. Nous sommes pareils à ces vieux stoïciens du Veme siècle qui ne pouvaient rien pressentir, par delà ce qu'ils nommaient l'inclinatio de rome, d'un devenir en train de s'amorcer".

 

Nous sommes là, dans ces rares basculements. Celui de la préhistoire à l'Histoire, celui de l'apparition de la cité grecque et de la philosophie, celui de l'expansion de la chrétienté. Celui de la découverte de l'amérique. Celui de la machine à tisser. Tous les phénomènes se brouillent, ils nous semblent aussi terrifiants que porteurs d'espoir. Comme Internet, ou le changement de société que demandera la crise climatique.


Que faire ? C'est exister en cette époque. Y tenir son rôle. Face au global nous réclamons d'être des Sujets. Nous demandons de la Subjectivation. 

 


Le monde change.  Mais ce n'est qu' a posteriori que l'on peut comprendre les ruptures. A un certain niveau de basculement c'est la totalité qui est remise en cause. Les mots et les choses. Il ne sert à rien de penser qu'on puisse faire l'économie du temps necessaire à nous transformer.



 

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4 novembre 2015 3 04 /11 /novembre /2015 14:32
Mendès ou la dignité - texte paru dans la Quinzaine littéraire
Mendès ou la dignité - texte paru dans la Quinzaine littéraire

L'excellente "Quinzaine littéraire" m'a fait l'honneur, en lien avec la famille de Pierre Mendès France, de me confier la chronique de la réédition des mémoires de guerre de PMF, dont j'avais évoqué une ancienne édition sur ce blog, qui leur avait plu au cours de leurs recherches. Belle rencontre qui m'a permis de renouer contact avec Mme Joan Mendès France dont je fus l'étudiant il y a deux décennies, et son mari Michel, fils de PMF, ceux-ci se consacrant à faire connaitre l'action de l'ancien Président du Conseil.. Sans doute - je dis cela pour mes quelques lecteurs réguliers- me retrouverez- vous périodiquement dans cette revue de référence, sans concession autre qu'à l'amour de l'art, à laquelle je ne peux que vous inciter à vous abonner. La presse critique authentique a besoin de soutien, pour qu'une autre parole que celle du marketing existe dans notre domaine de passion.

 

Voici donc l'article signé de ma part, paru le 1e novembre 2015 dans la "QL"

 

Mendès ou la dignité

Liberté, liberté chérie, Pierre Mendès France. Ed Démopolis.

 

Nul n'est tenu d'être modéré en politique. Mais toutefois de reconnaître qu'en des moments tragiques, certains "modérés" manifestent au plus haut point une radicalité admirable. Sans doute est-ce une certaine sagesse qui les incline à la nuance et leur offre simultanément le secours d'une lucidité implacable quand sonne l'heure du combat. Jean Moulin était un modéré. Pierre Mendès France aussi. Il arrive qu'on se réclame de "PMF" pour prôner le refus de la rupture comme une essence indépassable politiquement. On ne lui rend pas justice en ce cas.

 

La lecture de ses mémoires de début de guerre, intitulées "Liberté, liberté chérie ", salubrement rééditées en une édition de référence richement documentée, par la maison démopolis avec le concours de la fondation Jean Jaurès, de l'Institut PMF et la contribution active de la famille, offre une image différente de celle d'un "grand homme" canonisé parfois par des élites pas forcément à la hauteur de leurs admirations.

 

Le Président du Conseil qui exfiltra intelligemment la France de la nasse indochinoise fut pendant la deuxième guerre mondiale un exemple de témérité, de probité ; et en refermant ces étonnants mémoires de lutte , on méditera sur les profonds courants souterrains qui ont creusé le gouffre entre ce type de "politique" et celui qui domine en notre temps. Même si ce sont sans doute les moments exceptionnels qui révèlent les trempes admirables et que notre génération de dirigeants n'a connu de drame historique que le vote d'un pourcentage de TVA. Nous vivons bien des tragédies, mais à bas bruit étouffé par l'édredon consumériste, pas des guerres de mouvement impliquant toute la nation.

 

Il y a une parenté étrange et fortuite entre Mendès, le député incarcéré à Casablanca, et Victor Laszlo, le personnage du résistant dans le film... "Casablanca", tourné à la même époque. Le même dévouement total à la liberté.

 

"Liberté, liberté chérie" est certes un livre à finalité politique, marqué par les circonstances, qui cherche avant tout à favoriser la légitimité de la France Libre gaullienne. Il parait aux Etats-Unis en 1942. Mais c'est un livre très personnel aussi. Pour ceux qui ont vu "Le chagrin et la pitié" d'Ophuls, où Mendès témoigne sur cette même période, ils retrouveront la même élégante hauteur de vues, cette noble modestie, cette distance parfois ironique mais jamais haineuse.

 

Pendant cette guerre, qui commença si difficilement pour lui et le mena ministre dans le gouvernement provisoire de libération, Mendès fut héroïque et sans hésitations. Il confie avec dignité la mélancolie qui le submergea pendant ses trois cents jours de prison , victime d'un mensonge d'Etat ignoble et de l'antisémitisme institutionnel, mais il tient debout. Pourquoi donc ?

 

Sans doute c'est ici qu'on reconnaît les êtres d'exception. En eux il n'y a pas de dilemme douloureux entre les principes et l'intérêt personnel, car leur élévation spirituelle a fusionné ces deux dimensions. C'est là où se ressource une honnêteté déconcertante pour un politique, par exemple quand il concède dans une post face avoir sans doute forcé le trait sur la rupture précoce entre français et Vichy , car son objectif est de légitimer la résistance aux yeux des alliés.

 

Certes, dans cette épreuve- et il se moque de lui-même à ce propos-, il pêche par naïveté et légalisme face à l'oppresseur, en se laissant incarcérer par souci de s'expliquer. Il attend le jugement de la cour de cassation pour s'évader... Mais dès le premier jour de la débâcle, il n'hésite pas. Pilote dans l'Armée de l'Air, il veut se battre les armes à la main. Il affronte sans ciller les magistrats chargés de l'habiller en traître juif, surmontant sa peur pour mener la bataille politique, et les humilie. Il a un comportement admirable en prison, parvient à s'évader en échafaudant un plan minutieux et brillant. Puis avant de rallier Londres, via la Suisse, l'Espagne et Lisbonne, prend le temps de mener une enquête fouillée à grande valeur historique sur la France occupée. Il s'engage ensuite dans une unité de combat, et ce député risque lourdement sa vie dans des missions de bombardement.

 

Quand Mendès écrit, lors d'une escale aux Etats Unis début 1942, le sort de la guerre est indécis. Mais il a déjà compris, comme de Gaulle, que la défaite des nazis est inévitable. Il avait aussi anticipé le succès des soviétiques.

 

C'est un document précieux sur la vie quotidienne en Afrique du Nord et en France en 40-41. Mendès expose longuement, avec force détails, les conditions de vie, dans les villes, les campagnes, les prisons. Il évoque même l'homosexualité pénitentiaire, sans préjugés et avec empathie pour les hommes qu'on sépare... rare attitude sans doute en cette époque. Mendès, grimé, observe la France incognito durant sa "cavale". Et on perçoit les souffrances majeures imposées par l'occupant et Vichy. il parvient, tout en étant traqué, à repérer les premières formes de la Résistance.

 

Parmi les multiples intérêts du livre, on soulignera les portraits acérés des magistrats pathétiques et cruels chargés de la répression. Ils montrent l'acuité psychologique de l'auteur... on sait depuis "Le Prince" que c'est la première vertu du politique.

 

Autre signe d'un esprit hors du commun : la perception immédiate de ce qui s'abat sur les juifs. Mendès, par ses origines et sa foi y est certes sensible. Mais il décrit le processus tout à fait clairement, soulignant que Vichy a surabondé par rapport aux lois allemandes. S'il ne sait pas que le projet d'extermination a commencé, il attire l'attention sur les déportations vers l'Europe de l'Est. Son intuition vise juste.

 

L'ouvrage dessine la cohérence d'un patriotisme de gauche, républicain, dans sa différence irréconciliable avec le nationalisme. Un patriotisme comme une évidence : un peuple sous occupation n'est plus libre d'exercer sa souveraineté : l'unité de tous pour la liberté doit s'imposer. La Nation est un espace démocratique indissociable de la souveraineté populaire. D'où le ralliement immédiat de cet homme à la France Libre. Tout de suite, Mendès embarque sur le "Massilia" parti de Gironde avec de nombreux politiques, militaires, fonctionnaires, pour aller continuer la lutte en Afrique du Nord, tombant dans un guet-apens cynique , les collaborateurs transformant cette traversée en désertion.

 

Oui, Mendès fut un modéré. Mais un modéré capable de dire des vérités cinglantes aux juges infâmes chargés par Vichy de le condamner. Capable de s'enfuir pour combattre, prenant le temps de récolter une information précieuse au péril de sa vie. Capable d'entrer en lutte sans la moindre tergiversation, alors qu'il est inquiet pour sa famille. Cette catégorie là de modéré, rare, préfère certainement, et le titre du livre nous en informe, la liberté à l'égalité. C'est que la liberté, sauvée, laisse ouvert le champ du possible, et permet toujours de se mouvoir vers l'égalité. Ce qui devient impossible dans une société pénitentiaire. A cet égard Pierre Mendès France, par son exemple et ici sa plume, prend place auprès des grandes voix de son siècle face au totalitarisme. Aux côtés d'Orwell, Koestler ou Arendt à d'autres titres.

 

Il était donc temps de voir resurgir "liberté, liberté chérie" en nos librairies. En un euphémisme dans l'esprit de Mendès, on pourrait dire que les exemples de dignité faite homme, en nos temps nihilistes, ne sont jamais de trop.

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25 août 2015 2 25 /08 /août /2015 18:23
La signification de Gramsci au prisme de l'enquête de Police - "Les deux prisons de Gramsci", Franco Lo Piparo
La signification de Gramsci au prisme de l'enquête de Police - "Les deux prisons de Gramsci", Franco Lo Piparo

Je suis de ceux qui considèrent que la culture est le politique. Si l’on s’en tient à ce qu’Hannah Arendt définit comme le politique : ce qu’il y a entre les gens. Cet espace-là. Ce qu’il y a de plus politique sont les raisons d’agir et donc les représentations du monde. Gramsci est donc à mes yeux un grand penseur décisif. Lui qui a saisi, le premier, que la guerre de mouvement, soit la politique comme conquête de l’appareil d’Etat, était dépassée parce que le pouvoir n’est plus concentré en son sein, et que le monde contemporain était dédié à une guerre de position, de tranchées, jusqu’aux micro sillons de Michel Foucault.

 

Le cas de la Grèce d’Alexis Tsipras ne fait que souligner la pertinence des intuitions lointaines d’Antonio Gramsci depuis sa prison. Il est tout de même effarant de voir le retard pratique de la gauche par rapport à la richesse intellectuelle qu’on lui a léguée. Par exemple, puisqu’on parle ici d’un des principaux théoriciens de la praxis, on entend encore fréquemment et peut-être de plus en plus de gens de gauche opposer « le terrain » et « les idées », et donner dans l’anti intellectualisme le plus primaire, alors qu’un Gramsci après Marx,a démontré toute la nécessité de dépasser ce clivage.

 

Si on lit Gramsci on est immédiatement frappé par un paradoxe : cet auteur-là, dont l’hétérodoxie par rapport à un marxisme sous influence soviétique, c’est-à-dire vulgairement mécanique, est criante, a toujours été considéré comme un pilier de la pensée communiste.  Il n’a jamais été ostracisé. Jusqu’à présent je m’étais dit que cela s’expliquait par son emprisonnement par les fascistes. Il n’a pas eu l’occasion d’être tué à Moscou. Certes, mais l’affaire est bien plus complexe encore ; et c’est ce qu’à travers une véritable enquête policière, littéraire, graphologique, Franco Lo Piparo développe dans « Les deux prisons de Gramsci ». Ces deux prisons, c’est la geôle fasciste, mais aussi son confinement dans une tradition du mouvement communiste international avec laquelle il avait très certainement rompu de son vivant. Il y avait des liens anciens entre Gramsci et Trotsky qui correspondaient au sujet des questions culturelles notamment. Imaginons la portée qu’aurait eue leur jonction.

 

Le personnage clé qui bâtira une seconde prison autour de Gramsci est son ancien ami,  un homme « rusé comme Ulysse », Palmiro Togliatti, le successeur de Gramsci à la tête des communistes italiens, exilé et dépendant des soviétiques staliniens. Il deviendra l’homme fort du grand PC italien d’après-guerre, éditera Gramsci, se juchera sur son prestige. Et pourtant…

 

Pourtant s’est livrée une bataille souterraine que Gramsci ne pouvait pas remporter, lui qui ne faisait plus confiance à Togliatti et à sa petite garde rapprochée, depuis sa prison.  Sa correspondance, qu’il sait lue par les polices italienne,  anglaise, et par les appareils communistes italiens et soviétiques, recèle comme son œuvre de prison de ruptures évidentes avec le cours du communisme international sur lequel il est bien informé. Il doit laisser des traces pour l’avenir, car il sait – lui le philologue-  qu’il sera analysé plus tard et que son message sera entendu, mais sans menacer les siens qui vivent en URSS, tout en ménageant sa propre possibilité de sortir de prison.

 

Il va donc adopter un « langage ésopien », métaphorique, codé, pour dire ce qu’il doit tout de même dire, après avoir signifié assez clairement que de grandes transformations ont affecté sa pensée, et qu’il a été tenaillé par des conflits intérieurs allant jusqu’à fortement dégrader sa santé. Lo Piparo en analyse en détail nombre d’extraits, et il est émouvant de voir ce penseur emprisonné devoir naviguer entre son devoir de vérité, la douleur de sa rupture avec le mouvement auquel il a donné sa vie, et les limites qu’il ne peut pas franchir. Togliatti, lui, comprend ce qui se joue. Il sait qu’une rupture franche avec Gramsci, renvoyé au « trotskysme renégat » serait dangereuse, car susceptible de susciter une purge chez les italiens, dont il pourrait être victime à une époque ou Staline coupe des têtes comme on fauche les blés. Togliatti va donc devoir annexer Gramsci, rassurer les soviétiques, empêcher la famille de Gramsci de trop en dire, ce qui suppose de prendre le contrôle des manuscrits aux bons moments, et discrètement. Une grande partie des staliniens étaient des gens qui optaient pour la survie en attendant mieux et pas nécessairement des criminels zélés. Kroutchev au premier chef.

 

La biographie officielle de Gramsci, elle aussi propagée par Togliatti, à laquelle je croyais, indique qu’il est mort en prison. Lo Piparo montre que non. Il a manifestement passé deux ans en liberté surveillée en clinique, et allait être libéré. Pendant ce temps, étrangement il n’aurait presque pas écrit, et pas de politique, alors qu’il a passé son temps à produire en prison, ce qui nous léguera une trentaine de cahiers et une correspondance denses. Fouillant inlassablement dans les manuscrits, les archives, les emballages même, Lo Piparo affirme que l’œuvre, que Togliatti a réussi à intercepter, à subtiliser aux bons moments à la fois à la famille, contre les souhaits de Gramsci, et aux soviétiques, a été expurgée. Sans doute de ses attaques finales frontales contre le stalinisme.

 

Mais quand Gramsci est en prison, il parsème ses cahiers, sous le masque de références historiques indolores, d’attaques contre la bureaucratie et les comportements dictatoriaux, et de défense de la liberté de pensée, à travers l’éloge d’un certain libéralisme politique. Et ceci restera dans son œuvre, sous une forme « ésopienne » brillante. Gramsci a su en partie contourner la censure.

 

C’est au prix d’admirables tours de passe-passe que Toglatti parvient à « digérer » les œuvres de Gramsci, à les publier, à se jucher sur leur prestige, en prise avec d’autres protagonistes jouant aussi leur propre jeu, ambivalent, comme la belle-sœur de Gramsci, Tatiana, la première à sauver et défendre l’œuvre, mais agent soviétique, ou encore l’étonnant universitaire de Cambridge, proche de Gramsci, et émissaire de Togliatti, Piero Sraffa. Mais c’est Togliatti qui a les ficelles en main et parvient à ses fins, présentant le penseur comme un véritable militant stalinien, ce qui est proprement une escroquerie.

 

La lutte a commencé très tôt. Lorsque Gramsci est arrêté, au milieu des années 20 la glaciation stalinienne commence. Le livre montre que les communistes italiens dans la clandestinité ont joué un rôle trouble. Qui a sans doute contribué, à dessein pour les chefs, à prolonger et endurcir parfois la détention de leur leader. Ainsi c’est un courrier « bêtement » envoyé par un communiste qui fait savoir aux juges la véritable importance primordiale de Gramsci dans l’organisation communiste… Plus tard, alors que la liberté conditionnelle de Gramsci était à portée de main, les communistes italiens ont réalisé une campagne extrêmement bruyante pour la réclamer, ce qui ne pouvait que la compromettre définitivement, les fascistes ne pouvant bien entendu pas céder à ce mouvement d’opinion. Belle leçon au passage, sur la manière dont on peut obtenir en politique le contraire de ce que l’on prétend.

 

Nous aurons donc été sans doute privés d’une analyse directe du stalinisme par Gramsci. Les traces d’un cahier manquant, qui aurait été écrit en clinique, existent, mais rien ne dit qu’il n’ait pas été détruit et qu’on le retrouvera un jour dans les archives russes.  Gramsci est resté longtemps associé à une tradition politique décriée par l’Histoire, injustement.

 

Un aspect du livre étonnant est encore le rôle de Mussolini. Il a emprisonné Gramsci tout en le protégeant. Gramsci a pu écrire une œuvre immense en prison, dans une cellule solitaire. Avec le matériel pour cela et l’accès aux livres. Mussolini se faisait sans doute copier ses productions déposées au greffe. Pourquoi une telle indulgence ? On sait que le Duce a connu Gramsci dans ses années socialistes. Peut-être l’admirait-il ? Peut-être pensait-il pouvoir tirer lui aussi profit de sa pensée ? Et l’on sait que l’extrême droite cite Gramsci et qu’elle suit une stratégie très claire de conquête de l’hégémonie culturelle. Et puis Mussolini savait qu’un personnage d’une telle stature, en voie de rupture avec le Komintern, aurait suscité des divisions chez les rouges. Peut-être a t-il voulu favoriser cela. On ne le saura jamais, mais en tout cas Mussolini a ménagé Gramsci, et donné raison à ses recours contre certaines décisions répressives de l’administration pénitentiaire. Mussolini était plus rusé que son image de brute ne le laisse paraître.

 

Au final, après avoir lu ce polar politique complexe, parfois très technique – on s’y perd même, dans les numérotations de manuscrit, les histoires d’étiquetage, etc- on se demande tout de même si tout ce déchiffrement de mystères est vraiment nécessaire, sauf si on aime le travail de fouille et d’enquête.  Il y a un côté trip à Rennes-le château dans ce livre. Ne suffit-il pas de lire Gramsci pour saisir, immédiatement, qu’il n’a rien de commun avec les productions insipides et odieuses du stalinisme international ? Ne suffit-il pas de le lire pour voir qu’il est un esprit créateur, libre, sincère ? Et donc pour comprendre qu’il n’appartient pas à ceux qui ont voulu le monopoliser. Il y a tout de même un côté un peu désuet dans cette bataille d’experts à laquelle se dévoue Lo Piparo. Il en vit, il en publie, ici le CNRS le traduit. Mais cela tient un peu, malgré l’aspect policier qui peut aussi passionner certains, de la bataille de chiffonniers entre experts. Ceux-ci fétichisant aussi des manuscrits, et des détails qui ont finalement une importance relative. Car, et cela Lo Piparo le dit lui-même à un moment de son livre, même expurgée, même contrôlée dans son interprétation et son organisation, l’œuvre de Gramsci conserve une puissance subversive immense. Et quand je parle de subversion, c’est à l’égard de tous ceux qui prétendent abaisser la pensée.

 

Nous ne sommes pas à un paradoxe près. Togliatti aura émasculé Gramsci tout en assurant tout de même sa portée, puisque sa glorification initiale, utile au PCI, a requis l’édition de son œuvre.

 

Il reste à le lire et à en mesurer toute la portée. La notion d’hégémonie culturelle qu’il a conceptualisée ne doit pas être abordée avec superficialité, et il importe aussi de saisir sa dimension encore différente, et accentuée, dans une société de communication et de spectacle permanents. Pasolini aimait Gramsci, et lui a dédié des poèmes (« cendres de Gramsci »). Les grands esprits d’anticipation se reconnaissent.

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7 décembre 2014 7 07 /12 /décembre /2014 11:45

François Xavier Bellamy est Maire Adjoint, figure montante de l’UMP, et « philosophe » (c’est-à-dire qu’il a des diplômes… On est en France. En france on est "philosophe" quand on a un diplôme (agrégé, normalien) et qu'on publie. Alors on se dit "philosophe". En vérité, on écrit de la philosophie. D'ici à se prétendre philosophe...).

 

J’ai lu « Les déshérités », essai catastrophiste sur la prétendue disparition de toute transmission dans notre pays, qu’on nous dit comme l’acmé de la pensée de droite "républicaine" (vous vous demandez ce que ce terme signifie ? C'est un mantra. Censé apaiser. De la sophro). J’ai trouvé un poncif réactionnaire certes plus prudent et nuancé que les zemmoureries en cours, encore que donnant même dans le point Godwin (le rapprochement entre la méthode globale de lecture et les autodafés nazis, fallait oser, il l’a fait sinueusement…).

 

Tricherie sur l'objet

 

Cette énième variation déclinologue, qui avance sous les auspices du bon sens, machine à flatter les vieux militants UMP croisés dans les salles des fêtes (« ah c’était mieux avant »), pèche comme toujours par des escroqueries de préalable à la réflexion. La pensée insincère procède toujours par la désinvolture initiale : elle ne définit pas son objet avec rigueur, de manière à pouvoir dire ce qu’elle veut. Elle refuse d’affronter le débat en construisant de fausses évidences.

 

Ce garçon ira loin en politique !

 

Ainsi Bellamy procède de la même manière que tous les déclinologues, dont le plus talentueux reste tout de même Finkielkraut. Ils considèrent la société comme un homme qui avance sur un chemin temporel. Cet homme va bien, va mal, ou va mieux, ou plus mal. Mais on considère que c’est le même homme.

C’est là l’escroquerie.

 

Car la France rurale d’autrefois, la France industrielle d’antan, la France à quelques dizaines de milliers d’étudiants d’autrefois (ou même celle de mai 68 avec ses 200 000 étudiants), n’a rien à voir avec la nôtre. Ainsi les comparaisons n’ont aucun sens si on ne comprend pas qu’on ne parle plus du même objet. Prenons un exemple simple : oui on était super bon en latin il y a un siècle, mais il n’y avait pas le XXème siècle à apprendre en Histoire… Et avouons que ça nous occupe pas mal !

 

Comparaisons, pièges à cons pour revenir à ce « maudit » 68 ….

 

Sans doute certaines connaissances ont régressé, et c’est un souci parfois (ou d’autres fois non, par ailleurs). Mais Bellamy, comme les autres pleureuses passéistes ne voient que la colonne débit. L’apprentissage des langues étrangères par exemple, a décollé, même par rapport à ma génération de quadras, et ne parlons pas de nos parents. Mais ça ne les arrange pas de le voir. De même l’apprentissage de l’informatique, ça ne compte pas. Or, ça mobilise les élèves et le système d’enseignement. Le sport n'existait pas à l'école autrefois. Et il est heureux qu'on ne découvre plus à vingt ans que les enfants ne sont pas livrés par des cigognes.

 

Les problèmes il y en a. Mais les problèmes culturels avant tout, ça se déplace. Autrefois, il y avait peu d’étudiants, maintenant il y en a beaucoup. Mais on peut s’interroger sur le niveau général des étudiants. Sauf que l’échelle n’a rien à voir. On ne parle pas du tout du même monde.  Quand les étudiants n’étaient qu’une minorité issue des élites économiques françaises, sauf exception, alors certes ils étaient brillants. Mais ils n’étaient pas nombreux. Bellamy a-t-il pris le temps de recenser les brillants de nos générations ? Il y en a.

 

Pense t-on que la connaissance du monde ait reculé dans les classes populaires ? Certainement pas. La mondialisation, rouleau compresseur nous transformant en marchandise, a ceci de positif toutefois qu’elle nous permet d’entendre parler du monde entier (avec des effets pervers aussi, comme la paranoïa). Mais préférait-on la culture française qui croyait que le monde s’arrêtait à la liste des préfectures apprises par cœur ? L'ouverture d'esprit a progressé. Il est loin le temps d'OSS 117, et Monsieur Bellamy en garde la nostalgie.

 

On est moins bon en orthographe, certes (l'ortographe en elle-même n'a pas grand sens à mon humble avis, c'est la grammaire qui en a. Et le sens. Le sens ne dépend pas de deux "l" ou deux "t" non plus), mais sur beaucoup d’autres plans les connaissances se sont approfondies, ne serait-ce que parce que le savoir s’est déployé lui aussi. La physique n'a plus le même sens. Le monde d'aujourd'hui a tellement changé qu'il est compliqué, adolescent de se plonger d'abord dans Zola parce que ce n'est pas familier. Oui, et alors ? On peut procéder autrement, et c'est là que le débat devrait commencer.

 

Un pseudo mouvement uniforme

 

Bellamy en outre fait comme si son déclin était général, uniforme. Les inégalités n’existent pas. Tout le monde est peu ou prou en déclin. Ce qui est faux évidemment. La réalité est très hétérogène, voilà ce que l’honnêteté réclame. Alors que l’illettrisme guette ici, l’esprit de compétition qui fait qu’on gave les enfants de devoirs en CP guette là.  Nous assistons à une atomisation au sein de la massification, sans doute, avec des aspects très contradictoires.

 

Surtout Bellamy prend bien garde, pour préserver l’ordre social, de masquer les causes profondes des difficultés réelles de l’éducation contemporaine. Il les impute au pédagogisme, et à ses sources idéologiques. Si on peut toujours discuter des questions pédagogiques, et pas forcément d’ailleurs dans le sens de Monsieur Bellamy (pour ma part, ce que je reprocherais à l'école est d'essayer de scupter un être moyen plutôt que de cultiver les singularités), l’essai ignore ridiculement l’apparition des écrans qui a tout bouleversé, l’accélération du progrès technique au cours du siècle qui a suscité une crise de la culture, de la transmission

 

Le mot "consommation", qui est le vrai sujet, car la vraie concurrence à l'effort éducatif, par l'opium de l'immédiateté, n'est utilisé qu'une ou deux fois. On ne peut pas défendre le modèle capitaliste offensif et critiquer ses aspects culturels... Ca ne se ferait pas. Alors on s'en prend à la culture elle-même, et à ses pseudos dévoiements.

 

Quant à l’accès à l’information, oui il change la donne. Cela ne veut pas dire que la transmission soit obsolète, loin s’en faut, mais on ne peut plus la concevoir comme avant, cela c’est sûr. Lorsqu’un professeur a publié sur internet son cours, venir en amphi l’écouter le lire n’a que peu de sens. Monsieur Bellamy ne comprend pas cela ? Pour un philosophe ?

 

Comme toujours, toute réflexion a ses aspects positifs. Bellamy rappelle que l’éducation a une part de violence, de subi, qu’il faut accepter. C’est indéniable. Que l’expression à tout prix ne doive pas remplacer l’étude des acquis géniaux de l’humanité, je souscris. Que la perte du texte, du temps consacré aux longs textes, soit triste, j’en suis d’accord, moi qui aime plus que tout les livres, jusqu’à lire entièrement l’essai prévisible, démagogique (toutes les générations conservatrices ont trouvé en vieillissant que les jeunes étaient des crétins par rapport à eux. Le Maire adjoint flatte ses électeurs) et bourré de poncifs de Bellamy (qui écrit bien, reconnaissons lui cette qualité, allez).

 

Mais quelle outrance de penser qu’on n’apprend plus rien à l’école, qu’on ne fait plus d’Histoire (ma fille de 10 ans me parle de la Renaissance, de la Révolution à table, elle dévore les livres, elle fait du théâtre à l'école, et sa classe a réalisé un spectacle époustouflant autour de Joséphine Baker), que nos enfants seraient incultes à cause d’une école qui hait le savoir (mon fils savait compter jusqu’à cent en grande section de maternelle, ce dont j’étais bien incapable). Les évaluations sont légion, ce qui prouve bien qu'on apprend, et qu'on vérifie qu'on apprend.

 

Le débat sur l’école d’aujourd’hui, complexe, compte tenu de la diversité des élèves, du fait que les supports du savoir se sont multipliés, que l’école n’a plus du tout le contrôle sur la culture qu’elle avait autrefois (la télévision, la radio, internet sont là, petit détail que Bellamy n’a pas remarqué….), qu’elle ne peut pas promettre l’ascension sociale ou même l’intégration car les diplômés se retrouvent précaires et sous rémunérés, qu’elle devient hyper sélective dans un contexte de lutte à outrance pour les places à la sortie…. Ce débat mérite mieux que les caricatures déclinistes, qui font mine d’oublier les bases mêmes de la réflexion historique et sociologique : d’abord on se demande de quoi on parle. Et l’école d’aujourd’hui n’éduque pas le même enfant qu’autrefois. Le parent n’est plus le même. La société n’est plus la même. Aux enjeux d’aujourd’hui doivent s’appliquer nos efforts de critique, et non pas en référence au monde de Marcel Pagnol qui n’existe plus.

 

Nombrilisme lettré et anachronisme

 

Dans la méthode de pensée de Bellamy, on trouve aussi un élément caractéristique de la bourgeoisie cultivée : l’ethnocentrisme intellectuel. Ainsi j’ai failli rire tout seul en constatant qu’il bâtit son argumentaire sur « trois chocs » qui selon lui ont brisé la transmission…. Quels sont ils ? …. Descartes, Rousseau, et Bourdieu…

 

Descartes, avec son « je pense donc je suis », qui est une remise en cause de tout ce qu’on a appris est pour Bellamy le premier responsable du démantèlement de la culture. Rousseau poursuit avec son homme de nature qui serait perverti par l’éducation. Et Bourdieu, en dévoilant le caractère truqué de l’école, aurait culpabilisé tous les enseignants, pétrifiés derrière leur miroir renvoyant l’image d’un oppresseur chargé de reproduire les classes sociales.

 

Pour Bellamy, donc, ce sont les auteurs qui fabriquent le monde. Un postulat typique d’un professionnel de la pensée. Ce qui compte pour lui compte pour le monde entier. L’idée que le système d’éducation soit avant tout un système à analyser en cohérence avec le fonctionnement économique et social, lui passe par-dessus la tête.

 

De plus, quelle contradiction flagrante !!!! Si plus personne ne lit, plus personne ne s’intéresse au passé, comment se fait-il que Descartes, Rousseau, Bourdieu, soient si nocifs ? Leurs effets délétères auraient dû être dissous depuis longtemps dans la grande mare putride de l’ignorance.

 

Roland Barthes, et d’autres, en prennent pour leur grade…. Il y a vraiment de quoi se tordre….. Les gens qui lisent Barthes seraient donc convaincus de la nécessité d’abandonner toute culture…. Oui, c’est cela, oui… Les gens qui s’abrutissent devant Koh Lanta (le maire adjoint UMP philosophe n’a rien à dire contre TF1) ont dû être pervertis par Barthes, c’est évident…

 

Par ailleurs, Descartes et Rousseau ça date un peu…. Bellamy ne se demande pas un seul instant comment un pays a pu construire un  système éducatif après eux…. Alors qu’ils étaient beaucoup plus influents que maintenant, notez… On est donc en plein anachronisme historique. On dirait du Michel Onfray de droite.

 

Le déclin des déclinologues

 

Une telle offensive réactionnaire a de quoi effrayer. Remettre en cause Bourdieu, pour justifier les inégalités, c’est logique de la part d’un élu conservateur pour qui chacun mérite ce qu’il a un point c’est tout (ce qu’un Piketty fracasse avec son livre sur le capital, qui démontre que le passé compte plus que tout dans notre société). Mais remettre en cause Descartes et Rousseau, c’est autre chose… C’est la nostalgie maurassienne médiéviste. De l’époque où on disait : écoute, obéis, ne remets rien en cause, et tais toi. L’âge moderne nait avec le cartésianisme, l’audace d’utiliser sa raison. C’est pour le déclinologue, un scandale dont on ne se serait pas remis. Mieux valait la certitude obscure de l’âge médiéval. Les gens se tenaient bien. C’était beaucoup mieux.

 

Nous avons là un symptôme effrayant de l’évolution idéologique de la droite française.

 

Pour ma part, je pense qu’ils serait profitable à chacun de se plonger dans la logique cartésienne, de déguster les confessions de Rousseau et de méditer son programme éducatif sans doute insuffisant mais qui est une pièce indispensable de la réflexion sur l’éducation, qui ne consiste pas à répéter des prières dans une église. Et je ne saurais trop conseiller de lire Bourdieu, qui pour mon cas personnel, a été déterminant pour comprendre certaines violences sociales, d’autant plus efficaces qu’on en fait porter la responsabilité, par magie, à ceux qui les subissent.

 

Je préfère  en tous les cas ces auteurs, leurs limites, je préfère l’incertitude de l’époque, accepter que les solutions d’hier ne sont plus celles d’aujourd’hui, avec toute la tension supposée, que ce que nous propose Bellamy. C’est-à-dire rien. Des images d’Epinal. Sa deuxième partie s’appelle « refonder la transmission », mais il n’y a nulle refondation proposée. Il suffirait de revenir en arrière et de faire comme si rien n’avait changé. De se croire dans le monde du Petit Nicolas et des Choristes. Voilà, ce qu’est capable de proposer l’intellectuel montant de la bourgeoisie politique de notre pays.

 

On est loin de Peguy…. Comme quoi le fameux « déclin » frappe aussi les déclinistes.

C'était mieux avant jusqu'à la nausée (François Xavier Bellamy, "les déshérités")
C'était mieux avant jusqu'à la nausée (François Xavier Bellamy, "les déshérités")
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Published by jérôme Bonnemaison - dans Oeuvres politiques
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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