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26 mai 2012 6 26 /05 /mai /2012 20:40

9782021029482 1 75 La guerre d'Espagne de Napoléon, on ne s'en souvient guère, sinon grâce à Goya souvent reproduit dans les manuels de castillan.

 

L'Espagne fut pour le despote corse ce que le désert africain fut à l'Allemagne hitlérienne : la première défaite, la fin de l'irrésistible conquête. Napoléon s'enlisa en Espagne, aux alentours de 1811, s'y affaiblit, connut le doute. La courbe de son destin s'y infléchit. Cette guerre fut particulièrement cruelle et atroce, car les français furent difficiles à déloger. Et les espagnols manifestèrent déjà ce mélange de désorganisation et de résistance acharnée dont on reparla au vingtième siècle.

 

C'est le cadre de cette histoire, et plus particulièrement la ville blanche de Cadix, située au bout d'une langue de terre, à l'extrêmité de l'Europe, qu'a choisi Arturo Perez-Reverte pour son ample et foisonnant roman : "Cadix, ou la diagonale du fou", écrit en 2009.

 

Une fresque narrant le siège de la ville par l'artillerie française, dans un environnement tout à fait inédit, fruit des amours de l'eau et de la terre (le combat est sur les eaux, dans les airs avec l'artillerie, mais aussi dans les marais avec la guerrilla). 

 

C'est aussi un roman policier efficace, un livre de mer, une plongée dans la classe commerçante atlantique de l'époque, une histoire d'amour (impossible, comme il se doit), et aussi un livre sur les débuts d'un certain scientisme qui culminera quelques décennies plus tard. Sans oublier une dimension politique sur le début du libéralisme politique européen, et de son courant espagnol né fragile et qui le restera. Toutes ces dimensions étant habilement imbriquées à travers les liens entre les personnages.

 

Perez-Reverte y est à son aise, et ce livre m'a beaucoup plus conquis que les fameuses aventures du capitaine Alatriste, manquant de surprise de mon point de vue. Ici Perez-Reverte, sans doute aiguillé par sa passion pour Cadix et son appétit d'Océan, donne le meilleur de son talent : dans l'imagination, le style clair et poétique mais qui évite l'ampoule,  la construction, l'épaisseur des personnages, la description de la beauté des lieux.

 

Le roman prend son temps pour démarrer - comme il sied à une oeuvre de longue haleine (762 pages) mais peu à peu on s'y installe solidement. Il se déploie sur plusieurs fronts :

 

D'abord la vie à Cadix sous le siège, du point de vue d'une admirable femme, Lolita de Palmas, seule à la tête d'une maison de commerce transatlantique. Cadix est au début du roman le retranchement encerclé de l'Espagne fidèle au Roi Ferdinand gardé à vue en France, qui refuse de se soumettre à Joseph Bonaparte. S'y dessine une Espagne monarchiste et parlementaire, alliée méfiante des anglais. Elle adopte une Constitution et se confronte aux premières révoltes en Amérique du Sud qui vont abattre son Empire. Le commerce est frappé par la guerre et y tient son rôle, à travers l'action des corsaires affrêtés par les compagnies. De la rencontre entre Lolita de Palmas et un capitaine corsaire naîtra la romance.

 

Mais ce quadrillage de rues est aussi sujet à une double géographie meurtière : celle du bombardement français qui se veut de plus en plus scientifique et cherche à couvrir toute la ville, mais surtout celle d'un tueur en série qui assassine les jeunes filles avec cruauté, pourchassé par un policier cynique et brutal, intelligent, aidé d'un professeur qui l'aide à approfondir ses intuitions sur l'assassin. Tout le mystère est là : le tueur frappe où tombent les bombes françaises, envoyées par un officier obsédé par les calculs, mais parfois aussi avant leur chute, sur le lieu même ! Les deux géographies se recoupent ainsi et c'est bien entendu en trouvant pourquoi que l'intrigue pourra être résolue.

 

"Cadix, ou la diagonale du fou" est un beau roman, fruit d'un travail de titan. Un

roman qu'aimerait sans doute écrire Umberto Ecco s'il avait gardé le fluide du "nom de la rose". Ces romans d'écrivains accomplis et capables de grande ambition qui rendent hommage à leurs passion d'enfants : ici on reconnaît les exploits des corsaires et les petits soldats de plomb de l'Empire.

 

Il est sans doute le résultat d'une investigation titanesque sur l'Espagne de l'époque, sur Cadix décortiquée rue à rue, sur la navigation il y a deux siècles (les manoeuvres sont décrites avec un sens technique impressionnant), sur les pratiques commerciales de ce jeune capitalisme. Ces informations s'insèrent aisément dans l'onde romanesque, dans une écriture bercée par les flots qui restitue toute la poésie de ces villes de la côte atlantique subsumées par la présence de l'océan.

 

Enivrant, dépaysant. Un roman du grand large. De ceux que l'on lit pour l'évasion et la force du vent. De ceux qui nous rappellent à nos émotions épiques. Il en est besoin de temps en temps pour un lecteur.

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11 mai 2012 5 11 /05 /mai /2012 08:22

 

Darth-20Vader-202.jpg"Les dingues et les paumés se traînent chez les Borgia" chante HF Thiéfaine dans une belle chanson surréaliste.

 

Et si HFT a raison, on peut dire que c'est un sacré cirque gore qu'ils ont choisi comme lieu de retraite...

 

J'en reviens moi-même, à travers la lecture du roman incicif et fulgurant "Les Borgia", écrit au début du vingtième siècle par Klabund (pseudonyme du considérable écrivain allemand que fut Alfred Henschke).

 

Pour ceux qui voudraient en savoir sur cette dynastie de sociopathes qui contrôlèrent la Papauté pendant une cinquantaine d'années, c'est un bon vecteur. Moi j'ai essayé pendant dix minutes la série "Les Borgia" diffusée sur Canal Plus, et j'ai vite renoncé devant cet énième alibi historico tragique pour nous refiler du trash. Donc repli sur le papier.

 

Ce Klabund, d'ailleurs, use d'un style minimaliste plutôt rare dans le roman de veine historique, où d'habitude on donne plutôt dans le baroque. Mais il est vrai que là, dans le genre baroque, pas besoin d'en rajouter au sujet...

 

Un style très direct, elliptique, très rythmé et allant à l'essentiel. Une volonté de décrire et de livrer, de chroniquer, sans donner jamais dans la morale, l'analyse, la psychologie. En sélectionnant des passages de la vie des Borgia très marquants, sans besoin d'être complet. Une écriture préfigurant le cinéma. Klabund a du penser, en partie à raison, que le surgissement certain de ce nouvel art allait percuter la littérature, et que celle-ci devait s'adapter pour continuer à exister. Il a du être fasciné par l'impact immédiat de l'image. Klabund est précurseur du style direct, punchy et épuré du Hard Boiled américain, mais les condottieri et autres gars en collants annoncent les Détectives blasés. Dans ces descriptions sans jugement moral, il y a aussi me semble t-il un hommage à Machiavel qui l'appliqua à l'art de l'Etat, personnage que l'on retrouve d'ailleurs à l'oeuvre dans ce livre, comme émissaire de la Cité de Florence auprès de César Borgia.

 

On suit donc les exploits et l'ascension des Borgia, et particulièrement des trois principaux représentants de ce clan espagnol à la conquête de l'Italie morcelée : Alexandre le Pape, César le Seigneur et guerrier, Lucrèce la courtisane diabolique. On les accompagne dans leur univers amoral, cruel, criminel, pervers et déloyal. On trempe un peu dans leur luxure sans limites et leurs pratiques incestueuses. On les suit dans leurs luttes face au puissant Charles VIII qui déferle sur l'Italie et qu'ils parviennent à séduire, pour écraser ce fanatique de Savonarole (un autre symptôme de la crise de cette époque), ou pour réduire en cendres les grandes familles italiennes comme les Orsini.

 

Les Borgia ont ceci de supérieur à l'adversaire qu'ils ne respectent aucune autre règle que l'intérêt des Borgia, et se permettent absolument tout, préférant réduire autrui au silence que d'attirer son amitié sincère. Alors que leurs adversaires croient à la loi du contrat et à la parole donnée par exemple, et vivent encore dans un monde où la transcendance existe, les Borgia évoluent en plein nihilisme. Seule compte leur jouissance et leur pouvoir. Ils parient systématiquement sur le lucre et le vice et gagnent la plupart du temps, quand ils se trompent (comme avec Savonarole), ils procèdent par la trahison et la violence sans la moindre retenue. Contrairement à d'autres crapules de leur genre, ils ne se donnent même pas la peine de sauver les apparences.

 

Est-ce un paradoxe de voir cette dynastie sans vergogne diriger la chrétienté alors que la Renaissance explose (Léonard de Vinci est à leur service !) ?

 

Il me semble justement que les Borgia sont le signe de la crise de l'ancienne société Très Chrétienne en pleine décomposition.  Ce n'est nullement un hasard si leurs transgressions se commettent au coeur même du saint des saints.

 

Le Moyen âge vivant sous le doigt de Dieu et l'enchantement du monde sont morts. Des esprits commes les Borgia le perçoivent, et les vieilles menaces théologiques ne les effraient plus du tout. Mais la nouvelle civilisation où la Raison règnera n'est qu'embryonnaire. Alors l'humanité est dans un intermède d'où surgissent génies et monstres. Pour citer Gramsci (dont je lis en ce moment une anthologie), "la crise consiste justement dans le fait que l'ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés". Phrase géniale qui s'applique merveilleusement à notre temps, et à bien d'autres préoccupations que le devenir historique. Gramsci ne cite pas les Borgia ou la folie aux antipodes du prêtre Savonarole, mais il me semble que ces exemples illustrent parfaitement son propos.

 

On peut sans doute lire "Les Borgia" avec une certaine fascination pour le Mal porté dans ses confins. Moi c'est pas mon truc une seconde. Pas là en tout cas. Les Borgia, j'en suis désolé pour les esprits avides d'histoires de vampires, me semblent surtout dignes d'intérêt dans une perspective de philosophie historique. Désolé pour les internautes néo gothiques...  Je garde mes lunettes et je me coupe les cheveux.

 

 

 

 

 

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11 avril 2012 3 11 /04 /avril /2012 13:41

perec.jpgJe sais…. Ben non j’avais pas pris le temps de lire « la vie mode d’emploi » de Georges Perec »… Allez savoir pourquoi.  Je l’avais laissé là, jaunissant sur les étagères dans un rayon « déjà lu », et je l’avais négligé. J’avais pourtant jugé en son temps nécessaire de lire des œuvres aussi définitives que le récit par BHL de son tour des Etats-Unis ou l’ « Inceste » de Christine Angot (et oui). Mais si j’avais lu des Perec (les choses, quel petit vélo… , et récemment l’Art et la manière…), j’avais bêtement provisionné ce chef d’œuvre immense de la littérature contemporaine. (Leçon à retenir : nous n’avons pas assez de temps pour lire, choisissons-bien à qui et à quoi nous dédions ces heures rares et précieuses.)

« La vie mode d’emploi », roman de 600 pages du décidément génial et attachant Georges Perec, est un objet conforme aux règles de l’OULIPO dont nous avons déjà parlé : on se fixe un cahier des charges drastique et on s’y tient( Georges Perec, ou Kafka qui prend le parti d'en rire ). De la dureté de la discipline surgit l’étincelle créatrice du littérateur.  Cette fois-ci il s’agit de recenser la vie d’un immeuble parisien avec la plus grande méthode : d’en décrire systématiquement les pièces et les objets, d’en caractériser les personnages, leurs prédécesseurs depuis que l’immeuble existe. Jusqu’aux objets trouvés dans l’escalier au cours des âges, et ceux nichés dans les caves.

Dantesque projet (une décennie d’écriture), que le lecteur découvre un plan de l’immeuble sous les yeux. Il aboutit à  l’exploit de faire tenir un monde dans un livre d’une densité absolument unique, avec une jubilation de décrire et décrire encore, détailler, dévoiler l’infinie créativité des hommes lorsqu’il s’agit de créer des objets pour peupler leur espace et tromper le temps.

Perec nous invite dans une immense et folle brocante où l’on touche du doigt le périssable, le galvaudé, le devenu inutile. Des univers entiers mis au rencart par le temps qui s’écoule. Les hommes menacés par l’absurdité de leur sort tentent de s’entourer de leurs propres décors pour occuper l’espace et le maîtriser, mais ils ne parviennent qu’à entasser des éléments dérisoires et vite pourrissants. Les œuvres de l’esprit ne sont pas épargnées, et malgré les efforts acharnés pour les réaliser, sont tout autant voire plus sujettes à l’obsolescence que les objets. Mais en cherchant un peu, on peut les retrouver dans des labyrinthes sans fin où Perec s’amuse à nous promener le sourire aux lèvres.

Tendresse légèrement teintée d’ironie pour les créations désuètes et sans fin de l’homme, pour les complexités qu’il invente et où il sombre (ces organisations sociales, ces règles, cette division du travail qui ne cesse de se dilater, ces interactions économiques et sociales qui créent autant d’embûches, de gouffres, mais aussi de possibilités de survivre et de rebondir), mais aussi pour ses chimères innombrables, dont celle de la postérité, de la découverte ou de l’influence.

Les habitants de l’immeuble essaient de donner un sens à leur vie, et pour cela ils sont très performants depuis l’enfance. Ils s’imposent,  comme les écrivains de l’OULIPO, des projets grandioses, des rêves inatteignables, des désirs artificiels mais métaphysiquement essentiels et s’y perdent tout à fait. Certains d’entre eux, dans cet immeuble bourgeois près du Parc Monsouris, ont beaucoup d’argent et de temps à y consacrer, tel ce Bartlebooth qui aquarellise tous les ports du monde pour faire réaliser des puzzles par un voisin et passer des semaines à les reconstituer. Leurs  phantasmes leur servent de gouvernail dans le tumulte du vingtième siècle où les êtres ne sont que fétus de paille. Leurs passions, leurs névroses, ne sont que des tentatives pour survivre à leur condition saugrenue. Leurs objets, leurs décorations, leur obsession pour l’image et la couleur ne sont que formes données au néant, repères dans le brouillard.

Livre vide grenier de l’humanité, livre d’hommage à l’activité frénétique de tout être humain, même celui cloué à sa chaise, et à l’ampleur de son génie imaginatif, « la vie mode d’emploi » est aussi un grand jeu littéraire. Un livre de tous les genres romanesques, ou s’emboîtent des dizaines d’histoires et de destins, s’accumulant et se croisant à travers des digressions. Livre gigogne où l’on rend hommage au roman d’aventure, au roman policier, au feuilleton populaire,  à la bande dessinée .  Un plaisir du pastiche et de la référence anticipant ce qu’essaie de faire Umberto Eco, avec moins de succès. Sous la plume de Perec  on retrouve les jeux des Mille et une nuits, les accents de Conrad, de Kessel, de Dumas, de Gaston Leroux, de Raymond Chandler, et on se promène dans nombre des mythologies de notre temps : les histoires de gangster, l’orientalisme, le mélo…

Il y a de la sagesse dans ces histoires : la vie est un chaos, et le destin n’a nulle morale. Du mal accouche le bien et réciproquement. Le plus grand élan s’interrompt brutalement et de la fureur vient le calme. On choisit ses actes mais la vie prend le dessus sans demander l’autorisation. Elle passe comme un rêve. Les êtres eux-mêmes sont imprévisibles. Rien ne sert de compter sur quoi que ce soit de défini.

« La vie mode d’emploi » , sur le mode du recensement, débouche sur un foisonnement d’informations et de mots souvent déterrés de l’oubli , où se mêlent l’invention loufoque et la connaissance encyclopédique.

C’est aussi un livre de fascination pour l’infiniment grand et l’infiniment petit, que l’auteur vient tutoyer alternativement, comme s’il s’agissait d’une grande respiration entre ces deux horizons.

 C’est encore un théâtre matériel infiniment baroque, et en même temps réaliste (comme l’était « les choses »), où se donne à cœur joie le goût de la fiction sans limite. Un monde entier comme terrain de jeu de l’écrivain. Un monde entier à investir sans parvenir à quoi que ce soit.

Et Perec veut à tout prix que ce voyage inutile, imprévisible et dangereux se réalise avec le plus de plaisir et de joie. L’écrivain et le lecteur ne sont pas différents du collectionneur ou de l’érudit qui débordent de ces pages.

Ils se vouent au plaisir de s’amuser avec L’éternel et l’éphémère.

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28 janvier 2012 6 28 /01 /janvier /2012 22:59

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Un monument réussi de 700 pages à la mémoire de l'attachant H.G Wells : voici le dernier livre que je viens de finir, sans avoir éprouvé le moindre découragement, malgré le caractère un peu répétitif des mésaventures du personnage.

 

Je n'y ai pas retrouvé l'humour dévastateur habituel de David Lodge (l'auteur sacré de ma femme, pour lequel je n'ai pas la même passion, mais que j'apprécie toutefois). Mais j'ai parfois souri devant les malheurs de cet anti conformiste sympathique s'emmêlant dans des interminables intrigues sexuelles, incapable qu'il est de résister à l'appel de la chair, dans cette société anglaise corsetée du début du vingtième siècle.

 

Si vous ne remettez pas immédiatement H.G Wells, sachez que vous le connaissez. C'est le grand pionnier de la science fiction et de la littérature d'anticipation. Sans lui, point d'Orwell, ni d'Huxley, ni de Barjavel, ni sans doute d'Aasimov ou de K Dick.

 

"La guerre des mondes", "l'homme invisible", "l'Ile du Docteur Moreau", "la machine à remonter le temps": quelques uns de ses titres, au sein d'une oeuvre gigantesque et foisonnante.

 

H.G Wells, aujourd'hui un peu oublié en tant qu'écrivain (excepté semble t-il dans son pays), fut une figure intellectuelle majeure dans les premières décennies du siècle dernier, et connut un succès à dimension planétaire. Certes, son talent s'érode à la fin de la première guerre mondiale, même s''il continue à écrire avec profusion, mais sans connaître le même succès ni plus produire de livres marquants. Le roman scientiste n'est plus en cour ; et pour la génération nouvelle, qui expérimente de nouvelles formes d'écriture (Joyce en est le fleuron), Mr Wells est une vieille lune au rationnalisme désuet.

 

Lodge lui consacre une véritable biographie détaillée, sous la forme d'un roman, mal titré "Un homme de tempérament" (je ne sais pas ce que ça signifie, et ça ne cadre pas avec ce que j'ai lu). Cette forme romancée semble inutile, je l'ai entendu à la radio, à certains critiques. Je ne partage pas cette impression : grâce à cette option, Lodge parvient à conférer à son oeuvre une dimension d'identification et une bonne dose d'humour, mais aussi de compassion à certains moments. Cet homme qui a eu le bonheur d'échapper à nombre de catastrophes individuelles bien que traversant les moments historiques parmi les plus difficiles de l'Histoire humaine, a tout de même souffert comme tout esprit lucide réfléchissant sur cette époque. Et en tant qu'homme épris de liberté, et la vivant contrairement à bien des plumes progressistes, il a essuyé les plâtres avec quelque difficulté.

 

H.G Wells, c'est la dernière flamme du scientisme flamboyant. C'est un des derniers représentants de l'optimisme pacifique de la raison, qui va se fracasser sur le réel avec la première guerre mondiale. Un rationnaliste de premier plan, déroutant par son don de l'anticipation (il imagina les tanks, la bombe atomique, et l'évolution de la guerre).

 

Ainsi H.G Wells adhère au socialisme, qui lui apparaît comme la manifestation de la raison dans l'Histoire. Ce socialisme anglais étrange, celui des Fabiens, ces ancêtres des "think tanks" d'aujourd'hui. Une société d'intellectuels bourgeois progressistes, à la fois réformistes et utopiques. Il y a de quoi les moquer, et Wells lui-même tenta (il échoua) de secouer ces socialistes de salon. Mais il faut leur reconnaître une certaine influence sur des bienfaits dont nous avons hérités. Beveridge, l'inventeur de la sécurité sociale, fut une de leurs jeunes recrues.

 

Ce roman est une exploration du milieu progressiste intellectuel anglais (dont le féminisme et ses tendances différentes sont un aspect parmi d'autres), où "HG" s'était hissé par son talent, lui-même venant d'un milieu populaire sans attrait pour la vie des idées, et il nous permet d'apprécier les débats littéraires de l'époque (le romancier des idées qu'était Wells s'opposait à la théorie du roman plus subjectif d'Henri James). Mais l'essentiel n'est pas là.

 

L'essentiel, c'est que ce roman apparaît à la fois comme un prélude, et un immense développement, du roman marquant dont on a déjà parlé ici : "La plage de Chesil' de Ian MC Ewan.( Sale nuit de noces) Cette petite histoire qui concentre tout le malaise que la société anglaise ressent à l'égard de "la chose".

 

Car la vie d'HG Wells, grand passionné de femmes, apôtre de la liberté sexuelle, défenseur, théoricien, et praticien émérite de l'Amour Libre, c'est un combat permanent pour être heureux et concilier sa vie d'homme public, d'écrivain apprécié et respectable, de militant socialiste, et de séducteur.

 

Un séducteur, c'est important, qui n'a rien à voir avec Don Juan. Car il respecte les femmes, leur est fidèle à maints égards, ne leur ment jamais (ou presque), leur est infiniment loyal, les considèrent comme son égal.

 

Les progressistes anglais ont beaucoup de mal à accepter qu'on tire les conclusions pratiques de leurs grandes idées. Et ils le feront payer à H.G Wells, en le traitant en corrupteur de jeunes oies naïves et vulnérables (elles n'en avaient rien bien entendu...). La vieille garde fabienne se servira de sa vie privée tonitruante pour faire échec à sa tentative de donner un cours plus populaire, et moins conservateur sur le plan des moeurs, à leur mouvement. Il fut poussé à renoncer à son engagement.

 

Le roman est donc une longue évocation des aventures amoureuses et/ou érotiques de ce dédramatiseur de "la chose". Et de ses tourments car il se heurta sans cesse à l'hostilité des familles, à la malveillance des rumeurs. Dans cette société anglaise certes coincée, mais tout de même plus complexe qu'il n'y paraît : c'est aussi le pays de la liberté ; on vous y attaque verbalement mais on ne s'en prend pas directement à vous, et ceux qui s'invectivent dans les articles et les relations épistolaires partagent souvent le thé ensemble en fin de semaine.

 

Mais les ennuis incessants d'H.G ne sont pas seulement dus au contexte social et historique qu'il participe à ébranler, par ses romans parfois audacieux et ... par l'action directe en quelque sorte. Ses ennuis sont aussi de dimension plus anthropologique. Vivre l'amour libre, ce n'est pas si facile, et ça expose à bien des tourments. H.G aura bien du mal à se retrouver sur la même longueur d'ondes que ses nombreuses compagnes successives, qu'il s'agissent de jeunes intellectuelles, de veuves chauffées à blanc... Il ne cessera de se se débattre avec les malentendus, trouvant des équilibres toujours précaires et sans cesse remis en cause, tentant de trouver une voie entre une monogamie décevante mais si vite convoquée, et la variété des amours et des expériences. Il trouvera la voie de la volupté souvent, mais jamais celle de l'apaisement ou d'un bonheur complet. Ecrire la vie d'H.G Wells n'est donc pas simplement moquer la pudibonderie post victorienne de l'angleterre et rendre hommage à un libérateur, mais en même temps poser la question de la vie affective à une échelle plus intemporelle et universelle.

 

Sous ses dehors d'un roman sur les ennuis d'un personnage sympathique, qui se débrouille comme il peut avec sa passion pour les femmes, "Un homme de tempérament" est un livre profond sur l'Angleterre, sur son identité particulière, unique. Je me risque à suggérer que tout lecteur intéressé par nos voisins d'outre-manche ne rate surtout pas la découverte de ce roman de David Lodge.

 

 

 

 

 

 

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21 décembre 2011 3 21 /12 /décembre /2011 09:39

 

CHAMBRETEMPS.jpg"La chambre à remonter le temps" est un roman d'époque de Benjamin Berton, qui dresse un portrait au Wasabii des "classes moyennes", ou si l'on préfère de la toute petite bourgeoisie : les couches sociales salariées qui ont tout juste sorti la tête de l'eau pour ne pas faire leurs comptes en permanence et obtenir le droit de s'endetter sur 25 ans afin d'acquérir un titre de propriété.

 

Benjamin et Céline sont des trentenaires et viennent d'avoir une petite fille, Ana. Ils vivent au Mans... Perdus dans l'immense division du travail social, ils effectuent des tâches sans aucun intérêt au sein de l'économie privée bureaucratisée. Benjamin travaille à Paris où il se rend en TGV chaque jour.

 

Le couple achète une maison au Mans. Un "coup de coeur"... même si une chambre condamnée par les anciens résidents suscite un certain malaise.

 

Benjamin, qui sert de narrateur, ne va pas tarder à découvrir les pouvoirs de cette chambre : elle permet de voyager dans le temps. Il va s'en servir pour surmonter les contradictions de sa vie décevante : et notamment pour se débarasser de tout ce qui est pénible en effectuant des elllipses ou des flash backs. Peu à peu il perd contact avec le réel qui se conjugue au présent. Les difficultés s'amoncellent dans le couple, Céline et Benjamin n'étant plus sur la même longueur d'onde. Benjamin recherche la quiétude, Céline se réfugie dans les exigences matérielles et voudrait contraindre son compagnon à entrer dans ce moule.

 

On ne saura pas si Benjamin sombre dans la schyzophrénie ou si cette chambre détient de réels pouvoirs. Moi j'ai ma réponse... mais je vous laisse à votre réflexion si vous comptez lire cet intéressant petit roman, qui n'est pas le chef d'oeuvre français du siècle naissant, mais se laisse parcourir avec un sourire caustique et amusé.

 

Ce qu'il a de meilleur est son regard critique sur la vie de ces couches moyennes éduquées (dont je suis, même si un peu plus confortable que ces deux trentenaires). Le passage sur l'acquisition de la maison est particulièrement réussi. Acquérir une propriété est, on le sait, le graal contemporain. La caricature de ces parasites d'agents immobiliers et de notaires fonctionne très bien. J'ai aussi beaucoup  souri à la description d'un  repas "convivial" de voisins auquel le couple participe ... Car moi aussi, comme eux, je n'aime pas ça...

 

Le roman est intéressant en tant que regard sur le destin de ces couches sociales : l'anomie, la désaffiliation qui les caractérisent. Et surtout il restitue bien leurs frayeurs actuelles : la proximité des pauvres juste en dessous d'eux dans l'échelle sociale, qu'ils veulent repousser à tout prix. Cette peur sociale se traduit dans l'espace, elle se concrétise dans l'agacement puis la colère face aux tags et par un sentiment d'insécurité irrationnel...

 

La vraie menace qui pèse sur ces couches sociales, celle d'un capitalisme débridé, est trop désincarnée, trop abstraite. Il  n'y a plus de cadre collectif dans lequel on peut la saisir, l'analyser et lutter contre elle. L'ennemi c'est donc le jeune à capuche, ou encore le punk à chien. La menace, c'est la proximité de la "cité", imaginée comme un enfer et comme une métastase appelée à envahir tout le corps social.

 

Benjamin est enrôlé, plus ou moins à son corps défendant, par ses voisins mâles, dans des tournées nocturnes de vigilance. Tournées où il ne se passe rien et où on joue aux miliciens. Un bon prétexte pour échapper un peu au foyer et retrouver la camaraderie de collège... Les frustrations de ces couches sociales se cristallisent en violence potentielle et en haine qui se tourne vers le "bougnoule" et "le clodo". Benjamin, jeune homme éduqué venant d'un milieu plutôt progressiste, se rallie à cette vision du monde plus ou moins implicitement, car il endosse un nouveau rôle social.

 

Le roman devient alors politique. Et il touche juste quand il décrit cette France où les solidarités primaires ont été arrasées, où les mobilités et la famille nucléaire, adaptées aux exigences de l'économie, ont disloqué les communautés et produit de la poussière humaine. De l'isolement dans la disparition de tout dessein collectif qui donnerait un sens à l'existence. Ce n'est pas un hasard si le FN a du mal à s'implanter dans les zones où le lien social est encore un peu solide, où l'identité culturelle rassemble : la Bretagne, le Pays Basque par exemple.

 

Il y a bien l'Enfant, pour imprimer un sens à tout cela. Mais pour Benjamin cela ne suffit pas.

 

Mais le problème de ce roman, qui mêle habilement réalisme social et utilisation du surnaturel, c'est justement qu' il est écrit par un petit bourgeois qui parle des petits bourgeois. Sa distance corrosive masque habilement une tendance à la lamentation typique de cette classe : la déploration de l'ennui... Je me suis ennuyé, enfant ou étudiant. Mais aujourd'hui il m'apparaît que l'ennui est un luxe. Et en réalité je ne m'ennuie plus jamais. Et je n'adhère pas non plus à ce dégoût du quotidien qui anime le narrateur (et sans doute l'auteur). Pour ma part je n'ai jamais rêvé d'être Indiana Jones et la perspective de manger un confit de canard illumine ma journée. Rester une matinée sous la couette, c'est un royaume... Et je diffère aussi avec l'auteur sur la place de l'enfant : il justifie tout, ou en tout cas beaucoup.

 

Au final, je suis donc gêné par la contradiction de ce livre. L'ironie y fonctionne comme un leurre. Une diversion permettant d'exprimer, par la contre allée du roman, les tourments banals d'un scribe petit bourgeois.

 

 

 

 

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14 décembre 2011 3 14 /12 /décembre /2011 08:54

 

deluca.png Au fur et à mesure que l'on vieillit, le monde physique se sature de références, de souvenirs, de phrases tatouées sur la pierre... Le monde, en somme, ne nous laisse pas tranquille avec notre présent. Il nous traque dans notre intimité de l'instant. Ceux qui vivent - c'est mon cas- dans leur ville de naissance et d'enfance, savent de quoi je parle...

 

Dans son petit roman triste et mélancolique, "Acide, arc en ciel", l'ouvrier-écrivain Erri de Luca, si sensible à la matière et riche de son intelligence manuelle, touche cette sensation.

 

Un homme âgé, semble t-il malade, marqué depuis toujours au fer de la fragilité, est condamné à l'exil dans sa maison de pierre. Les souvenirs y circulent partout, chantent en se cognant aux murs et aux feuilles des arbres du jardin.

 

L'homme revisite ses rencontres avec trois personnages qu'il a connu longtemps, rencontrés à Naples, pas forcément fréquenté beaucoup mais au long cours. Ces hommes sont venus le visiter dans cette maison.

 

Le premier était un ouvrier dans les années de plomb, engagé dans la lutte révolutionnaire jusqu'à la clandestinité. Il fut conduit à tuer. Puis il s'enfuit en France comme beaucoup. Il ne reste rien de ces années. Tout cela a été inutile. Ces meurtres n'ont été que des meurtres, rien de plus.

 

Le second est devenu homme d'Eglise et missionnaire en Afrique. Il en est revenu fourbu avec le sentiment d'un échec total. Il s'est raccroché à l'idée qu'il a été conforme à la parole du Christ. Mais les hommes, là bas, n'ont pas changé. C'était folie et prétention de croire qu'il transformerait ce monde là.

 

Le troisième était le charisme incarné. La beauté, l'élégance et l'intelligence. Le modèle de ses amis de jeunesse. Il n'en a rien fait, sinon du nomadisme de séduction. Et la vie est passée, comme ça, de chambre en chambre.

 

Tout cela est vain. Tout cela se dissout et chante dans le vent. Tout cela résonne dans les souvenirs. Et même les pierres de la maison subissent l'obsolescence. On le voit à l'oeil nu si on regarde de près et que l'on ne fuit pas la matière. 

 

Les êtres humains comptent malgré tout beaucoup pour les autres. L'amitié n'est pas vaine. Elle traverse les époques et les péripéties. Elle survit à beaucoup de tempêtes.

 

Une des maladies de l'Homme est d'être en prise avec ses souvenirs, de ne pouvoir les bannir. Mais il peut aussi les convoquer, glisser sur eux, les contempler sans fin, même s'ils paraissent s'effacer. Ils sont là cependant. Les choses autour de nous en sont les garantes.

 

C'est l'esprit de ce petit roman d'Eri de Luca, magnifiquement écrit. Où la pensée et la perception sensorielle fusionnent, comme dans la personnalité d'un auteur au parcours unique. En le quittant, je me suis surpris à fredonner la belle chanson de "Noir Désir", ambivalente de douleur et d'apaisement : "tout disparaîtra, mais... le vent nous portera".

 

(Merci Anne-Charlotte, pour le cadeau.)

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7 décembre 2011 3 07 /12 /décembre /2011 08:11

 

grossman.jpg Quand j'étais gamin, j'avais souvent recours à la pensée magique. Si je parvenais à faire rouler un caillou du collège jusqu'à chez moi, c'était un 15/20 garanti à l'interro dont je sortais...

 

De ces petits jeux conjurant l'angoisse, l'écrivain israëlien David Grossman a fait le lit de son roman fleuve : "Une femme fuyant l'annonce".

 

Une femme apprend au dernier moment que son fils prolonge son service militaire et interrompt son projet de grande randonnée avec elle, pour participer à une opération de "nettoyage" dans les territoires occupés. Elle va conjurer la possible mort au combat en se coupant de tout : en partant marcher sans son fils en Galilée, en y emmenant de force le père véritable de son fils, qui vit dans la déchéance loin d'elle depuis de longues années, après être revenu à moitié mort d'une prise d'otage lors d'une précédente guerre.

 

Ora, la mère du jeune Ofer, pense que si elle fuit la possible annonce,  n'écoute pas son répondeur, qu'elle refuse d'entendre quelque information, rien ne pourra arriver car rien ne pourra parvenir jusqu'à elle. Les militaires aux airs contrits ne pourront pas se présenter à sa porte. Et si elle fait vivre Ofer dans ses propos auprès de son père, alors il n'en aura que plus de force pour survivre. Alors Ora et Avram vont marcher, remonter leur histoire et celle d'une famille, qui se conçut dans la guerre, celle-ci ne lui lâchant plus la nuque.... Et dérouler l'histoire d'un pays et d'un conflit.

 

C'est un beau roman sur un pays qui n'a connu que la guerre, où les enfants naissent avec la désignation inévitable de l'ennemi arabe et le sentiment de la menace permanente. C'est un beau roman sur l'horreur d'être parent dans un tel pays, qui soumet ses générations successives de jeunes à la menace d'une mort violente, et à la souffrance inouïe des conflits armés. Des parents qui voient leurs enfants obligés de s'endurcir, de devenir soldats, de perdre leur innocence.

 

C'est un beau roman sur l'absurdité du sort des arabes israëliens, et sur la situation inhumaine créée entre les deux parties de la population vivant en Israël, qui ne peuvent pas vivre dans l'harmonie quand ils savent ce qui se passent aux lisières du pays. C'est un beau roman aussi, sur la beauté éblouissante de cette terre, malheureusement souillée de sang.

 

C'est un beau roman, encore, qui nous permet de mieux comprendre, dans la chair des personnages, pourquoi le peuple israelien ne se révolte pas contre cette guerre permanente qui lui répugne, car être mère et père d'un soldat c'est se sentir solidaires de ceux qui sont envoyés aux check points. Et être mère de soldat et mère de la paix est un déchirement. C'est ainsi un odieux et efficace chantâge quotidien qui plâne sur le peuple, organisé par son propre Etat. C'est aussi un bon roman sur la splendeur de la culture juive, et sur son ancrage véritable, qu'on le veuille ou non, dans le bain oriental.  

 

Il y a quelque chose de biblique dans cette longue marche à travers Israël, et bien sûr dans cette croyance des personnages dans la force du Verbe. Et David Grossman nous dit sans doute que la Terre Promise, c'est la survie des jeunes, c'est le silence des armes.

 

C'est un long et dense roman, et cette forme se justifie car il s'agit d'exprimer l'interminable attente du retour du fils, qui oblige à marcher plus loin, à gagner du temps sur la peur, à la repousser en s'épuisant.

 

En le refermant chaque soir, je me suis demandé comment il pouvait subsister de l'humanité, de la civilisation digne de ce nom, dans un pays où plusieurs générations successives n'ont connu que l'état de guerre. Car Israël reste une démocratie libérale, c'est à dire une démocratie certes largement formelle, truquée par la guerre (et par l'impotence des dirigeants travaillistes ralliés, muets, laminés, incapables d'incarner une autre voie) comme l'ont magnifiquement dit les Indignés de ce pays. Mais une démocratie tout de même, avec un Etat de droit, un pluralisme, des libertés publiques, un débat, des polémiques, des mises en cause publiques des dirigeants. Et ce constat est tout de même rassurant sur l'humanité. Même si cette guerre de cent ans qui gangrène le Moyen Orient et bien d'autres enjeux au delà dans le monde, est en elle-même d'une abjection démoralisante.

 

Pendant que David Grossman écrivait ce livre, c'est à dire pendant la dernière guerre du Liban, son propre fils est mort brûlé dans un tank. Le savoir ne rend cette lecture que plus poignante.

 

On pense ce qu'on veut de ce conflit, et ici n'est pas le lieu pour développer mes pensées à ce sujet. Mais même si on se qualifie de "pro palestinien" (ce n'est pas mon cas, car je n'aime pas ce terme précis qui replonge dans la mêlée nationaliste et tourne affreusement en rond, même si l'occupation des territoires me scandalise et si la politique des gouvernements depuis la mort de Rabin me consterne), on doit toujours à mon avis conserver intacte dans sa réflexion la conscience de ce peuple israëlien, de son parcours et de ses représentations. Bien souvent, cela me frappe, ce "facteur" est absent des réflexions. Or sans nul doute, ce peuple possède une large part de la solution, non ? C'est pourquoi les récentes manifestations de la jeunesse d'Israel, prenant le débat à contrepied, et désignant la guerre comme une diversion alors que la vraie question est comment tous vivre une vie digne, m'ont profondément touché.

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2 novembre 2011 3 02 /11 /novembre /2011 08:13

limonov.jpg Emmanuel Carrère me semble appartenir à la confrérie singulière (en imaginant qu'elle existe) des Chrétiens sceptiques. Ou des Sceptiques chrétiens, plutôt. Tant le Scepticisme l'emporte. Mais un Scepticisme qui ne pousse pas au retrait ni à l'indifférence, mais au contraire incite à en savoir plus, à la curiosité.

 

Son dernier et excellent livre, "Limonov", sorte de mélange entre biographie romancée du peu gouleyant Edouard Limonov (dirigeant du Parti National-Bolchévique russe, romancier, ancienne figure de la nuit parisienne, ancien engagé dans les milices serbes... et bien d'autres vies encore, comme clochard à New York ) et exercice d'introspection, en fournit encore une manifestation.

 

D'Emmanuel Carrère, j'avais déjà lu "L'Adversaire" . Vous savez, ce livre qui retraçait la vie de Jean Claude Romand, ce type qui ratant sa première année de médecine le cache pendant de longues années à tout son entourage, se faisant passer pour un ponte médical de l'OMS, vivant à crédit grâce à de faux placements proposés à ses proches. Et finissant, devant l'inéluctable, à savoir le dévoilement de la vérité honteuse, par résoudre le problème en liquidant toute sa famille et en ratant son suicide.

 

C'était déjà une tentative de compréhension de l'Autre, dans ses tréfonds les plus impénétrables. Comme si Carrère prenait le parti de dire : "rien de ce qui est humain ne m'est étranger". Mais dans "L'adversaire", point de réponse définitive, point de jugement lapidaire. Même si Carrère règle ses comptes avec ces chrétiens attirés par les parloirs et dont la compassion suspecte est magnétisée par ceux qui commettent les actes odieux (merci Lolo du 91 d'avoir un jour, tu ne t'en rappelles sans doute pas, attiré mon attention sur cet aspect du livre, avec ton réalisme habituel...).

 

Ici encore, il ne parvient pas à conclure sur ce Limonov. Il "suspend son jugement". Dubitatif devant la somme d'actes qui composent une vie aussi incroyable, riche, secouée, que celle de Limonov. Assistant au spectacle désolant de ce monde déchiré par les passions, la violence absurde et inutile. Alors que tout cela est bien vain.

 

(Emmanuel Carrère est un descendant de Russe Blanc. Le fils - ça je ne le savais pas - d'Hélène Carrère d'Encausse, l'Historienne (de droite) spécialiste de la Russie. J'ai d'ailleurs lu il y a longtemps son "Lénine", un bon livre, pertinent et complet, qui loin des réflexes droitiers ne compare pas du tout Lénine à Staline, le prend au sérieux et le considère comme un homme d'Etat conséquent et non comme un ogre et un illuminé sanguinaire...  Dans l'esprit de l'Historienne, Lénine doit sans doute être un Grand Russe. Un continuateur de Pierre Le Grand et un modernisateur. Et même si c'est un satané Rouge, elle ne peut pas le traiter comme un guignol psychopathe.)

 

Mais revenons à Edouard Limonov.

Emmanuel Carrère l'a croisé au début des années 80 à Paris où il était une figure dans un certain milieu intello-fêtard. Il se souvient de lui comme d'un type sympathique et plutôt attachant. Un peu provoc. Et puis il le revoit bien plus tard, à Moscou, dans une cérémonie annuelle clairsemée d'hommage aux victimes de ce spectacle qui tourna à la prise d'otages, auquel Poutine réagit en envoyant les forces spéciales tout liquider, terroristes et otages confondus...

Et Carrère se demande alors comment ce type a pu devenir leader des "nasbols" après avoir écrit des romans punks où il racontait ses expériences homosexuelles avc des grands blacks dans des bacs à sable de New York, et comment un rouge-brun de son acabit (qui ne fut néanmoins jamais antisémite pour un sou) peut être allié avec le joueur d'échec Kasparov dans un front anti Poutine, tout en clamant sa nostalgie de l'Union Soviétique... Et puis il y a tant de gens qui connaissent Limonov et en disent du bien. Carrère voudrait "déplier" ce paradoxe vivant.

 

Limonov va donc devenir, à travers ce récit de vie, un révélateur des soubresauts russes, car seule une société qui a vécu de tels bouleversements peut créer des trajectoires aussi insensées. Et à travers Limonov, un homme de sa génération, Carrère va s'interroger sur lui-même, et exprimer tout le doute que lui inspire le monde : il en est ainsi avec le conflit des balkans par exemple, qui suscita les passions à Paris, alors que Carrère n'y voit que folie et nationalismes tous aussi épuisants et ridicules, dignes de provoquer le dégoût (sur ce point, c'est aussi ce que m'inspira la guerre dans les balkans).

 

Limonov est si lointain du sage Emmanuel Carrère. Mais si proche, car il lui parle de cette Russie incroyable, terre de toutes les souffrances et folies. Cette Russie où il revient souvent et qu'il aime. Une Russie qui mériterait sans doute de souffler un peu.... Il lui parle aussi de lui, Emmanuel Carrère, en lui permettant de s'interroger sur tout ce qu'il n'est pas. Et ici, dans cette rencontre entre deux êtres si différents et qui ont tant à partager, se loge sans doute Emmanuel Carrère le chrétien. Discret mais présent en ces pages.

 

Limonov est aussi un livre sur l'être humain comme tissu de contradictions et strates emberlificotées. Il y a un Limonov repoussant et explicite, il y a un Limonov en creux, humain et solidaire de celui qui est opprimé, quoi qu'il en coûte. Il y a un Limonov déconcertant dans sa manière de foncer du mauvais côté, et tout aussi étonnant dans son refus de céder aux pentes faciles (entrer à la solde du FSB par exemple). Il y a un Limonov attentif à son entourage, à la moindre personne qu'il rencontre, mais passionné par la violence et la radicalité. Un Limonov ivrogne et adepte du "Zapoï" ( ces cuites russes s'étalant sur plusieurs jours, où on part à la dérive, montant dans des trains sans destination, pour finir par se réveiller sans plus rien se rappeler) mais ultra discipliné et sculptant son corps tout au long de sa vie.

 

Qui est donc ce Limonov ? (un pseudo)

 

Un Ukrainien né pendant la "grande guerre patriotique" dans une petite famille de rien du tout. Son père est un Tchékiste, mais de rien du tout. Pendant la guerre, il sert de geolier à l'arrière. Edouard voudra toute sa vie rattraper cette occasion manquée. Devenir un héros du peuple. Cette pulsion l'attirera d'abord vers les petits bandits, puis vers le milieu Underground, à Kkarkov puis à Moscou, au gré des rencontres. Il y dévoile un talent de plume certain, dans une veine très directe et autobiographique (à l'époque la poésie est un peu comme le rap dans les milieux marginalisés en URSS). Taraudé par le désir de gloire (plus que d'argent, il restera pauvre toute sa vie), Limonov touche à la prison. On le confond souvent avec un dissident, alors qu'il les méprise. Lui il se veut un délinquant, ce n'est pas pareil. S'il ne s'intègre pas dans la bureaucratie soviétique, c'est qu'elle est vieillissante et ringarde. Son autre passion, ce sont les femmes. Avec une tendance à la monogamie passionnelle et charnelle, et une attirance pour les déglinguées.

 

Etouffant dans le milieu des écrivaillons moscovites, il tente, au milieu des années 70, le départ pour New York avec son égérie du moment. Là-bas, après quelques incursions dans la jet set sous le parrainage de quelques émigrés russes, c'est l'échec total, la misère et la solitude, la déchéance. Il devient Valet de Chambre saugrenu  et ses écrits très destroy commencent à circuler. Il atterrit ensuite à Paris où il a été publié pour la première fois, et s'y liera à l'équipe provoc de l'Idiot International pour qui tout scandale est bon à prendre. Puis viendra la Perestroïka, qui révoltera Limonov. Comme beaucoup de russes ne supportant pas qu'on leur expliquât que pendant 70 ans ils avaient été des monstres pareils aux nazis. Et que tout ça n'avait servi à rien. Limonov prend alors le parti de la nostalgie de l'Union Soviétique, essayant de prendre part aux quelques escarmouches et tentatives de coups d'Etat menés par des généraux débordant de Vodka : mais il n'y parvient jamais vraiment.

 

Il s'échauffe pour le conflit des balkans, tentant d'y retrouver le feu sacré de la grande guerre patriotique dont papa n'a pu revenir médaillé.  Il porte donc treillis et AK47, risque sa peau dans des accrochages, sans vraiment se salir les mains directement. Mais tout cela tourne en eau de boudin, et ses parrains serbes ne sont pas aussi romantiques que lui...

 

En Russie, il devient une figure connue grâce à sa plume. Il fonde un journal (Limonka, ce qui signifie la grenade...) et un Parti, fruit d'un conglomérat de nostalgiques du fascisme, en tout cas de son prétendu élan vital, de néos staliniens, de fans de Rock et de BD... Journal qui détonne et qui séduit des jeunes sans espoir, parce qu'on y parle de musique et que ça les change des bulletins paroissiaux...

 

La Russie est paumée. L'Union Soviétique s'est effondrée sur elle-même, dirigée par des apparatchiks hors d'âge, puis par un Gorbatchev adulé par l'Occident mais dépassé par les évènements. Eltsine, après deux ou trois tours de magie symboliques (le coup du Décret supprimant le PC qu'il fait signer de force à Gorby) , se vautre dans l'alcool, laisse ses conseillers ulta libéraux démanteler le pays et le brader aux futurs oligarques.

L'espérance de vie chute en quelques années.

Par tricherie et profitant de la stérilité de l'opposition, composée de dérivés monstrueux (Jirinovski par exemple), les pseudo-démocrates restent au pouvoir. La guerre en Tchétchénie parvient à canaliser la colère des russes dans une forme nationaliste.

 

Limonov fait partie de ceux qui ne supportent pas les nouveaux riches, ne veulent pas être du côté de ceux qui vomissent sur des décennies de vie du peuple russe, et ne sont pas attirés par la vie maffieuse non plus. Mais ces gens n'ont plus de référence. Ils s'en créent, sans aucune rigueur, et s'ils crient "Staline ! Goulag ! " dans les manifestations, c'est plus par dépit qu'autre chose.

 

Limonov parvient tout de même à rassembler 7000 jeunes gens dans son Parti, sur une base plus esthétique que politique semble t-il, et grâce à son charisme et à ses livres. Sans raison sérieuse, le FSB lui tombe dessus et il passe quelques années en prison, où il s'apaise grâce à la Méditation et étoffe son oeuvre littéraire.

 

Poutine, dont le parcours et les valeurs ressemblent à certains égards à ceux de Limonov (il est nostalgique de l'Union Soviétique, et il est au départ un perdant, devenant chauffeur de taxis après la chute de l'URSS), parvient au pouvoir. On pourrait imaginer Limonov rallié au pouvoir en place, qui après tout défend des principes assez proches des siens.

 

Mais Limonov, parvenu à 70 ans, est toujours un punk.

 

C'est un livre étonnant. Où on découvre un auteur, Carrère, très attentif au monde mais essayant de garder une distance salubre pour lui-même, constatant que décidément ce diable d'être humain fuit tout le temps entre les mots quand on essaie de le caractériser. Un livre au style dépouillé convenant à la froideur de l'attitude de l'auteur et à sa moue dubitative (il doute même de l'intérêt de ce livre là). Contrastant avec l'agitation du personnage Limonov. Sauf quand auteur et personnage se rejoignent et communient brièvement... dans le Yoga et ses techniques de souffle...

 

Un livre triste et marquant. Désolé de ce qui arrive à la Russie et sans illusions sur les Russes.

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25 octobre 2011 2 25 /10 /octobre /2011 21:20

frioux.jpg Premier roman réussi que ce "Brut" de Dalibor Frioux qui parvient à surnager un peu, grâce à la critique et aux conseils avisés des libraires, dans la marée de cette rentrée littéraire où on ne sait se repérer.

 

Le sujet est original et ambitieux : la Norvège au milieu du XXIème siècle... Un roman non pas de science fiction, mais de prévision.

 

Le roman s'attache à quelques personnages norvégiens qui se connaissent, à leurs espoirs et leurs frustrations, alors que la Norvège se retrouve, du fait de la rareté du pétrole et de son prix exorbitant, dans une position extraordinaire : privilégiée au sein d'un monde en crise, appauvri par la situation énergétique et frappé par le réchauffement, c'est un petit pays qui ne sait plus quoi faire de sa fortune et vit des tourments de riche. Un des rares pays à encore utiliser la voie des airs, le monde étant cloué au sol par le prix du carburant, les salariés acculés au télétravail, et la "démondialisation" ayant accompli son oeuvre.

 

L'expression n'est pas utilisée, mais il me semble que c'est un roman d'un philosophe sur "le fétichisme de la marchandise", en l'occurence le Pétrole. Cet or noir si présent dans nos vies, si indispensable, et dont nous ignorons sciemment les conditions de production et les rapports de domination qu'il suppose pour être produit, vendu et consommé.

 

Richissime de son pétrole, la Norvège de Dalibor Frioux a jusqu'à ce que débute le roman, au début d'une campagne électorale nationale, essayé de le vivre intelligemment.

 

Tirant leçon d'expériences étrangères amères, elle a analysé les effets pervers de la rente pétrolière qui peut transformer une Nation en un ensemble passif. Elle consacre ainsi une partie seulement de ces revenus immenses à améliorer le sort immédiat des sujets d'une monarchie devenue élective. La durée du temps de travail est devenue faible, les chômeurs se déclarent artistes et sont subventionnés, et plus aucun norvégien n'effectue de travail pénible ni même très productif... L'immigration y pourvoie.

 

De fortes ressources sont provisionnées pour les retraites. Et beaucoup est investi à l'étranger, soit dans des entreprises dont on s'assure de l'éthique, soit sous forme humanitaire. On dépense aussi beaucoup dans la transformation écologique, comme pour payer la contrepartie de la richesse qu'on doit à une substance si polluante. Les vieux norvégiens passent leurs dernières années dans des pays du sud où se développent d'immenses colonies de peuplement.

 

Mais l'abondance ne signifie pas la vie dans la stabilité du bonheur. L'homme est ainsI fait... Et l'existence n'est qu'envie, l'abondance n'y changeant rien ou pas grand chose..

 

Le consensus norvégien qui régnait sur cette manière sage et équilibrée de vivre la richesse se fendille. Et un mouvement "populiste de droite", le FRP, qui gouverne en coalition avec les conservateurs, est en passe de prendre le pouvoir. Sa ligne est la suivante : assez de tempérance et de souci pour le monde : il faut réinjecter la richesse dans la société norvégienne, se replier et repousser l'étranger. Déjà, une immense clôture, censée hypocritement protéger le pays des rats, est en train d'être édifiée autour du royaume.

 

Mais la victoire de ce parti tient à un élément : la croyance dans l'infaillibilité du modèle pétrolier et dans la découverte de nouveaux gisements. Tout ce qui pourrait faire croire le contraire est dangereux.

 

Mystérieusement, une épidémie inexpliquée de morts subites frappe les jeunes norvégiens. Comme si l'absence d'enjeu dans leur vie la rendait désormais inutile.

 

Dalibor Frioux nous guide dans cette Norvège repue en suivant quelques personnages : il y a surtout Kurt Jensen, personnage public parvenu à la fin de sa carrière, qui a grandi en se perchant sur le modèle pétrolier, et qui intrigue pour entrer au Comité Nobel. Il y a Katrin, ancien mannequin aujourd"hui richissime et tentée par l"égoïsme du FPR. Sa fille Sigrid, promise à une belle carrière dans une Banque, et qui nous ouvre sur la jeunesse norvégienne. Lund, ancien plongeur qui se sacrifia pour aller ouvrir les puits de l'abondance au fond de l'eau, et qui aujourd'hui survit à son invalidité. Et Henryk, personnage qui symbolise les tiraillements de la société norvégienne : philosophe présidant le comité éthique du gigantesque fonds financier constitué par le pays pour investir à l'étranger. Censé trouver la voie d'un capitalisme éthique, dont la base reste l'exploitation forcenée d'une ressource naturelle et sa vente à prix prohibilitif, à des pays à qui l'on va réclamer un comportement digne et humain.

 

C'est un beau roman, imparfait certes comme un premier roman (inégal dans son intensité), qui évite les écueils du roman à thèse trop didactique. C'est bien l'intrigue et le destin des personnages qui nous guide, et soulève les questions politiques et philosophiques majeures. C'est un roman porté par une vision ample, une capacité à évoluer élégamment du particulier au général, de l'individuel au macro-social ; fort d'une prose capable d'embardées poétiques. Lorsqu'il s'agit d'aller y voir, au fond de cette eau de la mer du nord, là où s'étendent ces poches pétrolifères.

 

Qu'est-ce que le progrès ? Qu'est ce que le bonheur ? L'absence de malheur peut-il le définir ? Peut-on être heureux en s'isolant dans un monde en proie à la douleur ? Faut-il fermer les yeux sur ce que l'on ne peut pas changer et se contenter d'incarner un modèle de ce qui peut être accompli ? La vie vaut-elle d'être vécue si elle ne suppose pas quelque engagement pour survivre ? Thèmes philosophiques intemporels et que chaque civilisation est conduite à interroger.

 

Par cet exercice d'anticipation, Dalibor Frioux donne aussi corps à ce qui pourrait se passer très bientôt. Si l'humanité ne redéfinit pas son modèle de consommation et d'utilisation des ressources naturelles, si la recherche ne débouche pas sur des solutions permettant de tracer, par la décision politique, un avenir tout à fait différent.

 

Le monde décrit par Dalibor Frioux est étrangement proche du nôtre. Son oeuvre ne ressemble pas à de la science-fiction. Le progrès technique a été faible entre notre temps et celui du roman. Aucune innovation majeure n'est présente. Je ne crois pas que c'est un manque du livre. Je crois au contraire que c'est une hypothèse pessimiste de l'auteur. Absorbé par ses problèmes irrésolus, le monde a stagné, il a filé droit dans le mur de la crise énergétique et environnementale. La faiblesse de la croissance a stérilisé la recherche et l'innovation. Tels sont les dangers qui nous guettent.

 

Si ce monde d'anticipation est prôche du nôtre, c'est qu'il parle aussi sans doute de notre Europe. Tentée par l'ignorance du monde, des famines et guerres civiles africaines par exemple. Ne se résolvant pas à une politique étrangère indépendante. Pacifiste, plus par passivité du consommateur que par sagesse et méditation de l'Histoire, contrairement à ce que nous voulons croire. Une Europe tentée par l'aveuglement géopolitique, et la pulsion défensive. Déjà largement à l'écoute de ceux qui promettent une muraille autour de nos frontières. Une Europe sans projet, vieillissante et conservatrice. L'avenir imaginé par l'auteur en Norvège n'est que le reflet des tendances du présent.

 

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17 septembre 2011 6 17 /09 /septembre /2011 15:54

 

fautedegout.jpg Ma bien aimée ville de Toulouse ne produit pas seulement, dans le domaine culturel, que de la variété des 80's, des avocats bling-bling fournissant les sujets de la presse à scandales et (le bientôt usé jusqu'à la corde à force d'être célébré) Claude Nougaro. Non, elle produit aussi heureusement de bons écrivains. Dont la jeune Caroline Lunoir, qui vient de publier son premier roman chez Actes Sud : "Une faute de goût".

 

Un joli petit roman incisif sur la violence des rapports de classe, sur cette lutte qui "sourde depuis des millénaires" et qu'en dehors des petits bourgeois coincés entre deux feux, les protagonistes saisissent parfaitement.  Ce n'est pas seulement une guerre pour le partage des richesses, mais aussi pour se distinguer des autres groupes sociaux. Car la distinction justifie l'inégalité et l'exploitation. C'est une séparation fondamentale qui s'instaure dans la société inégalitaire, et elle est évidente, épidermique, intuitive. On ne se mélange pas aux inférieurs : c'est dégoûtant !

 

Telle est cette violence sans appel, et au sortir du roman de Caroline Lunoir on songe au ridicule consommé de ces ratiocineurs récitant que les classes sociales c'est un machin de vieux schnock barbu... Même si avec la crise qui déshabille le capitalisme et l'expose dans sa nudité, ils se planquent un peu...ou font mine d'avoir été mal compris.

 

On essaie d'ailleurs de faire croire que "la lutte des classes" est un slogan, un refrain folklorique, un souhait émanant d'esprits agités. Pourquoi s'entêter à appeler les groupes sociaux à lutter entre eux, au lieu d'invoquer la raison et l'apaisement ? On n'est pas sage dans ce pays... Mais là n'est pas la question : l'antagonisme social n'est pas une morale, ni un programme. C'est l'état déplorable de la société. C'est le principe organisateur qui découle de la manière dont nous produisons nos richesses et les distribuons.  Le roman "une faute de goût" le montre : il n'y a rien d'individuel là-dedans. On vit en ce temps et on est inéluctablement jeté d'un côté ou de l'autre, à moins d'être en apesanteur sociale.

 

Caroline Lunoir, aujourd'hui avocate, donne la parole à un personnage qui lui ressemble beaucoup. Elle y assume sa destinée bourgeoise, mais comme une bombe dormante au coeur de sa classe.

 

La narratrice est une trentenaire, avocate sans enfant qui vient se reposer dans la grande maison familiale du sud-ouest (située dans le Bordelais semble t-il). Un château plus qu'une maison. C'est le mois d'août, tout le clan est là. Toute la lignée. Une famille d'officiers, d'industriels, transplantée dans l'ouest parisien pendant l'année, mais qui lors des vacances migre sur ses terres d'origine.

 

Mathilde, la narratrice, a toujours été proche du couple de gardiens et de leur fils, qu'elle connaît depuis toujours. Elle n'a rien d'une rebelle, elle est lucide sur sa famille mais elle l'aime, elle en perçoit l'héritage dans son être.

 

Nous allons pénétrer dans ces jours de repos, dans cet trame de non dits qui se noue dans les réunions familiales.  Dans ces rites bien réglés, où chacun répond aux attentes du clan. Ou les hommes et les femmes sont à leur place inamovible, selon leur génération. La place des femmes dans la famille bourgeoise est tout particulièrement scrutée dans le roman. Gardiennes du cercle familial et de son intégrité, ce sont elles qui sont attentives aux "fautes de goût"... c'est à dire à ce qui dépasse la ligne rouge, menaçant la stabilité du projet tribal.

 

Nous allons suivre Mathilde dans ses réflexions, et la voir succomber à la conviction d'être condamnée à rester parmi les siens. La question ne se pose même pas, alors qu'elle est consciente (peut-être grâce à son métier d'avocate) de l'injustice qui règne en ces lieux, sur les fondements écoeurants qui permettent à ces jours de bonheur paisible de s'épanouir...

... Car pendant que la famille des propriétaires se repose, profite, joue, il faut tondre le gazon, surveiller le javel de la piscine, retracer le jardin, préparer les chambres, ramasser les feuilles, couvrir la piscine. Et le soir passer son temps à découper des bons de réduction pour contenir la jauge du surendettement.

 

Le style choisi, sobre et élégant, sans audaces, cultivé et empreint de l'attention aux choses : à la pierre, au plantes choisies dans les jardins, à la qualité des nappes... Tout cela inscrit Mathilde parmi les siens, dans cette bourgeoisie vigilante et fière, sûre de sa légitimité. Elle ne prétend pas s'en extraire, elle affirme juste son absence de candeur.

 

On ne se mélange pas.

Et c'est la nouvelle piscine à peine construite et que l'on met en eau, qui va le souligner de manière incontestable.

 

Le grand-père de Mathilde, homme de bonne volonté, et qui fréquente sans doute trop son jardinier... propose à Rosanna la concierge, qui s'occupe d'entretenir la nouvelle piscine, d'en "profiter" quand les propriétaires sont de sortie. Là est "la faute de goût". La famille ne le supportera pas. Et il n'y aura même pas à le verbaliser auprès des gardiens... Ils le sentiront immédiatement dans le premier regard porté par une femme du clan sur Rosanna en maillot de bain.

 

Violence sociale.

Violence à bas bruit.

Violence considérable pourtant, dans les douces vapeurs du tilleul qu'on fait bouilir et bercée par les jeux d'enfants.

 

La douce langueur des vacances au bord de la piscine ne fait, par contraste, que souligner habilement la folle violence qui régit les rapports entre des acteurs sociaux, par delà les individus de bonne volonté.

 

Mais le mélange des corps, la circulation de l'eau entre eux, n'est pas admissible. Comme si celui qui ne possède pas était d'une espèce différente. Espèce tolérée, indispensable certes. Mais qui doit vivre en parallèle. Et si Rosanna venait avec son fils, puis avec les amis de son fils, c'est toute la classe inférieure, la classe dangereuse qui s'insinuerait dans le lieu protégé.

 

La révolte est certes possible. Et Rosanna décide d'arrêter de s"occuper de la piscine puisqu'il en est ainsi. Mathilde exprime son désaccord à sa famille. Mais sans insister. Cela, elle le sait, ne servirait à rien. Les racines du mal sont si profondes, si anciennes dans notre Histoire. Lutter au sein de sa famille, cela ne susciterait que de la douleur morale. Elle préfère partir, rentrer chez elle, vivre sa vie, retourner à son travail. Tout en donnant, par une dernière visite et une demande de conseil, un signe de réciprocité à la famille des gardiens.

 

C'est un petit roman lucide, fataliste certes (mais comment le lui reprocher ?), et qui à travers une péripétie de vie familiale banale, découpée dans le réel, dynamite une idée phare de l'idéologie dominante : non, nous ne vivons pas dans une société d'individus libres et indépendants, à armes égales, qui méritent le destin qu'ils ont choisi. Nous vivons dans une société fracturée, où le sort des uns est arcbouté à celui des autres. Une société qui, au coeur même des apparences les plus doucereuses, trouve son centre de gravité dans le conflit et la domination.

Et au fond chacun le sait, sans trop savoir comment y remédier.

 

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Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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