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20 février 2016 6 20 /02 /février /2016 12:48
Jubilation juchéenne, Envoyée spéciale, Jean Echenoz

Avec "Envoyée spéciale", Jean Echenoz s'amuse, et nous amuse énormément, se plaçant dans la tradition de l'absurde qui honore sa maison d'éditions, "minuit". Il illustre aussi son amour du principe romanesque, et ce n'est pas fortuit s'il utilise le procédé d'omniscience poussée à bout qui fut inauguré par Diderot dans "jacques le fataliste", où l'auteur, comme Brecht en son théâtre intègre une distanciation radicale qui nous introduit sans cesse dans son laboratoire. 


Nous sommes à l'époque de la dite transparence, souvent perverse et fallacieuse, et ici l'auteur réhabilite une vieille filière de la transparence, qui a été supplantée par l'impudeur. Il s'agit d'intégrer le making-off au film lui-même.  Nous le regardons procéder, oublier parfois de courts instant qu'il s'agit de fiction, comme si les personnages avaient pu évoluer sans sa plume : l'effet hallucinogene du roman, qui comme l'amour est une forme de folie socialement acceptable. Ces alternances entre le romanesque le plus o
rthodoxe et l'approche moderne de la distanciation sont une façon élégante et cohérente d'assumer un romanesque contemporain, synthèse de l'appétence classique et des conclusions incontournables de la littérature du 20 eme siècle.


Echenoz, comme Diderot, revient aux sou
rces de ce qui l'a passionné dans le roman : la liberté. La possibilité de créer de toutes pièces tout ce que l'on veut dans le monde, de le saboter et de tout faire s'effondrer, de sauver qui l'on veut, de tuer un personnage qui nous ennuie, de créer autant de sentiers possibles tant que c'est crédible et lisible, d'être un joueur de legos insatiable,  d'user de cet arbitraire jouissif qui est à portée du romancier pour notre plus gand plaisir, d'autant plus que nous nous régalons de la connivence directe avec l'auteur qui s'adresse directement à nous, en avançant dans son travail.


C'est drôle de bout en bout.

Un roman d'espionnage escamoté, où des barbouzes très moyennement compétents essaient de monter, par désoeuvrement semble t-il, une opération foireuse de déstabilisation de la Corée du nord, en utilisant une chanteuse de variété oubliée, mais adorée au pays du juché. Dans ce fiasco, l'auteur s'amuse en se moquant de toute cette capacité de manipulation qui nous dépasse, en la ridiculisant et la démystifiant, car au fond ce ne sont que des gens banals qui l'animent. Eux aussi ont des préoccupations telle qu'allumer un barbecue.


L'humour est evidemment une façon de supporter le pire, à savoir l'atrocité, en l'occurence celle de méthodes des
barbouzes, et celles d'une dictature sanguinaire. La violence de notre époque. La fiction peut t
ransformer en sourire l'angoisse terrible qui nous saisit devant ces horreurs et le... fatalisme... Qui nous asphyxie.


Durant tout le roman, si drôle, j'ai songé certes à "Notre agent à la havane" de Graham Greene, mais surtout à Jean Patrick Manchette, en particulier à "Ô Dingos, ö châteaux" qui met aux prises des malf
rats avec une anonyme. Je ne sais pas si l'auteur a voulu rendre hommage à Manchette, si ça lui a traversé l'esprit, mais la familiarité est frappante. La même littérature désenchantée, ironique, vengeresse. Mais souriante. 


La littérature et son amour sont avant tout jubilatoires. C'est la part de feu que Prométhée à pu tout de même voler aux dieux. C'est cela que rappelle "Envoyée spéciale". C'est bien cela qui fonde la force de l'écrivain, et permettra sa survie.

 

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18 janvier 2016 1 18 /01 /janvier /2016 00:49
Inextinguible liberté - "La nuit du bûcher ", Sandor Marai -Article paru dans la Quinzaine littéraire

Giordano Bruno, alchimiste, philosophe prolixe, génial précurseur, européen cosmopolite et interlocuteur des souverains, est un des personnages les plus fascinants de la Renaissance. Celui qui, pas plus que des centaines de milliers de réprimés n'a été réhabilité par Rome, est certainement, avec Paracelse, la figure inspirante du crépusculaire "l'Oeuvre au noir" de Marguerite Yourcenar. Au passage, notons que les temps de Renaissance ont tendance à se vivre comme des plongées dans l'obscurité. Cela nous laisse des éspérances. Sandor Marai fait de Bruno une grenade dégoupillée au milieu de son roman "La nuit du bûcher". L'irruption incendiaire de la liberté.

 

Nous sommes en 1600 de notre ère. Un jeune inquisiteur espagnol effectue une sorte de stage de "benchmarking" à Rome pour nourrir la répression espagnole des méthodes raffinées des collègues italiens. Il a l'occasion d'assister aux dernières heures de Giordano Bruno. Sa vie en sera bouleversée et il le confesse en une longue lettre. Bruno le frappe directement à l'inconscient, et c'est comme si le fanatisme se désintégrait d'un coup. Les psychologues spécialistes de l'emprise sectaire expliquent aujourd'hui que l'on peut en délivrer les victimes en empruntant les mêmes portes psychiques que celles empruntées par le pervers dominant. C'est ce qui arrive au jeune inquisiteur. Il est frappé au plus profond de son âme, non par un discours rationnel - Bruno ne dit pas mot - mais par la sensation de la liberté dont il éprouve la puissance dans le comportement de l'hérétique. Et si le divin se logeait justement ici, dans l'irréductibilité de l'intellectuel ?

 

Le roman du hongrois est sans nul doute une parabole de la répression derrière le mur de Berlin. La mécanique de l'Inquisition, ciselée jusqu'à s'affirmer comme un art, fut le modèle des totalitarismes modernes. Le "Saint-Office" traque la liberté, mais le souci est qu'elle renaît sans cesse. On doit la débusquer, jusqu'à douter de soi-même, voir dans le zèle une forme d'hérésie, se résoudre à la guerre préventive paranoïaque, c'est-à-dire le génocide. Staline demande "la liquidation des Koulaks en tant que classe", comme un des inquisiteurs du roman qui imagine de grands camps de regroupement de suspects, où l'on ne fera pas de détail. Pour les uns, Dieu reconnaîtra les siens ; pour les autres la nécessité historique sera juge.

 

Le totalitarisme est machine qui s'emballe. Elle n'incorpore aucun frein-moteur. Elle ne se heurte qu'à un rapport de forces. Et un inquisiteur le dit : les trêves tactiques sont possibles, mais elles ne remettent pas en cause le projet qui attend de meilleures opportunités.

 

Pourtant, s'il gagne contre les individus, le totalitarisme, comme le montre la destinée de notre jeune inquisiteur d'Avila, ne peut sans doute pas vaincre l'humanité. A moins, ce qu'a sans doute compris Hitler dans sa démence meurtrière, de l'exterminer par étapes dans une guerre éternelle où chaque génocide conduit à un autre génocide (lire à ce propos les pages des "bienveillantes" de Jonathan Littell où sont décrits les projets à long terme des nazis). Le Reich de mille ans c'est fondamentalement l'irruption de Thanatos dans l'Histoire. Le cri des franquistes, "viva la muerte", était un aveu. Repris en écho par les djihadistes.

 

Mais l'insupportable liberté d'autrui est insécable de l'humanité en tant que vouloir- vivre. A quelques années de distance du supplice de Giordano Bruno, Spinoza définit la liberté comme une actualisation permanente du désir de se perpétuer dans son être. La liberté n'est pas une idée, une valeur qu'on réfute et extirpe de la culture, c'est l'expression de la pulsion fondamentale de vie qui s'incarne.

 

Le jeune soldat de Dieu ibérique ne remet pas en question l'Inquisition d'un point de vue moral. Il ne cède pas sur sa foi. Mais il comprend au contact de l'entêtement serein de la liberté que la guerre est vaine et en tire les conclusions.

 

Nous mettons le doigt sur une grande contradiction interne au catholicisme. D'un côté, il affirme que Dieu a donné la liberté à la créature, responsable de ses fautes. Ceci aide le croyant à accepter les horreurs du monde réel, sans incriminer Dieu. Il en découle à notre époque, que la foi ne peut procéder que de la liberté de croyance. Mais en même temps, le catholicisme est monothéisme et vision ordonnée de la création. Si Dieu il y a, il est souverain. La légitimité de la parole de Dieu reste supérieure. Le monothéisme ne peut qu'être magnétisé, malgré tous ses efforts de réactualisation, par le fantasme du règne total de Dieu. Les manifestations contre le mariage pour tous en France procédaient de cette verve là.

 

Le roman dialectique de Marai, riche de méditation historique, est à la fois angoissant et rassurant. La tyrannie est portée à ses extrêmes limites, cela semble inévitable, et la liberté paraît dotée d'une capacité de survie inépuisable, car présente en chacun de nous, éternellement tant que vie dure.

 

L'Inquisition, organisée, bureaucratisée, préfigure la police politique dont les aspects psychologiques seront développés dans "le zéro et l'infini" d'Arthur Koestler qui évoque la répression soviétique. On y trouve déjà le doute qui agite l'inquisiteur lui-même, chacun étant suspect, la nécessité de travailler jusqu'au bout à l'abjuration du condamné. Des processus qu'illustrera magnifiquement un Arthur London. Suis-je coupable ? C'est une question qui concerne aussi bien l'innocent engeôlé que son tortionnaire. Les dissidents survivront à l'URSS. Les scientifiques à l'Inquisition.

 

Cependant, si le monde soviétique s'écroule, l'Eglise démontre une résilience à toute épreuve. Sans doute d'abord parce que l'Eglise n'a pas en responsabilité le destin économique de nations. Mais il est toutefois frappant de constater la plasticité de l'Eglise catholique, qui est parvenue à faire oublier, à se laver des siècles d'atrocités.

 

L'Eglise, oui, a échappé au jugement de l'Histoire. Cependant, elle fut aussi la dupe de ses propres ennemis. Jouant son va- tout au moment des découvertes de Colomb et de Copernic, de Bruno qui prétend que l'univers est infini et que la terre n'est qu'un grain en son sein, l'Eglise va en même temps traquer les "sorcelleries", c'est-à-dire faire place nette pour cette raison raisonnante qui la menace, en éliminant tout ce qui subiste des superstitions, de la magie médiévale qui jouait son rôle social. Elle aura été la dupe de la raison calculatrice qui s'installe à la Renaissance, de la société de marché qui plus tard la marginalisera. Le souci de l'Eglise de s'allier avec les classes dominantes, pour se protéger, signera sa retraite historique. Mais l'Eglise est là, profondément transformée, s'adaptant à tous les défis, de Darwin à la conquête de l'Espace. Cela en dit long sur elle et sur cette religion. Sur sa capacité à traiter les soucis par le silence, aussi, qui est au coeur de sa culture.

 

Concédons qu'il y a roman moins riche que cette oeuvre élégamment écrite, sans boursouflure, et au départ modeste, de Sandor Marai.

 

jérôme bonnemaison

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18 janvier 2016 1 18 /01 /janvier /2016 00:18
Jésus dans le sentier qui bifurque - "Ponce Pilate" - Roger Caillois. Article paru dans la Quinzaine littéraire

 

Une petite clé d'importance se loge dans une minuscule notice biographique de l'édition nouvelle du "Ponce Pilate" de Roger Caillois

 

Il fut en effet l'éditeur original de ce carrefour de la littérature : "Fictions" de Borges. Ouvrage qui esquissa un nouveau projet pour le roman, confronté aux évolutions fondamentales de la science contemporaine, reléguant Copernic et Newton au musée. Avec son petit roman sur Ponce Pilate, Caillois marche indubitablement dans les pas du génial argentin. Il est à son école. Comme l'a été un auteur bien différent, Philip K. Dick, avec "Le Maître du haut château".

 

Tout lecteur de "Fictions" saisira qu'il s'agit pour Caillois- plus connu pour ses essais que pour ses tentatives romanesques-, de prendre au mot Borges et sa fameuse nouvelle : "Le jardin aux sentiers qui bifurquent", c'est à dire d'interroger la littérature au regard de la nouvelle vision, consécutive aux découvertes d' Einstein, de l'univers, considérant l'espace-temps comme une sorte de montagne aux couloirs labyrinthiques. Elle ne peut plus être approchée que par l'abstraction mathématique, la poésie, et l'imaginaire narratif.

 

L'univers n'est plus ce plan ordonné qui structurait une vision linéaire s'exprimant dans le roman classique. Borges en tire les conclusions, et Caillois ici lui rend hommage, indiscutablement, en reproduisant sa méthode. L'Histoire est peut-être une série de possibilités parallèles, et la littérature doit relever le gant et traduire, par l'intuition, cette multiplicité d'un réel inaccessible à notre perception corsetée.

 

Caillois applique la tentative borgésienne à un évènement central dans l'Histoire, jusqu'à inaugurer notre calendrier : la condamnation de Jésus par le procurateur romain Ponce Pilate. La substance du roman est ainsi l'introspection de Pilate qui au lieu de s'en "laver les mains" décidera ici de ne pas céder à la demande du Sanhédrin, de délaisser le cynisme politique pour s'en remettre aux principes de justice enseignés par le stoïcisme. Jésus innocenté et libéré, que se passe t-il ?

 

Ce qui ajoute de l'intérêt au roman est le fait que Pilate a toutes les cartes en main puisqu'un personnage , comme importé de l'œuvre de Borges, décrira pour lui, tel un médium, les conséquences du martyre de Jésus. On chemine ainsi dans les réflexions hésitantes de Pilate, tiraillé entre l'éthique stoïcienne, la volonté de laver par orgueil son image de lâche face aux désirs des notables juifs, ses intérêts d'administrateur qui paierait une révolte locale d'une destitution. S'y mêle une réflexion sur le caractère dialectique de l'Histoire, qui voit Pilate s'ouvrir à la ruse de la raison hégélienne en somme, comprendre que du mal peut sortir le bien. Sachant que dans le roman, l'avenir chrétien est postulé comme positif. Ce qui peut se discuter, convenons-en ici.

 

Toutefois, Caillois est sans doute un peu rapide. Il considère comme acquis que Jésus, épargné, échouera et deviendra un prophète raté comme bien d'autres, banalisé. C'est peser comme très lourde la crucifixion du galiléen, sa mort pour racheter les fautes de l'humanité, et la dite résurrection. La puissance du christianisme se loge t-elle dans l'efficacité narrative des évangiles ou dans le contenu théologique que dégagea notamment St-Paul en radicalisant le caractère universaliste et égalitaire du message ? Emmanuel Carrère raconte avoir écrit le sublime "Le royaume" après avoir lu le désenchanté "La vie de Jésus" de Renan ; l'idée aurait pu l'en saisir à la découverte du Pilate de Caillois. Pour Carrère, semble t-il, c'est la puissance de la sagesse du Christ qui en explique la destinée.

 

Caillois règle facilement son sort à un Jésus survivant. Le christianisme - il faut ici lire Paul Veyne - n'a t-il pas été l'instrument idéal pour tenter de consolider un Empire qui se disloquait sous les forces centrifuges et les pressions aux frontières ?

 

On aurait aimé que ce court roman s'aventure un peu au delà de son propos, nous perde, se risque dans les méandres de cette Histoire à entrées multiples, ne s'en tienne pas à un déterminisme trop mécaniste. Car même un Jésus survivant aurait pu léguer une église d'avenir au futur.

 

La décision de Pilate aurait pu être neutre. C'eut été fort stoïcien de le constater : Marc Aurèle n'a t-il pas dit qu'un individu, même un chef grandiose, n'est qu'un point invisible dans l'immensité de l'Histoire qui emporte tout ? Ombre et poussière. Caillois rate à cet égard ce que Philip Roth réussit dans "Le complot contre l'Amérique", lorsqu'il imagine un putsch fasciste aux Etats-Unis, mais qui s'avère une simple parenthèse car les structures profondes du pays rétablissent la démocratie libérale. Roth relativise donc l'évènement, que Caillois conçoit, finalement, comme causalité historique.

 

L'auteur aurait pu aussi exploiter - son roman est décidément trop bref-, le filon d'un avenir païen. Si l'Empereur Julien l'apostat avait réussi à solder durablement l'héritage chrétien de son prédécesseur Constantin qui érigea cette religion en culte officiel, que se serait-il passé ? Le règne du monothéisme a eu un impact majeur sur le monde, dont on connaît justement certaines incidences tragiques aujourd'hui. On rêve d'un roman qui imaginerait une histoire alternative dont la superstructure idéologique serait païenne, de ce paganisme tardif très tolérant, qu'on peut découvrir à la fin des "Métamorphoses" d'Ovide.

 

Le paganisme, s'il s'exprimait dans un monde brutal - le nôtre l'est-il moins ?-, était tolérant en matière religieuse, ca il était relativiste. Il était légitime d'avoir "ses dieux" même si la religion avait ses aspects officiels, qui étrangement n'étaient pas exclusifs. Sans doute est-ce d'ailleurs ce relâchement qui a fini par perdre le paganisme, concurrencé par la radicalité du message chrétien plus adapté à la "demande" spirituelle. Les dieux étaient tout sauf omniscients et nul ne songeait à s'appuyer sur leurs paroles confuses pour régenter la société. Au contraire, ils étaient difficiles à interpréter et il fallait prévenir leur courroux sans certitude par des cérémonies.. L'augure n'était réservé qu'a de rares pythies. Les dieux, au départ très intervenants, dans Homère, bien que faillibles, capricieux et changeants, deviennent lointains, très lointains dans la pensée romaine. Cicéron affirme qu'on ne saurait se réclamer des dieux pour taire sa responsabilité. Déjà dans Homère, dans les mythes anciens, les dieux ressemblent à des métaphores des pulsions ou des aléas de la condition humaine, ce dont Freud fera grand usage. L'athéisme est en gestation, il sera pour très longtemps bloqué par le monopole chrétien en occident, et la parole d'évangile. Le développement de la science en sera atrophié. On a l'impression que les païens tardifs conservent les dieux par insuffisance de la science et nécessité d'utiliser les fonctions anxiolytique et unificatrice du sacré, sans trop croire à leur existence.

 

Malgré ses limites, le petit roman borgésien de Caillois, qui vaut d'abord par sa réussite à mettre en scène la délibération intérieure de Pilate, donne donc à songer. Il mérite bien sa place dans cette collection où il revoit le jour : "l'Imaginaire".

 

rôme bonnemaison

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9 novembre 2015 1 09 /11 /novembre /2015 00:01
Borgès, le Manet de la littérature - Fictions, Jose Luis Borgès

J'ai lu, mais j'ai perdu du temps à lire des livres de peu de portée, et j'en perdrai encore car ils ont leur place. Cependant je m'astreins, la quarantaine assise, à lire ce qui s'annonce essentiel, d'après ce que je lis, les pages conduisant à d'autres.

 

Un lecteur croise des ouvrages qu'il n'a pas lus et à force de les côtoyer  indirectement, les connaît presque autant que certains vite oubliés.  Les livres sont aussi comme ces gens au lycée à qui on n'avait jamais parlé mais dont on connaissait nombre de détails intimes. Parfois on nous demande : "tu connais machin ?". Et l'on est tenté de répondre que oui, même si jamais il n'y a eu de contact direct, mais une fréquentation différée.

 

Ainsi de "Fictions" de Borgès je savais l'importance et l'inspiration principale, notamment par le truchement d'un essai de Jean François Bayart, "Il existe d'autres mondes" qui s'appuie sur une des 19 nouvelles de ce livre : "le jardin aux sentiers qui bifurquent".

 

" Fictions", désormais,je l'ai lu.  Et je mesure à quel point il est fondamental dans l'histoire de la littérature. Il est un point de bascule de la littérature dans l'art moderne.

 

Avec ce seul livre, Borgès est à la littérature ce que Manet est à l'art : un révolutionnaire. C'est à dire quelqu'un qui adapte la culture ou les institutions aux profonds changements d'une société.

 

Borgès écrit ses fictions, livre de la modernité par excellence, au début des années 40, le temps donc pour que l'écho des découvertes scientifiques d'Einstein parvienne dans la littérature. Borgès est marqué par Cervantès, ce n'est pas fortuit : il est le Cervantès de son temps, celui qui intègre l'"epistémé" de son époque, la perspective avec laquelle l'humanité se met à regarder le monde. Borgès acte qu'on ne peut pas écrire après Einstein comme on le concevait dans un univers copernicien.

 

La relativité du temps et tout ce qui en découle dans la vision de l'univers est aussi déstabilisante que le fait  qu'un homme, en cherchant à aller plus vite en Inde, a démontré que la terre était ronde. L' humain pouvait la découvrir par ses propres audaces. Alors certes, on peut écrire comme avant, mais c'est difficile. Ca devient de plus en plus malaisé. Borgès ouvre sur la science-fiction, sur le retour du roman policier dans sa vocation vertigineuse. On n'imagine pas un Philippe K Dick sans Borgès, ni un Roberto Bolano, ni un Murakami (que je concède avoir très peu lu). " Le Maître du haut château" de K Dick semble avoir été écrit de la main du maïtre argentin lui-même.

 

Il y a chez Borgès une profonde digestion des nouvelles connaissances sur le Temps et sur sa relativité. D'abord une conscience du temps écoulé . La forme de la nouvelle est courte, elle reflète à la fois la nouvelle luxuriance de l'univers, son caractère qui n'est plus linéaire, mais aussi l'idée qu'il y a dans la littérature de la vanité à l'égard de tout ce qui a été écrit. Dans ces nouvelles il y a cette idée omniprésente de la fatalité de la redite.

 

La physique moderne interroge le fondement même de l'univers, et le monde s'affirme comme pure affaire de perspective. Il peut s'avérer multiple. Le présent et le passé n'ont peut-être rien de stable.

 

Si relativité il y a , alors le langage est peut-être tout puissant. Il est créateur de mondes, sa maîtrise fonde des destins dans ces nouvelles, jusqu'au diabolique. Il trace les limites du monde accessible à l'humain. On en revient ainsi au Verbe comme commencement et Borgès, fasciné de mysticisme, truffe ses nouvelles de références judaïques, troublante coïncidence avec une époque où un mouvement réactionnaire délirant va s'acharner à la destruction des juifs et de leur culture.  Une des nouvelles voit l'univers comme une bibliothèque infinie où tous les livres possibles seraient stockés, ce qui inspirera le fameux "Nom de la Rose" d'Eco.

 

Le monde, opaque, de plus en plus abstrait, accessible par les mathématiques, ne serait humain que de langage. Il y a du Wittgeinstein chez Borgès, et il partage sans doute sa conviction selon laquelle ce qui ne peut être dit doit être tu. En tout cas ils ont en commun de vouloir toucher par la pensée et l'oeuvre aux limites de l'humain.

 

Il n'y a nulle contradiction à se passionner pour la science physique et pour la mystique. Ce sont deux voies possibles vers le Tout. C'est à un regard nouveau sur les anciennes sagesses, qui effleuraient les vérités de la science, comme la magie, que l'on nous invite. La littérature elle-même a pressenti ces dimensions du monde, et notamment les mille et une nuits enchâssées, fréquemment évoquées dans les historiettes du livre.

 

Borgès était infiniment moderne et politiquement conservateur. Son pessimisme s'exprime par l'humour, qui vise notamment les érudits et leurs vanités.

 

Le doute saisit cette littérature. On ne sait plus si le monde crée la littérature ou si c'est le contraire. Ainsi une des nouvelles voit des créateurs clandestins inventer un véritable cosmos alternatif, à cohérence poétique, où par exemple il n'existe pas de substantif mais seulement des associations d'idées, et où tout est fugace. Jusqu'à se demander si ce cosmos lui-même n'est pas une chimère. Mais peu à peu ce monde s'impose à la place du nôtre, sans qu'on sache où est le réel. L'idée même du réel devient problématique, constat que l'on doit aussi bien à la science qu'à la psychanalyse, que Borgès connaît.

 

Dès 1940 Borgès anticipe, et c'est la force de la littérature, les développements de la science physique. La théorie du "multivers" par exemple, inspire la nouvelle où un roman, qui semble devenir la réalité, est un jardin aux sentiers qui bifurquent, où nous pouvons vivre une infinité de possibilités. La nôtre n'en est qu'une. Dans une autre nouvelle, on instaure à Babylone une loterie des destins qui devient de plus en plus précise.

 

La modernité de Borgès est si radicale qu'il est difficile de concevoir la crédibilité du roman classique après cette expérience. Tout comme la peinture réaliste devient problématique après l'impressionnisme. C'est une littérature de vertige, d'angoisse, qualifiée de fantastique alors qu'en réalité elle essaie de s'aligner sur les paradigmes de son temps. Une littérature ludique aussi, fort heureusement.

 

Si Borgès campe au sommet de la modernité, il ne réside pas sur le versant de l'absurde où l'on trouve Kafka et Beckett. Sa vision ne le pousse pas à plonger dans les affres de l'aphasie et de l'obscurité. Il essaie d'adapter la littérature mais de la sauver. Les écrivains de l'absurde assument une volonté de définitif.

 

Après les fictions de Borgès, d'autres courants s'empareront de cette idée de la toute puissance du langage, comme le nouveau roman. Ou comme l'oeuvre de Marguerite Duras, qui porte sur l'écriture elle-même.  La science fiction on l'a dit, prendra la relève de Borgès.  Reste une question légitime : les modernes ont-ils achevé le grandiose en art, en tirant les conclusions qui s'imposaient ?

 

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12 août 2015 3 12 /08 /août /2015 13:09
Sensei Musashi - " La parfaite lumière" -suite de "la pierre et le sabre"; Eiji Yoshikawa
Sensei Musashi - " La parfaite lumière" -suite de "la pierre et le sabre"; Eiji Yoshikawa

Après avoir lu il y a tout juste un an le fascinant "La pierre et le sabre", classique japonais d'Eiji Yoshikawa, chroniqué dans www.mesmilleetunenuitsalire.over-blog.com, je viens de finir avec le même délice, sans doute amplifié par le crescendo final, particulièrement réussi, la suite de ce roman qui mêle habilement épique, picaresque - mélange peu évident qui demande un sublime art du dosage, car le picaresque pourrait tuer l'épopée en chassant l'esprit de gravité-, mais encore roman philosophique illustrant la pensée zen, et peinture profonde d'une société, celle du Japon du temps du Shogunat.

 

Dans "La parfaite lumière", l'action s'est déplacée de la région de Kyoto aux alentours du Mont Fuji. Mais tout change encore et encore. Le temps qu'un courrier arrive et rien n'est plus pareil. Musashi avait terminé le premier tome en s'affirmant comme un homme d'épée prometteur, commençant à faire parler de lui mais haï car il bouge les lignes de par son originalité et son indépendance totale.

 

On subodorait qu'un jour ou l'autre un combat devra l'opposer à son seul rival digne : le très différent Kujiro. Un grand escrimeur, sans doute longtemps meilleur que Musashi qui a l'intelligence de différer autant que nécessaire le moment du combat, mais tout aussi pervers que notre héros est plein d'empathie. Musashi sait que ce moment viendra mais au moment où il le jugera opportun. Il a conscience de la nécessité de mener le combat quand il sera gagnable. Le tome 2 a le même rôle que "la pierre et le sabre" en matière d'illustration de l'art de la guerre.

 

Lire "la parfaite lumière", se laisser porter par son langage poétique simple, sans affectation, c'est continuer le premier opus, certes. Nous retrouvons la même philosophie zen-héraclitéenne : tout change, tout le temps, la vie est chaos, flux, elle heurte sans cesse les atomes. A tel point que nous en perdons souvent les fils emmêlés que l'auteur heureusement maîtrise comme Dédale ses couloirs.

 

Nous plongeons encore plus profondément dans la diversité de la société japonaise de ce temps, rencontrant tous les modes de vie, les métiers, l'économie et l'architecture, la condition des femmes. Une fresque élargie et complète, qui tient ses promesses. Nous sommes en Japon. En Japon du seizième siècle. Un japon encore brutal mais où Norbert Elias constaterait que la division du travail est déjà assez élargie pour qu'une auto discipline des mœurs, très poussée chez les classes supérieures, mais commençant à influencer très fortement toute la société, vienne s'imposer dans la culture. Le respect, les principes gérant les relations, les rites d'interaction, les civilités, prennent une grande place, même si le danger guette un peu partout.

 

Dans ce chaos où l'on se croise, se recroise, la grande qualité est la capacité de jugement. La psychologie et l'intuition sociologique. Ce n'est pas qu'il ne faut pas se fier aux apparences, c'est qu'il faut se fier aux apparences pertinentes. Les grands personnages du roman ont appris cette qualité. Et c'est la première qualité du Samouraï, saisir qui est son adversaire.

 

La philosophie du temps propre à la pensée zen implique que le passé est fondamental. D'où la dévotion aux ancêtres, le rôle fondamental de l'Histoire dans la formation des consciences, et l'insistance sur la transmission. Le disciple est une figure centrale. Musashi était déjà Maître de Jotaro, il va prendre un second disciple. Mais le Maître étend son influence, sans parfois le saisir lui-même. Par son exemple et sa légende. C'est ce qui rend ce monde là très différent du nôtre.

 

Pourtant cette fois-ci, malgré cette conscience forte du devenir incessant, on ressent encore plus profondément cette idée déjà là au premier tome : les liens forts résistent. On se souvient. Quand on se retrouve, celui qui a compté reste l'ami ou l'amour fidèle.

 

Mais c'est toujours le parcours de Musashi qui est essentiel, et autour duquel les autres trajectoires, passionnantes, sont organisées de manière toutefois secondaires. L'auteur joue de nos propres passions en organisant sans cesse des retrouvailles et bien des rencontres ratées de peu, notamment entre Otsu et Musashi, ce couple éternel et impossible. C'est un roman ancien, et il a ses "trucs" qu'on connaît et voit venir, d'autant plus que l'auteur nous a déjà fait le coup. Mais c'est un jeu qu'on accepte.

 

Alors qu'au premier tome Musashi était après ses ennuis de jeunesse dans une phase ascendante, cette partie du parcours s'avèrera plus ardue. La Voie, qu'il pensait atteignable par l'exercice du sabre, l'ascétisme et l'attention aux autres vecteurs vers la Voie, comme le dessin, semble parfois s'échapper. Musashi connaîtra sa première grande crise de doute. Il connaîtra aussi des déconvenues partielles, il découvrira qu'un mal peut s'avérer un bien. Mais il n'en sortira que plus fort, car il a acquis cette capacité à remettre en cause ce qui est nécessaire, à tirer des leçons de tout évènement, à apprendre de tout et de n'importe quoi, à adopter par la pratique les points de vue étrangers, celui du paysan comme celui de l'enfant, mais aussi à vraiment mener le travail de reformulation nécessaire. Il va dans un premier temps élargir ses expériences, expérimenter le rôle de leader, s'intéresser à la justice parmi les hommes. Il va apprendre à voir le sabre comme un point d'entrée dans l'univers, plus radicalement qu'au premier tome. Je ne veux rien dévoiler, mais ce sont ces évolutions qui compteront, au final. D'abord tenté par "le politique", Musashi bifurquera à nouveau vers une conception plus totale de la Voie.

 

Le sabre n'est qu'un moyen d'être en harmonie avec l'univers. Voilà le but d'une vie.

 

Vers la fin de ce roman de 700 pages qui en redouble un autre, un Samouraï s'adresse à un disciple de Musashi avant un moment crucial, et lui dit de ne pas perdre une miette de l'évènement. Car c'est aussi pour l'édifier que Musashi vit ce moment exceptionnel, au péril de sa vie. Pour que ses actes éclairent le monde.

 

Ce disciple, évidemment, c'est le lecteur. Au bout du compte celui qui a lu "La pleine lumière" pourra lui aussi appeler "Sensei" le Ronin du village de Myamoto, devenu lame la plus redoutable du japon.

 

 

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8 août 2015 6 08 /08 /août /2015 08:50
Soigner le désespoir ? - " Et Nietzsche a pleuré", Irvin Yalom
Soigner le désespoir ? - " Et Nietzsche a pleuré", Irvin Yalom

Certains philosophes ne peuvent pas être aisément abordés par la face nord. Comme l'himalaya.

 

Alors il convient de lire sur eux avant de les lire. De préparer la rencontre. C'est le cas de Spinoza, c'est le cas de Nietzsche, sans doute. Deux penseurs que j'aime, mais sur lesquels encore aujourd'hui, plus de vingt ans après les avoir découverts, j'ai souvent besoin de passer par des éclairages extérieurs pour en appréhender mieux certains versants.

 

C'est peut-être avec cette générosité là de passeur qu'Irvin Yalom, romancier-psychanalyste, écrit ses romans. Après le très réussi " Le problème Spinoza", j'ai lu "Et Nietzsche a pleuré", meilleur encore.

 

Yalom n'est pas un grand styliste. Bien qu'il soit clair, et que la première vertu du styliste soit la limpidité. Mais il a raison de se saisir de la forme du roman, qu'il utilise magnifiquement comme pédagogue des idées. Comme dans "le problème Spinoza", il évoque à la fois, à travers la quête de ses personnages, ce qu'est la psychanalyse, et même ici comment elle se bâtit, cette "médecine de l'angoisse", mais aussi une pensée philosophique, en l'occurence celle de Nietzsche.

 

Il est très difficile de réaliser un roman avec des personnages, bien connus de surcroît, qui ont réellement existé et d'imaginer ce qui aurait pu arriver si la vie avait un peu oscillé. Très difficile d'être crédible, car nous avons besoin de croire à ce que nous lisons, et partant d'un contraste affiché avec le réel, il est encore plus compliqué de nous entraîner. Pourtant c'est le cas malgré le risque pris. Il se trouve que Yalom a appris, après avoir écrit ce roman, que ses deux personnages, qu'il met en présence, auraient pu effectivement se rencontrer, pour les raisons précises qu'il imagine. Cela a failli avoir lieu. Nous savons donc a posteriori que la fiction est ici une petite bifurcation du réel dont on va imaginer tous les développements.

 

Nietzsche et Freud sont de deux générations qui se succèdent et se superposent partiellement. Ces deux grands penseurs "du soupçon" comme on les a appelés, ont beaucoup en commun, et pas seulement leur passion pour la pensée grecque. L'un est philosophe, l'autre se veut praticien et chercheur. Les deux sont des moutons noirs dans leur milieu et en ont étudié tous les aspects pour s'en détacher, avec la conscience et l'arrogance qui sont la marque des pionniers. Freud n'aime pas trop les philosophes, excepté Schopenhauer, le premier maître essentiel de Friedrich.

 

Entre ces deux là, il y a indéniablement une continuité, ou plutôt une congruence qui n'est pas fortuite. Ils sont les premiers à s'atteler sérieusement aux conséquences de la mort de Dieu. Ces deux athées pionniers le sont, non pas par leur athéisme, mais parce qu'ils sont déjà à l'étape suivante : que fait-on de la mort de Dieu ? Comment vivre avec ? Comment en supporter l'angoisse ? Comment substituer au vide un autre contenu, proprement humain ? Comment ne pas sombrer dans le nihilisme ?

 

 

Et il y a un trait d'union vivant entre eux, qui va être utilisé par Yalom : Lou Andréa Salomé. Cette femme d'exception a bien connu les deux géants. Elle a été, très jeune, le grand amour déçu, platonique et brûlant, de Nietzsche, et elle sera des cercles psychanalytiques les plus proches de Freud. De l'idée de l'instinct derrière toute réalisation humaine, elle aboutira à l'inconscient.

 

Yalom ne pouvait pas organiser une confrontation entre Freud et Nietzsche. Car ce dernier n'aurait pu connaître qu'un jeune Freud, brillant et prometteur, mais pas encore assez mûr pour se mesurer à lui. Alors il a recours à l'un des premiers et nombreux complices de Freud, Joseph Breuer, le père en partage de la psycho-analyse, celui qui réalisa peut-être la première cure, celle d'"Anna O", le patient zéro.

 

Yalom imagine que Salomé, inquiète de l'état de santé de Nietzsche et y décelant une dimension morale profonde, vient s'adresser au médecin réputé que fut Breuer. Celui-ci va essayer, en trompant pour son bien le philosophe encore inconnu, d'appliquer la technique éprouvée sur Anna O.

 

Alors vont surgir toutes les questions posées à la psychanalyse, que les deux personnages vont essayer, chemin faisant, de résoudre ensemble. La première est : qui se soigne ? Que soigne t-on ?

 

Une seconde question surgit : la philosophie, c'est à dire la sagesse, peut-elle soigner ?  Peut-on enseigner le bonheur à coup de formules, même si on en persuade son interlocuteur ?

 

Une troisième est : suffit-il se savoir ce qui nous arrive et de le dire ?

 

Ce sont finalement les questions que se pose toute personne qui entre dans un cabinet de psychologue. Et ce n'est pas un hasard. Yalom continue son oeuvre de soin et développant son oeuvre littéraire ! Il aide ainsi chacun à se poser les bonnes questions.

 

Mais l'interrogation centrale est celle du désespoir. La mort de Dieu nous livre t-elle au désespoir ? Si oui, y a t-il une chance de le soigner ou faut-il apprendre à supporter la maladie ? Dostoïevski se promène, insensiblement, dans les pages de ce roman.

 

Le véritable jeu d'échec entre les deux personnages, Breuer étant épaulé par le jeune Freud, qui ne rencontrera pas le patient, comme un symbole de cette rencontre historique manquée, est aussi une histoire de fraternité qui malgré les réticences de Nietzsche, se bâtit. Sentiment qui manquait sans doute à Nietzsche. Tout choix se paie. Celui d'être un géant, qu'il cultivait radicalement, avait pour contrepartie la solitude, car contrairement à Zarathoustra il imaginait que ses disciples ne viendraient que bien après sa mort, ce en quoi il voyait juste. Il y a indéniablement dans le roman un essai d'interprétation psychologique du philosophe, que je trouve assez convaincant. Nietzsche pensait que les pensées et les déclarations parlaient surtout de la santé de leur émetteur. Et l'ayant fréquemment lu, j'ai souvent souri en essayant de lui appliquer ces principes d'analyse. il semble avoir souvent prôné ce qu'il subissait. Comme pour faire de ses impasses des choix, ce qu'il prône d'ailleurs avec sa théorie de l'amor fati et l'éternel retour du même. Il avait de la cohérence, le Monsieur. Son incapacité à se lier aux femmes, par exemple, était érigée en exigence philosophique. Mais elle n'était qu'un reflet de sa complexion psychique.

 

Breuer, personnage attachant, que l'on découvre autrement que dans son rapport biographique à Freud - voir par exemple la récente biographie de Sigmund Freud publiée par Elizabeth Roudinesco- va devoir en passer par une plongée, avec nous à sa main, dans la pensée nietzschéenne. Et évidemment ce ne sera pas pour lui sans conséquences.

 

Ensemble, comme dans un work in progress disséqué devant nous, de manière fascinante, ils vont peu à peu rejouer l'histoire de l'invention de la cure psychanalytique, avec ses tentatives et ses retournements de situation. Et démontrer les liens indiscutables entre la philosophie du briseur d'idoles et le freudisme, mais aussi leur divergence au final.

 

Car les deux pensées ont en commun la même intuition, qui remonte justement à Spinoza : il s'agit de "devenir qui tu es".

 

Mais comment et pourquoi ? Et c'est ici que l'on diverge. Yalom imagine ce qui aurait pu  aussi, à quelques années près, être une collaboration incroyablement stimulante. Mais la philosophie et la psychanalyse se séparent. Voila peut-être la grande leçon du roman.

 

En dire plus, ce serait aller trop loin - car une cure relève aussi de l'enquête policière- et enlever au lecteur de cet article l'envie de lire ce roman dense, éclatant d'intelligence, mais léger aussi, parfois drôle car les découvertes et l'auto expérimentation ont des effets burlesques. Léger comme Nietzsche aimait une certaine légèreté dionysiaque. Les génies ont aussi des faiblesses, qui ne les rendent que plus attachants, et parfois donnent à sourire. La pensée ne délivre pas de l'humanité.

 

C'est donc un grand roman de fidélité. Un roman de fidélité à la vocation et aux pensées qui ont élevé l'esprit de l'auteur.  Et le nôtre, possiblement.

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14 juin 2015 7 14 /06 /juin /2015 00:33
Blessures de l'âme ("Tout est dans la tête", Alastair Campbell)
Blessures de l'âme ("Tout est dans la tête", Alastair Campbell)

Alastair Campbell est devenu romancier après avoir été le conseiller en communication de l'infâme politicien que fut Tony Blair. Ma première surprise en lisant son roman bien construit, "Tout est dans la tête", c'est de me retrouver face à quelqu'un de tellement humain, de tellement sensibie, de tellement doué pour l'empathie, alors qu'il a donné son temps et son énergie à un projet politique aussi pervers que celui de Blair le liquidateur, celui qui a permis la destruction inutile, que nous payons encore au prix fort, de l'Irak. Celui qui a marqué le ralliement des forces historiques critiques (la gauche) à la domination absolue du marché. 

 

Les gens sont décidément des arlequins complexes. Ils sont composés de strates, ils ressemblent à des mosaïques, et en les simplifiant on s'affuble de belles œillères. C'est d'ailleurs un des thèmes de ce roman : le caractère non monolithique de l'individu.

 

Alastair Campbell a raconté ailleurs qu'il était dépressif au long cours. Qu'il avait hésité à devenir le collaborateur du Premier Ministre à qui il avait répondu, suite à sa proposition de le rejoindre, qu'il était malade. Blair avait dit qu'il le prenait quand même et qu'on se débrouillerait avec ça.

 

Seul un dépressif peut écrire ce roman, qui déploie l'entrelacs complexe de relations entre un psychiatre londonien et ses patients. Mais un psychiatre est un être humain, il a sa propre vie, et en prenant une part du fardeau de ses patients, en plongeant dans son devoir de les soutenir, il risque de compromettre son propre équlilibre. S'il est possible d'aider autrui, s'aider soi-même, comme se regarder passer de sa propre fenêtre, est autrement plus compliqué. Le psychiatre brillant du roman, Sturrock, est malade de dépression. D'une lourde dépression. Il va devoir avancer dans sa vie, sur ces quelques jours que traitent le roman, tout en aidant ses patients.

 

Oui, seul un névrosé expérimenté peut écrire ce roman, tant il décrit bien la souffrance psychique. Comme on l'a rarement fait, et sans romantisme déplacé. Alastair Campbell ne se prend pas pour un grand styliste. Il écrit de manière assez minimaliste : des faits. Mais quelle sagacité ! Le roman parvient à nous faire entrer très charnellement dans les souffrances des patients, le sentiment d'impuissance du psychiatre, sa fragilité. La logique du transfert est très bien incarnée, et on s'attache à ces personnages crédibles, dévalant dans les montagnes russes de la maladie.

 

Il y a une grande brûlée, un grand dépressif très intelligent mais incapable de vivre depuis le départ de son père, un couple cherchant à réguler les pulsions sexuelles du mari, une famille de réfugiés du Kosovo traumatisée, une ancienne prostituée. Un Ministre qui sombre dans l'alcool et compromet tout ce qu'il a construit. Avec chacun de ces patients, il y a de l'échec, de la régression, le sentiment d'impasse, des deux côtés, et parfois des miracles, qui tiennent à très peu.

 

Campbell parvient à trouver les mots pour décrire ce trou qu'est la dépression, et qui est unanimement jugé comme indescriptible, justement. Il y parvient, oui. Et c'est la force de ce livre.

 

Le Professeur Sturrock est un professionnel de haute réputation. C'est un psy anglais, un pragmatique. On sent qu'il utilise un mix de ce qui fonctionne, en mêlant l'analyse freudienne et les thérapies cognitives. Ceux qui ne connaissent pas ces techniques les découvriront. C'est un joli roman, au fond, de découverte, tragique et comique, de ce qu'est la névrose, et de ce que peut-être la résilience. Ou carrément la descente aux enfers, jusqu'à la mort. Un bel hommage aux patients, à leurs "aidants" (les familles) et à ceux qui les amarrent à cette vie, bien souvent. Car le psy est souvent le seul mât auquel se raccrocher encore en période de tempête, et ce lien très particulier est parfaitement rendu.

 

Ce n'est pas un livre pessimiste, au contraire. C'est un livre d'espoir. D'espoir mais de lucidité sur la profondeur des destructions intimes auxquelles les psychiatres et psychologues s'attelent. Mais pas sans résultat. C'est drôle aussi, parce que les névrosés suscitent des situations comiques, nécessairement, en se débattant dans le monde réel.

 

C'est une oeuvre utile, aussi. Car la maladie psychique est toujours autant stigmatisée. Tant est bien qu'on essaie, pour contourner le stigmate, de la rattacher autant que possible à l'exogène : on parle de burn-out, de bore out, de victime de harcèlement. Mais on parle bien, en réalité, de gens qui souffrent de troubles psychiques. Comme on n'a pas encore surmonté le dualisme occidental de l'âme et du corps, on ne parvient pas à voir ces blessés comme souffrant de blessures de l'âme, mais encore et toujours comme des damnés. La souffrance psychique se cache. Alors qu'elle est une affection. Une atteinte. Une altération. Et non une possession démoniaque. 

 

Au sortir de l'émouvant roman d'Alastair Campbell, de tels préjugés tenaces ont du mal à subsister. Se dessine une sympathie pour ce qui est une communauté au fond, une communauté d'une grande diversité sociale : celle des "dingues et des paumés" que chante Hubert Félix Thiéfaine.

 

Cette communauté, qui elle aussi, commence à montrer sa fierté. Dans nombre de capitales où elle organise des "mad pride" coude à coude avec les soignants. Courageusement.

 

Ces fêlés sont de beaux personnages. Ce qui tend à prouver, encore une fois, que les gens normaux ne sont pas exceptionnels. La normalité peut être bien plus dangereuse que la névrose ou la psychose. Ce sont des gens normaux qui aiguillonnaient les trains vers les camps d'extermination. Ce sont des gens normaux qui appuient sur des joysticks pour larguer des bombes sans se poser plus de question. Ce sont des gens normaux qui les commandent. 

 

La souffrance mène au meilleur et au pire. Elle rend sauvage, mais elle peut aussi ouvrir à l'empathie. C'est cette seconde option qui semble concerner un Alastair Campbell devenu pérméable à la douleur d'autrui, capable de la faire entendre et comprendre.

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30 mai 2015 6 30 /05 /mai /2015 20:25
Où l'on règle son sort à une civilisation ( "Les infortunes de la vertu"? Sade)
Où l'on règle son sort à une civilisation ( "Les infortunes de la vertu"? Sade)

J'ai évidemment lu sur Sade, fréquemment, mais j'ai différé de le lire dans le texte. Même l'admiration béate des surréalistes à son égard ne m'avait pas convaincu d'ouvrir ses pages. Je ne sais pas trop d'où vint cette réticence persistante au demeurant. Sans doute parce qu'il me semblait que son sort était réglé, ou de m'être dit qu'en lisant Nietzsche je n'aurais pas grand chose à apprendre de Sade.

 

Mais il y a cette admiration qui persiste, chez beaucoup de grands lecteurs, pour le dit "divin marquis", et j'ai fini par me laisser persuader, intrigué par ces témoins. Sade nous prend, nous embarque en forêt noire, et puis nous laisse stupéfait dans notre coin (un peu comme le personnage du roman dont on va parler finalement), nous dit-on. Il arrive aussi un âge où l'on veut ne pas manquer des lectures de première main, quand il s'agit de noms essentiels de la littérature. J'ai atteint cet âge de lecteur.

 

Alors je viens de lire "Les infortunes de la vertu", soit celles de  la malchanceuse et résiliente Justine, relatant à celle qu'elle n'a pas encore reconnue comme sa soeur, Juliette (qui de son côté à prospéré du vice), les méandres affreux d'une vie où le respect de la morale catholique l'a menée. Justine se retrouve seule et affaiblie, par le hasard de la vie, et séparée de sa soeur, mais elle a reçu une éducation classique. Elle est pieuse et n'y renoncera pas. A chaque étape de sa misérable existence, ses choix se porteront vers le respect des règles morales : on ne vole pas, on ne tue pas, on aide son prochain, on le secourt inconditionnellement.  Et à chaque fois, ce choix se retourne contre elle et l'enfonce un peu plus dans la fange, tandis que ses bourreaux sont récompensés de leurs innombrables forfaits. A plusieurs moments Justine est confrontée à des choix, et elle dispose de la possibilité de bifurquer puisque ses interlocuteurs libertins exposent leur philosophie en toute clarté, et essaient même de la convaincre de prendre ce parti (par intérêt, toujours, la logique de Sade est implacable, elle ne connait pas de faille). 

 

C'est une lecture douloureuse, ambigue, fascinante et blessante. Mystérieuse, car pour saluer son contemporain Montesquieu, on peut vraiment se demander "comment peut-on être Sade ?". Comment en venir à une telle radicalité, une telle lucidité dans la mission qu'on s'est fixé : détruire toute une civilisation, en étant le premier à en tirer toutes les leçons.

 

Ce n'est pas  du tout un livre érotique. Il évoque ce qu'il est affreux à cette époque comme en la nôtre d'évoquer, et encore pire : sadisme sexuel non consenti, prise d'otages, viol, maltraitances, tout cela étant cumulé (en plus des blasphèmes, mais c'est une autre histoire) Mais ici Sade use avec célérité d'un langage euphémistique, de litotes. Plus il s'enfonce dans l'horreur, plus il tient à garder cette langue tenue, ce qui ne fait que souligner l'horreur, et le décalage entre la morale officielle et la réalité, entre la représentation du monde de Justice et ce qu'elle découvre.

 

Il a fallu un Sade. Cette extrêmité là était utile en son temps, pour détruire les idoles. 

 

Elle est aussi, dans une interprétation possible, cousine de l'ultra libéralisme d'un Mandeville (les vices privés font les vertus publiques), puisqu'à plusieurs moments pointe l'idée que défendre égoïstement son intérêt contribue à l'équilibre général.

 

Le fin mot de l'affaire, à savoir l'extraordinaire hypocrisie de la société d'ancien régime appuyée sur la morale catholique, ne saurait être contesté dans ce livre brûlant de sarcasme. Car c'est sous les oripeaux d'un conte moral, qui se joue de la censure, que Sade se livre à son entreprise de destruction radicale, extrêmiste, et il faut le dire, incontestable, de l'ordre moral, politique, social de son temps. Ce n'est pas un hasard si ce livre est écrit deux ans avant la révolution. La superstructure morale de la société ne parvenait plus à s'imposer pour en permettre la continuité.

 

La question se pose de ce que Sade propose à la place de cet édifice qu'il saccage. Le livre ne permet pas d'y répondre, même si finalement on y lit un réalisme profond : les questions éthiques ne se posent que dans un seul monde, le vrai (ce que nous avons fini par concevoir très bien en matière de relations internationales). Dans un monde différent elles se poseraient différemment. Le mal n'est pas célébré comme le mal, mais comme la loi qui sous-tend ce monde là. Un monde qui quand Sade écrit, deux ans avant la révolution, ne se conçoit pas encore comme après 89, mais comme un ordre qu'on ne saurait bousculer. Même si on commence à y songer sérieusement.

 

 

Dans cette société là, les règles sont édictées pour endormir l'agneau et le rendre plus accessible aux crocs du fauve. C'est ainsi que si l'agneau applique ces règles, il est perdu. C'est ce qu'expérimente odieusement Justine, à travers les pires mésaventures. Les pires. Car le Marquis n'a aucune limite dans la description de l'abjection de son époque.

 

Où en est-il lui-même ? Sa biographie nous renseigne à ce sujet, mais on ne juge pas un livre sur une biographie, ou en tout cas elle n'en est qu'un éclairage parmi tant d'autres. Le Marquis est un lubrique, ça ne fait aucun doute. Mais pis ? Rien ne le dit. Au contraire, il est condamné par la révolution à la prison pour modérantisme, rechignant à la répression. Il n'est pas ce monstre qui est parfois dépeint dans les pires personnages du roman, et qu'il incarne en particulier dans les hommes d'Eglise, mais pas seulement. L'horreur s'inflitre dans toutes les classes sociales, et si le Marquis semble sans illusion, c'est sur l'humanité de son temps, des temps passés, l'humanité réelle. Alors que Rousseau se demande peu de temps avant si l'Homme est bon ou corrompu, Sade revient à Machiavel en somme. Ce qui l'intéresse est ce qui est.

 

Alors, quelle place occupe Sade ? Tout mouvement collectif se déploie, naturellement, sur un axe où s'exerce une tension entre des aspects modérés et des aspects extrêmes. Sade est l'extrêmiste des Lumières. C'est lui. Il incarne ce qu'on peut imaginer de pus abouti dans l'entreprise critique de l'ordre fondé sur la transcendance. Il s'y attaque avec une fureur incroyable, d'autant plus efficace qu'elle est conduite par un grand écrivain, précis, sachant se couler dans un genre qui ne laisse rien au hasard : le conte philosophique.

 

"Les infortunes de la vertu" sont directement référencées au Candide de Voltaire. Mais aussi au conte, simplement. Au conte enfantin, dont il reprend les codes (le petit chaperon rouge en particulier).

 

Sade écrit cent ans avant Freud, et n'a pas connu "la psychanalyse des contes de fées" d'un charles Bettelheim, mais il sait qu'il s'en prend à quelque chose qui s'installe dans l'enfance, le surmoi. Il le sait et c'est volontairement qu'il va en ce lieu, porter le fer. D'où le caractère immensément subversif du roman, cet effet déstabilisant. Le Loup gagne, et le Loup a raison. Le petit chaperon devrait se comporter en Loup pour échapper au Loup. Tout passe cul par dessus tête.

 

Les pires méfaits sont commis dans des châteaux inaccessibles, qui suggèrent une partie de nous refoulée, le "Ca". Là où nous ne voulons pas trop regarder. Sade est à cet égard un immense précurseur. Il nous oblige à nous demander ce qui nous pousse, et pose la question : la générosité n'est elle pas seulement une forme, encore une fois, de manifestation de l'ego ? Vaste question.

 

Autre question : les affinités de la jouissance et de la souffrance d'autrui. Le 'sadisme" proprement dit. Qui est tres présent, et dont on sait que pour le coup il titillait l'écrivain. Sade a le mérite de l'exposer au grand jour. De le sortir des chambres des moines.

 

Dans ce roman, où on s'enfonce terriblement, comme dans un bois sombre, effrayés du ton sarcastique de l'auteur, qui se joue du lecteur-censeur en le narguant presque ostensiblement, on voit la morale chrétienne, et son héritière déguisée, la morale républicaine kantienne, exploser en tous sens.

 

Il est frappant de penser que les Lumières auront produit, contre le même adversaire, la société traditionnelle, aussi bien Kant que Sade. Les deux ne se sont pas connus, quel dommage ! Imaginons une controverse ! Mais le kantisme ne résiste pas à la lecture de Sade. Les règles de morale y apparaissent comme conservatrices, comme une ruse du dominant.

 

Et il est une chose certaine : si les dominés suivent ces règles ils sont condamnés à le rester. Plusieurs personnages du roman expliquent cela longuement à Justine, et c'est la véritable leçon du roman ; la fin officielle, celle d'un repentir, étant une farce.

 

La politique, donc, qui est partout dans ce livre sans jamais être évoquée ou si peu, en quelques phrases d'un noble (Bressac), ne saurait se confondre avec la morale. Une révolution, au sens où elle renverse le pouvoir, celui des riches, des moines, ne peut se passer de rompre avec la morale, ce que l'Histoire a amplement confirmé depuis Sade. Celle-ci est systématiquement mise à profit pour perpétuer l'ordre dominant. Ainsi tenir ses promesses, par exemple, quand on a promis de ne pas dénoncer.  Sade va jusqu'à montrer, dans sa fable, que l'attitude la plus morale, en réalité, parce qu'elle est dans la réalité, se mêle d'éléments nécessairement immoraux. Ainsi, Justine en passe t-elle parfois par le mensonge pour tenter de trouver une issue, qui de toute manière, la condamnera aux pires châtiments.

 

En définitive, le vrai adversaire c'est Dieu. C'est lui que le Marquis affronte. Dieu, et tous ses bagages.

C'est à lui qu'il s'agit de faire affront pour signifier qu'il ne fait pas peur. S'il existe, il ne vaut rien, car il ne s'occupe de rien ou c'est un fripon. Sinon c'est un sale type vu ce qu'il laisse perpétrer. L'attaque contre la morale, l'ordre, n'est que secondaire, logique. Le vrai piédestal à déboulonner, c'est Dieu.

 

"Les infortunes de la vertu" est une déclaration de guerre de l'athéïsme au monothéïsme. Non simplement aux abus de l'Eglise, comme d'autres ont pu le faire, mais à l'idée même de Dieu. Sade se dresse, en différents domaines, le premier.

 

C'est simplement vertigineux. Après Sade, la philosophie n'a plus qu'une seule question à résoudre : peut-on refonder une morale sans transcendance ? Et la psychologie, elle, sera chargée de chercher ce qui est si malsain en nous, ou ne l'est pas.

 

 

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25 mai 2015 1 25 /05 /mai /2015 22:03
Un vide impossible à emplir ("A rebours", Huysmans)
Un vide impossible à emplir ("A rebours", Huysmans)

Son admiration totale allait à Baudelaire, et c’est bien une « curiosité esthétique » que Huysmans propose avec « A rebours », sorte de comète dans la littérature française. Ecrit en 1884, ce roman étrange, qui décrit les affres dépressives d’un aristocrate « fin de race », Des Esseintes, et surtout ses vaines tentatives pour y échapper, sort d’on ne sait où.

 

Husymans l’avoue comme une étape vers sa conversion au catholicisme, dans une préface étonnante donnée deux décennies plus tard. Et on le comprend aisément. Tellement « A rebours » décrit comme impasse lugubre un monde sans Dieu. Mais quand Huysmans écrit ce roman, tellement daté au sens où on ne saurait plus l’écrire, la technique ayant chassé de nos esprits un tel sens de l’observation, de connaissance de la matière, et une telle profusion lexicale, il est un disciple d’Emile Zola, et donne dans « le naturalisme » de son maître, dont il a toutes les qualités pour l’exercer. Pourtant, si l’on écarte ses qualités d’observation, « A rebours » est très loin de tout naturalisme, et Zola a du être éberlué en lisant ce livre, qui se complait à nager dans l’imaginaire baroque d’un personnage tourmenté et flirte avec le délire d’un névrosé .

 

Des Esseintes s’ennuie et veut tromper cet ennui. Il est livré au spleen. Il n’a pas à travailler, alors que faire ? Son passage par l’enseignement chez les jésuites ne l’a pas hameçonné à la foi. Il va dans le monde, s’y ennuie, se laisse tenter par les péchés, en particulier le stupre, mais ne repousse pas l’ennui. Il développe alors une misanthropie et un pessimisme radical, au cousinage schopenhauerien, et conçoit de la haine pour son siècle. Celui du matérialisme en somme. Paradoxalement c’est dans la dépense, la décoration et l’architecture d’abord, puis toutes sortes de lubies couteuses, qu’il espère porteuses de sens, qu’il pense trouver la solution.

 

En vérité, Des Esseintes ne conçoit pas que c’est sa classe en putréfaction qu’il déteste, et donc lui-même, et pas seulement la bourgeoisie qu’il déteste autant que Flaubert, auquel il ressemble beaucoup, en dehors de son improductivité. On retrouve nombre d’accents de la correspondance de l’auteur de Salammbô, et d’ailleurs Des Esseintes est on ne peut plus attiré par l’exotisme antique, qu’il contemple dans les œuvres de Gustave Moreau.

 

Alors il décide de vivre isolé, à Fontenay, et d’exercer des passions avant tout esthétiques, mais aussi sensorielles. Nous allons toutes les visiter, une à une, avec lui, avec délectation. Mais rien n’y fera, la dépression augmentera, prendra un tour de plus en plus physique. Des Esseintes épuisera chacune de ses plongées, chaque désir s’étiolant et n’appelant qu’à un autre désir, chaque déception aiguisant la névrose . Aucun objet ne saurait remplacer l’objet perdu : Dieu.

Le diable lui-même n’est guère tentant, n’ayant de sens à transgresser que par l’existence de Dieu

 

Des Esseintes essaie de faire de sa décadence un motif esthétique, il apprécie tout ce qui glorifie cette décadence, qui lui donne forme, en poésie comme en art plastique, et jusqu’aux parfums ou à la végétation. Cette tentative narcissique ne le soulage pas plus, même s’il y trouve refuge, oui, de manière fugace.

 

Le roman est l’occasion, en plus d’admirer une richesse de nuances esthétiques extrêmement rare, de découvrir l’admiration de l’auteur -et du détestable, et moqué personnage (il y a du Dostoïevski se moquant de Fedor fedorovitch dans les « possédés » dans ce livre) pour les artistes de son temps. Baudelaire d’abord et par dessus tout. Mallarmé. Odilon Redon. Verlaine. Mallarmé Gustave Moreau. Edgard Allan Poe. Les Goncourt (dont on a peine à imaginer comment ils furent admirés en leur temps).La recherche éperdue de plaisir et de nourritures spirituelle, sensorielle, du reclus anxieux nous transporte dans une histoire sublime de la littérature latine tardive. Mais aussi dans les nuances infinies de la parfumerie, de la contemplation des pierreries. Le roman éreinte aussi, toute une littérature chrétienne ou laïque oubliée. Un moyen critique.

 

Le défaut du roman est que l’intrigue saute aux yeux assez rapidement. On saisit que c’est un voyage immobile dans le désir, qui conduit dans un cul de sac.

 

Il faudra que Des Esseintes se résolve à son échec, et à revenir peu ou prou parmi les gens.

On pourrait se dire qu’il est une annonce prophétique du consommateur frustré contemporain. Je crois que non. alors que pour notre temps Dieu est la marchandise, pour le personnage du roman Dieu est dans la marchandise. L’objet n’est aucunement pour lui un signe. C’est une chimère. Un vecteur vers l’absolu, une illusion de transport céleste. Son raffinement obsessionnel n’a pas de sens social mais métaphysique. Il est du côté de la valeur d’usage et non d’échange. Il est un collectionneur mais le contraire du spéculateur. Ce que nous avons en partage avec lui c’est de devoir nous débrouiller avec un ciel vide. Huysmans est moderne. Nous sommes post modernes. Des Esseintes n’est pas notre contemporain.

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12 mai 2015 2 12 /05 /mai /2015 12:19
Miracle de l'instant ("La promenade au phare", Virginia Woolf)
Miracle de l'instant ("La promenade au phare", Virginia Woolf)

Dès l’entame de la « Promenade au phare » de Virginia Woolf on crie au génie. Un génie qui s’exprime aux antipodes d’autres génies littéraires. Woolf c’est le contraire absolu du minimalisme littéraire, celui de Dashiell Hammett (« Moisson rouge« ) qui fait découler la psychologie de l’action. Ici c’est l’exploration radicale du monde intime qui prime. Ces deux littératures, opposées, sont des voies distinctes du modernisme, qui rompt avec le roman par exemple hugolien ou celui de Dumas : du récit plein de sens, édifiant, appuyé sur des personnages dont la psychologie se définit explicitement, en contact avec le récit.

 

La question se pose avec cette auteure, dont l’acuité semble à vrai dire unique dans la perception de tous petits riens humains, de savoir si on peut parler de « génie féminin« , expression utilisée par Julia Kristeva. Le génie d’une femme, certes. Le génie d’un « éternel féminin », sans doute que non, au sens où il n’y a de féminin qu’historicisé. Mais on peut se demander si un homme aurait pu exprimer ce que Mme Woolf a su exprimer. Parce qu’elle était une femme, c’est à dire un être sexué, dont les caractéristiques biologiques indéniables (la femme sait qu’elle est femme), prennent un sens particulier dans un milieu et une époque données. Ces questions agitent les anthropologues, les sociologues, les psychologues, les débats autour du féminisme. Et on ne conclura jamais, peut-être que c’est mieux. Cela prouve que l’on ne maîtrise pas l’Humanité, ce qui est une bonne nouvelle.

 

La promenade au phare repose sur une intrigue minimale. Une famille nombreuse et des amis sont en villégiature dans une maison située dans un île anglaise, d’où l’on voit briller un phare. On y passe quelques heures avec eux, du point de vue intime des individus, particulièrement de la mère de famille. Dix ans après, alors que la grande guerre est passée et a bouleversé la vie de toute famille, un certain nombre d’entre eux y reviennent, et effectuent la promenade au phare qu’un jour on a pas pu réaliser à cause du mauvais temps. La famille ressemble de près à celle de l’enfance de l’auteure.

 

Mais tout cela n’a que peu d’importance. Cela suffit pour que Virginia Woolf s’abandonne à ce qu’elle sait faire comme personne, sauf un Marcel Proust : exprimer une hypersensibilité surhumaine -et sans doute invivable- en se saisissant du langage.

 

D’ailleurs, une des questions de lecteur qui m’a saisi à la lecture de ce chef d’œuvre sublime, c’est celle du caractère autocentré de l’écrivain. Car finalement, Mme Woolf prête son hyper sensibilité, et sa capacité à la penser (et non seulement à l’écrire, mais on pense aussi avec du langage), à ses personnages. Ainsi, soit chacun est doué d’une vie de pensée des émotions d’une densité exceptionnelle, soit Mme Woolf projette son tumulte intérieur sur les personnages.

 

On a qualifié, dans la sapience littéraire, l’écriture de V Woolf comme celle du « flux de pensée ». Elle s’empare en effet des pensées profondes des personnages, chacun à leur tour, pour nous les restituer. Le génie de l’auteur c’est de parvenir à saisir la pensée comme un flux, ce flux rapide, qu’on observe quand on s’essaie à la méditation et que justement on tente, si difficilement de ne pas penser. Mission tellement rude que le maître en méditation finit par dire » vous ne pourrez pas ne pas penser, observez vos pensées, et mettez les de côté doucement ». Mme Woolf les écrit.

 

Elle s’avance, et c’est là sa force, sa marque, jusqu’à cette lisière entre la pensée et le pré conscient. Jusqu’à des pensées qui sont pensées mais que l’on ne se sent pas penser. Le point de contact entre l’émotion et la pensée, où la langue est déjà là. Car pour traduire ce flux il faut du langage. Avant cela il faudrait peindre. Comme Edward Munch.

 

Le flux de pensée n’est que la logique de notre soumission au temps, flux des flux. Les personnages et notamment Mme Ramsay, le centre de ce petit monde, sent lourdement la transformation incessante du réel en passé. Qu’est ce qui crée alors l’unité du Moi dans ce monde en charpie temporelle ? Le travail de la mémoire, l’unité du langage. V Woolf luttait contre la folie et sans doute une angoisse de morcellement et devait sans doute la nécessité de cette lutte à cette hyper sensibilité féroce, démesurée, que seule la littérature pouvait tenter de contenir en lui donnant au moins une forme.

 

Souffrir étrangement n’empêche pas de parvenir aux mêmes conclusions que les grandes sagesses, par l’émotion elle-même. C’est ce que révèle ce roman. Deux personnages, deux femmes, parviennent au sentiment de l’Etre, sentiment qui peut rejaillir de la mémoire. L’éternité existe, c’est celle de l’instant, puisque l’harmonie mirifique d’un instant ne saurait périr. Les personnages et l’auteur en proie à la finitude traquent ces miracles sur la plage ou autour d’une table. C’est là leur possible bonheur.

 

L’hyper sensibilité c’est d’abord celle portée à autrui évidemment. Le roman dépeint des individus absolument dépendants d’autrui, souffrant sous le joug de son possible regard. Il décrit aussi une attention d’une acuité incroyable envers les autres. Ce qui a pu être même difficile à lire, car à en croire l’auteur on ne saurait passer inaperçu un instant. On ne saurait échapper à ce jeu d’observation forcené.

 

Même dans l’amour, l’amitié, l’affection, il est fatal d’être insupportable, comme ces adultes mâles qui brisent l’espoir en affirmant de leur science que « demain on ne pourra pas aller au phare » à cause du mauvais temps. Parce que cette dépendance est ressentie, parce que l’on ne peut s’empêcher d’être soi, parce que la tyrannie n’est jamais tout à fait absente, parce qu’on ne peut pas donner à autrui ce qu’il veut quand il le veut. Parce que l’on est contraint d’abord de s’occuper de soi, de son corps, de sa propre pensée, de sa propre estime de soi. Certains individus, on ne sait pourquoi, ont la capacité d’unir les autres, de symboliser la beauté, la bonté, l’espoir. Bien que l’on sache leurs limites. Le charisme est aussi incernable que la beauté. Mme Ramsay est de cette trempe des sources d’inspiration. Elle est le vrai phare du roman.

 

Enfin, Virginia Woolf semble écrire pour moins souffrir. Le flux de pensée la berce et nous berce. Elle se berce de ce qui la fait souffrir et la déborde, par l’entremise de la création. La présence des vagues, en arrière plan constant du roman, n’est pas fortuite. Mais la vie intérieure est plus forte. Elles peuvent inspirer l’apaisement ou irriter l’anxiété. Il n’y a pas de déterminisme esthétique ou sensoriel. Les vagues cèdent devant l’esprit.

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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