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6 juin 2014 5 06 /06 /juin /2014 19:43

Sorj Chalandon n'aura jamais le talent de créateur de monde de John Le Carré, qui semble une de ses références fortes.

 

Mais son roman "Retour à Killybeg's", dont le propos est de nous raconter à la première personne la vie d'un combattant de l'Irish Republican Army devenu un agent anglais et le restant durant des décennies (Chalandon, journaliste à Libé, a couvert de près le conflit), est un roman bien troussé, manquant sans doute d'ambition et d'ampleur, mais riche d'un style agréable et efficace.

 

Le Monsieur sait écrire, et a de la psychologie. C'est l'essentiel, mais pas assez pour écrire un grand roman. Juste un bon roman, qui touche juste, bien que cédant fréquemment à un certain pathos et aux clichés, Sorj Chalandon n'a pas évité ce terrible regard du lecteur par dessus son épaule, qui est le traître de tout écrivain.

 

Si on entre en Irlande, si on comprend ce qu'ont subi les irlandais, on ne fait qu'effleurer les sources de ce conflit colonial nordiste, qui semble résumé par un affrontement entre religions, mais recouvre comme une grille de lecture trop aisée d'autres réalités, que le mépris social envers les irlandais laisse percer à jour. C'est dommage, car la figure du traître aurait pu permettre d'interroger plus encore ce lien entre l'oppresseur et l'opprimé. De même, si on s'offre une plongée dans le mouvement clandestin, elle reste bien superficielle. On comprend certes que les anglais n'auraient jamais gagné contre le petit poucet, car c'est une population, des générations, qui s'oppposaient à eux, et non une organisation isolée. La solution ne pouvait pas être militaire.

 

Tyrone a été donné. Il vient de révéler  aux médias, alors que le processus de paix change la donne politique, son parcours de trahison. Alors il rentre dans sa petite bourgade irlandaise rurale d'enfance, loin de Belfast, où il attend les ombres chargées de la vengeance. Pendant cette attente, il nous raconte sa vie irlandaise, cet engagement naturel, spontané, génétique, dans l'IRA. Il nous décrit surtout la violence qui a empoisonné cette société en guerre et s'y est installée partout, et la brutalité stupéfiante des anglais envers les indépendantistes irlandais. Cette brutalité a pris en prison les formes parmi les plus odieuses des exploits barbares du XXeme siècle, et on sait qu'on ne manque pas de concurrents.

 

Trahir, ce n'est pas facile. Et ce n'est pas un choix cynique et froid. C'est souvent un processus, comme on le voit dans le roman, plutôt que le résultat d'une délibération éthique. Toute trahison a ses ambiguités. Il est évidemment facile de montrer du doigt le traître, quand la question de la trahison n'a pas été posée sérieusement.

 

Nous sommes ici dans le rôle essentiel, la "plus value", de la littérature. Nous permettre de saisir la nuance, la complexité, de s'y promener, d'offrir le point de vue que l'Histoire ne peut pas approcher avec ses grands coups de pinceau et ses agrégats. La littérature a aussi pour fonction d'explorer la perspective de celui qui n'a pas d'avocat. Dont le point de vue intime sur l'Histoire est tu.

 

Le traître a pu penser qu'il sauvait, permettait à l''avenir de s'éclairer, et que sa trahison était plus formelle que réelle. C'est un concours dramatique de circonstances qui conduit Tyrone, assez jeune, à commencer à céder au chantâge et à trahir. Ensuite cet enchainement qu'il ne contrôle pas est devenu une camisole. Il ne peut plus revenir en arrière ou du moins le croit il. Des années plus tard il est le produit d'un fait de jeunesse involontaire qu'il n'a pas su gérer.

 

Finalement, c'est plus la honte, sentiment non malveillant et social par excellence, qui fabrique le traitre, que l'appât du gain ou la petitesse. On sort plein d'indulgence pour ce traitre et en même temps conscient de la nécessité d'une justice. C'est donc un roman de réconciliation tragique qu'écrit Sorj Chalandon.

 

Les sociétés doivent à un moment sortir de leurs guerres. Le traitre est celui qui peut servir de bouc émissaire commun aux deux camps. En cela, celui qui n'aura su autrefois se sacrifier sera l'objet du sacrifice final, nécessaire à la paix. Tragique et ironique destin.

 

 

Saisir le traître ("Retour à Killybeg's, Sorj Chalandon)
Saisir le traître ("Retour à Killybeg's, Sorj Chalandon)
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28 mars 2014 5 28 /03 /mars /2014 17:09

Drieu-la-R.jpgAvant d'être terre d'expérimentation de l'ultra libéralisme et aujourd'hui d'une nouvelle tentative progressiste passionnante, le continent américain l'a été du fascisme. Parfois, les deux ont saccagé des pays main dans la main, comme dans ce Chili que connait bien Roberto Bolano. Le fascisme n'est au départ, avant de parfois prendre une relative autonomie et de donner cours à ses plus vastes horreurs, que le viatique politique d'une classe dominante à qui la démocratie, forme parmi d'autres dans laquelle elle peut couler sa reproduction, n'est plus commode.

 

 

 

Avec "La littérature nazie en amérique", il démontre son caractère d'écrivain hors norme.

 

Bolano a apporté à la littérature de son siècle une véritable pierre unique. Il sait faire des choses que l'on ne saurait lire sans lui. C'est ainsi que Roberto Bolano mérite ardemment sa place dans le coeur de tout grand lecteur contemporain.

 

 

Le fascisme a été l'ennemi intime de Bolano, jusque dans sa chair. Et ici, dans un exercice de jubilation sombre, il s'en venge et nous en venge, déclenchant chez le lecteur (enfin votre serviteur) des rafales de rires meurtrières, car nourries dans le dégoût méprisant de ce produit empoisonné qu'est la peste brune..

 

 

L'écrivain nous propose une espèce d'encyclopédie imaginaire de la pseudo littérature nazie en amérique, composée de dizaines de biographies scabreuses d'auteurs fictifs, censés avoir vécus entre le début du XX eme siècle et les vingt premières années du XXIeme. 

 

 

Le ton est froid, descriptif, sans aucune espèce de jugement moral. L'auteur y adopte cette tonalité objective, distanciée, de l'encyclopédiste. Cette objectivité est ainsi surexposée de facto de manière critique, par l'absurdité du projet qui ressort. L'on ne saurait parler de fanatiques comme de poètes de l'académie florale, et pourtant si l'on s'en tient à l'art pour l'art c'est ce qu'on peut commettre.

 

 

L'euphémisme objectiviste manifeste justement de manière drôlatique les défauts des personnages. Ainsi dire à propos d'une oeuvre qu'elle "a connu un succès inégal et fréquemment inexistant", alors que le propos essaie de prendre au sérieux les auteurs décrits et de les respecter, c'est justement souligner la nullité de l'audience de l'auteur, derrière la courtoisie du chroniqueur de sa vie.

 

 

Bolano se moque aussi de la banalisation, de la connivence. Sans doute d'un milieu littéraire incapable de se dégager de critères esthétiques à la dérive, et qui oublie simplement l'horreur de ce que l'on peut raconter. La chair brûlée derrière les livres. Les fans de Louis Ferdinand Céline, qui s'ébaubissent devant "d'un château l'autre", en prennent pour leur grade. Ils oublient ce que signifie la présence de Céline dans ces châteaux.

 

 

Bolano nous livre une galerie de portraits hautement sarcastiques. Dans ce milieu littéraire fictif, qui finit par produire un tableau cohérent avec des dynasties, des réseaux de revues, des chaînes d'influence, les auteurs sont autoproclamés, prétentieux et verbeux, inconstants et ronflants. Ils sont pour beaucoup border line ou carrément aliénés. La plupart sont grossièrement mégalomanes (notamment un personnage très risible qui écrit des "réfutations" systématiques de tous les auteurs des lumières, énormes ouvrages publiés à compte d'auteur).

 

 

Pour certains, ce sont les enfants d'une classe dominante pourrissante qui plongent en écriture pour emplir des vies assurées d'avance, ne produisant jamais rien de positif pour la société. La grande culture de Bolano permet de voyager partout, de lier des phénomènes hyper disparates, de circuler du global à l'infime détail, dans un dédale d'aventures absurdes, bien à l'image du XXeme siècle. 

 

 

Surtout Bolano saisit le fascisme comme cet attrape tout particulièrement pervers qu'il est . Ces gens jouent de tous les registres, n'ont aucun souci éthique de cohérence, leurs seules pulsions les occupant. Ils peuvent ainsi tout aimer, sur un coup de foudre, aller et venir, tomber amoureuse d'une trotskyste et se suicider pour elle comme une des personnages hilarantes du livre, touchée d'un coup de foudre pour une femme pour la première fois, lui déclarant sa flamme et se voyant rétorquer que c'est impossible parce que "moi je suis trotskyste et vous êtes une facho de merde", ce qui ne décourage pas la fasciste ni ne la vexe.

 

 

Ils sont là, partout, car ils peuvent se fondre sans même vraiment se cacher . Ils sont n'importe où, ça ne pose souci que lorsqu'ils sont beaucoup trop francs.  Bolano a du être frappé (il écrit ce livre en 1996) par la présence des tortionnaires dans la société sud américaine, amnistiés par accord politique lors des transitions démocratiques. Vivre avec des gens qui trouvent que c'est normal de liquider des millions de personnes parce qu'elle sont nées, ce n'est pas rien.

 

L'oubli a raison de tout aussi.

 

 

Bolano illustre ici une fonction alchimiste de la littérature : créer un monde qui nous soulage de nos peines, ou du moins les transforme en formes jetées à l'extérieur de nous, et communicatives.

 

Ici on transforme les fascistes en jouets que l'on tripote, déchire, avec lesquels on s'amuse autant que permis (puis on les oublie, et franchement ils le méritent). Ils vivent tout un tas d'avanies, ont droit à des fins de vie atroces et solitaires, connaissent la douleur de la décadence, et défilent devant nos yeux dans des atours pompeux et ridicules.

 

 

Nous n'avons pas le temps de pénétrer en eux très longuement (ces biographies sont très factuelles, l'agitation stérile y prévaut), car de toute façon ils sont écoeurants et au bout d'un moment leur saleté les rend indignes d'intérêt, alors on va voir ailleurs. On leur joue tous les tours et vraiment ça soulage.

 

 

"La littérature nazie en amérique" tient du tragico ludique exorciste, un genre tout à fait original... Bolano le mage pousse jusqu'à réaliser des annexes avec une longue bibliographie et une liste de notices biographiques complémentaires.

 

J'ai personnellement beaucoup ri.

D'un rire cruel certes.

D'un rire hostile.

 

 

Ces gens existent. Nous vivons auprès d'eux, dans une société française où leurs héritiers atteignent des scores électoraux effarants. Nous finissons par l'accepter, nous l'avons en réalité accepté. Ils rigolent avec les autres dans les talk shows, et on finit par oublier que leurs opinions sont des couteaux sanglants. Ils sont dangereux et leur banalité n'est que circonstantielle. Bolano est aussi dur à notre égard, qui les laissons évoluer à leur gré, et sommes disposés à tous les relativismes mondains et snobs, qu'à leur attention.

 

 

A la banalité Arendtienne du mal, Bolano ajoute le grotesque du mal. Pour notre grand plaisir, pour notre rire libérateur.

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18 janvier 2014 6 18 /01 /janvier /2014 21:35

amesmortes-copie-1

 

 

En refermant, enivré, "Les âmes mortes" de Gogol, lu en parallèle avec l'essai que ce réactionnaire de Vladimir Nabokov consacra à l'écrivain, je me suis tout de suite dit que Gogol était un fieffé coquin. Ses âmes mortes, ce ne sont pas les âmes des serfs défunts que Tchitchikov, le personnage principal, un petit escroc -demi malin-, achète pour escroquer le trésor public, mais bien les âmes des personnages censés être vivants dans ce livre.

 

 

De Gogol, j'avais lu le journal d'un fou et les nouvelles comme le Manteau, le Nez, et déjà j'y avais été étonné de la parenté directe avec Kafka. S'il y a du Goncharov (Oblomov, ce personnage qui ne fait jamais rien) dans les "Ames mortes", le roman a quelque chose de plus ample, plus définitif que le portrait de russes, et de leur fameuse âme supposée. Il inaugure incontestablement la littérature de l'absurde. Gogol est indiscutablement le père de Kafka, Beckett, Ionesco. Après eux il est difficile d'écrire, parce qu'ils ont dynamité la logique rationnelle du roman, et pris toute la dimension du cycle infernal de la condition humaine. Il est devenu difficile de concevoir des romans crédibles après eux. Le grand roman classique y a difficilement survécu, il a du se réfugier dans l'Histoire comme avec un Mario Vargas Llosa par exemple. Mais d'autres auteurs ont renoncé, cherchant d'autres voies comme le flux de pensée, ou l'exploration du langage.

 

 

Seuls les faits réels permettent, avec beaucoup de talent, de sortir de l'effet de décomposition que les grands auteurs de l'absurde ont introduit dans l'art narratif. D'où le retour à la politique dans le roman contemporain. Et au fait divers.

 

 

Gogol écrit pourtant au milieu du 19eme siècle et la Russie n'a vu des Lumières et de la Révolution Française que de lointaines lueurs et le visage barbare et perverti de Bonaparte. Mais pourtant, même pour un Gogol qui n'a rien d'un avant gardiste en matière de croyance ou de politique, Dieu a commencé, de fait, sans qu'on le dise, à agoniser. Avec lui c'est aussi le vieux monde qui s'effrite. Le temps des héros portés par le plan divin incontestable est révolu, comme le mettra aussi en lumière gravement Lermontov ("Un héros de notre temps"). C'est le temps de l'ennui, des Bartelby, des "à quoi bon ?", et des bureaucrates surtout, symboles du triomphe de la rationnalité sécularisée. Les objets envahissent le monde (il y en a déjà partout chez Gogol) et le prosaïsent lourdement.

 

 

Dans les Ames mortes on passe son temps à manger. Trop, sans cesse. Et à boire. Pourquoi ? Parce qu'au moins c'est une évidence il me semble. Mais aussi parce que ces banquets improvisés souvent sont le symbole de l'absurde. Ils reposent sur beaucoup de travail en amont, comme l'élevage d'un agneau, et se consomment vite, sans aucun résultat que de conduire à une autre libation après une autre sieste ronfleuse.

 

 

 

Nabokov base son essai agile sur l'idée suivante : ceux qui ont vu en Gogol un critique de la noblesse pourrissante russe, une charge contre l'infâmie des ronds de cuir, se leurrent complètement. Gogol ne se préoccupe pas de cela.

 

 

Je suis d'accord. Son propos est en effet beaucoup plus radical. C'est bien, pour reprendre le terme de Nabokov, la "camelote" du monde désenchanté qu'il explore. La camelote, c'est la grandiloquence alliée au minable. Gogol semble nous livrer une galerie de russes de son temps, mais Nabokov a raison de dire que cela n'a rien à voir avec du réalisme, mais avec de la pantomime sarcastique. D'ailleurs Gogol ne connaissait pas la Russie de près. Le choix du milieu dont il parle est assez circonstanciel. Il se trouve qu'on fréquente des propriétaires surtout, des fonctionnaires (la russie n'a pas de bourgeoisie mais a besoin d'une immense armée de paperassiers), tous aussi vains et ridicules les uns que les autres : fainéants, baffreurs, radins, prétentieux, incohérents, inconstants, menteurs, incapables de la moindre lucidité, sans cesse agités par des mirages ou des habitudes sans aucun sens... Avec tous les défauts du monde. Mais ils ne sont que les représentants un peu en avant de tous leurs frères humains. Les serfs ne sont pas mieux traités. Ni personne.

 

 

L'ironie de Gogol est indépassable. Elle est la distanciation au service du grinçant, et Gogol en est le maître (Nabokov n'est pas mauvais dans le genre, dans "Lolita"...). Il retrouve tous les procédés révolutionnaires de Diderot dans Jacques le Fataliste : la transparence à l'égard du lecteur qui est interpellé comme un confident, la mise en scène d'un auteur ultra omniscient et en plein work in progress, l'art de la digression délicieuse. Il pratique cette littérature du décalage à la perfection, dynamitant le roman classique, comme son époque sabote le vieux monde, et donc sa représentation artistique.

 

 

Et on rit, on sourit. Des situations burlesques sans cesse créées, des fantaisies de l'auteur, des déconvenues des personnages. La drôlerie de l'oeuvre est quasi unique. Nabokov dit que Gogol n'est pas un humoriste. Sans doute n'est ce pas son projet premier, de "faire rire" comme veut y parvenir l'humoriste. Mais il nous offre le rire en contrepartie du dévoilement de l'absurde.

 

 

Il y a la Russie, traitée avec ambivalence. L'auteur la traite à la fois classiquement, comme un auteur russe doit saluer la grandeur de sa terre, tout en subvertissant sans cesse l'exercice. Au delà du discours de rigueur, Gogol nous livre une terre absurde, irrégulière, semée de signes plus ou moins incompréhensibles. La Russie est l'objet de descriptions tout à fait inhabituelles, rompant avec le classicisme, ou jouant à le déformer. La Russie c'est la vie. Les âmes zombies y roulent en calèche et s'y adonnent à des activités sans aucun sens, qui n'aboutissent à rien. Quoi qu'on fasse on bute sur une impasse, qu'on soit fonctionnaire à la capitale ou propriétaire cultivant son jardin. Reste à rêver le monde et à l'écrire, en riant beaucoup.

 

 

Nabokov a beau dire que le roman n'a rien de moral, rien de politique. Et Gogol lui-même a souffert de cette interprétation sociale qui avait cours à l'époque. J'en suis d'accord, mais il me semble tout de même que Gogol annonce la tempête. Car viendra en Russie le temps de Prométhée en fureur. A la disparition de l'ordre divin sera substituée la puissance de la révolution de salut terrestre. Le vide peint par Gogol est le creux où bouillonnera le rêve d'un paradis réalisé ici bas. Nabokov fait impasse, parce que pour lui sans doute, tout cela, le populisme, le marxisme, c'est pure folie un point c'est tout.

 

 

Ce grand roman russe, c'est plus de 400 pages délicieuses de génie descriptif et psychologique, basées sur une intrigue quasi inexistante et relâchée, car après tout une histoire n'a pas de sens dans un monde qui n'en a pas. Rien n'a de sens individuellement dans un univers absurde, tout est vain, même la quête d'un personnage de fiction. Un roman où l'essentiel est l'aparté, ou aucune identification n'est possible avec le personnage principal, où les autres personnages sont flottants, apparaissent parfois une seconde pour disparaitre. Un roman qui se moque sans cesse du langage aussi, de ses prétentions à tout définir alors que tout est futile. Telles sont ces âmes mortes, où les vivants sont morts. Mais le génie de Gogol est bien réel.

 

 

 

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21 décembre 2013 6 21 /12 /décembre /2013 20:44

geek.pngC'est un roman geek. Sinon ce n'est pas un roman très bon à mon goût de lecteur. Non pas qu'Aurélien Bellanger ne soit pas une plume, il l'est sans conteste quand il ne ploie pas sous la masse de ce qu'il nous délivre. Mais il se perd dans l'étalage de théorie (souvent incompréhensible et indigeste), et ses personnages, dont le principal, ne prennent jamais vie. On ne les touche jamais du doigt, ils sont aspirés par les pales du ventilateur dans la salle des serveurs. L'auteur a un mal fou à opérer la jonction entre les considérations théoriques qu'il nous offre et les évolutions de ses personnages.

 

 

A tel point qu'il choisit d'isoler complètement son personnage principal, histoire de le priver de tout dialogue, ce qui participe d'une sécheresse humaine frustrante. Les quelques personnages évoqués, obscurs, sans incarnation, aux âmes illisibles ou si peu, sont un prétexte trop évident à parler d'une histoire certes passionnante : celle de l'informatique française, de ses fondements théoriques, et de ce qui peut motiver les grands geeks. Avec ces ingrédients, on produit de la synthèse historique, de l'information justement, mais pas de la littérature saisissante. Le livre ne tient pas la distance, surtout la partie finale qui est une tentative d'extrapolation, assez peu convaincante, filant entre les doigts. Aurélien Bellanger, bien meilleur pour parler du passé que du futur, a du travailler comme un forçat pour regrouper toutes ces données, et il est incontestablement un intellectuel sérieux. Mais il se cherche encore comme écrivain. Gallimard, en le publiant, cède à l'intérêt de l'objet du roman, et se comporte un peu comme une revue. D'ailleurs ce livre a fait "le buzz" et c'est preuve que l'éditeur ne s'est pas gourré.

 

 

"La théorie de l'information" d'Aurélien Bellanger est explicitement un roman sur le fameux Xavier Niel, le chevalier "Free", casseur de prix, inventeur de la "box". Rebaptisé Pascal Erlanger, mais en tous points reconnaissable, jusqu'à des détails très précis de sa biographie étonnante. Le point de vue de l'auteur sur son "homme" est absent. On ne saurait dire ce qu'en pense Bellanger. Le roman manque d'angle de vue. On n'était pas obligé de se fader un roman à thèse, mais tout de même...

 

 

La partie la plus intéressante de ce long roman, malheureusement hachée par de nombreux intermèdes théoriques sur l'information, dont on ne voit pas toujours l'intérêt, est le récit de l'épopée du minitel (tentative audacieuse, volontariste, avec cette idée pionnière de fournir le terminal gratuit). La France où nait Niel, celle de la fin du gaullisme, est tournée vers la modernité industrielle, et n'est pas à la traine de l'ambition dite télématique.

 

 

A travers le parcours de Niel, qui plonge tout jeune dans l'univers des jeux vidéos dans sa banlieue de classe moyenne, touche aux premiers ordinateurs, apprend à écrire le BASIC, puis se fait un nom et une fortune dans le mintel rose, on traverse tout l'univers français des telecoms, produit particulier de synthèse entre un service public fort (les PTT, RIP) et les pionniers geeks. C'est aussi une trajectoire dont les fenêtres ouvrent sur l'histoire économique et culturelle du pays, et sur beaucoup de figures connues, mises en scène dans leurs coulisses. Thierry Breton, Jean Marie Messier par exemple. Ils se connaissent tous depuis longtemps.

 

 

Le roman semble hésiter à explorer certaines directions : l'évolution de la sexualité confrontée au virtuel, à travers l'explosion du minitel rose et les expériences de Niel dans ce domaine et celui du peep show (il sera mis en examen pour proxénétisme aggravé, puis innocenté). Ou ce monde périturbain de grande couronne parisienne tournée vers la technologie, qui vit grandir le geek Xavier Niel. Mais on passe ensuite à autre chose, sans vraiment de fil directeur.

 

 

 

Malgré ses insuffisances, le roman nous permet d'approcher tout de même la personnalité de ces grands enfants un peu autistes, tels Niel ou Zukerberg, à l'assaut du chiffre du monde. Ils sont indéniablement portés par le fantasme prométhéen. L'argent ne semble pas leur véritable moteur, et de toute manière il devient vite abstrait. Il n'est qu'un moyen de disposer de ressources plus grandes pour partir à l'assaut de l'univers. Ces gens sont des créateurs, indéniablement, ils sont brillants et ont une forme de génie. Mais chez cet Erlanger en tout cas, toute cette capacité de création n'a aucun sens, sauf de continuer les jeux découverts tout petit et de les repousser toujours plus loin. Le sens, lorsqu'il est approché, n'a qu'une fonction de légitimation et d'outil marketing. L'empathie est absolument absente de leurs motivations. Erlanger découvre tardivement l'amour, mais y renonce vite car il a mieux à faire. Evidemment, ces gens sont précieux de par leur inventivité et même leur capacité à bousculer leur époque, et dangereux car ils n'ont aucune éthique, ni véritablement aucune limite. On doit les discipliner et ne pas leur laisser trop d'espace, c'est bien ce que ce roman confirme.

 

 

 

La technologie de l'information est prométhéenne par excellence, car elle paraît être le langage possible de l'univers détérministe, non pas une grille de lecture humaine, mais la vraie trame originelle du monde, qui en offre les clés.  Elle est ainsi propice au déploiement des plus grands fantasmes de domination du monde. On pense ainsi à Matrix évidemment. Dieu causerait le html. "Méfiez vous des savants" chantaient les Satellites (groupe rythm and blues alternatif défunt). Surtout s'ils plongent dans les arcanes du Web.

 

 

Ces gens, même s'ils sont en jeans, portent catogan et tutoient tout le monde, ne sont pas exempts de fantasme totalisant, et finissent par amasser des moyens et des connaissances capables de déborder les Etats et les mécanismes fluets de régulation, déjà très fragiles relais de l'intérêt général. Ils sont effrayants. Moi je trouve qu'ils seraient très bien, expropriés par ceux qui les ont enrichis en travaillant et consommant, à se servir de leur imagination au service de la société.

 

 

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17 octobre 2013 4 17 /10 /octobre /2013 15:22

manson.png Roberto Bolano n'a pas jugé utile de transmettre à un éditeur ce manuscrit écrit en 1989, paru après sa mort : "Le troisième Reich", et en sachant cela, après avoir lu ce livre, on reste abasourdi de de son exigence littéraire.

 

Avec un tel roman, peut-être inachevé, le chilien vient titiller Kafka dans sa capacité à démontrer la place de la littérature : celle qu'elle est la seule à occuper, la sienne. Irremplaçable et sans pareil. C'est sans doute cela un "grantékrivain" (c'est Vian non qui utilise ce mot ?) : celui qui illustre le rôle inédit de la littérature. Ce que réalise ce livre ne peut venir que d'un livre. L'installation d'un trouble, qui vous poursuit pendant toute la durée de la lecture, des jours et des jours, qui colore l'existence, approfondit vos perceptions et vous conduit à imaginer plus et encore plus, même si (et parfois parce que, comme dans ce livre) vous ne savez pas où l'auteur vous mène vraiment.

 

La littérature, à un certain niveau, s'avère un puissant hypnotique, et Bolano est de cette élite qui parvient à la hisser à cette qualité.

 

Il y parvient en un style parfait. Celui que j'aime le plus souvent, et que dans ma tête j'appelle "l'écriture de la ligne droite". Au sens où la ligne droite est le meilleur chemin. Une écriture du signifié. Au sens où le signifiant est au plein service du signifié. Il cherche à transmettre un sens. Le signifiant ne vit pas pour lui-même. Un mot n'y est pas ornemental. Et donc le lecteur marche dans la clarté, pas forcément dans la facilité et la simplicité, non, mais dans la clarté.

 

J'ai songé aussi au dernier Bret Easton Ellis, "Suite(s) impériale(s)", avec lequel le roman a un dessein commun me semble t-il : montrer en quoi notre société occidentale de consommation émolliente n'est qu'une faible cuirasse pour le mal. C'est de la présence du mal dont nous parlent ces écrivains. Du malaise dans la civilisation. Même s'ils ne se prononcent pas, à la différence de Sigmund Freud, sur la source du mal.

 

De quoi s'agit-il ? De pas grand chose en fait.

 

Un couple de jeunes allemands, Udo et Ingeborg, passe ses vacances à l'hôtel près de Barcelone, dans une station touristique paresseuse et sans saveur. Udo est passionné de jeux de stratégie, et il est champion allemand du jeu de plateau "troisième reich", consistant à rejouer aux dés le sort de la seconde guerre mondiale, dans un face à face. Udo compte sur les vacances pour écrire une théorie remettant en cause la théorie orthodoxe pour gagner le jeu. 

 

Le roman est le journal de bord d'Udo, écrit de l'été jusqu'au milieu de l'automne, car le jeune homme s'éternisera en Espagne, laissant sa compagne repartir seule.

 

Le couple va effectuer des rencontres et nous plonger peu à peu dans un indéfinissable malaise. 

 

Il y a d'abord un autre couple d'allemands, les insouciants et superficiels Charlie et Hanna, avec lesquels ils écument les boîtes et boivent pas mal de bières. Charlie étant comme le premier symptôme du mal, ou comme un signal d'alarme plus sensible. Il y a deux jeunes lumpen prolétaires espagnols, "le Loup" et l'"Agneau", qui s'acoquinent avec Charlie autour de la boisson, et tournent sans cesse autour des allemands. Il y a la patronne de l'hôtel, Frau Else, une allemande exilée, et son mari malade qu'on ne voit jamais. Il y a le personnel de l'hôtel qui peu à peu prend Udo en grippe.

 

Il y a surtout un personnage mystérieux : "Le brûlé". Un loueur de pédalos qui a été défiguré par le feu. Il vit seul sur la plage, et dort sous ses pédalos. Il est impassible.

 

Peu à peu, Udo qui reste beaucoup dans la chambre pour réfléchir au jeu, perçoit que le petit groupe développe sa propre vie quand il n'est pas là ; et le malaise monte. Jusqu'à la disparition de Charlie en planche à voile. 

 

Le talent de Roberto Bolano est de susciter l'angoisse sans rien dire de très explicite, sans donner de vrais indices, même si parfois le mot "viol" est jeté au milieu d'une phrase, mais sans aller plus loin. La plupart du temps c'est un regard, une absence de sourire, qui corrobore l'angoisse. Udo ressent une inquiétude certaine, mais on ne peut pas savoir si elle est auto entretenue ou prophétesse.

 

Le banal balnéaire s'ouvre sans fin sur des précipices possibles, qui nous aspirent, nous lecteurs.

 

Et puis Udo va se mettre à jouer au "troisième reich" avec le brûlé, en une partie obsessionnelle. Et la folie gagne, elle s'objective rarement mais parfois tout de même dans les reflets du miroir. Mais rien n'est certain.

 

Tout est juste touché du doigt. Udo, le champion, écrase son adversaire, et puis le jeu s'équilibre, Ensuite le brûlé lance une contre offensive. Mais qui est le brûlé ? Est ce qu'on l'aide et pourquoi ? Le brûlé serait latino américain, il aurait été torturé par des anciens de la gestapo. C'est dit, rapidement, au milieu des conversations. Le mal, là, entrevu. Puis subsumé. Le brûlé aurait-il un lien avec ce jeu puéril qui se déroule sur le plateau ? La réalité et le jeu ont donc un lien ? Pourquoi gagner ce jeu ?

 

Peu à peu, chez le lecteur, attisé, les réflexions cherchent à comprendre le malaise. Le lecteur chemine (en tout cas moi). La société des années 80 lui apparaît comme un mirage qui prétend avoir tout réglé, mais qui fonctionne plutôt comme un balai repoussant la poussière sous les meubles.

 

Comme ce Chili des années 80 où les tortionnaires règnent pendant que la télévision déverse l'illusion du bonheur marketé.

 

Comme cette Espagne de la movida où toute une partie du pays est dirigée par les anciens franquistes et où l'éducation de deux générations a été réalisée par un système tyrannique et réactionnaire, cruel.

 

Ou comme cette Allemagne ou on a laissé tant de responsables en place. On peut jouir et on oublie le mal mais le mal n'est pas loin. Il est là, tout près. Et on fait partie de lui.

 

L'infantilisme généralisé, qui ressemble à celui d'une Europe hédoniste qui ne veut que la paix mais ne veut rien régler, laissant les néo nazis entrer au parlement en Grèce, s'exprime à travers le jeu, une obsession puérile de jouer à la guéguerre avec des pions. Mais est-ce un jeu ? Le brûlé vient rappeler que non, ce n'est pas un jeu. Et Udo pourrait l'apprendre à ses dépens. 

 

Ce n'est pas un jeu de se défouler en votant Front National. Ce n'est pas un jeu de jouer avec le feu de toutes les façons. Ce n'est pas une possibilité que l'indifférence hédoniste non plus, que la fuite dans l'apolitisme et les séances de bronzage.

 

Le fascisme n'était pas une épidémie passagère de folie des peuples. Le fascisme est une possibilité latente, il s'exprime déjà dans la violence domestique de Charlie violentant Hanna, ou dans les pulsions de viol du Loup et de l'Agneau. Nos comportements infantiles ne nous en protègent pas, ni notre jeunisme, ni les vacances au soleil. Le mal peut s'emparer de nous, il règne autour de nous même si nous croyons être protégés dans nos forteresses (l'hôtel ici). Udo est venu dans cet hôtel enfant, pendant plusieurs étés, avec ses parents, les enfants de la deuxième guerre. Ce n'est pas si loin et pourtant c'est déjà là, c'est encore là.

 

Et c'est pour moi un choc que de rencontrer enfin, une première fois, le grand Roberto Bolano.

 


 

 

 


 


 


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4 octobre 2013 5 04 /10 /octobre /2013 18:57

LaNouvellePornographie.jpg" La nouvelle pornographie" de Marie Nimier, petit roman intimiste écrit en 2002, n'a rien d'un manifeste pour le renouvellement du genre porno.

C'est le moins que l'on puisse dire.

 

Marie Nimier s'y met en scène face à la commande d'un éditeur qui lui propose l'écriture d'une oeuvre pornographique de qualité, raffinée. Comme elle est une romancière qui a du mal à en vivre, elle accepte, très sceptique, avec l'aide de sa colocataire Aline, qui n'a pas froid aux yeux. 

 

Ce roman, écrit avec une plume immédiatement talentueuse, mais qui sur le fond souffre d'inspiration parfois et finit par s'étioler, sombrant dans le banal du quotidien d'une femme qui n'a pas grand chose à dire, coule de source grâce au style léger et épuré de Marie Nimier, douée pour écrire. Trop ?

 

Mme Nimier me fait l'effet de quelqu'un de trop gâté par les muses, qui n'a pas l'habitude de travailler et de forcer son talent, d'autant plus que le nom de famille ouvre les portes de l'édition. C'est pourquoi le roman est agréable à lire, sauvé par le style, malgré sa légèreté frustrante, le titre fonctionnant comme un beau produit d'appel, mais risquant évidemment de nous décevoir. Et il déçoit en effet, malgré les promesses contenues à chaque page.

 

Le livre, qui s'ouvre comme une interrogation sur la pornographie à travers un prisme littéraire, se développe comme une exploration de l'écriture, dans son analogie avec la vie sexuelle et les fantasmes. La littérature, contrairement à ce qu'en pensent ses dédaigneux, est une affaire de sacrés jouisseurs. Elle permet tout, elle autorise à aller où l'on veut, et à en revenir à tout moment, sans dégâts. Elle autorise même à essayer des sexualités qui ne sont pas les nôtres. Et Nimier ne s'en prive pas, sans trop d'entrain cependant, car quelque chose cloche. Et ce quelque chose c'est l'amour.

 

Vivre n'importe quelle vie, c'est ce que permet l'écriture (la lecture aussi), et ainsi c'est une forme suprême de fantasme. Le roman nous plonge ainsi dans les expériences sexuelles de Marie et d'Aline, dont on ne sait s'ils relèvent du réel ou de l'imaginaire, de l'écriture ou de l'enquête pré rédactionnelle. On écrit sa vie et la vie s'écrit. Les expériences physiques sont autant de plongées de l'autre côté du miroir, de perditions, d'utopie surréaliste.

 

C'est très chaud, il faut bien le reconnaitre. A faire rougir un marin habitué des ports belges. Parfois aussi un peu cradingue. Chacun son truc. 

 

L'idée qui ressort, un peu nunuche peut-être dans son expression, contrastée avec la hardiesse de certains passages, mais qu'on ne critiquera pas en soi, c'est que la sexualité est toujours peu ou prou une éclaircie sur l'amour. Même quand on vit une expérience assez déconcertante dans un avion avec un japonais inconnu. Ainsi la discussion avec l'éditeur débouche sur l'amour. Et un amour littéraire, n'est-ce pas, est un amour déçu.

 

Nimier attrape certains fils qu'elle aurait pu tisser, comme celui du regard d'une femme sur le porno, sur sa fonction ou ses mécaniques. Y a t-il une pornographie possible ou est ce une impasse obligée ? Une écrivaine est-elle enfermée dans son genre (au sens identité de sexe) ou peut-elle aspirer à "une écriture large" ?

 

Ces fils sont attrapés et toujours presque immédiatement redéposés. On a ainsi la sensation d'un talent exposé puis délaissé, d'un embryon littéraire prometteur qui ne se développe pas. Dommage. Marie Nimier peut donner mieux, et nous sommes en droit de l'attendre.


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18 août 2013 7 18 /08 /août /2013 22:53

slide_304361_2596851_free.jpgUn récent article de Francis Fukuyama, celui qui théorisa -belle sottise- la fin de l'Histoire après la Chute du Mur de Berlin, a attiré l'attention sur l'anxiété des classes moyennes, sur leur impatience, de par le monde. Elles sont la force active des mouvements qui dans leur diversité bousculent les régimes politiques. Au Brésil comme en Turquie. La classe ouvrière (au sens strict du terme, même si on peut aussi définir le salariat tout entier de la sorte), encore nombreuse, est asphyxiée politiquement, car atomisée nationalement et polarisée internationalement dans les ateliers du monde, oubliée par les courants historiques qui devaient l'incarner, précarisée, reléguée hors des villes, comme poussière humaine. Abrutie culturellement et spoliée de toute identité indépendante. Livrée aux nationalismes et autres obscurantismes, dont celui de partager les valeurs de ses oppresseurs. La classe ouvrière a du mal à se ditinguer de l'exclu, elle lui ressemble et elle le hait. L'exclu n'a pas de pouvoir. Il ne compte pas. Il se terre quand il n'a pas de papiers.

 

Si la situation de ces couches moyennes diffère beaucoup selon les sociétés, elles ont pour points communs d'être éduquées, informées, grandes consommatrices de culture, parfois plus que les dirigeants politiques sélectionnés à rebours par des machines bureaucratiques mourantes. Elles ont souffert fortement de la crise du capitalisme depuis 2008, car elles tirent leurs revenus de leurs salaires et ne sont pas des héritières, et s'en sortent mal dans un régime économique tourné vers la rente, le passé plutot que le travail, la reproduction sociale. Elles sont sensibilisées aux enjeux écologiques. Elles ont envie de prendre la parole et de compter. Elles ont un rapport ambivalent à la consommation : leur principale préoccupation souvent, mais qui se vit dans un rapport sélectif et critique. Elles ont peur de voir la société se distendre toujours plus et de basculer dans le fossé, rejoignant ceux d'en dessous, qu'elles disent défendre mais dont elles cherchent à se distinguer chaque jour par des stratégies de logement, de scolarisation, de vacances. Elles aiment la convivialité mais empruntent pour avoir leur petit bien et avoir un jardin qui leur épargne le jardin public. Elles sont politiquement centrales, car elles votent, participent, influencent. Elles sont un pole de stabilité de la société, car elles jouent le jeu, comme le dit Ballard, de "la responsabilité civique". Mais justement qu'arrive t-il si elles ne le jouent plus ?

 

Dès le début de notre siècle, JG Ballard avait posé la question dans un roman situé à Londres, "Millenium People". La classe moyenne dont il parle serait notre petite bourgeoisie à nous. Celle des médecins et des architectes. Des dentistes et des notaires. Des cadres sups privés et des hauts fonctionnaires. 

 

David, psychologue spécialiste des questions industrielles, et donc au service de la productivité, est frappé par un drame : son ex femme est victime d'un attentat à la bombe à Heathrow. Un attentat aveugle et non revendiqué. Afin de trouver qui a commis le crime, il va chercher à s'infiltrer dans l'agitation montante de la société londonienne. En effet, les protestations les plus diverses secouent les classes moyennes urbaines. On manifeste contre un peu tout, on exprime un malaise généralisé et un refus de principe. Rapidement, David entre en contact avec quelques leaders, centrés autour du quartier de la Marina de Chelsea. Le quartier, symbole de l'angleterre satisfaite, entre en rébellion, pour des motifs flous, mélangeant les frustrations économiques montantes et le sentiment de vide qui caractérise l'époque. Les stabilisateurs en ont assez de stabiliser et ils frondent (on a perçu cela dans les analyses du vote français au référendum européen de 2005). La situation s'envenime peu à peu et Chelsea devient un quartier insurgé. Au grand dam des politiques et à la stupeur du monde. 

 

Parallèlement, Londres est touchée par des attentats meurtriers. On ne sait pas si un rapport existe entre les deux phénomènes et c'est ce que David, en plongeant dans l'action, suivi par la Police sans le savoir, va essayer de discerner. Il vit lui même ainsi ce dont il a besoin : donner une intensité à sa vie de ronron partagé entre les grises jouissances consuméristes et la petite vie culturelle classique à laquelle il est normal de s'adonner. Ses sentiments sont ainsi partagés, mais il est inexorablement attiré vers l'action directe, d'autant plus qu'il commence à comprendre qu'il y a un continuum entre les casses de parcmètre à Chelsea, les vols chez les cavistes par des mères de cinq enfants, et le lynchage violent de vigiles de la Cinémathèque, temple des classes moyennes symbolisant leur contrôle par le social. 

 

Le roman, malgré ses imperfections - il est parfois un peu lourdingue, répétitif, voire peu crédible , ou s'égare - présente un portrait intéressant et sarcastique des classes moyennes, propose une belle promenade dans leur mode de vie, et dans Londres, et s'interroge sur ce qui pourrait les mettre en mouvement.  La révolte ira loin et puis elle sera réprimée facilement et se calmera. Une répétition générale ? Notre avenir le dira.

 

David lui, va trouver ce qu'il cherchait, les auteurs du crime de sa femme. Mais il aura aussi vécu la commune de Chelsea, dont il restera nostalgique. Comme tant de révolutionnaires dont les montres sont restées bloquées après la Commune, ou Mai 68. Les évènements de ce genre semblent cristalliser les psychés, et un ancien révolutionnaire est toujours un vieux con.

 

JG Ballard n'est pas le premier à se poser ces questions. C'est d'ailleurs le débat fracassant qui a animé le mouvement ouvrier au début du XXeme siècle opposant Berstein, le réformiste, et Kautsky et Rosa Luxembourg, les orthodoxes. Avec la société de consommation, ce débat de sociologie politique a pris bien entendu une importance fondamentale. 

 

Mais on devrait prendre garde à préciser de quoi on parle quand on évoque parfois une "moyennisation" de la société. Ces couches sociales sont-elles heureuses ? Non pas certes. Elles paient fort le prix de leur aisance toute relative, comme le montre la consommation de psychotropes. Ont elles le sentiment d'avoir quelque chose à perdre ? Tant que le risque du chaos leur paraîtra plus fort que tout, elles continueront à jouer le jeu

 

Mais rien ne dit que cela est fatal. Le jour ou, comme l'imagine Ballard (même s'il a l'air de penser que l'ennui pourrait être le détonateur, ce dont on peut légitimement douter), le dégoût du monde l'emportera, les qualités et les compétences immenses enfouies dans ces couches sociales pourront prendre un caractère immensément révolutionnaire. Aujourd'hui elles ne sont pas alliées avec les ouvriers, le précariat (avec lequel elles se confondent parfois, tout cela étant labile), les exclus. Mais ces oppositions et divisions n'ont rien en elles-mêmes de définitives. Et reconnaissons que les dirigeants de ce monde activent tout ce qu'ils peuvent pour hâter ces perspectives. 

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3 août 2013 6 03 /08 /août /2013 23:32

 

tumblr_lz5a18s9t41qex654o1_400.jpgLe roman de F. Exley , "dernier stade de la soif", date des années 60. Il retrace l'odyssée alcoolique et piteuse de son auteur.  On me l'a offert (merci Florence L), et c'est une belle découverte.

 

Les critiques semblent vendre ce livre comme celui d'un auteur un peu maudit, sur l'alcool et la bohême. Réflexe pavlovien ou oubli de lire... 

En réalité, l'alcool a peu de place dans le livre même si on boit en permanence. l'elixir est accessoire au fond, comme le soulignait Baudelaire. Ce n'est pas une aventure alcoolique que j'ai trouvée, mais celle d'un homme confronté à un monde qui ne le tente absolument pas. Quant à la bohême... Inexistante. On n'est pas dans les mémoires de Patti Smith, le monde d'Exley est celui de la classe moyenne, de ses bars, de ses rendez-vous sportifs.

 

Les années 50-60 américaines nous paraissent une sorte d'âge d'or de la modernité portée par la croissance, l'élan du baby boom, les débuts de la libération des moeurs et du rock. Mais déjà les esprits les plus sensibles souffraient de l'american way of life et n'avaient pas du tout envie d'y tenir leur place, jusqu'à la névrose, jusqu'à la dépression, jusqu'à l'alcoolisme et ses spirales furieuses.

 

Exley est de ceux là. Il a fini manifestement par réussir à trouver un équilibre après des années d'alternance entre les canapés de sa mère, d'un ou deux amis et de sa tante, et la clinique psychiatrique où il est abonné. C'est de cette période d'odyssée sur canapé en Californie, à Chicago, en Floride ou à New York qu'il nous parle dans un roman vrai, drôle et triste, brillamment ironique et servi par une écriture imagée et imaginative. 

 

C'est une sorte d'auto analyse que ce roman. Exley finit par comprendre les ressorts de son mal être. En particulier la difficulté léguée par un père, joueur de foot américain, très doué, star de sa province, mais qui préféra se marier et travailler sur des poteaux électriques dans sa petite ville plutôt que de tenter sa chance dans la vaste amérique du sport. Le petit Fred fantasma ainsi la célébrité et la réussite jusqu'à la mythomanie (il parle de paranoia pour sa part), alors qu'il n'avait pas les talents paternels, et peinait à trouver les siens, sous cette pression. Car papa restait une petite star locale, et là était le problème.

 

Mais le fond de l'affaire, c'est l'amérique. C'est elle la grande machine à névroses, en particulier depuis l'apparition de la télévision. D'ailleurs, tous ces gens censés être normaux, qui sont dépeints dans une série de portraits drôlatiques et scabreux, nous apparaissent en réalité pour la plupart aussi détraqués que Fred Exley. Ils ont des obsessions incompréhensibles, sont bêtes, incultes, violents, autocentrés, saccagent leurs enveloppes corporelles avec des pratiques alimentaires écoeurantes, ont beaucoup de mal à vivre avec leur sexualité, réprimée et exaltée en même temps par leur civilisation. Le monde du travail tertiaire, où Exley réalise des expériences après une scolarité dont il ne retire rien, est verrolé par la stupidité des objectifs qu'il se fixe. Ainsi, comment un esprit sain pourrait-il tenir véritablement au poste de rédacteur en chef de la revue "fusées", feuille de chou d'un vendeur de missiles ?

 

 Et on peut se demander si la nuance entre les portraitisés et leur auteur, qui conduit invariablement Exley chez les blouses blanches, ce n'est pas la lucidité justement. La lucidité qui achève de faire basculer dans la dérive alcoolique et la fuite. Exley n'essaie pas de donner un sens à son odyssée, il n'en tire aucune gloire et y puise surtout quelques regrets (d'avoir fait du mal, de ne pas avoir réussi ses mariages), mais il reste que l'on ne peut s'empêcher de penser que c'est lui qui a raison quand il fuit dans la déraison. Le sain devient malsain dans une telle civilisation.

 

Le vrai motif de l'alcool, pour l'auteur, c'est la tristesse. Celle d'appartenir à un monde terne, factice, pauvre en émotions. Le monde des classes moyennes américaines de l'après guerre tourmentées par des affaires de coupons de réduction et obsédées par des besoins artificiels, démultipliés. Tellement pauvre que lorsque le bonheur arrive, comme la naissance d'un enfant, on ne peut plus en tirer le bénéfice sensible. L'alcool essaie de combler ce vide, accessoirement le sexe, mais aussi une autre addiction : le football américain, l'équipe de New York, et plus particulièrement un de ses joueurs qu'Exley a connu à la fac et auprès duquel il s'exalte par procuration. Le foot est ainsi la passion dévorante du personnage affalé sur les canapés d'emprunt. Qui ne comprend pas la passion sportive et ses fonctions fondamentales, dont celle d'introduire un peu d'héroïsme dans nos vies, devrait lire Exley. C'est l'aspect sans doute le plus émouvant de ce livre qui sollicite une large palette de nos sentiments, et c'est ce qu'on attend d'un bon bouquin, non ?

 

Exley possède un art de la narration des relations dynamiques entre les personnages très efficaces, qu'il saisit comme s'il s'agissait d'une saynète alors que l'on parle de plusieurs années de relation. Sa causticité lui permet d'intégrer efficacement humour et tristesse, cruauté et tendresse frustrée.

 

Les chapitres consacrés aux séjours psychiatriques nous décrivent, sans excès - car Exley, impitoyable avec lui-même (il raconte comment un médecin lui explique qu'il  souffre avant tout d'egocentrisme), ne donne jamais vraiment dans l'excessif ni le spectaculaire - un système asilaire assez abject et absurde, incapable de saisir que les malades ne souffrent pas vraiment d'une capacité d'inadaptation, mais sont le produit d'une société hautement pathogène. Les médecins attendent alors que le patient démontre sa bonne volonté à revenir parmi les siens, dans la bonne société. Exley y joue un moment, alternant ainsi les allers retours. Puis il se décide à essayer de comprendre. La psychiatrie a beaucoup évolué heureusement, depuis ce temps de piqures à l'insuline et d'électrochocs. Mais déjà, fort heureusement, il y avait des medecins dotés de bon sens et d'une certaine humanité. 

 

La société américaine a produit une magnifique littérature en secrétant sa critique, sa fuite, son refus, son dégoût. Exley est dans cette tradition là. J'ai songé à Fante, à Irving, à Nabokov, à Ellroy, à Henry Miller, à la tradition du roman noir aussi. J'ai songé à "american beauty" et aux frères Cohen, à "little miss sunshine" et à toute la mythologie du looser. 

 

Les Etats Unis sont à la fois le pays du culte athlétique et de l'obésité spectaculaire, et l'on doit saisir que ces deux extrêmes sont reliés. Les fans sont obèses, les champions se dopent. Les deux sont sacrifiés sur l'autel du fric.

 

Mais comme souvent, ces auteurs qui vivent une relation d'amour-haine avec l'amérique ou en tout cas n'y trouvent que difficilement leur aise, sont profondément américains. Ils parlent à cette amérique qu'ils décrient. Il y a cet amour du foot bien sûr, mais il y a aussi, comme chez nombre d'auteurs, l'idée flottante d'un autre pays, d'une autre idée des Etats Unis. D'un monde perdu. Chez Exley il ne prend pas forme précise mais on en ressent la nostalgie. Ces auteurs ne sont pas des européens à rebours, mais de véritables yankees. 

 

Ils ne demandent pas tellement au fond, sinon de la préoccupation pour la beauté, du ralentissement, de l'écoute, de la considération pour le passé, le futur, le présent, autrui. De l'empathie. Du souci esthétique. Ils souhaitent au fond que l'on s'arrête et que l'on regarde autour de soi, dans ce pays merveilleux qu'ils habitent, doté d'une nature extraordinaire.

 

C'est un peu triste à constater : mais la bonne littérature pousse bien souvent sur les malheurs, la souffrance, le sentiment de marginalité. Ecrire n'est pas normal dans une société de rentabilité. Donc l'écriture tente les a-normaux. Ceux qui ne trouvent pas mieux à accomplir que de noircir des pages sans aucune garantie de rien. C'est ce qu'Exley a réalisé, hésitant à considérer cela comme un symptôme de rechute ou comme une rédemption. 

Les deux ?

 

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23 mai 2013 4 23 /05 /mai /2013 22:17

klosterman vanishing J'ai été en fait rarement déçu par une lecture d'un roman des éditions de Minuit. Ils ont toujours une intelligence particulière. Ils ne sont en tout cas jamais vulgaires. On y retrouve toujours un décalage, ou une ironie, un minimalisme réjouissant, un méta discours intéressant, ou bien une littérature sensitive au contraire. Les écrivains de Minuit parlent souvent de littérature tout en parlant du monde ou de leur nombril, et c'est souvent réussi. Ils s'adressent au lecteur comme tel mais aussi comme à un individu qui a une histoire de lecture lui aussi.

 

Une fois encore, j'ai trouvé un certain plaisir à la lecture du petit roman américain idéal typique du français Tanguy Viel titré"La disparition de Jim Sullivan".

 

Chacun de nous est un peu culturellement américain , et cela n'a fait que s'accentuer depuis le plan marshall. Les codes culturels américains nous sont extrêmement connus. Ils sont en partie communs au cinéma et à la littérature d'outre atlantique.

 

Un brin taquin Tanguy Viel nous confesse s'ennuyer un peu dans le roman français d'aujourd'hui. On aura du mal à ne pas le comprendre un peu, car le souffle universel n'y souffle guère comme dans son passé glorieux.

 

L'écrivain américain, lui, comme toute l'Amérique, a la prétention de parler au nom de l'universel, s'appuyant sur les épaules de la première puissance du monde dont un des ressorts les plus puissants est justement ce "soft power" qui n'a rien de soft, qui fait que lorsqu'un incident tragique touche trois américains il est plus grave qu'une guerre civile africaine qui massacre des centaines de miliers de gens censés être leurs égaux au regard du droit international. Un politicien tout pressé de profiter de l'émotion devant un acte de terreur n'a t-il pas déclaré : "nous sommes tous des marathoniens de Boston" ? Un ridicule très parlant sur notre pulsation alignée sur celle de l'Amérique, celle du Nord plutôt. Car avant de s'imposer au monde, elle a d'abord subsumé l'identité d'un continent tout entier.

 

Pour beaucoup d'entre nous - et j'en suis, je l'avoue bien volontiers-nos rêves ont forme américaine. Parce que nous allons y chercher nos codes et nos inspirations. Parce que les plus grandes voix depuis un siècle de création y ont vécu. Parce que l'immensité de ce pays, de ces possibilités, laisse encore cette impression que tout est possible : le pire et le meilleur. L'élection d'Obama et les massacres de lycéens. Le coeur du système et les critiques les plus efficaces du système. La culture pourrie par l'argent et l'argent subverti par la culture, retourné contre lui-même pour produire le meilleur de l'art de notre temps. L'Amérique est verrouillée politiquement, mais elle a des sursauts imprévisibles, elle produit les figures les plus folles.

 

Tanguy Viel a ainsi l'idée de se mettre en scène en train d'écrire un roman américain, qu'il aimerait signer et nous donner à lire. Il se raconte alors à sa table de travail en train d'utiliser les ingrédients d'un roman américain et produit un idéal type de récit yankee.

 

Chaque détail nous parle. Et nous aimons ce roman dont le montage se réalise devant nous, même si Viel nous réserve les grands noeuds de l'intrigue et quelques détails sélectionnés. Car un roman américain prend de la place, comme toujours les américains...

 

Viel dit ainsi sa fascination, et la nôtre, pour les productions américaines qui nous entraînent dans le rêve depuis le grand Hollywood et ne sont pas prêtes de nous lâcher, le monde des séries ayant réactivé le mécanisme magique. Il dit cette emprise, dans une lucidité complète envers les "trucs", les clichés, qu'en réalité nous aimons, comme une odeur familière qui nous attire vers le barbecue. Avec une légère ironie, donc, envers notre naïveté de lecteurs complaisants envers ces "trucs". Mais ça fonctionne. C'est un peu comme dans un sport, on commence toujours avec les mêmes règles, les mêmes techniques, et ça ne donne jamais le même match, ca n'empêche pas de se passionner.

 

Le romancier déconstruit ludiquement ces mécanismes avec le même plaisir que les frères Cohen ont à les dynamiter et à les subvertir, à l'instar aussi d'un David Lynch dans Twin Peaks. Et au final, ça donne un bon petit roman américain, noir. Un idéal type. Un mélange incertain de Philip Roth, de Denis Lehane, de Donald Westlake ou de qui vous voulez. 

 

La figure de la descente aux enfers, sans morale ni rédemption au final (note française ?), est celle qui sert de base au roman. On y trouve tout ce qu'il faut pour faire une bonne sauce américaine : le prof de fac de lettres en déclin sur un campus secondaire, Detroit en déréliction, la maîtresse étudiante, les motels et les cafeterias, les routes et les vieilles voitures, le lucre, la FBI, le nouveau mexique et le whisky, la conscience des distances et leur franchissement, le sexe appréhendé comme sulfureux, le thème de la trahison, les flash backs, le coup qui foire, l'écho de l'actualité géopolitique dans l'intime...

 

C'est justement parce que Tanguy Viel, comme prévenu par les théories du Nouveau Roman, savait qu'il ne lui était pas possible de rédiger au premier degré son roman américain, qu'il y parvient. Au premier degré on trouverait ça désuet. L'écrivain français ressemblerait à Guy Marchant dans Casablanca. C'est justement en passant par un léger méta discours (c'est à dire un roman sur le roman) que Viel réussit son tour de passe-passe : nous faire aimer son roman américain. Pari malicieux, pari réussi. Il y parvient par un parti pris grammatical : le passé composé.

 

Au passage, d'un clin d'oeil, il nous rappelle que ce n'est pas si difficile que cela de concevoir un roman. En particulier un roman américain à portée universelle. Enfin quand on a l'instinct de cette simplicité là. Le talent.

 

 

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8 mai 2013 3 08 /05 /mai /2013 20:04

51-NgCUey5L._.jpg Ce n'est pas un grand roman mais il vaut néanmoins d'être lu, de par sa singularité, son caractère indécidé, qui en font un parcours intéressant. Manifestement, beaucoup ont été fascinés par ce roman d'un allemand à nom français  (dans les librairies, il y  a parfois le petit carton "conseillé")- Pascal Mercier-, tandis que pour d'autres il sera tombé des mains, car à vrai dire on s'attend à une quête mais elle n'arrive franchement nulle part. Aucune boucle n'est bouclée. Les défauts de ce " Train de nuit pour Lisbonne" écrit au début de ce siècle sont trop évidents, en même temps que ses belles qualités. C'est une oeuvre très contrastée, qui alterne étrangement l'excellent et l'ennuyeux. 


On sent cependant que c'est un livre écrit pour les lecteurs, pour une certaine catégorie de lecteurs : ils constituent le public "plutôt" cultivé. On cherche à lui donner ce qu'il cherche. Du mystère, de la poésie, de l'érudition, du concept. Mais comme ce lecteur cultivé est quand même les pieds dans le sable et que d'un oeil il surveille les gosses sur la plage, on lui facilite la vie. On est complaisant avec lui. Les femmes y sont dignes, belles et attirantes. Tout le monde offre du thé. Les rencontres tombent toujours à point. Le personnage principal est joueur d'échecs et ne rencontre que des joueurs d'échecs avec qui se mesurer. Tout le monde est polyglotte, c'est plus aisé. Les gens sont accueillants, prévenants, généreux, et vous invitent à dîner le lendemain de votre rencontre avec eux voire vous hébergent. Ils s'épanchent facilement et ont toujours lu le livre dont vous leur parlez. Les choses fonctionnent, au final. On est à l'aise, comme quand on visite un pays depuis son canapé en lisant le guide du routard.

 

Pour ces raisons, qui font que le livre est clairement écrit -et surtout édité- pour le lecteur, pas celui qui aime les polars et qui s'y ennuiera à mourir (mais ce lecteur de policiers n'a pas l'apanage de la lecture censée détendre), j'ai retrouvé cette impression d'être une cible, un lectorat anticipé, que j'avais lu en lisant le fameux l'"ombre du vent" de Zafon. Le monde des livres et des concepts et un certain romantisme tiennent ici la place que le gothique avait chez Zafon, et les deux romans ont un fond de politique pour lester un peut tout ça.

 

Donc je n'ai pas pu vraiment aimer ce livre, dans la mesure où je vois qu'il cherche à me plaire. Moi, ce qui me passionne, c'est l'intransigeance d'un auteur, même s'il sait qu'il nous parle. C'est pourquoi ce roman plaira sans doute (parmi d'autres publics) à un public relativement cultivé, mais qui a renoncé (ceux qui ont lu pour avoir de bonnes notes en culture générale par exemple). Qui pour telle ou telle raison ne cherche plus depuis longtemps. Qui est insincère. Qui utilise sa culture de manière instrumentale et trop facile. Il me vient des exemples en particulier de ces grands lecteurs faussement distingués, tiens. Sûrs qu'ils ont conseillé à d'autres de prendre ce train de nuit.... (je souris tout seul, là).

 

En réalité, "train de nuit pour Lisbonne" est un roman qui parle surtout d'un lecteur d'un livre imaginaire. Et c'est surtout ce livre dans le livre qu'on apprécie. C'est donc celui-là, ironiquement, que Pascal Mercier aurait du écrire. D'autant plus qu'il a réalisé largement le travail puisqu'on en découvre de larges extraits, constituant les plus belles pages, de très loin, dans ce roman.

 

Habite à Berne, Suisse, un dénommé Gregorius, homme terne complètement dédié aux langues mortes et à leur enseignement. Sa vie solidaire, depuis le départ de sa femme, est vouée au lycée où il se rend à pied, ne se détournant jamais de sa routine. C'est un spécialiste absolument impressionnant et respecté, qui a fini par ne plus s'occuper de lui, porte des habits usés et de vieilles lunettes. un incident change tout, et le détourne violemment de cette route, déclenchant une fuite vers le sud, et Lisbonne. Un jour il croise à Berne une femme sur un pont qui semble vouloir se suicider, il la sauve, l'emmène à son lycée. Et le seul mot prononcé de "portugues" semble ouvrir en lui un abime. Une voie d'où souffleraient toutes les vies qu'il aurait pu vivre, par exemple s'il s'était résolu à aller à Ispahan, ce dont il fut question dans sa jeunesse.

 

Gregorius se rend dans une librairie ibérique, et tombe par hasard sur un livre de pensées poétiques écrit par un certain Amadeu de Prado, écrivain inconnu et disparu il y a deux décennies. C'est un choc sans précédent, dès les premières lignes. Gregorius a l'intuition qu'il doit remonter le fil qui tombe de ce livre. Il quitte sa vie sur le champ, ne prévenant personne, et prend un train pour Lisbonne séance tenante. L'appel du sud, médiatisé par les mots. Gregorius ne sait pas pourquoi il se lance dans cette aventure qui lui ressemble si peu. Il ne cherche pas à le savoir. C'est impérieux. Désormais, c'est ce caractère d'obligation intérieure qui le guidera.

 

A Lisbonne, où il effectue deux séjours entrecoupés par un petit retour-comme on regarde dans ses archives- en Suisse, Gregorius reconstitue petit à petit le parcours de cet Amadeu, et cherche à mieux comprendre la profondeur de ce livre publié par une maison d'édition introuvable. Il parvient à retrouver les soeurs d'Amadeu, son amie d'enfance, son meilleur ami, et d'autres. Il devient leur interlocuteur, interagit dans leurs vies. Là aussi est un aspect du livre cousu de fil blanc : ces personnages semblent figés, comme s'ils attendaient le prof de Berne pour reprendre le fil d'une histoire oubliée. Ils ne se parlent plus vraiment. Et l'arrivée de ce Gregorius les bouleverse, ce qui est difficilement crédible.

 

Amadeu a été un médecin et un résistant au régime dictatorial de Salazar. Fils d'un juge, il a surtout été considéré par tous ceux qu'il a croisés dans sa vie comme un être unique, touché par les doigts des dieux, d'une intelligence hors du commun, d'une sensibilité extraordinaire. Un être exceptionnel, qui a subjugué ses maîtres, sa génération. Et qui un jour est mort d'une rupture d'anévrisme.

 

Les réflexions d'Amadeu, fondamentales, vont guider Gregorius sur la remise en question de tout ce qui compte. Tout vacille. Tout est remis en cause. C'est comme si Amadeu tendait la main à Gregorius depuis sa mort pour l'aider à cheminer et à tout revisiter.

 

Car la vie d'Amadeu l'a conduit, avec son intelligence incisive, à réfléchir et à écrire. Des pages magnifiques, amples, très claires, essentielles, sur la notion de réalité. Est-elle simplement l'ombre de nos projections ? Et donc de nos mots ? Qu'est ce qui est réel ? Quand on se pose cette question, la notion de loyauté entre les humains est primordiale, car elle est un élément de stabilité possible. Et sans cette stabilité, c'est le vertige qui l'emporte. C'est d'ailleurs le symptôme qui frappe Gregorius et qui le contraint finalement à rentrer en Suisse pour y subir des examens du cerveau.

 

La vie dans la Résistance, essayer de concilier sa filiation et ses principes, l'amitié et l'amour, l'éthique du médecin et celle du résistant.... Autant de vagues qui viennent heurter le rocher bien planté de la loyauté. On rejoint le fil de réflexions tragiques trouvées dans l'"armée des ombres" de Kessel puis Melville.

 

Si la vie n'est que projection, alors d'autres vies auraient été possibles et ne tenaient pas à grand chose pour se réaliser. C'est sans doute ce que Gregorius comprend, et alors plus rien ne va de soi. Et il ne peut plus continuer comme si tout allait de soi.

 

Mais Mercier rate Lisbonne. Mercier rate Berne. Mercier ignore les lieux. Un week end à Lisbonne aurait suffi à accumuler les informations et impressions pour fournir la matière de ce livre. Il aurait pu s'appeler "train de nuit pour Avignon", ça ne changerait rien. Le Portugal est là comme Finistère. Et comme mystère, car pour nous européens, ce pays est un peu là on ne sait pourquoi, tout en bas. Juste avant le saut dans l'inconnu. Un "truc" de plus, donc, que le Portugal. 

 

Ce qui vaut dans le livre est la beauté du livre dans le livre, l'intérêt vif qu'on trouvera à découvrir ce personnage torturé, juste et lucide qu'est Amadeu. Mercier a généreusement réservé à cet auteur fictif le meilleur de son propre style, ce qui est assez frappant. Comme si Mercier, lui, se retenait d'être trop brillant, pour mettre en exergue son écrivain de personnage. Cela, je ne me souviens pas de l'avoir vu ailleurs. 

 

C'est donc l'Histoire d'un spécialiste des langues qui réinterroge la vie à travers le livre d'un poète et penseur. C'est un livre où sont interrogés sans cesse les rôles de la langue, du langage, . Et salués leur puissance fondamentale sur nos vies. Le monde n'est tel que de ce qu'il se formule. Heidegger parlait du langage comme notre habitat. Au commencement était le Verbe. Il s'agit donc d'un train de nuit vers les mots, vers la littérature, comme pouvant transformer la vie. Lisbonne m'y apparaît comme un dictionnaire, ses tramways comme une grammaire, ses ornements entraperçus de belles expressions ou des mots. C'est peut-être pour cela que Lisbonne ne compte pas vraiment dans ce roman. Ni la Berne de la langue d'usage du personnage en quête de ces autres vies possibles. 

 


 


 

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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