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13 juillet 2011 3 13 /07 /juillet /2011 09:31

 

Pasolini3.jpg Qui a écrit la phrase suivante, et quand ?

 

"Aujourd'hui la liberté sexuelle de la majorité est en réalité une convention, une obligation, un devoir social, une anxiété sociale, une caractéristique inévitable de la qualité de vie du consommateur. Bref, la fausse libération du bien-être a créé une situation tout aussi folle et peut-être davantage que celle du temps de la pauvreté (...) le résultat d'une liberté sexuelle "offerte" par le pouvoir est une véritable névrose générale".

 

On serait tenté de répondre que c'est Michel Houellebecq dans les années 2000. On croirait lire un extrait d'"extension du domaine de la lutte" ou des "Particules élémentaires", romans dressant un impitoyable bilan critique des legs de mai 68.

 

Et bien non... L'auteur de ces lignes est Pier Paolo Pasolini, dans un article de presse publié en 1975 !

 

De quoi ringardiser tous ces intellectuels libéraux ou néo-conservateurs d'aujourd'hui qui dressent sans cesse le procès de Mai 68 pour en finir avec l'idée d'un changement radical de société. Ils ne découvrent rien. Celui qui aurait été leur ennemi viscéral avait déjà dressé le tableau. Et surtout,  Pasolini le dévoile : ce sont les forces économiques défendues par ces clercs qui sont responsables de ces évolutions culturelles tant déplorées.

 

Par la même occasion, Pasolini donne un sacré coup de vieux à ceux qui rédigent encore des "manifestes hédonistes", croyant se rebeller (mais contre qui parbleu ?) alors qu'ils sacrifient en cela au rite des valeurs les plus platement petites bourgeoises.

 

Ce grand créateur italien les avait clairement avertis. Mais dans les années 70 ils furent nombreux à ne pas voir qu'en servant de troupes d'élite à la destruction des valeurs conservatrices, croyant ouvir une brèche décisive vers l'émancipation humaine, ils furent l'outil involontaire d'une domination toujours plus grande du système contre lequel ils croyaient lutter. 

 

Certains de creuser le tombeau de l'ancienne société conçue comme une globalité et de répéter la prochaine Révolution, ils furent totalement déconcertés par le reflux de la contestation dans les années post 68. Et mirent longtemps à comprendre que le Marché avait fouillé leurs poches, y puisant l'individualisme, l'aspiration à la liberté et à "jouir sans entraves"... se servant de ce terreau culturel pour discipliner les masses comme jamais..

 

"Les Ecrits corsaires" de Pier Paolo Pasolini, qui rassemblent ses interventions politiques dans ces années (au carrefour des décennies 60-70) montrent qu'il était cependant possible d'être lucide au coeur même de cette époque d'illusions. Ces écrits portent bien leur nom, car Pasolini était bien isolé, dans une gauche où progrès signifiait mécaniquement destruction du vieux monde, sans discernement. Il agissait donc en flibustier, en assénant des coups violents, exagérant parfois son propos explicitement.

 

Pasolini a très vite et nettement perçu la puissance du nouveau pouvoir économique qui s'emparaît des âmes à travers leur transformation consumériste. D'où le caractère irrité, presque désespéré, de ses écrits. Il était profondément attristé par l'aveuglement de son camp, et tentait d'ouvrir les yeux avec des libellés provocateurs. Par exemple cet article titré "Contre les cheveux longs"...

 

(Jusqu'à lire ces jours derniers les "Ecrits corsaires", j'avais éludé Pasolini. Ma seule rencontre avec son oeuvre fut d'assister à une représentation de sa pièce "Porcherie" à Rennes, en compagnie de ma femme. Nous étions sortis dépités, et je me souviens d'une succession de saynètes incompréhensibles, de gestes saccadés. Un happening hermétique et prévisible où les comédiens portaient des groins pour signifier combien était dégoûtant notre modèle de consommation.

 

Mais je savais qu'un jour j'essaierai de découvrir un autre Pasolini, car beaucoup de voix que j'apprécie m'en avaient donné envie. A commencer par les films de Nanni Moretti.)

 

Certes Pasolini est très radical et peu nuancé. Il oublie que la société de consommation a aussi apporté du confort, du temps libre, de l'espérance de vie, du recul de certaines souffrances. Et c"était une tâche historique grandiose que de briser la répression sexuelle, le modèle patriarcal, l'éducation répressive.

 

Les époques se succèdent en se superposant, et l'ancienne société n'a pas encore, trente ans après Pasolini, totalement cédé. Elle s'accroche et tente de reprendre pied, parfois par le côté où on ne l'attend pas (il me semble par exemple que le vieux puritanisme se dissimule parfois derrière un progressisme de façade. Par exemple quand on propose de punir les clients de prostituées au nom de la dignité des femmes... alors que par ailleurs on ne fait rien pour les aider à quitter leur condition. Ce qu'on cherche à prouver, c'est que le politique, incapable de résoudre quelque problème social, désertant l'économie, peut discipliner les corps).

 

Malgré ses exagérations, on ne peut qu'être admiratif devant la lucidité de cet intellectuel alors que ses contemporains, saisis dans les "années de plomb" ont raconté alors beaucoup d'inepties. On peut admirer sa capacité à resituer les évènements de son époque dans le long terme italien et - il utilise déjà le terme - "transnational".

 

Le fascisme mussolinien fut atroce, mais selon Pasolini n'obtint pas l'adhésion profonde du peuple. Le développement industriel, de son côté, a brisé des modèles culturels solidement ancrés depuis des siècles, en quelques années. Il a arrimé l'ensemble des classes sociales aux valeurs de la bourgeoisie, à travers la quête hédoniste qui a arrasé toutes les différences. Pasolini pleure un appauvrissement culturel sans précédent selon lui. Une régression anthropologique, par exemple dans le rapport à la nature. Il écrit ainsi un bel article, se servant de la soudaine disparition des "lucioles" comme une métaphore d'une Italie disparue.

 

En lisant les pages de Pasolini sur la campagne italienne vidée, je n'ai pu m'empêcher de songer à cette belle chanson qu'est "La montagne" de Jean Ferrat, un autre homme de gauche qui se méfia à la même époque de la "modernisation" à marche forcée de son pays. A rebours des intuitions progressistes.

 

Et surtout (on conseille à Michel Onfray de lire Pasolini entre deux séances photo...) L'Eglise catholique a été la perdante historique de cette révolution silencieuse.  Elle s'était ralliée au fascisme. Elle avait été l'inspiratrice d'un régime bourgeois dirigé par la Démocratie-Chrétienne après-guerre. Mais le modèle consumériste s'installant, le capital n'a plus eu besoin de l'Eglise. Au contraire, elle devient gênante, car susceptible de freiner l'installation du nouveau modèle culturel permettant la croissance des profits.

 

Donc, dans le nouveau capitalisme qui émerge des années 60, l'Eglise, comme cette paysannerie traditionnelle arrachée à ses terres et jetée dans les banlieues, est éjectée de la sphère du pouvoir réel.

 

Pour survivre autrement que comme un folkore qui s'étiole irréversiblement, il lui aurait fallu revenir au message des Evangiles : prendre le parti des pauvres, affronter le modèle économique libéral-productiviste. Mais elle s'y est refusée, par aveuglement sur son lien naturel avec le pouvoir. Pasolini a très vite saisi, alors que ses camarades en étaient encore à hurler "A bas la calotte !", que le curé perdait inévitablement la main. Le nouveau modèle économique n'était plus compatible avec les valeurs d'humilité, de tempérance, d'épargne... prônées par les prêtres. D'autres valeurs devenaient indispensables : désormais il conviendra d'être "fun" et "no limit"...

 

Pasolini pressent déjà Berlusconi, mais aussi le modèle américain qui a atteint ses limites en 2008. Cette course en avant incontrôlée, cette pulsion à acheter des biens toujours plus nombreux, qui ne saura jamais s'épancher. Et ne produira en dernière analyse que de la frustration et de la violence.

 

L'aliénation a changé radicalement de forme. La liberté de la femme par exemple (les féministes l'ont compris assez rapidement), n'est plus menacée par des curés octogénaires qui parlent devant une assemblée clairsemée,  mais par l'agressivité marchande qui s'insinue dans les subconscients, oriente, enjoint, culpabilise... La télévision berlusconienne n'en est-elle pas l'expression la plus sinistre ?

 

Et déjà Pasolini demandait aux tenants du "progrès" (notion qu'il demande de distinguer de celle de "développement") de concentrer leurs critiques sur les instruments de cette domination nouvelle : la télévision, la publicité. Conseils malheureusement ignorés, si l'on considère que ce sont souvent des gouvernements progressistes qui au nom de la liberté et de la pluralité ont laissé le spectacle envahir notre vie.

 

 

Pasolini se déclarait marxiste. Il était un sympathisant prudent et critique du PC Italien, dont on sait l'originalité (et les contradictions finalement intenables). Il critiqua précocément les nouvelles formes de l'abaissement humain. Avec des décennies d'avance sur les procès caricaturaux et opportunistes que l'on intente à "l'esprit 68" (instruits par exemple par un Président français qui célèbre pourtant sans cesse les valeurs consuméristes dénoncées par Pasolini en son temps).

 

On dit souvent que ce sont les vainqueurs qui écrivent l'Histoire. C'est certainement aussi vrai pour l'Histoire des idées...

 

 

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11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 08:50

 

George-Orwell-001.jpg S'il n'en reste qu'un pour moi, ce sera Georges Orwell  (Eric Blair de son vrai nom). Je l'ai déjà écrit dans ce Blog en parlant de son roman "Un peu d'air frais"( Lisez Bio ) , mais je pense y revenir périodiquement, car il me reste heureusement une partie de ses livres à découvrir.

 

Georges Orwell fut un homme exemplaire, un modèle de probité et de courage, un écrivain d'immense talent, un anglais jusqu'au bout des ongles aussi, qui illustra au mieux les qualités d'un certain esprit national : le goût de la liberté d'abord ; cette manière inimitable d'avoir les pieds sur terre, de se coltiner la réalité ; cet humour confondant qui va de pair avec un stoïcisme admirable.

 

Ce fut aussi une intelligence hors normes attirée par les lignes de front : celles de l'Empire britannique, de la pauvreté, de la guerre civile Espagnole, de la guerre contre les nazis, de la guerre froide... Il y puisa une lucidité à mon sens sans équivalent dans son siècle, à longue portée. Comment par exemple, ne pas être frappé par la pertinence de son concept de "Novlangue" tel qu'utilisé dans "1984" ? Un despotisme a besoin d'affaiblir la portée du langage pour mieux dominer. Il en est d'ailleurs ainsi avec la mondialisation libérale et la marchandisation de tout.

 

Grâce aux Editions Agone, on peu redécouvrir un volet de son oeuvre un peu oublié, et pourtant majeur.

 

Ses romans reparaissent régulièrement en Poche. Et "1984", "La Ferme des Animaux" (LE livre -je le confesse ici - que dans mes rêves les plus fous j'aimerais avoir écrit, et qui m'émeut profondément), "Hommage à la Catalogne", "Dans la dêche à Paris et à Londres", ont bien souvent - et à très juste titre - leur place réservée sur les tables des librairies.

 

Mais celui qu'on a qualifié d'"anarchist tory" (aux antipodes d'un libéral libertaire comme Dany le Vert) était aussi un enquêteur social dans la meilleure tradition, un militant socialiste "de gauche" jamais fasciné un instant par le stalinisme, un intellectuel engagé, un journaliste et chroniqueur de premier ordre. Et nous pouvons désormais accéder facilement à une oeuvre de polémiste et de critique qui restait éparpillée, où Orwell s'exprime plus directement que dans ses merveilleux romans.

 

Il y a un ou deux ans, j'ai lu "A ma guise", recueil de ses chroniques de presse du même nom, dont la plupart sont écrites pendant la deuxième guerre.  Je recommande avec force enthousiasme cette lecture où culminent les qualités d'Orwell. Peu d'auteurs aussi majeurs sont aussi humbles et dépourvus d'ostentation ... Orwell utilise un style on ne peut plus direct et sait expliquer en des phrases très simples des idées très compliquées, comme celle de la singularité d'un socialisme révolutionnaire et démocratique.

 

Dans ses chroniques, Orwell illustre tout son sens de l'observation, son intérêt sans limites pour les leçons du quotidien et pour ses contemporains, son humour tout à fait anglais, mais qu'il utilise dans une perspective politique absolument déterminée et originale. Même après le succès énorme de "la ferme des animaux", après de  longues années de disette, Orwell est resté un révolutionnaire au milieu de son peuple. Il ne projetait nul fantasme sur "les masses" , et parlait leur langage, vivait leur vie parce que c'était la sienne. Des exigences que n'ont pas beaucoup respectées des générations d'idéalistes jargonnants venus après lui ... Dans "A ma guise", on le voit ainsi entamer des débuts de correspondance avec ses lecteurs, parfois avec une ménagère qui lui a envoyé un courrier indigné... Et cela lui est naturel.

 

On retrouve toutes ces qualités dans ses "Ecrits politiques" que je viens de lire. Même s'il use moins de l'humour.

 

Indirectement, ces écrits, tout comme les chroniques précitées, montrent la surprenante liberté d'expression et de débat qui prévalait au Royaume Uni pendant le deuxième conflit mondial, et qui ne vient qu'exacerber mon admiration pour ce peuple à cette époque (on mesure désormais les dégâts culturels imputables à l'ère Thatcher et aux années "New Labour"). Par exemple, Orwell explique longuement, alors qu'il en est membre actif, que les révolutionnaires doivent entrer en masse dans la "Home Guard" (milice d'un million d'hommes formée pour résister à une éventuelle invasion) pour transformer la guerre mondiale en révolution socialiste, seule voie vers la victoire finale contre Hitler (sur ce point précis il s'est trompé, mais pas complètement. Car la sortie de la guerre c'est tout de même la naissance de l'Etat-Providence, première pierre du socialisme). Il se livre aussi à des critiques incessantes des hommes au pouvoir, des décisions stratégiques, de la politique impériale, y compris aux moments les plus démoralisants pour les anglais.  Il perçoit parfaitement, dès le début de la guerre, le fait que son pays en sortira avec un visage totalement différent ; et il saisit en particulier que la colonisation est condamnée à court terme, car sans donner libre cours aux nationalismes des peuples dominés on ne pourra pas vaincre l'Allemagne.

 

Selon Orwell, depuis la "grande Charte" médiévale, l'individu anglais est indissociable d'une certaine inclination libertaire. On le croit volontiers.

 

Ce qui me frappe aussi, c'est la sincérité déconcertante de cet intellectuel. Son absence de préjugés mariée à une curiosité insatiable. Il prend ainsi la peine de "tout lire", d'expliquer à ses lecteurs, avec un souci de vérité, la pensée des adversaires auxquels il rend parfois justice. Orwell n'est pas un sectaire : c'est un homme libre, pour qui le socialisme n'est pas une construction abstraite ni une utopie prête à l'emploi ; c'est la fraternité et le droit de vivre cette fameuse "décence ordinaire" qui revient souvent dans son propos. Il a aussi compris quelque chose de tout à fait moderne : la capitalisme, c'est le désordre de la concurrence, et le peuple aspire avant tout à la sécurité. Les fauteurs de désordre : ce  sont bien les dominants qui mettent le monde à feu et à sang.

 

Orwell démontre qu'il est possible d'articuler radicalité (ce n'est pas un modéré) et nuance. En cela il est rare et digne d'un très grand intérêt.

 

Ce bon sens auquel il s'accroche  obstinément lui permet de ne pas sombrer dans les impasses où nombre de courants de gauche s'engouffrent à son époque : le pacifisme intégral et stérile, la haine stupide de la démocratie (pourquoi les antinazis allemands s'exilent t-ils dans les démocraties capitalistes si facisme et démocratie libérale sont sur la même ligne ?). Se dessine ainsi un marxisme de "bon sens" mais subtilement dialectique, libéré de ses dogmatismes lourds et dangereux. Pour Orwell par exemple, il est absurde de penser que le processus révolutionnaire dans un pays développé comme le Royaume-Uni puisse emprunter le même schéma que celui expérimenté en 1917 en Russie. Quand on la lit chez Orwell, qui n'a rien d'un réformiste, cette idée frappe d'évidence, pourtant la gauche radicale mettra des décennies à l'admettre...

 

Etre au milieu du peuple, c'est aussi ne pas penser à rebours de réalités aveuglantes. Ainsi Orwell trouve t-il absurde de prétendre que les "prolétaires n'ont pas de patrie". Car si  on peut bien sûr fonder ce constat théoriquement, il est impossible de contourner la force du sentiment national, qu'il perçoit partout autour de lui. Il convient au contraire de s'appuyer sur ce sentiment patriotique pour montrer que l'intérêt bien compris de la Nation, c'est le socialisme. Etre au milieu du peuple, c'est aussi saisir que les gens ne se battent pas (et ne votent pas non plus) pour des "ismes", mais pour des blocs de réalités qui portent des noms comme "logement", "paix", "feuille de paye", "travail moins pénible"... Orwell enjoignait ses camarades et lecteurs de le comprendre. Et ce message n'a jamais été aussi utile que de nos jours.

 

La matrice de la pensée d'Orwell, c'est son expérience au sein de la milice du POUM dans la Guerre d'Espagne. Un conflit qui concentre à l'extrême toutes les questions politiques posées dans le siècle. Et Orwell, aux avants-postes (il en revient gravement blessé et traqué par les staliniens), a pu y manifester toute sa lucidité. Son parcours intellectuel est ainsi révélateur par contraste de toutes les erreurs de la gauche de son temps.

 

On peut dire que Georges Orwell a mis en application avec célérité le conseil de Jaurès : "Partir du réel pour aller à l'idéal". Ce qui a conduit cet homme issu de la "middle class" à vivre dans les asiles de nuit, à plonger dans les tranchées. Il s'inscrit dans la lignée de ces grands enquêteurs sociaux malheureusement disparus (Engels, Flora Tristan, Dickens)... Il en ramènera d'ailleurs une tuberculose finalement mortelle. Cette pulsion d'ethnologue participatif le rendra hermétique aux propagandes (au contraire d'un Sartre par exemple).

 

Orwell est sans doute le meilleur représentant d'une catégorie rare, précieuse, d'écrivains révolutionnaires qui ont jalonné le siècle, s'y plongeant corps et biens, sans abandonner un instant ce goût de la vérité qui les poussa à l'écriture : on y trouve Jack London ("Le talon de fer"), plus tard Victor Serge ("Minuit dans le siècle") ou Arthur Koestler "Le Zéro et l'infini").

  

Pour qui couve l'ambition de penser la liberté et la transformation sociale, Georges Orwell mérite d'être une figure tutélaire.

 

 

 

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24 avril 2011 7 24 /04 /avril /2011 08:22

 

cesaire.jpg

" des mots, ah oui des mots ! mais des mots de sang frais des mots qui sont des raz-de-marée et des érésipèles et des paludismes et des laves et des feux de brousse, et des flambées de chair, et des flambées de ville..."

 

Cahier d'un retour au pays natal

 

 

 

L'Aimé Césaire que j'ai lu, dans des textes comme "Cahier d'un retour au pays natal", "Discours sur le colonialisme", "Discours sur la Négritude", "les Armes miraculeuses"... Ce Césaire n'est pas honoré par une cérémonie au Panthéon présidée par Nicolas Sarkozy. Il y est mal à l'aise. Il y est saisi de nausées.

 

A Nicolas Sarkozy qui abime les principes de la République française, dans tous les secteurs de notre vie sociale depuis des années, Césaire répondrait : "une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde".

 

A Nicolas Sarkozy qui dit que le "multiculturalisme a échoué", feignant d'ignorer que la France n'a jamais versé dans le modèle multiculturel anglo-saxon, Césaire démontrerait que l'identité n'est pas une forteresse assiégée et autarcique. L'identité et l'universel sont les deux faces indissolubles de l'émancipation humaine.

 

A Nicolas Sarkozy qui nous explique que le plus riche a toujours raison, qu'il convient de le choyer, pour qu'un peu de son bonheur consente à "ruisseler" sur les autres, Césaire dirait, avec cette radicalité qui n'a rien de consensuelle : "La société capitaliste, à son stade actuel, est incapable de fonder un droit des gens, comme elle s'avère impuissante à fonder une morale individuelle".

 

Surtout, l'oeuvre de Césaire, c'est l'antithèse même de ce misérable discours de Dakar que proféra Nicolas Sarkozy. L'homme africain ne serait jamais entré dans l'histoire, il serait "dans la répétition". Voila ce que répond Césaire en 1955 : "Il reste, bien sûr, quelques menus faits qui résistent. Savoir l'invention de l'arithmétique et de la géométrie par les Egyptiens. Savoir la découverte de l'astronomie par les Assyriens. Savoir la naissance de la chimie chez les Arabes. Savoir l'apparition du rationalisme au sein de l'Islam à une époque où la pensée occidentale avait l'allure furieusement prélogique".

 

A ce même discours de Dakar qui explique que le colonisateur s'est certes "servi", mais qu'il a heureusement apporté la civilisation aux masses sauvages, Césaire rétorque : " Et je dis que de la colonisation à la civilisation, la distance est infinie ; que, de toutes les expéditions coloniales accumulées, de tous les statuts coloniaux élaborés, de toutes les circulaires ministérielles expédiées, on ne saurait réussir une seule valeur humaine". Et encore : "partout où il y a colonisateurs et colonisés , la force, la brutalité, la cruauté, le sadisme, le heurt et, en parodie de la formation culturelle, la fabrication hâtive de fonctionnaires subalternes, de boys". Ou bien : "on me parle de progrès, de "réalisations", de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au dessus d'eux-mêmes. Moi je parle de sociétés vidées d'elles-mêmes, des cultures piétinées,d'institutions minées, de terres confisquées (...) d'extraordinaires possibilités supprimées". Et plus encore, cette phrase qui détonne si l'on songe aux amitiés entetenues avec Ben Ali ou Khadafi : "l'Europe a fait bon ménage avec tous les féodaux indigènes qui acceptaient de servir (...) rendu leur tyrannie plus effective (...) son action n'a tendu à rien de moins qu'à artificiellement prolonger la survie des passés locaux dans ce qu'ils avaient de plus pernicieux".

 

Dans sa vision universelle, Aimé Césaire est capable de renverser la perspective et de nous signifier : "la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l'abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral". Le vingtième siècle lui a pleinement donné raison.

 

A un Président qui agite la somme de toutes les peurs, qui fait pleuvoir les stigmates, qui abuse de toutes les passions centrifuges et malsaines, jusqu'à les fabriquer (les prières dans les rues ne concernent... qu'une rue à Paris... Et deviennent le sujet numéro un de l'agenda national), Césaire opposerait sa vision de la Negritude : "Notre engagement n'a de sens que s'il s'agit d'un ré-enracinement certes, mais aussi d'un épanouissement, d'un dépassement et de la conquête d'une nouvelle et plus large fraternité".

 

En réalité, quand on lit Césaire, on a l'impression étrange mais évidente, que cette oeuvre fut comme écrite en réponse anticipée de plusieurs décennies à ce  qui se déroule dans notre pays aujourd'hui. Et cela est bien le signe de la teneur régressive de la politique de notre gouvernement.

 

Pourquoi alors porter aux nues Césaire ? Pompidou n'aurait pas rendu hommage à la Commune... Simplement parce que notre Président est un cynique électoral sans bornes (il n'est pas le seul mais il est sacrément  compétitif). Il réfléchit en termes de marketing et de "triangulation". Les citoyens d'origine africaine ou antillaise, et les habitants de l'Outre-Mer, sont une "niche" comme une autre, qui mérite bien de consacrer une heure ou deux à un poète et pamphlétaire qui a oeuvré pour tout ce que la majorité présidentielle piétine au quotidien.

 

Aimé Césaire fut Député jusqu'en 1993. Les dignitaires en rangs d'oignon au Panthéon, les signataires distraits de communiqués d'hommages, l'ont souvent croisé, au regard de l'absence choquante de renouvellement politique dans notre pays. On ne l'honorait pas alors. On l'écoutait plus ou moins distraitement. Ce n'était pas "le grand homme". On ne le lisait pas beaucoup. Pas vraiment plus aujourd'hui.

 

S'il vous plaît, Président, laissez maintenant Aimé Césaire tranquille, dans sa postérité qui n'a nul besoin de vous.

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6 mars 2011 7 06 /03 /mars /2011 08:35

bonbrute.jpg Le succès flamboyant du petit texte de Stéphane Hessel, « Indignez-vous ! » a relancé le débat sur la fin à poursuivre et les moyens légitimes pour y parvenir, en ranimant les braises de l’esprit de Résistance.

 

Et dans la vie réelle -celle qu’il faut bien vivre de temps en temps entre deux lectures-, les évènements agitent la sempiternelle question des méthodes à employer… La révolution arabe en cours doit soulever, sans cesse, chez ses acteurs, la question de la fin et des moyens. Serait-il légitime de mentir à l’opinion internationale, par exemple, pour affaiblir la position de Kadhafi ? La violence est-elle un moyen acceptable, et à partir de quand ? Vieilles interrogations qui toujours accompagnèrent les peuples en lutte pour obtenir le pain, la paix et la liberté. 

 

Contrairement à ce que l’on pense quand on ne l’a pas lu, « Le Prince » de Machiavel n’est d’aucun secours en la matière. Il postule, à l’instar du « bréviaire du politicien » de Mazarin, que la fin justifie les moyens. Et c’est une fois ce postulat digéré en amont que le livre commence à s’écrire, comme un art de la guerre continuée par les moyens de la politique, pour jouer avec la citation de Clausewitz.

 

Je viens de lire un livre assez éclairant à ce sujet, écrit dans les 70's « Les militants et leurs morales » de Colette Audry. Cette figure aujourd’hui méconnue fut une intellectuelle féministe proche de Sartre, membre des différentes ailes gauches du mouvement socialiste au vingtième siècle (Pivertistes, PSU, Poperenistes…), et qui plus est romancière brillante (prix Médicis). Une de ceux, nombreux mais éparpillés et tenaillés entre le stalinisme et le social-renoncement, qui essayèrent de trouver le chemin d’un socialisme démocratique. Ils échouèrent, souvent. Ils continuent aujourd’hui. Je vous en dirai plus sur elle un autre jour, ayant acheté sa biographie qui vient d’être publiée.

 

Colette Audry a écrit ce livre dédié à la formation des militants socialistes au moment où le nouveau PS d’Epinay se lançait dans la stratégie d’Union de la Gauche et de « front de classe ». Derrière cette réflexion sur la morale en politique se profile donc le traitement de questions essentielles qui ont séparé les socialistes et les communistes « réels » et que Colette Audry voudrait surmonter.

 

« Morale et politique ne se superposent pas » nous dit-elle. Cependant elles sont indissociables. Et Colette Audry analyse le discours du mouvement ouvrier en montrant comment il utilise sans cesse des références morales. D’ailleurs, ce sont ceux qui sont les plus critiques envers la morale abstraite, considérée comme une ruse de la bourgeoisie pour maintenir l’ordre établi, qui usent le plus fréquemment de ce discours moral : la notion de « social-traître » n’est-elle pas morale ? Sans parler de l'insulte baroque utilisée par le procureur Vichinsky : « vipère lubrique »…

 

Le Testament de Lénine qui critique Staline, se base sur des fondements moraux : « Staline est trop brutal ».

 

Bref, même quand elle est dénoncée comme un paravent hypocrite et gardien de l'ordre établi, la morale est donc toujours là, en filigrane, derrière les positions politiques. Surtout à gauche. Le concept de « justice » ne relève t-il pas du champ moral ?

 

Colette Audry examine ainsi les différentes options possibles pour le militant, tout en reconnaissant elle-même que le sujet est… « insoluble ».

 

Il y a la référence possible à la morale dite humaniste, d’inspiration Kantienne. Essayer d’agir en se référant en tous points à une logique universelle. C’est bien difficile en réalité, et comme le dit Colette Audry c’est candide et dangereux. A partir du moment où l’adversaire, lui, ne procède pas ainsi. Tentez donc d’agir en Kantien face à Kadhafi en ce moment…

 

Et Colette Audry déroule nombre d’erreurs de la social-démocratie, qui par attachement aux principes abstraits des Lumières a laissé passer sa chance, par exemple en Autriche où le pouvoir lui tendait les mains au début des années 20, par exemple pendant le Front Populaire (sans compter les trahisons odieuses, comme celle du SPD allemand en 1919, mais là ce n’est plus une erreur morale, c’est un choix politique délibéré de collaboration de classe poussée à son terme). Léon Blum se voulait un « Juste ». Il s’égara face à la Guerre d’Espagne, il se coucha face au Sénat qui lui refusa les pleins-pouvoirs pour mater les capitaux déserteurs, et il se retrouva au procès de Riom et à Buchenwald, où il put certes donner les preuves de son courage.

 

Colette Audry ne parle pas de Malcom X, mais le discours de ce grand leader tire toutes les conséquences de la faiblesse de positions morales abstraites, conduisant finalement à subir la violence unilatérale de l’adversaire, qui ne s’embarrasse pas de préceptes moraux pourtant édictés par ses soins. Malcom X fut liquidé, comme trois ans plus tard l’apôtre de la non violence qu’était Martin Luther King. Problème insoluble… Mais on peut se consoler en se disant que sans ces deux-là, un homme noir n’aurait pas été élu Président en 2008 aux Etats-Unis.

 

Plus profondément, il est bien difficile d’apprécier ce qui est « universellement » moral. Et Audry prend d'emblée l’exemple extrême de déportés à Treblinka qui acceptèrent d’accomplir le sinistre travail de tri des valises des exterminés, volant des restes de nourriture, ceci afin de trouver la force de se révolter et de s’évader. Cela revient à être absolument immoral pour poser un acte absolument moral : se révolter contre les SS.

 

Je me souviens de ces scènes de l’Armée des Ombres (roman de Kessel, film de Melville), où se pose la question de la liquidation du personnage joué par Simone Signoret, celle qui a sauvé tant de camarades, l’âme du réseau. Mais le seul moyen de protéger la Résistance, alors que cette femme est piégée dans un horrible chantage et qu’elle ne peut pas se suicider, c’est de la tuer. On subodore qu'elle le sait elle-même et qu'elle le souhaite, mais on en est pas sûr, même les yeux dans les yeux au moment de son assassinat. La décision est prise d’y pourvoir. Est-ce moral ? C’est immonde et profondément moral.

 

Quand Roosevelt a du peser le pour et le contre - d’après ce qu’on nous dit (mais il pouvait y avoir des arrière-pensées pré guerre froide…) - entre le massacre d’Hiroshima et l’invasion sanglante du Japon, Kant lui a-t-il été secourable ?

 

La morale Kantienne, un peu tombée du ciel, n’est décidément pas d’une aide conséquente quand on a les deux pieds sur terre.

 

Une autre position possible a été théorisée par Léon Trotsky dans sa brochure « Leur morale et la nôtre », écrite en réponse aux critiques de « démocrates » sympathisants des bolcheviks, mais jugeant leurs méthodes trop brutales.

 

Trotsky était tout sauf un sauvage. Et il ne se contente pas d’un discours vulgaire, du style « les lendemains qui chantent justifient tous les moyens ». Il évoque une « dialectique entre les fins et les moyens ». En bref, tous les moyens sont bons qui permettent de faire avancer la cause du prolétariat car il porte l’intérêt de l’humanité. Tout moyen qui détourne le prolétariat de sa mission historique est à proscrire.

 

Audry admet que cette position est intelligente. Car on peut considérer qu’un moyen avilissant peut être considéré comme éloignant ceux qui le commettent de l’horizon final, qui est la création d’un monde libéré de l’oppression.

 

Pourtant, il est difficile de rapporter chaque acte à l’ « intérêt général de l’humanité ». Et cette difficulté explique en partie certains débats incessants qui ont pu ou peuvent agiter les forces politiques qui se réclament de cette philosophie, leur scissionnisme permanent, leurs façons de couper les cheveux en quatre sans cesse… Le traité de Brest-Litovsk avec l’Allemagne était-il « juste » ou non ? Belle empoignade au sein du Parti Bolchévik, Lénine étant mis en minorité…

 

Devant la difficulté, on va donc s’en remettre au « Parti » pour définir ce qui est légitime ou pas, soit « la ligne juste ». Comme sous peine de chaos il ne peut y avoir qu’une position possible et non des myriades, on va interdire les fractions (1921), puis centraliser la définition de la ligne dans un petit comité, puis la confier au numéro 1. Tel fut le cheminement intellectuel de la dérive qui aboutit au triomphe stalinien (qui eut bien d’autres causes bien entendu).

 

La position énoncée par Trotsky pêche donc par la difficulté à saisir, dans chaque situation, la répercussion que la décision prise aura au bout du compte. Et cette difficulté ouvre la porte à tous les cynismes, à toutes les justifications ; ce dont les staliniens de tous poils ne se priveront pas.

 

Colette Audry va donc rechercher les termes d’une nouvelle morale. Elle ne parvient qu’à en tracer la silhouette, mais c’est déjà beaucoup.

 

La référence à Rosa Luxembourg est nette. Notamment à la lumineuse et prophétique brochure écrite en prison en 1918 : « La révolution russe » (téléchargeable sur marxists.org, et dont la lecture est une révélation).

 

Un point essentiel est que, pour conquérir les masses, les méthodes des militants, leurs comportements, doivent préfigurer l’ « humanité socialisée » qu’ils veulent construire. Jean Jaurès a fugacement incarné le modèle dont ils peuvent s’inspirer.

 

L’expérience de la révolution russe montre qu’on ne peut pas suspendre un temps des positions morales, face à l’adversité, pour un jour décider de revenir en arrière. L’évolution devient irréversible.

 

L’expérience russe montre aussi que les formes données aux relations entre camarades sont essentielles, le Parti devant être l’annonciateur, l’ « appartement témoin » de la société que l’on prétend préparer. C’est une « morale de la réciprocité » qui doit prévaloir. Elle donne sa part à la pugnacité, mais elle respecte l’autre en tant qu’être humain libre, digne et doué de raison, …. Le moins que l’on puisse dire est que dirgeants et militants des formations de gauche, aujourd’hui, devaient se plonger dans les vieilles publications de la Secrétaire à la Formation Colette Audry… Car la notion d’exemplarité a souvent été oubliée en route...

 

Le respect de la liberté de pensée, de s’exprimer, même quand la position a été tranchée, est non négociable. « La liberté c’est toujours celle de celui qui n’est pas d’accord » écrivait Rosa Luxembourg à l’attention des bolchéviks. Car sans liberté démocratique, les aspirations révolutionnaires s'étiolent, et la figure du bureaucrate guidé par une fonctionnalité sans limites et donc barbare prend le dessus sur le citoyen en chemin vers son émancipation.

 

La démocratie dans le Parti et dans la société sont donc des éléments fondamentaux, qu’il convient de protéger dans les pires conditions. Si l’on veut un jour toucher au but.

 

On ne peut pas atteindre le projet d’une société entrevue si l’on utilise des moyens qui sont en contradiction flagrante avec les principes de cette société, qui éduquent les citoyens à rebours des conditions culturelles dont on aura besoin pour transformer la société.

 

Telle est une des leçons du vingtième siècle. Que Colette Audry aide à mieux saisir. Dans la fidélité.

 

Tout cela vous paraît lointain ? Pas le moins du monde ! Regardez autour de vous et vous trouverez facilement matière à réflexion, malheureusement ! Peut-on être « de gauche » et un salaud dans son quotidien, à l'égard d'autrui ? Peut-on se prétendre un homme ou une femme de progrès et se comporter odieusement ? Peut-on être un Patron « de gauche » pire que le plus brutal des exploiteurs ? Peut-on tout se permettre parce qu’on prétend défendre une cause juste ? Peut-on se servir de ses convictions comme une diversion dissimulant des turpitudes ?

 

Carrément non !

 

(P.S : "Les militants et leurs morales" de Colette Audry est quasiment introuvable. Dommage. J'en ai acheté un sur Internet. C'était un "service de presse" dédié par l'auteur à une connaissance. Quant aux textes cités de Trotsky et de R. Luxembourg ils sont republiés régulièrement, et ils peuvent ête téléchargés sur la mine "marxists.org". "L'armée des ombres" de Joseph Kessel se trouve en ligne de poche et le film (à mon avis le meilleur qui ait été produit sur le sujet) sur n'importe quel site de VOD. Les discours les plus intéressants de Malcom X sont rassemblés dans une édition de poche, intitulée "le pouvoir noir", récemment sortie. On y perçoit son évolution intellectuelle passionnante, depuis le sectarisme Black Muslim jusqu'à une position radicale et universaliste).

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28 novembre 2010 7 28 /11 /novembre /2010 14:53

J'ai inauguré ce blog par un "TOP 20" de mes lectures. J'y ai injustement oublié le "Discours de la servitude volontaire" d'Etienne de La Boétie. Ce que la Renaissance a produit de plus avancé. On a qualifié La Boétie de "Rimbaud de la pensée'" et je crois que c'est justice. C'était un "voyant", qui nous a averti, avec quatre siècles d'avance, des formes de la domination totalitaire et de ses avatars multiples, dans l'Entreprise ou l'Organisation. Et il nous a aussi expliqué, très simplement, comment la combattre.

Comment ne pas admirer un jeune homme, capable d'écrire, vers 1576 ?

 

"si j'avais à la débattre, avant de chercher quel rang la monarchie doit occuper parmi les divers modes de  gouverner la chose publique, je demanderais si l'on doit même lui en accorder aucun, car il est difficile de croire que qu'il y ait rien de public dans ce gouvernement où tout est à un seul".

Et nos frères, citoyens italiens ou bien d'autres, ne gagneraient-ils pas à méditer le suivant passage, d'une modernité aveuglante ?

" Il y a trois sortes de tyrans. Les uns règnent par l'élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race. (....) Quant à celui qui tient son pouvoir du peuple, il semble qu'il devrait être plus supportable ; il le serait, je crois, si dès qu'il se voit élevé au dessus de tous les autres, flatté par je ne sais quoi qu'on appelle grandeur, il  décidait de n'en plus bouger. Il considère presque toujours la puissance que le peuple lui a léguée comme devant être transmise à ses enfants. Or, dès que ceux-ci ont adopté cette opinion, il est étrange de voir combien ils surpassent en toutes sortes de vices, et même en cruautés, tous les autres tyrans. Ils ne trouvent pas meilleur moyen pour assurer leur nouvelle tyrannie que de renforcer la servitude et d'écarter si bien les idées de liberté de l'esprit de leurs sujets que, pour récent qu'en soit le souvenir, il s'efface bientôt de leur mémoire".

Aujourd'hui, les salles d'attente des Médecins du travail, des disciples de la pensée freudienne, ne désemplissent pas. La santé n'est plus appréciée d'un point de vue purement biologique, et intègre de mieux en mieux la souffrance psychique comme une donnée fondamentale. Rendons grâce à ceux, tels Marie Pezé ("ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés") ou Marie-France Hirigoyen ("le harcèlement moral") qui ont érigé en concepts les ravages de l'emprise sur les êtres humains. Certes, on perçoit aussi les effets abusifs d'une certaine vulgate psy, partout répandue sans discernement, et parfois tout devient "harcèlement"... Mais enfin, les pervers ne s'ébrouent plus aussi librement, car les individus ont appris à mieux les repérer, les nommer, les attaquer.

En lisant La Boétie, on a envie de citer à tous ceux qui subissent : "soyez résolus à ne plus servir, et vous voila libres", ou encore "qu'un homme seul en opprime cent mille et les prive de leur liberté, qui pourrait le croire, s'il ne faisait que l'entendre et non le voir ?".

Ce Discours nous permet ainsi de plaider pour une attitude non victimaire. Face à l'arbitraire, face à la perversité, on doit dire non. On doit s'organiser, se rassembler, faire front. Le despote n'est fort que de l'atomisation de ses sujets. L'issue ne consiste pas toujours à s'assoir sur le Divan. Elle réside peut-être dans la plume, le tract, le défilé bras dessus-bras dessous, la pétition ou le Sitt'in.

Mais La Boétie est plus prophète encore. Il pointe, en quelques phrases redoutables, le clientélisme dont use le tyran pour assurer sa domination et la stabiliser. Tous les systèmes totalitaires ou "totalisants" en on connu le procédé :

"Ce ne sont pas les armes qui défendent un tyran, mais toujours (...) quatre ou cinq hommes qui le soutiennent et qui lui soumettent tout le pays (...) Ces six en ont sous eux six cents, qu'ils corrompent autant qu'ils ont corrompu le tyran. Ces six cents en tiennent sous leur dépendance six mille (...) c'est ainsi que le tyran asservit les sujets les uns par les autres. Il est gardé par ceux dont il devrait se garder, s'ils valaient quelque chose. Mais on l'a fort bien dit : pour fendre le bois, on se fait des coins du bois même".

Mais La Boétie nous réconforte aussi, en montrant que le despote et ses courtisans sont promis au malheur :

 

"le tyran ne croit jamais sa puissance assurée s'il n 'est pas parvenu au point de n'avoir pas pour sujets que des hommes sans valeur (...) le peu qu'ils (les tyrans) ont d'esprit se réveille en eux pour user de cruauté même envers leurs proches (...) Voilà pourquoi la plupart des anciens tyrans ont presque été tués par leurs favoris (...) Certainement le tyran n'aime jamais et n'est jamais aimé (...) Ce qui rend un ami sûr de l'autre, c'est la connaissance de son intégrité".

Le petit Discours de la Boétie, voila une lecture salubre ! Il tient en soixante pages, est édité dans une formule à deux euros. Relisez-le de temps en temps, offrez-le, citez-le. Et surtout appliquez ses préceptes en cas de besoin impérieux.

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26 novembre 2010 5 26 /11 /novembre /2010 22:54

Je ne suis pas trotskyste et je ne l'ai jamais été.  Et pourtant j'ai aimé lire une bonne pile de livres de Léon Trotsky, révolutionnaire mais aussi écrivain de premier plan.

Lev Davidovitch était surnommé "la Plume". C'était mérité. Une plume trempée dans la nitro. A chaque fois qu'il fallait trouver quelqu'un pour écrire, comme lors de la fameuse conférence de Zimmerwald de 1917 où certains socialistes rompirent avec la honteuse "Union Sacrée" autour des massacres, c'est Léon qui s'y collait.

Trotsky était un intellectuel en même temps qu'un leader et un combattant. Pendant la guerre civile, parcourant le front, il trouvait le moment de lire les parutions littéraires européennes. J'ai trouvé sur Internet (marxists.org) une lettre où Gramsci répond à ses questionnements précis sur le mouvement futuriste en Italie, en s'étonnant poliment qu'on puisse s'intéresser à ces questions en pleine crise du capitalisme...

Trostky a écrit avec André Breton un texte lucide, sur les rapports entre littérature et révolution, en plaidant pour la liberté totale de l'artiste. Les deux larrons n'ont pas attendu Soljenitsyne.

Dans l'histoire du mouvement ouvrier, je prétends qu'il tient la première place en tant qu'écrivain, aux côtés de Jaurès et du trop rare Paul Lafargue ("le droit à la paresse"). J'ai lu une retranscription éditée d'un débat entre Jaurès et Lafargue devant des étudiants. Lafargue tient la dragée très haute face au géant, en défendant un matérialisme intégral, contre l'idéalisme maintenu du Castrais.

Le mouvement ouvrier eut ses esprits puissants, tels Rosa Luxembourg ou Lénine. Mais le style de Lénine était lourdingue, préfigurant Mao. Et Rosa Luxembourg cherchait à convaincre, sans trop ciseler.

 

Trotsky était un historien, un théoricien, un pamphlétaire, un agitateur. Il usait du style homérique comme personne, le mettant au service d'une ironie efficace. Et aussi, reconnaissons-le, d'un sectarisme en béton.

On évoque souvent "Ma vie", son autobiographie. J'ai été encore plus marqué par son histoire de la révolution russe. Je me souviens d'un long passage où il compare les révolutions soviétique et française. A la hauteur du meilleur Michelet.

Le pamphlet "leur morale et la nôtre", dont on pourrait débattre infiniment, est une prouesse.

Découvrez aussi, si vous remettez la main dessus, la brochure "où va la France ?". Prophétique. Trotsky y démontre que si la révolution socialiste ne s'impose pas en France, le fascisme y triomphera avant la fin de la décennie. Il avait entrevu Vichy, avant même la victoire du Front Populaire dont il percevait toutes les limites.

Trotsky n'avait rien d'un tendre. Sa tendance à l'abstraction pouvait se révéler brutale. Mais parcourir les lignes de cet esprit subtil, sincère, exigeant, permet de comprendre, avec regret, que cet homme ne serait jamais devenu un Staline. Un boucher paranoïaque et vulgaire.

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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