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25 octobre 2011 2 25 /10 /octobre /2011 21:20

frioux.jpg Premier roman réussi que ce "Brut" de Dalibor Frioux qui parvient à surnager un peu, grâce à la critique et aux conseils avisés des libraires, dans la marée de cette rentrée littéraire où on ne sait se repérer.

 

Le sujet est original et ambitieux : la Norvège au milieu du XXIème siècle... Un roman non pas de science fiction, mais de prévision.

 

Le roman s'attache à quelques personnages norvégiens qui se connaissent, à leurs espoirs et leurs frustrations, alors que la Norvège se retrouve, du fait de la rareté du pétrole et de son prix exorbitant, dans une position extraordinaire : privilégiée au sein d'un monde en crise, appauvri par la situation énergétique et frappé par le réchauffement, c'est un petit pays qui ne sait plus quoi faire de sa fortune et vit des tourments de riche. Un des rares pays à encore utiliser la voie des airs, le monde étant cloué au sol par le prix du carburant, les salariés acculés au télétravail, et la "démondialisation" ayant accompli son oeuvre.

 

L'expression n'est pas utilisée, mais il me semble que c'est un roman d'un philosophe sur "le fétichisme de la marchandise", en l'occurence le Pétrole. Cet or noir si présent dans nos vies, si indispensable, et dont nous ignorons sciemment les conditions de production et les rapports de domination qu'il suppose pour être produit, vendu et consommé.

 

Richissime de son pétrole, la Norvège de Dalibor Frioux a jusqu'à ce que débute le roman, au début d'une campagne électorale nationale, essayé de le vivre intelligemment.

 

Tirant leçon d'expériences étrangères amères, elle a analysé les effets pervers de la rente pétrolière qui peut transformer une Nation en un ensemble passif. Elle consacre ainsi une partie seulement de ces revenus immenses à améliorer le sort immédiat des sujets d'une monarchie devenue élective. La durée du temps de travail est devenue faible, les chômeurs se déclarent artistes et sont subventionnés, et plus aucun norvégien n'effectue de travail pénible ni même très productif... L'immigration y pourvoie.

 

De fortes ressources sont provisionnées pour les retraites. Et beaucoup est investi à l'étranger, soit dans des entreprises dont on s'assure de l'éthique, soit sous forme humanitaire. On dépense aussi beaucoup dans la transformation écologique, comme pour payer la contrepartie de la richesse qu'on doit à une substance si polluante. Les vieux norvégiens passent leurs dernières années dans des pays du sud où se développent d'immenses colonies de peuplement.

 

Mais l'abondance ne signifie pas la vie dans la stabilité du bonheur. L'homme est ainsI fait... Et l'existence n'est qu'envie, l'abondance n'y changeant rien ou pas grand chose..

 

Le consensus norvégien qui régnait sur cette manière sage et équilibrée de vivre la richesse se fendille. Et un mouvement "populiste de droite", le FRP, qui gouverne en coalition avec les conservateurs, est en passe de prendre le pouvoir. Sa ligne est la suivante : assez de tempérance et de souci pour le monde : il faut réinjecter la richesse dans la société norvégienne, se replier et repousser l'étranger. Déjà, une immense clôture, censée hypocritement protéger le pays des rats, est en train d'être édifiée autour du royaume.

 

Mais la victoire de ce parti tient à un élément : la croyance dans l'infaillibilité du modèle pétrolier et dans la découverte de nouveaux gisements. Tout ce qui pourrait faire croire le contraire est dangereux.

 

Mystérieusement, une épidémie inexpliquée de morts subites frappe les jeunes norvégiens. Comme si l'absence d'enjeu dans leur vie la rendait désormais inutile.

 

Dalibor Frioux nous guide dans cette Norvège repue en suivant quelques personnages : il y a surtout Kurt Jensen, personnage public parvenu à la fin de sa carrière, qui a grandi en se perchant sur le modèle pétrolier, et qui intrigue pour entrer au Comité Nobel. Il y a Katrin, ancien mannequin aujourd"hui richissime et tentée par l"égoïsme du FPR. Sa fille Sigrid, promise à une belle carrière dans une Banque, et qui nous ouvre sur la jeunesse norvégienne. Lund, ancien plongeur qui se sacrifia pour aller ouvrir les puits de l'abondance au fond de l'eau, et qui aujourd'hui survit à son invalidité. Et Henryk, personnage qui symbolise les tiraillements de la société norvégienne : philosophe présidant le comité éthique du gigantesque fonds financier constitué par le pays pour investir à l'étranger. Censé trouver la voie d'un capitalisme éthique, dont la base reste l'exploitation forcenée d'une ressource naturelle et sa vente à prix prohibilitif, à des pays à qui l'on va réclamer un comportement digne et humain.

 

C'est un beau roman, imparfait certes comme un premier roman (inégal dans son intensité), qui évite les écueils du roman à thèse trop didactique. C'est bien l'intrigue et le destin des personnages qui nous guide, et soulève les questions politiques et philosophiques majeures. C'est un roman porté par une vision ample, une capacité à évoluer élégamment du particulier au général, de l'individuel au macro-social ; fort d'une prose capable d'embardées poétiques. Lorsqu'il s'agit d'aller y voir, au fond de cette eau de la mer du nord, là où s'étendent ces poches pétrolifères.

 

Qu'est-ce que le progrès ? Qu'est ce que le bonheur ? L'absence de malheur peut-il le définir ? Peut-on être heureux en s'isolant dans un monde en proie à la douleur ? Faut-il fermer les yeux sur ce que l'on ne peut pas changer et se contenter d'incarner un modèle de ce qui peut être accompli ? La vie vaut-elle d'être vécue si elle ne suppose pas quelque engagement pour survivre ? Thèmes philosophiques intemporels et que chaque civilisation est conduite à interroger.

 

Par cet exercice d'anticipation, Dalibor Frioux donne aussi corps à ce qui pourrait se passer très bientôt. Si l'humanité ne redéfinit pas son modèle de consommation et d'utilisation des ressources naturelles, si la recherche ne débouche pas sur des solutions permettant de tracer, par la décision politique, un avenir tout à fait différent.

 

Le monde décrit par Dalibor Frioux est étrangement proche du nôtre. Son oeuvre ne ressemble pas à de la science-fiction. Le progrès technique a été faible entre notre temps et celui du roman. Aucune innovation majeure n'est présente. Je ne crois pas que c'est un manque du livre. Je crois au contraire que c'est une hypothèse pessimiste de l'auteur. Absorbé par ses problèmes irrésolus, le monde a stagné, il a filé droit dans le mur de la crise énergétique et environnementale. La faiblesse de la croissance a stérilisé la recherche et l'innovation. Tels sont les dangers qui nous guettent.

 

Si ce monde d'anticipation est prôche du nôtre, c'est qu'il parle aussi sans doute de notre Europe. Tentée par l'ignorance du monde, des famines et guerres civiles africaines par exemple. Ne se résolvant pas à une politique étrangère indépendante. Pacifiste, plus par passivité du consommateur que par sagesse et méditation de l'Histoire, contrairement à ce que nous voulons croire. Une Europe tentée par l'aveuglement géopolitique, et la pulsion défensive. Déjà largement à l'écoute de ceux qui promettent une muraille autour de nos frontières. Une Europe sans projet, vieillissante et conservatrice. L'avenir imaginé par l'auteur en Norvège n'est que le reflet des tendances du présent.

 

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17 septembre 2011 6 17 /09 /septembre /2011 15:54

 

fautedegout.jpg Ma bien aimée ville de Toulouse ne produit pas seulement, dans le domaine culturel, que de la variété des 80's, des avocats bling-bling fournissant les sujets de la presse à scandales et (le bientôt usé jusqu'à la corde à force d'être célébré) Claude Nougaro. Non, elle produit aussi heureusement de bons écrivains. Dont la jeune Caroline Lunoir, qui vient de publier son premier roman chez Actes Sud : "Une faute de goût".

 

Un joli petit roman incisif sur la violence des rapports de classe, sur cette lutte qui "sourde depuis des millénaires" et qu'en dehors des petits bourgeois coincés entre deux feux, les protagonistes saisissent parfaitement.  Ce n'est pas seulement une guerre pour le partage des richesses, mais aussi pour se distinguer des autres groupes sociaux. Car la distinction justifie l'inégalité et l'exploitation. C'est une séparation fondamentale qui s'instaure dans la société inégalitaire, et elle est évidente, épidermique, intuitive. On ne se mélange pas aux inférieurs : c'est dégoûtant !

 

Telle est cette violence sans appel, et au sortir du roman de Caroline Lunoir on songe au ridicule consommé de ces ratiocineurs récitant que les classes sociales c'est un machin de vieux schnock barbu... Même si avec la crise qui déshabille le capitalisme et l'expose dans sa nudité, ils se planquent un peu...ou font mine d'avoir été mal compris.

 

On essaie d'ailleurs de faire croire que "la lutte des classes" est un slogan, un refrain folklorique, un souhait émanant d'esprits agités. Pourquoi s'entêter à appeler les groupes sociaux à lutter entre eux, au lieu d'invoquer la raison et l'apaisement ? On n'est pas sage dans ce pays... Mais là n'est pas la question : l'antagonisme social n'est pas une morale, ni un programme. C'est l'état déplorable de la société. C'est le principe organisateur qui découle de la manière dont nous produisons nos richesses et les distribuons.  Le roman "une faute de goût" le montre : il n'y a rien d'individuel là-dedans. On vit en ce temps et on est inéluctablement jeté d'un côté ou de l'autre, à moins d'être en apesanteur sociale.

 

Caroline Lunoir, aujourd'hui avocate, donne la parole à un personnage qui lui ressemble beaucoup. Elle y assume sa destinée bourgeoise, mais comme une bombe dormante au coeur de sa classe.

 

La narratrice est une trentenaire, avocate sans enfant qui vient se reposer dans la grande maison familiale du sud-ouest (située dans le Bordelais semble t-il). Un château plus qu'une maison. C'est le mois d'août, tout le clan est là. Toute la lignée. Une famille d'officiers, d'industriels, transplantée dans l'ouest parisien pendant l'année, mais qui lors des vacances migre sur ses terres d'origine.

 

Mathilde, la narratrice, a toujours été proche du couple de gardiens et de leur fils, qu'elle connaît depuis toujours. Elle n'a rien d'une rebelle, elle est lucide sur sa famille mais elle l'aime, elle en perçoit l'héritage dans son être.

 

Nous allons pénétrer dans ces jours de repos, dans cet trame de non dits qui se noue dans les réunions familiales.  Dans ces rites bien réglés, où chacun répond aux attentes du clan. Ou les hommes et les femmes sont à leur place inamovible, selon leur génération. La place des femmes dans la famille bourgeoise est tout particulièrement scrutée dans le roman. Gardiennes du cercle familial et de son intégrité, ce sont elles qui sont attentives aux "fautes de goût"... c'est à dire à ce qui dépasse la ligne rouge, menaçant la stabilité du projet tribal.

 

Nous allons suivre Mathilde dans ses réflexions, et la voir succomber à la conviction d'être condamnée à rester parmi les siens. La question ne se pose même pas, alors qu'elle est consciente (peut-être grâce à son métier d'avocate) de l'injustice qui règne en ces lieux, sur les fondements écoeurants qui permettent à ces jours de bonheur paisible de s'épanouir...

... Car pendant que la famille des propriétaires se repose, profite, joue, il faut tondre le gazon, surveiller le javel de la piscine, retracer le jardin, préparer les chambres, ramasser les feuilles, couvrir la piscine. Et le soir passer son temps à découper des bons de réduction pour contenir la jauge du surendettement.

 

Le style choisi, sobre et élégant, sans audaces, cultivé et empreint de l'attention aux choses : à la pierre, au plantes choisies dans les jardins, à la qualité des nappes... Tout cela inscrit Mathilde parmi les siens, dans cette bourgeoisie vigilante et fière, sûre de sa légitimité. Elle ne prétend pas s'en extraire, elle affirme juste son absence de candeur.

 

On ne se mélange pas.

Et c'est la nouvelle piscine à peine construite et que l'on met en eau, qui va le souligner de manière incontestable.

 

Le grand-père de Mathilde, homme de bonne volonté, et qui fréquente sans doute trop son jardinier... propose à Rosanna la concierge, qui s'occupe d'entretenir la nouvelle piscine, d'en "profiter" quand les propriétaires sont de sortie. Là est "la faute de goût". La famille ne le supportera pas. Et il n'y aura même pas à le verbaliser auprès des gardiens... Ils le sentiront immédiatement dans le premier regard porté par une femme du clan sur Rosanna en maillot de bain.

 

Violence sociale.

Violence à bas bruit.

Violence considérable pourtant, dans les douces vapeurs du tilleul qu'on fait bouilir et bercée par les jeux d'enfants.

 

La douce langueur des vacances au bord de la piscine ne fait, par contraste, que souligner habilement la folle violence qui régit les rapports entre des acteurs sociaux, par delà les individus de bonne volonté.

 

Mais le mélange des corps, la circulation de l'eau entre eux, n'est pas admissible. Comme si celui qui ne possède pas était d'une espèce différente. Espèce tolérée, indispensable certes. Mais qui doit vivre en parallèle. Et si Rosanna venait avec son fils, puis avec les amis de son fils, c'est toute la classe inférieure, la classe dangereuse qui s'insinuerait dans le lieu protégé.

 

La révolte est certes possible. Et Rosanna décide d'arrêter de s"occuper de la piscine puisqu'il en est ainsi. Mathilde exprime son désaccord à sa famille. Mais sans insister. Cela, elle le sait, ne servirait à rien. Les racines du mal sont si profondes, si anciennes dans notre Histoire. Lutter au sein de sa famille, cela ne susciterait que de la douleur morale. Elle préfère partir, rentrer chez elle, vivre sa vie, retourner à son travail. Tout en donnant, par une dernière visite et une demande de conseil, un signe de réciprocité à la famille des gardiens.

 

C'est un petit roman lucide, fataliste certes (mais comment le lui reprocher ?), et qui à travers une péripétie de vie familiale banale, découpée dans le réel, dynamite une idée phare de l'idéologie dominante : non, nous ne vivons pas dans une société d'individus libres et indépendants, à armes égales, qui méritent le destin qu'ils ont choisi. Nous vivons dans une société fracturée, où le sort des uns est arcbouté à celui des autres. Une société qui, au coeur même des apparences les plus doucereuses, trouve son centre de gravité dans le conflit et la domination.

Et au fond chacun le sait, sans trop savoir comment y remédier.

 

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11 septembre 2011 7 11 /09 /septembre /2011 19:06

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Il y a une dizaine d'années, j'ai passé une semaine à Rome avec ma compagne, aux frais intégraux du contribuable... Je ne vous refilerai pas le plan, il n'est plus reproductible...

 

Je ne suis pas revenu ébloui.

Pour la première fois, grâce au contraste avec le mythe de la Ville éternelle, je prenais pleinement conscience de la réalité de la Ville-Musée, et de l'uniformisation forcée des métropoles sous le souffle de la mondialisation.

 

C'était l'époque où le Maire de Rome était cité en exemple par les édiles français... (avant de se donner à un Maire fascisant). Alors qu'il m'avait semblé que l'évolution de cette ville nous alertait au contraire sur les risques qui s'apesantissaient sur l'urbanité de notre temps.

 

Rome nous avait alors donné ce semblant de Rome auquel le touriste paresseux et assommé par la chaleur pouvait prétendre. Mais c'était tout. Seul le Colisée m'avait singulièrement plu. La visite du Forum m'ayant laissé une impression de visite d'une maquette géante.

 

J'ai donc été acquérir immédiatement un livre de cette "rentrée littéraire" 2011, qui se proposait de donner la parole à Rome elle-même. Cité parvenue à l'âge informatique, étonnée de se retrouver recréée dans l'univers virtuel des jeux électroniques.

 

"Rom@" de Stéphane Audeguy (Gallimard) est un livre libre et audacieux. Terriblement triste aussi.

 

Le narrateur est Rome elle-même. Une Rome excédée par la présence "flasque" des touristes, par l'hypocrisie marchande qui lui vole ses façades et une partie de ses vieilles pierres "comme un coucou" qui fait son nid dans celui des autres. Sans même avoir la trempe de tout détruire et d'assumer une nouvelle Rome.

 

Mais Rome est sentimentale. A l'égard d'individus qui essaient de vivre et s'aiment dans ses murs. A l'égard des paumés et des damnés qui, comme autrefois sous l'Empire, refluent encore vers elle parfois.

 

Il y a une influence des mythes antiques dans ce livre, Rome ayant  la tentation, comme Zeus, de s'incarner dans les corps humains pour y vivre la passion.

 

Rome est excédée. Elle ne va plus accepter la règle du jeu du temps, et va lâcher les amarres. Aussi, le livre bascule dans la surnaturel. Toutes les strates de Rome surgissent. Les touristes paniqués y croiseront Saint-Pierre, Mussolini ou Audrey Hepburn. Il se précipiteront sauvagement sur Anita Ekberg, revenue dans la fontaine de Trevise de la "dolce vita".

 

Ce livre poétique, qui regarde aussi vers Lucrèce et son "de rerum natura" me semble t-il, est avant tout une expression de dépit et de dégoût devant la mondialisation. Ce stade du capitalisme qui donne un pouvoir exhorbitant à des enrichis immatures, et qui en décloisonnant tout, produit une violence sans précédent. Et combine de manière stupéfiante l'inégalité la plus  vertigineuse et la proximité.

 

On regrettera certaines fioritures lyriques peu nécessaires, et surtout, encore une fois dans un livre contemporain, cette propension au cradingue, à la pornographie sale, inutile.

 

Le cradingue est décidément l'authenticité du petit-bourgeois lettré, et notre époque ne peu s'empêcher de planquer des caméras dans les chiottes. Il n'y a pourtant rien d'intéressant à y observer.

 

Ce roman est une vengeance jubilatoire contre le virtuel. C'est une fable qui dit aux hommes : vous voulez du virtuel bien réel, et bien je vous en donne ! Ca fait mal.

 

Enfin, l'auteur porte un regard sur l'entropie, l'usure de toute chose, l'érosion fatale. La sagesse est de s'y mêler, de s'y fondre, d'accepter de retourner à la poussière du monde. En profitant de la beauté et de l'amour.


Dans cette filiation philosophique qui nous convie à accepter le sort qui est le nôtre, Stéphane Audeguy est indéniablement un auteur romain.

 


 

 

 

 

 

 


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31 août 2011 3 31 /08 /août /2011 08:27

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Di-thy-ram-bique !

Dans ce blog, j'essaie de contenir mes enthousiasmes, sous peine de crier risiblement au génie sans cesse. Mais pour une fois je me permettrai d'être dithyrambique.

Car je viens enfin de lire "Lord Jim" de Joseph Conrad. Un livre époustouflant.

J'avais déjà lu de lui l'intéressant et pessimiste "l'agent secret", mais confronté à "Lord Jim", c'est une peccadille que Conrad a du écrire en se relevant pendant deux ou trois siestes.

"Lord Jim" est tissé du papyrus des romans qui prétendent à l'universel et qui y parviennent. Tout simplement.

Ce n'est donc qu'aujourd'hui que je découvre cette oeuvre extraordinaire, écrite en 1900 tout juste. Cela ravive encore, s'il le fallait, mes pulsions de lecteur. Il y a encore de telles merveilles dans tous les recoins des librairies. Je ne m'apitoierai pas comme Mallarmé en disant : "hélas la chair est triste et j'ai lu tous les livres...". D'abord parce que la Chair n'est nullement triste, mais parce qu'il y a tant à puiser encore et toujours dans la littérature.

C'est d'abord, et rien que cela serait déjà grandiose, un éloquent roman d'aventures. Puisque nous suivons l'errance d'un homme dans "les mers du sud". Roman marin aussi, qui fait sa part à un certain exotisme (le lecteur de l'époque n'y était sans doute pas insensible). Oui, parmi ces seules littératures de "genre" pourrait-on dire, "Lord Jim" surpasserait ce qui s'est écrit de meilleur.

Mais tout cela n'est qu'un arrière-plan s'il vous plaît.

Car le vrai propos du roman est de nous plonger "au coeur des ténèbres" humaines (pour citer un autre livre de Conrad, celui qui inspira Apocalypse Now. Et que je n'ai pas lu encore).

L'être humain est un animal bien singulier. Doté de valeurs ou de sentiments - chacun préfèrera - comme "la dignité", "la honte", "la culpabilité", "l'honneur".

Certains êtres y échappent partiellement ou complètement, et ils sont présents dans le roman de Conrad. Très présents même. Mais ils ne l'intéressent pas vraiment. Il y a indéniablement de l'aristocratisme chez Conrad. On pourrait le recevoir comme un auteur organique de l'Empire Britannique : les"indigènes" y apparaissent pour la plupart vils, inconstants, influençables, grégaires. Mais voila,  les européens subissent le même traitement... Seuls certains êtres triés sur le volet (rien à voir avec leur naissance d'ailleurs) sont dignes d'intérêt poursuivi et d'admiration.

D'autres sont habités par ces spectres (l'honneur, la dignité...) de la manière la plus intense. Il en est de ces tempéraments que le narrateur (un capitaine de marine, qui raconte la vie de Jim) qualifie de "romanesques". Jim a cet attribut.

Chacun construit une image de soi et ne doute point de sa solidité. Mais certains évènements vont surgir qui peuvent fragiliser voire dynamiter cette construction. C'est ce qui arrive à Jim et tout s'effondre alors. Le reste de sa vie sera consacrée à la quête d'un rachat. Jim est trop imprégné par ces valeurs humaines essentielles, abstraites mais tellement puissantes en nous, qu'il ne peut pas s'en tirer en tordant la réalité ou par quelque contorsion morale. C'est là sa grandeur et c'est aussi son mal mortel.

On se moque parfois habilement des gens qui ont encore le culot de porter des principes agissants, en les qualifiant d'enfants, c'est d'ailleurs une belle preuve du mépris que l'on peut porter aux enfants. L'adulte, ce serait le cynique, ou du moins celui capable de se tordre à l'infini. Notre étonnante époque définit l'adulte comme un être inconséquent...  C'est , comme nous le rappelle Annie Lebrun ( L'imagination contre le trop de réalité (Annie Lebrun), le modèle qui est largement proposé aujourd'hui. Dans le roman qui nous occupe, un personnage abject ne cessera de définir Jim comme "un enfant", tout à ses chimères.

La construction du roman est un chef d'oeuvre en elle-même. Marlow, le narrateur, est censé raconter la vie de Jim dans une soirée entre amis. Et Conrad trouve le moyen de rendre le lecteur attentif comme l'auditeur. La narration se joue des tunnels du Temps pour appâter notre curiosité, notre sens de l'anticipation. Certains évènements considérables, voire sidérants, sont jetés comme ça, simplement, au milieu d'une phrase : de manière à dérouter le lecteur et à l'accrocher à sa page. Sur moi, ça fonctionne.

La psyché de Jim s'offre à nous peu à peu, à travers chaque évènement. Avec parcimonie. Conrad est ce ceux qui pensent, manifestement, que les évènements révèlent les hommes mais ne les forgent pas véritablement. Jim est d'une essence romanesque qui se heurte à la vie et se dévoile.

Malgré son idéalisme philosophique, ce roman préfigure des thèmes sartriens : l'acte comme écriture de la seule vérité de l'individu, mais aussi "la mauvaise foi" qui définit les "salauds". Jim a pu être lâche, mais il n'est pas un "salaud".

Au début du roman, Jim est second à bord d'un navire médiocre. Il est sûr de lui, prêt à dévorer le monde, il a soif de réalisations glorieuses. Et il est certain qu'il saura être à la hauteur.

Mais voila, un évènement surgit. Une avarie tourne mal, et Jim n'est pas au rendez-vous. Les faits qui vont être largement connus, ne sont pas en réalité aussi accablants que l'opinion commune va les juger. Tout est affaire de nuance, mais Jim ne peut pas nier son échec cinglant. D'autres se mettraient au vert quelque temps, feraient le dos rond. Mais pour Jim, c'est un monde qui disparaît. C'est sa présence au monde, telle qu'il se la figurait, qui est brutalement dissoute.

Le récit du naufrage tel que vécu par Jim est un sommet de littérature sur la différence entre le bien et le mal. Impossibles à délimiter, tout étant une question de point de vue. Mais tellement nette à la fin, pour celui qui ne se ment pas.

Marlow, fasciné par ce qui arrive à ce personnage, qui aurait pu s'enfuir sans assumer, va l'aider à reprendre pied. C'est une longue quête de l'occasion de renaître à sa propre conscience qui commence. L'occasion viendra, sous la forme d'une région isolée où rien ne l'attend mais où tout est requis de lui.  Mais la vie ne laisse que des pauses, et il est impossible d'effacer le passé, ni de changer véritablement. Malgré tant et plus. Mais Jim n'acceptera pas de revivre deux fois la même mort spirituelle.

C'est un destin tragique qui n'aurait jamais pu s'écrire si l'homme répondait à une logique utilitariste vulgaire. Car Jim, s'il suivait ses propres intérêts les plus évidents, ne choisirait presque jamais les options qu'il retient (sauf une fois, et de là vient tout son malheur). Il est animé par des spectres et non par une logique implacable. Conrad, dans Lord Jim, sans y penser peut-être, détruit l'Homo Economicus. Messieurs les disciples d'Hayek ou de Friedman, lisez Lord Jim. L'homme n'est pas que calcul prosaïque. Il a bien d'autres potentialités.

Qu'est-ce que l'Honneur, la dignité, la honte ? C'est le monde social en nous. Ce sont ses injonctions. Présent même quand nous sommes au bout de l'univers, loin des nôtres. L'homme est bien un animal politique.

Tout au long du roman, j'ai songé à cette phrase, qui me semble toucher juste, de Nietzsche (un personnage qui me déplaît de plus en plus, au fur et à mesure que je vieillis) : "La liberté, c'est de ne pas rougir de ce que l'on est". Et j'ai aussi pensé à son Zarathoustra, qui appelait l'homme, ce trop adulte dégénéré, à redevenir "un enfant" dessinant sur le sable.
 

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24 août 2011 3 24 /08 /août /2011 08:56

 

gionoroi.jpg

 

"Qu'on laisse un roi tout seul sans compagnie, penser à lui tout à loisir ; et l'on verra qu'un roi sans divertissement est un homme plein de misères"

 

Blaise Pascal, Les Pensées

 

"Un roi sans divertissement"  de Jean Giono est un joyau de notre littérature. Je ne me rappelle pas ce qui m'a conduit vers lui : sans doute ce titre fleurant les romans d'Italo Calvino. Le sens de l'absurde de Calvino et la patte classique française, ça devait m'attirer. Je l'ai donc inscrit dans ma liste d'envies, et je viens de le lire. Bien m'en a pris. Même si ce n'est pas Kafka ou Calvino que ce roman évoque. Mais un continent à lui tout seul : Giono.

 

Ecrit en 1946, sous l'influence très perceptible de Stendhal, c'est un roman relativement bref (245 pages) et donc le résumé est court.

Pourtant quel parcours ! Il commence comme un conte philosophique à la Diderot (celui de "Jacques le fataliste"), qui se poursuit comme un roman noir exaltant,  continue comme une ode au piémont rural français et à l'oralité paysanne. Et qui se finit en nous plongeant dans la réflexion sur la condition humaine. Tout cela en quelques chapitres fondés sur cette multiplicité de points de vue il me semble assez rare en son temps (pas de narrateur omniscient, mais des témoins successifs).

 

Le personnage principal, celui qui porte en lui le mystère de cette histoire, tout ce vertige métaphysique qui en rejaillit, c'est Langlois, le gendarme puis officier de Louveterie. Mais jamais il ne nous parle. Il est l'objet d'observation des témoignages fascinés, et cela épaissit encore le sentiment d'un monde caché. Comme si l'auteur ne nous proposait que billevesées et éléments superficiels, l'essentiel étant derrière cet écran, pas même suggéré. Juste une impression omniprésente. Et on tourne les pages dans l'attente fébrile d'un dénouement où ce vrai monde apparaîtra au grand jour. Dénouement il y aura, mais qui nous confrontera à de nouveaux abîmes.

 

Le roman se déroule dans un coin isolé près de Grenoble, sous la Monarchie de Juillet. Au contact de la forêt. Il débute comme un roman philosophique, ou méta littéraire. Tout part de la description d'un arbre, un Hêtre, et depuis cet arbre le roman va se déployer. Et l'on s'attend alors à un "making of" de roman, ou à un "work in progress" littéraire. Pas du tout, le roman change de direction et attise notre appétit.

 

Le village est le lieu de disparitions inexplicables et terrifiantes. Un certain Langlois, personnalité ténébreuse, retenue, impressionnante, mais aussi insaisissable, est envoyé au village pour résoudre l'affaire. Il y parvient, mais sur un non-dit. Entre le responsable des disparitions et Langlois il s'est passé quelque chose. Mais on ne sait quoi.

 

La vie continue. Une battue au Loup à laquelle participe tout le village sous la conduite de Langlois, revenu au village après une absence, mais sous le titre d'officier de Louveterie, ressemble étrangement à la traque précédente. Et connaît le même dénouement.

 

Le mystère s'épaissit encore, et l'on ne comprend pas pourquoi le Procureur Général de Grenoble vient fréquemment voir Langlois dans sa pension modeste. Langlois, un simple représentant de l'ordre public. Mais on nous glisse que le Procureur est "amateur des âmes humaines". Bon...

 

Et comme un secret de famille enfoui, comme un refoulé, la fin inexplicable de l'enquête sur les enlèvements va resurgir dans le quotidien de Langlois et des habitants devenus ses proches. Jusqu'à la fin, inévitable et sidérante.

 

Je n'en dirai pas plus et ne développerai pas de conclusions, ce qui serait déflorer le mystère de ce livre que je ne saurai trop vous conseiller de lire.

 

Je me contenterai de dire, au delà du sens profond de ce roman qui est indisssociable de l'intrigue, que c'est aussi un magnifique monument à la langue populaire, sans doute fantasmée, mais en tout cas magnifiée. A son pouvoir d'évocation et à la richesse poétique de notre langue.

 

C'est aussi, une constante chez Giono, une déclaration d'amour à la nature, à la campagne.Tellement vive dans son oeuvre qu'elle l'a conduit en prison à la libération, alors qu'il n'avait rien à se reprocher, et même quelques courages à son actif.

 

C'est enfin une prose poétique dont on sort, avec l'impression que la vie humaine est ce mélange déroutant de la tragédie et de la légèreté, les deux étant incestueuses et jouant à cache-cache sans cesse.

 

Dans un "post" précédent, nous évoquions ce "trop de réalité " qui nous assaille dans la culture contemporaine, conceptualisé par Annie Lebrun

( L'imagination contre le trop de réalité (Annie Lebrun) ) . S'il est une oeuvre qui est conçue comme l'antidote à ce massacre de l'imaginaire, c'est bien "un roi sans divertissement".

 

Un roman qui nous tient légèrement (Stendhal...) par la main, nous conduit sur le chemin, dans la forêt, à travers les faiblesses de l'homme, celles qu'un animal ne connaîtrait pas. Car il ne saurait se demander : "à quoi bon ?".

 

Mais grâce à Giono c'est au lecteur d'accomplir une bonne partie du chemin, et de se perdre.

 


 


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20 juillet 2011 3 20 /07 /juillet /2011 08:56

 

chesil.jpg "Sur la plage de Chesil", court roman au style classique de Ian McEwan, est un peu le contrepoint indispensable de l'argumentaire de Pasolini que nous avons déroulé récemment dans ce Blog ( Pasolini, le Corsaire qui a tout compris) , sur la face obscure de la libération des moeurs et les fausses promesses de l'hédonisme, génératrices d'angoisse et de névroses.

 

Ce roman d'une maîtrise admirable, d'autant plus impressionnant que l'auteur n'est pas de la génération qu'il dissèque (il a dix ans de moins), nous décrit avec un subtil mélange d'empathie et de sarcasme léger (on sourit un peu) les affres d'un jeune couple anglais parti vivre sa  nuit de noces au bord de la mer dans un hôtel, en 1962. Soit juste avant la grande transformation anthropologique. Un temps où la répression sexuelle était encore prégnante mais déjà insupportable.

 

J'ai songé à un beau film de James Ivory avec Emma Thomson et Anthony Hopkins, où n'osant s'avouer leur passion réciproque par simple souci de convenance, deux employés de maison anglais vont passer à côté du bonheur  et le regretter douloureusement (le titre ne me revient pas).

 

A travers les souffrances absurdes de ces jeunes gens, que nous appréhendons grâce à une habile alternance des deux points de vue intimes, c'est toute la société corsetée de l'époque qui nous apparaît dans son absurdité, sous la plume de McEwan.

 

Et nous savons ainsi gré à nos ainés d'avoir brisé le modèle.

 

La nuit de noces va tourner au fiasco lamentable.

Elle ne sera que l'aboutissement prévisible d'une relation faussée par la pudibonderie : entre une femme effrayée par "la chose", élévée dans le déni voire  la haine du corps, jusqu'à être dégoûtée par avance de tout contact physique, et un homme rendu fébrile par la répression du désir.

 

Tout cela, certes, se passe en Angleterre, terre puritaine. Entre deux jeunes gens issus de deux couches différentes de la middle class, qui vont d'ailleurs essayer d'attribuer leurs soucis à des motifs culturels et sociaux, certes réels mais non décisifs. On s'échappe de la pièce du drame (la chambre de la nuit de noces, irrespirable) pour plonger dans leur passé, comprenant comment ils en sont arrivés là. Vivant une jeunesse où toute chaleur et toute sensualité était proscrite, et fondant leur couple sur des bases platoniques et pudiques préparant la déroute finale.

 

Le talent de Ian McEwan, qui rend à travers ce roman - me semble t-il - un hommage appuyé à Virginia Woolf, est de jouer avec la présence obsédante de la nature, de la mer en particulier, inévitablement sensuelle. Comme pour renforcer le malaise des jeunes mariés et la réalité de leur aliénation, soulignant le contraste entre leurs sentiments dévoyés et leur être profond, refoulé.

 

La peinture psychologique des deux personnages est de toute première grandeur.

 

C'est aussi un beau roman sur le poids des mots et la valeur du langage. Grâce à la scène d'explication, grandiose, entre les deux jeunes gens après l'échec de la consommation du mariage.  Certains mots, certains choix grammaticaux sont fatals. Comme l'usage de l'imparfait : "je t'aimais"... plutôt que le présent. Parler c'est agir.

 

Cette scène, très riche décidemment, nous montre aussi comment une dispute peut finalement s'autonomiser de ses causes, enfler de manière inconsidérée, enflammer les orgueils et ainsi acquérir des dimensions irréversibles.

 

Quelques secondes, quelques paroles, peuvent changer le cours d'une vie. Finalement, l'échec de cette nuit là n'avait rien de dramatique. Il aurait du être facilement surmonté. Mais non, la terreur stupide l'a emporté, s'alliant au souci de ne pas céder à l'autre, de ne pas baisser la garde. Et c'est d'un bonheur peut-être incommensurable dont ces deux personnes se sont privés.

 

La situation est d'autant plus frappante que cette génération va vivre à cheval sur les deux époques : celle de la prison morale et celle de la liberté sans limites. Elle va donc pouvoir regretter le passé et s'interroger sur son étrangeté. 

 

Quelle autre génération humaine aura vécu dans sa chair un telle modification des règles du jeu anthropologiques ? Il y a là une expérience unique.

 

Ian McEwan est un grand romancier, un brillant explorateur des moments de vérité entre les êtres, qui éclairent des lames de fond d'une extraordinaire ampleur.

 

 

 

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22 juin 2011 3 22 /06 /juin /2011 08:10

zadiesmith.jpg Zadie Smith est perçue comme le grand espoir de la littérature mondiale. Elle n'a pourtant que 36 ans et publié que trois romans, mais l'espoir est justifié.

 

En 2007, j'avais lu le dernier d'entre eux : "De la beauté". C'est un peu ancien pour que j'en parle ici de manière digne d'intérêt. Mais je formule le souvenir d'un livre lumineux et baroque, magnifique, s'inscrivant résolument dans la tradition classique du roman : des personnages étoffés dont on explore la psychologie, une quête de la beauté du monde à travers la description. Et ce qui devient malheureusement rare dans la post-modernité où le "Je" a tout envahi : l'écriture dite "à la troisième personne". La technique du narrateur omniscient.


"De la beauté" est un roman du métissage, qui confronte des individus supposés "transculturels", les frotte à des difficultés, tout en arpentant les lignes de fractures diverses et contradictoires : conflits de générations, de classes ; clashes des capitaux culturel et social. L'intrigue s'articule autour des liens entre deux familles : l'une noire, anglaise et conservatrice ; l'autre métisse (père blanc, mère noire), américaine et progressiste. Chaque personnage n'est jamais vraiment à la place où on l'attend. Et l'on démontre que vivre dans la différence est beau et difficile (parce que vivre les uns avec les autres est une gageure). Dans cette toile de personnages, ce qui se joue c'est notre vie contemporaine : celle d'un monde décloisonné, mobile, où il faudra bien apprendre à être heureux tous ensemble.

 

Zadie Smith, jeune femme de père anglais et de mère jamaïcaine, explore donc ces mondes métisses. Sans user de facilités. Sans défendre de cause particulière. C'est son univers ou en tout cas celui qui l'intéresse, et elle peut y traiter de questions universelles aussi bien qu'ailleurs.

 

Je viens de lire le roman précédent, écrit en 2002, à 25 ans à peine. "L'Homme à l'Autographe" ne respire certes pas la même maturité que "De la beauté", mais est déjà une oeuvre de grande classe.

 

L'intrigue se situe dans un Londres plutôt populaire et partiellement à New York. Le personnage principal en est Alex Li-Tandem, anglais de mère juive et de père Chinois. Alex a substitué à des traditions spirituelles qu'il connaît mais qui ne lui parlent pas, un culte pour le passé, tel qu'il s'incarne dans le cinéma d'avant guerre et ses figures glamour, dont une actrice américaine inconnue qui le fascine. De sa passion, Alex vivote, dans un milieu de collectionneurs de fétiches au sein duquel il s'impose comme un bon courtier en... autographes.

 

Nous allons suivre cette quête du sacré, du graal laïque. Alex recherchant depuis toujours un autographe de Kitty Alexander, actrice déchue et introuvable. Une quête qui nous montrera la force du sacré, de la transcendance, sa vacuité finalement. Et les liens entre narcissisme et spiritualité.

 

On songe à l'influence, dans le picaresque urbain, de l'extraordinaire roman "La conjuration des imbéciles" de John Kennedy Toole (lâchez tout si vous ne l'avez pas lu !)( Rire d'en lire).

 

On a l'impression que Zadie Smith crée d'abord des personnages. Qu'elle les médite longuement. Puis elle les jette dans la rue londonienne. Ils deviennent ensuite simplement ce qu'ils sont. Et leurs origines ne les limitent en rien. Parvenu à un certain point, tout cela ne compte plus, on oublie cet arrière-plan culturel ou ethnique. Narratrice omnisciente, elle  "couve" ses créatures mais en leur laissant leur part d'étrangeté - le fameux espace de liberté du lecteur.

 

J'ai lu dans la plaisante revue "Books" que Zadie Smith a fait paraître un essai ("Prospect") où elle explique assez longuement sa méthode d'écriture. Et bien vivement qu'il soit traduit !

 

Surtout, Mme Smith aime ses personnages, qu'elle aime préserver au final et traite avec douceur. Elle apprécie les êtres humains et nous montre leur lumière.

 

Elle se meut à l'aise dans son époque tout en se situant très explicitement dans la continuité d'une histoire littéraire dont on sent la présence autour d'elle, pendant qu'elle écrit.

 

N'est-ce pas rafraîchissant et consolant ?

 

("L'homme à l'autographe" et "De la beauté" sont disponibles en poche chez Folio, ainsi que "Sourires de Loups" son premier roman. Acquis par mes soins mais non encore lu...)

 


 


 


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29 mai 2011 7 29 /05 /mai /2011 08:43

 

435px-combat_de_chevaliers_.jpg Il y aurait tant à écrire sur les chemins qui nous mènent à un livre. Ce serait cartographier un monde intérieur.

 

Pour le dernier livre que j'ai lu, qui date des années 70, "Argiles et cendres"(tome 1) de Zoe Oldenbourg, c'est... François Mitterrand lui-même (et oui, rien que ça !) qui m'a donné l'idée. Je regardais sur le site de l'INA un "Apostrophes" exclusivement consacré à celui qui était alors seulement chef du Parti Socialiste. Il y parlait de ses lectures, de son rapport à l'écriture, avec ce charme irrésistible qui le caractérisait. Bernard Pivot, loin d'être un homme de gauche, était hypnotisé. Et les Critiques chargés de l'interroger, parmi lesquels quelques réactionnaires, étonnaient par leur déférence et leur incapacité à masquer leur admiration.

 

A un moment de l'émission, Mitterrand explique tel un oenologue qu'il y a "des livres de rencontre", c'est à dire de belles surprises. Et il cite l'exemple récent d'"Argile et cendres". Je me suis alors souvenu du "Bûcher de Montségur", que j'avais lu il y a vingt ans dans cette collection superbe : "les journées qui ont fait la France" chez Gallimard. Collection qui ne me déçoit jamais. Cet ouvrage d'histoire m'avait beaucoup plu par sa densité simple. Mais je n'avais pas goûté aux oeuvres littéraires de Mme Oldenbourg. Chose désormais réparée grâce à la suggestion du grand homme. Merci Monsieur le Président.

 

Le roman médiéval n'est pas un genre particulièrement prisé par les meilleurs talents littéraires. Souvent, il s'agit de dépayser un Polar ou de creuser la veine fantastique, quand on ne sombre pas dans le roman dit "historique", forme d'exotisme sans grand intérêt.

 

"Argile et cendres" n'est pas de ce bois là. Il s'agit d'une chronique familiale ambitieuse, réaliste et rigoureuse, appuyée sur une parfaite connaissance du Moyen-âge, et qui ne sombre jamais dans l'anachronisme.

 

On y évoque la vie quotidienne et les pensées d'un couple de petits seigneurs du douzième siècle en terre de Champagne. On y suit les faits et pensées intimes d'Ansiau et d'Aalais, mariés dès l'adolescence, de leurs proches et de leurs enfants, en un siècle marqué par les croisades.

 

Pour qui veut découvrir l'humanité médiévale sans passer forcément par des travaux universitaires, "Argiles et cendres" est absolument à découvrir. On comprend pourquoi l'historienne a eu besoin de se muer en romancière : c'était indispensable pour entrer dans la pensée des êtres de cette époque, pour explorer leurs espoirs, leurs frayeurs, leurs rêves, leurs représentations. "Argile et Cendres", écrit dans une langue qui flirte parfois avec la poésie, est un roman psychologique avant tout. Un roman qui prend le temps d'installer les personnages et de les fouiller, de restituer leur destin dans le temps long. Et pour ma part je n'avais pas encore lu de telle fresque située dans ce contexte. C'est donc une oeuvre singulière qui mérite le détour.

 

Comment donner un sens à sa vie dans une telle époque ? C'est ce que semblent se demander sans cesse les personnages, petits nobles sans fortune ni relief. Le moindre déplacement est un sacrifice inouï, le danger de mort est omniprésent, la communication est difficile. La religion est omniprésente, mais se mélange grandement à la superstition. Et l'on comprend que les croisades ont d'abord pour motif que les hommes s'ennuient, et qu'ils ont soif de découvrir l'ailleurs.

 

C'est une époque où rien ne semble vraiment cristallisé. La Justice existe certes, mais sans un périmètre vraiment défini ; la violence n'est pas encore monopolisée par la puissance publique, et l'on se protège grâce au système de la seigneurie.

 

La famille est un principe solide, mais à géométrie variable selon les intérêts et les moments.

 

Le raffinement se mêle à la porcherie, les grands sentiments à la légèreté, l'amour courtois à la domination implacable de l'homme sur la femme, les principes moraux les plus fermes aux écarts de comportements.

 

Les gens cherchent un sens à la vie en donnant descendance, et pourtant la mortalité infantile est si forte que l'on ne doit pas trop s'attacher aux enfants, qui naissent nombreux, rivant les femmes à leurs multiples grossesses.

 

L'idée de progrès est totalement absente, à un moment où les découvertes techniques sont peu nombreuses, et l'accumulation d'un capital n'est pas à l'ordre du jour.

 

Dans ce monde culturellement pauvre, où le loisir n'existe pas de manière autonome, le moindre évènement social déclenche de fortes émotions.

 

C'est un monde puritain et où en même temps l'intimité n'existe pas vraiment.

 

Il y est bien difficile de séparer la folie meurtière du comportement courant.

 

L'éducation n'est pas organisée, et pourtant l'enfance ne doit être qu'un très court passage.

 

C'est donc un monde incertain et passionnant, plus complexe qu'il n'y paraît. Un monde froid, rude et obscur, mais illuminé par un regard enchanté, et où autrui peut s'avérer réconfortant et infiniment précieux.

 

Le souci de Zoe Oldenbourg, c'est de nous montrer que ces hommes et femmes, bien qu'ignorants de ce qui se passe au delà de leur région, et dont l'horizon est bien étroit, ont une vie intérieure, sont parfois déchirés, amoureux, confus, déprimés même. Cette Histoire médiévale comporte une dimension subjective qu'il convenait de tirer de l'obscurité. L'auteur y parvient tout à fait.

 

La littérature accomplit ici parfaitement sa mission : nous donner à vivre ce que nous ne pourrions espérer de connaître.

 

Allez-donc vous payer quelques tranches de vie dans un château du douzième siècle.

 


 


 

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25 mai 2011 3 25 /05 /mai /2011 00:00

baba_bobo.jpgLe poète portuguais Fernando Pessoa n'a écrit qu'une seule fiction : un petit dialogue intitulé "Le Banquier anarchiste".

 

Mais quel texte !

Si la poésie est le domaine privilégié des extra-lucides, Pessoa transpose ce rare talent dans cette confession d'un banquier, parue en 1922. Pessoa n'avait sans doute pas idée de la portée de son texte, de ce qu'il entrevoyait.  La marque du génie.

 

Un banquier fortuné explique longuement à un convive comment il est devenu anarchiste. Et pourquoi il l'est plus que jamais, servant la cause au mieux.  La meilleure façon de servir la liberté, selon lui, ce n'est pas l'action collective qui dégénère inéluctablement en tyrannie, c'est bien de se libérer soi-même. En prenant le contrôle de l'argent, le Banquier s'est délivré de toute aliénation sociale. En outre, le Banquier n'a pas rajouté une once d'oppression dans le monde, puisque de toute manière, qu'il devienne personnellement riche ou pas, le système économique est là et bien là.

 

Conclusion : en attendant que chacun se libère individuellement, et qu'ensemble nous puissions détruire l'ordre établi d'un seul coup, il convient de s'occuper de sa propre liberté.

 

L'interprétation classique du "Banquier anarchiste" est qu'il s'agit d'une démonstration par l'absurde de l'hypocrisie bourgeoise, couplée à une dénonciation clairvoyante des risques de tyrannie inhérents à toute révolution...

 

... Oui, c'est cela, mais plus encore. Car ce que Pessoa a perçu avec des décennies d'avance, c'est la capacité du capitalisme à absorber ses contestations, à retourner à son profit les critiques qui lui sont adressées . Le capitalisme est destructeur, mais s'il survit c'est notamment par sa capacité étonnante à se jouer des idéologies, des représentations et des cultures.

 

Quelques décennies après mai 68, on voit nettement comment le capitalisme s'est servi des contestations libertaires d'alors pour asseoir sa prédominance et en finir avec la concurrence du modèle soviétique. A la revendication individualiste il a répondu "banco" ... D'accord pour se délester des vieilles traditions conservatrices si cela permet à la société de consommation de prospérer, d'inventer de nouveaux débouchés sans cesse, des besoins artificiels. Au nom du droit à l'épanouissement de  chacun.

 

Ainsi le capitalisme s'est-il mué en "libéralisme", et à l'imposant bourgeois conservateur à haut de forme a succédé le patron de Virgin : cool, en jeans, arborant cheveux longs, un peu frotté New Age...

 

La solution aux maux de l'humanité serait donc de "se changer soi-même", refrain obsédant de notre époque... L'action collective ne serait qu'un mirage dangereux. Et de fil en aiguille, c'est la politique qui n'a plus de sens. L'économie doit d'ailleurs en être délivrée. Le "marché" libre est ainsi l'aboutissement de l'aspiration libertaire, qui se retrouve totalement dévoyée.

 

En lisant Pessoa on pense facilement à toutes ces pubs qui utilisent Che Guevara ou John Lennon... Qui utilisent sans cesse le mot "révolutionnaire" (comme le patron d'Apple dans les "Guignols')

 

A la fin des années 90, un livre de sociologie majeur , intitulé "Le nouvel esprit du capitalisme" (Luc Boltanski, Eve Chiapello) a très bien décrit cette digestion des idées libertaires par le système économique, afin d'ouvrir de nouveaux champs de développement, mais aussi de dissoudre la contestation qui enflait à la fin des années 60. Tout en s'appropriant le drapeau du "monde libre" : celui où l'on rêve d'aller parce que la vraie vie c'est d'aller au Macdo et d'écouter du rock.

 

L'entreprise a elle-même pleinement intégré les codes libertaires pour théoriser un nouveau management, plus efficace car concordant avec les nouvelles valeurs. Ainsi, l'externalisation a été justifiée par la prise en compte de l'individu, libéré des lourdeurs de la grande organisation. On s'est mis à travailler par "projets"... Et les salariés sont devenus des "partenaires" embauchés au coup par coup. Certains secteurs, comme la pub ou la communication, les NTIC, ont porté ces modèles à l'extrême. On  s'éclate, on se tutoie et on filme des "Lipdub... Mais on y est impitoyable socialement. 

 

Le modèle de l'artiste bohême, voguant de "rencontre en rencontre", guidé par son seul désir, a servi de matrice à la réorganisation de l'entreprise capitaliste flexible.

 

 Le livre de Boltanski/Chiapello, qui je pense a ouvert les yeux de nombreux intellectuels sur les nouveaux visages de l'oppression économique, pourrait être dédié à Fernando Pessoa.

 

La littérature elle-même a su se faire l'écho de ce grand tournant vers le libéralisme libertaire. L'oeuvre de Michel Houellebecq le décrit sous différents aspects.


Bien entendu, le capitalisme est subtil. Il n'a pas abandonné le terrain du conservatisme non plus... il joue sur tous les tableaux. Pendant qu'une partie de ses défenseurs prospèrent sur l'hyper narcissisme et les valeurs d'un désir sans limites, d'autres se consacrent à encadrer les affolés  : il en est ainsi des "Tea parties". L'essentiel est de permettre à l'appropriation des richesses de se perpétuer. La grenouille de bénitier et l'ex baba cool qui a investi se réconcilient pour applaudir les baisses d'impôt.

 

Aujourd'hui, le capitalisme essaie d'agir de même avec la critique écologiste. Les thèmes du "capitalisme vert" sont florissants. Les labels écolos pullulent dans les rayons de nos supermarchés. Le bio est partout. Le marketing écolo s'est généralisé.

 

En ravivant sans cesse le consommateur en chacun de nous, le capital parvient à susciter l'adhésion, ou du moins à anésthésier la révolte.

 

C'est aussi ce qui explique pourquoi, malgré les injustices flagrantes, les inégalités et leur cortège de souffrances, les alternatives ont du mal à être simplement entendues.

 


 


 

 

 

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17 avril 2011 7 17 /04 /avril /2011 08:12

BAL.jpg Je l'ai lue il y a déjà deux ans, mais je ne résiste pas au désir de la partager ici : la Nouvelle explosive écrite par Irène Némirovski, sobrement titrée "Le Bal". Incontournable. Sa lecture me paraît si proche, si précieusement marquante.

 

J'aurais beaucoup à dire sur cet auteur que j'admire profondément. Sur ses oeuvres, sur sa vie, sur ce qu'elle représente, sur sa manière de travailler, sur les circonstances de son heureuse et récente redécouverte. Je l'ai déjà effleurée dans ce blog. Mais j'y reviendrai à travers les oeuvres, et ici je me concentrerai sur ce joyau : "Le Bal".

 

Un court récit qui concentre, en un style classique limpide, l'exposition impitoyable de la bêtise, de la laideur de l'orgueil, de la vulgarité bourgeoise (*), et qui vous en venge, à travers un passage à l'acte définitif, brutal, sans retour. Un bal dévastateur.

 

Un petit récit sévère, cruel même (on s'effraie à y prendre plaisir). Comme l'est manifestement Irène Némirovski dans toute son oeuvre (je n'ai pas tout lu certes, loin s'en faut. Il faut étaler le plaisir, le rédécouvrir à travers les âges). C'est une Nouvelle où l'auteur accomplit par procuration, grâce à une petite fille, une vengeance cinglante. Une purification.

 

C'est bien la narration d'une vengeance parfaite, face à l'humiliation subie par une petite fille. Vengeance qui n'aura pas besoin de mûrir longuement, de couver dans un plan machiavélique. L'occasion, évidente, surviendra. La petite fille s'y adonnera sans retenue, frappant là où ça blesse mortellement.

 

L'histoire est simple. Et comme d'habitude avec les grands écrivains, c'est la simplicité qui dit tout : le rôle crucial de l'orgueil et du regard d'autrui chez l'être humain, l'obsession de la "distinction" (Bourdieu est tout entier là) dans un monde structuré en classes, le talon d'achille de la Honte chez l'individu. Etre libre, c'est de ne point rougir de ce que l'on est, disait Nietzsche. Et bien les bourgeois défigurés par Némirovski ne sont pas libres, malgré leur fortune.

 

Un couple de nouveaux riches, grâce au boursicotage, veut traduire en reconnaissance sociale sa nouvelle situation financière. Il va organiser un bal, afin d'attirer à lui le beau monde parisien. Mais la petite fille de la maison, qui rêve à ce bal pour échapper à la froideur égotique de ses parents - notamment de sa mère hystérisée par cette nouvelle donne sociale - va apprendre qu'elle en sera exclue, afin ne pas gêner l'exercice mondain. Sa fureur en sera biblique.

 

"Le Bal" est certainement un des plus beaux textes littéraires écrits sur l'enfant réel, sur ses faiblesses et sa sensibilité exacerbée, sur son sens de l'injustice et sur la radicalité de sa colère, non encore atrophiée par la discipline éducative et le conformisme.

 

Mme Nemirovski était sans conteste misanthrope et pessimiste. Ce qui l'inclinait d'ailleurs à fréquenter des milieux plutôt conservateurs. Sans plus de conviction que cela. Mais dans tous ses livres, il y a un personnage , un acte parfois isolé - même ambigu - qui traduit une lueur d'espoir, un hommage à la justice. Par exemple le couple d'employés parisiens dans le très grandiose "Suite française", simplement digne dans la débâcle de juin 40. Dans "le bal", c'est l'enfant, qui est le bras de la justice.

 

Pour une femme issue d'une famille et d'un milieu décadent de "russes blancs" exilés, plutôt délaissée dans sa jeunesse, vivant dans le climat malsain des années 30 et subissant la pression montante de l'antisémitisme, l'optimisme n'était certes pas de rigueur.

 

Irène Nemirovski n'appréciait  sans doute pas ses contemporains, tels qu'ils étaient. Mais elle aimait sans doute ce qu'ils pouvaient devenir, parmi tant de potentialités.

 

Une position tenable. Indubitablement.

 

(*) "j'appelle bourgeois quiconque pense bassement" - Flaubert

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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