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28 novembre 2010 7 28 /11 /novembre /2010 14:53

J'ai inauguré ce blog par un "TOP 20" de mes lectures. J'y ai injustement oublié le "Discours de la servitude volontaire" d'Etienne de La Boétie. Ce que la Renaissance a produit de plus avancé. On a qualifié La Boétie de "Rimbaud de la pensée'" et je crois que c'est justice. C'était un "voyant", qui nous a averti, avec quatre siècles d'avance, des formes de la domination totalitaire et de ses avatars multiples, dans l'Entreprise ou l'Organisation. Et il nous a aussi expliqué, très simplement, comment la combattre.

Comment ne pas admirer un jeune homme, capable d'écrire, vers 1576 ?

 

"si j'avais à la débattre, avant de chercher quel rang la monarchie doit occuper parmi les divers modes de  gouverner la chose publique, je demanderais si l'on doit même lui en accorder aucun, car il est difficile de croire que qu'il y ait rien de public dans ce gouvernement où tout est à un seul".

Et nos frères, citoyens italiens ou bien d'autres, ne gagneraient-ils pas à méditer le suivant passage, d'une modernité aveuglante ?

" Il y a trois sortes de tyrans. Les uns règnent par l'élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par succession de race. (....) Quant à celui qui tient son pouvoir du peuple, il semble qu'il devrait être plus supportable ; il le serait, je crois, si dès qu'il se voit élevé au dessus de tous les autres, flatté par je ne sais quoi qu'on appelle grandeur, il  décidait de n'en plus bouger. Il considère presque toujours la puissance que le peuple lui a léguée comme devant être transmise à ses enfants. Or, dès que ceux-ci ont adopté cette opinion, il est étrange de voir combien ils surpassent en toutes sortes de vices, et même en cruautés, tous les autres tyrans. Ils ne trouvent pas meilleur moyen pour assurer leur nouvelle tyrannie que de renforcer la servitude et d'écarter si bien les idées de liberté de l'esprit de leurs sujets que, pour récent qu'en soit le souvenir, il s'efface bientôt de leur mémoire".

Aujourd'hui, les salles d'attente des Médecins du travail, des disciples de la pensée freudienne, ne désemplissent pas. La santé n'est plus appréciée d'un point de vue purement biologique, et intègre de mieux en mieux la souffrance psychique comme une donnée fondamentale. Rendons grâce à ceux, tels Marie Pezé ("ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés") ou Marie-France Hirigoyen ("le harcèlement moral") qui ont érigé en concepts les ravages de l'emprise sur les êtres humains. Certes, on perçoit aussi les effets abusifs d'une certaine vulgate psy, partout répandue sans discernement, et parfois tout devient "harcèlement"... Mais enfin, les pervers ne s'ébrouent plus aussi librement, car les individus ont appris à mieux les repérer, les nommer, les attaquer.

En lisant La Boétie, on a envie de citer à tous ceux qui subissent : "soyez résolus à ne plus servir, et vous voila libres", ou encore "qu'un homme seul en opprime cent mille et les prive de leur liberté, qui pourrait le croire, s'il ne faisait que l'entendre et non le voir ?".

Ce Discours nous permet ainsi de plaider pour une attitude non victimaire. Face à l'arbitraire, face à la perversité, on doit dire non. On doit s'organiser, se rassembler, faire front. Le despote n'est fort que de l'atomisation de ses sujets. L'issue ne consiste pas toujours à s'assoir sur le Divan. Elle réside peut-être dans la plume, le tract, le défilé bras dessus-bras dessous, la pétition ou le Sitt'in.

Mais La Boétie est plus prophète encore. Il pointe, en quelques phrases redoutables, le clientélisme dont use le tyran pour assurer sa domination et la stabiliser. Tous les systèmes totalitaires ou "totalisants" en on connu le procédé :

"Ce ne sont pas les armes qui défendent un tyran, mais toujours (...) quatre ou cinq hommes qui le soutiennent et qui lui soumettent tout le pays (...) Ces six en ont sous eux six cents, qu'ils corrompent autant qu'ils ont corrompu le tyran. Ces six cents en tiennent sous leur dépendance six mille (...) c'est ainsi que le tyran asservit les sujets les uns par les autres. Il est gardé par ceux dont il devrait se garder, s'ils valaient quelque chose. Mais on l'a fort bien dit : pour fendre le bois, on se fait des coins du bois même".

Mais La Boétie nous réconforte aussi, en montrant que le despote et ses courtisans sont promis au malheur :

 

"le tyran ne croit jamais sa puissance assurée s'il n 'est pas parvenu au point de n'avoir pas pour sujets que des hommes sans valeur (...) le peu qu'ils (les tyrans) ont d'esprit se réveille en eux pour user de cruauté même envers leurs proches (...) Voilà pourquoi la plupart des anciens tyrans ont presque été tués par leurs favoris (...) Certainement le tyran n'aime jamais et n'est jamais aimé (...) Ce qui rend un ami sûr de l'autre, c'est la connaissance de son intégrité".

Le petit Discours de la Boétie, voila une lecture salubre ! Il tient en soixante pages, est édité dans une formule à deux euros. Relisez-le de temps en temps, offrez-le, citez-le. Et surtout appliquez ses préceptes en cas de besoin impérieux.

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26 novembre 2010 5 26 /11 /novembre /2010 22:54

Je ne suis pas trotskyste et je ne l'ai jamais été.  Et pourtant j'ai aimé lire une bonne pile de livres de Léon Trotsky, révolutionnaire mais aussi écrivain de premier plan.

Lev Davidovitch était surnommé "la Plume". C'était mérité. Une plume trempée dans la nitro. A chaque fois qu'il fallait trouver quelqu'un pour écrire, comme lors de la fameuse conférence de Zimmerwald de 1917 où certains socialistes rompirent avec la honteuse "Union Sacrée" autour des massacres, c'est Léon qui s'y collait.

Trotsky était un intellectuel en même temps qu'un leader et un combattant. Pendant la guerre civile, parcourant le front, il trouvait le moment de lire les parutions littéraires européennes. J'ai trouvé sur Internet (marxists.org) une lettre où Gramsci répond à ses questionnements précis sur le mouvement futuriste en Italie, en s'étonnant poliment qu'on puisse s'intéresser à ces questions en pleine crise du capitalisme...

Trostky a écrit avec André Breton un texte lucide, sur les rapports entre littérature et révolution, en plaidant pour la liberté totale de l'artiste. Les deux larrons n'ont pas attendu Soljenitsyne.

Dans l'histoire du mouvement ouvrier, je prétends qu'il tient la première place en tant qu'écrivain, aux côtés de Jaurès et du trop rare Paul Lafargue ("le droit à la paresse"). J'ai lu une retranscription éditée d'un débat entre Jaurès et Lafargue devant des étudiants. Lafargue tient la dragée très haute face au géant, en défendant un matérialisme intégral, contre l'idéalisme maintenu du Castrais.

Le mouvement ouvrier eut ses esprits puissants, tels Rosa Luxembourg ou Lénine. Mais le style de Lénine était lourdingue, préfigurant Mao. Et Rosa Luxembourg cherchait à convaincre, sans trop ciseler.

 

Trotsky était un historien, un théoricien, un pamphlétaire, un agitateur. Il usait du style homérique comme personne, le mettant au service d'une ironie efficace. Et aussi, reconnaissons-le, d'un sectarisme en béton.

On évoque souvent "Ma vie", son autobiographie. J'ai été encore plus marqué par son histoire de la révolution russe. Je me souviens d'un long passage où il compare les révolutions soviétique et française. A la hauteur du meilleur Michelet.

Le pamphlet "leur morale et la nôtre", dont on pourrait débattre infiniment, est une prouesse.

Découvrez aussi, si vous remettez la main dessus, la brochure "où va la France ?". Prophétique. Trotsky y démontre que si la révolution socialiste ne s'impose pas en France, le fascisme y triomphera avant la fin de la décennie. Il avait entrevu Vichy, avant même la victoire du Front Populaire dont il percevait toutes les limites.

Trotsky n'avait rien d'un tendre. Sa tendance à l'abstraction pouvait se révéler brutale. Mais parcourir les lignes de cet esprit subtil, sincère, exigeant, permet de comprendre, avec regret, que cet homme ne serait jamais devenu un Staline. Un boucher paranoïaque et vulgaire.

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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