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6 septembre 2014 6 06 /09 /septembre /2014 18:37

La collection "raconter la vie", au Seuil, est née je crois me souvenir, d'une idée de Pierre Rosanvallon suite à son grand essai sur la communauté des égaux. Il s'agissait de donner une visibilité à la France invisible. Celle que la littérature oublie, souvent coincée entre l'exceptionnel et le nombril, que la fiction méprise en général, ou recrée de manière peu convaincante. Une France banale et massive, qui n'a aucun droit au chapitre. Sauf quand elle s'abstient ou grogne, pendant quelques heures sur un plateau où les politiques déclarent qu'ils ont compris et que "rien ne sera plus comme avant". Une France qu'on veut flatter sans cesse avec des grossièretés et qu'en cela on méprise. C'est une France invisible, à ne pas confondre avec la dite "majorité silencieuse" qui justement, la déteste et la stigmatise, et elle sait à quoi s'en tenir avec les institutions, sachant les utiliser.

 

Annie Ernaux, une auteure pour laquelle j'ai beaucoup d'affection, avait sa place (mot qui compte beaucoup dans son œuvre) toute désignée dans cette collection. Elle qui n'a cessé de s'interroger sur le fait de quitter les siens, son monde populaire d'enfance, en leur redonnant une place dans ses livres, en essayant de dénicher le sens de son identité mutilée et recomposée, d'intellectuelle fille d'un milieu très "modeste" comme disent les élites.

 

"Regarde les lumières mon amour" est un simple journal de cliente de l'hypermarché Auchan à Cergy. Ernaux y évite toutes les ornières ; elle ne tombe ni dans une sorte de post maoïsme sanctifiant le peuple, ni dans la détestation bornée de ce monde qu'on opposerait à la convivialité et au bien vivre des épiciers pseudo authentiques des centres villes. Elle y mêle sa compréhension et une tendresse pour les couches populaires, jusqu'à interroger sa gêne face au voile et en la remettant en cause, et une aversion pour la domination de la grande surface en tant que modèle culturel et force dominant le client. Le client n'est pas le Roi. Le marché ment. C'est le monopole qui dicte la loi.

 

Elle exprime aussi ce sentiment d'être là, dans ce lieu privilégié du social, puisque le supermarché est un des rares endroits de mixité sociale qui subsiste. Et aussi un lieu de vie et d'apaisement, peut-être artificiel, mais réel. Il y arrive aussi qu'un peu de beauté s'y exprime, comme ces lumières que l'on montre à un enfant.

 

Annie Ernaux est ainsi partagée. Elle aime ce lieu, car elle y fréquente et y observe tout le monde, et chacun y dévoile un peu son intimité en caisse (c'est vrai qu'il y a quelque chose d'impudique lorsqu'on expose son mode de vie sur le tapis roulant), le manque de respect et l'aliénation dont témoignent l'automatisation croissante des caisses (le stress est externalisé sur le client, à qui l'on parle bêtement avec une voix robotique).

 

Le supermarché est sans doute un lieu laid, crétinisant, où les stéréotypes s'étalent et la valeur d'échange règne (les coins livres sont déprimants), où le langage est manipulateur (les fameux "3, 99 euros") et cache mal le mépris et la brutalité de l'activité marchande. C'est encore un milieu d'exploitation violent pour ses salariés, et encore beaucoup plus sauvage pour les producteurs textile de l'autre côté du monde, qui permettent à nos couches populaires de consommer tout de même.

 

 Mais il est aussi un rare lieu de rencontre en zone périurbaine, ressemblant un peu à la place d'un village. C'est un lieu où l'on se croise et l'on constate aussi nos familiarités, nos calendriers communs, nos préoccupations partagées.

 

C'est cette ambivalence là qu'Annie Ernaux laisse venir à sa plume, et qui semble teinter les impressions esthétiques du livre. Le centre commercial n'est pas beau mais il lui arrive d'être un hâvre.

 

Nous formons ainsi, comme consommateurs, "une communauté de désirs", à défaut d'une "communauté d'action" politique.

 

Ainsi un nous est il encore perceptible quelque part. A ce carrefour prosaïque là.

Aller a(u) Carrefour ("Regarde les lumières mon amour", Annie Ernaux)
Aller a(u) Carrefour ("Regarde les lumières mon amour", Annie Ernaux)
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9 juin 2013 7 09 /06 /juin /2013 18:30

keppel-copie-1.jpg Que voila un livre passionnant ! Voila un livre singulier, une plongée dans la vie contemporaine. Un vrai parcours.  Un cadeau au lecteur sédentaire (que je suis).

 

Je pense à John Reed en russie et dans le mexique insurgé. Même si Reed était clairement du côté des révolutionnaires, et que Gilles Kepel, dont on va ici parler, s'il assume ses valeurs démocratiques, se veut avant tout un analyste et un observateur, capable au contraire de Reed de franchir les frontières séparant les bélligérants. Et Kepel passe tout de même plus de temps que Reed dans les salons et en costume.... Même s'il sait aussi aller où il le faut y compris si c'est dangereux et très inconfortable.

 

Le voyage en Orient de Gilles Kepel de 2011 à 2013 (la filiation est assumée par l'évocation de Flaubert notamment) est écrit par un politiste orientaliste, mais c'est un livre qui rompt avec l'approche contemporaine des sciences sociales, "objectivante", jargonnante, pour en revenir à ses sources littéraires. C'est un formidable journal de bord (dont l'écriture, reprise, est très soignée, et non télégraphique), intitulé  "Passion arabe". Un journal de vie et de pensée...( où d'ailleurs l'auteur parfois exprime une certaine immodestie, en tout cas concède d'être flatté de l'accueil qu'on lui réserve, ou s'offusque au contraire qu'un haut dirigeant ne prenne pas le temps de converser dans un salon avec l'illustre Gilles Kepel).

 

Un journal passionnant de bout en bout, charnel, déroutant comme ces lieux que sont le Qatar, Bahreïn, Tripoli ou les environs effervescents de la place Tharir, où l'observateur (courageux physiquement, car s'aventurant en des lieux où les français ne sont pas forcément accueillis en héros...) plongé dans le tréfonds des sociétés s'essaie à la distance et à la lucidité, sans renier ses sentiments, notamment l'expression d'une certaine mélancolie.

 

Car Gilles Kepel voit une société qu'il a étudiée pendant quarante ans en plein bouillonnement, et cela est évidemment bouleversant pour lui. Ces étudiants islamistes égyptiens qu'il étudia pour sa thèse, il les retrouve au pouvoir désormais. C'est sa génération, et il en connait certains depuis très longtemps. Une tranche de génération qui en France, commence à être supplantée (celle qui a été étudiante dans les années 60-70), mais arrive dans ces pays aux responsabilités après des décennies de marginalité et de répression (dont on mesure l'horreur à travers de nombreux témoignages. L'ensemble des régimes y ont été particulièrement appliqués, mais celui de Khadafi les surpasse certainement par la folie de son chef).

 

C'est un livre de sensations,  sensuel même, de manière étonnante. D'un amoureux lucide du monde arabe, qui conserve sa beauté et a parfois, pendant ces quarante années été sali et détruit par la guerre intestine, la brutalité des régimes autoritaires, la loi du fric aussi (en particulier par le biais de l'immobilier). Sa mélancolie de sa jeunesse d'étudiant, de son voyage initiatique de 1974, y pointe souvent. Kepel n'y cache d'ailleurs pas son attirance pour la gent féminine, d'hier et d'aujourd'hui. Il va jusqu'à évoquer les méthodes utilisées en son temps pour s'aimer sans défloration avec les étudiantes venues de ces pays... Je ne sais pas si les salafistes qui se pencheront sur cet écrit moins systématique de Kepel pour y retrouver leurs mots apprécieront vraiment....

 

Quand les révolutions arabes éclatent, Gilles Kepel décide de retourner sur ce terrain qu'il a beaucoup parcouru et où il est très connu et lu (y compris par les extrêmistes qui ont utilisé ses livres comme des romans de leur propre vie...) et à vécu et travaillé. On comprend que feu Richard Descoings va supprimer le département des études arabes qu'il a créé à Sciences po Paris et sans doute cette déception (il ne le dit pas) cela l'incite à retourner à la source, qui connaît une gigantesque crue.

 

Kepel traverse tous les pays arabes pendant ces deux années, y revient tel Ulysse pour en explorer d'autres versants, rencontre toutes les parties en présence, nous livrant leur parole directe, restituant une complexité redoutable (le fameux orient compliqué), donnant l'idée de l'importance des tumultes en cours. La révolution arabe a commencé de manière tonitruante et c'est un monde qui craque. Qu'en sortira t-il ? Rien n'est certain évidemment. Si les islamistes, divisés et divers, ont le vent en poupe, d'autres tendances soufflent fort. Le clivage entre sunnites et chiites est un élément très prégnant que l'on ignore souvent sur nos terres (en tout cas dans le débat public). La confrontation du courant islamique au pouvoir, à l'argent, à la mondialisation, ouvre un champ d'incertitudes.

 

Kepel, qui essaie de se tenir à distance de tous les camps, tout en les amadouant, pour pouvoir leur parler, rencontre les hauts dirigeants politiques de tous acabits, mais aussi de simples militants, des blogueurs, des outsiders et des stars, de simples quidams. Il enchaîne conférences, rencontres officielles et sorties hasardeuses, déjeuners et mondanités, longs déplacements mais aussi passage clandestin en Syrie auprès des rebelles. Il marche, il vole, il mange et parfois il boit quand il reste un lieu où l'alcool est servi.

 

Commencée en Egypte, l'odyssée continue en Lybie et Tunisie, à Barhein, au Quatar, à Dubai et au Liban, en Palestine, au Yemen, à Istambul. On rencontre certains personnages plusieurs fois et on se rend compte que toute cette immense "région" vit largement sous les mêmes pulsations. Al Jazeera, une des armes du Qatar, qui a soutenu les révolutions et en particulier les Frères musulmans, y contribue. Les réseaux sociaux aussi.

 

Kepel a été trotskyste, jeune. Il en garde les éléments d'analyse en termes de classe. Et d'ailleurs il s'interroge à plusieurs reprises dans ce livre, sur la minorisation de la gauche arabe, qui parfois a conduit les chemises rouges à revêtir l'habit islamiste. L'islamisme apparaît à Kepel comme un conservatisme enrobé dans le religieux. L'alliance entre les bourgeoisies autrefois alliées aux régimes corrompus avec les frères musulmans a été rapide à reconstituer... Sur le dos des masses pauvres. Toujours

 

L'alliance de l'argent avec la calotte a remplacé celle avec le bâton.

 

Les révolutions tunisienne et égyptienne ont été initiées par la jeunesse urbaine et confisquées par les islamistes aidés par l'argent du Golfe (les saoudiens pour les salafistes, le Quatar pour les frères musulmans), sous direction des frères musulmans. En Lybie, l'évolution est plus incertaine et la militarisation du conflit subsume encore une situation politique qui tarde à se clarifier.

 

Le camp démocratique sécularisé (officiellement les frères musulmans luttent pour la démocratie, le multipartisme, et le constitutionnalisme civil) était absolument désorganisé et incapable de s'emparer du pouvoir. Dans un parallélisme que je trouve troublant (là c'est moi) avec le 19eme siècle français, où le républicains puis les communards français ne parviennent pas à entraîner la masse paysanne, les révoltes citadines n'ont pas pu conduire les banlieues pauvres et le rural à les suivre. A ce jour.

 

On entrevoit la violence inouie du conflit syrien. Effarante.  La difficulté politique ne doit pas être niée pour l'Europe. Aider les islamistes n'est pas chose enthousiasmante, certes, ne pas aider est non seulement laisser les massacres continuer mais aussi accompagner la radicalisation.

 

Il est difficile de prévoir ce qui sortira de ces évolutions. Mais c'est toujours le cas en politique ! Si les salafistes progressent clairement dans les premières désillusions, l'évolution des frères mulsulmans est tiraillée entre le modèle turc, conservateur capitaliste, et l'évolution vers la charia. On ne peut pas clairement percevoir dans ces tiraillements ce qui est cynique, ce qui relève du calcul, ce qui est sincère, ce qui est un réalisme encore hésitant. Les relations entre groupes islamistes sont ambigues. La stratégie des laïques (ils ne s'appellent pas comme cela, intimidés qu'ils sont par la ferveur religieuse qu'ils perçoivent dans les couches populaires) est incertaine, mais ils disposent d'atouts, de personnalités respectées, et du souffle de la modernité qui est indéniable. 

 

Surtout, et l'affaire syrienne l'éclaire, après la répression du soulèvement à Barhein par l'arabie saoudite, plusieurs acteurs étatiques jouent un rôle important sur la scène, troublant le jeu. L'Iran apparaît comme la perdante de ces révolutions, et beaucoup d'acteurs, sunnites, partagent l'idée de la renaissance d'un monde arabe sous trop forte influence de la puissance Perse aspirant au nucléaire. Mais l'Iran conserve ses amis.

 

Etonnant est ce tableau on ne peut plus vivant, incarné, d'une société où l'on sent en ébullition le pire et le meilleur, où des gens qui se sont entretués hier siègent ensemble dans des gouvernements, où dans la rue se fréquentent sans trop de heurts les tenants de la modernité et de la liberté individuelle et les rigoristes ultras. Une société alimentée par les images du monde. Surgissent ainsi de nouvelles synthèses (observables aussi en France), comme les figures de femmes voilées et volontairement sensuelles et coquettes, des femmes voilées qui s'éduquent, participent politiquement, sont militantes des droits de l'homme. Tout change.

 

C'est pourquoi regarder, écouter, comme Kepel nous le permet en allant partout, ou en tout cas dans beaucoup d'endroits différents, est si nécessaire pour ne pas ressasser des analyses d'il y a trente ans.

 

L'optimisme d'un Emmanuel Todd, qui considère que le train de la modernité démocratique est parti, porté par des puissantes tendances sociologiques, n'est pas absent de ce journal. Beaucoup d'acteurs locaux le partagent. L'individu s'est mis en marche, et jusque dans les rangs des islamistes le vocabulaire démocratique s'est imposé, ainsi que souvent l'idée qu'on ne coupera pas à une sécularisation de la société. En tout cas l'autoritarisme n'est plus supporté.

 

La révolution arabe a commencé. L'idée d'une nouvelle ère ne fait aucun doute, en tout cas, pour les acteurs locaux, dont on ne saurait mésestimer la profonde culture, la connaissance de leur histoire et de ce qui se passe en occident. La première urgence, c'est de sortir des caricatures et de cesser de considérer les pays arabes comme des nations sans Histoire, sans diversité philosophique, sans subtilités (Kepel montre que l'usage des mots le mélange des dialectes et de l'arabe grammatical, fait l'objet d'un soin tout particulier chez les orateurs, dans les homélies, sur Al Jazeera, le combat pour l'hégémonie idéologique fait rage et on s'y livre avec talent). C'est tout le contraire, comme nous le montre encore un voyage de Kepel dans ce Liban qui, s'il reste faible, et a perdu son statut de place riche au profit des puissances pétrolières, semble réunir toutes les contradictions, les synthèses, de cet orient.

 

On peut certes, dans une version pessimiste, voir se lever d'un côté la force de l'obscurantisme à l'offensive, dans une forme sournoise (les frères musulmans qui dirigent déjà deux pays) et dans une forme radicale explicite ; de l'autre côté la force de la modernité, de l'individualisme démocratique. Une contradiction à haut niveau d'explosivité, que vient encore compliquer la grande fracture ravivée entre chiites et sunnites et l'expression des intérêts des puissances pétrolières antagonistes. Un baril de dynamite, constamment agité par les maladresses occidentales, ainsi que par les soubresauts du conflit israelo palestinien où chacun joue ses cartes

 

Il reste que c'est au cri de "liberté", sans la présence des islamistes qui se sont raccochés au train, que les révolutions arabes se sont accomplies et s'accomplissent, avec la participation de larges masses éduquées, frustrées, qui n'ont nulle envie de se faire voler durablement leur victoire. La révolution française n'a pas triomphé de l'ancien régime facilement non plus. Pourtant la restauration elle-même, au fond, savait qu'elle n'était pas vraiment une restauration mais un frein moteur... Les tendances profondes de la société sont plus fortes que tous les discours.

 

L'aspiration à la liberté, à la sécurité matérielle, au bonheur, sont des ennemies bien redoutables pour des réactionnaires dont certains aspirent eux aussi au bien être... Ces forces réactionnaires pavoisent. Mais elles ont grand souci à se faire.

 

 

 


 

 


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15 mai 2013 3 15 /05 /mai /2013 00:34

48808486.jpgLorsque la fin de la vie approcha, André Gorz décida d'écrire une lettre d'amour à sa femme. La réaffirmation de cet amour, mais aussi un bilan.

 

Je sais que je dis là quelque chose de choquant, sans doute, mais j'ai eu l'occasion par mon parcours professionnel d'observer les personnes âgées. Et j'ai aussi vécu la perte des plus anciens des miens. J'en ai conçu l'idée selon laquelle il y a quelque chose d'affreux à approcher la mort en ayant gardé toute sa mémoire, toute sa faculté intellectuelle. Et ses sentiments intacts. Car la seule raison de mourir alors est qu'on est parvenu au moment où on ne sait pourquoi, il faut quitter le monde. Parce que l'horloge génétique est fabriquée ainsi.

 

Quand les "vieux" sont épuisés, écoeurés par une longue vie d'animal politique se cognant aux autres membres de la cité, déçus, désilusionnés cent fois, dépassés et oubliés, étrangers au monde qui n'est plus le leur, la mort pourrait presque apparaître comme une chose logique. La vie serait bien faite au fond en ce cas, car au bout d'un moment on a envie d'en sortir. Je me souviens d'une phrase de Claude Levi Strauss, très vieux, disant que le monde qu'il allait bientôt quitter ne lui plaisait pas du tout.

 

Nous ne sommes pas dans la tête de nos frères et soeurs humains frappés de démence sénile. Sans doute cette condition a t-elle sa part de terreur en plus de la douleur qu'elle suscite pour l'entourage, et engage bien des risques réels quand personne n'est là pour protéger nos anciens. Mais en même temps, affronter dans la lucidité complète une mort injuste, qui ne vient pas à point parce tout va bien malgré les soucis physiques, et qu'on a encore à voir et à dire, c'est terrible. Enfin ca me paraît terrible, même si certains sont capables de sagesse. La simple fatigue, certes, peut aider à conquérir cette sagesse sans doute.

 

Les cas de ces gens âgés (ils seront de plus en plus nombreux) qui sont de plain pied dans leur temps, savent y regarder et y parler, et qui approchent la mort, sont un scandale ontologique à mes yeux. Un scandale qui me confirme dans mon agnosticisme. 

Le pire est le sentiment qu'on va bientôt quitter les siens. Ses proches. Parfois l'amour d'une vie.

 

André Gorz est dans cette situation quand il écrit sa "Lettre à D.", Dorine, sa femme de toujours. Sa complice intellectuelle aussi. Venue d'angleterre, et rencontrant à Lausanne ce juif autrichien après guerre, vivotant avec lui de presque rien, puis peu à peu intégrant ensemble le milieu intellectuel parisien.

 

C'est à cette situation qu'on doit la gravité qui ressort de ce petit texte, récapitulant une longue histoire d'amour qui couvre une vie. Gorz était un philosophe politique important, ayant compté dans ce qu'on appelait anciennement la gauche non communiste. C'est une des figures de la naissance de l'écologie politique. C'est aussi un des pères théoriques de la Réduction du Temps de Travail. Je connais sa pensée, car justement un de ses essais importants -"métamorphoses du travail", et quelques articles qu'il écrivit sur le revenu universel (d'abord en opposition contre cette idée puis s'y ralliant), ont influencé fortement mon premier mémoire universitaire, il y a bientôt vingt ans. 

 

Ici c'est l'amoureux et non le penseur politique qui parle, dans ce petit texte de  la "lettre à D.". Mais comme la pensée a toujours été importante dans leur amour, le philosophe est présent aussi dans ces lignes. Il est même très présent, car pour celui qui pense, le cheminement théorique est la substance de sa vie. L'autobiographie d'un penseur, même et parfois surtout quand elle aborde l'intime, est une question de théorie aussi.

 

Malgré tout, c'est un texte court, et dépouillé. Car Gorz veut retrouver l'essentiel. Qu'est ce qui a compté ? Qu'est ce que cet amour et qu'est ce que ça dit, incidemment, sur l'amour ? Et c'est là que le texte est bouleversant, dans sa sincérité. Sans fausse pudeur. Au bout du compte, une vie est courte même si elle est dense.

 

Au long cours d'une histoire d'amour, on tombe à nouveau amoureux nous dit cette lettre : "je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le mien". La phase passionnelle renaît, et se nourrit justement de tout le passé commun qui peut paradoxalement réenflammer la relation...    

 

Une relation où le corps vieilli a toujours sa même part. Car dans l'amour, l'âme et le corps se confondent. Ils "spinozisent" (c'est moi qui use de ce néo verbe).  La relation physique a un sens tout à fait particulier, qu'on ne peut séparer de l'amour, elle témoigne de cette réciprocité intense :


"j'ai compris avec toi que le plaisir n'est pas quelque chose qu'on prend ou qu'on donne. Il est manière de se donner et d'appeler le don de soi de l'autre".


L'amour fracasse l'utilitarisme bourgeois. Cette idée selon laquelle l'âme est le corps est présente dans l'existentialisme qui marquera la jeunesse de Dorine et d'André, à travers leur proximité avec Sartre et Merleau Ponty. Le souci de cohérence entre le théorique et l'intime est la marque des intellectuels, toujours.

 

L'amour n'est pas cependant du domaine de l'irrationnel. On peut comprendre ce qui se joue dans l'amour. Ainsi André Gorz a -t-il saisi que ce que sa femme et lui ont reconnu dans l'autre, les ont tout de suite rapprochés malgré leurs différences, c'est un sentiment d'insécurité partagé, du à leurs enfances et jeunesse. Cet élément commun a crée un sentiment de proximité, de partage, qui donne l'envie de ne plus se quitter. Voila comment nait un amour.  

 

Le fait que Dorine soit anglaise, mais étrangement anglaise, c'est à dire librement et sans préjugés, mais sachant tirer le meilleur parti de la culture de son pays, a joué dans les sentiments d'André Gorz, qui cherchait à trouver de l'altérité, à fuir tout attachement identitaire (il ne voudra plus jamais parler allemand).

 

On peut évidemment trouver des causes sociologiques à l'amour sur un plan statistique. Et on aura raison de le faire. mais Gorz dit aussi avec raison qu'il y a dans chaque relation, un phénomène de rencontre-fusion irréductible, qui en appelle au plus singulier en chacun de nous :

 

"l'amour est la fascination réciproque de deux sujets dans ce qu'ils ont de moins dicible, de moins socialisable, de réfractaire aux rôles et aux images d'eux mêmes que la société leur impose, aux appartenances culturelles".

Mais qu'est qu'ils font ensemble ces deux là ?... Dit-on parfois. La réponse est chez le psychanalyste voire le poète, ou le sorcier.

 

André Gorz sait qu'il a projeté sur Dorine ce besoin d'"irréalité" qu'il a recherché dans l'écriture. Qu'il l'a trouvé. Mais Dorine a aussi su l'ancrer à la réalité, lui apprendre à aimer la nature par exemple. "Tu as du travailler des années durant à me faire assumer mon existence" dit ce réfugié sauvé de la mort à sa femme. Et à la fin de la vie, c'est encore un travail qui continue. L'amour fait planer, et Gorz n'avait nulle envie de revenir "sur terre".


Au fil du temps, la relation s'enrichit. La complémentarité intellectuelle se met en place : Dorine ne part pas du même point, théorique, pour arriver à l'objet. Mais ils se rencontrent. La relation devient primordiale dans le rapport au réel, la présence de l'autre est même un "filtre" avec le réel.

 

De manière bouleversante, Gorz exprime ses remords d'avoir complètement raté le passage qu'il consacre à Dorine dans un de ses livres de jeunesse, à teinte autobiographique : "Le traître". Il l'explique par la volonté, alors, de ne pas passer pour "commun". Trop simple, trop personnel, d'assumer un amour. Contrairement à ce que le jeune Gorz pouvait théoriser : l'amour ne participe pas de l'aliénant, bien au contraire. Il est libérateur. Et Dorine a senti depuis toujours que l'amour devait se protéger en particulier de l'argent : "l'amour doit mépriser l'argent. Tu le méprisais"


Le couple a été confronté aux maladies de Dorine. Et là, dit Gorz, quand il a vu son épouse rester debout ou assise la nuit pour limiter la douleur, il n'a pu rien faire, mais il n'a pas pu non plus partager. Il a cherché partout, écrit partout, pour trouver ce qui pouvait aider. Mais là est un angle de solitude inexorable.

 

Leur histoire, c'est l'histoire de l'amour.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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21 juillet 2012 6 21 /07 /juillet /2012 08:19

9782070446261_1_75.jpg Patti Smith, poétesse et rockeuse s'était promis de raconter son histoire avec Robert Mapplethorpe, ange noir de la photographie. Promesse tenue avec ce superbe livre de mémoires : "Just Kids". Un beau livre vraiment, écrit d'une langue poétique et émue, qui raconte avec sincérité comment on devient un artiste dans les années 60-70 dans le New York où brillent les Hendrix, Wharol, Joplin.

 

C'est l'histoire de deux jeunes de vingt ans sans un sou, souvent affamés, qui se rencontrent dans la rue, s'aiment et naissent ensemble à l'art. Leur lien est la certitude jamais entamée de vouloir consacrer une vie à la création. Une relation hautement spirituelle et ambitieuse. Qui durera plusieurs années, se conciliera avec d'autres amours plus ou moins contingents. Et ne se brisera jamais vraiment, sauf avec la mort de Robert, tué par le sida. Deux artistes efflanqués qui grandissent ensemble, se découvrent et s'inspirent, apprenant aussi qui ils sont (et notamment leur sexualité, la grande affaire). Deux gosses rêveurs et décidés à vivre la vie qu'ils souhaitent, sans concession. Une histoire de bonheur et de partage aussi, avec ses galères non dissimulées et ses débrouillardises.

 

L'artiste viscéral, encore plus quand il est américain, n'est pas un spécialiste. Il crée et s'empare des médiums. Les influences se mêlent, tout se mélange et se décloisonne. Tout dans leurs mains est reconverti pour créer (même les trouvailles que l'on peut faire dans une boutique de matériel de pêche). Patti et Robert mettront des années à trouver leur chemin et essaieront toutes les voies d'expression. Usant aussi des expédients de la drogue pour ouvrir des portes. Ils savent juste qu'ils veulent exprimer, toucher la beauté.  Patti Smith dessine beaucoup, écrit, et c'est un peu par hasard, par le jeu des rencontres, qu'elle se met à chanter.

 

Ce que j'ai aimé dans ce livre qui nous promène dans la bohême new yorkaise de ces années là  c'est la place immense et la lumineuse reconnaissance données aux sources d'inspiration. Et au temps nécessaire pour que s'épanouisse l'artiste, arrosé par le passé (Patti Smith refusera d'enregistrer un album trop tôt suite à un succès dans une soirée). Dans ces mémoires Patti Smith cite sans cesse Baudelaire et Rimbaud, Frida Kalho, les Stones ou Dylan. Elle marche sur leur pas. Une ode à la patiente initiation, au travail, à l'écoute et l'obsession pour ceux qui ont essayé, toutes choses que l'on méprise aujourd'hui, chacun revendiquant "le droit de s'exprimer" et de s'auto proclamer comme parole à entendre.

 

Ce récit de Patti Smith c'est l'anti mythologie du génie spontané. Le mot "travail" revient sans cesse. L'artiste est vu comme un désir qui s'amplifie, qui résiste, prend forme, se déploie, se confirme, finit par décoller quand il est mâture.

 

Au passage on constate avec bonheur le prestige que l'art français avait il y a encore peu de temps dans le monde. Comment il ensemençait les artistes. Quand Patti Smith, à la fin de l'adolescence prend un bus pour New York, elle n'a que quelques effets et un livre : "les illuminations" de Rimbaud. A qui elle sera fidèle toutes ces années.

 

Patti Smith a très vite rencontré sa passion pour l'esthétique. Elle décrit une scène très belle où enfant elle assiste à l'envol soudain d'un cygne et perçoit qu'il se passe quelque chose de fondamental pour elle. Elle partira pour la grande ville sans un sou, y errera quelque temps dans le plus grand dénuement, et devra assumer des travaux alimentaires très longtemps.

 

Ce sont sans doute les dernières années d'une certaine bohême. Enfin il me semble. Une vie urbaine où les lieux sont enchantés par les prédecesseurs, où l'on ne sait pas qui on a auprès de soi, où le jeune beatnik sans un sou cotoie dans un hôtel un peu interlope un poète majeur ou un musicien mondialement connu. Mais pas d'artifice, c'est le talent qui fait la différence. Et le charisme. La très jeune Patti Smith boit des coups avec Ginsberg et Burroughs et fabrique des colliers pour se payer à manger.

 

Plongée aussi dans le rock de ses années là, qui ne se séparait pas de la poésie, de la littérature, de l'art en général. Tout le monde va voir tout le monde, lit beaucoup, traque la beauté partout où elle peut se trouver. Le symbôle de ce grand bazar créatif et cultivé, c'est Andy Warhol et sa Factory, très présents dans ce livre jamais passéïste.

 

C'est un livre fasciné par l'Europe mais aussi profondément américain, quand on mesure aussi le poids de la religiosité sur la culture et sur ces jeunes créateurs.

 

Un bel hommage aussi, à cette génération géniale qui paya ses passions en overdoses et autres malheurs précoces.

 

Encore une raison, s'il en est besoin, de rêver de New York, de l'urbanité qu'elle porte à son firmament. Qu'est ce que l'urbanité sinon l'infinie possibilité, l'espoir, le rêve et la ferveur ?

 

 

 

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25 février 2012 6 25 /02 /février /2012 19:17

Malcolm-X---Maya-Angelou---Ghana1964.jpg Maya Angelou, aujourd'hui une vieille Dame, est une figure des Lettres américaines, mais aussi du mouvement pour la libération des afro américains. Collaboratrice de Martin Luther King (elle coordonna son mouvement pour tout le nord des Etats-Unis, rien que ça), avant de se radicaliser et de se rapprocher du nationalisme noir et du tardif Malcom X, elle poursuit aujourd'hui le récit de sa vie libre et tumultueuse en publiant "Un billet d'avion pour l'Afrique".

 

Maya Angelou, à la fin des années 60, fut de ceux qui tentèrent le retour aux sources, l'installation en Afrique.

 

Dans ce tome (le dernier paru, j'aime bien lire à l'envers), où elle approche les 40 ans, elle narre son expérience au Ghana, pays choisi car considéré comme le plus progressiste du continent et le plus ouvertement solidaire envers les frères d'outre atlantique. Le très âgé Web Du Bois, pionnier du mouvement de libération américain, s'y est lui-même installé.

 

C'est le moment où Malcom X, dégagé de la Nation of Islam et de ce petit pervers d'Elijah Mohammed, essaie de donner à la lutte pour la libération des noirs américains une dimension internationale. Pour porter le sujet à l'ONU, à l'instar de ce qui a été le cas pour l'Apartheid, il a besoin de se rapprocher des Etats naissants sur le continent africain. Et Malcom X, bien isolé, parvient par son charisme et son pouvoir de conviction à enregistrer certains succès en la matière, étant peu à peu reconnu comme un interlocuteur, accueilli dans des réunions diplomatiques. Malcom X vient au Ghana et Maya Angelou lui sert de chauffeur. Elle assiste à cette fameuse scène où Malcom X tombe par hasard sur son ami Mohammed Ali, qui refuse de lui parler sur ordre des black muslims. Scène déchirante entre deux immenses personnalités.

 

Au Ghana, une petite communauté de militants noirs, assez radicalisés, se sont installés. Personne ne les attend et ils ont du mal à trouver leur place, alors qu'ils voudraient apporter leur savoir (la plupart sont des intellectuels) à leur terre d'origine.

 

Maya est de ceux là, même si elle n'a pas le parcours d'une diplômée. Mais elle est rapidement connue et respectée par son sens de la répartie, sa forte personnalité, ses talents de comédienne et de chanteuse. Elle vit en écrivant des articles et en travaillant ici ou là, notamment à l'université sur des tâches administratives.

 

C'est un beau récit de vie. Celui de retrouvailles ambigues, frustrantes mais marquantes avec l'Afrique. Maya Angelou y cherche des traces d'elle-même, de ses parents. Elle les débusque parfois, car on reconnaît en elle une africaine, parfois sous des formes mystérieuses. Elle comprend peu à peu qu'elle n'est pas africaine, elle est noire et américaine : elle a envie de cracher sur le drapeau étoilé et en même temps de le posséder. 

 

Le livre est une belle méditation, par effet de contraste avec le peuple ghanéen, sur l'identité des noirs américains. Les ghanéens sont en pleine conquête, l'indépendance a été acquise et il s'agit d'un peuple fier et sûr de lui-même. Les noirs américains gardent les stigmates de leur parcours, de tous les réflexes qu'ils ont du acquérir pour survivre.  

 

C'est un récit charnel, imagé et écrit d'une plume libre comme l'auteur. L'Afrique est belle, et Maya Angelou y est reçue comme une soeur, se lovant dans l'esprit communautaire d'une société très intégrée. Mais elle se sent inévitablement autre, et on ne peut pas effacer les résultats de l'effroyable voyage des esclaves. Maya Angelou va comprendre en fin de compte qu'elle doit rentrer en Amérique pour lutter. Mais elle rentre sans déception. Elle a saisi ce qui vivait d'Afrique en elle, et tel était l'essentiel.

 

Au moment où Maya Angelou se confronte à la grande source maternelle africaine, son propre fils arrive à l'âge adulte, et elle vit le déchirement du départ. Le livre bascule sans cesse entre ce double tiraillement, entre l'ascendance et la descendance, et s'avère poignant.

 

Un passage, à lui seul, suffirait à justifier qu'on lise le livre. Maya Angelou accepte de partir en tournée théâtrale avec une troupe américaine. Elle passe par Berlin et se retrouve au gré du hasard dans un foyer berlinois où elle est invitée à déjeuner en présence d'un autre acteur juif allemand. La famille accueillante a sans doute eu partie liée avec le nazisme. S'ensuit une scène ahurissante où chacun va raconter une blague de son cru. Derrière la paix de l'époque et l'équilibre retrouvé, la vieille haine tenace va montrer ses crocs. Une scène d'une rare intensité.

 

 

 

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21 septembre 2011 3 21 /09 /septembre /2011 10:29

 

arletty01g.jpg Il y a des êtres que l'on souhaiterait aimer. Mais voila, on ne peut pas. Même à se fixer des lentilles occulaires psychédéliques. On ne peut pas se mentir et se cacher la réalité, et le vernis fragile de la séduction se craquèle, et pourrit comme de la peinture au plomb.

 

Il en est d'Arletty (Melle Léonie Bathiat de son vrai nom) pour moi.

 

Je suis en pâmoison devant Arletty dans "Les visiteurs du soir" et "Les enfants du paradis". Personne n'aura incarné comme elle le charme d'une femme du peuple. Une intensité unique avant tout, à chaque image où elle est présente. Et cette voix gouiailleuse, sans aucun équivalent dans notre cinéma. Ces qualités rendues sublimes par Prévert et Carné.

 

Mais cette admiration était entâchée par ce que je savais du comportement d'Arletty pendant la guerre. Rien de vraiment grave et déterminant, mais déshonorant tout de même. L'amitié durable avec LF Céline n'était pas pour me rassurer...( Tartufferie, célébrations, et Céline le salaud)

 

Ce n'est pas un hasard, bien entendu, si on a répandu des intérprétations permettant de sauver l'image d'Arletty. Car je ne suis pas le seul admirateur désappointé, Et on s'est donc raconté des histoires... Il y  a cette fameuse phrase qu'elle aurait prononcé devant un jury d'épuration, justifiant ses amours allemands : "mon coeur est français, mais mon cul est international". Du culot certes, et de la liberté ; et on ne peut s'empêcher de sourire à telle... saillie. Il y a aussi le sens que l'on peut donner à un merveilleux film comme les "visiteurs du soir", tourné dans des conditions de collaboration certes, mais qui peut être vu comme une allégorie médiévale de la liberté résistant coûte que coûte à l'oppression (celle du Diable en l'occurence)... Et puis comme beaucoup, Arletty a eu un petit geste qu'on porte en sautoir faussement discret : en l'occurence, pour Arletty c'est d'avoir demandé et obtenu la libération de Tristan Bernard à un général allemand. Ca mange pas de pain mais c'est utile pour la suite.

 

Je suis tombé sur l'autobiographie d'Arletty, intitulée "La Défense" (peut-être est-ce un double sens, évoquant à la fois le quartier où elle est née, et le plaidoyer). J'ai donc lu le livre (édition poche Ramsay cinema) avec le secret espoir de voir Arletty réhabilitée à mes yeux, et de pouvoir donner libre cours à ma fascination.

 

Et bien j'ai été détrompé... Au contraire, j'ai du m'efforcer de ne pas lâcher le livre avant la fin, tellement il me révoltait et confirmait mes pires réticences.

 

C'est une autobiographie écrite sous forme d'un enchaînement de souvenirs, d'anecdotes, comme un carnet de notes reconstitué de mémoire.  Arletty y révéle sa culture (elle lisait beaucoup, profitant aussi, en autodidacte, de la fréquentation de gens brillants comme Colette, Cocteau, Marcel Aymé, Sacha Guitry), une certaine élégance d'écriture avec des fulgurances (il est en tout cas certain qu'elle l'a écrit elle-même, ce qui pour une star de cinéma est sans doute rare). Bon elle singe un peu le style de son adoré LF Céline.

 

Mais sur le fond, ce livre dépite.

 

Pour Arletty, fille de métallo, pur produit de la classe ouvrière parisienne, la vie tourne autour de son nombril. Elle la résume à une succession de rencontres mondaines, parfois à une liste de VIP... Elle traverse la vie comme une irresponsable, avant tout attentive à qui va l'habiller pour un film. Et surtout que l'on ne l'embête pas avec des considérations ennuyeuses :  ce qui compte, ce sont les relations individuelles, superficielles si possible, et la qualité des gens se résume à leurs bons mots... Un massacreur peut être un ami, s'il est capable de bons mots d'esprit... Ne nous empêchez point de nous distraire !

 

Arletty se dit anarchiste. Comme son admiré Prévert (qui n'est pas non plus le génie poétique que l'on nous vend). Le mot anarchiste revient fréquemment dans le livre. Bon, elle n'est certes pas une libertaire militante, pas une anarchiste philosophe (pas le genre à lire Stirner le soir au coin du feu). Mais c'est un caractère viscéral qui dit : je suis libre. Absolument libre. Aucun principe ne peut m'être opposé, et d'ailleurs je ne me soucie point de me référer à quelque idée de cet ordre. Un nihilisme plus qu'un anarchisme.

Et donc je ne me sens tenu de rien messieurs dames...

 

Et le livre est intéressant sur ce point là : l'anarchisme peut être utilisé comme une posture commode pour tout justifier, y compris le ralliement à la tyrannie. "Je suis libre, je vois qui je veux"... C'est une bonne explication pour celle qui se sent honorée d'être invitée à une exposition du nazi Arno Breker...

 

Et on comprend mieux l'amitié Arletty/Céline. Elle n'a pas seulement pour motif des racines communes et une admiration artistique réciproque. Non, l'anarchisme pacifiste qui les anime est cohérent avec leurs dérives.

 

Si Arletty ne donne pas dans l'antisémitisme violent de Céline, elle s'abrite elle aussi dans le pacifisme intégral, qui fait préférer l'occupation hitlérienne à l'agitation gaulliste. Et elle n''aura pas un mot, ceci étant dit, pour se séparer de l'antisémitisme de Céline et d'autres qu'elle fréquenta (l'infâme Lucien Rebatet, ou Drieu la Rochelle, rien que ça...).

 

Au contraire, elle écrit que Céline est un grand écrivain, le "reste" c'est de la "baliverne"... En effet, pourquoi gâcher les soirées mondaines avec ces misérables petites histoires de juifs qu'on pérsécute ? Quel mauvais goût !

 

Les anarchistes, au nom du relativisme absolu qui est le leur,  d'un pacifisme intégral, au nom de l'individualisme poussé jusqu'au bout, ne s'honoreront pas toujours pendant la guerre (pas tous bien entendu). Certains penseront comme Brassens, l'un des leurs : "mourir pour des idées, oui, mais de mort lente...". Et Arletty, fille d'ouvrier et fière de l'être, inclinant d'abord vers un anarchisme culturellement de gauche pourrait-on dire (elle admire Jaurès, va voir les occupations d'usine en 36), bascule avec la réussite et l'épreuve de la débâcle dans un anarchisme de droite. D'ailleurs, ce n'est pas fortuit, elle admirera Roger Nimier, un des papes de cette lignée.

 

Dans les mémoires d'Arletty, point de remords. Les salauds sont les épurateurs c'est à dire les résistants. Ceux qui ont osé gâcher la fête et demander des comptes à elles et aux "amis" obligés de s'exiler. Mais qu'y avait-il de mal à bambocher avec l'occupant alors que des concitoyens étaient torturés, que la France était asservie et affamée  ? Elle ne voit pas le rapport...

 

La haine de De Gaulle, savamment distillée, est à certains moments suspecte. Pendant la guerre on demande à Arletty si elle est gaulliste. Elle répond : "Non, Gauloise". Un bon mot, encore... Mais qui suscite le malaise. On sent l'argument collabo : le vrai pays profond est avec Pétain, pas avec ce grand échalas rallié à l'ennemi anglais de toujours... 

La Résistance est présentée avec un certain mépris, et certaines allusions font frémir : on trouve beaucoup d'armes en 44 mais pas en 39... Argument typique des collabos sur les "responsables"de la défaite... Et les artistes exilés pour ne pas collaborer sont présentés comme des lâches. Nauséeux.

 

Pas un mot de regret, ni d'interrogation.

Il fallait bien vivre nous dit-on... Certes. Mais d'autres options existaient pour une artiste confirmée. Gabin est parti en amérique puis dans les FFL. Piaf est allée s'enfermer dans une maison close, refusant la vie mondaine et l'instrumentalisation. Et songeons à ce beau film de Bernard Tavernier  sur les résistants dans le cinéma français, qui continuèrent à travailler tout en exploitant les failles de l'organisation allemande pour obtenir des informations, saboter ce qui pouvait l'être ("Laissez passer" avec Jacques Gamblin). Marlène Dietrich allait réchauffer le coeur des combattants alliés.

 

Le style presque télégraphique du livre n'a donc rien d'hasardeux. Il est adapté à une vision de la vie inconséquente, à l'oubli permanent, à l'incohérence assumée d'une conduite. Arletty vit à l'hôtel, elle est légère en toutes choses...

 

Cependant, ce nihilisme qui se voudrait bon enfant et détaché (ah que les choses humaines sont absurdes et périssables !) a ses limites : on aime cependant le luxe. Ca c'est une valeur sûre. Et on est totalement libre, mais on tient la liste des "people" que l'on croise dans les soirées... On aime les puissants, bien qu'anarchiste.

 

Arletty est finalement tout à fait moderne. Elle préfigure, malgré ses préoccupations littéraires et artistiques, le comportement de ces catégories parasites qui encombrent notre espace public : les "people"... inconséquents et fiers de leur "liberté de penser" rien du tout. Riant de tout, abordant la vie avec la plus grande légèreté, car ce qui compte c'est le "fun". Toujours ralliés au gagnant. Loin de tous ces "ronchons" qui voudraient passer trop de temps à "nous prendre la tête" avec des considérations trop assommantes.

 

Notre société du spectacle rend malheureusement hommage permanent à une Arletty.

 

L'actrice finira aveugle. Un comble qui aurait sans doute fait sourire un Jacques Lacan. Elle aura en effet passé sa vie à détourner les yeux...

 


 

 

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7 août 2011 7 07 /08 /août /2011 09:20

gangpeng.jpg L'existence est une avalanche de pierres. La plupart des cailloux y roulant suivent une ligne droite (et des centaines de millions de gens ne bougent pas de leur village durant toute leur vie), mais d'autres rebondissent partout, adoptant des trajectoires inimaginables. Certains s'y fracassent, d'autres s'y polissent.

 

Le récit du danseur Chinois, vivant en France depuis 1993, Gang Peng, publié chez Gallimard sous le titre "Artiste du peuple" est une de ces trajectoires folles qui mêle le dantesque au picaresque.

 

Gang Peng est né dans un chef lieu de canton dans la "pampa" chinoise... en 1966. Soit au début de la Révolution Culturelle. Il y a de meilleurs karmas...

 

Fils d'"artistes du peuple" sans grande renommée, il vit dans une pauvreté qu'on a peine à imaginer. Il faut se rappeler que la Chine sort à peine de la période dite du "grand bond en avant", précédente expérimentation hasardeuse de Mao qui se solda par une hécatombe, et dans les campagnes par des phénomènes de famine aggravées par une politique qui niait les réalités : les gens mouraient de faim (Gang Peng évoque ainsi la résurgence fréquente du cannibalisme) et n'avaient pas le droit d'aller pêcher pour survivre, sinon c'eut été nier l'efficacité de la planification orchestrée par Pékin.

 

Le petit Gang Peng a faim. Comme beaucoup de Chinois, il vit dans un dénuement presque absolu : il ne possèdera un pull en coton que bien tardivement, et les scènes d'enfance passées dans le froid  sont absolument effarantes (on n'arrive pas à tenir un crayon en classe, on voit l'eau glacer dans les seaux d'eau dans sa propre chambre). Ses parents ne possèdent qu'une table et quelques pièces de vaisselle.

 

Mais ce n'est pas à la possession matérielle qu'aspirent Gang Peng et sa famille. D'ailleurs ils n'ont aucune idée de sa possibilité même. Ce qui fait rêver le futur danseur, c'est l'art et la liberté qui s'y exprime, même dans les cadres imposés et vulgaires de la propagande.

 

C'est une époque où les hauts-parleurs dans les rues répètent sans cesse des slogans, où l'on doit les réciter, y compris des phrases comme "mon corps et mon esprit appartiennent au Parti"... C'est aussi un moment où la culture, sous l'impulsion de la femme de Mao, ancienne actrice de seconde zone, se résume en tout et pour tout à huit spectacles autorisés... joués et rejoués ad nauseam dans l'intégralité des théâtres.

 

Ce livre est une occasion nouvelle de prendre conscience, mais vue par la base, de cette folie que fut la Révolution Culturelle. On ne saisit pas vraiment ses motivations réelles. Certes, Mao la déclencha pour épurer le Parti et l'Etat, mais les rapports de force entre cliques ne suffisent pas à expliquer la portée de cette frénésie sans limites de répression qui incendie le pays et bloque son développement. L"accentuation de la lutte des classes" va se transformer en autodafé de toutes les compétences (l'envoi "à la campagne" de toutes les intelligences confirmées ou à venir). On n'en finira pas de débusquer des strates nouvelles de traîtres. Une des dimensions de l'affaire est que Mao était sans doute un psychopathe de première vigueur, qui s'amusait beaucoup. Il a mené son pays à l'épuisement, comme si la Chine devait s'étioler avec lui.

 

Ce qui me frappe toujours dans cette période, c'est l'usage de l'abstraction et des euphémismes pour que les agents de la cruauté gardent la conscience tranquille. On "liquide" telle catégorie de l'idéologie mais jamais des individus. Ce rôle mensonger du langage est toujours à l'oeuvre aujourd'hui, y compris (et parfois surtout) dans nos sociétés libérales, même si on ne pratiquera pas ici d'amalgame. Quand on organise des régressions sociales, comme en Grêce et bientôt dans toute l'Europe, on "assainit" et on "adopte des comportements vertueux".

 

Né dans ces conditions, le petit Gang Peng, enfant de la balle, dénote très vite par ses dons d'acteur, de danseur, de chanteur. Il est repéré et s'embarque à 10 ans pour une plus grande ville, Hefei, à deux jours de voyage de chez lui (il ne verra plus ses parents que deux fois par an).

 

Tant bien que mal, entre les éducateurs corrompus et cupides, malgré la bureaucratie, la malnutrition qui frappe sa jeunesse, il parvient à tirer profit de l'enseignement spartiate imposé aux jeunes danseurs.

 

Il devient "danseur fonctionnaire" tournant dans le pays pour édifier les masses à travers ses grandes fesques prolétariennes qui fascinaient tant les étudiants de la rue d'Ulm.

 

Puis il parvient, là aussi de haute lutte, en prenant des risques et en désobéissant à sa hiérarchie (ce qui était obligé si on voulait sortir la tête de l'eau), à intégrer la prestigieuse académie de danse de Pékin. Peu à peu Gang Peng, certes toujours alourdi par l'absence de soutiens dans le Parti et son origine, s'affirme comme un des meilleurs danseurs du pays.

 

La révolution culturelle s'estompe et Mao meurt. Le pays est épuisé, et chacun a appris à survivre. La solidarité primaire entre les Chinois est morte, chacun ayant vécu dans sa chair l'humiliation, la perte injuste de ses proches. Les Chinois se laissent glisser, prenant leur parti des zigs zags imposés par leurs dirigeants. Désormais, Deng Xiao Ping conseille de s'enrichir...

 

Ce qui est étonnant, c'est que finalement, si les Chinois ont souffert, s'ils savent ce qu'il en est de Mao , ils n'en veulent pas plus que ça à leurs dirigeants (qui d'ailleurs ont été durement réprimés sous Mao pour la plupart, dont Deng qui passa plusieurs fois des abîmes au pouvoir suprême) . Gang Peng sera très fier de jouer devant la crème du Parti, même après Tien An Men. Le patriotisme chinois l'emporte toujours.

 

En 1989, Gang Peng participe aux manifestations en tant qu'étudiant à l'académie de danse. Cette génération née au pire des moments, a goûté à un début de liberté. L'ouverture progressive à la consommation, à l'Occident, donne vie d'aller plus loin. Mais c'est avec candeur et sans haine contre leurs dirigeants que les étudiants défilent. Ils sont alors sidérés devant l'armée populaire tirant sur eux avec des balles réelles... Et ils réagissent en chantant "l'internationale"...

 

Gang Peng fournit au passage un témoignage très précieux sur la répression, que pour ma part je n'avais pas identifié comme aussi brutale (le sang inondait les rues).

 

A l'occasion d'une tournée, Gang Peng découvrira la France. Et parviendra à s'insérer dans un programme de coopération culturelle qui le verra rejoindre une troupe à la Rochelle. Et là le danseur ne nous sert pas le cliché du Chinois ébloui par la France... Au contraire il ne cache pas la souffrance du déracinement, sa difficulté à comprendre quoi que ce soit, ne serait-ce que la structure d'une ville. Et il est encore aujourd'hui partagé sur le bilan de son exil. Le lecteur ne s'attend pas à cela, et c'est assez déroutant.

 

On est de chez soi tout de même, et mêmes les considérations matérielles et politiques les plus lourdes ne peuvent y remédier. Ce qui attire Gang Peng vers la France, ce n'est pas le niveau de vie ou le désir de fuir. C'est l'envie de découvir de nouvelles perspectives pour son art. La danse contemporaine en particulier. Et d'ailleurs il continuera à se rendre en Chine (ce qui explique peut-être le ton modéré de son témoignage), qui s'il ne cache rien des folies maoïstes et des désillusions de l'argent-roi, prend garde de ne point produire quelque critique systématisée.

 

C'est un témoignage très intéressant, notamment pour sa tonalité. Cette génération chinoise a été mithridatisée par la politique. Elle a pris soin, sans vraiment le formuler, de ne plus s'y laisser entraîner et de se tourner vers d'autres horizons. Ce qui explique sans doute en partie la solidité de l'autocratie communiste aujourd'hui.

 

C'est une génération qui a du survivre difficilement. Ce livre souligne avant tout la capacité d'adaptation incroyable des enfants, celle de résistance de l'être humain. Cette génération chinoise en est devenue endurcie et plus individualiste mais aussi ouverte, compréhensive et tolérante. Cependant on note qu'aux moments mêmes où le jeune Gang Peng fait montre du plus grand courage, d'obstination (il s'entraîne jusqu'à s'évanouir), il est aussi sujet à des accès de nostalgie, à des chagrins d'amour bleuets... Toute la richesse et le paradoxe de l'âme humaine.

 

"Artiste du peuple" n'est pas un chef d'oeuvre littéraire. C'est avant tout un témoignage rare d'un homme qui a aussi bien dansé sur les scènes que sur les remous du siècle, mais c'est un texte qui méritait d'être publié contrairement à la plupart des récits de vie narcissiques et étroits qui inondent les étals. Cela se voit, Gang Peng a écrit lui-même cette autobiographie, avec simplicité et sans effets de manche. Mais avec grande clarté, et un style qui parvient à refléter un grand sens de l'observation, une sensibilité toute particulière. On y découvre avec grand intérêt des enjeux peu connus, comme celui de la libération des moeurs ou de l'homosexualité en Chine. On y constate combien la politique de l'enfant unique, en elle-même sans doute nécessaire, s'est concrétisée par une brutalité inouie (avortements forcés).

 

C'est une oeuvre d'artiste sur une vie digne de ces grandes fresques historiques que le danseur devait illustrer.

 

Aujourd'hui, Gang Peng vit en France. Après la Rochelle il a fondé sa propre troupe chorégraphique. Il n'a que 45 ans mais "a l'impression d'avoir vécu un siècle". On veut bien le croire. Sa vie n'a pas été interrompue en plein élan comme dans une tragédie moraliste prolétarienne. Seule la réalité pouvait nous proposer une telle trajectoire.

 

 

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31 juillet 2011 7 31 /07 /juillet /2011 08:27

 

"Elle retrouve alors, dans une satisfaction profonde, quasi éblouissante - que ne lui donne pas l'image, seule, du souvenir personnel-, une sorte de vaste sensation collective, dans laquelle sa conscience, tout son être est pris. De la même façon que, en voiture sur l'autoroute, seule, elle se sent prise dans la totalité indéfinissable du monde présent, du plus proche au plus lointain"

 

Annie Ernaux, Les Années

 

 

lesannees.jpg J'admire Annie Ernaux, romancière sans prétention mais rayonnante de talent et singularité, écrivain de la migration sociale. J'éprouve à son égard un sentiment de fraternité et de complicité intellectuelle  (De l’Exil social (Didier Eribon et Annie Ernaux) . Comme elle, quand je lis Pierre Bourdieu, je me dis que ces lignes touchent un réel difficile à débusquer mais qui circule autour de nous, qui serait au monde social comme la masse noire de l'univers, évidente, fondamentale et malgré tout insaisissable. Annie Ernaux en a nourri son oeuvre, des livres commes "La place" ou les "armoires vides".

 

Je viens de finir "Les années", son dernier ouvrage paru en 2008 et ressorti en poche. C'est un livre puissant, sans arrogance, sans aucun artifice ou souci d'impressionner, sans apprêt même. Et qui ne singe pas le dépouillement. Un livre mûri depuis bien longtemps, qui s'essaie à une forme particulière d'autobiographie : le récit intime mais "holiste", qui met en scène le Je comme Nous.

Bourdieusienne, Ernaux, jusqu'au bout de son oeuvre. Mais ici elle ne traverse pas les frontières sociales, plutôt le temps.

 

Dressant le bilan de sa vie, cette femme née en 1941 parle d'elle à la troisième personne pour se placer à distance. Mais ce "elle" alterne avec le "on" et le "nous" sans qu'on sache vraiment les dissocier. Car sa vie est aussi celle d'une génération, celle du baby boom (dont elle est en quelque sorte une pointe légèrement avancée).

 

Les souvenirs qu'elles égrènent, sous forme de développements ou d'images saisies, la concernent. Mais ont toujours un écho collectif. "Les années" écoulées sont celles d'un flot d'individus tous uniques mais qui n'existent que dans le fleuve des évènements et les grands courants de civilisation transformant radicalement ce pays. Et il est de même pour chacun de nous.

 

Sous ses dehors simples, ce livre est une manière non scolastique, très pertinente, de faire éclater la séparation artificielle, très occidentale, "libérale", entre le Je et le Nous. Et le récit est persuasif.

Ces repas de familles qui scandent les décennies, je les ai moi-même vécus, presque à la virgule près, dans les années 70, 80, 90, et 2000. Ces dimanches devant "le petit rapporteur" et un gigot, je m'en rappelle. Ces jeunes des années 80, j'en suis.  Et vous aussi. Ce premier jour ou nous avons utilisé un magnétoscope, nous pouvons en parler. Les premiers propos flous et incertains sur le SIDA et leur évolution, on les reconnaîtra.

 

On sort de ce récit - qui parfois emprunte au Georges Perec de "je me souviens" à travers le rappel d'images fugaces, parfois rend hommage au Temps Retrouvé de Proust - avec une sensation très forte, qui vient confirmer ou révéler une position abstraite : l'individuel est en fin de compte une fiction.

Non pas qu'il n'existe pas d'individus bien entendu, mais ils s'inscrivent dans des réalités totalisantes qui les définissent fortement. Et la liberté consiste justement à le comprendre. Elle commence sur ce seuil.

 

Aux âmes nostalgiques, dont je suis, ce livre parlera évidemment.

 

Ce qui est frappant, c'est que non seulement les souvenirs résonnent en nous lorsque notre génération est concernée, mais pour ma part j'ai retrouvé beaucoup de commun et de sensation de connu, de réel, dans les souvenirs de la reconstruction, des années 50 et 60. Je n'étais pas né pourtant. Et là on comprend que la culture est le sauvetage de ce qui est mort, d'un langage, d'une gestuelle, dans ses moindres détails.

A travers des litanies de films, de romans, d'images d'époque, le passé vit en nous. Les morts survivent. Les mimiques et expressions du passé ont été gravées en nous par des soirées devant Ventura ou De Funès.

 

Si les grands évènements, les mêmes pour tous (on aurait tous cité ceux qui sont dans le livre), scandent nos vies, le temps n'appuie jamais sur "pause". Pas de césure. Un continuum sans chapitres vraiment clairement identifiés. Dans sa construction, le livre rend parfaitement compte de cette densité sans pause, et qui donc paraît passer comme un rêve.

 

Durant cette tranche d'histoire collective, de grands changements se sont produits. Ce qui est le plus frappant, c'est l'évolution de la condition féminine. C'est sans doute le basculement le plus important qu'Annie Ernaux et sa génération aient vécu. Et l'auteur semble ne pas y croire elle-même.

 

Certains moments de la vie de cette génération renvoient au sort des autres générations. A des réalités anthropologiques, non pas intemporelles, mais qui dépassent le seul temps de l'auteur. Ainsi certains passages, comme celui du passage à l'âge adulte puis au rôle de parent, ou celui sur les bribes conservées de la petite enfance, sont-ils vraiment poignants, dans leur capacité à cerner ce qui nous est commun à tous :

 

" Parce que les étés finissaient par se ressembler et qu'il était de plus en plus lourd de n'avoir souci que de soi, que l'injonction de "se réaliser" tournait à vide à force de discussions dans les mêmes cafés, que le sentiment d'être jeune se muait en celui d'une durée indéfinie et morne, qu'on constatait la supériorité sociale du couple sur le célibataire, on tombait amoureux avec plus de détermination que les autres fois".

 

Enfin, si Annie Ernaux essaie de ne pas donner dans le regret du passé et souligne tout au long des "années" les bénéfices de la modernité, du progrès technique et de sa consommation, on ne peut pas éviter de constater que peu à peu, sûrement, c'est l'empire de la marchandise qui s'étend dans l'espace et dans notre quotidien, submergeant ce monde qui avance. Un sentiment d'engloutissement que l'auteur exprime sans plainte. Stoïquement.

 

Ce que l'on peut admirer dans ce récit personnel qui confond le Je et le Nous, c'est tout de même une permanence. La fidélité aux siens, à sa jeunesse populaire et à ce qu'elle lui a appris sur le monde. Et que rien n'aura su distraire ou effacer.

 


 

 

 

 

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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