Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
26 juin 2011 7 26 /06 /juin /2011 08:00

Char.jpg Aujourd'hui je vous propose un petit entracte sous forme d'un poème. Un de ceux qui me trottent dans l'esprit. Il affleure de temps en temps.

 

Un des rares poèmes de René Char qu'on ne saurait qualifier d'hérmétique, issu de ce recueil incomparable : "Fureur et mystère". Si vous ne devez posséder qu'une oeuvre de poésie dans vos étagères, choisissez donc ce recueil.

 

Chacun d'entre nous, s'il subsiste quelque chose de sain en son for intérieur, a périodiquement envie de tout envoyer paître. De fracasser les fictions parfois grossières qui nous tiennent debout et obtiennent notre discipline. De déchirer le papier peint du ciel, comme Jim Carrey dans le "Truman Show". Qui n'a ressenti le désir fugace de se lever en pleine réunion, de balancer sa chaise au milieu de la table, de dire la vérité et de partir respirer un autre air ?

 

C'est ce sentiment violent qui me semble superbement exprimé dans le poème qui suit :

 

 

Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud !


Tes dix-huit ans réfractaires à l'amitié, à la malveillance, à la sottise des poètes de Paris ainsi qu'au ronronnement d'abeille stérile de ta famille arden­naise un peu folle, tu as bien fait de les éparpiller aux vents du large, de les jeter sous le couteau de leur précoce guillotine. Tu as eu raison d'abandon­ner le boulevard des paresseux, les estaminets des pisse-lyres, pour l'enfer des bêtes, pour le commerce des rusés et le bonjour des simples.


Cet élan absurde du corps et de l'âme, ce boulet de canon qui atteint sa cible en la faisant éclater, oui, c'est bien là la vie d'un homme ! On ne peut pas, au sortir de l'enfance, indéfiniment étrangler son prochain. Si les volcans changent peu de place, leur lave parcourt le grand vide du monde et lui apporte des vertus qui chantent dans ses plaies.


Tu as bien fait de partir, Arthur Rimbaud ! Nous sommes quelques-uns à croire sans preuve le bonheur possible avec toi

 

Ce que j'aime dans ce poème, c'est sa radicalité mais aussi son parti pris à contre courant et comme subitement éclairant.

Il est de coutume de pleurnicher sur le sort de Rimbaud, de déplorer l'incompréhension de son génie par son époque, de regretter l'interruption précoce de son oeuvre, de jouer l'ode classique au poète maudit, dont l'exil nous resterait incompréhensible. Bref, quel dommage qu'on n'ait pas pu écrire un beau discours et organiser un pot de plus pour remettre les palmes académiques à Arthur...

 

René Char - c'est jubilatoire - abonde au contraire dans la fuite rimbaldienne. Et révèle tout son sens. Rimbaud est parti en Afrique car il étouffait dans cette France reprise en main par la bourgeoisie après la grande peur de la Commune. Mais plus encore, il asphyxiait dans la vie sociale. Dans ses petitesses, ses conformismes, ses logiques grégaires. Rimbaud ne serait pas venu inaugurer un collège portant son nom.

 

On retrouve dans ce poème le René Char qui fut surréaliste, convaincu que c'est l'humanité elle-même qu'il convient de transformer pour ouvrir la voie du bonheur, et pas seulement les règles du jeu sociales. La Révolution commence en soi-même : "on ne peut pas au sortir de l'enfance, indéfiniment étrangler son prochain"... Quelle magnifique profession de foi libertaire !

 

René Char revendique ici sa filiation avec ceux pour qui la littérature, la poésie, ne sont pas des "activités", mais une facette de leur être au monde. Elle ne s'en dissocie pas. Ainsi quand Rimbaud fuit, il continue à chercher ce qu'il a poursuivi dans sa poésie. Convaincu que la vraie vie est ailleurs. Derrière les mots ou par delà les mers. Qui sait ?

 

C'est aussi un appel grandiose à l'action (ce que Char a réalisé dans la Résistance armée, quelques années avant d'écrire ce poème). Seule l'action est une issue dans ce monde brutal et chaotique. Et ce poème est aussi l'aveu d'un homme, d'un intellectuel, qui souffre de penser un monde impitoyable et imperméable à l'Homme (Char était très proche de Camus) , et qui cherche une issue. Un autre homme, celui qui inventa la poésie moderne, l'a trouvée avant lui. 

 

On ne peut pas échapper à son inscription dans le réel, à sa naissance, à son enfance (les "volcans changent peu de places") mais on peut plonger dans la mêlée du vaste monde. Il y a dans ce poème une sagesse brutale qui rappelle l'Antiquité. Et Rimbaud évoque ici les héros de l'Illiade et de l'Odyssée, dans leur fuite éperdue en méditerrannée.

 

Peut-être Joseph Kessel, résistant et homme d'action lui aussi, quand il écrit "Fortune carrée", l'histoire d'aventuriers européens dans cette même Afrique de l'Est, songe t-il à Rimbaud, et même à Uysse ?

 

Et il y a cette dernière phrase du poème, polysémique, pleine de l'énergie du désespoir et radieuse. Oui, le bonheur est indéchiffrable et ne s'incarne pas facilement dans l'Histoire. Et alors, faut-il pour autant y renoncer ?

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Poésie
commenter cet article

Présentation

  • : Le blog de mesmilleetunenuitsalire.over-blog.com
  • : le blog d'un lecteur toulousain assidu
  • Contact

Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


ete2010-035.jpg

 

 

D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

Recherche