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15 février 2017 3 15 /02 /février /2017 21:42
La fée électricité sans les soviets , « Ma découverte de l'Amérique », Vladimir Maïakovski - paru dans la Quinzaine littéraire

Les lecteurs de cette comète vivante hallucinée que fut Vladimir Maïakovski se réjouiront de cette initiative des Editions du Sonneur : éditer le carnet de voyage en Amérique du poète du « Nuage en pantalon », que nous pouvons mieux connaître depuis que fut édité en France en 2011 sa première biographie monumentale, intitulée « La vie en jeu », signée d'un suédois, Ben Jangfeldt. On y lit notamment la passion voyageuse du poète communiste suicidé. Parmi ses destinations, il y a le continent américain. Le Cuba sous influence yankee, rapidement, puis surtout le Mexique et les Etats-Unis, à New York, Chicago, Détroit et ses usines Ford (dont Céline offrit une vision certes plus saisissante dans « le voyage... ».

 

 

En cette année 1925, moment de transition incertaine entre léninisme et stalinisme, VM est un camarade glorieux, figure de proue des poètes en appui du régime mais encore faiblement encadrés, qui croit à l'avenir de l'internationale communiste. Le voyage le laisse interrogatif sur l'imminence de la victoire du prolétariat outre-atlantique. Il note même qu'il est possible que les Etats-Unis (et non l'Amérique, il écrit cette remarque très « bolivarienne » à la contemporaine, selon laquelle les Etats-Unis usurpent le nom du continent) soient un jour le dernier bastion du capital, qu'il faudra affronter. Elle viendra, la guerre froide.

 

 

Pas d'anachronisme. Quand le poète débarque, les rapports entre soviétiques et étasuniens ne sont pas ce qu'ils seront. Ils restent sans doute évanescents, et d'ailleurs on n'interdit pas le séjour à ce communiste invétéré, malgré la répression qui court contre les révolutionnaires américains (l'affaire Sacco et Vanzetti est fraîche). Le new deal n'est pas encore là, certes, avec son aile gauche sympathisante des idées communisantes. Pour les russes la fascination pour l'aspect prométhéen de la vie américaine se mêle sans doute à des réticences pour l'idéologie capitaliste du pays, elle-même contre balançée par le souvenir de Lincoln (que Marx admirait). Pendant longtemps, jusqu'à l'orée du XXème siècle, les Etats-Unis ont incarné, comme le rappellent Rosanvallon ou Piketty une société plutôt égalitaire quoique libérale, avec des écarts de mode de vie plutôt moindres qu'en Europe, et surtout l'absence d'aristocratie. Cette cohésion bien entendu concernait le monde des blancs, elle s'appuyait, comme la citoyenneté antique, sur l'exclusion de l'esclave.

 

 

On a tendance à voir VM comme un exalté rimbaldien, mais on le retrouve ici très lucide sur les sociétés qu'il observe au pas de charge. Il saisit très vite, dans les rues, les marques de la domination des nord américains sur le continent. On découvre un individu plein d'humour aussi. Il sait apprécier avec bonhomie et recul les bizarreries de ses découvertes.

 

 

L'étrangeté du Mexique et de sa vie politique le laisse pantois. Il est accueilli par un Diego Rivera qui est déjà un monstre sacré mais pas encore lié à Frida Kalho (que dommage que VM ne l'ait pas croisée, ça aurait pu être explosif). Il comprend que ces sociétés n'ont pas les mêmes structures que les pays européens, ce qui devrait le conduire à douter. Mais il reste optimiste sur l'avenir de son Parti partout dans le monde. La naïveté de Maïakovski est réelle. C'est ce trait de caractère , mêlé à une inclination générale pour la radicalité qui ressort tout le long du récit, aussi bien en matière esthétique que politique. Ce tempérament le fragilisera jusqu'au désespoir insondable quand le rideau rouge se lèvera sur la scène sanglante du stalinisme.

 

 

La grande affaire de ce récit, écrit à la sauvette, comme une série de notes rapides réorganisées, mais imbibées de la virtuosité du poète, reste la confrontation à la modernité américaine. La fascination l'emporte, nuancée de critique pertinente envers les inégalités flagrantes et la souffrance des milieux populaires, la pacotille culturelle qui orne les réalisations capitalistes, le sentiment de vacuité envahissant, du fait de l'imperium de ce que Schumpeter nommera « la destruction créatrice » et que le poète appelle « une étrange impression de provisoire ».

 

 

VM est surtout très juste quand il ne se laisse pas berner par le fordisme, et comprend toute la dimension aliénante du modèle de division du travail qui dit-il, impressionne trop aisément les ingénieurs soviétiques, porte en lui-même un mépris de l'humanité. Il remarque même la perversité d'une méthode que l'on dénoncera au début de notre siècle financiarisé : l'actionnariat salarial, qui à Chicago attache l'ouvrier à la main qui l'exploite. Il est frappé par la ségrégation et anticipe les tumultes qu'elle entraînera dans le siècle. « Chauffée par les bûchers texans, la poudre nègre est assez sèche pour faire exploser une révolution ». Mais on ne peut que constater sa stupeur positive devant les immenses réalisations américaines, leur rapidité d'exécution, leur technicité, leur manière de tout voir en grand, bref leur potentiel utopique.

 

 

Le futurisme Maïakovskien est typique du Léninisme d'alors, condensé dans la fameuse formule « le socialisme ce sont les soviets plus l'électricité ». La présence de la lumière partout, d'immenses centrales, l'impressionne. Tout comme le tramway, les ascenseurs, les gratte-ciels. Pourtant il voit déjà, lui l'hyper sensible, l'asphyxie future des villes soumises à la voiture. Le développementalisme soviétique a influencé Maïakovski. Il concède que sans doute le drapeau rouge ne flottera pas de sitôt aux Etats-Unis, mais que les russes ont tout intérêt à benchmarker le meilleur de l'amérique pour le mettre au service de leur modernisation. Le souci des Etats-Unis c'est l'obsession de la valeur d'échange. La réduction de la vie à cette valeur qui mesure toute chose en fonction de sa conversion en dollar, qu'il observe dans le quotidien des américains. Leurs talents doivent être importés et subvertis au service d'une société de la valeur d'usage. Le problème des soviétiques à cette époque est la conscience d'avoir réalisé une révolution dans un pays arriéré, avant que toutes les conditions soient mûres et que le capitalisme, mâture, ait produit ses contradictions. Malgré les justifications insurrectionnelles de Lénine et Trotsky sur la russie comme « maillon faible » où casse la chaîne capitaliste mondialisée (déjà), il revient aux bolchéviks de rattraper le retard pour sauver le socialisme. Staline ira encore plus loin en sacrifiant volontairement les ruraux. Mais avant que la folie du georgien déferle, les communistes les plus sincères ont donné dans l'illusion industrialiste eux aussi. En témoigne cet extrait de la conclusion du voyage :

 

« Au futurisme de la technique pure, de l'impressionnisme superficiel des fumées et des câbles, incombe la tache lourde de révolutionner les mentalités endormies et empâtées des campagnes ; ce futurisme primitif est définitivement installé en Amérique ».

 

 

Maïakovski a beau exprimer son dégoût viscéral devant les corridas mexicaines et les abattoirs de Chicago, se méfier de ses voitures qu'il dit plus nombreuses que les habitants à Détroit, on perçoit tout l'incongru, vu de notre époque qui aspire désormais à la sobriété, de cette vision ancienne dont les échecs et les dégâts ne sont plus à recenser, même si le niveau de vie des soviétiques aura évolué positivement dans le siècle. C'est furieusement dialectique. Comme la pensée de Vladimir Maïakovski, admirateur et critique sans fards de cette Amérique capitaliste triomphante de l'avant crise de 1929.

 

jérôme bonnemaison

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3 février 2017 5 03 /02 /février /2017 21:42
  Survivre, disent-ils -" De rêves et de papiers - 547 jours avec les mineurs étrangers isolés", Rozenn Le Berre

Ce n'est presque pas un récit, pas du tout un essai, c'est un document d'abord et avant tout, tellement Rozenn Le Berre choisit, semble t-il de prime abord, de s'effacer pour donner la parole aux ombres des ombres de nos rues contemporaines : les mineurs étrangers isolés en France, et aux autres survivants du chaos géopolitique qu'elle a accueillis pendant un an et demi au sein du dispositif spécialisé, "front line", de la protection de l'enfance.

 

Un effacement personnel qui n'est qu'illusoire, car un des mérites de ce livre est justement de ne pas s'abriter derrière le témoignage brut, et de soulever, avec délicatesse, des mots simples, sans jargon, les interrogations sincères que tout travailleur social exposé à ces situations peut légitimement, et a le devoir parfois, de ressentir.

 

Ces interrogations sont indispensables s'il ne veut pas tomber, ni dans "la banalité du mal", ni dans une position intenable militante qui n'est pas sa place. Non pas que les militants du droit des étrangers ne soient pas légitimes, c'est une autre question que leur rôle et leurs positions. Mais notre société a aussi besoin de travailleurs sociaux qui agissent dans "la main gauche de l'Etat", et concrétisent les droits incorporés dans les législations (pour citer un auteur cher à la jeune Rozenn le Berre). Ce n'est pas une position aisée, nous le comprenons bien en lisant " De rêve et de papiers" de Rozenn Le Berre

 

Paradoxalement, le travailleur social se retrouve dans une position double de toute puissance et de totale impuissance. Il ne peut pas grand chose pour beaucoup de ces immigrés, comme ces jeunes non hébergeables qui ne peuvent même pas appeler le 115 car mineurs. Et en même temps, s'il est de mauvaise humeur un jour, ils peut rédiger un rapport à charge qui scellera le sort d'un individu. 

 

Rozenn le Berre a été chargée d'accueillir des mineurs étrangers isolés, de les informer sur leurs droits et les procédures, de réaliser l'enquête nécessaire au Département, responsable de la Protection de l'Enfance, en lien avec le Tribunal, pour pouvoir ou pas déclarer mineur l'individu en question et le mettre ou pas sous protection des pouvoirs publics jusqu'à sa majorité.  L'envoyer à l'école, où souvent il est très appliqué et très discipliné, car porteur de l'espoir d'une famille qui a investi pour son émancipation, et se souvenant des sacrifices consentis. Ou le renvoyer à la rue ou en Centre de Rétention.

 

Elle livre les souvenirs terribles la plupart du temps, de ces rencontres, toujours édifiantes. Et elle structure ce récit autour d'une colonne structurante : un récit plus fictif, agrégeant une sorte de parcours idéal typique de tout ce que l'on peut vivre de plus éprouvant pour arriver en France et rentrer dans le dispositif de protection. C'est le parcours de Souley, jeune malien imaginaire, collage cohérent de morceaux de vie puisés dans les dizaines de rapports que Mme le Berre a réalisés pendant son contrat.

 

Elle l'a interrompu de peur de tomber dans une sorte de mécanique à la dérive, qu'elle définit dans le cas d'espèce comme une "présomption de majorité", c'est-à dire une paranoïa embryonnaire à l'égard des témoignages qu'elle est chargée de recueillir et d'analyser, avec l'aide de "google traduction" (autrefois dans le social on usait d'interprètes, rares, et c'était infernal de travailler sans cela. Au moins les GAFA auront soulagé les bureaux du social de ce poids, un petit peu).

 

Les souvenirs ici présentés nous plongent dans l'horreur de l'exploitation des migrants, par les passeurs, et autres "ordures" qui jonchent le parcours infernal d'un exilé. Le viol est fréquent. Les tabassages aussi. La prostitution  durable est parfois la clé du marchandage. On ne peut que s'étonner de la résilience, du stoïcisme, de ces survivants qui arrivent jusqu'à nous. Quand on est exposé réellement à la survie, on trouve souvent les ressources, manifestement. Mais pas sans dégâts, même si ces "usagers" ont une immense pudeur et parlent systématiquement de leurs blessures avec euphémisme. Traverser la mer, c'était "dur, un peu" quoi...

 

Beaucoup parmi ces afghans, ces syriens, ces éthiopiens, ces marocains, ont été surexploités pendant le parcours, humiliés, ont subi des contraintes physiques innommables et un stress inimaginable.  Les policiers n'ont pas toujours été tendres non plus avec eux, dans chacun des pays croisés (même s'il y a aussi ceux qui leur souhaitent bonne chance). Rozenn le Berre restitue ces tranches de vie de gens qui veulent juste survivre, sans manichéisme ni pathos recherché (il n'y en a pas besoin), forte d'un humanisme simple et d'une empathie sans prétention, ne renvoyant jamais les dilemmes éthiques qu'elle subit en tant que travailleuse sociale, ou simple citoyenne, sur le dos des autres.  C'est une démarche éthique très appréciable pour le lecteur.

 

Si l'auteur, qui souvent ne fait que croiser ces jeunes qui une fois emmenés chez elle, repartent, le policier disparu, vers la gare qui les mène plus près de l'Angleterre, souligne à travers maints exemples qui parlent d'eux-mêmes les absurdités nichées au sein de nos politiques migratoires.

 

Et il y en a , comme le fait d'inciter les majeurs à venir se présenter comme mineurs, en instituant un couperet radical pour les majeurs non assimilables à des réfugiés "politiques" (alors que le politique, l'économique, ne sont plus dissociables dans le chaos), ou comme l'incitation de facto à commettre des délits pour être plus aisément hébergé, dans certains cas. Le délai administratif pour être reconnu mineur plonge tous ceux qui ne peuvent pas avoir une place d'urgence dans la rue. Et les tests osseux, demandés en cas de doute, n'ont pas grande fiabilité, ce que tout le monde sait. L'auteure nous décrit tous les,trucs et les contre mesures déployés par les exilés et les services français du social, de la police, pour d'un côté s'en sortir à tout prix, et de l'autre respecter la loi en essayant de faire prévaloir une certaine équité les pieds dans la boue.

 

Mais elle ne dit pas posséder de baguette magique non plus pour surmonter à court terme les défis soulevés par l'accélération des flux migratoires dont elle offre d'ailleurs un tableau saisissant. Elle ne caricature rien, ne cache rien non plus. Ni sa culpabilité occasionnelle, quand elle a manqué d'attention, ni sa fierté d'avoir permis, parfois en trichouillant à la marge, un peu moins de souffrance, tout en travaillant dans l'esprit de la Loi. Il n'empêche que quoi qu'on pense, ce sont des êtres humains qui se cachent derrière ces "flux" et qu'on doit absolument en préserver la conscience, ce que le livre de Rozenn Le Berre se donne comme mission de rappeler.

 

Si on peut tirer une leçon de cette lecture, portée par un talent de conteuse, un style léger comme l'air qui donne plus de réalité, je trouve, aux faits, l'auteure, bien modeste, se garde de la livrer. Elle nous laisse plutôt à la méditation du réel. Ce que pour ma part je retiens, c'est que l'imagination de ceux qui veulent s'en sortir est sans limites. Les frontières d'un monde globalisé sont fragiles et ceux qui promettent de les fermer sont des vendeurs de lubies. Sans doute la raison nous conduirait-elle à repenser de fond en comble nos représentations en matière de circulation et de séjour. Pour organiser des mobilités, inévitables, sans obliger les gens à se cacher et à se fixer pour ne pas avoir à retenter l'aventure.

 

L'exil n'est pas un plaisir ni un voyage d'agrément, c'est le moins que l'on puisse dire. Aujourd'hui les Etats échouent sur tous les plans. Ils ne tiennent pas les promesses électorales d'étanchéité, ils ne respectent pas leurs affirmations universalistes et humanistes. Sera t-il un jour temps de reposer avec courage ces questions, plutôt que de s'enferrer dans l'ignorance des souffrances et l'impuissance coûteuse ?

 

 

 

 

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19 décembre 2016 1 19 /12 /décembre /2016 20:22
Etre l’assassin de l’espoir  -  « L’ombre qui s’en va », Angel Munoz Molina  - paru dans la Quinzaine littéraire


Le récit réel est le genre littéraire contemporain par excellence. Ni autocentré, ni candide sur l’omniscience d’une voix neutre et d’une passivité du lecteur, il tire les leçons des acquis de l’Histoire littéraire.


 

Il lie le politique et l’intime, sans les séparer artificiellement comme certaines traditions usitées. Il s’interroge aussi, au fil de l’écriture, sur ce qu’est la littérature ; car la littérature dans notre monde n’est plus une évidence et n’a pas d’argument d’autorité à opposer. Il manifeste le désir d’un écrivain d’être dans le monde, sa conscience d’être lié à tout ce qui s’y déroule mais délestée des grands récits ; d’abord soucieux d’y trouver sa place par l’écriture, le partage, attentif à ce que l’écriture représente dans son cheminement personnel, et ainsi dans un rapport de complicité inédit avec le lecteur.


 

Le récit réel relève nécessairement d’une architecture complexe, errant dans les labyrinthes de l’intime et de l’Histoire, de la recherche, du réel et de la fiction. S’engager dans ce genre c’est sans doute renoncer à la méthode de planification. C’est une forme d’écriture qui après une longue préparation impliquant la dévoration et la méditation, débouche sur une phase d’écriture intense où tout se joue. Le choix du récit réel correspond ainsi à une évolution dans l’œuvre. L’acceptation d’une certaine perte de contrôle devant le roman, et la vie, que confesse Munoz Molina.


 

Un récit réel comme celui d’Antonio Munoz Molina, avec « L’ombre qui s’en va », illustre parfaitement ces qualités. Plus empreint de gravité que son compatriote Javier Cercas qui brille dans le genre (« Les soldats de Salamine », « Anatomie d’un instant », « L’imposteur »), trois livres sublimes), Munoz Molina se lance à corps perdu autour d’un mystère qui au départ tient en peu d’informations : Martin Luther King a été assassiné.


 

Pour l’auteur de récit le défi est puissant : comment peut-on être l’assassin d’un tel homme ? Rien de ce qui est humain n’est étranger à la littérature qui se situe par-delà le bien et le mal. Ou plutôt qui plonge en leurs cœurs en laissant à d’autres les enjeux du jugement et de la morale. Il se trouve que l’assassin américain de MLK est passé par Lisbonne au cours de sa cavale. Et Lisbonne compte beaucoup pour Molina. C’est un carrefour où il cherchera à saisir, plus qu’à comprendre, l’assassin. La littérature nous propose ainsi : comment est-on l’assassin d’un tel homme, MLK .


 

Lire, dit-on, est un supplément de vie. Ecrire aussi. Ecrire c’est raviver le désir. D’une anecdote naissent des voyages dans le monde, une obsession à traquer. Les rédacteurs des récits réels – est-ce fortuit ?- sont des êtres mélancoliques.


 

Alors le livre sera une restitution sur la fuite de cet homme. Appuyée sur une enquête obsessionnelle. Etre un grand romancier se paie au prix fort. D’un travail acharné et monomaniaque. Molina y a, en d’autres temps, oublié les siens. Mais l’enquête ne suffit pas à la littérature. Elle doit incarner. Aussi le romancier est l’auteur du récit réel. C’est sa capacité fictionnelle qui donne son épaisseur au récit réel, qui n’est pas une chronique factuelle. Il s’agit de se mettre dans la peau de cet assassin, radicalement, d’imaginer ce qui peut l’être en le nourrissant de tout ce qui peut se trouver. Le personnage est idéal à cet effet, car il n’est pas un objet d’étude intéressant pour un essai. Son racisme est tellement viscéral, vissé dans son habitus, que seule la littérature, en approchant son corps, en décrivant son comportement, nous permet de le saisir véritablement.


 

Il y a tout ce qu’on ne sait pas, les interstices, malgré l’immense enquête que mène Molina à Lisbonne ou aux Etats-Unis. Toute l’entropie aussi, depuis les faits. Et ici le romancier prolonge. La haine assassine de cet homme ne doit pas être laissée à la seule description de ses motivations. D’ailleurs l’auteur n’en parle pas. Il sait que ce serait insuffisant. La description littéraire nous en rapproche beaucoup mieux. Cet assassin raciste n’est pas un idéaliste. Le racisme américain est tellement profond qu’il échappe sans doute aux analyses générales et aux arguments pour le combattre. Son mystère est dans ce que peut offrir la littérature. Par exemple en nous permettant de comprendre comment cet homme, par son apparence, se fantasmait lui-même, issu de la culture américaine de son temps.


 

C’est la vie du romancier, ses voyages à Lisbonne, qui ont commencé bien avant la découverte de cet assassin, qui vient nourrir le récit réel. Qui fournit le matériau pour combler la distance avec un réel trop lointain, en dehors de la littérature. Le souvenir de l’un, l’auteur, entre dans une matière composite où se mélangent les faits, les pièces matérielles, les dires des témoins, les déclarations de l’assassin.


 

On en vient à cette impression troublante, dont Emmanuel Carrère parle je crois dans « l’adversaire », d’une proximité entre l’auteur et l’assassin. Ils ont Lisbonne en partage. L’auteur essaie autant que possible de mettre ses pas dans celui du sale type qui a tué la figure de l’espoir.


 

Mais l’écrivain en revient finalement à Martin Luther King. Celui qui est au bout du viseur à la fenêtre d’un hôtel glauque de Memphis. C’est sans doute la partie la plus belle du livre. Là aussi l’écrivain est une empathie en marche. Mais à la curiosité à l’égard de l’autre radical, la figure du mal, le destructeur, cède l’émotion. On découvre un Luther King inédit, qui vit et pense, dans les heures précédant l’attentat. Un homme d’abord. Epuisé par sa longue quête incertaine. Harassé par la charge de son destin. Un homme dont les angoisses sont perceptibles de par le travail du romancier autour du corps, encore une fois, comme pour l’assassin. Un homme, dépouillé du mythe, et d’autant plus émouvant qu’il est tout de même, malgré ses faiblesses, Martin Luther King. En dépit de son humanité restituée. Ce qui lui imprime sa véritable grandeur.


 

Une dimension qui n’aura jamais effleuré, autrement que par le danger qu’elle représente, viscéralement, celui qui tient le fusil. Lui n’aura pas lu Munoz Molina. Il lisait des livres aussi, des romans d’espionnage bourrés d’idéologie caricaturale de guerre froide. Il lisait des manuels utilitaristes de développement personnel, fascisants dans leur nature même. ? King lisait la bible, livre d’amour mais aussi de violence. Il la connaissait par cœur. Ce qu’on lit donne-t-il simple forme à votre être profond, ou vous fabrique-t-il ?

 

Jérôme Bonnemaison

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1 décembre 2016 4 01 /12 /décembre /2016 22:56
Le génie au dessus de la poisse identitaire - " Le pays qu'habitait Albert Einstein" - Etienne Klein

Je  referme "le pays qu'habitait Albert Einstein", d'Etienne Klein, une personnalité que j'apprécie beaucoup, m'apprête à en faire l'éloge, et je tombe avec amertume sur la polémique ouverte par l'"Express", qui révèle que l'essai est truffé de plagiats divers.

 

Etienne Klein répond et ne nie pas,ce qui est honorable, mais il plaide la maladresse et la précipitation, ses prises de notes emmêlant les citations et les compte-rendus de lectures et réflexions propres. Néanmoins, devant les exemples multiples,concernant d'ailleurs d'autres textes, et parfois flagrants, et au regard de sa culture scientifique et universitaire, il n'est pas très convaincant. Le plagiat semble parfois nécessairement conscient. Je suis donc déçu, privé partiellement de ma joie de lecteur. Je me sens floué. Etienne Klein n'est pas un charlatan, je le sais, il suffit de voir une de ses conférences et la manière dont il répond aux questions et parle sans notes. Mais je ne sais dans quelle impasse il s'est fourvoyé. Un automatisme de publication l'a mené à ces aberrations. Une sorte de bureaucratisation créative. C'est regrettable, d'autant plus que l'édition lui sera sans doute fermée pendant un moment. Du gâchis. Car c'est un passeur talentueux, un esprit polyvalent admirable, et un homme aux convictions trempées dans le meilleur de la tradition des Lumières.

 

Donc je parle de cet essai ici avec un manque de motivation, à vrai dire, et j'écris avec une plume trempée dans l'encre de l'amertume; car malgré le plaisir que sa lecture m'a procuré il ne mérite pas d'être défendu. Découvrir ou approfondir Einstein passera peut-être pour vous par les livres cités dans une bibliographie en fin de livre. Ce qui est d'ailleurs un étrange choix d'édition pour un plagiaire.

 

Etienne Klein, armé donc de ses emprunts, y retrace le parcours intellectuel de son admiration de toujours. En matérialiste, Klein part du corps pour comprendre son objet d'étude. Il voyage dans les lieux qu'a habités le découvreur de la relativité en Suisse, souvent en vélo, et ce n'est pas plat pays, ou en Allemagne, Belgique - en nous expliquant d'ailleurs en quoi la relativité est mal comprise, du fait de ce mauvais intitulé, presque contraire à la théorie-. Le livre, mi essai, mi réflexion d'un voyageur et d'un admirateur, est une excellente présentation pédagogique des découvertes d'Einstein, dont certaines viennent tout juste d'être validées empiriquement, notamment l'existence d'ondes gravitationnelles.

 

Ce n'est pas une biographie, ni un essai scientifique, même si la science y a sa place, mais une réflexion sur la manière de penser d'Albert Einstein, dont l'auteur concède qu'elle a, justement parce qu'on parle de génie, une dimension, quoi qu'il en soit, sidérante et impalpable. Contrairement à ce qu'on peut penser de loin, Einstein partait de questions très pratiques, presque enfantines. Mais il se les posait avec acharnement avec tous les outils disponibles à un adulte. Klein montre bien la dynamique de l'oeuvre scientifique, les sources qui ont mijoté dans l'esprit du découvreur. Il tente d'approcher au mieux la méthode de pensée de son modèle. Et il y parvient, nous livrant le portrait d'un homme attachant, génial, loufoque, sans cacher ses nuances aussi.

 

On ne sait pas les recettes du génie. Mais on peut en observer certaines caractéristiques. Le génie est toujours un peu à côté, occupé à sa vie intérieure, distrait et maladroit. Mais il n'est pas seul. Sans l'amitié, le génie ne peut pas s'exprimer. Comme un boxeur a besoin de bons camarades d'entrainement.

 

Autre trait du génie : une profonde conscience historique, Einstein connaissant parfaitement ses prédécesseurs, et Klein imagine un beau dialogue avec Galilée. Pour le génie l'Histoire n'a pas ce caractère irréel qu'elle peut revêtir parfois, c'est une aventure qu'il veut continuer, un chemin qu'il arpente. Klein ne développe pas cette particularité mais elle m'a sauté aux yeux.

 

Le génie lie et relie. Sans la lecture de Kant, Einstein n'aurait peut-être pas développé ses intuitions. Einstein a eu besoin d'allumettes philosophiques pour révolutionner la physique. Mais il a aussi eu recours à une multiplicité de sources scientifiques. Il n'était pas le meilleur mathématicien de son temps, mais il était capable de se servir des travaux des meilleurs. Le génie tient du chef d'orchestre. Et Einstein adorait la musique d'ailleurs, le violon qu'il pratiquait dans une formation.

 

Enfin, il y a l'éducation. En partant en Italie, puis en Suisse, Einstein, qui avait souffert de la stricte éducation allemande, n'aurait peut-être pas pu s'épanouir intellectuellement. La rencontre avec des pédagogues intelligents et soucieux d'éveiller la liberté de leur élèves est déterminante. En tout cas elle le fut pour lui.

 

Le génie est exposé à la difficulté d'intégration, par nature. Il excède le présent. Il le dépasse. Il n'y entre donc pas. Einstein, alors qu'il avait déjà publié une partie de ses articles révolutionnaires, était occupé à tester des épluche légumes dans un institut de brevetabilité... Le système institutionnel finira par s'adapter à Einstein et lui offrir une place, mais cela ne se fera pas sans difficulté. Et avec un peu de chance, notamment parce que certains grands collègues auront de la grandeur à admettre ses percées.

 

Le génie a un coût.

 

C'est un texte politique qui tombe à point dans la mesure où il s'agit d'évoquer un pays comme le dit le titre. Le pays d'un apatride de circonstances et en tout cas d'esprit. Un pays qui s'appelle l'universelle raison, si l'on veut. Un pays bien particulier. Intempestif. Un pays menacé.

 

Einstein c'est l'antipode de la vague identitaire qui nous mord la nuque. Un homme qui n'a jamais habité que le pays des idées, de la spéculation intellectuelle, de la recherche, et du partage.

 

Einstein haïssait le nationalisme, et les nationalistes le lui rendaient bien. Il trouva justement dans la science trouvait la possibilité d'un langage objectivé permettant de briser les frontières, de discuter, sans la barrière des langages, grâce aux mathématiques en particulier, avec les grands scientifiques du passé et du présent. L'époque d'Einstein est révolutionnaire comme peu l'ont été sur le plan de la recherche fondamentale. Einstein a renoncé deux fois à la nationalité allemande.

 

Il était tourné vers la création, et jamais vers le passé comme identité ou assignation. En défendant sa figure on montre qu'un autre chemin vers la grandeur est possible que celui des mythes fondateurs hystérisés qui semblent conduire ce monde à l'affrontement général.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Science Récit
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12 novembre 2016 6 12 /11 /novembre /2016 19:03
rire, pleurer, comprendre - "Les soldats de salamine" - Javier Cercas

C'est le troisième livre de Javier Cercas que je lis, je n'avais pas voulu commencer par son grand succès, l'opus qui l'avait fait connaître en France. "Les soldats de Salamine" est dans la veine de ce que Cercas pratique le mieux : le récit réel , mêlé à l'introspection partagée en confession sans fards.

 

C'est un livre sublime, inmanquable. 

 

J'aime beaucoup ce genre littéraire particulier, que l'on retrouve en France avec Emmanuel Carrère ou encore avec Molina, compatriote de Cercas, dont je parlerai bientôt dans ce blog. C'est un genre digne, moderne, respectueux de l'intelligence du lectorat, complice, et courageux. Il fuit le narcissisme "autofictif" clos, ouvre les yeux sur le monde, mais tire les leçons de l'histoire de la littérature en s'écartant du narrateur omniscient, difficilement tenable, si loin de l'époque classique glorieuse du roman.

 

ll tisse ainsi un lien constant entre le grand large et la subjectivité, l'auto-analyse et la passion politique. Il surmonte finalement la pseudo contradiction entre l'individuel et le collectif. Il accompagne le lecteur comme un ami, car lire est une transformation, mais écrire aussi.  L'auteur du récit réel, quand il assume sa subjectivité, se transforme pendant le roman, et nous invite à visiter ce processus et à partager une aventure humaine commune.

 

Le récit narre des événements, mais il est en lui-même événement, dans sa préparation ou son écriture. Pour Cercas, c'est la phase préparatoire qui est investie. Le moment qui précède l'idée du récit, et l'enquête qui l'accouche. Cercas n'est pas précisément dans le méta littéraire, il ne propose pas précisément de réflexion aboutie sur l'écriture, sur le genre qu'il investit. ll insiste plutôt sur l'écriture comme activité qui transforme la vie en la menant, comme un coup de dés, vers des directions insoupçonnées, des rencontres imprévues, à partir d'une intuition. D'une anecdote qui déclenche une curiosité insatiable. Qui ne peut se satisfaire que dans la recherche et l'élucidation dans l'oeuvre.

 

Ce que j'aime aussi dans Cercas est son obsession, et ce qu'il dit de la littérature comme passion forcenée. Ecrire est une activité obsessionnelle. Ecrire avec talent et générosité, je veux dire. Ecrire ce n'est pas se mettre sur une chaise et raconter sa vie. Ni pour Duras ni pour Cercas. Si la première se noie dans les mots pour recréer le langage, le second poursuit inlassablement une obsession, ce qui nécessite de lâcher son travail de journaliste pour ne plus penser qu'au livre, partir à la recherche des témoins, des témoins de témoignages, lire tout ce qui peut l'être à la trace d'indices comme d'éléments de compréhension.

 

Ecrire n'est pas un loisir. Ecrire n'est pas une facilité. Il n'est nul besoin de céder au mythe romantique de l'écriture - qui cependant comporte l'"inspiration" tout en magnifiant l'écrivain outrancieusement- pour cependant reconnaître que l'écriture est une tâche opiniâtre. Pour toucher autrui, il y a un coût.  Ecrire est donné aux maniaques. Et précisément aux maniaques de l'Humain, pour qui "rien d'humain" n'est "étranger". Car un écrivain comme Javier Cercas est tout aussi avide de saisir ce que ressent un fasciste détestable qui erre dans un no man's land désertique, affamé et paniqué, que d'écouter un ancien républicain ignoré exilé en France depuis des décennies et qui n'a jamais été entendu par quiconque. De le saisir par le travail même de l'écriture et de le partager.

 

Comprendre, rire, pleurer. Le littéraire n'est pas le philosophique, en ce sens. Il est une autre approche, et même son négatif.

 

Ici le déclencheur est une simple scène, parmi des myriades possibles, de la guerre civile espagnole, qui fascine Cercas. Un dirigeant phalangiste historique, poète et littérateur talentueux mais mineur, resté en prison toute la guerre, est emmené, durant la débâcle républicaine, dans un coin paumé pour être exécuté. Mais les fusilleurs le ratent, il s'enfuit dans la nature et s'enfouit à moitié sous la terre. Un milicien le retrouve vite, le regarde cruellement, et puis fait comme s'il n'avait rien vu. Le phalangiste survit, grâce à des intrigants "amis de la forêt". Il deviendra Ministre de Franco. 

 

Cercas, alors journaliste, passant par un phase de dépression, largué par son épouse et partageant beaucoup de temps avec une fille, Conchi, quelque peu délurée et rien moins qu'"intello", mais jouant un vrai rôle dans la maturation du livre, se lance dans une longue quête pour comprendre ce qui s'est passé lors du face à face entre le franquiste enlisé dans la boue et le perdant magnanime. II ne sera pas déçu par ses rencontres, par ce qu'il apprendra de la guerre.

 

Nous pourrons, nous lecteurs, en tirer librement une belle leçon. Que Cercas n'a pas besoin de verbaliser, faisant confiance à son lecteur. Une leçon, qui tient en un Paso Doble mélancolique.

 

Chemin faisant, on s'émeut de la mémoire des vaincus, on rit de l'auto dérision de Cercas qui nous décrit ses aventures picaresques d'enquêteur.

 

Un écrivain est grandiose et inutile. ll traque l'essentiel et des fantômes. Il est constamment tiraillé entre le sentiment d'une infinie vacuité de son activité et celui de donner vie à des héros disparus.

De cette tension naît le doute, déminé par l'humour.

De ce doute naît la distance, sur le rôle de l'écrivain, mais aussi sur l'Histoire et les hommes. Nous sommes loin des légendes bariolées sur la guerre civile espagnole, que chaque camp a agitées et agitent encore - je ne suis pas le dernier à y être sensible d'ailleurs -. Avec sa capacité critique instinctive, sa manière de prendre les hommes à dimension d'hommes et de ne pas les transformer en personnages homériques, Cercas les rend plus admirables encore, car plus touchants, plus identifiables à nos propres vies.

 

Le récit réel, il ne faut pas s'y tromper, n'est pas genre si éloigné de la fiction. Car qu'est-ce que le réel ? Le réel de qui, de quand ?

 

Chaque découverte de l'enquêteur est fragile, menacée par la mémoire sélective, les impostures, les exagérations, les vantardises et les petitesses manipulatrices, les nécessités de mensonges parfois imposées par les contexte. La guerre civile, de par son intensité, de par ses menaces sur la vie, de par ses destructions et ses hontes rebues, ses oublis vitaux et ses résiliences, vient encore plus bouleverser ce fameux "rapport au réel".

 

Aussi le romancier retrouve sa place dans le récit réel, pour combler les vides et les interstices, pour imaginer la densité des scènes qui ont eu lieu mais dont l'écriture peut restituer un effet de réel manquant. Le littéraire s'engouffre ainsi dans la réalité, et interroge la notion même de réalité, qui médiatisée par le langage, s'offre tout entière au génie indispensable de l'écrivain. Avec le temps, les individus, qui plus est, se mêlent, deviennent des archétypes. Un milicien qui "était là" ressemble beaucoup, de si loin, à un autre milicien qui était là. Les vivants parlent au nom des morts, comme l'auteur redonne une voix aux morts oubliés. Aux glorieux perdants d'abord.

 

p.s : J'oublie de dire que roberto Bolano, que Cercas a bien connu, est très présent dans ce récit, accompagnant l'auteur comme ami, dans la maturation du livre et la recherche de la "vérité". Ce qui contribue à rendre plus émouvant encore le livre, surtout quand on connaît en tant que lecteur les obsessions et la biographie de Bolano.

 

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15 septembre 2016 4 15 /09 /septembre /2016 20:21
Le temps humain, douce folie -« Trahisons de la mémoire »- Héctor Abad, paru dans la Quinzaine Littéraire


Moi qui suis foncièrement inepte en compréhension de la science, j’aime écouter les tentatives donquichottesques de savants comme Etienne Klein, d’essayer de nous transmettre sincèrement, sans démagogie spectaculaire (l’aventure réelle de la science l’est suffisamment pour nous émerveiller), les acquis de l’astrophysique, avec leur sagacité pédagogique. Sachant qu’ils ne sont véritablement pénétrables que par les équations. Ils essaient toutefois, démocratiquement.

 

Etienne Klein explique que lorsqu’on parle du Temps, on use de formules qui datent de Ptolémée. On dit par exemple : « le temps passe », ou « gagner du temps », expressions grossièrement fausses. Non seulement la langue, qui se réforme lentement, manque totalement de flexibilité face à la science et ses bonds révolutionnaires, mais il est probable qu’elle ne puisse conduire qu’à des impasses, ne pouvant camper que sur les catégories fondamentales de notre entendement. Nous sommes ainsi enfermés dans le signifiant « origine » parce que nous ne savons réfléchir qu’en termes de causalité, de début et de fin. Nous ne savons pas penser le néant, autrement qu’en lui donnant un signifiant, sinon ce ne serait pas le néant. Or rien ne dit que l’univers soit à notre mesure. On commence plutôt à penser le contraire.

 

Toutefois, considérons comme l’épistémologue hétérodoxe, Paul Feyerabend, que « tout fonctionne » pour penser le monde et avancer. Il y a la poésie et la prose, en plus des équations. Certaines littératures ont consciemment ou non, tiré les leçons des révolutions de la science. Notamment la littérature Borgésienne, qui manifeste les doutes planant sur les natures des phénomènes spatiaux et temporels. L’existence d’univers multiples, hypothèse soulevée par les scientifiques, adopte chez Borgès la forme poétique d’un « jardin aux sentiers qui bifurquent ». Les intuitions littéraires sont elles aussi pertinentes que les équations ? Rejoignent-elles leurs intuitions ? « Ce ne sont pas des fictions que j’écris » a dit en substance Philip K Dick dans une conférence narrée par Emmanuel Carrère, « ces choses-là existent ». La littérature a fait du soupçon qui plane sur la séparation entre le réel et l’irréel, le passé et le présent, sa substance même. Un écrivain considérable a lui-même conclu une somme par un ouvrage intitulé : « le temps retrouvé »…

 

Héctor Abad, le colombien, est un borgésien assumé, comme il le rappelle dans ses récits autobiographiques publiés sous le titre « Trahisons de la mémoire ». Les auteurs travaillent « le temps psychologique ». Cette expression irrite certes un Etienne Klein, pour qui il n’y a qu’un seul Temps, vécu de manière différente selon le point de vue. La relativité du temps ne signifie pas que le Temps soit relatif à sa perspective, c’est bien une propriété du Temps, du seul Temps, phénomène physique. Les évènements s’écoulent « dans le temps », conviction scientifique que Bergson regrettait, car elle nous prive, en transformant le Temps en second espace, de la magie de l’instant sans cesse recréé.

 

Il y a bien un rapport humain au Temps. Que ce rapport puisse nous informer sur le Temps lui-même, nous ne le savons pas. Peut-être, d’ailleurs, le Temps est-il une dimension purement humaine ? Une illusion de la conscience. Peut-être y a-t-il seulement de l’Etre, ce que prétendent les savants « présentistes » ? La littérature, par l’exploitation de la mémoire, et de la fiction, se promène dans ces méandres joliment brumeux. Dans « Trahisons de la mémoire », Abad évoque des souvenirs de sa vie où ces incertitudes jouent un rôle essentiel, tout en démontrant qu’elles sont aussi le sel de la vie, une revanche sur la condition humaine, dont les failles infernales sont comme renversées. Nous vivons avec des souvenirs, des fantômes. C’est un poids, mais aussi l’occasion d’appréhender le présent et le futur autrement.

 

L’ouvrage d’Héctor Abad offre grande place à une véritable enquête policière qui concerne Borgès, justement. Elle commence avec un souvenir déchirant, évitant de sombrer dans une sorte d’obsession bibliophile, qui m’aurait personnellement ennuyé. Héctor Abad a vu son père assassiné par les sicaires de la dictature colombienne. Il a recueilli un poème anonyme dans sa poche, un poème sur le temps, qui comporte ce vers borgésien : « nous voilà devenus l’oubli que nous serons ».

 

Il va très longuement enquêter sur ce poème, pour trouver comment il est arrivé là, et quel est son véritable auteur. Chemin faisant, c’est sa propre vie qu’Héctor Abad, pourtant à la recherche du passé, va construire, à travers les correspondances et les rencontres. Une manière de poétiser sa vie même. Comme si le passé fécondait l’avenir si on savait l’utiliser. Héctor Abad trouvera le fin mot de l’histoire. Sur la route, il constatera toute la fragilité de la vérité. Elle existe, indubitablement, puisque ces vers ont bien été écrits. Il y a de la vérité puisqu’il y a de l’Etre. Mais cette vérité est-elle appréhendable d’un seul regard ? Ce sont parfois des mensonges qui conduisent à la vérité, comme des indices. La différence entre la vérité et le mensonge est difficilement démêlable, puisque les souvenirs se recomposent sans cesse et sont relatifs. Une rencontre qui a terriblement compté pour l’un est un détail enfoui ou un refoulé pour l’autre, qui vient lui demander de la narrer. « Je suis de plus en plus convaincu qu’une mémoire est seulement fiable quand elle est imparfaite » dit l’auteur. Trop solide, la mémoire semble comme colmatée. Le mensonge « a toujours des contours trop nets ».

 

On ne saurait se départir d’une nostalgie, toute sud-américaine, qui exsude de la musique du continent, puisque ce travail sur la mémoire ne peut que rappeler, malgré les bonnes surprises, les coïncidences heureuses que nous rencontrons et conduisent à douter du hasard. Il nous confronte à la vie qui s’écoule ; à la différence, de vérité et d’intensité, entre le réel et son souvenir. « Si la vie est l’original, le souvenir est une copie de l’original et son écriture une copie du souvenir ».

 

En enquêtant, l’auteur trouve des vérités. Cela le rassure, sur l’intégrité de ses souvenirs. Car à trop évoluer entre les sillons de la réalité et de la fiction, du présent et de l’évocation du passé, la question se pose du rapport à la folie. Question posée à tout amoureux de la littérature : « j’ai toujours pensé que la passion littéraire (…) a une étroite parenté avec la schizophrénie ».

 

Les souvenirs de réfugié politique en Italie d’Héctor Abad permettent d’aller encore plus loin. Dans la mesure où le réfugié subit des secousses violentes qui mettent en question son identité, sa continuité. Ici aussi, la vérité dépend du point de vue. Les souvenirs de réfugié politique d’Abad sont à contrecourant du couramment véhiculée sur l’exil. Alors que le réfugié, ici veut oublier, on l’aide à se rappeler et à plaider sa cause. Il est appelé à ériger en statut ce passé qui le meurtrit. De ces tiraillements entre le passé, le devoir de mémoire, l’attente de la société envers les martyres de la liberté, peut d’ailleurs surgir l’imposture, comme le rappelle magnifiquement ce récit sublime récent de Javier Cercas : « L’Imposteur ». Abad est obligé, aussi, de mentir aux italiens qui l’accueillent, jusqu’à transformer son identité et en l’occurrence son accent, pour « faire espagnol » et non colombien, afin d’obtenir un métier de professeur. Ces passages m’ont ému, car étant d’une famille de réfugiés, j’ai pu constater la nécessité de recomposer le passé pour avancer. Par exemple la francisation des prénoms, les jeux d’Etat-civil à l’arrivée pour se jouer des bureaucraties ou tourner des pages.

 

Or, le plus aisé est de finir par croire aux fictions qu’on a édifiées par pur pragmatisme. C’est alors que l’adaptation à l’Histoire suppose une douce folie consentie.

Douces démences sous contrôle, faiblesses et onguent de notre condition d’êtres métaphysiques et jetés dans les chaos du monde.

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25 juillet 2016 1 25 /07 /juillet /2016 12:12
Nuits fauves tricolores - "Les nuits révolutionnaires", restif de la bretonne

Pour tous ceux qui s'intéressent à la révolution française, "les nuits révolutionnaires" de restif de la bretonne est un angle très particulier sur les événements, qu'il est utile de consulter. Etonnant écrivain, très prolixe et oublié, restif est un homme ambigu. C'est peut-être cette capacité à l’ambiguïté prolixe qui lui permet de survivre aux différentes purges révolutionnaires. C'est un intellectuel mais aussi un homme du peuple, longtemps ouvrier typographe. Il est ainsi à son aise aussi bien dans les rues, les cafés que dans les discussions avec tous.

 

Quand survient la révolution française, il est âgé mais continue de passer ses soirées dehors, dans ce vieux Paris dont il est amoureux; Il aime particulièrement l'Ile Saint-Louis mais il ne peut plus y aller, on l''y a menacé. Il nous décrit une ville insécure, lointaine annonciatrice de la capitale d'Eugène Sue, où chaque soir il manque de se faire trucider, assiste aux méfaits des canailles et des délateurs qui pullulent et essaient de profiter du climat de tension pour régler des comptes. La vie des petites gens continue malgré les événements dantesques. Les provocateurs et les espions sont là, et on imagine de surcroît qu'ils sont partout. Paris est une chaudron bouillant qui risque d'exploser à tout moment, attaquant la Bastille, déclenchant les massacres de septembre, allant chercher la famille royale pour la ramener à Paris, ou obligeant la Convention à réprimer les Girondins. Ca circule sans cesse car l'information, ou la désinformation, ont énormément d'influence politique.

 

La révolution depuis le pavé, dans l'entrelacs des affaires intimes et des moments historiques, est son point de vue. C'est une perspective parisienne, et échappent à sa plume nombre de faits majeurs qu'il ne prend pas soin de commenter. Cependant on en apprend beaucoup sur l'ambiance très particulière qui règne sur les îles parisiennes, au palais royal ou aux tuileries. Son livre tient à la fois de l'autobiographie - il nous raconte avec complaisance ses propres ennuis, par exemple avec un ex gendre pervers-, de la chronique politique, de la rubrique d'échotier. Cet homme, qui fut censuré puis autorisé, devait jouer un rôle particulier auprès de la Police, avant même la révolution. C'est un voyeur et il passe son temps à relier les micro événements qui émaillent les rues de Paris.

 

Son évolution propre semble parlante sur celle de l'opinion publique du peuple de Paris, dont on sait l'immense importance dans la dynamique révolutionnaire. Il accueille la révolution avec enthousiasme et peur devant l’abîme, las des privilèges d'une noblesse qui ne sert plus à rien, des abus du système judiciaire. Au début, il n'a rien contre le roi, comme tout le monde ou presque, il penche pour l'alliance du monarque et de la Nation, à l'anglaise, puis il se durcit au fur et à mesure, allant jusqu'à la haine contre les traîtres girondins et un républicanisme radical. Opportunisme ? Pas sûr, pas tout à fait, car il n'hésite pas à être critique en des moments où ce n'est pas si évident. Il n'aime pas le sang en tout cas, tout en étant fataliste sur les heurts d'une révolution. Notre auteur est conscient sur l'importance incommensurable des événements qu'il vit. Il pense, à un moment, aux français ... de 1992, et il décrit avec une extrême pertinence le regard que nous porterons sur la période révolutionnaire.

 

Son livre rappelle, par ce cheminement d'histoire en histoire au gré des rencontres, les "mille et une nuits", qu'il pourrait avoir lues, je ne sais pas si c'était déjà lisible en France. Il entremêle sans cesse les notations sur les événements politiques et des histoires de mœurs qu'on lui narre, ou qu'il invente, censées être récoltées dans ses traversées incessantes du paris révolutionnaire en tumulte.

 

On peut se demander s'il n'est pas mythomane cependant, et s'il parvient encore à distinguer la réalité de la fiction. On a l'impression qu'il se permet de pénétrer dans ses propres fictions. Il se retrouve tout le temps, à plusieurs reprises dans la nuit, dans des situations où sa présence, sous fausse modestie, vient chasser un maraud qui menaçait une pure jeune fille.

 

Il aime faire peur avec la figure du libertin, loup garou qui écume les vieilles ruelles parisiennes, et qui se confond un peu avec le contre révolutionnaire. restif a semble t-il un rapport, là aussi, fort ambivalent au libertinage. Il déteste Sade, dont il semble, comme ceux qui le lirent de son vivant, ne rien comprendre, seule la perspective historique permettant de saisir le sens de l'oeuvre du Marquis, qui n'est pas "sadique". Il écrira ainsi un anti justine, mais il a aussi commis des textes érotiques et déteste les prêtres par dessus tout. Il est fasciné par le vice, puisqu'il le scrute et le chronique, avec de fausses pudeurs, tout en paraissant lui-même d'une conduite irréprochable. Il n'empêche que son voyeurisme est évident, justifié par l'édification des lecteurs sur "ce qui se passe vraiment dans cette ville". Il nous gratifie de plusieurs histoires d'amour qui flirtent avec l'inceste, et qu'il entrevoit avec un regard positif, histoires qui sont nettement fictives et montent en puissance.

 

Clairement il est du côté de l'anti conformisme et de la liberté,, mais il s’effraie du déchaînement de cette liberté. Ceci est tout aussi vrai pour le politique que pour les moeurs. Il ne supporte pas la violence, en toutes choses, et qu'on s'en prenne aux innocents. Les femmes le fascinent, c'est pourquoi il en parle constamment et les aborde dans les rues pour entendre leurs histoires, ce qui n'est pas sans intérêt sociologique. On voit leur dépendance à l'égard des hommes dans les villes, leur "entretien". On voit aussi qu'elles se sont mêlées de la révolution de bout en bout, même si on ne retient aucun nom aujourd'hui, même pas celui de Mme Rolland. Il nous permet d'entendre ce délicieux langage populaire d'autrefois, baroque, construit, précautionneux.

 

Les textes de première main comme "les nuits parisiennes" sont des documents précieux, indispensables à compléter la lecture des historiens, malgré leurs dimensions manipulatrices. C'est le filtre d'une subjectivité directe qui nous offre le goût d'une époque. Ce qui a compté au moment des événements n'est pas ce qui nous semble déterminant aujourd'hui, évidemment, et ce décalage est riche de leçons philosophiques. La trahison d'un général de la république, qui passe à l'ennemi, nous ne nous en souvenons pas. Mais pour le peuple de Paris c'est un événement primordial qui déclenche des étapes de la révolution. Nous nous souvenons plus aisément des serments d'assemblée, des grandes proclamations, des lois. Pour le peuple parisien d'alors les basculements juridiques sont souvent des conséquences de moments beaucoup plus marquants humainement. Cela nous arrive aussi, en ce moment même, sans doute. Des attentats que nous subissons, que restera t-il dans la postérité ? Peut-être les conséquences politiques, le souvenir de l'utilisation prolongée d'un état d'urgence qui à la vérité n'affecte pas beaucoup nos vies, bousculées par le traumatisme des attentats que les historiens auront du mal à répercuter. C'est pourquoi la littérature, dans sa fonction de subjectivisation, a aussi une grande valeur historique.

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6 juillet 2016 3 06 /07 /juillet /2016 23:10
D'un premier pas en littérature - "Monsieur Levy", Marc Villemain

 Ce blog existe depuis cinq ans, et c'est la première fois que je vais parler d'un livre de quelqu'un que je connais personnellement. Ce n'est pas un ami, ni même un copain, c'est une vieille connaissance. Je l'aime bien en fait, mais c'est à peu près tout ce qui résume le lien. Sans doute est-il dans le même état d'esprit, et de toute façon c'est un homme bienveillant.

 

Il se trouve que lorsque j'ai pris mon premier poste de travail, en 1997, si j'enlève mon service ville, c'était pour le remplacer, car il "montait à Paris". L’événement déclencheur de ce départ est raconté dans le livre, et sont évoqués des gens que j'ai croisés, un milieu où nous évoluions en parallèle.

 

Marc, au milieu des années 90, était d'une petite bande de jeunes politisés, qu'on appelait "les fabiusiens", alors qu'ils ne l'étaient pas forcément tous. Ils étaient un peu intellos, indéniablement intelligents, s'ennuyaient en province et semblaient confiants en leur destinée. Ils étaient plutôt sympathiques au demeurant, même si leurs manières de rastignac étaient frappantes. Mais il s'agissait de rastignaciens avec qui on avait pas envie d'être vraiment désagréable. Avec eux l'essentiel semblait en partage. Ses copains et lui animaient une revue, très bien fichue pour des gens de leur âge, et leurs talents se sont développés. L'un d'entre eux est devenu directeur de la communication de Monsieur Mélenchon en 2012. Ils ont fait de beaux mariages.

 

Je me souviens qu'ils avaient fait parrainer leur revue de jeunesse par toutes les sommités intellectuelles possibles, criant "hé on est là, on est là les mecs !". Moi ça m'avait fait sourire, mais pas plus que cela, ils étaient sympathiques, et sincères en plus. Et puis j'ai toujours respecté l'intelligence, ça pardonne énormément. Ils ne nuisaient jamais à quiconque. On pensait qu'ils étaient quand même un peu amateurs alors que nous nous imaginions comme des bolcheviks 

 

Depuis lors tout a changé, et même à plusieurs reprises. Je ne vois plus le monde de la même manière, à un point que je n'aurais pas imaginé, j'ai revisité tant d'aspects de la vie. Peut-être qu'il en est de même pour Marc. Je ne pense pas qu'il ait entassé autant de regrets et de remords que moi, cependant. J'ai une furieuse tendance depuis toujours à détester celui que j'ai été, quelques mois avant le temps présent. Alors le lointain que je fus...

 

Le démon de la lecture a du le saisir plus tôt qu'à mon tour. Ce fut tardif, pour moi, de retrouver ce fil laissé dans l'enfance.

 

Marc évoque les temps anciens dans son premier livre. Il profite de cette parution dans une maison de premier plan, Plon, pour solder le passé, comme s'il se disait : "on sait jamais, c'est peut-être une chance unique. Un one shot". Il avait beaucoup à dire. Y compris sur la mort de son père, qu'il évoque d'un passage poignant et pudique.

 

Les premiers livres peuvent revêtir un aspect quasi testamentaire, définitif. Ce n'est nullement paradoxal. On piétinait dans les starting blocks. La densité s'impose, on a du temps à rattraper.

 

Nous avons des choses en commun lui et moi, son lecteur ici. Par exemple avoir été mauvais puis bon élève, même si je n'ai pas comme lui stoppé mes études générales pour les reprendre ensuite, ce qui est courageux. Moi j'ai vécu dans la continuité malgré tout, et je pense que ma formation est beaucoup plus marquée par les institutions du savoir légitime, le passage par les deux ans de lettres sup par exemple

 

A des moments son côté autodidacte, dont il ne semble tenir aucun des défauts habituels, a du lui compliquer la vie, et en d'autres occasions cela a pu être une force, pour oser.

En ce moment, la vie lui donne raison, ou plutôt la pièce tombe sans doute de son côté, mais il ne le doit qu'à ses efforts et son courage.

 

Nous avons en commun l'émancipation par la culture, la tentation militante défunte et la fascination pour le politique, et même le fait d'en avoir vécu matériellement, de la politique. Un peu, comme gens des coulisses, à ne pas confondre avec marionnettistes. Aucun des deux n'a véritablement connu l'exercice du pouvoir, nous n'en avons fait que nous en approcher et avons pu l'observer. Nous avons aussi connu les études de sciences politiques, lui à Toulouse moi à Bordeaux. Nous aimons la littérature. Lui sans doute plus que moi. Je dois lire plus large, peut-être. Je ne suis pas certain qu'il lise beaucoup d'économie et de science sociale.

 

 

Mais nous avons aussi de sacrées différences, en tout cas si je me réfère au Villemain de 2003 et si je n'oublie pas le Jérôme de la même époque. Je n'ai pas le même point de vue que lui sur des bouts du passé qu'il a évoqué dans le récit dont on va parler.

 

L'autre jour nous avons discuté par messagerie de l'écriture et puis un peu du passé, et il m'a envoyé son premier livre, "Monsieur Levy". Je l'ai lu rapidement, non pas parce que c'est insipide, ça ne l'est pas, mais parce que ça résonnait évidemment en moi et ma curiosité était réelle.

 

Aujourd'hui Marc est un écrivain confirmé, il est éditeur, et les parutions des "éditions du sonneur" dont il est dirigeant trouvent de plus en plus classiquement leur place sur les mises en valeur des libraires. Il a l'air heureux et tant mieux pour lui. Quand je l'ai connu, il était toujours habillé en noir, fumait énormément, semblait très nerveux, et pas en excellente santé. Il a trois ou quatre ans de plus que moi.

 

Un soir, alors que j'habitais à Paris, et que je ne manquais pas l'hilarante émission d'Ardisson, "tout le monde en parle", je vois Marc sur ce plateau, le must pour faire connaître ses productions.. En 2003 je crois. Il est invité à parler de son premier livre.

 

Il s'agit d'un ouvrage dont le sujet est Bernard Henri Levy. Sur le coup je me dis "tiens il persiste dans sa méthode, BHL, carrément... ll y va pas avec le dos de la cuillère". Je me souviens de son air un peu surpris d'être là, un peu amusé, sceptique. Il est très sceptique Marc, je crois. C'est en lien avec sa bienveillance. Je crois qu'il a lu Montaigne tôt et il a du aimer.

 

En fait ce n'est pas un livre sur Bernard Henri Levy. C'et un livre sur Marc Villemain, dont le fil conducteur est une admiration, que je ne partage pas. Mais lui, où en est-il aujourd'hui, 13 ans plus tard, avec cela ?- .

 

C'est un livre sur une vocation de jeunesse avivée par le modèle de Bernard Henri Levy. Cette admiration le pousse à tenter sa chance, écrire, et fréquenter, au titre de son enquête, dont il ne tire d'ailleurs pas grand chose, les milieux littéraires. La crème, d'emblée, tant qu'à y être. Marc a continué, ainsi, à donner dans le rastignac. Ceci le conduit d'ailleurs à narrer des scènes de rencontre avec les uns et les autres, tout étonné d'être là, comme devant Ardisson. Il s'en sort avec l'humour, le sens de l'observation, mais il n'est pas loin de sombrer dans l'anecdote people St Germain. Il est sur le fil.

 

C'est difficile de porter la critique à ce livre, un premier livre, écrit il ya déjà longtemps. Marc est sincère et chafouin. Il a peur aussi, sans doute, face aux légitimités, malgré son audace étonnante à frapper à toutes les portes renommées - audace que je n'ai jamais eue et que je n'aurai jamais- .

 

Il use donc, tout au long du récit d'un subterfuge bien connu des rhéteurs : devancer la critique. Il note ses propres défauts.

 

Parmi ces défauts, celui de "faire littéraire". Pas toujours, toutefois. Parfois on oublie les mécanismes à l'oeuvre dans l'écriture, et l'écrivain Villemain s'affirme et émeut. Qu'est-ce qu'un écrivain sinon un scribe qui vous emporte avec lui, ne vous laisse pas derrière la vitre ? Il y a des chapitres où il y parvient. Mais c'est cependant un premier livre, et c'est travaillé, ça sent le trac de ne pas refléter les codes. Marc veut être littéraire. C'est joli, souvent. On remarque, par exemple, quand Marc a biffé un verbe pour écrire "besogner" à la place, parce que c'est plus littéraire. Donc ça nous oblige à être dans le méta littéraire. Marc aime Dashiel Hammet, le minimaliste, il le dit dans son livre et aussi dans son blog plus récemment. Cette appétence est compréhensible, on aime ce qu'on ne maitrise pas, quand on est quelqu"un de sain.

 

A cette époque, Marc considère que la littérature c'est le syle, et le sien est riche, flamboyant, dense de fulgurances poétiques. Mais je ne suis pas certain de partager cette conviction, selon laquelle "on ne donne que le style". Je ne suis pas péremptoire, mais il me semble que la littérature est belle quand elle touche une congruence, entre la forme et le fond.

 

J'allais dire que Marc avait inclu des pièces de sa correspondance dans le livre, et qu'elle était frappée du même syndrome du "faire littéraire". Ce geste interrompu de ma part témoigne en réalité de l'efficacité de l'auteur, puisqu'en toute fin du livre, il avoue avoir inventé des amis imaginaires , témoins de l'avancée de son projet. Si je comprends bien, c'est un miroir amical qu'il a lui même inventé, afin de s'auto juger. On y croit, mais je me suis dit quand même " que ces gens s'appliquent un peu trop dans leurs lettres".

 

Marc était précoce. Jeune, à la fin des années 80, il écrit des lettres subtiles, étonnamment cultivées pour son âge, à BHL pour lui dire son admiration, sa "fidélité", tout en se révélant lucide sur les défauts de son héros. Pour lui BHL a été un passeur. Vers l'histoire des idées. Et c'est vrai que c'est l'aspect sans doute le plus sympathique du personnage. Moi aussi j'ai vu, jeune, ses émissions sur les "aventures de la liberté". BHL n'a pas été inutile en parlant de Sartre.au grand public, avec passion.

 

Mais désolé, Marc, je ne peux pas te dire que je partage ta passion pour BHL. Je l'ai peu lu, déjà. Je me souviens du livre enquête sur l'assassinat de Daniel Pearl, que j'ai bien aimé, mais qui est bâclé dans sa forme. Je me souviens d'un livre où BHL s'essaie à faire du Tocqueville contemporain, en nous relatant son voyage aux Etats-Unis. J'avais trouvé cela d'un superficiel consommé, et j'avais été frappé de l'incapacité de l'auteur à s'engager au delà des mondanités. Un peu comme si un auteur américain parlait de la France à partir d'un entretien avec Christine Ockrent.

 

Le souci, c'est que je suis beaucoup plus radical que Marc, je l'étais en tout cas, et je pense que c'est toujours le cas. Pour moi, le phénomène des "nouveaux philosophes" est un des aspects de la réaction gigantesque du capital à la fin des trente glorieuses. Et je suis irrité, oui, irrité, de voir un BHL, comme un Onfray d'ailleurs - je crois qu'ils ont parfois le même éditeur - arborer le titre de philosophe. Ce sont des disserteurs, des rhéteurs, des éditorialistes, mais pas des philosophes. Si l'on croit que la philosophie consiste à créer des concepts, et non à phraser. Ces gens ont donc nui à la philosophie. Et ça ne me plait pas.

 

En outre, Marc écrit à plusieurs reprises, et je me souviens l'avoir entendu à "tout le monde en parle", que BHL a des fêlures. Je veux bien moi aussi concéder la complexité du personnage, ses paradoxes, et comprendre que ça puisse interroger. Ce bourgeois social libéral puant est aussi un des soutiens les plus actifs des kurdes socialistes révolutionnaires. C'est à n'y rien comprendre, parfois, avec lui.

 

Mais en même temps, Marc, tu conviendras que des fêlures et des paradoxes, mon concierge en a aussi. Toutefois tu as choisi BHL comme premier sujet. Pas seulement, j'en suis sûr, par désir de l'intégrer ce milieu intellectuel parisien, en allant voir ceux qui ont les clés. Mais par fantasme sincère. C'est Malraux qui te fait rêver, et tu es allé en Bosnie, ce que je n'aurais pas accompli. Il y faut du fantasme. Comme certains ont vu Mendès en rocard, tu l'as identifié à André ton BHL. C'est plutôt attendrissant.

 

Je suis différent de Marc. Il raconte sa rupture avec les socialistes. Lui qui se méfie, avec d'excellents arguments auxquels je souscris, de la morale, il quitte la politique pour des raisons morales. Je n'aurais pas du tout proposé la même version, pour ma part, pour ce qui concerne mon éloignement du politique. Que les hommes, dans des groupes, soient ingrats et volages, ça ne m'a jamais surpris, depuis les déceptions adolescentes.

 

Moi, je pense plutôt que mes déceptions viennent de mes croyances abusives, de mon aveuglement plus ou moins volontaire. De l'orgueil et de la trouille du vide. Il est succulent de noter, et Marc doit aujourd'hui en sourire, qu'il rompt avec le PS parce que beaucoup ne sont pas réglos avec DSK au moment de l'affaire Mery... Aujourd'hui oubliée. On a découvert depuis d'autres motifs d'être infidèle à DSK. Le souci, pour bien suivre Marc en ces passages, c'est que je n'ai jamais considéré que DSK ait été un grand homme politique. On l'a dit génie de l'économie, et Marc y croyait. Je n'y ai jamais cru. Pour moi ce Monsieur a profité passivement d'un sursaut de croissance créé par des grappes d'innovations, c'est tout. Il s'est soumis, au bout d'une semaine de ministère, à l'ordo libéralisme allemand en signant le pacte de stabilité. Un non sens. Donc camarade Marc, je ne peux pas trop te suivre quand tu causes de cette période. Mes démissions sont politiques. Evidemment elles sont éthiques aussi, car le choix d'une politique a inévitablement une dimension éthique. Le nihilisme est le nihilisme et quand on le fuit, c'est en bloc.

 

Voila. J'ai un peu agi comme Marc avec BHL, j'ai surtout parlé de moi au lieu de causer de "Monsieur Levy" de Marc Villemain. Un livre qui fut un livre d'écrivain débutant. Mais un livre qui ne vous exclut pas, et donne envie de continuer la conversation avec un garçon très intélligent, parfois désarmant de sincérité et de doute. Quelqu'un d'intègre qui sans aucune espèce de doute, trouve un sens à sa vie dans les mots. Les siens et ceux des autres. Je vais lire d'autres oeuvres de Marc. 

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5 juillet 2016 2 05 /07 /juillet /2016 01:15
Fidèle à la disparue, "Mémoire de fille"- Annie Ernaux

L'oeuvre d'Annie Ernaux rend justice. Mais elle n'y est pas réductible loin s'en faut. C'est une écriture de consolidation, ce me semble, qui vise à unifier ce que la trajectoire sociale pourrait morceler jusqu'à la souffrance intenable. A reconstituer une personnalité dans son historicité, celle d'une fille du peuple devenue une romancière à succès. Les livres d'Annie Ernaux sont ainsi, comme "Les années", et aujourd'hui avec " Mémoire de fille" une lutte à la main munie de l'encre contre le temps. Le temps qui nous change.

 

L'effort d'Annie Ernaux se porte contre le courant qui éloigne. De celle qu'elle fut. Cette "étrangère" qui lui a "légué sa mémoire". La question qui se pose d'emblée à l'écrivain-e est celle du pronom. Peut-elle dire "je" dans ces conditions, à la poursuite d'un "présent antérieur" ?

 

On lit mémoire de fille et non d'une fille. Signe que toujours Mme Ernaux ne sépare pas l'intime du social, l'individuel du collectif. C'est une fille, mais c'est aussi l'écho de tant de filles.

 

Dans "Mémoire de fille", elle évoque, en s'imprégnant de photos, de lecture d'agendas conservés, de passages par google, hésitant même à intervenir dans les vies des personnages du récit, un passage de sa vie décisif, qu'elle avait laissé de côté. Un an et demi tout au plus. L'année où elle perd sa virginité et où éclot sa vocation. Lors d'une première expérience professionnelle de monitrice elle se comporte comme "une putain", et c'est une clé de son destin.

 

Une année obscure autant qu'intense. Annie Ernaux écrit à la première personne. Elle ne triche pas. Elle arrache les strates du temps avec un désir de vérité qui seul justifie l'écriture et la rend lisible et belle. Il n'y a nul besoin de choquer dans cette oeuvre mais seulement un ardent besoin de toucher une réalité intime. C'est parce qu'elle y parvient, qu'elle l'ose, qu'Annie Ernaux écrit des récits qui comptent dans les vies de lecteurs.

 

C'est une écriture politique et physique, car la politique marque les corps. Elle y imprime des réflexes sociaux qu'il s'agit parfois, dans une vie, de détruire pour renaître à d'autres. On ne trahit pas semble t-elle croire, si on part en quête de ces transformations.

 

C'est une écriture féministe, car en même temps qu'elle scanne les mutations intimes enchâssées dans le social, elle est consciente de la double contrainte qu'une femme de sa génération a du relever. Double corset de la société de classes et de ses subtilités, et de la domination masculine.

 

La jeune fille de cette fin des années 50, si lointaine, est une oie blanche. Elle attend de vivre l'amour, éperdument. Elle n'attend que cela. Elle ne sait rien de la vie. Elle ne s'appuie que sur sa gloire de meilleure de la classe. Elle ne sait pas qui elle est, mais les livres déjà la construisent, la déconstruisent. Les hommes, c'est un continent inconnu.

 

Elle va tomber au milieu d'une bande de moniteurs laïques, fêtards, elle qui sort d'une institution religieuse. Elle est totalement sans repère.

 

Elle cède tout de suite à un homme, moniteur chef, qui n'est rien d'autre qu'un homme qui la désire. Et ça la possède totalement, car elle est bien incapable de distinguer le désir de l'amour. C'est un récit cru, mais sans aucun artifice. Cru parce qu'il s'agit de cru.

 

Elle devient l'objet du mépris de la bande des habitués de la colonie. On se joue d'elle, de sa naïveté. Elle le perçoit, est partagée entre une honte infinie et l'énergie que lui donne le désir, qui la transcende, lui permet de surmonter les sarcasmes et de tenir debout. Elle est de ces boucs émissaires que les groupes fabriquent presque inévitablement. L'essentiel, ce ne sont pas les moqueries, c'est le dévergondage. C'est la liberté, l'échappée. Finalement, elle considère qu'elle n'a pas eu vraiment honte. Le sentiment d'une vie nouvelle a tout subsumé. Elle vit aussi ce paradoxe de l'humilié qui aime son bourreau car elle veut en être, de ce groupe, de ces étudiants de l'école normale qu'elle admire.

 

Perdre sa virginité, à cette époque, est d'un autre paradigme. Coucher avec des hommes est d'un autre paradigme. Les hommes nient le plaisir féminin, et s'en contrefoutent. La soumission est une évidence.

 

Puis vient le lycée qu'elle aborde d'un savoir nouveau. Elle s'y confronte avec la différence sociale, l'aisance bourgeoise tant décrite par Bourdieu, son frère dans la sphère des sciences humaines. Elle découvre toute l'avance dont ils disposent, et dont l'Education Nationale fait fi. Elle se transforme. Elle planifie l'indispensable transformation. L'orgueil tiré de l'expérience de la colonie, de l'"evènement", lui donne de la force. Comme l'espoir de revoir l'Homme. Mais elle ne le reverra pas, on ne la veut plus dans la colonie; cela elle l'apprendra heureusement tardivement dans l'année.

 

Elle est bonne élève, mais intériorise la violence symbolique du lycée, de la différence. Elle ne "participe pas" suffisamment. Combien ont vécu et vivent le même processus ? Mais elle se cultive, elle a magnifiquement commencé sa scolarité, et donc elle ne sombrera pas, elle se laissera juste un temps happer par la résignation à ce qui lui est promis et qu'elle ressent sans aucune espèce de doute, comme tous les enfants des milieux populaires.

 

Elle lit alors "le deuxième sexe" et c'est une révélation. Le monde change sous ses yeux. Elle se munit des armes dont elle aura besoin. D'abord c'est immense, il faut le digérer, mais ça agit en elle.

 

Elle finit seconde aux épreuves pour intégrer "normale" et devenir institutrice. Elle déborde de joie, car elle ne pense même pas à l'éventualité d'un autre destin. Ce processus, celui du plafond de verre autogénéré, est bien entendu nié par la sociologie libérale et ses avatars diffusés dans l'opinion. Mais l'écriture d'Ernaux, par sa vérité intime, en rend justice. Elle échouera à l'école normale, détruite mais sauvée par l'échec, car c'est ce naufrage qui lui permettra de donner son potentiel. Elle passera par un court exil en angleterre, comme pour se laver de cette erreur. Puis elle ira à l'université, elle l'osera. Et elle écrira. C'est la distance de la jeune fille au pair qui créera l'espace littéraire :

 

'"j'ai commencé à faire de moi-même un être littéraire, quelqu'un qui vit les choses comme si elles devaient être écrites un jour".

 

Un écrivain oui.

 

Mais un écrivain singulier. Un écrivain du peuple, expression horrible malheureusement au regard de ses utilisations passées. " Je ne suis pas culturelle" dit-elle. Elle ne se rue pas dans les expositions. Elle n'a pas ce mode de vie. Si elle entretient un rapport à l'art, c'est par d'autres voies que la reproduction d'un mode de vie. " Il n'y a qu'une chose qui compte pour moi, saisir la vie, le temps, comprendre et jouir".

C'est l'héritage de la fille de 1958-59. Disparue certes, mais à laquelle "mémoire de fille" exprime toute sa fidélité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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23 mai 2016 1 23 /05 /mai /2016 20:09
Vivre en artiste - "M Train ", Patti Smith

"je faisais une halte sur le terrain derrière le magasin d'articles de pêche, un simple avant-poste blanchi à la chaux. A mes yeux, c'était Tanger, où pourtant je n'étais jamais allée. Je m'asseyais par terre dans un coin, entourée de murets blancs, mettant entre parenthèses le temps réel, libre d'arpenter le pont lisse qui connectait passé et présent. Mon Maroc. Je suivais le train que j'avais envie de suivre. J'écrivais sans écrire - sur des génies, des magouilleurs et des voyageurs mythiques, mon vagabondage."

 

 " M Train" est peut-être, certes, un peu moins émouvant que le sublime "just kids" - à découvrir aussi dans ce blog - qui narrait les premières années de Patti Smith à New York, entourée de mythes incarnés. Mais des décennies après, elle n'a rien cédé sur son désir de vivre une vie d'artiste, de voir la vie en artiste. Sans aucune concession. Peu importe d'ailleurs la forme de l'expression pour un artiste total, il finit par la trouver.

 

Il n'y a rien de bourgeois en Patti Smith. Même si elle ne manque pas de moyens d'existence, et a gagné son temps libre, ou plutôt la possibilité de faire ce qu'elle aime. Il n'y a rien de bourgeois, non, en elle. C'est rare, même, de lire un auteur si peu bourgeois. Que l'on s'en tienne à la définition flaubertienne de la bourgeoisie - "tout ce qui pense bassement"-, ou à une notion plus marxiste. Elle n'a absolument aucun attribut de la pensée bourgeoise. Elle poétise tout ce qu'elle traverse. Elle ne cherche que cela. Quelle importance que le reste ?

 

Elle n'a rien à prouver, ne simule jamais, ne pose jamais, ne calcule pas, et se fiche de toutes les valeurs dominantes de son époque. Elle nous confie sa passion étonnante pour les séries policières les plus mainstream, qu'elle aime autant que Wiitgeinstein, auteur qu'elle aime, a adoré les polars. Elle appartient, détail étonnant, à une confrérie de passionnés de sciences de la terre un peu farfelus. C'est que Patti est américaine, de cette fibre poétique américaine panthéïste, sans doute un peu indienne, dont elle conserve des croyances, des symboliques. On le retrouve inévitablement dans la littérature américaine, cet echo des canyons, des vallées profondes et de la majesté naturelle à couper le souffle. Smith en est l'héritière, dans ses chansons comme dans ses livres.

 

"M Train' est une sorte de journal écrit a posteriori d'une vie d'artiste, le passé étant le présent et réciproquement, se laissant guider au gré de ses associations d'idées, qui la mènent d'étape en étape. Elle est à la recherche des mots, des images qu'elle tire de ses photos la plupart du temps, qui la renverront à d'autres mots à lire ou à écrire, à de nouveaux dessins à réaliser, à des souvenirs souvent nappés de mélancolie, fréquemment liés à Fred, le guitariste de MC5, qu'elle aima passionnément et qui mourut trop tôt.

 

Elle était déjà ainsi au temps de "just kids", artiste rimbaldienne, soucieuse de dérégler un rapport trop évident à l'existence, pour accéder à d'autres représentations. Patti est fidèle à cette filiation rimbaldienne, surréaliste, beat. Elle continue. Et nous livre sans cesse de belles fulgurances, certes parfois à dénicher au milieu de moments plus anecdotiques, car elle écrit comme dans un journal, et ne nous épargne pas ses listes de courses et ses préoccupations pour son bonnet. Ses petites coquetteries.

 

Patti Smith semble très solitaire. Elle l'est et ne l'est pas. Dans ses pérégrinations, elle croise évidemment beaucoup de gens, et elle en connaît partout, légende vivante internationale. Mais l'artiste est seule. La rêverie créatrice est un destin solitaire. Et c'est dans cette solitude féconde là qu'elle nous convie.

 

Mais sans doute pour ne pas sombrer dans la folie, Patti Smith prend garde à être ancrée. A se "territorialiser" tout en "déterritorialisant" sans cesse diraient Gilles et Félix. Ses ancrages ce sont les stations de ses souvenirs, qui dessinent une cartographie au sein de laquelle décolle son imagination littéraire , et les cafés du monde entier, qu'elle aime passionnément, où elle consomme des quantités incommensurables de café. Il y a notamment feu ce café 'Ino à Greenwich village, sa base de départ vers les rêveries et les projets de périple autour du monde. On voyage donc, à partir de son "portail vers quelque part". Parfois dans le passé. Le rêve et la réalité se confondent parfois, et des compagnons oniriques lui montrent des signes.

 

On voyage, de la maison de Frida Kalho où elle a un malaise, à l'Ile du Diable en Guyane française. On se porte à la rencontre des fantômes et on visite donc pas mal de cimetières, de la tombe de Genet à celle de Mishima. On vit dans les oeuvres qui ne se séparent pas des paysages et du sensible. Un roman de Bolano peut être tout ce qui compte au monde pour un temps. Un souvenir peut déclencher une errance. Il suffit de tirer le fil, de ne pas s'en tenir au parcours du train dans le temps, mais à l'aménager soi-même. Patti est à un âge cependant, où le passé l'emporte. Les visions utopiques ont cédé aux réminiscences.

 

Ces points d'ancrage, comme un petit bungalow de rien du tout au bord de l'eau, sont des points de départs. Vers des mondes cachés, d'autres réalités. Patti Smith aime ainsi passionnément Haruki Murakami, le romancier des univers multiples. Et ses lectures se mêlent à la réalité. Qu'est-ce que la réalité ? Celle que l'on veut, autant qu'on le peut.

 

Patti Smith n'a pas été épargnée par les tragédies, les pertes, mais la poésie la sauve. La poésie reflète et attise son appétit pour la vie. La seule vie qu'elle a envisagée. La vie totale d'une artiste totale. 

 

 

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  • : Le blog de mesmilleetunenuitsalire.over-blog.com
  • : le blog d'un lecteur toulousain assidu
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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