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2 mai 2015 6 02 /05 /mai /2015 19:37
Humain en perspective ("Vendredi et les limbes du pacifique", Michel Tournier)
Humain en perspective ("Vendredi et les limbes du pacifique", Michel Tournier)

En général, pour écrire dans ce blog de lectures, je lis, je souligne parfois. Et je me lance. En me disant "c'est un blog, il va ou il veut". Mais là j'ai hésité à écrire, tellement ce second roman abordé de Michel Tournier (son premier, à 42 ans), "Vendredi et les limbes du pacifique" intimide par sa grandeur.

 

D'autant plus qu'il est suivi par une grandiose post face de son ami, Gilles Deleuze, qui paraît définitive. Une post-face. C'est à dire un texte à lire après avoir lu. Soit ce que prétend réaliser ce blog. Mais comment parler sans paraphraser Deleuze, qui donne ici un texte indissociable du roman (on l'annexe à la plupart des éditions semble t-il). Que me resterait -il à dire ?

 

Essayons quand même de parler un peu de ma lecture propre de ce grand roman philosophique et psychanalytique. A quoi expose la solitude ? Le désespoir de la solitude. La tentation de la solitude. Le naufrage social. Le retrait. L'exclusion.

 

Quelque chose que Deleuze n'a pas dit, au sujet de cette reformulation des mésaventures du Robinson Crusoe de Defoe : il m'a fait rêver à une innovation pédagogique. On pourrait donner ce roman à un élève de terminale. Le mettre dans sa poche et lui dire "tu vas vivre avec lui cette année, et tu verras il va tout relier". Le rêve de décloisonner le savoir dont parle sans cesse Edgar Morin. Un seul texte. Une seule histoire. Voici ce que l'on peut en faire. Regarde, tout est lié. Regarde, ce n'est pas de spécialité que l'on te parle mais du monde.

 

Tournier pourrait le réaliser. On pourrait par exemple unifier une année entière de philosophie, et donc permettre de s'approprier la démarche philosophique, à travers ce roman, qui nous jette dans la phénoménologie et l'existentialisme (Etre, c'est Etre dans le monde), chez Lévinas (nous sommes humains par le visage de l'autre).

 

Certaines pages décrivent mieux que tout propos scolastique l'essence de toute sociologie (la nécessité de surmonter la séparation entre individu et société, entre monade et environnement). On peut y rencontrer Aristote et éclairer le concept d'"animal politique", le freudisme, car on peut lire ce roman comme une aventure d'analyse (de schyzo analyse pour Deleuze). Ou la pensée vitaliste de Nietzsche. On peut y aborder la science naturelle, la géographie, l'Histoire (nous sommes en période post révolution américaine).

 

On peut y fouiller le thème du Double, que Tournier aborde déja dans "Gilles et Jeanne" comme on l'a récemment abordé ici.

 

On peut y aborder la poésie, car il s'agit de bout en bout de prose poétique d'une immense qualité. Dans la description de la nature d'abord. Mais aussi à travers l'évocation du travail, du génie créatif humain. Robinson invente sans cesse des solutions pratiques, pour domestiquer la nature comme notre espèce l'a réalisé, et on à peine à imaginer comment l'intellectuel Tournier a pu s'engager dans cette voie, sans doute au prix d'un immense travail de recherche, rendant hommage à son personnage, pour nous la rendre tellement réelle et en faire ressortir la beauté. On peut y méditer sur la spécificité de la culture occidentale et le sens du colonialisme. On peut, comme le dit Deleuze, découvrir ce qu'est la perversité, à travers la relation à l'Indien Vendredi, qui n'existe pas pour lui-même.

 

Bref, c'est un livre monde. Il se passe à proximité des côtes chiliennes et semble résonner avec cet aspect dévorant de la littérature sud américaine, qui pourtant ne semble pas une influence décisive de Tournier.

 

Le principal thème du roman reste l'indispensable altérité pour l'humain. Elle est abordée par un versant que je n'ai pas découvert ailleurs, sauf peut-être dans des tableaux, comme l'infante de Velasquez, qui ont illustré la maîtrise de la perspective à partir de la Renaissance. Ce que nous permettent les autres, c'est la perspective, la profondeur de champ, la distance. C'est à travers leur regard, leur présence, leur écho, l'espace qu'ils créent entre les choses, que l'on sait que les objets ont plusieurs faces. Qu'il y a d'autres scènes qui se jouent que la nôtre en même temps, ailleurs. Le langage évidemment, qui n'existe pas sans interlocuteur, donne sa forme indispensable à la conscience. Ces deux là ne peuvent pas se séparer.

 

Autrui donne donc sa réalité à la conscience du monde. Sans autrui, la conscience humaine ne peut pas être "pour soi". Elle risque de s'enfermer dans un En Soi radicalement autiste. Robinson se force à parler et à écrire, mais son usage du langage ne se confronte pas au langage de l'Autre. Il tourne en lui-même. Il ne suffit pas d'avoir à sa disposition une végétation et une faune luxuriante. Elle ne peut suffire à nourrir sa capacité intellectuelle, sans le contact avec la production de l'esprit d'autrui. Fort heureusement Robinson a pu retrouver une bible dans le navire échoué, et c'est ce qui le sauve.

 

Robinson lutte contre sa déshumanisation, en passant par plusieurs transformations ou renaissances. Il finit par préférer sa solitude, son rapport direct à la nature à la société des hommes, parce qu'il est allé trop loin dans ce mode de vie. Mais il est resté un humain. Il ne le doit pas qu'à l'arrivée de Vendredi, l'indien métisse, qu'il va d'abord sadiser et soumettre à son ordre, dont il va devenir ensuite dépendant, et qu'il va transformer en vecteur de ses transformations successives et de l'exploration de sa psyché. C'est Vendredi qui l'aide à se rapprocher de la nature, par la faune, puis du soleil, par sa maîtrise des vents. Jusqu'à atteindre le bonheur dans une sorte de panthéïsme sensuel.

 

Robinson, seul, va tout expérimenter pour supporter son sort. Il va s'enfoncer dans lui-même en même temps que dans l'île qu'au début il ne considère que depuis la plage, qu'il veut fuir au plus vite (le déni ?) sans comprendre que sa frénésie de construction d'un bâteau de fuite est vouée à l'échec. Première phase de l'analyse. Le retour à l'animalité la plus brute l'emporte, il se vautre dans la boue. Il essaie ensuite de s'en remettre à des rites sociaux, à une discipline totale, codifiée, aux mirages que nous construisons nous-même, d'exprimer sa puissance en mettant la main sur l'Ile baptisée Speranza dont il s'autoproclame gouverneur, et à la religion. Chercher le sens de sa vie dans l'industrie et l'organisation. Robinson Prométhée.

 

La régression encore plus radicale consistant à se nicher dans une alvéole utérine, dans l'obscurité la plus totale, domptée, de se sentir au coeur battant d'une île devenue un corps vivant. Puis la communion sexuelle hallucinée avec la terre. Jusqu'à découvrir une forme de sagesse épiphanique, et la notion rimbaldienne, autant qu'orientale, d'éternité de l'instant. La folie qui guette Robinson est la tentation du double. Et peut-être l'irruption de Vendredi, fuyard d'un navire, est elle le moyen de maintenir l'équiibre du singulier et du double.

 

Robinson c'est nous. En proie à la condition humaine. Mais obligé de la regarder en face, privé des jeux sociaux. Obligé aussi donc, de regarder ce qu'autrui lui permet de supporter.

 

Alors qu'est ce qui sépare ce roman, en grandeur, de son influence évidente : Don Quichotte ? Le personnage philosophique par excellence. Et bien, en toute humilité, il me semble que Robinson est un poil trop philosophique et pas assez romanesque. Il sait parfaitement écrire, dans son journal de bord. Comme un grand philosophe. Il ne trébuche pas grotesquement. Mais s'il trébuche c'est parce que le roman philosophique le requiert. Il sait tout faire de ses mains, et ça tombe bien. Ce que Cervantès possède, et non Tournier, c'est la capacité à embrasser le prosaïque, le chaos vivant du romanesque, et la profondeur philosophique. Le chevalier à la triste figure est donc un personnage plus vivant que Robinson, dont les ficelles sont apparentes. Tournier n'atteint pas ces sommets. Mais il est très très haut. "Vendredi et les limbes du pacifique" est sans conteste un des plus beaux romans français de son siècle. Je le découvre bien tardivement dans ma vie de lecteur. Mais c'est une bonne nouvelle. Car d'autres viendront.

 

 

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8 avril 2015 3 08 /04 /avril /2015 14:38
Justice par dessus tout ("Le consul", Salim Bachi)
Justice par dessus tout ("Le consul", Salim Bachi)

J'ai découvert l'existence d'Aristides de sousa mendes dans l'essai, chroniqué dans ce blog,de Jean François Bayard, où il se demande s'il eut été résistant ou bourreau et s'interroge sur ce qui peut créer des être infiniment justes et courageux. Bien qu'ayant habité à Bordeaux en deux périodes de ma vie et être passé des centaines de fois devant les lieux de ses actes d'un courage infini, je ne le connaissais pas. Il n'est pas très connu. Moins qu'Oskar Schindler.

 

Le romancier algérien Salim Bachi rend justice à cet être de justice, avec "Le consul", roman qui imagine une longue lettre de mémoires de ce héros à son amante, Andrée.

 

Aristides termine sa vie, brisée par le dictateur Salazar, dans la misère, et finit par se réfugier chez les franciscains. C'est là qu'il est supposé écrire.

 

Hannah Arendt a eu cette intuition géniale : le mal n'est jamais radical. Seul le bien peut l'être. On la comprend en découvrant le parcours de Monsieur le Consul du Portugal dans mon sud-ouest de naissance et de vie.

 

Le mal n'est pas radical. Parce que celui qui le perpètre ne le fait jamais purement. Il a des arrière-pensées. C'est ainsi que je l'interprète. Il ne fait pas le mal pour le mal, mais par cupidité, conformisme, folie ou décrépitude interne mêlée de petitesses, de mesquineries, de trouille (différente d'une peur légitime, dans son côté malsain égotique). Celui qui maltraite a parfois honte, il se dissimule, il n'assume pas, il donne le change, il se cherche des indulgences et des sauf-conduits. Comme l'ont montré les historiens, les massacreurs tombent malades. Ils s'alcoolisent. Ils décompensent. La brute est souvent lâche et prompte à retourner sa veste. Elle se ment éhontément à elle-même. A Nuremberg, aucun n'assume. Aucun. Ils sont tous à chercher des excuses. Les nazis, perdants, ne sont plus nazis. Ils se déshonorent une fois encore en fuyant leurs responsabilités. 

 

Quand Louis Ferdinand Céline pleurniche, alors qu'il a évité la potence pour ses libellés écoeurants d'appel au meurtre de masse, les résistants pour beaucoup s'en retournent à une vie modeste. Aubrac redevient Ingénieur. On l'oublie. Réné Char reste dans sa maison, et se remet à sa table d'écriture, délaissant le fusil et la gloire politique à laquelle il aurait pu postuler.

 

Il faut comparer les procès de Nuremberg, ou le procès d'Eichmann à Jérusalem, à ceux de Rosa Luxembourg devant une juridiction allemande pour son pacifisme, celui de Blum à Riom, celui de Trotsky à St Petersbourg après la défaite de la révolution de 1905.  Le procès du terroriste Carlos à celui des Pussy Riot. Ou même celui, tête haute, de Danton, qui était un être ambivalent, à celui du piteux Louis XVI qui n'assume rien. D'un côté, ça transpire de malaise et de honte, ça se dédouane, c'est incohérent. De l'autre, le procès devient un moment éclatant de cohérence.

 

L'être de justice se dépasse. Ses principes ne lui sont pas extérieurs. Il n'en a pas usage. Ce sont ces principes qui fondent sa personnalité. Mandela ne peut pas accepter les propositions de ses adversaires, qui le libèrent s'il accepte de se soumettre idéologiquement. Il ne peut pas. Sinon il sait qu'il meurt. Il meurt en tant qu'individualité.

 

Le bien est radical parce qu'il n'a aucune besoin de compensation. Il parle en son nom. Il assume sa responsabilité. Il n'a aucune raison d'utiliser le frein à main, sinon pour respirer un moment et produire encore plus de bien. Le bien peut être radical.

 

Le consul est de cette trempe. Le roman décrit, d'une plume claire et certaine, le processus qui le conduit au grandiose et à la chute. En juin 40, ce chrétien viscéral, de cette catégorie minoritaire des Bernanos, pour qui Jésus n'est pas un fétiche et un moyen, mais une vraie voix, est en poste à bordeaux. Déjà, lui l'homme de droite, royaliste, déteste Salazar, sa brutalité et son absence de morale. Mais il vaque de poste en poste, autour de la planète, se consacrant à sa famille, à ses quatorze enfants. Il ne rompt pas. Il n'a pas encore atteint le point où sa conscience va vraiment être mise au défi.

 

Et puis c'est l'exode depuis la Belgique, pays qu'il aime, et en France. Les réfugiés, antifascistes et juifs aflluent vers Bordeaux. Porte vers le sud, vers les amériques. Vers un Portugal censé être neutre. La compassion conduit d'emblée le consul à les laisser entrer dans le consulat, à y dormir. Ils s'y entassent. La situation est terrifiante. La place des Quinconces est envahie de ceux qui fuient la gestapo. Ils supplient le consul de leur accorder un visa.

 

Salazar a diffusé une circulaire, enjoignant les services diplomatiques à n'accorder aucun visa pendant cette période. Sauf exception prise de Lisbonne. Au début le consul fait des entorses, une ou deux, et même des faux. Il est réprimandé.

 

Et puis vient la crise. Le dilemme. Il s'enferme trois jours durant. Saisi par le conflit. 

 

Celui entre la loyauté à son pays, à la loi, et sa fidélité à l'humanité qu'il voit avec le regard de Jesus. Le conflit aussi, entre le courage intrépide et ses intérêts propres, comme ceux de sa grande famille qu'il doit protéger.

 

Cela dure trois jours. Il en sort avec les cheveux blanchis mais "refondé". Il a décidé qu'il ne ferait qu'une seule chose : sauver le maximum de gens, jusqu'à ce qu'on le stoppe. Alors il signe toutes les demandes de visas. Toutes. Il signe tout. Il signe sur ce qu'il peut. Il fait signer à sa place un collaborateur ou run rabbin qui n'accepte pas de partir sans aider les siens. Il va à Hendaye et à Bayonne, réveiller ses subordonnés qui se cachent et leur imposer d'en faire de même.

 

Les historiens estiment que le consul a permis la fuite de 30 à 50 000 personnes.

 

Mais aux frontières on se plaint. On repère le manège. Le consul est vite destitué. Il retourne à Lisbonne ou il est brisé et finira dans les soupes populaires. Il se bat. Salazar, le cynique, se glorifie de sa politique d'asile lors de la victoire des alliés. Mais le consul lui a désobéi, il paiera. La famille est dispersée. Le fils du consul subit un procès parce qu'il s'est battu avec les alliés, mais s'en sort. Le consul n'avait pas assez d'imagination pour s'enfuir. Pour rejoindre les gaullistes par exemple. C'etait un conservateur.

 

Ironie du sort, c'est une anglaise qui le dénonce en premier. Se mêlant aux réfugiés au consulat, elle exige de passer devant les pouilleux de l'Est qui envahissent les bureaux. Le Consul, devant son impolitesse, la congédie. C'est elle qui donne la première alarme en se plaignant.  Les justes se heurtent à l'ironie du sort, parce que le monde se fiche de leurs principes.

 

Le Consul est un homme d'administration. Là où le mal moderne, post weberien, bureaucratique, fleurit, il est une figure d'exception, et on le pense au mieux "fou". Les criminels de bureau sont banals. Ils obtempèrent. Ce sont, dit Arendt, des "Mister nothing" et non des Attila. Ils sont efficaces. Ils évitent de penser. Ils pensent de manière instrumentale. Le consul, c'est l'antipode de la banalité. Mais c'est possible. Il est possible d'échapper au machinisme. Au moins parfois. Au moins quelquefois.

 

Pourquoi devient-on le consul ? La religion ? Non. Car la religion, c'est aussi le franquisme qui massacre à tour de bras les démocrates. Et quand ce n'est pas le franquisme, ça peut être le vatican de ce temps là, lâche, jouant sa propre survie, et ne regardant pas l'extermination des juifs sans certaines arrière-pensées pour certains secteurs. La religion ne suffit pas. Elle entre en jeu mais doit rencontrer d'autres qualités.

 

Il y a un fait important dans le roman et la vie du consul. Ce chrétien fervent a une maitresse française, qui est enceinte de lui. Tout Bordeaux le sait. Sa femme aussi. Il culpabilise mais ne peut pas s'empêcher d'aimer cette femme plus jeune que lui. Ainsi sans doute a t-il été conduit à ne plus voir la morale d'un point de vue superficiel et à réviser ses principes. L'amour passe par dessus tout. L'amour de l'humanité.

 

Il y a aussi eu la perte de son fils, qui est mort. Il porte éternellement la souffrance de cette disparition, comme son fils cadet, mais il ne remet pas en cause sa foi. Et cette mort, pour lui, a certainement été comme un multiplicateur sensible. La vue de ces orphelins traversant la france lui est insupportable. Cette mort aussi, l'a recentré sur l'essentiel.

 

Enfin il y  a le mystère de l'enfance. De l'éducation. De ce qui nous fonde. Et là nous ne pouvons aller. C'est ce que Lévinas tente d'approcher avec son thème de l'humanisation par le visage d'autrui. Mais il se trouve que pour certains, la souffrance d'autrui n'est pas admissible. Le consul a un frère jumeau. Diplomate aussi. Dont il est très proche. Est-ce une passerelle vers la bonté irrésistible ?

 

Evidemment il y a trois jours de combat interne. Mais le consul ne pourrait pas vivre avec le poids de l'inaction alors qu'il peut agir. Il ne peut pas empêcher les millions de morts de cette guerre, mais il peut sauver des vies. Beaucoup. Et jusqu'au bout, même après la destitution, il usera du dernier papier à sa disposition. Seul. Incompris. Exilé dans son propre pays.

 

Salim Bachi prête certaines analyses politiques au consul, très lucides. Une conscience nette de ce qui se déroule, du rôle du pétainisme. Je ne sais pas si cela est authentifié ou si le romancier plaque par souci d"édification du lecteur. Qu'importe.

 

Le ridicule ne tue pas, mais la honte le peut. Le Consul le sait. Il se préserve d'une honte incommensurable en choisissant le courage. Il se leurre volontairement en se disant qu'il sera sans doute entendu lorsqu'il expliquera son geste. Mais au fond il ne calcule plus. Le consul c'est la défaite de l'utilitarisme. La défaite de l'homo economicus. C'est la preuve de la liberté possible des hommes.

 

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25 mars 2015 3 25 /03 /mars /2015 21:20
Vieillir, dit elle ( « Vernon Subutex 1 » , Virginie Despentes)
Vieillir, dit elle ( « Vernon Subutex 1 » , Virginie Despentes)

C’est le premier tome, réussi, d'une trilogie annoncée. « Vernon subutex 1 » de Virginie Despentes (dont on retrouverait dans ce blog une évocation de son essai stimulant et fracassant, « King Kong theory »), est un roman d’époque, un roman de quadra qui sent sa chair s’affaisser et sa jeunesse mythique s’éloigner sérieusement. Un roman de son temps, congruent avec bien des romans de son temps. Notamment dans sa nature post moderne, éclatée, monadique, caractéristique d’une société déboussolée et désenchâssée. Sans fil rouge, sinon celui d’une ombre en sursis : Vernon Subutex.

 

Post moderne, « Vernon subutex » l’est assurément, par cet aspect chaotique, quand les destins s’entrecroisent, se frôlent, se heurtent, comme voués à des trajectoires aléatoires, sans principe organisateur. Mais aussi par son style qui transcende les frontières entre classique et familier, entre langue tenue et argot rock. Son style à elle. Reflet de son parcours, des squats punks aux pages Libé, des béruriers noirs à la Princesse de Clèves, de la fréquentation des écrivains à celle de ses copines porn stars. La synthèse Despentes. Un ton personnel. Un écrivain, donc.

 

La plupart des personnages évoluent dans un monde culturel sans plus aucun repère, où seul le désir est de mise. Le désir du moment. Sans préjugé. Avec la conscience de l’absence de quelque transcendance mais aussi de quelque autorité légitime, encore.

 

C’est un roman de l’entropie. Celle d’une génération, la sienne. Un roman du vieillissement fatal, de la libido au rabais, de l’éclatement des bandes, des tribus, dont celle du rock, dans un monde anomique désormais en réseau. Il nous trimballe à travers différents milieux sociaux que Mme Despentes appréhende avec conviction, tous autant qu’ils sont. De la brute entrepreneuriale au SDF averti. Et il faut admirer cette capacité du romancier à se mettre dans la peau de n’importe qui, à penser de sa place, à faire sien le principe selon lequel rien d’humain n’est étranger pour soi. Despentes la féministe parle du point de vue d’un homme violent envers les femmes, et même d’une brochette de brutes identitaires. Convaincante. Le roman va où le discours politique ne peut pas aller. Il est son complément indispensable, il le décentre admirablement.

 

Le roman se présente comme un saut de personnage en personnage, reliés à la fois par un commun passé d’amateur de rock et par un rapport plus ou moins fugace avec le sieur paumé, Vernon Subutex (décomposition  du glamour Vernon Sullivan, fantasme américain et pseudo de Vian. On nous signifie ainsi qu’il n’est plus permis de rêver les gars). Il ne reste pas grand-chose de ce passé autour de la boutique de disques de Vernon qui a fait faillite, sinon un peu de nostalgie. La survie a imposé le chacun pour soi. Ce qui rassemble, ou plutôt connecte quelque peu les protagonistes, fugacement, c’est une bande son à possible valeur d’échange que possède Vernon Sullivan. Rien d’autre. Sinon un peu de culpabilité et de mélancolie, vite épuisées. Personne n'a le temps de s'attarder.

 

C’est aussi un roman sur le processus de marginalisation, de rupture en rupture, voyant le futur clochard marcher sur un fil de plus en plus mince, celui de l’entraide au compte-goutte, jusqu’à ce qu’il casse et que les portes se referment brutalement, la rue étant jalouse. Une marginalisation, fruit de la fameuse « destruction créatrice » qui en l’occurrence concerne l’industrie du disque, et condamne socialement Vernon Subutex, autrefois, dans d’autres conditions de production, et donc de culture, au carrefour ou à l’origine de destins. Ainsi, Alex, la star morte, doit sa passion à Vernon. A travers le destin piteux d’un personnage qui s’enfonce nous touchons le caractère superstructurel de la culture, et la chair meurtrie de ces processus de modernisation dont la littérature, seule, anoblit les victimes. Jeunes, protégés par les adultes, les uns et les autres n’auraient pas imaginé être contraints à autant d’éloignement et de dureté. Mais ils s’y mettent.

 

C’est un roman dense. Très dense. Où l’on ressent au mieux un aspect de ce qu’Annie Lebrun appelle « le trop de réalité », cette pression asphyxiante de la marchandise, de la culture, de la technologie, de l’information, cette exigence d’être au top sans cesse, sur tous les fronts, d’être interpellé. Cette proximité étouffante du monde qui caractérise l’homme post moderne, enfermé dans le présent, confiné dans la nécessité de se méfier d’autrui (à raison souvent), voire de haïr, relié aux autres par facebook (pour Vernon c’est le dernier secours, d’où sa première préoccupation quand il quitte un hébergement : trouver un moyen de se connecter au réseau pour prendre contact avec les humains).

 

On ne saurait pas trouver que retrancher à ce parcours saisissant de réalisme, de pertinence ("malgré son voile elle n'avait pas l'air moderne") et de crudité aussi. La seule réserve que l’on oserait adresser à Mme Despentes, c’est son appétit pour le scabreux, dont elle a du mal à se défaire encore. Qui est peut-être une facilité. Après tout c'est ce qui l'a porté au devant de la scène. Ceci étant, avec ce roman, elle parvient à s’élever à hauteur des romanciers qui saisissent leur époque, tout en sachant sortir d’eux-mêmes. C’est un excellent roman. Attendons la suite.

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17 février 2015 2 17 /02 /février /2015 23:03
Malgré le Mal ("Confiteor", Jaume Cabre)
Malgré le Mal ("Confiteor", Jaume Cabre)

C’est le livre dont on parle, « Confiteor » de Jaume Cabre, monument de 800 pages, d’une densité rare. Un grand roman. Un très grand. Mais je me demandais ce qui manque à ce roman catalan pour entrer dans l’Olympe. J’y reviendrai peut-être.

 

Difficile de synthétiser une telle profusion narrative, surtout sans « spoiler ». L’auteur ouvre, comme dans tout grand roman, une diversité de chemins, qui s’entrecroisent, comme dans l’esprit du narrateur, Adria Ardevol, qui écrit dans l’urgence, frénétiquement.

 

Il s’agit d’une confession à maints égards déchirante d’un homme sans Dieu, que la conscience du mal rend irrémédiablement athée, en même temps que la fascination totale pour la capacité créative de l’Humanité. La question de Dieu est vite réglée quand Adria découvre de quoi sont capables les artistes et écrivains. On n’a plus besoin de lui.

 

Il décide, devenu âgé, avant de perdre l’esprit comme les médecins lui prédisent, de raconter sa vie entière à la femme de sa vie, Sara. En ne dissimulant plus rien, lui qui a toujours eu du mal à dire la vérité, préférant parfois l’omission, ne voulant pas affronter les démons mais s’ébattre dans l’esthétique, échappant à la fois au désir d’une vie qu’on aurait décidée à sa place, mais aussi au passé dont il ne se veut pas comptable, jusqu’à en oublier ce qu’il a pu entendre, enfant, caché derrière un divan.

 

L’autre grand personnage du roman est un violon. Un instrument d’une valeur inestimable, datant du 17eme siècle. Les nombreux passages évoquant ce violon, sa conception, ceux qui l’essaient et le touchent, sont très beaux. Lorsqu’on évoque le bois, le violon qu’ « on fait sonner ». Il ressemble à un véritable être vivant. C’est le parcours stupéfiant de cet objet qui donnera corps à l’obsession montante d’Adria : le Mal. Pourquoi le Mal ? Il ne saura pas y répondre. Mais il nous dira, d’une certaine manière ce qui peut permettre de nous en sauver autant que se peut : l’amour, l’amitié, l’art. La musique, les fusains de Sara, et l’immense bibliothèque d’Adria, celui qui choisit comme projet dans la vie de tout savoir. Il y a aussi, thèmes très présents dans « confiteor », le pardon et la réparation.

 

Autour de ce violon vont se nouer les fils joliment sertis agités par l’écrivain, mais encore la convoitise et l’aspiration à la beauté, qui se livrent une lutte toujours de retour. La construction de ce roman est ahurissante de complexité et on reste pantois devant un tel échafaudage créatif ; mais peu à peu tout s’ordonne, comme pour enfin livrer, pour celle qui reçoit ce livre comme pour nous, un effet de vérité riche d’émotion.

 

Adria est un enfant surdoué. Il souffre de se sentir l’objet d’un désir parental implacable, et de ne pas être aimé en lui-même, mais pour ses promesses. Son père en particulier, exige de lui la perfection, avec la complicité distante de sa mère. Quand il s’agit de parler un nombre démentiel de langues, cela convient à Adria, qui les apprend comme on reprend des chansons. Mais pas quand il s’agit de devenir le plus grand violoniste de son temps. C’est le violon, d’un mal sortant le bien (ce qui est aussi une cause première de nos difficultés à en terminer avec le Mal) qui le lie d’une amitié pour la vie avec Bernat, qui deviendra musicien, lui. C’est un très beau roman sur l’amitié, ses difficultés et ses preuves, sa solidité à toutes épreuves possible, même si une vie impose bien des contorsions et des coups de canif. C’est un livre qui nous parle de la différence entre l’authenticité et la vérité, aussi. Au passage, l’auteur inclut dans le roman une relation précieuse entre Adria et deux « objets transitionnels » comme disent les pédopsys, qu’adulte le Professeur Ardevol ne lâchera pas pour autant.

 

Et puis il y a le grand amour, celui de Sara . Difficile, tragique parfois. Car l’amour n’échappe pas à l’Histoire qui nous traine aux basques. L’amour ne peut s’extraire du devenir historique et d’un passé qui ne saurait passer. L’amour n’échappe pas aux dilemmes, ce qui est un thème éternel des amants de Vérone à Corneille. Mais le roman sait tout cela et ne se contenterait pas de nous offrir une issue classiquement romantique. L’amour lui aussi est traqué par le Mal, qui revient, sans cesse, sous des formes renaissantes, de l’Inquisition espagnole  aux expériences immondes des médecins d’Auschwitz, que Jaume Cabre a osé affronter très directement, avec succès, de sa plume. Nous sommes tous les enfants de ce passé, et le refouler ne nous expose qu’au retour du refoulé. Douloureux.

 

C’est un homme pressé de tout écrire avant de sombrer dans la nuit de l’oubli, qui rédige ses mémoires sincères adressés à l’être aimé. Tout s’y bouscule, et nous plongeons au cœur d’un cerveau puissant, alimenté d’une culture inépuisable, aussi bien abstraite que charnelle (Adria est musicien et grand professeur d’Histoire des idées) qui commence à lutter avec ses propres faiblesses.

 

La grande originalité du roman est son mode narratif audacieux, qui rend compte de la bataille menée contre le temps par le narrateur. L’écrivain a osé passer d’une époque à l’autre, du réel à l’imaginaire, en plein milieu d’une phrase, superposant les temporalités et les personnages, et pas seulement d’un chapitre à l’autre. Il use constamment de ces déroutants procédés (que je ne me souviens pas d’avoir trouvés ailleurs), mais qui ont un sens dans le roman, et ne ressortent pas de pur jeu littéraire. C’est exigeant pour le lecteur mais celui-ci garde le fil grâce à la virtuosité du style, à sa limpidité qui vient comme pour adoucir ce qui est imposé. L’on comprend un peu cette puissance intellectuelle d’un homme pressé, dont les souvenirs se percutent, qui mélange ses feuillets, et qui a constamment opéré des liens. On ne sait pas toujours (le sait-il lui-même ?) s’il imagine, reprend d’un mythe, ou raconte ce qu’il a appris du passé : le parcours du violon, le passé trouble de son père, antiquaire qui a usé de méthodes poisseuses, en particulier pendant la guerre, et dont il est qu’il le veuille ou non l’héritier. J’ai pensé, pour la profusion de mémoire, à « la mystérieuse flamme de la reine Loana » d’Eco, et pour le rapport au père à la lettre de Gunther Anders au descendant d’Eichmann.

 

Et finalement tout cela consistait à dire « je t’aime ». Un je t’aime sincère de huit cents pages. Mais c’est toute l’histoire de la parole d’amour que de parvenir à renaître, à se développer, comme une immense forêt nourricière.

 

J’ai dit, en commençant à écrire que « confiteor » ne siègera peut-être pas dans l’Olympe du roman. Même si personne n’en détient les clés, de cet Olympe. Pourquoi donc ? J’ai du mal à le cerner à vrai dire. Mais il me semble, tout de même, que ce qui différencie un grand roman d’un roman éternel, c’est la profondeur métaphysique. C’est ce qui sépare Jaume Cabré, ici de Kafka. Je pourrais aussi évoquer quelques autres breloques : un peu de sentimentalisme, une tendance à l’érudition parfois sans grande utilité, ou à cette manie qu’ont aujourd’hui les écrivains de parler de bons vins, flattant le goût des bonnes choses (dans mon agglomération il y avait un festival des livres et du vin). Cet épicurisme-là , un peu plaqué, n’a jamais trop convenu au lecteur que je suis .

Mais chacun ses aspirations. Confiteor.

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31 janvier 2015 6 31 /01 /janvier /2015 16:09
Péremption ? ("Soumission", Michel Houellebecq)
Péremption ? ("Soumission", Michel Houellebecq)

Quand on a lu un auteur au long cours, on ne sait pas trop pourquoi notre perception évolue. C'est moi qui mute, devenant plus exigeant, moins candide et impressionnable ? C'est l'auteur qui change ? On se croise sans doute. Oui.

 

En tout cas ma lecture du dernier roman de Michel Houellebecq me plonge dans la perplexité et, pour tout dire, dans l'idée que le meilleur de l'œuvre risque de rester dans le passé. C'est la première fois que je m'ennuie en le lisant. Espérons que ce ne soit pas définitif. Que ce ne soit qu'une parenthèse. Après tout une œuvre n'est pas linéaire.

 

A vrai dire, même la polémique qui couvre "Soumission", sur le plan politique, n'est pas vraiment injustifiée. Même si je ne perçois pas une quelconque volonté de pondre un roman islamophobe. Mais il reste que l'inconséquence du contenu de ce roman peut servir de matériau au racisme, sans aucun doute. Je n'ai même pas la possibilité de développer ici la différence entre la littérature et la thèse. Car à vrai dire il est normal que ce roman sème une certaine confusion, étant lui-même confus. Si Michel H. est "mal lu" ici, c'est peut-être qu'il parle mal.

 

On sait ce qui a plu chez cet écrivain, qui m'a plu aussi : son arrogance à penser en surplomb historique et à saisir de grandes tendances de civilisation, tout en s'amusant avec ses personnages. Son humour grinçant, sa capacité à retourner la modernité comme un gant, son instinct sociologique incisif, son désespoir lamentable non dissimulé, son sens de la transgression.

 

Tout cela, nous le retrouvons dans "Soumission". Mais désormais ça ne prend pas. C'est éculé.

 

Là où un Philip Roth, dans "le complot contre l'amérique", réussit, Michel H. échoue. Parce que la politique fiction demande de la crédibilité. Comme la science fiction demande de la cohérence. Si la prise de pouvoir de Lindenbergh contre Roosevelt est crédible chez Roth, la construction de Houellebecq ne peut pas entrainer le lecteur. Elle tousse très fort.

 

Rien ne tient dans cette fiction, ni l'intrigue ni les personnages qui ne sont pas fouillés. Aucune chance de voir un parti musulman gagner les présidentielle dans deux ans. Et pourtant c'est l'hypothèse centrale du roman. Déjà, avec ça, on se sent en dehors du roman, d'emblée.

 

Le roman n'a pas de solidité politique. Si Michel H. a su dans le passé toucher juste en montrant que la liberté sexuelle avait débouché sur l'aliénation aussi, s'il avait su poser la question du post humain, s'il avait su montrer en quoi le libéralisme est une transformation profonde d'une civilisation, s'il avait mis le doigt sur la transformation de la France en parc de tourisme, là il ne nous offre aucune percée.

 

Sans doute, l'auteur sait-il s'aventurer brillamment sur le terrain de la philosophie politique (encore ici). Mais quand il s'engage en incursion dans "la" politique, il s'égare. Ce n'est peut-être, simplement, pas son truc.

 

Ce parti musulman modéré, qui d'ailleurs ne l'est pas vraiment tout en l'étant, on ne sait pas comment il se construit et l'emporte, sur quels ressorts il s'appuie, et franchement ce n'est pas crédible dans une société où l'islam est en proie aux obsessions haineuses. On ne comprend pas les mécanismes des ralliements des autres forces à ce projet. Rien ne tient.

 

Tout s'articule autour du personnage type des romans de l'auteur : un homme dépressif, solitaire, légèrement lubrique mais fatigué d'avance. Qui a un rapport de dépendance assez lucide avec la consommation, seule valeur authentique de ce monde (c'est sur ce point que Houellebecq me reste attachant). C'est un universitaire, en fac de lettres (l'auteur n'a pas fait l'effort cette fois-ci de chercher très loin).

 

En arrière plan il y a ce désespoir habituel lié à l'absence de sens, dont le revers est le retour du religieux. Un fil rouge de l'œuvre. Mais nous le connaissons trop ce personnage et il ne dit rien de nouveau, il recycle, presque dans le détail (il a par exemple toujours envie de se noyer dans l'alcool ou que la soirée cesse au plus vite. Il donne dans l'à-quoi-bonisme. Certes il y a encore, au début, quelques passages drôles, utilisant les leviers habituels de la misanthropie que l'on a trouvés dans les romans précédents Une manière crue d'écrire la sexualité. Mais ça s'épuise vite, et ça s'enlise dans une fiction politique dont on ne voit pas la fiabilité.

 

Cette idée centrale, selon laquelle les peuples ne fonctionnent pas au matérialisme mais aux valeurs, est effleurée. Personnellement elle me laisse froid, mais j'aurais voulu en savoir plus, plutôt que de voir le personnage principal se gaver d'alcool et de mezzes délicieux.

 

Le style de l'auteur n'a jamais été son fort. C'est un style qui se veut lucide et descriptif. Ce n'est pas un minimalisme car il incorpore une part de contemplation bien française. Mais ici dans ce roman, en plus, le style se relâche parfois de manière spectaculaire. A certains moments c'est même mal écrit, simplement. Les relecteurs n'ont pas du oser toucher à la prose de la star des lettres françaises, mais certaines pages aurait valu la corbeille à un romancier non publié

 

N'empêche, ça sent le relâchement. Michel H. parle beaucoup de l'affaissement des chairs dans ses romans. De l'entropie en général. On peut dire qu'il en démontre la portée lui-même. C'est un livre qui ne sent pas l'effort, sinon celui d'en finir avec lui. Et à vrai dire, même écrire à son propos me fatigue déjà un peu. Je ne ferai pas long cette fois-ci.

 

Ce n'est pas un roman raciste, ni islamophobe. A la limite, l'islam politique y apparait quasi explicitement comme une solution, sinon souhaitable, en tout cas cohérente. Susceptible de répondre à nombre de nos soucis, dont le chômage (par la sortie des femmes du marché du travail). Il n'y a pas non plus d'enthousiasme pour ce modèle, même si Houellebecq semble aimer l'ordre qui va de soi. Il aspire à la tranquillité en général, et donc des modèles de société enchâssés dans des traditions fortes ne paraissent pas pour lui déplaire. Il y a en tout cas la conviction suivante : une société a tendance à rechercher une transcendance pour se consolider. Ce qui est indéniable, mais pas fatal pourrait-on lui répondre, s'il avait envie de discuter, ce qui n'est pas certain du tout.

 

Le principal intérêt du livre est de cheminer un peu avec Huysmans, dont le personnage principal est un spécialiste.

 

C'est aussi une histoire de gens qui sombrent doucement, sans décision brutale, par adaptation naturelle, dans la collaboration, la "soumission". Oui. Mais là aussi, il n'y a pas grand chose à en tirer. En gros, on se laisse acheter assez facilement. Personne ne sera surpris. Michel H. a une conscience aigue d'un déclin européen, difficilement niable. Sans doute le PSG qatari aura servi de détonateur a l'idée de ce roman (il n'est pas évoqué). Que l'on ferme les yeux sur beaucoup pour obtenir les pétro dollars, c'est une chose. Mais ignorer la fragilité de l'islam au sein de la société française, ça ne tient pas debout. Nous sommes très loin d'une séduction générale de l'islam sur les élites et le peuple (ce que l'auteur imagine dans deux ans). Cette idée en filigrane, d'une démographie qui favoriserait l'essor de l'islam européen et finalement sa prise de pouvoir, est simplement fausse. Bref, le roman n'a pas de fondations solides. Il était condamné d'avance.

 

Nul besoin de transformer Houellebecq en Charles Martel. C'est un contresens, à maints égards, car à tout prendre une société islamisée ne semble pas à ses yeux (mais ou sont ils ? Qui parle pour l'écrivain dans le roman ?) pire que le nihilisme consumériste. C'est juste un écrivain doué qui se loupe. On ne sait pas si cela durera.

 

 

 

 

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1 septembre 2014 1 01 /09 /septembre /2014 18:21

Il se trouve que l'ours me fascine. Je ne suis pas le seul. J'ai tous les enfants avec moi, John Irving s'il vous plait (et son merveilleux personnage déguisé en ours dans l'"Hôtel New Hampshire") et maintenant Joy Sorman, talentueuse et éclectique auteure française ("du bruit", "l'inhabitable", chroniqués sur ce blog), qui fait paraître "La peau de l'ours", roman réussi de cette rentrée.

 

Joy Sorman s'est régalée en écrivant une fable, un conte pyrénéen dont je suis familier étant toulousain de naissance. L'écrivain poursuit invariablement ce plaisir incroyable de l'enfance, des histoires entendues les premières années, qui enchantent le monde et donnent l'envie de grandir et de s'y aventurer. Mais c'est une fable d'adulte. Une fable désenchantée.

 

J'ai beau chercher, je ne sais toujours pas ce qui frappe et émeut en l'ours. Ou je ne le sais que trop, je pourrais aligner les motifs. Par exemple ce mélange de force stupéfiante et de ridicule quand il est sur ses deux pattes, cet alliage de puissance et de confondant, qui nous ramène à notre condition absurde d'hommes prométhéens, violents et désuets. Mais cela expliquera t-il cette attraction immédiate qu'il nous procure, primitive et infantile, innocente et sauvage ?

 

Un ours nous raconte sa vie sous la plume claire, alerte, vivifiante de Joy Sorman. S'il sait parler c'est qu'il n'est pas vraiment un ours, mais un hybride. Il est né du viol d'une femme par un ours, mais en grandissant son corps est devenu celui d'un ours, et personne ne sait sa véritable nature. Il a donc la vie d'un plantigrade, vaincu par les hommes.  Vaincu parle surmoi. Vaincu par l'humanisation de la terre entière. La fable part de cette idée d'un monarque vaincu, l'ours, qui a partie liée avec une origine. Nous pourrions, avec Freud, l'appeler le "Ca". Ou avec Spinoza, que sais-je, le conatus ? Les ours ne devaient pas approcher du village. Le désir doit rester à distance.

 

Il y a ces cérémonies villageoises, que Sorman réintègre au cœur de sa fable, où l'on se déguise en ours et l'ont traque les habitants, les femmes surtout, pour les salir. Il y a aussi le chamane qui sait que l'ours est un médium vers un monde perdu. L'origine. L'avant du social. Une mémoire introuvable.

 

Cet ours là, qui joue le jeu de sa vie d'ours, traverse la terre en bateau ou en train, survit aux tempêtes, au commerce froid et à la brutalité des hommes, ressemblant de près à un esclave, se sent bien auprès d'autres monstres de foire, des nains et des femmes  à barbe, devient star de cirque et connait la morbidité du zoo, nous ramène à la stupéfaction qui devrait être la nôtre devant la ville ou la mer. Souvent on le laisse se déplacer à sa guise, comme s'il était familier, une part de nous-même finalement. Il devient ainsi un témoin.

 

Sa seule passion, ce sont les femmes, qui semblent reconnaitre une intimité en lui. L'ours, c'est aussi qu'on le veuille ou non le désir. Le désir qu'on ne chasse pas, malgré tous les efforts pour rendre tout aseptisé, lisse, contrôlable, politiquement correct, assimilable.

 

Enfermé en lui-même, ne déployant pas sa puissance, enchaîné et soumis à la froideur de l'humanité, ou à ses rires imbéciles. Il ne vous rappellerait pas quelqu'un ?

 

Avant de l'avoir tué en nous ("La peau de l'ours", Joy Sorman)
Avant de l'avoir tué en nous ("La peau de l'ours", Joy Sorman)
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24 août 2014 7 24 /08 /août /2014 23:31

La matrice de toutes les histoires reste pour nous, occidentaux, l'Illiade homérique.

 

Mais l'australien David Malouf choisit pour sa part, avec son roman "La rançon", d'y faire son nid.

 

Il revient longuement, d'un style prodige, fidèle aux sensations méditerranéennes que le mythe suggère, sur le moment de l'Illiade, où Achille le Grec, rend fou de colère par la mort de son ami Patrocle, tue Hector, fils du Roi de Troie Priam, et pendant onze jours traine son corps derrière son char devant les murailles de la ville. Priam alors, dans un total dépouillement, vient lui-même dans le camp grec proposer une rançon à Achille et reprendre le corps d'Hector pour lui rendre les hommages de ce temps. Achille accepte.

 

Malouf dit dans sa post face qu'il a découvert l'Illiade pendant la seconde guerre mondiale, le lien avec les évènement le choquant. Depuis  il est marqué sans doute par la dialectique du réel et de la fiction.

 

Ici il vient superbement densifier l'humanité dans l'Illiade, donner une épaisseur sensible aux personnages de la tragédie homérique, en donnant plus de vie à la nature qui les entoure aussi.  Mais aussi développer des aspects de ces moments qu'Homère a survolés ou omis.

 

Ainsi si l'on omet, c'est que l'on suppose que la scène est réelle. Alors non seulement la fiction est comme le monde, inépuisable, mais en plus elle est aussi réelle que le réel,  à partir du moment où elle compte dans nos vies. Et ces scènes ont beaucoup inspiré et compté.

 

En donnant leur pleine humanité à ces personnages, Malouf les autonomise des Dieux aussi. Priam, en prenant une initiative jamais réalisée, s'en remet à l'inédit, et évoque même le hasard qui fera ou non qu'il arrivera jusqu'au camp des achéens encore vivant. Aux côtés du charretier qui l'accompagne, il découvre sa commune humanité avec un sans grade absolu, mais aussi des dimensions essentielles de la vie qu'il a ignorées depuis qu'il est roi : le plaisir simple de la nature (mettre les pieds nus dans un torrent), le rapport direct à la nourriture et la connaissance de leur préparation, le bonheur de parler sans artifice. Il se coule dans la peau du père, et non plus du Roi  ; en vient à se demander pourquoi il a si peu souffert, au final, de la perte de si nombreux fils. Et c'est comme cela qu'il rencontre Achille, qui lui aussi pense à son jeune fils qui arrive de Grèce, et au défunt Patrocle, son ami d'enfance (Malouf invente la naissance de cette amitié qui n'est pas évoquée par Homère). Le portrait du roi Priam est une belle réflexion sur l'amputation d'humanité que provoque le pouvoir absolu.

 

Homère fut tout près d'inventer l'Histoire en somme. Celle faite par les Hommes. Ses personnages, ici, s'y risquent. Mais ils inventent aussi le roman, sortant de l'épopée, pour vivre leurs doutes, manifester de l'introspection, des sensations longuement exposées, des rêveries. Malouf n'a pas supprimé les Dieux, loin s'en faut. Ce monde là ne peut tenir sans eux. Mais il y a une distance. Les personnages sont tournés vers eux-mêmes et vers les autres, les Dieux sont des circonstances.

 

Ce qui n'était que passage de la grande Illiade, prend de toutes autres proportions. Mais ce sont bien eux que nous connaissions : Priam, Achille, Hécube, Cassandre. Ainsi ce sont les histoires qui nourrissent, pour l'éternité, nos Histoires. Histoires inspirées, en gigogne, amplifiées. Tout à la fois.

 

Illiade un peu plus humaine encore ("Une rançon", David Malouf)
Illiade un peu plus humaine encore ("Une rançon", David Malouf)
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12 août 2014 2 12 /08 /août /2014 00:13

Et donc... Susan Sontag est aussi une grande romancière.

 

J'aimais l'essayiste, l'intellectuelle engagée, j'aime désormais aussi la romancière, au sortir de la lecture du très ambitieux "en Amérique".

 

Un roman de facture on ne peut plus classique, très influencé par l'"âge d'or" du roman. Sans doute Mme Sontag a t-elle voulu écrire, sur la fin de sa vie, un de ces amples romans qu'elle dévorait enfant.

 

"En Amérique" conte le périple, d'inspiration réelle, de Marinah Z., la reine des théâtres polonais, partie à l'apogée de sa carrière avec quelques couples implanter un Phalanstère fouriériste en Californie. Rien que ça... Echouant, comme tous ceux qui ont essayé, et s'en remettant à ses talents de scène pour survivre dans le Nouveau Monde, refusant de rentrer en Pologne où l'attend un contrat à vie à honorer. Elle deviendra la plus grande comédienne, en anglais s'il vous plaît, de ce pays, et la concurrente de Sarah Bernhard. Elle acceptera quelques concessions à ses principes d'actrice européenne, mais parviendra à jouer Shakespeare dans tout le pays et à imposer sa voix encore fortement marquée de l'accent polonais, lors de tournées triomphales, après avoir connu la dèche au sortir de la période communautaire ratée, mais n'en retirant aucune espèce d'amertume ou de découragement.

 

Quelle intelligence, quel travail, et quel savoir-faire que dénotent ce roman !

 

Susan Sontag a plongé dans la Pologne de la fin du 19eme siècle, terre de ses ancêtres, puis dans l'Amérique post Lincoln, qui nous apparaissent extrêmement vivantes et crédibles. Nous abreuvant de tant de détails, de chair, qui donnent corps à un livre et font de la littérature un monde parmi les mondes.

 

L'écriture est classique, soutenue et limpide, mais l'auteure a recours à tous les styles. L'épistolaire, le dialogue, le flux de pensée ou de parole, une écriture chaotique d'amalgame d'évènements nombreux parfois, l'omniscience, la distanciation, la copie des journaux intimes... Cette alternance est extrêmement plaisante et convient à ce rythme effrené de la vie américaine où tout est transformation et croissance rapide. La conception du roman épouse le battement rapide de cette amérique foisonnante et fulgurante dans son développement.

 

L'expérience du phalanstère est un moment passionnant. On est partis surtout parce que le charisme de Marinah ne se laisait rien refuser, et que son enthousiasme ne cédait devant rien, sans trop y penser. La diva est une diva, et elle embarque son monde, à commencer par son mari, aristocrate et homosexuel honteux, et par un soupirant qui cohabitent en bonne harmonie. Marinah est leur épicentre.

 

L'expérience échoue, parce que personne n'a vraiment mesuré de quoi il s'agissait. On ne s'improvise pas pionnier aussi facilement. Il n'y a pas grand chose d'idéologique dans tout cela, si ce n'est de vouloir renoncer à la mesquinerie de la vie polonaise, quitter une Nation dominée par plusieurs autres, et à toucher du doigt cette amérique. Car ce n'est pas l'utopie qui attire, mais l'amérique sans doute. C'est à dire le possible, l'espoir, le passé qui ne colle pas aux basques. Cette griserie immense, sans limites. Peu d'égalitarisme, car Marynah emmene avec elle une domestique jamais sorti de son village, totalement ahurie devant cette vie... Drôle de fouriérisme. Le grand rêveur de la Passion organisatrice est une inspiration bien lointaine.

 

C'est un très beau roman sur le théâtre, sur le mystère de l'art aux Etats-Unis, sur ses relations avec la naissance d'une Nation et son esprit. L'art aux Etats-Unis sert plus que tout les valeurs de construction de cet immense melting pot. C'est aussi un livre sur les gens de théâtre, leur tendance à l'égotisme, leur incapacité à imaginer autre chose que de s'imaginer. On touche beaucoup à la technique du jeu, à la vie de théâtre. Sontag ne triche pas. Elle entre à fond dans ses matières : dans la culture potagère comme dans la vie villageoise polonaise. Créer un monde, ça se mérite.

 

Il y a cette très belle scène de début de roman, dont je me souviendrai je pense. Sontag a choisi son sujet. Elle se voit en Pologne, à l'époque. Elle est là, incognito, fantôme. Elle est dans un lieu où l'on fête quelque chose. Et elle découvre ses personnages un à un à qui elle donne un nom et un profil. Elle nous laisse profiter des délices de sa vie imaginaire, de sa capacité créative. Nous y sommes.

 

C'est avant tout, sans doute, une déclaration d'amour à la folie de l'amérique, à cette énergie qui en déborde, charriant mille laideurs et profusion de stupéfactions, osant tout, abandonnant et remplaçant à peu près tout, tournée vers le futur. Marinah pensait qu'elle voulait retrouver l'authenticité de la vie collective à la ferme, alors que c'est la conquête de l'espace illimité qui l'appelait sans doute. En une époque où (voir Thomas Piketty) l'Amérique est encore relativement égalitaire car terre de gens arrivés là sans rien, terre de puissante immigration, où chacun a d'abord le droit d'oublier le passé.

 

Avancer, espérer, vouloir être ailleurs encore et encore, se transformer inlassablement (comme le petit Piotr, le fils de l'actrice, qui devient bien vite Peter). Tels sont les désirs de ces personnages, à commencer par notre actrice. On est loin de cette célébration du présent qui revient fortement dans notre moment contemporain. Ecumer le monde, tel était alors, en cette époque d'optimisme d'avant la grande guerre, temps d'innovation ardente et de nouvelles frontières, l'esprit du temps.

 

Elle voulait l'avoir et elle l'a eue ("En Amérique", Susan Sontag)
Elle voulait l'avoir et elle l'a eue ("En Amérique", Susan Sontag)
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22 juillet 2014 2 22 /07 /juillet /2014 15:38

C'est le roman d'un style : le flux.

 

"L'apocalypse des travailleurs" de Valter Hugo Mae, quadra portuguais débarquant en traduction en France, est avant tout cela : l'utilisation d'un style particulier. Qui a du sens pour narrer l'histoire dont il s'agit.

 

 

L'écriture du flux, c'est le fil ininterrompu, ou à peine par des chapitres où l'on reprend la respiration après apnée lectorielle, des évènements vécus par les personnages et de leurs paroles et dialogues, tout cela étant fondu dans le même torrent.

 

Il y a des virgules oui, comme autant de vaguelettes dans le courant, mais pas de point.

 

Que nous dit ce style ? Qu'aide t-il à dire ? Il nous dit l'impossibilité de s'arrêter, d'appuyer sur pause. Il nous dit que lorsque Gainsbourg fait chanter à Birkin qu'elle aimerait "que l'monde s'arrête pour descendre", ce n'est pas envisageable. La mort alors, apparait en robe nimbée de clarté.

 

La fatigue gagne. La vie mord sans cesse les petits travailleurs, à la lisière du lumpen proletariat. L'Etre là, sans cesse, à peine apaisé par l'amour et la fraternité, est immensément pesant. Et il n'est pas fortuit que le point final de cette vie d'apocalypse, où il tarde de passer les portes fermées du purgatoire, finisse par un véritable point final dramatique. Comme une vie finit toujours. Le flux comme style c'est donc une vie, un roman-vie.

 

Les styles et les idées se confondent elles ? Le prétendre serait d'un platonisme qui ne me sied pas. Mais on saisit cependant la correspondance frappante du fond et de la forme dans ce roman.

 

Le fond du roman c'est la misère accablante, qui peu à peu réduit la vie, la fait entrer dans un couloir tout étroit. Celle de deux femmes, qui font des ménages et sont soumises au désir des hommes qui les réIfient, mais non sans espoir. Le sexe, n'est ce pas, peut être l'antichambre imprévue de l'amour ? Il l'est pour les deux femmes. Avec des sorts bien différents.

 

Le sexe pour les femmes de la petite survie précaire, c'est une lutte. Contre le harcèlement. C'est indissociable de la lutte pour la survie, pour l'existence, pour l'existence souveraine, dans une bulle d'air souverain possible. Choisir le désir plutôt que subir, c'est une voie.

 

Il y a la misère d'Andryi aussi, immigré ukrainien au Portugal, "le pays des fleurs", contraint de s'imaginer comme une machine à endurcir pour tenir le choc du dépaysement et du travail.

 

Ce sont de petites vies étroites, sans bruit, où le bonheur peut s'introduire aussi comme rien, malgré l'égoïsme auquel la misère incite : un jour de vacance, le sentiment de ne pas être seul dans cet univers social écrasant,qui jamais ne se dit vraiment, car on a même renoncé à s'en préoccuper tellement s'en sortir est un effort.  Il y a toujours pire que la misère. Il y a aussi la misère et la peur, la misère et le cauchemar : la vie des parents d'Andryi en Ukraine.

 

C'est un roman dur et humain, dénué de sentimentalisme et sentimental. Accablant de misère. Accablant pour la misère. J'ai fini de le lire à la pointe sud de l'Europe de l'ouest, un peu avant Gibraltar. Là où ces dernières années la misère, qui est plus que la pauvreté, a rejailli.

 

Le roman d'un style ("L'apocalypse des travailleurs", Valter Hugo Mae)
Le roman d'un style ("L'apocalypse des travailleurs", Valter Hugo Mae)
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9 juillet 2014 3 09 /07 /juillet /2014 15:37

Avec « Ceux du Nord Ouest », Zadie Smith, une habituée de ce blog (trois de ses ouvrages y sont déjà chroniqués) continue de s'interroger sur l'humain en délicatesse avec les strates de son existence. Il s'agit de devenir soi-même, en prise avec les autres certes, mais aussi avec soi-même comme trajectoire sociale.

 

 

Les personnages de Zadie Smith, comme leur auteur, sont confrontés à leur parcours et à la difficulté de se stabiliser alors qu'ils ont endossé et doivent toujours enfiler plusieurs costumes sociaux : fille, noire, cadre, ancienne du bloc, sœur. Qu'est ce qu'être soi-même quand être soi suppose de tenir ensemble des dimensions éparses, contradictoires, devenues incertaines quelquefois car juste enfouies dans l'inconscient, dans la mémoire ?

 

Ceux du Nord Ouest - sans doute un hommage à Ceux de Dublin de Joyce - sont issus des quartiers afro caribéens du Nord Ouest de Londres, eux-mêmes comme beaucoup de quartiers urbains concernés par ces contradictions qui frappent les métis sociaux, parfois métis tout court. Ils doivent vivre leur vie, menacés par la culpabilité de la trahison, obligés de rompre avec leur passé, saisis par des injonctions paradoxales. Ils sont comme Jon Snow dans Game Of Thrones : jamais chez soi, jamais parmi les siens. Bâtards sociologiques. Exilés des deux rives, asilaires en transit où qu'ils soient, toujours en attente d'une part qui leur manque. Ils sont de peau noire dans leurs cabinets d'avocats, étranges diplômés dans leur famille, jamais vraiment à ce qu'ils font ni pour les autres ni à leur propre conscience.

 

Quand ils divergent les uns des autres malgré les liens de l'enfance, ou décident d'avancer, ils se sentent sans amarres et amers. Ils ne savent s'il faut s'adapter ou porter haut leur spécificité. Ils essaient de trouver le bon équilibre. Ce n'est pas forcément ce qu'on attend d'eux. Ils sont fiers et pleins de honte.

 

Le social l'emporte, le social marque les corps, les gestes. L'individu ça n'existe pas vraiment, mais justement ça existe et c'est cela le souci. C'est ce qu'on roman, à base de personnages, peut souligner.

 

C'est un récit ouvert sur les autres. Le social est incontournable. Il vous condamne à errer hors du sentiment de plénitude de la communauté d'enfance. On a l'impression que l'ascension sociale était un mensonge, un mirage, elle ne fait que déplacer les difficultés. Pour ceux restés à quai, la réussite des autres est un désaveu, un stigmate, un abandon. Malgré toute la bonne volonté, il y a séparation, divorce.

 

Certains, comme Nathalie l'avocate Black, « Keisha » dans le quartier, qui a brillamment réussi mais habite non loin de son quartier d'enfance, en conçoivent un sentiment d'irréel. Ils ne savent pas qui ils sont, mais c'est le réel lui-même qui devient cotonneux. Il ment. Ainsi Nathalie a besoin de se sentir réelle, et à cet effet donne dans la conduite à risque, ce qui la conduira à l'impasse brutale. Il est difficile pour Leah la rousse, qui œuvre dans le social pour rendre aux siens, qui ne comprend pas comment on peut la voir comme une proie à voler alors qu'on était ensemble au lycée, de concevoir l'enfantement. Car enfanter c'est transmettre. Mais que doit on transmettre ?

 

Il y a aussi le sens qu'on doit donner à tout cela. La notion de « mérite » qu'on sait forcément truquée car on a connu les dons de ceux qui ont échoué et on ne sait toujours pas pourquoi le tri a été opéré.

 

C'est un roman beau et amer, où Zadie Smith trouve une gravité nouvelle, s'essaie au drame. Une plongée dans un monde évidemment oublié de la littérature, à laquelle elle offre son immense talent pour le sortir de ses caricatures, sans aucune sentimentalité ni faux semblant.

 

Zadie Smith c'est Virginia Woolf au rythme du reggae. Elle combine le meilleur de la tradition anglaise lettrée : la précision de dentelle, le sens de la psychologie, la capacité à décrire l'intime et à connecter cette sphère avec le grand large social, à écrire sur cette mystérieuse énergie qui circule entre les êtres ; et ce qu'elle explore dans ses racines populaires du Nord ouest londonien.

 

Une voix unique capable d'une grande liberté dans le style, comme son profil doit le permettre, une voie intempestive ou rare. Zadie Smith est aussi à l'aise dans les terrains vagues qui sentent l'Herbe (à fumer) que dans les intérieurs cossus. Aussi à l'aise dans le style classique tenu que dans l'écriture marquée par le rap. Elle écrit sur elle à la troisième personne, aussi convaincante quand il s'agit de parler d'un dealer ou d'un juriste conservateur. Elle est elle aussi à la recherche du temps perdu, car en vérité il est en face de nous, dans chaque instant présent.

 

Nous tenons là un immense écrivain qui a su s'engouffrer dans les ouvertures permises à son regard. Si la liberté c'est de refuser toute assignation et d'être capable de revenir sur ses traces sans jamais rester en place, Zadie Smith est furieusement libre.

 

Le combat pour être Soi  (« Ceux du Nord Ouest » , Zadie Smith
Le combat pour être Soi  (« Ceux du Nord Ouest » , Zadie Smith
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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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