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1 mars 2013 5 01 /03 /mars /2013 22:29

Yersin_1893.jpg

 

Nos Médecins tenant les dépassements d'honoraires pour le nec plus ultra de la modernité sanitaire devraient redécouvrir ce personnage qui disait dans une lettre à sa mère : "Je ne fais pas payer ces gens, la médecine c'est mon pastorat. Demander de l'argent pour soigner un de ces malades, c'est un peu lui dire la bourse ou la vie".

 

Alexandre Yersin vécut à cheval sur les 19eme et 20eme siècle et disparut nonagénaire. Soit dans la période d'une incroyable série de découvertes fondamentales et techniques, comme ce petit détail qu'est l'apparition de l'électricité...

 

C'était l'apogée du positivisme et du scientisme optimiste.... Philosophie puissante qui s'effondre en même temps que Yersin meurt.... A la fin de la guerre, avec Hiroshima... Au risque de me la jouer Hegelien petit bras, j'écris quand même ici que le scientisme devait être dépassé, mais que nous devrions le chérir, tellement il nous a apporté.

 

Nous devons au romancier Patrick Deville et à son tout récent "Peste et choléra" le récit de sa vie hors du commun. Yersin, élève de l'immense Pasteur, était un surdoué scientifique mais aussi un bien singulier personnage, toujours tourné vers l'ailleurs, le nouveau, l'avenir, et autrui. Il s'enrichit, mais de surcroît. Il ne fut jamais cupide, petit, ingrat.

 

Jamais imitable, toujours exemplaire et admirable, et en plus taiseux. Le genre de type qui énerverait aujourd'hui... On ne saurait qu'en faire. Déjà en son temps cela se percevait.

 

Yercin vient du canton de Vaux, il passe par l'Allemagne et atterrit dans la bande des disciples de Pasteur, en concurrence avec les "boches" de l'autre bande, allemande, de Koch. Il s'y illustre rapidement, en publiant sur la diphtérie. Mais il ne cherche jamais à faire carrière. Il ne poursuit que son désir de savoir et de découvrir. Il ne se voit pas enfermé dans un labo ou un amphi, il est prométhéen.

 

Et surtout, il a une répugnance manifeste, instinctive (pas forcément explicitée) pour la politique et l'Histoire. Alors qu'il vit au moment où l'Histoire est Tout. Et c'est ce qui le rend Sage et attachant. Pendant les deux guerres, il est en Asie. Et évite même les japonais.

 

Il part, donc, comme Rimbaud qui meurt à peu près au moment où il entame son odyssée . D'abord comme Médecin de bord dans un cargo.... Alors que les Académies lui ouvrent à terme les bras. Les autres pasteuriens n'y comprennent rien, mais au fond ne le lâcheront jamais, ce collègue qui a trouvé une forme de Tuberculose. Il se prend de passion pour un petit coin du futur Vietnam au bord de la mer de Chine, où il établit ce qui deviendra son camp de base pour le reste de sa vie et se fait rattraper par Pasteur qui lui demande d'exporter son savoir. Les Instituts Pasteur fleuriront dans l'Empire.

 

Yersin devient alors explorateur, découvrant de nouvelles routes en Asie et même des peuples inconnus (les Moïs), fuyant toujours rapidement les cérémonies de remise de médaille à son retour.... Il se fait cartographe. Il ne bâtit presque jamais sur ce qu'il a accumulé, excepté son domaine vietnamien qui deviendra un gigantesque domaine dédié à la recherche, l'innovation (domaine ouvert à tous les mômes du coin, et où les indochinois sont respectés, deviennent des proches, sans que jamais Yersin de donne dans la théorie politique. Pas besoin).

 

Yersin est encore aimé au vietnam : il y a emmené la première voiture, des tas de fruits et légumes nouveaux qu'il a acclimatés, le premier appareil photo. Il est à l'affût de toute nouveauté, achète toutes les inventions, correspond avec tous les esprits inventeurs. Il s'essaie à tout, admire Louis Renault, s'essaie à la production de caoutchouc pour les pneux, produit de la quinine. Pas le temps de se marier ou de faire des enfants. La maison close abrite sa vision hygiéniste de l'amour.

 

On l'envoie à Hong Hong, où il réalise sa grande trouvaille : le bacille de la peste. Yersinus Pestis. Qu'il cherche à température ambiante, une idée saugrenue qui fonctionne. Et il en réalise un vaccin qui guérit des tas de gens partout en Asie, la production se réalisant sur son domaine vietnamien, directement...

 

Pourquoi ne pas profiter de sa renommée suite à la découverte ? Eh bien non : il y a tant à parcourir : l'élevage de tout ce qui est possible, l'horticulture, les avions, la photo, le génie civil... Jusqu'à la traduction des grands textes latin dans les tous derniers moments de sa vie. Mais toujours, la fidélité : à la bande des pasteuriens historiques, dont il sera le dernier survivant, et à leurs successeurs. Ce qui le conduit à revenir fréquemment à Paris, enfiler une redingote.

 

Le joli récit de Patrick Deville nous colle aux semelles sollicitées de ce rescuscité Yersin, que l'auteur a suivi à la trace dans le monde. Mais en même temps il nous plonge dans l'épopée Pasteur évidemment. Dans le monde de ces médecins qui partaient de par le monde avec leurs seringues pour guérir l'humanité, y laissant souvent leur peau d'ailleurs. Se promener partout au coeur des épidémies n'est pas conseillé. L'optimisme humaniste de ces scientifiques républicains (Yersin lui s'en foutait de la République, même s'il partagea une longue amitié avec Paul Doumer avec qui il se retrouva en indochine) est émouvant. Une anecdote particulièrement poignante doit être relevée : le premier vacciné contre la rage, Josph Meister, deviendra concierge de l'Institut Pasteur. Quand les nazis entrèrent dans l'Institut ils voulurent aller voir ce qui se passait au sous sol, là où le Maître était enterré. Meister s'opposa et fut piétiné, baignant mort dans son sang. Symbole de la défaite de la Raison.

 

La Raison, la générosité, la volonté d'articuler le savoir et le progrès humain... Ces notions ont été déconstruites certes. On se méfie du savoir. On se méfie de l'essor des forces productives qu'il permet. On nous conseille de méditer, c'est à dire de ne plus penser, plutôt que de recourir à une raison jugée instrumentale, donc dangereuse.

 

Mais si l'on espère vaincre le sida, pourquoi pas le cancer dans une quinzaine d'années. Si l'espérance de vie est montée en flêche, nous le devons à ces types en blouses, raides et barbus. Portant de petites lunettes et ne doutant absolument de rien. Grâce à Patrick Deville on leur envoie un salut fraternel.

 

 

 

 

 

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25 janvier 2013 5 25 /01 /janvier /2013 00:04

3105Hugo Pratt avait beau être doué pour l'imaginaire, il ne sera jamais parvenu à inventer des fictions aussi incroyables que les vraies trajectoires vécues par des centaines de milliers de gens dans ces décennies centrales du vingtième siècle, moment d'expaspération absolue de la lutte des classes jusqu'à l'explosion mondiale, le vomissement inimaginable de tout ce que l'histoire humaine avait accumulé de dangereux, et l'affrontement en plein soleil du grandiose et de l'abominable.

 

On peut passer une vie à y explorer la cruauté et la destruction. Mais du côté du grandiose, il y a tant à découvrir aussi. Ces deux aspects se sont fréquentés, heurtés, entrecroisés. Face à Klaus Barbie il y a un Jean Moulin.

 

Dans ces périodes affreuses, il y a paradoxalement des encouragements à aller chercher. Chez les perdants en particulier. Elsa Olorio, romancière argentine, nous fait par exemple découvrir " La capitana" dans un récit romancé de la vie de Micaela Etchebehère ("Mika"), enlevé, émouvant, admiratif et débordant d'empathie. Un récit gravitant autour de la période la plus intense de la vie de Mika : sa guerre d'Espagne (qu'elle raconta elle-même dans des mémoires de guerre publiées dans les années 70, rééditées je crois en poche récemment).

 

La vie de Mika est celle d'une révolutionnaire internationaliste, se jetant dans la mêlée mondiale sans aucune retenue, tenant par la main l'amour d'une vie : son mari Hippolyte Etchebéhère. Elsa Olorio a enquêté avec passion de longues années sur la vie de cette femme inconnue et au destin presque suspect (au sens où il parait imaginaire) tellement il est romanesque. Le destin dantesque d'une petite femme, argentine d'origine russe, morte dans une maison de retraite d'Ile de France en 1992, après avoir repris la chambre de Beckett, qui la reçut lors de sa première visite en lui tirant la langue...

 

Mika descend d'une famille juive russe immigrée en argentine (son nom de jeune fille est Feldman). Au lycée, au début du vingtème siècle, elle fréquente des femmes s'ouvrant à l'anarchisme. Elle y manifeste vite un talent de conviction. Puis c'est le départ pour Buenos Aires. Elle va s'y lier aux animateurs d'une jeune revue critique, "insurrexit", et rencontrer Hippo, un communiste prometteur, brillant garçon, mais fluet, maladif, fragile physiquement, et qui en outre ne s'épargne pas. Ce sera l'homme de sa vie et c'est ensemble qu'ils écumeront les fronts révolutionnaires les plus chauds de l'époque, tentant de trouver une voie révolutionnaire en échappant au stalinisme... Comme d'autres, qui échoueront. Mika sortira vivante de ces tumultes, passant par plusieurs trous de souris. Elle restera fidèle à son idéal socialiste révolutionnaire, mariant l'égalité et la liberté.

 

Très vite, en Argentine le couple se sent étouffé au sein d'un appareil communiste vite contaminé par les effluves staliniennes. Ils rejoignent une petite formation dissidente. Et puis la conscience des enjeux internationaux les aimante. Jamais ils ne pensent à eux-mêmes de manière étroite ou cupide. Seul compte l'avenir du monde et être ensemble. Ils apprennent donc le métier de dentiste... Pour pouvoir survivre n'importe où.... et se rendent en Patagonie pour mener une enquête sociale suite à une émeute écrasée de paysans. Ils y confortent leurs idées, soignent, continuent à lire avec frénésie, à partager, à couvrir des cahiers de notes, à rédiger des articles, à épaissir leur culture révolutionnaire.

 

Mais Hippo est magnétisé par l'Europe. Mika gagne du temps, elle qui se sent bien au bout du monde, mais le couple finit par atterrir à paris où ils se lient aux communistes dissidents proches de Trotsky (le couple Rosmer en particulier), ou anciennement proches (Léon se brouillant avec la plupart des gens qui le soutiennent, par son intransigeance et son incapacité à admettre que le modèle de la révolution d'octobre n'est pas transposable universellement).

 

Mais les Etchebehère, qui vivent chichement de traductions et autres expédients (mais n'ont aucune attention pour quelque question matérielle, sinon l'esthétique. Mika, avec son amie Katia Landau réfléchiront même à une sorte de haute couture prolétarienne), ont besoin de se rapprocher du foyer brûlant de la révolution, et filent à Berlin où la situation politique est très tendue et encore incertaine, les forces des extrêmes croissant de manière parallèle. Ils vont assister à la période où le drame se met en place, la désunion du mouvement ouvrier, majoritaire, laissant Hitler s'emparer du pouvoir. Mika et Hippo sont parmi ceux (comme ce groupe de Wedding qu'ils rejoignent) qui plaideront pour le front unique sans aucun succès. Quand la répression féroce s'abat sur la gauche, ils rejoignent Paris.

 

La maladie d'Hippo, qui se confirme comme tuberculose, s'aggrave. Les agents soviétiques sont de plus en plus pressants à l'égard de ces groupes dissidents du communisme (c'est l'époque de la liquidation des oppositions internes). Pour Mika c'est encore plus compliqué, car un agent du Guepeou, infiltré au sein du groupe de Wedding à berlin, la harcèlera personnellement, par obsession pour elle... Elle aura le malheur de retomber sur lui en Espagne, sous une autre identité...

 

La révolution espagnole les appelle. Ils y filent et dès le coup d'Etat plongent dans la guerre. Hippo prend la tête d'une colonne de miliciens. Il est tué au premier assaut. Pour Mika, l'alternative c'est la balle dans la tête ou la plongée dans la guerre. Elle choisit cette dernière, dans les rangs des milices du POUM, le parti sans doute le plus digne et le plus pertinent des forces républicaines, éliminé par les services secrets soviétiques prenant la tutelle du gouvernement espagnol en 1937, assassinant le leader du parti : Andreu Nin, et écrasant l'organisation à base d'une préparation d'artillerie calomnieuse. Les libertaires de la grande CNT passeront après.

 

Mika est nommée Capitaine de bataillon par les soldats eux-mêmes. Elle se bat sur plusieurs fronts, parvenant à sauver ses hommes et à stabiliser le front, avec des pétoires face aux franquistes mieux équipés. Elle y fait la preuve d'un courage hors pair, mais aussi d'une forme possible de direction militaire conforme aux principes politiques qui sont les siens : la discipline voulue, le respect, la solidarité.... Elle expérimente aussi une fonction militaire dans un milieu machiste dont elle force le respect, et interroge la question de la féminité et des relations d'affect dans le milieu combattant...

 

Ensevelie par une bombe, elle échappe à la mort de justesse. Elle ne veut pas quitter le front, est obligée d'accepter une promotion mais reste près des tranchées, parvient à installer des écoles d'alphabétisation derrière les premières lignes où on lit Dumas et Sagliari entre deux escarmouches...

 

Elle est une des premières touchées par la répression stalinienne, accusée d'espionnage hitlérien... (pourquoi pas martien tant qu'on y est ?) par vengeance d'un pervers à qui elle s'est physiquement dérobée à berlin. Elle parvient à sortir de prison grâce à l'intervention d'un colonel CNT. Puis elle rallie Madrid, se refusant à rejoindre la France (dont elle a la nationalité) avant l'arrivée des fascistes. Juive, elle comprend vite qu'elle doit quitter le pays et retourner en Argentine. Elle rejoindra la France plus tard, on la retrouvera avec ses cheveux blancs, sur les barricades de mai 68, expliquant aux jeunes qu'on doit mettre des gants pour enlever les pavés...

 

Malgré tout ce qu'elle vécut, jamais elle ne sombra dans le cynisme. Jamais elle ne passera de l'autre côté de la barrière comme beaucoup d'anciens staliniens convertis au libéralisme avec le même zèle pseudo scientiste... Résistante, un point c'est tout.

 

Chapeau, Mme la Capitaine ! Et gloire et devoir d'Histoire aux perdants des années 30. Des inspirateurs indispensables. Orwell, Koestler, Serge, Landau, Nin, Rakovsky, Pivert, Léon, tant d'autres... Minoritaires et mode majeur.

 

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5 janvier 2013 6 05 /01 /janvier /2013 02:02

ICasparDavidFriedrichDeuxhommesaucrpuscule.jpg A lire "Confession d'un enfant du siècle",roman largement autobiographique écrit en 1836 par Alfred de Musset, on mesure combien on ne saurait sombrer dans des anachronismes. Combien l'Humain est historique, circonstancié, ne serait-ce qu'en tant qu'être tissé dans un langage qui a tant changé depuis lors. Mais en refermant le livre, qui relate de manière quelque peu détournée l'amour de Musset et de Sand, on comprend aussi que, malgré le voeu de Rimbaud, l'amour n'a pas été "réinventé". Nos tourments amoureux contemporains nous font frères et soeurs d'Octave et de Brigitte, les deux personnages de ce récit.

 

Cette confession est archétypale du livre romantique. Tout entier tourné vers l'intériorité.

 

Le début du roman, pourtant, commence avec une prise de conscience du collectif. C'est qu'on est déjà dans les années 30 et l'Histoire va se réveiller très fort. Musset y dresse le portrait de la génération du narrateur  - Octave. Ces premiers chapitres sont d'ailleurs remarquables en ce qu'ils témoignent d'une belle conscience de ce qu'est le romantisme. Musset n'a pas eu besoin de grand recul temporel pour être lucide sur ce courant culturel qui le contient et qu'il illustre. Et déjà, au coeur même de cette période absolument individualiste et consacrée à l'introspection, on sent percer le sens des mouvements collectifs et de l'histoire.

 

De l'amertume au spleen, il y a quelque chose de noir qui est la maladie du siècle.

 

Cette génération est dégrisée et triste, Musset a compris pourquoi. Elle nait quand la grande épopée révolutionnaire se clôt avec la chute de l'Empire. Alors s'ouvre une période où la jeunesse, condamnée d'emblée, est assommée par le poids de ce passé récent qui ne permet plus l'utopie, ferme la voie au grand large et au vertige politique. Que peut espérer la jeunesse dans cette société verrouillée, aspirant à une pause sans doute, où les élites montantes et déclinantes ont passé alliance autour d'un projet conservateur ? 

 

La jeunesse éduquée consacre ainsi toute son énergie à l'intime, et à l'amour, où elle recherche à épancher sa soif d'infini. C'est nécessairement un échec. Et c'est ce que nous dit finalement cette Confession de Musset.

 

Chez Musset, comme chez Stendhal (qui lui est concédons le cent fois supérieur) on trouve ainsi le précurseur d'autres grandes oeuvres littéraires : Flaubert ou Scott Fitzgerald. D'autres voix émanant de générations semblant condamnées par avance. Les périodes désenchantées nous enchantent paradoxalement d'oeuvres d'art magnifiques. Est-ce un hasard si la peinture française révolutionne l'art juste après la Commune ?

 

Ce que ne voit pas Musset ce me semble, sans doute est-il trop tôt pour cela, c'est en quoi la transformation du monde provoque aussi cette réaction romantique. La Raison agissante, s'incarnant notamment dans la première révolution industrielle, commence à désenchanter l'univers. Le romantisme fonctionne alors comme une nostalgie des élites pour une harmonie disparue.

 

Il y a bien quelque chose d'illusoire et de perdu d'avance dans cette préoccupation pour l'amour qui tourne sur elle-même. Le romantique en vient même à oublier qu'il vit en société : Octave n'a aucune activité sociale, on ne sait même pas de quoi il vit. Il ferme les yeux à la question politique et sociale, mais ne se préoccupe même pas du réel, finalement naturalisé. On se détourne du monde finalement, ou on n'y trouve que des êtres à surinvestir jusqu'à l'asphyxie. C'est ce qui arrive à Brigitte sa maîtresse, dont l'amour se transforme en étouffoir sous le poids des attentes inextinguibles d'Octave.

 

Agir, créer ensemble... l'idée ne vient pas aux personnages. La seule issue recherchée est le bonheur absolu dans l'amour, un amour pur et décontextualisé. Octave a bien essayé la débauche après avoir été déçu d'un premier amour. Mais on n'y cueille que de l'amertume.

 

Il y a tant d'obstacles à un amour heureux : les convenances par exemple, alors qu'Octave s'enamourache de Brigitte la veuve plus âgée que lui. Mais ce n'est pas le plus grave. Le plus difficile, c'est l'impossibilité de contenir l'autre. De l'empêcher de vivre ses propres pensées et de contrôler ses sentiments. Le soupçon est là comme un poison mortel. Et le soupçon, comme le montrera le récit, est en plus légitime. Comment sauver le paranoïaque quand les évènements lui démontrent qu'il a raison ?

 

L'amour, en tant que fantasme de la fusion, se heurte à l'impossibilité de la fusion. En tant que recherche de l'absolu, elle se heurte à la séparation des êtres et à la temporalité qui emporte tout. L'amour est ainsi une utopie où se brisent ses fanatiques. En cela, Musset nous parle toujours, de son écriture vive, qui contredit son désespoir et laisse percer une force inemployée. Elle s'emploie, alors, dans la création d'une oeuvre littéraire. Où le sentiment d'échec se sublime.

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21 novembre 2012 3 21 /11 /novembre /2012 10:17

 

2rcdHOePto7WisnQ9I0v5sJiyy6.jpgDans "Saint-Germain ou la négociation", petit roman fignolé, élégant et mélancolique, Francis Walder, diplomate de son état, se transporte à l’époque des guerres de religion qui ravagèrent la France de l’âge moderne, afin de nous parler de son métier. Et c’est une réussite que cette tentative sans immense prétention (enfin quand même en insérant la photo je vois qu'il a été prix goncourt, ce que j'ignorais jusque là). 

A travers les souvenirs inventés d’un homme qui exista, Henri de Mallasise, mandataire du camp des catholiques et donc du Roi (même si le vrai pouvoir était chez sa mère Catherine de Médicis), l’auteur dresse un portrait convaincant et grave du négociateur. Sorte de Prométhée renonçant à la force pour transformer le monde par l’art de la parole appuyé sur un don de la psychologie, un sang-froid inexpugnable et une capacité à voir large tout en réagissant aux évènements.

Quatre diplomates se retrouvèrent face à face pendant des mois à Saint Germain, en 1570, pour tenter de négocier une paix dans ce conflit incessant entre catholiques et Huguenots.  Le romancier a imaginé, depuis le point de vue de l’un d’entre eux, leurs conversations. Ils parvinrent au bout du compte à conclure un accord, insatisfaisant par nature. Ce ne sont pas les traités qui assurent la paix mais le développement des évènements et de la situation du pays. La paix de St Germain sera une simple pause dans l’horreur. Et deux ans après…. Ce sera la Saint-Barthélemy , cette tâche rouge dans l’Histoire de France.

Les quatre émissaires, du Roi et de l’amiral de Coligny, vont longuement discuter des termes d’une paix. Le travail consiste à négocier les villes qui seront cédées ou pas à l’un ou l’autre camp. Tout se joue autour de quelques places fortes, comme Sancerre et surtout Angoulême. Toutes les options seront évoquées. De nouveaux paramètres seront introduits au fur et à mesure de la longue conversation. On croira toucher au but et on se trompera, on avancera et on reculera. On finira par traiter après avoir rebattu les cartes.   

 

Le négociateur est un bien singulier personnage. Il est toujours dans l’ambiguïté, par nature. Et il lui est bien difficile de conserver sa propre continuité intérieure. La vérité, pour le diplomate, n’est pas le contraire du mensonge nous dit le narrateur. Pour réussir sa mission, le diplomate est tenu d’aller là où on ne l’a pas autorisé à s’engager, sinon il échouera car il doit ouvrir un chemin qui n’est pas tracé sur les cartes. Il devra aussi, c’est inévitable, jouer un double jeu, ou plutôt inventer une sorte d’espace intermédiaire entre les deux camps qui lui permette de comprendre l’adversaire et complice, tout en obtenant des résultats pour son maître. La posture du négociateur tient de la schizoïdie.

 Ce personnage tout en ambivalence doit mesurer au fond de lui la gravité de ce qui se joue (la guerre est la sanction de l’échec) et en même temps s’efforcer de rendre les enjeux froids et abstraits ; pour ne pas subir le coup de l’émotion dans ses décisions. Congeler le réel sans l’oublier tout à fait.

C’est un protagoniste d’une extrême importance, tenant dans ses phrases le sort de villes, de masses d’individus qui dépendent d’un mot, d’un coup de fatigue ou d’une inflexion mentale au cours d’une journée de discussion un peu chargée où l’on cherchera à hâter la conclusion. Mais le négociateur doit être humble ou il indisposera la partie adverse, et surtout il doit laisser croire à son maître qu’il n’y est pour rien dans la bonne idée ou la réussite… car il n’a fait qu’interpréter la volonté du Chef.

C’est un joueur, un créatif (car il en faut de l’imagination pour sortir de situations inextricables au départ) et un être profondément tempéré et apte à la modération. Un preneur de paris, qui n’hésite pas à tout remettre en cause pour tester les nerfs de son partenaire, ou ouvrir une brèche. C’est avant tout une nature de patience, de sang-froid, et d’autorité quand on doit en user. Il ne peut pas jouer seulement des méthodes de négociation de base, car ses interlocuteurs les connaissent parfaitement aussi. Chaque négociation a ainsi ses rites, ses dynamiques connues, mais elle n’est jamais jouée d’avance et comporte une grande part d’indécision.

Il doit nécessairement entrer en empathie profonde avec son interlocuteur, qu’il observe inlassablement dans les moindres détails, cherchant des indices dans les manifestations physiques les plus banales. Il doit devenir son complice, pour le comprendre et permettre le climat qui débouchera sur la solution introuvable. Et ne jamais oublier qu’il a face à lui un adversaire irréductible.  Le lieu de la négociation doit se transformer en domaine flottant au-dessus des deux camps, où une alchimie unique s’opère. Mais le diplomate n’est pas un utilitariste vulgaire : les liens qu’il établit sont réels. L’empathie, voire l’amitié qui le rattachent à son interlocuteur peuvent être tout à fait sincères. C’est même dans cette configuration que la négociation a véritablement des chances d’aboutir. Il en fut sans doute ainsi entre Roosevelt et Churchill. Ou entre Monnet et Schuman.

On a pu attribuer par exemple l’échec des pourparlers de paix entre OLP et Israël, après la mort d’Itzhak Rabbin, au fait que les successeurs immédiats n’ont pas réussi à renouer un rapport direct et personnel avec Yasser Arafat.

 

Le négociateur est l’être de toutes les contradictions et de toutes leurs résolutions, et en cela il est fascinant et génial. C’est pourquoi chaque camp a envoyé à Saint-Germain un duo complémentaire, afin que toutes les qualités soient en présence et s’équilibrent. L’analyse sans fin des personnalités de l’autre camp,  la recherche des éventuelles opportunités offertes par la dualité de la délégation, sont les obsessions du négociateur.

 Il est au final un homme de paix, car il travaille aux liens, à les renouer ou à les consolider. Il est fondamentalement un humaniste positif, il aime apprécier les qualités d’autrui, tisser des relations et s’appuyer sur les vertus de son interlocuteur. Il est de bonne grâce. Il nous rappelle que le pouvoir n’est pas forcément où l’on croit, là où il brille et attire le regard des badauds. Réalité que l’orgueil sait cacher facilement à ceux qui recherchent le pouvoir et en traquent seulement les mirages. Le diplomate n’est pas homme d’orgueil. Il est homme amoureux des idées et de la réalité, dans un même mouvement. Il est un Prométhée armé de langage et de raison.

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28 octobre 2012 7 28 /10 /octobre /2012 08:07

9782715232921.jpg En refermant le tout petit roman (plus un récit à mon sens mais bon...) d'Emmanuelle Guattari, "La petite Borde", j'ai pensé à ce film un peu loufoque de Laurence Ferreira Barbossa dont le titre est "les gens normaux n'ont rien d'exceptionnel", avec Valérie Bruni Tedeschi. Je l'ai vu il y a très longtemps, mais il m'avait marqué par sa pertinence à brouiller la frontière entre la folie et la normalité.

 

Mais cette pensée de ma part est périphérique. "La petite Borde" ne parle pas de la folie ni de la psychiatrie expérimentale d'un point de vue interne. C'est un peu ce que j'étais venu y chercher je pense, et à vrai dire je ne l'ai pas trouvé. Mais ce n'est pas grave car en chemin j'y ai trouvé d'autres attraits. L'éditeur s'est-il servi du nom de Guattari comme un produit d'appel ? Oui (et ça a fonctionné sur moi). Et le roman aurait-il été édité avec un autre nom d'auteur et sans référence à ce lieu symbole de l'histoire de la psychiatrie française ? Ca nous ne le saurons jamais. Il y a un côté très people chez les intellos. Et l'auteur y cède quand elle raconte que Lacan, pote avec son papa, lui a fait la causette quand elle était petite et lui a prêté des crayons de couleur. Intéressant... Bon.... 

 

Emmanuelle est la fille de Félix Guattari, psychanalyste et philosophe, complice de Gilles Deleuze avec qui ils ont écrit un livre que je n'ai pas lu mais qui a fait date : l'anti oedipe. C'est un fait, et les éditions du Mercure de France n'ont pas été insensibles, en découvrant le manuscrit, au nom et à la référence du lieu évoqué. Le récit a du être lu avec d'autant plus de curiosité que l'auteur ne s'appelait pas Jacqueline Chotard, ou Evelyne Gubluk, filles respectives du psychologue Chotard du Mans ou du psychiatre Gubluk de Villefranche de Rouergue.

 

Guattari fut un déconstructeur actif de la psychatrie asilaire de son temps. La figure de ce qu'on appela l'anti psychiatrie, une critique de l'asile comme système oppressif, dont le symbole resta la pratique des électrochocs et de la lobotomie (et aussi des piqures à l'eau dans les fesses dit-on, même si je ne vois pas à quoi ça sert. Il faudra que je cherche). Il a essayé dans cette clinique de la Borde, dans les années 60, de pratiquer un soin plus ouvert, démocratique, de sortir les aliénés de leur aliénation. Au grand air de la région de Blois. Dans un château. On revint bien entendu des aspects les plus excessifs de l'anti psychiatrie, car justement la folie trouve sa limite dans la liberté en société, par nature, mais elle ne fut pas utopique en vain. La psychiatrie d'aujourd'hui en est aussi l'héritière.

 

Sa fille a vécu là avec d'autres enfants, assez libre au milieu des fous, qui la conduisaient à l'école avec la 2 cv de la clinique. Juste avec l'idée qu'il ne fallait pas trop s'approcher de certains, mais sans trop de précaution. Elle en tire un récit, non pas sur les fous, non pas sur son père célèbre (enfin, tout est relatif, c'est Félix Guattari... pas Jay Z non plus....), mais simplement sur l'enfance. Une enfance dans la vieille France finissante, avant le virage de l'après-mai 68.

 

Une belle série de petits chapitres sur l'enfance, grapillés dans la malle à souvenirs. Un récit de sensation plus que de raison. Evidemment, pour un enfant, ce n'est pas banal de vivre dans cet environnement à la fois très proche de la nature, dans cette France où le rural était encore très prégnant, alors que ses parents sont des intellectuels, et au milieu d'une communauté très spécifique, avec ses fonctionnements singuliers. Mais les enfants ont pour eux la force de l'évidence du monde. Ils s'en emparent et ne se posent pas trop de questions dans un premier temps. Avant d'être une maison de fous, la Borde est une collectivité dans le rural. On y retrouve des souvenirs de colos, de grandes conserves de confitures de marrons et de bêtises à commettre en pagaille. Emmanuelle Guattari y a vécu une existence un peu étrange, auprès de parents avant gardistes mais encore ancrés dans la vieille France très présente. Et sans une conscience réelle de la singularité de cette vie au milieu des malades. Félix Guattari est un père assez original, ramenant un singe d'un voyage par exemple. Et manifestement très détendu dans son rôle paternel.

 

Certains passages sont très intenses et bouleversants, notamment lorsque l'auteur évoque depuis la mort de sa mère, ou plutôt ce qu'elle a produit dans sa représentation du monde. Une absence qui restructure la texture même du monde. De quelques phrases jaillissent des effets de vérité vraiment étonnants. Révélant une âme d'écrivain évidente. Prometteur.

 

On mesure certains changements de civilisation qui personnellement m'ont aussi donné matière à réflexion dans ma vie : le rapport à l'insécurité, qui a profondément évolué. Dans les années 60-70, on n'avait pas cette obsession constante pour la précaution. L'auteur raconte une scène aujourd'hui impensable où elle visite un zoo en famille, les vitres de la voiture ouverte, une girafe glissant sa tête dans l'habitacle pour piquer un chapeau.... J'ai moi-même vécu des scènes presque similaires. On était plus décontacté, quoi... Il y aurait tant à dire sur ce sujet. Mais un motif de ce changement m'est apparu à la lecture de ce récit : la proximité de la guerre mondiale n'y est peut-être pas tout à fait pour rien. Quand on a vécu des évènements hors de toute comparaison, on doit relativiser un peu les risques du quotidien. Dans les années 60, le souvenir de la guerre est encore très fort. Il est omniprésent dans les discussions à table. Il ne commence qu'à s'estomper dans les années 70, avec la génération du baby boom qui transmet une autre expérience à ses enfants.

 

C'est un joli petit récit  mais sans ambition cependant, en dehors de celle de ces effets de vérité assez poignants et réussis. Dommage. J'aurais aimé que Mme Guattari allie à son talent d'aquarelliste un pouvoir d'évocation dans la durée, un obstination, une volonté de penser cette expérience. On lit ce petit roman mignon (quoique donnant sa petite part au sordide), sans nostalgie (ce n'est pas sur cette note que l'auteur joue), avec le plaisir de sentir resurgir nettement des clichés de sa propre enfance (les pâtes alphabétiques au fond de la soupe par exemple). Elle crée le lien avec le lecteur en partageant nos madeleines de Proust. Oui c'est joli, mais on a le sentiment de manquer un roman d'un autre ampleur. 

 

Si les gens normaux n'ont rien d'exceptionnel, ce petit roman ne l'est pas non plus. Mais on attendra la suite possible de l'oeuvre de Mme Guattari avec une légitime curiosité, de splendides dispositions émaillant ces lignes

 

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12 septembre 2012 3 12 /09 /septembre /2012 08:15

toni-morrison-400x295.jpg Le changement, c'est toujours possible. Le monde n'est pas condamné à l'état stationnaire ou à la décadence et rien n'est joué.

 

Pour y croire, pour s'en convaincre, la lecture du petit roman nerveux et condensé de Toni Morrison, "Home", est d'une belle efficacité. Grâce à un violent effet de contraste avec notre présent.

 

Toni Morrison a connu elle-même les dernières années d'une ségrégation hyper violente, dont elle décrit les affres dans ce roman qui frappe en plein coeur. Lecture âpre et douloureuse.

 

Et c'est ce même pays décrit par l'auteur qui a élu le Président Obama et s'apprête, on l'espère, à le réélire. Tant de chemin a été parcouru, jalonné de combats, de défaites qui finirent par contraindre l'adversaire lui-même, à bout d'arguments, à concéder des avancées vers la liberté et l'égalité. Une route jonchée de cadavres de leaders et militants, de déceptions et d'amertume. Mais une route vers le progrès, sans conteste.

 

"Home", c'est l'histoire d'un frère et d'une soeur, Franck et Cee, fratrie issue d'une famille noire miséreuse de la région d'Atlanta. Le Sud raciste des années précédant les droits civiques. On pense immédiatement à Strange fruit de Billie Holliday, source d'inspiration évidente du roman ( Gros plan sur le fruit étrange de Billie Holiday) , où un noir est d'ailleurs massacré près d'un magnolia. C'est comme si Mme Morisson avait résolu de donner son ampleur romanesque à cette "scène pastorale du valeureux Sud" chantée par la voix la plus déchirante du jazz.

 

Le jazz inspire nettement l'écriture de Toni Morrison, on y retrouve une certaine nervosité dans le rythme, une densité (court roman qu se lit lentement), des ruptures de ton et des résurgences. Un rythme tout à fait particulier. Quelquefois on ne voit pas où elle veut en venir et puis soudain.... la lumière. Comme dans le jazz où il y a ces alternances, le sentiment d'arriver sur un plateau après une ascension, une révélation.

 

Franck s'échappe d'un hôpital psychiatrique. On comprend qu'il est parvenu dans ce lieu de perdition après un retour difficile au "pays" comme vétéran de la guerre de Corée. Une guerre inutile, atroce, meutrière et méconnue. A la violence incorporée de la ségrégation, s'ajoute celle de cette guerre où le pire a été vu, subi, accompli. Double traumatisme. Franck est allé se battre, avec ses amis dont aucun n'est revenu, pour une Nation qui le vomit.

 

Pourtant Franck trouve la force de fuir, de rester sobre, pour aller chercher sa soeur dans le sud. Celle ci s'est égarée et a été captée par un médecin eugéniste qui l'utilise comme cobaye. Franck traverse les Etats Unis, comme on plonge dans un cauchemar atroce pour finir par en émerger. Partout la menace plane, partout le mépris. Il parviendra à sauver sa soeur.

 

Toni Morrison a trouvé un procédé tout à fait intéressant pour rendre plus vivants ses personnages : ils lui parlent. Ils sont là et bien là dans son esprit d'écrivain.

 

Les descriptions rendent compte d'un sud ambigu, beau mais envahissant, sec, dur aux humains, parfois tout juste consolant par ses beautés et ses ressources. La chaleur participe de cette anxiété, de ce sentiment de menace qui planent sur les personnages. La mort est au bout d'un chemin de balade d'un enfant.

 

Ce roman parle de violence. De la violence fondamentale, native, des Etats Unis. Pays né sur les cendres d'un génocide et prospérant grâce à l'esclavage. L'auteur met toute la force de son style à nous faire saisir l'ampleur de cette violence dans la chair des opprimés. Ainsi que la destruction terrible des personnalités individuelles traitées comme des nuisibles. Une violence ahurissante qui submerge dès l'enfance.

 

Mais il y a aussi, et c'est le petit côté "conte qui finit bien" de ce livre, la solidarité et la décence des simples. De la communauté mais aussi d'un bon samaritain, ou de blancs. Sans cette bonté qui ne demande rien, Franck et Cee ne pourraient surnager dans cet enfer.

 

A cette lecture d'une histoire ou on lutte pour simplement survivre, et pas encore pour conquérir des droits, je mesure le courage, la témérité, de ceux qui se sont levés contre l'apartheid sudiste. La fureur que cette résistance a pu soulever. Ce n'était pas, pour paraphraser une autre guerre de libération, qui a mal tourné celle-là, un "dîner de gala". Ils ont en partie réussi, même si l'oppression économique et sociale reste de mise. Mais on ne peut plus impunément traiter des êtres humains à l'instar de bouts de chiffon comme c'était encore le cas quand Mme Morrisson était jeune. Toni Morrisson, au firmament de la littérature mondiale. La grande et juste plume de sa communauté afro américaine.

 

 

 

 

 

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24 août 2012 5 24 /08 /août /2012 00:00

YALOM-Spinoza-72dpi.jpg Je parle aujourd'hui d'un livre venu des étoiles. Dont je n'avais jamais entendu parler et qui m'est tombé dessus. Un cadeau de la Providence, ou si l'on préfère, pour être tout à fait spinoziste, de la nécessité. Tellement il correspond à ce que j'aime.

 

"Le problème Spinoza" est un roman passionnant d'Irvin Yalom, psychanalyste américain. Yalom n'est que romancier par destination, et cela se ressent un peu, dans certaines libertés qu'il prend avec la forme. Ce n'est pas un grand styliste forcément, bien qu'il écrive très clairement -c'est toujours l'essentiel-. Il se concentre d'abord sur les idées, c'est le roman d'un fêru de théorie et pas d'un écrivain plus complet, intégrant une certaine sensualité ou une porosité au monde sensible.

 

Ce roman inspiré des biographies croisées de Baruch (ou Bento) Spinoza, homme du dix septième siècle, sans doute un des plus brillants que l'humanité ait portés, et Arthur Rosenberg, l'infâme idéologue nazi condamné à mort à Nuremberg, est un travail d'une richesse rare, qui aborde des sujets fondamentaux avec une grande netteté. C'est une oeuvre éclairée et éclairante, où la psychanalyse est très habilement intégrée. La grande réussite de ce livre est d'articuler la technique romanesque, l'Histoire, une initiation à la psychanalyse et son usage pour comprendre des personnages, et un abord des grandes questions philosophiques telles que l'immanence ou le déterminisme. C'est aussi une belle et riche introduction à la philosophie de Spinoza. Ce père du rationalisme et de l'universalisme. Cet homme courageux et digne.

 

Rosenberg, et c'est un fait réel, fit confisquer la bibliothèque de Spinoza après l'invasion des Pays-Bas. Dans le rapport écrit à cette occasion, il est fait référence à un "problème Spinoza". C'est de ce mystérieux problème qu'est née l'idée de ce roman.

 

Yalom construit un roman alternant entre le parcours de Spinoza et celui de Rosenberg. Il les confronte tous les deux à un analyste. Pour Spinoza évidemment, c'est un analyste qui s'ignore, un analyste par le don. Mais on peut penser que la méthode analytique a de vieux ancêtres : la confession auriculaire en est un certainement.

 

L'auteur imagine un Rosenberg obsédé depuis l'adolescence par Spinoza. Un grain de sable dans sa conception raciste et antisémite du monde. Les professeurs de Rosenberg, effrayés par la violence de ses conceptions, lui donnent un exercice à accomplir pour le conduire à douter : reprendre l'autobiographie de son modèle, Goethe, et travailler sur les passages où il évoque son propre inspirateur : Spinoza, un juif.

Qu'un juif puisse servir de référence absolue à son modèle de grand allemand aryen, cela poursuivra Rosenberg toute sa vie. Il n'aura de cesse d'essayer de résoudre ce hiatus. Sans y parvenir, puisque résoudre le problème serait admettre l'universalité du genre humain.

 

Chemin faisant, Yalom réalise, fictionnellement, un début de psychanalyse du nazi Rosenberg. A travers la rencontre avec un jeune disciple de l'école freudienne. Dans cette relation, Spinoza et sa pensée sont sans cesse évoqués, ce qui nous permet d'approcher la proximité entre la philosophie et la psychanalyse, soeurs très proches. Siamoises.

 

Stupéfait, j'ai retrouvé une thématique très proche de celle de l'odyssée télévisuelle des Sopranos : peut et doit-on être le psychanalyste d'un sociopathe ? C'est à dire l'aider à se sentir mieux. Peut-on utiliser cette relation pour le ramener dans l'humaine communauté ? Ou en le soulageant, l'aide t-on à accomplir sa tâche ? Que faire, finalement, de ces êtres odieux ? Nous sont-ils absolument étrangers ? L'analyste de Rosenberg échoue. Il essaie de faire comprendre à Rosenberg que son sentiment d'exclusion et d'être mal aimé vient notamment de son désintérêt pour autrui ("les êtres humains aiment ceux qui s'intéressent à eux"). Peine perdue. Rosenberg, qui souffrira d'une immense dépression (il fut vraiment hospitalisé ) devient dépendant d'Hitler, des miettes affectives et de la reconnaissance que le petit caporal et mauvais peintre lui apporte. L'analyste essaie vainement de lui faire comprendre les ressorts profonds de cette dépendance et le mirage dont elle procède. Il approche aussi les sources de son antisémitisme furieux, retournement d'un stigmate. Pour parvenir à ses fins, l'analyste essaie de profiter du transfert, mais aussi de l'intérêt de Rosenberg pour Spinoza, dont il utilise la pensée.

 

La psychanalyse fait écho à Spinoza, et Spinoza préfigure la psychanalyse. Les deux époques se répondent. 

 

Puis il y a l'immense Spinoza. On le suit dans la progression de sa pensée, mais aussi dans le processus de rupture avec la communauté juive de Hollande dont il est excommunié à vingt trois ans pour avoir prétendu que la Bible était d'écriture humaine, tissée de métaphores, et que Dieu se confondait avec la Nature, n'était autre chose que la Nature. Spinoza est le premier grand penseur, malgré des précautions de langage, à dire clairement que la religion, qui par ailleurs doit être écartée de la politique, est superstition manipulée par des chefs religieux, et à appeler l'humanité à faire usage de la seule raison pour comprendre le monde. Le premier de cette stature à opposer un monde immanent à l'idée d'une transcendance. Un libérateur sans comparaison.

 

Spinoza est un génie. Et un philosophe inspirant et essentiel pour la tradition matérialiste dans laquelle je me situe pour ma part (fondée rapidement sur le fait que la matière engendre l'esprit, et non l'inverse, ce qui change tout). Mais c'est aussi un personnage digne d'une admiration sans bornes pour son courage et son intégrité. On lui proposa de garder ses idées silencieuses, de recevoir une forte pension, plutôt que d'être chassé à vie de la communauté juive, séparé de sa famille, de tous ses repères. Et il n'hésita pas une seconde. Le fils surdoué de la communauté, appelé à en devenir le grand leader spirituel, décide - parce qu'il ne peut pas faire autrement sinon il devrait renier ses idées - de subir l'exclusion et la vindicte, jusqu'à subir un attentat au poignard.

 

Ce penseur du dix septième siècle, à y réfléchir, est tellement majeur, qu'aujourd'hui on peut encore se définir comme Spinoziste. J'en connais. Et vous ne feriez pas les malins dans une discussion face à eux... Ce qu'a dit Spinoza, pour imiter Sartre quand il parlait de Marx, est l'horizon indépassable de la pensée. On peut compléter Spinoza, le prolonger. Mais le cadre de pensée qu'il a fixé est largement valable. Pas de dérive comme celle des "esprits animaux" que l'on trouve chez un Descartes. C'est dans cet espace spinoziste notamment que la pensée scientifique, qui a montré sa validité par d'incommensurables preuves, se déploie.

 

(Pour ma part, j'ai été très marqué par un cours de philo évoquant Spinoza. On disséquait un texte de nietzsche sur le libre arbitre. Et la plupart d'entre nous pensions - dans le cadre de la morale commune - que cette notion de liberté était nécessaire à la sanction et donc au droit, finalement. Le prof nous a cité une parabole de Spinoza expliquant que lorsqu'un serpent nous pique, nous le réprimons, pour qu'il ne recommence pas, pour se défendre. Philosophiquement donc, l'idée de justice punitive peut s'imaginer dans un monde régi par les causes. Pour moi, ce fut important. J'ai compris là que le libre arbitre peut ainsi être renvoyé à ce qu'il est : une fiction destiné à faire croire que chacun est responsable de son sort. Une fiction bourgeoise.)

 

Ce n'est pas fortuit si Yalom aborde Spinoza. Car sa pensée augure déjà de cette pensée du soupçon qu'est le freudisme. L'idée déterministe, c'est celle que tout a une cause. Le monde est un enchaînement de causes. La liberté, à proprement parler,  ou plutôt la liberté interne, n'existe pas. On ne peut créer un Empire au sein d'un Empire qui est la Nature, et son infini cortège de causes et de conséquences que l'homme peut déchiffrer peu à peu, sans toutefois y parvenir un jour entièrement.

 

Donc, la liberté chez Spinoza, et là on touche en effet au coeur de l'intuition psychanalytique, c'est devenir soi-même. Se réaliser en conscience de ses déterminations. Devenir ce que l'on est (non pas réaliser son essence, mais son être en puissance). Comprendre et se comprendre.

 

Spinoza, pour mener sa réforme de l'entendement humain, et donc aborder des continents inconnus de la pensée, à du recourir à l'introspection. Yalom imagine un personnage, un rabbin qui essaie de réformer le judaïsme de l'intérieur, qui va jouer le rôle de l'analyste. Alors que Spinoza l'ouvre à ses propres idées.

 

Le roman débouche alors sur un terrain passionnant : comment l'être rationnel, utilisant sa propre raison, peut aussi faire communauté ? Sachant que la religion, ses mythes et superstititions, ont cette efficacité, justement, à "relier" les humains ? Comment ne pas verser dans l'isolement, ce qui est le lot de Bento Spinoza (qui en devient misogyne) ? Les deux interlocuteurs diffèrent sur les moyens de parvenir à cette humanité vivant heureuse, et soucieuse de vérité.

 

Entre les descendants de Rosenberg et les disciples de Spinoza, rien ne sera jamais fini.

 

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15 août 2012 3 15 /08 /août /2012 08:49
Canudos--prisoners-of-war-.jpg 
« Chaque écrivain tout au long de sa vie exprime un seul thème. C'est la nécessité de compréhension, de tendresse et de persévérance dans l'infortune chez des individus traqués par les circonstances. »
Tennessee Williams
 
Avec "La guerre de la fin du monde", écrite au début des années 80, Mario Vargas Llosa rejoint les plus grands romanciers classiques, dont il est un héritier me semble t-il assumé, loin des épigones du nouveau roman et aussi du réalisme magique de son continent (même s'il y a des accointances frappantes entre ce roman là et "Cent ans de solitude" de Garcia Marquez, dans la matière elle-même).
 
C'est un roman épique, drôle, effrayant et stimulant que j'ai lu avec un enthousiasme réel. Une grande lecture, que je ne saurai trop recommander.
 
Vargas Llosa, dans ce roman épique, dantesque, est un enfant  en droite ligne de Cervantès, de Hugo, de Tolstoï, de Dostoïevski aussi. Des grands chroniqueurs du réel qui parvinrent à embrasser dans leurs fresques l'individuel et l'Historique. Ni plus ni moins. Avec un style simple et adapté, naturel, qui se contente de trouver la beauté à travers la vérité (ou plutôt sa traque). Parvenir à retrouver ces accents classiques avec force et crédibilité, c'est une prouesse au moment "post moderne" où il écrit. Et il y parvient notamment grâce à une bonne dose d'humour constante, au milieu d'un drame gigantesque. On sourit beaucoup en lisant ce livre, malgré les horreurs de la guerre. Ce qui est drôle c'est la suprise permanente que les hommes s'infligent à eux-mêmes, qui leur donnent l'air ahuri. Tout ce qu'ils croient stable s'effondre sans cesse, les laissant décontenancés. On pense aussi à "Quo Vadis" dans cette articulation entre la micro histoire et la fresque historique politico-religieuse.
 
J'ai lu plusieurs livres du grand écrivain péruvien, dont certains sont abordés dans ce Blog, mais je ne l''avais jamais trouvé à un tel niveau (excusez moi on est en plein J.O de Londres).
 
Son propos, encore une fois, c'est l'Utopie. Et au delà d'elle ce que la conviction, l'Idée, est capable de susciter chez les hommes ou en tout cas de réveler comme un catalyseur. Car les hommes sont comme cela, pour bien se battre ils ont besoin de croire.
 
L'Absolu est pour l'action humaine comme un puissant moteur à explosion. MVL l'a vu chez Flora Tristan, chez Gauguin, et dans les forcenés de Canudos.
 
La toile de fond est la jeune République brésilienne de la fin du 19eme siècle et sa consolidation face à l'ancien régime. Consolidation bien entendu fragile.
 
Comme Tolstoï, l'auteur s'empare de l'Histoire réelle, d'évènements véridiques (incroyables faut-il préciser), pour la recréer en roman.
 
Dans un coin perdu du Nordeste, le Sertao, terre aride, brutale, implacable, un prêcheur vaque de village en village pendant des années. Il nettoie les tombes, les chapelles, les reconstruit, et tient un discours à la fois apocalyptique (issu du Sebastianisme, un courant mystique qui prétendait qu'un roi mystérieux disparu allait revenir de chez les morts au moment du jugement dernier), mais aussi prétendant en revenir radicalement à la pureté chrétienne (sans attaquer l'Eglise officielle d'ailleurs). On l'appelle bientôt Antonio "Le Conseiller".
 
Il focalise aussi sa vindicte contre la République, bien qu'elle ne soit pas vraiment arrivée jusqu'à cette contrée où un Baron reste le chef de tout. Cette lointaine République est coupable d'instaurer le mariage civil, le système métrique, et le recensement... Une pensée assez confuse mais convaincante pour tant de pauvres de cette région. Le "Conseiller" agrège autour de lui des dizaines, puis des centaines, des milliers, des dizaines de milliers de personnes, comme un Jésus qui aurait réussi. Ils finissent par s'installer à Canudos, terra réquisitionnée sur celles du Baron. Ils y créent spontanément une société communiste, auto organisée, sans institutions, regroupée autour d'un mystique vivant dans le dénuement le plus absolu, prêchant le renoncement à tout et annonçant la fin du monde. Le Conseiller rallie non seulement les pauvres hères, les exclus des exclus, les esclaves marrons mais aussi nombre de leurs bourreaux : les pires bandits qui martyrisaient le pays et qui subjugués par le discours et l'exemple du Conseiller, se rachètent sincèrement en le suivant et en organisant ensuite la défense de Canudos avec une efficacité incroyable.
 
Ce qui s'ensuit est le fruit d'une somme de malentendus aux conséquences immenses, mais qui s'expliquent finalement, en arrière-plan, par une logique profonde de modernisation du pays.
 
Canudos devient un enjeu politique de première importance. Les jacobins accusent les autonomistes du Baron local de fomnter cette révolte, en lien avec les Anglais, contre la République. Ce qui est pure invention. Le Baron local est mis en difficulté aussi bien par Canudos que par les républicains. Les gens de Canudos, à cause du recensement, assimilent la République naissante au vieil esclavage, qui a été supprimé à la toute fin de l'Empire, et idéalisent complètement l'ancien ordre qui pourtant les opprima. L'Eglise, officiellement, est avec la République et ne peut suivre les excès des disciples du Conseiller, mais certains curés locaux se rallient. Ce qui se passe là est aussi un prémisse de la théologie de la libération, ce processus tout à fait original qui fera d'une partie de l'Eglise un combattant de la liberté et un ennemi du pouvoir d'Etat en Amérique du Sud.
 
Dans ce roman, ce que Vargas Llosa réussit admirablement, c'est faire vivre une foule de personnages (réels et inventés) dans chaque camp, de les suivre au long cours dans les tumultes et les combats effarants (les 30 000 habitants se battront jusqu'au bout et seront liquidés pratiquement jusqu'au dernier, les pertes de l'armée seront énormes), mais surtout il y manifeste ce qui est à mon sens une fonction irremplaçable de la littérature : décaler le point de vue, ce qu'un Essai historique ne peut pas réaliser. Le personnage du Baron de Canabrava, par exemple, est merveilleux car l'auteur ne le traite pas du point de vue unique de son rôle social et politique, caricatural, mais aussi comme quelqu'un de sceptique, de désabusé, de lassé par la politique, de sujet à des préoccupations étranges, de charnel, avec même un côté midinette. C'est ainsi que la littérature nous rend plus humains, moins sectaires, plus ouverts à l'expérience de la vie : il nous permet ce regard qui ne réïfie rien ni personne. Cependant le roman montre une logique implacable : le Brésil lutte pour son unification, et la bourgeoisie républicaine soutenue par l'armée doit, assez vite, passer un accord historique avec les anciens dirigeants du pays autour du respect du droit de la propriété, sous peine d'être balayé. Cet accord se réalisera, sur les braises de Canudos. Les barons accepteront les acquis de la Révolution et celle-ci ne sera nullement "permanente".
 
Il faudra quatre expéditions militaires pour venir à bout de Canudos, malgré des moyens militaires croissants et devenus énormes. Le 7eme régiment, force d'élite de l'armée brésilienne dirigé par un colonel mythique, sera écrasé par les habitants prêts à tout pour défendre leur lieu sacré, et qui se battent avec des sarbacanes et des pétoires volées. Les soldats brésiliens pensent qu'ils se battent contre les soldats de la réaction (alors que Canudos pille les vieux barons) et des traîtres à la patrie, les gens de Canudos croient qu'ils se battent contre le "Chien", c'est à dire les forces diaboliques. Tout le monde est fanatisé, mais imprécis, à côté de la plaque. Se battant pour des idées dépassées ou une cause qui n'est pas la sienne. Une belle introduction au vingtième siècle en somme. Et ce roman c'est avant tout cela. Une annonce sanglante de la politique du siècle qui va s'ensuivre.
 
Dans le même temps, un Ecossais anarchiste, fuyant la répression de la Commune, voit dans Canudos un foyer où la révolte renaît et où l'idée révolutionnaire reprend vie, malgré quelques "scories" religieuses et autres superstitions à son avis secondaire. Il essaie à tout prix de se rendre là-bas, se voit fatalement saisi dans les conflits entre républicains et autonomistes, mais n'arrivera jamais à bon port. Comme une parabole de l'Utopie condamnée à l'échec. L'heure de l'utopie est passée, comme celle des vieilles pratiques paternalistes des barons, et s'ouvre celle des réalistes, de ceux qui se jouent habilement des idées pour les manipuler. Commence l'ère du cynisme, de la propagande, de la violence absolue et du divorce clair et net entre la morale et la politique.
 
Le roman est un océan de réflexion sur le fanatisme, dans chaque camp, sur ses ressorts (tordre le réel pour qu'il corresponde aux idées préconçues, quel qu'en soit le prix). Mais le terme fanatique, pour les gens de Canudos, me paraît inadapté, il faudrait parler, si le mot n'avait un autre sens, d'"Absolutiste" plutôt. Ce n'est pas une idéologie ou un dogme très construits, c'est le moins que l'on puisse dire, qui les transcende. C'est l'Idée du Bien. Du souverain Bien. Dans un contraste violent avec le mal sans limites qu'ils ont subi sur cette terre. 
 
Le terrain de jeu du romancier est une terre brésilienne incroyable, aux dimensions disproportionnées, aux conditions extrêmes, ce qui se prête à toutes les histoires, toutes les possibilités. Le roman est comme la ville de Canudos retranchée : un immense réseau de trajectoires individuelles, souvent vers la mort. C'est aussi, et je finirai sur cette note plus positive, un hommage vibrant à l'esprit de sacrifice des hommes, à leur solidarité dans les pires conditions, à leur capacité à résister à toutes les peurs et les souffrances pour sauvegarder ce qu'ils ont créé ensemble ou tout simplement pour ne pas abandonner leurs semblables. Et tout cela est beau.
 
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14 juillet 2012 6 14 /07 /juillet /2012 08:40

 

 

9782283025802.jpg C'est un tout petit roman de rien du tout qui se lit comme on boit un monaco en passant entre deux réunions. Une petite historiette sans prétention, un peu caustique, un peu ironique. Sans trop non plus. Un petit livre au style simple et fluide, qui ne la ramène pas plus que ça. A lire le temps de quatre allers retours de métro. C'est le petit roman d'Eliane Girard intitulé "Le cadeau", édité par cette maison d'édition au nom que j'aime beaucoup : "Buchet-Chastel"... C'est beau hein ?

 

Un petit roman qui décrit et moque avec un plaisir évident les mésaventures d'un trentenaire parisien des classes moyennes saisi dans l'étau des injonctions de la société de consommation; écartelé entre ce qu'elle propose, offre faussement, incite à acquérir, et la raison qui le pousserait à plus de parcimonie dans ses achats

 

A travers cette petite moquerie qui jubile, l'auteur se gausse de notre dépendance maouss costaud à la marchandise et surtout au Signe (la marque KUCCI occupant une place centrale dans le récit). Et s'amuse de ce pauvre garçon hésitant et anxieux en proie à des pulsions contradictoires. Avec un brin de méchanceté justifiée. Sans trop, car on sent bien que c'est de nous, et d'elle y compris, que l'écrivain se moque. Et de cette société de fausse promesses, de mirage organisé, où le crédit à la consommation sert d'opium.

 

Pour l'anniversaire de sa copine, Félicien s'en va aux galeries lafayette à Opéra (enfin on comprend que c'est là). Il ne trouve pas ce qu'il était venu chercher, financièrement dans ses cordes, alors il erre. Et là il "craque" pour une paire de bottes KUCCI. Il achète. A un prix exhorbitant, qui représente la motié de son salaire mensuel.

 

Le pacte avec le diable a été signé. Félicien s'enfonce très vite dans les tourments et les regrets, prenant conscience de l'incongruité de sa dépense au regard de son niveau de vie et de l'intérêt de telles bottes. Il hésite et son stress le conduit évidemment à commettre des bévues et à s'enfoncer dans la mouise. Le livre devient burlesque. On s'amuse avec une cruauté gentillette des malheurs sans trop de conséquences du petit mec de bureau qui projetait sur sa nana des rêves de luxe et de splendeur, et qui se retrouve à courir partout dans le métro, chez une inconnue, sur le web, pour tenter d'effacer ses gaffes, aggravant sans cesse son cas. Au passage, l'air de rien, légèrement, on s'interroge sur le concept de Valeur.  

 

Ce qui est drôle, c'est la manière dont le personnage essaie sans cesse de se justifier à ses propres yeux, passant d'un pied sur l'autre. Le discours rationnel n'est que le masque habile des passions qui le bousculent. En clair il est sous influence, et son instinct de sécurité le retient, essaie de le défendre, parfois l'emporte. La raison apparaît comme le déguisement des forces qui se battent pour conquérir sa conscience.

 

Pauvres classes moyennes, tenues en laisse par la publicité, menton levé de force vers la couche supérieure, à laquelle il est déjà bon de ressembler un peu.

Pauvres classes moyennes, sous contrôle du marché, ainsi incapables de se défendre, de prendre conscience de ce qui leur est imposé, de comment on les gruge. Admiratives de ceux là même qui les mettent sous pression. Eliane Girard leur dit en substance : vous n'êtes pas des victimes, vous êtes des dupes ridicules. Des faisans.

 

Ce que ça m'inspire ?? Disons que toute critique politique véritable est nécessairement une remise en cause d'un mode de vie. Le reste, la péripétie de gestion, n'est que rayure sur la glace.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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7 juillet 2012 6 07 /07 /juillet /2012 08:11

9782253121121g.jpg Si vous n'avez pas abordé Truman Capote, il vous reste heureusement à découvrir "De sang froid", ce livre marquant qui inaugura le roman réel, genre qui prospéra. Tous ces romanciers, qui aujourd'hui jouent avec la réalité, les faits divers en particulier, parce qu'ils dépassent toute fiction, sont les héritiers de ce livre là. Qui parle de la violence humaine incommensurable, prête à surgir, n'importe quand. On peut en approcher la source, oui, car rien de ce qui est humain ne nous est étranger. Il reste que son explosion  a une dimension stupéfiante quand elle se produit .

 

Mais si vous voulez goûter rapidement le talent de Truman Capote, il y a ce petit récit de jeunesse (1948), découvert après sa mort : "La traversée de l'été". Un écrit où toute sa précision sensible se donne à voir.

 

Un écrit qu'il se permit de mettre au rencard, à peine évoqué dans sa correspondance, alors qu'il ferait pâlir de jalousie bien des auteurs. Le talent a quelque chose d'injuste, on ne peut le nier. Dès cette époque, Capote maîtrise absolument la technique romanesque, sait intégrer la densité qui convient à son récit, jouer des détails qui rendent vivante la narration. Impressionnant.

 

Truman Capote, c'est un style ambitieux. Mais avant tout une plume au service d'un hypersensible. Et Truman Capote c'est aussi  - ce n'est pas son image - mais ça me frappe, un romancier du social, des barrières sociales, de la société de classes. Ce fond là. on le trouve dans "Déjeuner chez Tiffany's" mais plus encore dans "la traversée de l'été".

 

C'est un récit qui joue avec le thème universel de l'amour impossible, mais dans le contexte de l'époque.

 

A New York une jeune fille issue de la grande bourgeoisie financière s'éprend, on ne sait pourquoi d'un garagiste. Tout les sépare sinon leur ferveur. Ils jouent l'espoir sans trop y croire, en comprenant très vite qu'ils sont dans l'impasse sans se résigner à l'acter. Si la fille cherche à s'émanciper de son milieu et ne supporte pas d'avoir une destinée de débutante puis de femme du monde, le gars ne semble pas trop savoir où il va et reste de toute manière étanche, le focus étant mis sur les pensées de Grady, l'amante.

 

La relation durera le temps d'un été caniculaire. Un amour vécu comme une valse hésitation, et sans phrases. Si romantisme il y a, il s'exprime de manière minimaliste, par de petits actes significatifs.

 

New York est un personnage central du livre, souffrant de la chaleur, et pesant sur les réactions des protagonistes, que le narrateur regarde avec empathie. La ville est puissante chez Truman Capote. "La traversée de l'été" est avant tout un drame mis en scène par NY.

 

C'est un petit roman presque bourdieusien, je me permets de le souligner malgré l'anachronisme. Je me demande ce qu'en penserait Annie Ernaux, tiens... Les frontières sociales sont là, hyper solides et sans cesse tangibles, elles s'opposent à toute issue heureuse, mais pas seulement : elles enferment la fille et le garçon dans des gangues, elles les condamnent à des gestuelles, des attitudes, elles les empêchent de se mouvoir à l'aise sur le territoire de l'autre. Elles les éloignent continuellement, comme une force centrifuge. Seul l'amour physique est une passerelle solide entre ces deux là.

 

Ce n'est rien, c'est léger, une aventure entre deux jeunes. Mais c'est vite trop quand ça fissure l'ordre social. Ca ne peut se contenir et ça éclabousse. Ca sent peu à peu le drame. On y va tout droit.

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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