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23 mai 2016 1 23 /05 /mai /2016 20:09
Vivre en artiste - "M Train ", Patti Smith

"je faisais une halte sur le terrain derrière le magasin d'articles de pêche, un simple avant-poste blanchi à la chaux. A mes yeux, c'était Tanger, où pourtant je n'étais jamais allée. Je m'asseyais par terre dans un coin, entourée de murets blancs, mettant entre parenthèses le temps réel, libre d'arpenter le pont lisse qui connectait passé et présent. Mon Maroc. Je suivais le train que j'avais envie de suivre. J'écrivais sans écrire - sur des génies, des magouilleurs et des voyageurs mythiques, mon vagabondage."

 

 " M Train" est peut-être, certes, un peu moins émouvant que le sublime "just kids" - à découvrir aussi dans ce blog - qui narrait les premières années de Patti Smith à New York, entourée de mythes incarnés. Mais des décennies après, elle n'a rien cédé sur son désir de vivre une vie d'artiste, de voir la vie en artiste. Sans aucune concession. Peu importe d'ailleurs la forme de l'expression pour un artiste total, il finit par la trouver.

 

Il n'y a rien de bourgeois en Patti Smith. Même si elle ne manque pas de moyens d'existence, et a gagné son temps libre, ou plutôt la possibilité de faire ce qu'elle aime. Il n'y a rien de bourgeois, non, en elle. C'est rare, même, de lire un auteur si peu bourgeois. Que l'on s'en tienne à la définition flaubertienne de la bourgeoisie - "tout ce qui pense bassement"-, ou à une notion plus marxiste. Elle n'a absolument aucun attribut de la pensée bourgeoise. Elle poétise tout ce qu'elle traverse. Elle ne cherche que cela. Quelle importance que le reste ?

 

Elle n'a rien à prouver, ne simule jamais, ne pose jamais, ne calcule pas, et se fiche de toutes les valeurs dominantes de son époque. Elle nous confie sa passion étonnante pour les séries policières les plus mainstream, qu'elle aime autant que Wiitgeinstein, auteur qu'elle aime, a adoré les polars. Elle appartient, détail étonnant, à une confrérie de passionnés de sciences de la terre un peu farfelus. C'est que Patti est américaine, de cette fibre poétique américaine panthéïste, sans doute un peu indienne, dont elle conserve des croyances, des symboliques. On le retrouve inévitablement dans la littérature américaine, cet echo des canyons, des vallées profondes et de la majesté naturelle à couper le souffle. Smith en est l'héritière, dans ses chansons comme dans ses livres.

 

"M Train' est une sorte de journal écrit a posteriori d'une vie d'artiste, le passé étant le présent et réciproquement, se laissant guider au gré de ses associations d'idées, qui la mènent d'étape en étape. Elle est à la recherche des mots, des images qu'elle tire de ses photos la plupart du temps, qui la renverront à d'autres mots à lire ou à écrire, à de nouveaux dessins à réaliser, à des souvenirs souvent nappés de mélancolie, fréquemment liés à Fred, le guitariste de MC5, qu'elle aima passionnément et qui mourut trop tôt.

 

Elle était déjà ainsi au temps de "just kids", artiste rimbaldienne, soucieuse de dérégler un rapport trop évident à l'existence, pour accéder à d'autres représentations. Patti est fidèle à cette filiation rimbaldienne, surréaliste, beat. Elle continue. Et nous livre sans cesse de belles fulgurances, certes parfois à dénicher au milieu de moments plus anecdotiques, car elle écrit comme dans un journal, et ne nous épargne pas ses listes de courses et ses préoccupations pour son bonnet. Ses petites coquetteries.

 

Patti Smith semble très solitaire. Elle l'est et ne l'est pas. Dans ses pérégrinations, elle croise évidemment beaucoup de gens, et elle en connaît partout, légende vivante internationale. Mais l'artiste est seule. La rêverie créatrice est un destin solitaire. Et c'est dans cette solitude féconde là qu'elle nous convie.

 

Mais sans doute pour ne pas sombrer dans la folie, Patti Smith prend garde à être ancrée. A se "territorialiser" tout en "déterritorialisant" sans cesse diraient Gilles et Félix. Ses ancrages ce sont les stations de ses souvenirs, qui dessinent une cartographie au sein de laquelle décolle son imagination littéraire , et les cafés du monde entier, qu'elle aime passionnément, où elle consomme des quantités incommensurables de café. Il y a notamment feu ce café 'Ino à Greenwich village, sa base de départ vers les rêveries et les projets de périple autour du monde. On voyage donc, à partir de son "portail vers quelque part". Parfois dans le passé. Le rêve et la réalité se confondent parfois, et des compagnons oniriques lui montrent des signes.

 

On voyage, de la maison de Frida Kalho où elle a un malaise, à l'Ile du Diable en Guyane française. On se porte à la rencontre des fantômes et on visite donc pas mal de cimetières, de la tombe de Genet à celle de Mishima. On vit dans les oeuvres qui ne se séparent pas des paysages et du sensible. Un roman de Bolano peut être tout ce qui compte au monde pour un temps. Un souvenir peut déclencher une errance. Il suffit de tirer le fil, de ne pas s'en tenir au parcours du train dans le temps, mais à l'aménager soi-même. Patti est à un âge cependant, où le passé l'emporte. Les visions utopiques ont cédé aux réminiscences.

 

Ces points d'ancrage, comme un petit bungalow de rien du tout au bord de l'eau, sont des points de départs. Vers des mondes cachés, d'autres réalités. Patti Smith aime ainsi passionnément Haruki Murakami, le romancier des univers multiples. Et ses lectures se mêlent à la réalité. Qu'est-ce que la réalité ? Celle que l'on veut, autant qu'on le peut.

 

Patti Smith n'a pas été épargnée par les tragédies, les pertes, mais la poésie la sauve. La poésie reflète et attise son appétit pour la vie. La seule vie qu'elle a envisagée. La vie totale d'une artiste totale. 

 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Récit
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23 mars 2016 3 23 /03 /mars /2016 23:25
Edouard, travaille.... " Histoire de la violence", Edouard Louis

Je suis embêté, un peu. J'ai une sympathie non négociable pour Edouard Louis. Je suis comme lui un transfuge social - moins radical, certes, dans la distance franchie -, je connais comme lui la littérature et la sociologie des transfuges, j'ai lu Eribon, son ami Didier dans le livre dont on va parler -, j'ai lu Bourdieu et j'adhère, j'ai lu Ernaux et j'aime, je serais sans doute d'accord avec lui sur à peu près tout, je suis de cette famille, mais je suis obligé de le constater ; " Histoire de la violence", titre piqué à un film terrifiant de Cronenberg, n'est pas un grand récit. On allait voir ce qu'on allait voir, d'après l'arsenal commercial déployé. J'ai lu. Et j'ai lu un roman qui a son intérêt mais il faudra à Edouard Louis beaucoup de chemin pour donner le meilleur qu'il a sans doute en lui.

 

Pourquoi "Histoire de la violence" ? Je ne sais pas trop... Parce que c'est attractif. Mais le lien entre cette violence là, et la violence secrét​ée par la​  société, on ne le rencontre pas dans le récit, malgré le titre.  C'est sans doute ce que je m'imaginais trouver. Nulle archéologie de la violence du violent non plus. Mais un récit, oui, d'une scène de violence particulière, de ses dimensions subjectives, avant, pendant, après. C'est sincère, c'est radical, c'est une vérité sur du papier. Mais ce n'est pas que cela, la littérature. Ce n'est pas que la crudité du témoignage, ce n'est pas que son honnêteté. Ca ne suffit pas à produire un grand livre.

 

C'est une histoire de cette violence là, plutôt qu'une histoire de la violence. On apprend, oui, que les policiers sont racistes, généralement. Ce n'est pas un scoop si l'on s'en tient aux statistiques et à nos vécus.

 
Ce qu'on nous a vendu c'est le récit d'un viol, évidemment. Le choc. Le voyeurisme. C'est bien cela qu'on nous a vendu. De l'obscénité. Entendons nous bien : ce n'est pas le récit qui est obscène, ce n'est pas le fait qu'on fasse littérature de cette expérience. Non. L'écrivain a tous les droits en matière de sujet, et rien n'est plus légitime que de faire littérature de ses expériences et de son intimité. Mais le dispositif commercial qui "frappe" en nous parlant du "choc" du nouveau roman d'Eddy Bellegueule, lui, est obscène. La hauteur de l'oeuvre est désormais à la hauteur de ce qu'elle dévoile de difficile, d'intime. Le plus impudique est le grand écrivain. Je ne suis pas d'accord. Pas une fesse, de mémoire, dans "le rivage des syrtes".
 
 Je ne reproche pas à Edouard Louis de s'y conformer. Je ferais de même. L'essentiel pour lui est d'écrire et d'être lu. Il n'y a rien à dire à ce sujet. Ce sont les marchands et leurs complices qui sont attristants. Car ce roman ne justifiait pas ce tapage.

 

Edouard Louis a été violé par un amant de circonstance et il est passé tout près d'être tué, par strangulation ou coup de feu, d'après lui, parce qu'il n'a pas laissé le concerné partir avec les objets volés dans son appartement. Les juges trancheront, je ne suis pas juge, je m'en fiche, je suis lecteur. Je me fiche de savoir ce qui est vrai ou ne l'est pas.

 

Il nous raconte cette infernale violence et c'est poignant, oui. Quand il expose ce que son corps rejette, quand il décrit nerveusement le fracas du trauma. Quand il témoigne des ondes du trauma. Quand il parle de cette difficulté à parler de l'agression, ce qui est la revivre. Quand il parle, renvoyant sans le dire à la théorie freudienne, de ce rapport ambigu que le traumatisé entretient avec cette bête qui s'est installée en lui, mais qui est SA bête.

 

Dans le même temps il continue sa réflexion sur sa trajectoire de transfuge, car face au violeur il est, lui, un transfuge, son rapport à la parole n'est pas le même que celui de reda, le coupable. Il y avait sans doute plus à dire, là. Est-ce que reda a voulu être violent avec un petit bourgeois qui a des livres entassés dans son appartement ? On ne sait pas on passe au bord. Et l'auteur non plus, sans doute. Mais pourquoi alors ce titre généalogique ?

 

Dans cette expérience extrême le jeune écrivain a encore éprouvé l'aliénation du transfuge social, puisqu'il hésite sans cesse à utiliser ses ressources anciennes, pour dédramatiser le vol, ou à se positionner comme le nouvel Edouard Louis. C'est un aspect intéressant du livre, qui est traité par la voix de la soeur et qui nous ramène à la situation du transfuge dans sa famille populaire du nord qu'il a quittée pour le paris des lettres et de la possibilité de vivre son homosexualité sans finir pendu dans un bois..

 

Ce qui me gêne, c'est le choix de narration, surtout. Le récit est bâti sur une alternance entre deux voix qui racontent la même histoire. Edouard parle. Et la sœur d'Edouard parle de ce qui s'est passé, à son mari. On constate au passage la transformation du langage qu'a opéré le transfuge social, et le propos de la sœur ne censure pas les fautes de grammaire, les conditionnels inappropriés en l'occurrence. C'est une manière de signifier encore la béance au sein de la famille, la béance avec cette sœur qui est pourtant si proche, si présente, si siamoise.

 

Mais cette alternance ne fait pas grand sens pour le lecteur, si elle a l'air de faire sens pour le frère. Elle ne nous apporte qu'un manque de fluidité. Et puis il y a ce langage oral, dépourvu de ponctuation, censé coller au réel, qui semble une obligation du cahier des charges de l'écrivain français contemporain.

 

Pourquoi donc ? Est-ce toujours adapté ? Est-ce adapté à un récit écrit avec du recul ? Je n'en ai pas eu l'impression à vrai dire et cela m'a paru quelque peu artificiel, destiné à souligner la crudité, la souffrance immense à laquelle on veut bien croire, le sentiment d'urgence à écrire pour donner forme à l'expérience qui peut dévorer. Mais c'est un procédé, ça sent le procédé.

 
Je ne saurais que défendre Edouard Louis et tout ce qu'il essaie. Mais j'espère, comme lecteur, qu'il donnera plus, en grandissant.

 

 
 
 

 

 
 
 
 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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4 janvier 2016 1 04 /01 /janvier /2016 21:39
Qui délivre, qui tue ? de la réalité et de la fiction - "L'imposteur" - Javier Cercas

Ce n'est pas un roman. Mais il s'agit d'une vie vécue comme folle tentative de se muter en roman, avec toutes ses implications.

 

Avec "L'imposteur" Javier Cercas supasse à mon goût le sublime "anatomie d'un instant", déjà un roman réel à entrées multiples, symphonique. Une bibliothèque complexe qui retrouve son unité dans l'effet de vérité qui se construit au fur et à mesure du récit.

 

Un grand livre - c'en est un selon moi- éblouit de vérité et inévitablement de sincérité. Celle de l'oeuvre d'art authentique. Il n'y a pas de grand livre de poseur, de démagogue, il me semble. Même s'il y a des génies qui savent "répondre à la demande", tel un Dumas avec montecristo.  Et Cercas écrit de grands livres car il ne triche pas. Il se risque. Il danse parfois au bord de ses propres abîmes. Si le personnage central du livre essaie de se sauver par la fiction, Cercas est de ceux qui comme Icare se risquent au devant de la lumière. Pourtant il sait, et son personnage lui démontre, qu'Icare est damné.

 
 
Peut-on être un grand écrivain sans au moins affronter ses démons ? C'est- à dire en refoulant, en renforçant sans cesse ses résistances ? C'est une question que je me pose. Il me semble en fait que non. Sans doute certains écrivains sont-ils de grands névrosés, mais ils doivent leur réussite littéraire, je crois, au fait d'avoir su baisser les armes. Mais je n'en suis pas certain. C'est une bonne question que je poserai au Docteur Freud si je le croise en enfer à une séance de dédicace de ses mémoires posthumes.
 
Les talents qui n'éclosent pas alors qu'on les sent latents sont sans doute corsetés par les mêmes filets qui empêchent de "guérir". Ecrire ne guérit sans doute pas. Ecrire est peut-être un symptôme qu'on avance. Cercas avance. On le sent.
 
 

A travers un scandale sidérant, Cercas, en lointain héritier du "de sang foid" de Truman Capote avec lequel il dialogue éthiquement, ressent qu'une leçon immense est perceptible. Que le scandale vient trouer les paravents de la vie sociale, comme Capote pensait sans doute que le fait diver​s éclairait la nature humaine, ou la violence profonde de son pays.

 

 

Il essaie ainsi de comprendre un homme. Comprendre ne signifie pas justifier, ce qui est un thème fort du récit, même si - et c'est ce qui est passionnant aussi -, la réflexion, évolutive, navigue entre l'analyse et la morale, inévitablement. Cercas a même pensé que son travail pourrait être saisi comme un moyen de rédemption.

 

 

 
Comme d'autres auteurs contemporains tirant des conclusions convaincantes de l'histoire des formes littéraires, tels Carrère - cité- ou Binet, l'écrivain catalan réalise un méta cit maniaque et toutefois capable d'auto-dérision. Mais qui resplendit aussi par ses qualités philosophiques et politiques. Ce texte qui est indéniablement une étape dans une auto analyse est encore une réflexion bienvenue sur la différence essentielle entre la mémoire et l'Histoire, un plaidoyer pour cette dernière.
 
Sur ce récit d'un ibère conscient de lui-même, et de sa place dans la culture, l'ombre de Quichotte s'avance, omniprésente. On sort de ce livre plein d'interrogations éthiques et psychologiques, et tant mieux. En tout cas, le lecteur pourra dire à l'auteur, inquiet : "non, toi tu n'es pas du tout un imposteur, tu mets tes pas dans ceux de Cervantès". Le personnage central du livre, quand à lui, met ses pas dans ceux du chevalier à la triste figure. En moins sympathique sans doute.
 
 
 
Venons-en à l'objet. Il y a quelques années on découvre qu'Enric Marco, président de l'association des déportés espagnols, figure de la grande vague mémorielle qui se répandit en Europe, et singulièrement en Espagne, n'avait jamais été déporté mais avait été travailleur volontaire en allemagne. Comme Georges Marchais, qui au moins n'a pas prétendu être un héros de la résistance. Cercas comprend que ce scandale est une excroissance choquante qui parle... de nous. De nous, et de l'Espagne.  De nous, et de la gauche. Des besoins mythologiques d'une certaine gauche, que l'imposteur a su exploiter.
 
 
 
Alors il part à la rencontre de ce personnage, plutôt sympathique, qui n'a jamais été très nocif ,  qui entame avec l'auteur une relation où il tente encore la manipulation évidemment. Sans doute, en devenant le centre d'un tel livre, il aura encore réussi un peu à satisfaire son envie d'être au premier plan. Mais en même temps ce livre, par l'effet de vérité qu'il apporte, et en caractérisant d'abord Marco comme le contraire de ce qu'il prétend, à savoir un homme qui est toujours dans le troupeau, doit le frapper en plein coeur. Cercas l'avait averti. Il s'agissait de comprendre. Ensuite, mon pote... Tu peux toujours te servir de cette compréhension pour ta rédemption, mais on ne te la donnera pas.
 
 
 
Cet imposteur brillant, jusqu'à nous donner le vertige - presque jusqu'au grotesque - et à un moment on se demande et l'auteur aussi si cette démarche d'intérêt pour lui n'est pas totalement absurde...  a réussi parce qu'on était disposé à l'écouter et à le croire et qu'il comprenait ce qu'il devait faire pour y parvenir. On va alors remonter le temps.  Ce scandale n'est que l'aboutissement d'une tentative commencée bien plus tôt : transformer, parvenue à la cinquantaine, une vie réelle, banale, moutonnière, ni indigne ni héroïque, en vie illustre.
 
 
 
Avant d'incarner le déporté qui lutte pour la mémoire, Marco aura été dirigeant  numéro un de la CNT renaissante après la mort de franco ! En deux ans à peine... Alors qu'il n'a jamais participé à la résistance anti franquiste ni milité de sa vie ! Il aura aussi réussi à devenir la figure centrale de l'association espagnole des parents d'elèves, sans escroquerie cette fois-ci. Cercas explore les méthodes, les motifs de ce menteur de génie.
 
 
Il dissèque ainsi les liens entre la réalité et la fiction, et nous propose une réflexion ouverte, sincère toujours, sur l'éthique. Car ce monsieu nous parait véritablement dégoûtant, alors qu'il n'a jamais vraiment fait de mal tangible à quiconque.
 
 
 
Pourquoi ressentons-nous comme immorale cette vie transformée en fiction alors qu'un romancier n'est pas immoral ? C'est un grand thème du livre. Un livre qui parle de littérature, de comment elle se fabrique, mais aussi de sa nature même, différente de celle du mensonge. Un livre qui s'interroge sur les fondements d'une morale possible, car le cas de Marco n'est pas aussi simple qu'il n'y paraît, et un point de vue qui se défend mais que l'auteur conteste, à raison il me semble, est que ce mensonge a été un mal pour un bien. Le fait est que Marco a permis à la mémoire de la déportation d'effectuer de grands progrès.
 
 
 
"L'imposteur", à travers le cas limite, explosif, de cette figure incroyable qu'est Marco, est une brillante introduction à la question qui agite la psychologie contemporaine, celle du narcissisme, qui si l'on en croit un auteur comme Lasch est le moule même de l'être humain contemporain. Le narcissisme, qui consiste ici non pas à s'admirer, mais bien à recréer une image de toutes pièces parce que sa propre image est insupportable à vivre, est d'une importance capitale dans une société de l'image et de la phraséologie sommaire. Ce livre nous permet de toucher la puissance des pulsions narcissiques pour réussir dans une société.  C'est de cela qu'il s'agit, car avant tout Marco est un grand blessé narcissique d'enfance. Il y a plusieurs voies vers le narcissisme, et le sien est celui de l'orphelin. 
 
 
 
 
Ce n'est pas un hasard si la politique sera son domaine de prédilection. Et la gauche en particulier.  Ce récit nous montre comment les idées peuvent être le reflet  du désir, Comment elles peuvent répondre à des besoins dissimulés, aussi bien du côté du locuteur que du récepteur tout disposé à entendre des fables. Souvent dans ces pages toutefois, Cercas a pris soin de nous relater des rencontres avec d'autres trempes. Avec des hommes qui disent "Non". En mettant l'imposture à nu, jusqu'à l'os, peut-être, Cercas leur rend aussi hommage.
 
 
 
 
Au final la question essentielle qui taraude l'auteur est peut-être : la littérature est-elle une imposture ? Et donc fatalement l'auteur. On peut conclure que non.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

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23 décembre 2015 3 23 /12 /décembre /2015 23:49
L'ampleur du désastre - " La supplication", Svetlana Alexievitch

On lit pourtant.

 

De ces lectures dévastatrices.

Pourquoi ? Je ne saurais le dire. Par souci moral, de prendre une part du fardeau en s'"informant" ? Par voyeurisme ? Par propension à considérer que rien de ce qui est humain n'est étranger ? Par masochisme ? On lit, et ça fait mal. Ca fait mal quand on lit " l'espèce humaine" de Robert Antelme, " Si c'est un homme" de Primo Levi, "les jours de notre mort" de David Rousset. Ou ce livre dont il s'agit ici, "La supplication" de Svetlana Alexievitch.

 

Il est publié en 1996, dix ans après la catastrophe de Tchernobyl.

Le prix nobel biélorusse, femme d'un courage incroyable, dit qu'elle commence à écrire là où les historiens s'arrêtent. C'est vrai. Sa plume recueille les traces des âmes. 

Les âmes blessées, ici, des survivants biélorusses de la catastrophe, des témoins. Et alors que je referme "La supplication",  sidéré, je ne vois plus Tchernobyl de la même manière. Je savais, j'avais lu, vu, qu'il s'agissait d'un immense désastre.  Mais les témoignages, le vécu des horreurs, la traduction de la catastrophe au bout du bout dans des dizaines de drames intimes, mais aussi le récit des situations absurdes générées par l'accident nucléaire, ont non seulement réveillé mais aussi approfondi mon ressenti de la gravité de cet évènement considérable. Par sa portée humaine, politique, philosophique.

 

Bien entendu, la force spécifique de la littérature ne réside pas seulement dans l'art de Mme Alexievitch, quand elle pratique cette étonnante "prise directe" de témoignages qu'elle parvient à laisser émerger par un long travail, qu'elle émonde tout en restant fidèle au ton russe, à la tonalité des différents milieux sociaux des concernés. Beaucoup se souviennent des cent premières pages des "bienveillantes" de Jonathan Littell qui réalise le même exploit - approfondir le ressenti du vertigineux - par une méthode diamétralement opposée : le déploiement de la froideur statistique. Richesse de la gamme possible.

 

De cette lecture, douloureuse, on tire tant, cependant. On se dit d'abord que la capacité de l'humain à souffrir est immense est terrifiante, et le nucléaire semble né pour en traquer toutes les possibilités. Dans le même temps, sa capacité de résilience est stupéfiante, car ils continuent à vivre ces gens frappés par la catastrophe, et c'est effarant de saisir cette force de vie qui s'impose malgré mille raisons de mourir.

 

On y rencontre aussi le don terrible des humains - ici les soviétiques considèrent qu'ils sont "culturellement" plus concernés, mais c'est discutable-, pour l'auto aveuglement. Car on ne la voit pas cette radiation, alors on finit par vivre avec. Et par mourir et détruire la vie à sa source.

 

On y croise cette vieille connaissance, la lâcheté humaine. Une autre, encore, la cuistrerie bureaucratique. La bêtise, aussi. La cupidité bien entendu. Car la gestion de la catastrophe a été tout à la fois politiquement bornée, cynique, de ce vieux cynisme soviétique où l'on compte par grandes masses, irrationnelle, désorganisée, stupide car négligeant certaines ressources mobilisables. Mais tout cela nous ressemble toutefois. La gestion de Katryna à la Nouvelle- Orléans a bien des rapports avec cette histoire là. Et pourtant les idéologies qui sous-tendent les systèmes sont censées être totalement opposées.

 

Et on y rencontre en même temps bien des héros, souvent semi inconscients certes. Qui n'hésitent pas à monter sur le réacteur. Ils mourront tous. Il est difficile de trouver des chiffres justes sur Tchernobyl, et la particularité d'un accident nucléaire est de tuer à court, moyen, long terme, et d'empêcher des vies de survenir. Mais l'on sait que l'accident a été certainement plus dévastateur pour la biélorussie que l'invasion nazie, qui n'avait pas lésiné sur les destructions et massacres.

 

On se confronte aussi à nos propres limites, très contemporaines, qui n'ont pas disparu avec la propagande scientiste de l'URSS et son optimisme obligatoire. Les faiblesses de ces soviétiques qui pensaient que le nucléaire civil était inoffensif, alors qu'ils étaient quelque peu obsédés par la possibilité d'une guerre nucléaire, sont les nôtres. Nous ne voulons pas forcément voir ce qui nous menace, même si c'est une chose énorme auprès de quoi nous vivons. Ce qui nous arrive avec le djihadisme en 2015 en est sans doute un exemple. Mais ce fut le cas avec l'amiante. Et qu'en sera t-il demain ? Nous savons faire les autruches, comme les soviétiques, avant et après le drame.

 

Nous aussi, nous sommes dépassés par la technologie et nous avons lâché prise. Nous aussi, nous risquons de devoir subir des guerres contre des phénomènes incompréhensibles, invisibles, et ce qui est incroyable avec Tchernobyl c'est que bien des années plus tard, l'on ne sait même pas encore à quoi s'en tenir avec les comportements à adopter. La culture scientitifique n'a pas pu se concrétiser en politique de santé publique préventive, car l'information c'est le pouvoir, et par principe le pouvoir n'est pas partageux. Et celui qui subit le pouvoir se protège en jouant son rôle de diffusion de l'effet de cascade.

 

Ce qui est d'un grand intérêt historique aussi, dans "la supplication", c'est de constater qu'en 1986, le patriotisme soviétique, l'adhésion au modèle, l'ancrage dans un sens du devoir égalitaire, collectiviste, sont des réalités. L'on nous a présenté bien souvent l'URSS comme un pays totalitaire. Elle le fut, oui. Mais on oublie aussi qu'elle évolue à partir des années soixante vers un modèle progressivement plus autoritaire que totalitaire, si l'on considère que le totalitarisme est un modèle de contrôle total sur l'ensemble des secteurs de l'existence de chacun, sans aucune marge de tolérance. Le totalitatrisme et la tyrannie ne veulent pas dire qu'il n'y a pas adhésion, c'est souvent le contraire. Il est en tout cas frappant de voir que tant de volontaires ont voulu participer à cette guerre contre la radiation, que l'on ne savait pas mener, que le Premier Mai cette année-là a été particulièrement suivi.

 

On ne comprend pas Poutine si l'on ne saisit pas cela. Avec la période de liquidation de l'URSS ces populations ont été humiliées et ont beaucoup perdu. Le sentiment de dignité, c'est un élement qui compte pour un peuple. Surtout quand il est disposé, car habitué et fataliste, à beaucoup souffrir dans sa chair. "La supplication" nous rappelle, s'il en était besoin, combien l'URSS a été marquée par la seconde guerre mondiale où elle a payé le plus lourd tribut. De nombreux témoignages commencent par une référence à cette guerre.

 

Le soviétisme avait fini par modifier la culture, il s'était lui aussi ancré sur un collectivisme rural préexistant. La classe ouvrière avait pu négocier des compromis avec la bureaucratie, pas forcément pour le meilleur de l'économie d'ailleurs, car les usines ne tournaient pas toujours comme elles le devaient. Présenter l'URSS comme un pays tenu par une toute petite bureaucratie haîe du peuple, profondément tenté par le modèle occidental, est caricatural.

 

Le récit de ces "monologues" recueillis est déchirant. La parole y est souvent donnée aux femmes, aux veuves de l'hécatombe, aux évacuées des centaines de villages morts. Aux enfants aussi, malades pour beaucoup. C'est à la limite de l'insupportable. Est-ce un travail de journalisme ? Oui sans doute. Mais alors de grand journalisme littéraire, car il a fallu aller la chercher cette parole là. Elle n'est pas spontanée. Il a fallu la sélectionner, la rendre intelligible (qui a déja essayé de rédiger un verbatim d'après un enregistrement sait qu'il est impossible de restituer tel quel, sinon le propos est incompréhensible à l'écrit).

 

C'est une oeuvre d'une portée humaniste immense, évidemment. Un seul de ces témoignages suffit à qualifier Tchernobyl de catastrophe. Un seul. Et il y en a à foison. Et l'auteur aurait pu continuer, même si les morts eux, ne parlent pas.

 

Nous sommes mal partis, nous qui devons à la fois affronter la crise climatique, la pollution multiforme et ses effets dantesques, et la présence des nucléaires civils et militaire en notre monde. Nous sommes ainsi : nous ne savons pas courir plusieurs lièvres à la fois. Fukushima est oublié, le Japon a vite réouvert ses centrales alors que nous ne sommes qu'au début de la constatation des horreurs. Le nucléaire est un danger immense, car nous ne savons pas nous en défendre, il est manifestement mal maîtrisé, et surtout les faits nous ont prouvé que la loi de Murphy selon laquelle tout ce qui peut arriver finit par arriver, s'applique au nucléaire. Le souci, c'est sa non réversibilité. Nous vivons de manière hautement suicidaire avec cette technologie.

 

La vérité sans doute, c'est que collectivement nous ne voulons pas savoir. Nous ne voulons pas courir le risque de perdre nos acquis. Ce qui n'est pas arrivé n'est pas arrivé, voila un vrai souci politique. Nous vivons politiquement dans le présent, malgré les sentences qui clament le contraire. Au fond de nous une petite lumière coupable dit "on verra bien en son temps".

 

Au XXeme siècle, l'humain a créé des technologies qui dépassent le commun des mortels, mais semblent aussi dépasser les scientifiques eux-mêmes. On peut se demander si le savant a toujours soin de mesurer le risque, même, enivré qu'il est par ses possibilités. Sans même parler de débat démocratique sur le risque, il faudrait déjà que la démarche scientifique prenne soin de ce volet de la recherche. J'ai été très frappé en apprenant que le responsable du programme d'essai nucléaire soviétique, en préparant la plus grosse bombe H qui ait été testée, a décidé au dernier moment, saisi de doute sur les conséquences possibles dans la stratosphère, de diminuer fortement la puissance . Ce doute aurait pu le saisir en amont. Encore heureux que le physicien, baigné dans une science sans conscience autre que la grandeur de la patrie soviétique, n'ait point totalement ruiné son âme.

 

L'irresponsabilité des générations passées à l'égard des risques peut aussi nous persuader de ne plus prendre aucun risque. Or, saurons-nous comme nos ancêtres aller chercher des solutions nouvelles sans recours au risque, ou même effectuer quoi que ce soit de risqué pour nous protéger, comme un vaccin, de plus en plus contesté ? Il est plus que temps de s'emparer de cet espace fondamental où se confrontent les tentations du risque zéro, du principe de précaution, ou de l'ignorance des risques.

 

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7 novembre 2015 6 07 /11 /novembre /2015 15:52
L'enfer c'est pas les autres (" d'autres vies que la mienne" - Emmanuel Carrère)

L'oeuvre d'Emmanuel Carrère, dont on trouvera plusieurs approches dans ce blog, est en définitive le récit d'une longue lutte, patiente, stylo à la main, contre le mal être, que dans " D'autres vies que la mienne" il décrit comme un renard qui lui dévore le ventre, image qu'il a rencontrée.. empaillée chez un psychanalyste réputé.

 

L'issue qu'a constamment recherchée cet homme attachant, un de nos meilleurs écrivains à mon sens, est de se décentrer radicalement, d'où sa plongée dans l'évangile, dont il sort athée mais convaincu de la convergence des sagesses autour de cette notion de dépassement de l'égoïsme, qui ne peut qu'être auto destructeur (lire le sublime  "Le Royaume", apogée de ce processus). Mais tous les écrits de Carrère témoignent de ce projet, littéraire autant que thérapeutique : sortir de la gangue étouffante du rapport de soi à soi, échapper au narcissisme et à ses tortures incessantes, profiter de l'admiration du courage d'autrui, apprendre de ce courage.  Apprendre aussi de la curiosité de l'altérité, comme dans l'"adversaire", "Limonov", ou encore la biographie de philippe K Dick. Ce qui est encore échapper au processus d'auto destruction que connaît tout dépressif.

 

On dit souvent aux dépressifs, "mais prends sur toi !". Ceux qui disent cela ne saisissent rien de la dépression  qui consiste justement à tout prendre sur soi, à ne pas être dans la capacité de vivre autrement. Enormément de gens qui souffrent parviennent à donner le change. Non pas parce qu'ils trichent mais parce que leur présence au travail notamment, leur capacité, pour parler comme un phénoménologue, à "être pour soi", c'est à dire à se sentir conscience dans le monde, conscience d'un objet qu'ils contribuent à façonner, les sauve quelque peu de leur combat avec leur ennemi intérieur, qu'ils connaissent parfois, qui se cache souvent. Le dépressif se dévore.

 

" D'autres vies que la mienne" est ce qu'on appelle aujourd'hui une autofiction, drôle de terme, qui semble signifier "fiction de soi". Il s'agit en fait de parler de soi, sans tricher. L'auteur, qui dans ses livres assume toujours une grande sincérité et ne joue pas, nous raconte les rencontres décisives d'une année particulièrement dramatique, non pour lui, mais pour certains de ses proches, conjoncturels ou durables. En fréquentant le terrible malheur des autres, par le hasard de la vie, il a pu se libérer un peu de ses tourments. Commencer.

 

Deux évènements se sont succédé dans sa vie. Le fait d'avoir vécu le tsunami qui ravagea l'asie du sud Est, d'y avoir réchappé sans le moindre bobo, mais d'y avoir fréquenté des individus lourdement frappés, dont un couple français qui a perdu sa petite fille. Et puis la mort de sa belle soeur, mère de trois jeunes enfants, d'un cancer, dont la disparition lui donnera l'occasion de faire la connaissance approfondie de deux hommes : le veuf, dessinateur de BD, et un ancien collègue de la décédée, magistrat handicapé. Le livre est le récit de ces drames, et celui de ces vies brisées, des relations qu'ils avaient nouées. La méditation de leurs leçons. Evidemment, en signant ce livre, qui est en lui-même un acte d'amour et d'amitié, Carrère donne. Et en cela déjà il se sent mieux, moins rongé par son fauve intime. Il apprend à vivre autrement. Il vit aussi ce que beaucoup connaissent : dans l'adversité tout autour, l'essentiel se consolide.

 

L'auteur dit sa stupéfaction, et nous ressentons la nôtre, face à la violence de certains évènements, qu'il faut pourtant vivre, et que l'on vit, la plupart du temps. Oui, les gens survivent, et c'est étonnant et admirable. Que peut-on faire pour eux, à ce moment où l'amour parfois réclame que l'on souhaite prendre la place de celui qui souffre ? On peut sans doute être là, quoi qu'il en soit. Ce n'est rien et à travers les histoires narrées on voit que c'est immense. Car par l'amour ou la haine, par l'indifférence bâtie ou le déni, on est finalement que par les autres. Chacun le sait, sans avoir lu Lévinas.

 

Ce livre est aussi un hommage, rare dans la littérature - merci -, au travail de "sombres" fonctionnaires, qui démontrera à ceux qui pensent que la politique est cette chose que l'on agite à la télévision, qu'elle se niche tout à fait ailleurs. Dans les plis de la société. Ici dans un tribunal d'instance, à Vienne, où l'acharnement de deux magistrats boiteux change la vie de milliers de personnes accablées par les usuriers.

 

C'est aussi l'occasion de revenir sur la question de la maladie. Carrère est un sceptique, souvent. Il l'est encore une fois. La maladie est elle la forme donnée à notre malaise ? Ou faut-il abandonner ces explications psychiques ? Ou doit-on ne pas opposer les deux dimensions ? Les récits de vie qu'il nous propose donneront matière à belle réflexion à ce sujet qui a bien occupé une Susan Sontag lorsqu'elle fut frappée par ce long cancer qui eut raison d'elle.

 

Moins souffrir, on nous le répète depuis l'antiquité, et Carrère l'observe, c'est aussi accepter. Simplement accepter. Ne pas résister pour rien à l'acceptation.

 

Je ne peux pas haïr ma maladie car elle est moi nous dit un personnage, qui parvient ainsi à survivre. Mais Carrère n'est pas de ces vendeurs de sagesse low cost qui hantent nos écrans et le papier glacé. Il en est parfaitement conscient : il ne suffit pas de philosopher pour aller bien. Et il ne croit pas, en tant que lecteur je le suis tout à fait, à une quelconque égalité des chances face au bonheur. Cette pseudo aptitude au bonheur qui serait partagée universellement est cruelle,  car elle culpabilise. Elle a quelque chose de sadique même. Elle pousse l'avantage des heureux, qui comme les capitalistes protestants de Max Weber croient prouver leur prédestination par le mérite d'avoir obtenu le bonheur.

 

Lorsque notre personnalité se forme, lorsque nous passons du réel du paradis enfantin à l'air froid de la vie, puis lorsque nous subissons la rupture de l'individuation et de l'entrée dans le langage, ça se passe plus ou moins bien, pour telle ou telle raison. Ensuite il sera compliqué de rompre l'abonnement avec le malheur, et l'on pourra pour certains compter sur un rapport à la vie spontanément positif. C'est ainsi. Il y a des damnés et des choyés. Cela n'empêche pas de chercher à aller mieux. Et en tentant, en réussissant à ses dires, Emmanuel Carrère donne aussi de l'espoir à ses lecteurs. Je ne parierais pas sur une sur représentation du bonheur chez les lecteurs. Donc Carrère parle à qui de droit.

 

 

 

 

 

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20 juillet 2015 1 20 /07 /juillet /2015 20:18
Plein feu -"Noces, suivi de l'été", Albert Camus
Plein feu -"Noces, suivi de l'été", Albert Camus

Avant de partir en Crète, terre où Thésée terrassa le Minotaure, j'assouplis mon esprit à la pensée de midi en lisant Ovide, dont je vous parlerai bientôt, et .. Albert Camus, dont son splendide "Noces, suivi de l'été", réunion de textes épars écrits entre 1939 et 1953, célèbre la mare nostrum, ses villes côtières, Alger et Oran en particulier. Et la lumière du soleil qui chauffe les pierres.

 

Camus y est comme un Icare - c'était le fils de Dédale, celui qui bâtit le labyrinthe du Minotaure justement, pour Camus ce monstre est "l'ennui"-. Un Icare dont les ailes seraient de pure pensée. Il s'y place dans les pas des grecs et s'interroge en pleine lumière de l'été, tel ces héros tragiques qui selon lui ne dirent qu'une chose : "Ô lumière, c'est le cri de tous les personnages placés dans le drame antique, devant leur destin".

 

Nous ne sommes pas dignes des grecs cependant, pour Camus. Les grecs posaient des limites. Les Dieux y rappelaient sans cesse, durement. L'homme contemporain a repoussé toutes les limites. Fils de Prométhée, qui donne lieu à un très beau texte, lui qui inaugure l'Histoire, en s'emparant des techniques et des arts, l'Homme a aussi trahi ce rebelle aux dieux, car il s'est asservi à l'Histoire plutôt que de la dominer. L'absence de limites, le caractère de monde fini, attristent Camus, qui recherche des îles et des déserts. Il les trouve en Algérie, croit-il. " Dans la paix des pierres".

 

On y découvre un Camus grec, oui :

 

"les dieux parlent dans le soleil et l'odeur des absinthes, la mer cuirassée d'argent".

 

Un Camus païen et se vivant poète, ce qui n'est pas son aspect le plus connu :

 

"Depuis cinq jours que la pluie coulait sans trêve sur Alger, elle avait fini par mouiller la mer elle-même".

 

 

Un Camus sensuel, charnel, remarquant sans cesse "les filles fraiches", une robe collante bleue, frôlant parfois le panthéisme sexuel - on parle bien de "Noces". Il compare l'Algérie avec une femme auprès de qui il entretiendrait une longue liaison. Un Camus soucieux de simplement décrire, se laisser absorber par la beauté et la lumière, mais qui est sans cesse rappelé à la pensée, quoi qu'il en dise.

 

On y retrouve donc le Camus de Sisyphe qui n'est jamais très loin de ces textes, mais aussi le Camus transfuge, et le Camus dépressif, mais jamais dans la plainte, luttant contre ses tendances, grâce à ce qu'aujourd'hui on nomme méditation, et grâce à l'évocation de la sagesse stoïque.

 

Je ne sais pas si Pierre Bourdieu a écrit sur Camus. Sans doute quelque part. En tout cas il aurait pu, lui qui connaissait aussi l'Algérie, nous offrir un sublime portrait. Il aurait livré de belles pages sur ce magnifique transfuge social, comme lui, qui connut la pauvreté à Alger et le prix Nobel.

 

Camus exprime magnifiquement dans ses "Noces" et "l'été" les tourments du transfuge après son ascension, son exil intérieur comme géographique et social. On retrouve cette tension jusque dans la trame involontaire de son écriture, dans la structure de son esprit créatif, qui après des moments de description, charnels, sensuels, débouche vite sur de l'abstrait, sur des traits de philosophe, des intuitions généralisantes, géniales. Il se félicite même, de se laisser aller seulement à décrire ce qui est. Mais ce fait même de se féliciter est déja basculer dans la conceptualisation.

 

Camus sans cesse, dans ses phrases, voyage du petit garçon qu'il fut, sans cesse dans la mer et au soleil, à l'aise en son milieu social et naturel, à l'intellectuel considérable qu'il devint. Et s'il revient sans cesse en Algérie ou ailleurs au Sud, comme en Toscane, c'est pour essayer de faire tenir tout cela ensemble, dans son cœur et sa pensée.

 

C'est son enfance qui le ramène vers les grecs, vers le soleil, vers la pensée en harmonie avec la beauté. Et il en est sublimement conscient :

 

"  Au plus noir de notre nihilisme, j'ai cherché seulement des raisons de dépasser le nihilisme (... par fidélité intime à une lumière où je suis né".

 

Dans ce livre il y a un chapitre sur un match de boxe de douzième catégorie, très populaire. Camus y va. Il y est comme un poisson dans l'eau et il y est seul. Il le décrit parfaitement car il est de ce monde, il vibre avec, mais il n'y est plus et l'approche de l'extérieur. Cette aliénation est irrémédiable, mais il la sublime en écrivant. Il essaie, du moins. Cet aspect du livre est très émouvant. Cette tension est sans cesse là, entre une attirance pour la simplicité du peuple d'Oran et un sentiment inévitable de séparation, de la part d'un esthète. Camus le dit très directement : il veut servir les deux, "la beauté", et "les humiliés", être fidèle aux deux.

 

Le bonheur c'était d'être dans son milieu naturel. Et le social rejoint la nature, dans l'âme profonde de l'écrivain. Ainsi il aspire à retrouver un paradis perdu quelque part, troqué contre la spéculation théorique dont il ne dit pas qu'elle est douloureuse, mais on le devine. Aussi, il vient chercher sous le soleil la vérité de l'instant, il cherche à être là, simplement, comme disent les méditants. C'est ainsi que l'existentialiste pourrait échapper à l'angoisse. Chez les penseurs grecs, semble t-il songer, la pensée ne se départissait pas d'un rapport intime au naturel, aux "dieux". Il cherche à rejoindre ce courant, celui d'une pensée contemplative défaite par le christianisme qui se moque du monde et se préoccupe d'âme.

 

Etre là, dans le soleil, sans projet, c'est échapper aux tortures du nihilisme de son temps, celui décrit par Dostoïevski.

 

"L'espoir équivaut à la résignation. Et vivre, c'est ne pas se résigner".

 

"La mesure de l'homme : le silence et les pierres mortes. Tout le reste appartient à l'Histoire".

 

"Pour un homme, prendre conscience de son présent, c'est ne plus rien attendre".

 

Ce sentiment d'être là, simplement, est destiné à la sauver,  mais on voit que Camus ne parvient pas simplement à décrire, comme Duras - qui se sauvait de cette façon-, et qu'il revient malgré tout à l'analyse, au concept, et donc aux démons. Ce sentiment on l'éprouve dans la mer, dans le désert, dans les villes sans mémoire qu'il connait en Algérie. Il vient y retrouver cela :

 

"pas d'éternité hors de la courbe des journées".

 

Etre là, dans le présent qui passera et ne laissera rien, telle est la solution, telle est la sagesse. Il n'y a pas d'autre vérité. C'est ce que Camus dit ailleurs dans Sisyphe, et il le répète ici, radicalement même :

 

" Qu'ai je à faire d'une vérité qui ne doive pas pourrir ?".

 

Pour autant les grecs ont célébré la beauté. Mais aussi porté au plus haut la tragédie. Et "dans la beauté, la tragédie culmine".

 

Camus ne fuit pas la tragédie, et se baigner dans le soleil ou dans la mer, "allée avec le soleil" comme disait Rimbaud pour parler d'Eternité, ne l'éloigne pas de la Cité, elle est toujours là, même dans ce texte. Il est un combattant. Et il ne l'ignorera jamais. A aucun moment la tentation de l'ermite ne le saisit. Il est parmi les hommes. Transfuge certes. Ni des uns ni vraiment des autres. Mais parmi eux.

 

 

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8 mai 2015 5 08 /05 /mai /2015 17:02
Le monde commence là-bas (« Mourir pour Kobané », Patrice Franceschi)
Le monde commence là-bas (« Mourir pour Kobané », Patrice Franceschi)

En refermant le livre ici évoqué, j’ai pensé à « Démineurs », le film passionnant de Kathrin Bigelow sur le corps de déminage envoyé en Irak pendant la deuxième guerre du golfe. L’as du déminage, un fondu qui prend tous les risques, a fini son service et rentre aux Etats-Unis. Il y a une scène où on le voit avec sa fille pousser un caddie dans un grand rayon de supermarché dédié aux céréales, tunnel vide, aseptisé, silencieux, devant lequel on se sent inexistant. Et puis la scène finale est un ralenti sur le personnage qui a revêtu à nouveau la carapace du liquidateur de bombes. De l’un à l’autre, on saisit ceci : il n’y a que dans l’affrontement avec la tragédie, le jeu avec la mort, en allant au-devant d’elle, qu’il peut simplement vivre. Si on avait réalisé un biopic de jeune occidental partant pour le jihad, on aurait sans doute pu insérer la scène du supermarché. Ils sont fils du même vide auquel leur régime psychique ne saurait s’adapter. La différence entre eux est la culture à laquelle ils appartiennent, leur attachement à une abstraction différente (la patrie, l’Oumma), mais aussi le fait que le démineur donne un sens à son action totalement différent de celui du djihadiste. Quand le djihadiste est attiré par le bouclier de la transcendance absolue qui donne accès au déchainement absolu, le sens de la vie du démineur est de sauver des vies. L’empathie d’un côté, la haine de l’autre. Mais aussi des affinités sacrificielles. Le besoin de se réaliser dans l’héroïsme. Qui ne se trouve plus dans le monde du supermarché. C’est au titre de cette ressemblance antagonique qu’ils peuvent se retrouver sur un même champ.

 

C’est un livre magnifique que ce petit récit inspiré « dans la chair », de Patrice Franceschi, aventurier-écrivain (comment le qualifier mieux ?). « Mourir pour Kobané » est un « Hommage à la catalogne » Orwellien de notre siècle, et les points communs entre les deux situations sont frappants. On retrouve ici, sur ce point de friction, où butte l’avancée irrésistible de l’Etat islamique, le choc entre deux conceptions extrêmement antagoniques du monde.

 

La différence est que Franceschi ne porte pas d’arme. Mais il combat cependant, avec sa plume brillante et ses témoignages. Pour que la lutte juste et à portée universelle des Kurdes de Syrie, de ce pays appelé Rojava, qui se constitue en Etat-Nation depuis l’explosion de la Syrie, soit reconnue, et appuyée. Cela n’a pas été vain, et les représentants du Rojava ont fini par être reçus à l’Elysée même si leur Etat n’est pas à ce jour reconnu. Franceschi combat à sa manière, pour que la révolution politique et sociale, égalitaire, féministe, démocratique, laïque, engagée sur ce territoire de trois millions d’habitants, grand comme quatre fois la Corse, puisse survivre et, qui sait, si elle sait éviter les ornières des révolutions nées dans les guerres, faire mûrir l’espoir d’une société nouvelle, au cœur même de la région la plus tourmentée et à bien des égards désespérante du monde. La bataille de l’opinion étant déterminante comme elle le fut aussi pour l’Espagne, mais bien plus encore dans notre monde d’information permanente où ce qui n’est pas dans le flux ne saurait exister.

 

L’auteur s’est lié avec les kurdes de cette région au moment où après la première guerre du golfe Saddam Hussein a voulu, à nouveau, leur régler leur compte, n’y parvenant pas, avec l’aide heureusement de la communauté internationale. Depuis il leur voue admiration et amitié. Il les voit comme les stoïciens de notre temps (ce qui me touche particulièrement, aimant ces pensées), et chacun de ses chapitres sublimes d’humanité, de noblesse et de réalisme, sont placés sous les auspices de Zénon, de Sénèque ou d’Epictète.

 

Franceschi séjourne à plusieurs reprises sur les lignes kurdes syriennes, pendant des mois aux côtés des peshmergas et des « amazones de fer » que sont les combattantes kurdes syriennes, qui représentent un tiers des troupes. Le peuple kurde est féministe. Le rojava est codirigé, comme son parti majoritaire socialiste démocratique, par des hommes et des femmes. Et les femmes se battent avec efficacité dans les troupes des YPD, dans une ambiance mêlant discipline consentie et une certaine légèreté. C’est une suprême insulte pour les djihadistes, que Franceschi décrit et analyse avec acuité, et préoccupation (pourquoi ne sont-ils pas engagés de l’autre côté nos expatriés avides d’héroïsme ?) que d’être contenus puis repoussés hors de Stalingrad-Kobané par des troupes largement féminisées.

 

Les « Yapajas ». Des femmes aux cheveux à l’air, politisées, qui ne reculeront pas. Reculer c’est condamner tout leur peuple à être exterminé dans la tenaille entre Daesh (« isis » dit on la bas) et un Etat turc islamo conservateur qui joue un double jeu particulièrement répugnant, bien que membre de l’OTAN. Il s’agit donc de tenir ou de mourir en masse. Les kurdes ont pour l’instant tenu et repris du terrain avec l’appui aérien de la coalition. Mais ils y ont laissé, david contre goliath bien armé, daesh bénéficiant du pétrole et du soutien d’une internationale islamiste, un très lourd tribut humain. C’est un peuple qui a souffert, depuis si longtemps. Dépecé, nié dans son existence et ses droits culturels. Mais il en a fait une force appuyée sur un très haut niveau de conscience politique et une organisation sans faille.

 

Au-delà du témoignage sur l’héroïsme des kurdes, sur ce conflit à mort entre deux conceptions de l’humanité, « le code civil contre la charia », la démocratie radicale contre le totalitarisme sans limite, Franceschi nous livre, depuis le terrain où sonnent les armes, une réflexion sur la disparition du sens du tragique en occident, sur notre amollissement. Ce sens du tragique qui rend le peuple kurde admirable, et que l’auteur sent immédiatement s’effondrer en débarquant. Il saisit alors que notre vide post moderne explique pourquoi les jeunes occidentaux partent du côté de daesh, à quelques exceptions près (on rencontre quelques engagés auprès des kurdes, curiosités admirables).

 

« A chaque retour de Rojava, c’est la même chose : un vague malaise monte en moi. Il me suffit de débarquer de nuit à Roissy pour que ce malaise prenne naissance devant les publicités agressives qui défilent sur la route me ramenant à Paris. Je quitte un univers de sobriété habité par la foi dans une utopie en train de prendre forme pour entrer avec brutalité dans un monde d’abondance et de surplus où chacun sent le vertige existentiel provoqué par la désertion de tout véritable idéal collectif (…) Là-bas un monde de bravoure où l’on ne craint pas la mort, ici un monde où la peur de vivre envahit tout (…)Je reviens au sein d’un peuple effrayé (…) Un monde ancien, bientôt un musée, fatigué de lui-même, se fichant pas mal de ce qui se passe ailleurs ».

 

Reste qu’une frange de notre jeunesse s’en va là-bas. Et que le mal est sentier plus direct que la vertu, que ceci demeure aux yeux de l’auteur comme aux nôtres un mystère. La frustration l’explique grandement à ce qu’il voit des djihadistes réels, et en particulier la frustration sexuelle. Cette frustration, qui s’ajoute à une conscience victimaire dont on a sous-estimé la nocivité, vient s’engouffrer dans le vide des âmes pour y créer un poison redoutable. Un chemin plus escarpé mène à la vision autogestionnaire et libertaire qui anime le Rojava aujourd’hui, le modèle du PKK marxiste léniniste d’Ocalan ayant fortement évolué. Daesh est plus nombreuse, plus armée, mais les kurdes compensent par leur solidité politique, surtout aidé par les kurdes de Turquie avec qui les relations n’ont pas toujours été aisées (ils parviennent à communiquer grâce à un pont de bric et de broc).

 

Le combat ardent et terrible des milices kurdes, la société qu’ils essaient d’édifier, leur discours de combat mais jamais de haine, la capacité qu’ils ont montrée à faire cohabiter toutes les communautés et les croyances, méritent notre admiration éblouie. Le communisme de guerre a mené l’URSS de l’utopie bienveillante au stalinisme. Il a mené l’Espagne républicaine à se donner à Staline, pour son malheur. Espérons que ce ne soit pas le cas au Rojava. Cela dépendra aussi des liens qu’ils établiront durablement avec la communauté internationale. L’isolement les condamnerait sans doute au durcissement interne. Evidemment, leur avancée pourrait leur donner de mauvaises idées aussi. Malgré des dérapages, le PYD, force politique motrice du Conseil Kurde, semble fidèle comme peu l’ont été à ses principes. La peine de mort a été abolie. Les prisonniers sont jugés par des tribunaux civils, fait exceptionnel. Le politique reste aux postes de commandes. La verve patriotique se confond avec l’idée d’une Nation en marche, décentralisée, plurielle. Qui fonctionne. Un message universel. Que l’on a commencé à entendre pendant le siège de Kobané, mais que beaucoup n’ont pas intérêt à laisser trop se répandre non plus. Les héroïnes et héros de Kobané, et le peuple qu’ils défendent, auquel ils sont profondément liés contrairement à leurs adversaires, sont un motif d’espoir international.

 

Gilles Deleuze disait avec brio qu’être de gauche c’est penser que le monde commence loin là-bas, puis se rapproche peu à peu, jusqu’à nous. Etre de droite pour lui, c’est le contraire. Quand Marcel Déat, l’ancien socialiste devenu fascisant, puis rallié à Vichy, dit qu’il ne vaut pas le coup de « mourir pour Dantzig », justifiant l’abandon de la Pologne à Hitler, il illustre la profondeur de cette phrase de Deleuze. En vérité, le monde vient jusqu'à nous, même si nous lui opposons des vagues d’égoïsme et d’aveuglement. La France est en guerre et ne veut pas le savoir . Et cela rappelle les phrases sévères de Marc Bloch sur l’ « étrange défaite » d’une France épuisée face au totalitarisme européen, même si Daesh n’a rien à voir avec l’Allemagne des années 30.

 

La France ne veut pas savoir que le monde est déchiré de guerres et qu’il produit des réfugiés. Elle vote FN depuis trente ans comme si elle pouvait se séparer du monde, dans une sorte de réaction de déni infantile, ou sénile. Elle s’étonne quand la guerre frappe sur son sol sous forme d’attentats. Elle n’y est pas préparée. Elle voit le monde depuis son nombril. Merci à ce livre de nous rappeler que les milices kurdes se battent pour nous en décidant de mourir pour Kobané.

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29 avril 2015 3 29 /04 /avril /2015 19:03
Etoiles jumelles de la sainteté et du maléfique (" Gilles et Jeanne", Michel Tournier)
Etoiles jumelles de la sainteté et du maléfique (" Gilles et Jeanne", Michel Tournier)

On sait Michel Tournier grand philosophe, grand psychologue. Grand romancier. C'est à dire tout cela, et le style pour le servir. Pourquoi revenir encore une fois à un récit de ce duo de prime abord inexpliquable entre Jeanne d'Arc et Gilles de Rais ("barbe bleue") ? Sans doute parce que ces destins partagés de "Gilles et Jeanne" ont incarné un instant, mieux que toute autre figure double, le tableau vivant d'une vérité glaçante. Saints et monstres se ressemblent. Saints et monstres ne sont séparés que d'un mince voile impénétrable. De la sainteté à la violence la plus cannibale il y a si peu à parcourir. Et peut-être, aussi, dans l'autre sens ? Il y a bien des cas, dans la littérature, du parcours du bourreau au bienfaiteur, comme ce personnage nazi dans "confiteor" de Jaume Cabre qui se dédie des décennies à apaiser les souffrances enfantines. Si vous voulez trouver un Saint, où se rendre ? A la guerre, c'est là qu'on les trouve. Comme dans le roman de Montalban sur "la guerre de la fin du monde" où un village millénariste regroupé autour d'un Saint se défend jusqu'au dernier contre l'armée brésilienne. Et où est allée Simone Weil, qui aspirait à la Sainteté ? En Guerre d'Espagne.

 

Un personnage clé, un florentin, achimiste, venu rejoindre Gilles de Rais à la demande d'un confesseur, explique à Gilles puis à ses juges, cyniquement ou pas, que la meilleure manière de guérir Gilles de ses inclinations était de les pousser à bout, jusqu'à franchir, sans doute, le voile entre monstruosité et sainteté. Il est le lucide effrayant de ce livre.

 

Qu'importe ce qui est vrai ou pas dans le récit de Tournier ? Gilles a t-il essayé de réaliser un "coup de main" pour libérer Jeanne des bourguignons ? On dit que non. Mais ici on s'en fiche. Car ce qui n'est pas vrai est vérité de par le truchement littéraire. C'est vrai, ça nous parle, parce que ça a été pensé et écrit. Ca a du sens.

 

Gilles de Rais, ce tueur sadique d'enfants, fut fasciné par Jeanne. Par sa pureté. Jusqu'à son bûcher. Alors on peut se dire : mais la sainte cause est prétexte qui tombe à point pour justifier la violence. Pour préserver le Moi de la culpabilité et des traumatismes. Ainsi en est il de ces terroristes sortis de la violence des rues, qui ont transformé en cause le moyen d'exprimer une violence qui est en elle-même son propre objet.

 

Gilles ne semble pas de cette catégorie là de brutes assoiffées de sang. Il est une autre figure du psychopathe. Il ne semble pas avoir plus profité que cela de la guerre pour exercer sa monstruosité, pas plus que cela. Il y voyait noble cause et c'était un sérieux soldat. C'est quand il perd Jeanne, qu'il devient Barbe Bleue. L'absolu ne lui étant plus accessible par la voie de Dieu, il prend la voie du Diable. Ces deux là se connaissent bien, comme on le voit au début du drame de Faust. Ils sont inséparables.

 

Jeanne ne rechigne pas à fréquenter les hommes violents. Elle tue elle aussi, pour des abstractions, comme la Royauté, Dieu, ou comme le pensent pas mal d'historiens, pour le pressentiment d'une chose abstraite, émergente lueur, qui s'appelerait Nation. Le sang ne l'effraie pas. L'Absolu est bien pratique, finalement, pour tout le monde. Il légitime tout ce qui est possible. Il donne libre cours aux pulsions de mort. En soi et pour soi, dans le monde.

 

Gilles de Rais, par la forme de ses crimes, manifeste on ne peut plus la proximité effrayante entre la recherche de pureté et la fascination pour le mal absolu. L'absolu, toujours, et c'est cela qui compte. L'absolu comme refus de la vie, ou comme prise de pouvoir de la pulsion de mort nécessaire à la vie même. Le nihilisme dira Nietzsche, qu'il voyait comme une maladie corporelle, se traduisant par des édifices abstraits. Même si nous parlons de "forts" (c'est là où Nietzsche s'emmêle parfois les pinceaux non ?). Gilles semble chercher dans la souffrance absolue des enfants, dans les horreurs absolues qu'il leur inflige, le souvenir de l'intensité qu'il a ressenti auprès de Jeanne. Comme il sait qu'il n'y aura plus d'autre Jeanne, il ne lui reste que ce chemin, qui le tentait depuis toujours. Qu'il avait sans doute déjà emprunté. Que son père, brute, lui avait assigné.

 

Si les fous ne deviennent pas des Saints, alors ils deviennent des diables, possiblement. Ou ils se déguisent en Saints. Gilles hésite. Il se veut cathollique jusqu'au bout, il avoue pour obtenir la réintégration dans le coeur de l'Eglise. Bref dans l'absolu de l'époque. Cela résonne en notre temps. Plus que jamais. Si à la fureur dont est capable l'âme humaine le monde ne propose que la médiocrité et l'ennui (celle de Gilles de Rais en sa retraite militaire), alors les Daesh et autres vendeurs d'absolu par la décapitation ont de beaux jours devant eux.

 

Il n'y a plus de miracles en nos temps occidentaux. Il n'y a plus d'évènements maléfiques, plus de Diables à Loudun (voir le très beau livre de Michel de Certeaux, évoqué dans ce blog). Les sorcières ne font plus peurs mais on les regarde comme la pauvre fille au RSA un peu détraquée, dans sa vieille maison. On demande aux travailleurs sociaux de leur téléphoner pendant la canicule.

 

Le miracle de Jeanne n'a plus cours. Le surnaturel a été chassé de notre atmosphère. Qui sait si elle a vraiment reconnu le Dauphin caché au milieu de sa cour ? Qui sait ? Etait elle hyper sensible ? Nul ne sait. Ce qu'on sait c'est qu'en ce temps, alors que tout devient incertain, en pleine déconfiture du Royaume, le miracle devient possible. Il est possible d'écouter Jeanne, et de la suivre, de lui confier le commandement d'une armée, même si la politique reprend le dessus assez vite. Les pucelles du peuple deviennent des capitaines et les monstres des lieutenants fidèles des pucelles.

 

Il existe pourtant des contrées, géographiques et sociales, où on se met à écouter encore les pseudos Saints. Qui demandent d'aller commettre un attentat suicide au nom de quelques idées abstraites, tout aussi sommaires que celles de Jeanne de Donrémy. Qui fut d'ailleurs reconnue apte par un jury de hauts dignitaires. Les wahhabites d'hier. Seules des époques de grande confusion, comme celle où ne parvenait pas encore à régner "le gentil Dauphin", Roi de Bourges, et où le pays ne sentait rien sous ses pieds, produisent de pareils évènements. Nos terroristes en disent long sur notre époque.

 

Après tout, de la guerrière Jeanne morte sur le bûcher on fera une Sainte. n'est-ce pas un aveu ? Ne devrions-nous pas nous méfier de la Sainteté ? Les Saints ne sont ils pas les lumières aveuglantes qui nous cachent les loups dévorant le petit poucet ? Préférons sans doute les imparfaits.

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20 septembre 2014 6 20 /09 /septembre /2014 19:16

J'avais plutôt apprécié le précédent roman de Patrick Deville dédié à Yersin (chroniqué il y a quelques mois), mais je trouve qu'il nous refait un peu le même coup et que ça se voit encore plus .. Se servir de son objet comme qualité du récit. De l'Histoire flamboyante comme flamboyance littéraire. Et là, je ne marche pas une seconde fois.

 

Je n'ai pas vraiment lu "Viva"  afin d'apprendre quoi que ce soit. En réalité, on aime souvent lire sur ce qu'on sait, pour déceler les variations, les perspectives nouvelles, le ton inédit, etc.. Et trouver encore plus, finalement, à penser du livre, inséré dans un champ de références larges.

 

Il se trouve que le sujet du livre, je le connais relativement bien. C'est l'enchevêtrement de personnages révolutionnaires et de figures littéraires au Mexique dans la première partie du XXeme siècle. J'ai pas mal lu et vu sur ces personnages et ces moments... Je songe à "Ma vie" de Trotsky et à d'autres écrits biographiques à son sujet, et même au film 'l'assassinat de Trotsky" avec Delon et Schneider... Je songe au manifeste pour un art révolutionnaire que Breton a écrit là-bas avec "le vieux", mort de timidité, à "Diego et Frida" de Le Clezio qui donnera aussi un film avec notre désormais bretonne Salma Hayek, ou a des écrits de Frida Kalho. Je songe au "Mexique insurgé" de Reed écrit quelques temps avant, mais aussi au "théâtre de la cruauté" d'Artaud, et surtout au grand mais terrible roman "au dessous du volcan" de Malcom Lowry dont la mâturation occupe une bonne partie du roman. Je songe à des écrits sur les surréalistes.

 

Certains personnages ne m'étaient connus que de noms : Traven (Arthur cravan), un homme assez extraordinaire, boxeur, révolutionnaire, aventurier, scénariste, Franck Lloyd... Je les connais maintenant. Et j'ai envie, songeant à notre regrettée Lauren Bacall, de voir le "trésor de la sierra madre", tiré du roman de Traven, anarchiste ayant fui la répression de la révolution allemande de 19.

 

Cet entrelacs de relations, de rencontres, de coïncidences, se noue dans le récit autour de deux figures principales qui aimantent Deville et qu'il suit ailleurs dans le monde; Trotsky et Lowry. Deux quêtes antagonistes de l'absolu. Un par la voie prométhéenne, un par la littérature et l'alcool.

 

C'est un petit monde d'exil volontaire ou obligé, cosmopolite, déchiré par la grande fracture du stalinisme, qui le divise jusqu'à l'assassinat (on retrouvera pas mal d'entre eux morts à l'arrière d'un taxi mexicain, sans doute par le guepeou). C'est un monde de liberté éprise, qui sombre dans un des moments les plus violents de l'histoire humaine, mais en un point sauvage, paradoxalement un peu préservé du déluge d'acier. Gloutonne liberté qui pousse ces personnages à parcourir le continent continûment, voire la planète avec ou sans visa.

 

C'est tout de même un monde, aussi, de réciprocité touchante. On vient se chercher au quai de l'exil des années plus tard, on ne s'est pas oublié, on s'entraide quand même. Julian Gorkin l'espagnol viendra accueillir Victor Serge le belge sur le quai.

 

Mais il y a de la tricherie dans cette littérature. Car ce que Deville nous offre, c'est ce que l'on peut rassembler si on a le temps sur ces figures exceptionnelles et décapantes. Il se trouve que par hasard j'en ai pris un tout petit peu le temps dans ma vie de lecteur, et donc le livre ne me fait pas énorme impression, j'y ai même trouvé une erreur historique (je ne l'ai pas notée : et tandis que j'écris elle ne me revient même pas !).

 

Deville a une belle plume, nous donne à sentir le Mexique. Il admire ces gens , on ne sait pas trop pourquoi.  Mais sa plume relie du connu, du tout de même assez connu. Et les scènes de visite sur les lieux, parfois avec le fils de Victor Serge, ou Sieva le dernier de la famille Trotsky, presque éliminée par Staline, ne nous apportent pas grand chose si ce n'est du discours touristique un peu haut de gamme. Le tourisme culturel est à la mode dit on.

 

Deville avait pourtant trouvé un fil qu'il n'a peut-être pas su tirer. Cette idée que des petits cailloux comptent. Ainsi toute cette histoire n'est pas étrangère peut-être, à la levée de nouveaux dirigeants révolutionnaires. En quoi ces faits font boule de neige et échappent ainsi à l'inutilité, finissent par féconder ? C'eut été rendre justice à ces gens que de le chercher encore mieux que par une citation de coïncidences, nombreuses, de dates et de lieux, qui relèvent de la pure érudition. Deville nous dit que le commandant Marcos est né pas loin. Mais il ignore que le Che quand il est mort lisait "Ma vie" de Léon T. Qu'en déduire ? On sait par contre que Castro a donné exil, comme le dit l'auteur, à Mercader le tueur stalinien du chef de l'armée rouge. Un drame continu se joue. Nous n'y entrons pas Monsieur Deville. Dommage.

 

Les clubs d'érudits sincèrement, ça m'ennuie. Ca fait loisir de très vieux prof qui ne peut plus faire que cela. Encore plus au temps de Wikipédia. Le sens par contre, ça m'intéresse. "Viva" est un récit d'anecdotes, et œuvre anecdotique. Pourquoi de si positives critiques ? Parce que peut-être les critiques concernés ne connaissent pas la version des perdants de l'Histoire. Dans ce roman il n'y a que des perdants sublimes.

 

Mais on attend de la littérature une rencontre avec le sens.

On attend que l'auteur se mouille dans la lave de ces volcans qu'il décrit et pas seulement qu'il accumule des notices biographiques brillant d'elles-mêmes, couvertes de post it. On attend, bref, de la création.

 

Ce type de récit ( toutefois je n'ai rien contre qu'on rende hommage à ces personnages que j'aime), s'apparente tout de même à ce que dans un billet sur Nancy Cunard j'avais qualifié comme littérature people. Un tel a rencontré un autre, il y avait aussi machin qui était maqué avec machine, et qui avait hébergé truc.

 

L'accumulation de grands noms, de célébrités littéraires, est censée nous impressionner. Comme dans "minuit à paris" de Woody Allen que je n'ai pas trop aimé à cause de cela. Cet artifice people.  Allen met Bunuel dans un café, pour qu'il y ait Bunuel. Oui mais encore ? Qu'a Bunuel à nous dire à cet instant là ?

 

Le people a donc teinté jusque la biographie des révolutionnaires. C'est quand même un peu triste, à mon goût. Un people snob rouge, écrit avec élégance. Mais tout de même.

Fuites mexicaines ("Viva", Patrick Deville)
Fuites mexicaines ("Viva", Patrick Deville)
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9 septembre 2014 2 09 /09 /septembre /2014 08:37

Je ne me suis pas dérobé, et pourtant je pense que la pudeur est un talisman. En tout cas une certaine forme de pudeur, celle qui a trait à l'essentiel. La pudeur est tellement précieuse qu'elle mérite parfois un déploiement d'impudeurs multiples et secondaires pour la protéger, comme dans une grande salle des miroirs où l'on ne sait pas où se cache la vraie personne. Mais la pudeur ne doit pas non plus se muer en honte claquemurée, poison fatal.

 

Cependant, alors que l'objet me rebutait, en restant à l'idée que "la vie privée des grands on s'en fiche", j'ai aussi considéré qu'il s'agissait d'un fait social, et aussi d'un évènement culturel et littéraire, puisque tout le monde achète.

 

J'aime savoir ce qui se joue dans ces moments et j'ai donc lu " Merci pour le moment" de Valérie Trierweiler.

 

Ce livre n'est pas une vengeance. Il l'est de fait oui. Mais c'est essentiellement un récit à l'eau de rose gênant et larmoyant, écrit je le pense par l'intéressée elle-même, de sa plume trempée dans l'encre d'une profonde dépression, qui constitue une réponse, une défense, face à une humiliation publique quasi médiévale. Car elle a subi un répudiation devant tout un pays, voire le monde entier.

 

C'est en même temps un constat incendiaire sur nos hautes élites progressistes, et allons-y élargissons, sur les couches dirigeantes. Un roman photo qui met la théorie de la lutte des classes, vécue intimement, à la portée de ma concierge. Marx prend ses aises dans Voici. Ne boudons pas ce plaisir incongru.

 

Avouons que ce n'est pas banal, surtout pour une ancienne boursière qui a du travailler pour se payer ses études. Elle a été exposée, jetée en pâture au regard populaire, elle qui fut d'abord offerte en proie du ressentiment. La "voleuse de mari", devint la répudiée pour qui " le retour du bâton était juste". Comment lui reprocher de vouloir dire son avis ? Pourquoi, alors que tout le pays a droit de parler d'elle sans la connaitre, devrait elle se taire ? Parce qu'une femme, ça se tait ?

 

Pourquoi la seule personne qui devrait rester silencieuse, alors que l'autre concerné a monopolisé la communication sur le sujet, et que les éditorialistes ont parlé autant que possible, ce serait elle ? Il y a un sursaut de vie dans ce récit d'une femme qu'on a chassée un beau jour de ses appartements, devant toute l'opinion publique, et qui n'ayant rien demandé à personne s'est retrouvée mise à nu en public, et intrumentalisée comme bouc émissaire parfait cimentant les repas de famille.

 

La vilaine journaliste ambitieuse qui monte à l'Elysée, l'amante immorale, l'illégitime. Quelle figure pratique ! Et pourtant c'est une femme. En chair et en os.

 

Les féministes (par exemple Peggy Sastre dans un article) se gaussent d'une femme trop dépendante envers ses affects, incapable de considérer qu'il y a une vie en dehors de la dépendance à l'homme aimé, auquel on se voue. C'est un jugement qui me parait injuste, tout d'abord parce que l'ex "première dame" (quelle expression affreuse, patriarcale, et anti démocratique) n'a jamais renoncé à sa profession, malgré la pression, mais en plus parce qu'elle s'attaque frontalement au machisme des hautes élites dans le livre. De plus, de quoi a été coupable cette femme, sinon d'aimer ? D'aimer avec outrance verbale, avec nombrilisme. Mais n'est ce pas l'attribut de l'amour ? L'amour n'est il pas déraison fondamentalement ? On ne juge sans doute pas l'amour. Le féminisme est compatible, espérons le, avec le romantisme échevelé. Qui rend bête, même. Demandez le à Sand. Les femmes émancipées ne sont pas les moins follement romantiques. Parce que l'amour n'est pas que social, il est métaphysique, il vise à la réconciliation avec l'univers.

 

En général, quand quelqu'un est l'objet d'une haine de la bien pensance officielle, c'est à dire de ceux qui monopolisent la parole, j'aime bien regarder les choses de près, pour savoir ce qui est en jeu. Et je pense que je l'ai saisi en parcourant ses pages dégoulinantes. J'ai vu que des libraires se vantaient de ne pas vendre ce livre. L'ont ils lu ? Les marchands de lutte contre les préjugés ont ils eux aussi des préjugés ?

 

Le titre du livre, défiant, est très bien choisi ; "merci pour le moment". Car ce témoignage, terriblement impudique, gênant, humiliant à certains égards pour son auteure, déloyal dans ce qu'il dévoile de l'ex compagnon en effet, est avant tout le livre d'une femme issue d'un milieu populaire, parvenant à se glisser dans l'ascenseur social et culturel.

 

Cette femme indépendante, journaliste, tombe amoureuse d'un homme politique, à un moment où personne ne parie sur lui, où il est très impopulaire. Puis à la faveur des évènements, il devient Président de la République. Dès la campagne électorale, le cauchemar commence pour l'intéressée, car elle se retrouve alors non plus auprès de simples "camarades", mais au cœur d'un système de pouvoir sous haute pression, isolée au sein d'une oligarchie, dont le machisme n'a pas vraiment reculé, et qui ne comprennent rien au milieu dont elle vient. Elle finit par comprendre ce qui cloche : son malaise dans ce milieu dont elle ne partage pas vraiment les codes.

 

On aurait beau jeu de dire à l'auteure, certes narcissique à haut degré, dont les lignes vibrent de douleur morale et de sincérité, qu'elle se réveille un peu tardivement (elle dit même pardon à sa famille pour la "trahison" de classe qu'elle a commise), et que cette oligarchie qu'elle conchie lui allait bien avant la répudiation. Mais il n'empêche qu'il est là le sujet de son livre ; le témoignage ahuri d'une femme perdue dans un milieu fermé, impitoyable, qui n'a pas idée de ce qui se passe chez les petites gens et les méprise tout en les flattant.

 

La charge est d'une grande netteté, et au passage on redécouvre cette logique du pouvoir personnel, ce "syndrome du gagnant" comme elle le nomme, qui conduit les numéro un à une certaine inconséquence puisque jamais on ne peut leur donner tort quand ils parlent. La politique de haut niveau, c'est aussi une confusion hautement toxique entre l'individuel et le public, qui finissent par ne plus se distinguer, au mélangeur puissant de l'appétit illimité de pouvoir :, non pas pour des motifs prométhéens, mais pour répondre à un mystérieux désir d'Etre. C'est donc aussi un témoignage sur l'anachronisme du pouvoir personnel, bonapartiste, issu du putsch gaulliste de 1958, dans la France du XXIeme siècle.

 

"Merci pour le moment" est à la fois un récit voyeuriste "cucul la praline", et un témoignage bourdieusien sur la violence symbolique qu'a subie cette femme issue du peuple, et que sa répudiation a décompensé psychiquement. Le livre en est l'aveu et la prise de conscience.  Ce récit a une grande valeur de matériau psychosociologique par son caractère extrême, l'ascenseur pour l'échafaud emprunté par cette dame pour monter, par amour, tout en haut du gratte ciel social. C'est le cri du transfuge à nouveau exilé de son exil.

 

Le succès détonnant du livre est, on le dit, lié au voyeurisme. Sans doute. Mais il me semble qu'il est aussi, et peut-etre surtout, du à la violence de l'effet de vérité qu'il suscite sur le plan social. Les "sans dents" et "pas jojos" ont saisi de quoi il s'agissait. Moralement, on a là un mouvement dialectique : immoral dans son objet, le livre est peut-être moral dans sa portée. En déchirant le voile unilatéral de la communication politique, en dévastant les ateliers du marionnettiste des ombres dans la caverne. En pleine lumière, la communication politique avance, imprenable, indifférente, arrogante. Mais là l'attaque vient d'un versant inattendu : le témoignage privé dont on n'aurait osé penser qu'il serait osé, parce qu'il est tellement impudique pour l'intéressée elle-même qui deverse tout ce qu'elle a vécu et ressenti.

 

D'où l'effet de stupeur qui a saisi l'exécutif. Notre Premier Ministre actuel répète inlassablement qu'il faut "n'avoir aucun tabou". Et bien en voila un de levé : la communication politique peut être pulvérisée par un mouvement de sincérité d'un individu.

 

Stupéfier le pouvoir, c'est sans doute providentiel dans une démocratie, où comme le dit le constitutionnaliste Dominique Rousseau, ce devrait être les gouvernés qui devraient être défendus des gouvernants, et non l'inverse.

La lutte des classes pointe son museau par un versant pour le moins inattendu ("Merci pour le moment, Valérie Trierweiler)
La lutte des classes pointe son museau par un versant pour le moins inattendu ("Merci pour le moment, Valérie Trierweiler)
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  • : le blog d'un lecteur toulousain assidu
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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