Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 08:25

bonbardement.jpg Avez-vous pris part ou assisté à des scènes réelles de violence ? C'est à vomir.

 

Dans notre société, la violence est partout.

Soit elle est euphémisée, filtrée, banalisée. Le moment culminant en a été la première guerre du Golfe, avec ces images de jeux vidéo qui masquaient la mort de dizaines de milliers de personnes.

Soit elle est obsédante et hypnotique, comme dans la fiction ou dans les images du 11 septembre 2001. Jusqu'à en être esthétisante, comme dans le cinéma d'arts martiaux ou celui de Tarantino. Celui-ci, excédé devant la récurrence des questions reçues sur ce sujet, a coupé court et déclaré un jour : "le cinéma a été inventé pour la violence", et il a (malheureusement  ?) raison. Certains soirs, zappez, et vous ne tomberez que sur des émissions moins de 10, 12, 16 ans. L'image et la violence ont parties liées.

 

Difficile, donc, de s'y retrouver. Qu'est- ce qui est réel, et qu'est ce que le réel, n'est-ce pas Monsieur Kubrik et vos Oranges Mécaniques ? Nos soldats se battent en Afghanistan, depuis de longues années, et qui s'en soucie, sinon pour en faire un sujet de débat géo-politique plus que légitime ? Mais je veux dire  ici : qui prend la mesure de la violence dispensée et subie par ces soldats et les civils ? Personne, sauf les familles et les psychologues qui "gèrent" les suites. Pendant les cantonales, la France était en guerre en Lybie. En guerre. Elle l'est toujours. Vous a t-il semblé que ce sujet ait été central ? Non, et d'ailleurs le Premier Ministre a t-il pris la peine de réunir le Parlement pour acter l'entrée en guerre ?

 

Oui, la violence est partout. Le moindre fait divers ultra-violent est étalé car il fait vendre de la pub et du papier. Mais une fois l'émotion passée, la peur installée -arrière pensées politiques à la clé - qu'en retire t-on ? Rien.

 

C'est encore autre chose que de rencontrer  physiquement la violence. D'être agressé par exemple. Alors la violence prend toute sa dimension, et tout change. Ian Mc Ewan a écrit sur ce thème du retour du réel, un roman admirable : "Samedi". Sur fond de guerre en Irak, un neurochirurgien sceptique va par hasard rencontrer la violence dans les rues de Londres et involontairement la ramener dans sa famille. Et son regard sur le monde ne pourra plus être le même.

 

Je pense que rencontrer la violence, c'est, d'une manière ou d'une autre, ce qui a du arriver à Laurent Mauvignier, un des auteurs français les plus brillants de notre temps. Ce qu'il poursuit de sa plume, c'est la violence humaine. La portée de la violence.

 

Il a d'abord écrit "Dans la foule", récit de la catastrophe du stade du Heysel. A mon sens un des romans français les plus marquants de ce début de siècle.

 

Puis parut "Les Hommes", où à travers un incident de rien du tout, va resurgir toute la violence, enfouie sous le tapis, de la guerre d'Algérie.

 

Je viens de lire un troisième texte où l'auteur continue ce travail. "Ce que j'appelle oubli" est un texte frappant de moins de 100 pages, inspiré par un fait divers récent. En 2009, à Lyon, un homme de 25 ans un peu paumé a saisi une canette de bière dans un supermarché. Parce qu'il avait la gorge sèche, il l'a bue tout de suite. Les vigiles l'ont attrapé, l'ont mené dans la réserve, et l'on lynché, s'entraînant les uns les autres. Le jeune homme est mort, sous le témoignage des caméras de surveillance. Les vigiles ont bien essayé d'expliquer qu'ils ne voulaient pas le tuer, et d'inventer des circonstances atténuantes... Mais la vérité est crûe, l'homme est mort pour une canette de bière.

 

Le fait divers peut servir, on le sait grâce au roman policier, à ouvrir une brêche profonde pour explorer la société. Et Laurent Mauvignier aurait pu foncer dans cette voie, et nous offrir une belle oeuvre de portée sociologique. Ce n'est pas ce qui l'intéresse, même si l'état maladif d'une société où ces drames peuvent survenir est là, en filigrane. Mauvignier, ce qu'il veut comprendre, c'est l'effet de la violence, immédiat et à long terme, sur celui qui la subit et sur ses proches. En cela, même si les styles n'ont rien de semblable, Mauvignier est un cousin du Mc Ewan de "saturday".

 

Mais les deux, en réalité, sont plus politiques qu'il n'y paraît. Mc Ewan dénonce sans slogans un occident déresponsabilisé et indésireux de comprendre l'impact des décisions de ses dirigeants. Mauvignier dévoile la violence inoüie enfouie sous la fausse banalité du quotidien, et qui perce parfois, comme ce jour là dans un centre commercial.

 

" Ce que j'appelle oubli" est, dans la verve des textes publiés par les "Editions de minuit", audacieux sur le plan formel. Il est écrit d'une seule phrase. Comme pour souligner le fatalisme de cet évènement. Sa logique infernale et tragique. Personne ne s'arrête parmi les brutes pour dire : "eh les mecs, qu'est-ce qu'on fout là, on tue un mec pour une cannette, on fout nos vies et nos familles en l'air". Une phrase unique, comme pour montrer aussi ce qui disparaît quand on meurt : une succession ininterrompue de moments et de souvenirs (ce qu'on oublie).

 

L'auteur, quelqu'un supposé connaître la victime, s'adresse non pas à elle mais à son frère. Le récit parle de la manière dont la mort approche, subjectivement. Ce n'est qu'hypothèse, puisque par nature personne ne pourrait nous en fournir le témoignage. La littérature va où personne ne peut jouer le rôle de reporter. Il montre aussi comment la mort d'un homme ne le concerne pas plus que ça, elle est avant tout une atteinte aux survivants, elle ouvre un espace de dialogue entre le défunt et ceux qui restent. Quant aux assassins, ils ne sont pas très intéressants  pour l'auteur. Ils sont saisis par un mécanisme qui ne demandait qu'à se mettre en place. Il en était de même pour les hooligans du Heysel.

 

La mort est absurde, révoltante. Il est inouï qu'on puisse la provoquer. Cette idée, Mauvignier semble disposé à nous l'expliquer sans cesse, et à y consacrer une oeuvre. Déjà magnifique.

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
commenter cet article
3 avril 2011 7 03 /04 /avril /2011 09:06

 

gauguin.jpg J'ai été si impressionné par ma lecture de "la fête au bouc" de Mario Vargas Llosa ( La fin d'un bouc septuagénaire, vicieux et sanglant, sur fond de merengue ) que j'ai filé m'acheter d'autres épais volumes de l'auteur, dont la matière privilégiée est décidément l'Histoire. La vraie.

 

Dans "Le Paradis... un peu plus loin", l'Histoire, c'est celle de ce 19ème siècle français à la fois sombre, brutal et rayonnant de promesses.

 

Le siècle où la Bourgeoisie, devant la puissance montante de la classe ouvrière, se métamorphose très vite, mutant du statut de force révolutionnaire à celui de classe dominante, vite réconciliée avec l'Eglise à la table de l'ordre établi. 

 

En ce siècle, se lèveront des sémaphores. Des hommes et des femmes en éclaireurs, mais condamnés à l'échec, à l'indignité et à la souffrance, car les conditions ne sont pas encore en place pour le triomphe ou l'influence désisive de leurs idées. Ce qui explique qu'on les qualifiera, à juste titre, d'"infantiles". Des hommes et des femmes luttant pour la liberté, et qui face à la résistance du monde, en seront parfois conduits à imaginer des mirages, des constructions abstraites assez irréalistes. Ces êtres partis en reconnaissance, dans la politique comme dans l'art, et dont nos écoles portent aujourd'hui les noms...

   ... Mais sans ces idées folles, rien n'aurait été possible. Que serait la culture contemporaine sans le renversement des tables de la Loi opéré par les impressionnistes, personnages flirtant avec l'extrême ? Et nos réformistes n'aurait rien accompli sans le sillon tracé par les premiers organisateurs du monde ouvrier, qui dénotent par leurs conceptions de sociétés idéales parfois délirantes...

 

Parmi ces défricheurs coléreux, l'on compte Flora Tristan, révolutionnaire et féministe, et son petit-fils Paul Gauguin, peintre dynamiteur de l'histoire de l'art. Deux révolutionnaires. Deux êtres en quête de l'absolu. Deux aventures à la recherche d'une utopie, d'un paradis... toujours un peu plus loin, qui se dérobe.

FloraTristan_th.jpg Vargas Llosa nous raconte leurs vies, sur la base d'une structure en alternance entre les deux personnages . Deux trajectoires frappantes par leur similitude. Bien que Paul - "Koke" en maori - n'ait jamais connu Florita l'Andalouse.

 

Flora naît au début du siècle, au moment où l'ouragan de la Grande Révolution s'apaise, et Paul meurt à la fin du siècle, au moment où le cycle utopique se clôt. Le temps des guerres et des révolutions va s'ouvrir, mais les réalistes y règneront, ainsi que les prétentions scientifiques à régir le monde.

 

Les vies de Mamie Flora et du petit-fils Gauguin sont abordées au moment où elles entament une dernière phase. Le départ décisif pour la Polynésie en ce qui concerne l'artiste. Le tour de France de Flora Tristan, à la rencontre des travailleurs, pour fonder "l'Unité ouvrière". Cette idée qui resurgira dans la Première Internationale, Association des Travailleurs du monde entier. Leurs buts communs sera, rien de moins, d'établir le bonheur sur terre, et de ne point se contenter de la promesse de la félicité après la vie, sous condition d'accepter son sort dans ce monde.

 

Ceci permet à Vargas Llosa d'investir le monde intérieur de ces deux personnages, de les saisir dans leurs souvenirs et la conscience de leur devenir.

 

Comme dans "la fête au bouc", on peut apprécier de manière éclatante la "plus-value" de l'approche littéraire. Elle permet, au delà du seul récit biographique (le roman est aussi documenté que les plus précises des biographies), de s'immiscer au coeur des subjectivités de Flora et Paul. Elle est le moyen pour l'auteur d'instaurer avec eux un rapport d'intimité, les tutoyant, les interpellant, les questionnant, tout au long du livre.

 

Ce sont des destins flamboyants, mais aussi deux fuites, deux échecs dans la poursuite de l'impossible. Flora se heurte sans cesse à la répression et à la Loi patriarcale, cousue sur mesure pour le riche ; à la peur du salarié sans droit ; à la soumission inscrite dans les âmes ; aux pesanteurs culturelles ; à l'inertie des masses abruties par le travail et l'alcool - et déjà, à l'embourgoisement des chefs ouvriers et à leurs attitudes boutiquières... Elle voit trop loin, trop clair, trop vite.

 

Paul veut retrouver une terre primitive. Il l'espère dans la Bretagne profonde, rêtive à la modernisation. Puis à travers le monde, jusqu'à Thaïti et les  îles Marquises. Mais il est déjà trop tard et la "civilisation" est déjà là. Paul recherche la terre où survit l'âge d'or : là où on pourrait vivre en tendant le bras vers le fruit... et vouer toute sa vie à l'art. Mais c'est impossible, et partout il faut bêcher. Partout on est rattrapé par le réel, par son corps aussi. L'absolu n'est pas de notre monde.

 

Deux vies qui interrogent aussi le caractère ambivalent de la religion. Les deux personnages ayant entretenu des rapports extraordinairement contrastés avec l'institution officielle de l'Absolu. Et il est évident qu'un auteur latino-américain, né sur une terre où l'Eglise fut aux côtés de tous - des massacreurs, des révolutionnaires, des libérateurs, des Dictateurs - ne peut qu'être sensible à cette thématique.

 

Flora dit lutter pour le "vrai christianisme", celui qui est fidèle au message de Jesus. Et cela la rend à la fois sans concession avec le catholicisme de son temps, et candide : car partout où elle passe, elle tente de convaincre, sans succès, et conflit à la clé, les curés du coin.

 

Paul Gauguin oscille entre l'ardeur protestante, la tentation récurrente du retour à un catholicisme idéalisé - par exemple en Bretagne - et à la fascination pour le panthéïsme primitif, qu'il ne trouvera pas dans les forêts autour de Papeete.

 

Mais les deux sont insultés par l'Eglise et  traqués par l'appareil de répression au services des bonnes moeurs, car aussi scandaleux l'un que l'autre : Flora par son projet politique et sa vie libre bien que marquée par le puritanisme hérité d'un traumatisme. Paul par son mode de vie, par sa fascination étalée pour l'érotisme, censé entrouvrir d'autres plans de perception.

 

L'Eglise triomphera encore un temps des prétentions à la la liberté.

 

A travers le roman, nous rencontrerons d'autres individus à la recherche de l'Absolu. Van Gogh ou St-Simon. Etienne Cabet ou Fourier. Et je ne savais pas, pour ma part, que le socialisme utopique avait autant essaimé dans le pays. Il y avait des cercles fouriéristes ou St-Simoniens dans toutes les villes que Flora a écumées, même à Agen... Engels avait raison : le "socialisme utopique" a bel et bien été une étape - à prendre au sérieux- de la maturation du monde ouvrier. Pas seulement un délire de quelques marginaux.

 

Flora et Paul ont donc été comme ces gens, sur la place Tahir, qui ont pris les devant. Les balles sont pour eux. Ils ne font pas long feu. Ce sont les caractères les plus ardents. Jusqu'à la démesure. Jusqu'à s'immoler.

 

Enfin, comment ne pas être frappé par l'intérêt immense qu'un auteur comme Vargas Llosa voue à la France, à ses provinces, au détail de sa vie politique, à son milieu artistique ?

 

La France a été et reste encore une lumière pour tous ceux qui songent à la liberté. Et il est déplorable de voir qu'on saccage cette vocation unique. Notre pays est bien singulier, et aimer la France c'est assumer cela. Cheminer dans cette continuité serait être fidèle à Flora Tristan et à Paul Gauguin. Qui méritent mieux que leurs seuls noms sur nos établissements recevant du public.

 

 

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
commenter cet article
27 mars 2011 7 27 /03 /mars /2011 09:07

 

  grizzly.jpg Ces jours ci, on reçoit le monde en pleine figure. Sans cesse. Comme hypnotisés par l'horreur inconcevable venue du Japon et de Lybie. Il en est ainsi dans notre village planétaire.

 

La solitude, le retrait du monde, la "déconnexion" - ce n'est pas un hasard - sont revenus comme des thèmes importants du cinéma ("Into the Wild" de Sean Penn par exemple) mais aussi de la littérature : "la route" de Mc Carthy, plus récemment "Les chaussures italiennes" d'Henning Mankell. La retraite dans les recoins du monde, toutes lucarnes bouchées, constitue t-elle la dernière étrangeté ? Et une tentation. Robinson est de retour.

 

"Sukkwan Island" de David Vann est l'histoire d'un homme et de son fils de treize ans, qui décident, à la demande du père, d'aller vivre  quelque temps dans une île perdue de l'Alaska, sans âme qui vive. Un milieu isolé, hostile, dangereux, franchement "roots"... On comprend vite que le père, Jim, manifestement très dépressif, essaie de rebondir après des échecs successifs, en se rapprochant d'un fils qu'il connaît mal.

 

Une trame toute simple, servie par une écriture très sobre mais précise, "manuelle" même (car il faut être sacrément débrouillard de ses mains pour survivre dans cette île. Moi, je tiens pas une semaine. Je laisse le sac de nourritures ouvert et je finis dévoré par un ours).

 

Dès le début on pressent que "ça va mal finir". Mais on ne sait pas comment (comme dans "le projet Blair Witch"...) et l'angoisse s'installe, efficace. Le pressentiment se vérifiera, mais ce récit nous saisira avec un art du contrepied inédit, digne de Maradona... "Sukkwan Island" est tout simplement déroutant.

 

En nous transportant en Alaska face à la nature, là où nous pouvons nous dépouiller de l'anecdotique, David Vann nous confronte, en héritier légitime de Cormac Mac Carthy, à des questions essentielles : la nature ambigue de la filiation/paternité, le mystère du suicide et du passage à l'acte, la vulnérabilité de l'être humain face à la culpabilité, la dureté de la vie qui affleure sous les fins oripeaux de la civlisation.

 

L'Alaska, c'est l'insondable en nous.

 

Tout cela avec une maîtrise et un dépouillement qui laissent pantois quand on pense qu'il s'agit du premier roman de David Vann , jeune auteur américain qui a reçu le Médicis du roman étranger pour cette oeuvre marquante.

 

Un grand auteur est peut-être apparu.

A ne pas manquer mes amis !


Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
commenter cet article
23 mars 2011 3 23 /03 /mars /2011 08:16

areva-nucleaire-ludovic_large.jpg

Je n'aurais pas pu trouver de lecture plus à propos que ce premier roman d'Elisabeth Filhol, paru il y a un an chez P.O.L. "La Centrale" évoque le sort de ces milliers de travailleurs français du nucléaire, et plus particulièrement de ces intérimaires qui sillonnent la France pour effectuer, mettant gravement leur santé en péril, la maintenance des Réacteurs. Dans notre beau pays drogué au nucléaire civil.

 

Et l'on est stupéfait par la prescience de ce roman. Ce qui se passe au Japon est pressenti dans ses pages, non pas par des prédictions "à la Nostradamus", mais sous la forme d'une perception tout à fait remarquable de ce que signifie la présence du nucléaire civil pour une société, et que les salariés de la filière ont tout en fait en tête, jusqu'à en être rongés.

 

Ce n'est pas un livre brulôt. Ce n'est pas un livre qui "en fait des tonnes". Il est parfaitement contenu. Mais c'est justement dans cette contention qu'on ressent tout un potentiel immense de danger. L'inconcevable est souligné, en creux, par ces descriptions anxiogènes. Par exemple celles qui montrent ces chapes de béton entourées d'un calme anormal, surmontées d'un petit chapelet de vapeur, et dans lesquelles s'engouffrent des hommes parfaitement conscients de ce qui se joue, et subissant une violence psychique qui est mise en parralèle, avec habileté littéraire, avec la fission de l'atome.

 

A travers des descriptions habiles et documentées (l'auteur a une formation industrielle) de ce que vivent les intérimaires dédiés à la maintenance (notamment de ces fameuses piscines à refroidissement de combustible), c'est toute une France biberonnée à l'atomique qui est interrogée.

 

Le sort de ces salariés est sidérant... Je concède que si je savais que "l'externalisation" avait aussi touché ce secteur, je n'en touchais pas du doigt tout le sens. C'est ce que permet l'approche littéraire, incomparablement, par l'identification aux personnages.

 

Nous les suivons d'une centrale à une autre, de Chinon au Blayais. En se mettant constamment en danger, les yeux rivés sur leur dosimètre, ils fournissent à notre pays 80 % de son électricité. La moindre défaillance de détail peut entraîner des conséquences incalculables. La moindre perte de temps induit une augmentation de la dose de radiation inéluctablement absorbée et si l'on approche le seuil maximum annuel, on ne peut plus travailler jusqu'à l'année prochaine. On reste dans sa caravane à attendre le retour des copains.  

 

Le nucléaire organise une sorte de solidarité morbide dans un collectif de travail, puisqu'il s'agit lors d'une intervention de se partager une "dose collectivement admissible". Si l'un craque et sort, les autres seront plus exposés. Cette situation rapproche les salariés qui savent ce que le collègue subit, mais les sépare en même temps, inexorablement. Une surexposition, qui peut arriver très fortuitement, par exemple en entrant en contact avec une petite pièce de métal égarée, peut vous mettre directement dans le rouge pour l'année, avec des effets sanitaires immédiats (on prend cinq ans d'un coup).

 

Tout cela pour des clopinettes, sans aucune garantie d'avenir, dans l'obligation de traverser la France sans cesse, de louer un mobil-home à plusieurs mecs (presque pas de femmes) sur un terrain de ciment glauque. Tandis qu'Areva et EDF prospèrent.

 

Pas besoin de slogans... On sort de ce livre convaincu de la nécessité, d'une manière ou d'une autre, de débarasser l'humanité de cette alchimie d'acrobate suicidaire. Un passage, parfaitement neutre et clinique, sur le déroulement diaboliquement banal de la catastrophe de Tchernobyl, y suffit presque à lui-même.

 

Elisabeth Filhol illustre admirablement ce courant renaissant d'une littérature "matérialiste" au sens philosophique et non culturel du terme, qui comprend que la vie des hommes se joue dans leur rapport au monde, et notamment à la production, mais sans sombrer dans un didactisme grossier, tel que les staliniens l'avaient théorisé. Un réalisme moderne, intelligent, ayant tiré les leçons du passé.

 

Loin de l'auto-fiction onaniste donc, dans le souci de l'homme réel, à travers ses conditions de survie contemporaines, différentes de celles de "Germinal" mais parfois aussi dures et de plus pernicieuses. Dans ce blog, nous avons déjà rencontré une autre représentante de cette verve littéraire qui s'exprime heureusement, lorsque nous avons évoqué "Naissance d'un pont" de Maylis de Kerangal  Working heroes

 

Une littérature à la conquête du réel. Providentielle.

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
commenter cet article
16 mars 2011 3 16 /03 /mars /2011 08:05

 

 

montpellier_place.jpg

Encensé par la critique branchouille, voici un roman du dit "prometteur" Pierric Bailly, intitulé "Michael Jackson"(P.O.L), alors qu'il n' y est nullement sujet du roi de la pop.

 

Michael Jackson n'est cité que pour le symbole qu'offre sa mort. La fin d'une période. La fin de la jeunesse. Celle des deux personnages principaux du roman, Luc et Maud. Trois jeunesses vécues dans des mondes parallèles, à 18, 22, 26 ans. Toujours à Montpellier. Des personnages falôts qu'on va suivre pas à pas dans les rues de cette ville, accompagner dans leurs loisirs, leur intimité. Le roman est conçu comme un espèce de journal de de Luc, dont on partage les sentiments, les impressions souvent brutes, et les doutes.

 

Encensé par la critique... Mouais...

 

La jeunesse s'étire, comme celle de MJ et de Peter Pan. Elle est devenue un long tunnel. Elle est sans balises et incertaine. Soit.

 

Mais la jeunesse, si l'on suit Bailly, c'est le nihilisme. Le néant meublé par l'omniprésence de l'alcool et de l'érotisme. Mais un érotisme glauque et déjà fatigué. Un érotisme qui se noie d'emblée dans un porno sordide et cheap. Une jeunesse peuplée de monades, agglutinées à quatre ou cinq dans de petits apparts en ville. Ne se disant pas grand chose. N'ambitionnant pas grand chose. Collés à leurs nombrils. Des jeunes qui s'emmerdent à la fac, qui n'en tirent rien. Pour qui le politique (ne parlons même pas de l'engagement) est comme Pluton sur une carte de la Galaxie. Des jeunes qui ont de quoi se payer à boire, mais on ne sait même pas comment.

 

Ce fut peut-être la jeunesse de Pierric Bailly, mais pas la mienne, tout juste quelques années auparavant. Et pas celle que je connais.

 

Pour moi et tant d'autres, la jeunesse fut certes longue, l'entrée dans l'âge adulte progressive et incertaine. Parfois douloureuse et angoissante tant il est difficile de casser le plafond de verre qui enferme cette jeunesse. Et c'est vrai que les années avançant, on a l'impression de glisser dans un entonnoir, de s'enfoncer dans l'irréversible.

 

Mais ces années universitaires furent illuminées. Elles m'ont élevé. Elles m'ont passionné. Et même si le système ne  m'attirait que des sarcasmes et des critiques, j'en ai tiré tout le profit que je pouvais pour m'affirmer en tant qu'individu. Je ne me souviens pas d'une communauté de monades autistes, mais au contraire d'un temps où l'on est ensemble pour grandir. De solidarité, de fraternité et de rire. De vitalité aussi : quelle richesse !  Moi, j'ai profité de tout ce temps pour expérimenter, pour m'enivrer de choses et d'autres, pour me gorger d'apprentissages, pour penser, pour militer surtout. Et je me souviens que le soir où j'ai fêté mon diplôme, j'avais conscience qu'une page se tournait. Jusque là, je m'étais occupé de moi. J'en avais profité. Même avec pas grand chose sur son compte en banque, c'est une chance magnifique de ne se préoccuper que de soi. On ne la revoit pas passer.

 

"Michael Jackson" de l'étoile montante Pierric Bailly, c'est Bret Easton Ellis sans l'humour, sans le vertige métaphysique. Il n'en reste que les péripéties sans intérêt. De la complaisance pour  l'ivrognerie et le cradingue. La relève présumée de notre littérature qui se vautre dans les travers connus d'une partie de notre cinéma hexagonal.

 

Sans doute aurais-je du plutôt lire une biographie de Michael Jackson, tant qu'à y être. Lui au moins c'était un dieu du funk. Et il nous a fait vibrer. Pour moi, c'était dès mes dix ans.

 

Alors pourquoi les critiques encensent -ils un roman comme celui-ci ?

 

Peut-être parce qu'il est de bon ton de salir notre jeunesse, dans ce pays, même quand on a des idées "avancées". Et l'on est d'autant plus crédible pour le faire qu'on vient de sortir de la jeunesse, qu'on porte une casquette comme Pierric Bailly. La jeunesse n'est jamais à sa place. Elle est "moins bien" qu'en 68, qu'en 86, qu'en 95, que pendant le CPE. Elle est à plaindre ou elle est décevante. Elle est qualifiée de "ridicule" quand elle participe aux nanifestations contre la casse des retraites. Tout ça doit légitimer qu'on la traite comme une loque. Ce qui est son cas... dans le logement, l'emploi, les budgets, les équipements de nos villes, les Partis politiques.

 

Et personne ne s'offusque quand une Ministre de l'Enseignement Supérieur annonce qu'elle va instaurer... une autorisation administrative préalable aux soirées étudiantes et y interdire la distribution gratuite d'alcool !!! Pourquoi pas un Décret sur l'interdiction des mini shorts dans ces soirées, tant qu'on y est ? La jeunesse, turbulente, sert toujours de galop d'essai pour tester la résistance du corps social à des intrusions de plus en plus osées dans nos vies privées, de la part d'un Etat qui cherche à faire oublier son impuissance économique en investissant le bio politique.

 

Pierric Bailly est bien sûr très loin de tout cela. Mais son regard glauque sur la jeunesse est symptomatique de ce que l'on veut imprimer sur cette génération.

 

Pour ma part, je suis un ancien jeune. Un ancien étudiant. J'en éprouve de la nostalgie. Et tout cela n'avait rien de crapoteux. 

 

Bon, sur le coup, je me suis bien fait berner par la critique...

 

 

 

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
commenter cet article
13 mars 2011 7 13 /03 /mars /2011 09:16

liebhnecht.png La révolution allemande (1918-1919) est dans la mémoire historique européenne comme un secret de famille honteux.

 

Et pour cause... Car beaucoup tiennent à l'oublier. Pensez donc : une révolution ouvrière qui a été à deux doigts de réussir dans un pays industriel avancé, que dis-je dans le pays le plus développé de son époque... Et qui a échoué parce que les chefs SPD du Parti de Marx et d'Engels..., grignotés de l'intérieur par le crétinisme parlementaire, ont passé un accord de pouvoir avec ceux-là mêmes qui allaient les envoyer à Dachau une quinzaine d'années plus tard. Jusqu'à se charger eux-mêmes du sale boulot habituellement confié à des généraux réactionnaires : noyer la révolution dans le sang.

 

Et puis penser la Révolution allemande, ce serait se confronter à une autre question : celle de la première guerre mondiale, de l'"Union sacrée" qui déshonora les dirigeants républicains et les socialistes à quelques glorieuses exceptions. Un passé occulté, enfoui.  

 

Souvenons-nous de Lionel Jospin qui avait rendu à l'Assemblée, seul, hommage aux mutins de 1917, surmontant un siècle de lâcheté. Sous les horions de la droite et en particulier de Philippe Seguin le supposé "grand républicain".  Ce dernier ne savait-il pas que cette République de 1914 nous mena à une guerre à 10 millions de morts, qui n'a servi à préparer que la suivante, quatre fois plus meurtrière... On peut penser ce qu'on veut de Jospin... mais ce jour là il fut bien courageux et seul, car autour de lui bien peu étaient même capables de comprendre de quoi il s'agissait vraiment...

 

Avez-vous remarqué comment on parle de la Première Guerre Mondiale en France (par exemple dans le cinéma) ? On en parle comme d'un drame humain, celui des "poilus" dans les tranchées. On pointe du doigt les généraux inhumains, qui envoyaient les foules à l'abattoir. Mais point d'analyse politique. Une guerre tombée du ciel, sortie toute habillée et casquée de la tête folle des hommes... Une guerre dont on veut oublier les causes et les responsables.

 

Ce qui s'est passé en Allemagne en 1918 est pourtant d'une ampleur inouïe. Mais qui le sait ?

 

Alfred Döblin, un romancier surtout connu pour un seul livre (que je n'ai pas lu - "Berlin Alexanderplatz") a écrit un grand roman d'un point de vue omniscient sur cette Révolution qui si elle avait triomphé, aurait changé le cours de l'histoire. L'Union Soviétique n'aurait plus été isolée et conduite à des contradictions intenables. Le centre névralgique de la Révolution se serait déplacé à Berlin. La voie vers le fascisme aurait été singulièrement plus difficile. Et peut-être l'humanité aurait-elle évité le deuxième conflit mondial...

 

"Novembre 1918 -une révolution allemande"(Agone) est un vaste roman heureusement republié,  injustement méconnu, s'étirant sur quatre tomes ("Bourgeois et soldats/ Peuple trahi/Retour du Front/ Karl et Rosa"). Sur le principe éprouvé par Léon Tolstoï, il chevauche la période et le chaos en accompagnant divers protagonistes, imaginaires ou réels, de ces évènements. Le roman commence avec la capitulation de l'Allemagne en novembre 1918 et s'achève avec l'écrasement de l'insurrection spartakiste. Les chapitres consacrés aux personnages alternent avec des survols de la situation dans une région, au sein d'une classe sociale, et des envolées plus théoriques.

 

Comme je suis désordonné et impatient, j'ai commencé avec le dernier tome, qui constitue au delà de ses qualités littéraires un document précieux sur cette période peu étudiée, (sinon par des approches utiles mais axées sur les aspects très politiques, comme celle de Pierre Broué) et dont l'auteur connaît parfaitement chaque seconde. On y vit la Révolution rue par rue, on y suit Luxembourg et Liebknecht épuisés lorsqu'ils changent de cache chaque soir et se querellent au sujet de la stratégie à suivre. J'ai poursuivi avec le premier tome qui nous permet de plonger dans ces quelques journées, ignorées, où l'Alsace-Lorraine flotte entre le départ des allemands et l'arrivée des français, et où se dénouent tant de destins dans une région occupée depuis cinquante ans. On y accompagne les soldats allemands rentrant en allemagne, se dispersant, arrivant dans un Berlin en Révolution, où la situation est confuse..

 

Heureusement il me reste les deux volumes centraux à lire...

 

Alfred Döblin est en totale empathie avec les révolutionnaires, dont il mesure cependant les faiblesses, ce qui rend le roman d'autant plus poignant. Au moment où l'auteur écrit (pendant la deuxième guerre mondiale) il a assez de recul pour comprendre toute la portée dramatique de l'échec de la révolution des Conseils. Et il vit une conversion au catholicisme. Ce qui donne au roman une dimension d'interrogation mystique assez détonnante, alors qu'il s'agit de suivre une révolution prolétarienne (issue mystique projetée de manière étonnante sur le personnage de Rosa Luxembourg). Autre curiosité : une certaine influence, ponctuelle mais très originale, du surréalisme. On voit le chancelier Ebert se transformer en toupie dans son bureau, sous le coup de la tension... Un mélange singulier d'approche réaliste et d'évocation fantastique...(la nuit, les statues deviennent vivantes dans Berlin).

 

C'est un formidable roman sur la Révolution comme accélérateur de l'histoire, où les hommes se jettent et se transforment à grands pas. Périodes indécises, où tout semble se jouer à peu de choses, à quelques décisions, à quelques retards pour délivrer des consignes, même si en investigant au tréfonds du monde social, on comprend que les évènements répondent à une logique profonde. Indécis était le destin de cette révolution allemande, appuyée sur un mouvement populaire puissant et décidé. Indécis, comme les choix de ces soldats revenus du front, au moment où le Reich s'écroule et où il n'y a plus de repère, et qui sont aussi prêts à se jeter dans la Révolution que de s'engager dans les corps-francs chargés de la liquider.

 

A quoi un être humain est-il confronté quand tout vacille ? C'est ce que ce roman nous permet de visiter, à travers de multiples trajectoires.

 

Il y aura de tels romans à écrire sur les révolutions arabes. Au moment où elles en sont, elles nous réjouissent plus que  tout, elles nous rassurent, elles nous donnent de l'optimisme. Mais elles sont fragiles. Elles peuvent basculer. La révolution, ça reste un saut au dessus du vide. Les révolutionnaires n'en sont que plus admirables.

 

S'intéresser à la révolution avortée et oubliée en Allemagne, c'est revenir au carrefour de cet incroyable siècle. Celui dont nous sommes les si proches héritiers.

 

Je connais mal le débat allemand sur la question. Je pense qu'il a été faussé par la guerre froide. Mais alors que le puissant SPD s'est égaré dans la "troisième voie" et le copilotage des réformes libérales que l'on nous présente comme "inéluctable" au plan européen, il serait sans doute utile de sortir cette Histoire du refoulé, là-bas aussi. Certains oublient que le Mur de Berlin est tombé pour les deux côtés.

 

En cette année exaspérée où la société française, mais aussi européenne, se polarise politiquement (ce que nous disent les sondages), les solutions radicales et fortement antagonistes étant de plus en plus tentantes pour un peuple confronté à la radicalité du réel, il est sans doute utile de réfléchir sur les leçons de cette époque où la modération n'était plus de mise.

 


Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
commenter cet article
23 février 2011 3 23 /02 /février /2011 08:49

marguerite_duras.jpg Je viens de lire un roman tiré d'une haute étagère de ma bibliothèque. Un petit livre de poche acheté il y a des années, jamais ouvert, aux pages déjà comme teintées par l'argile. Un titre attirant et mystérieux : "Les petits chevaux de Tarquinia" de Marguerite Duras.

 

Celle-ci avait le génie des titres accroche-coeurs: "Moderato cantabile", 'le ravissement de Lol V Stein", "Dix heures et demie du soir en été"., "Hiroshima mon amour"... Et je suis sûr qu'un jour je lirai... "Des journées entières dans les arbres". Rien que dans ce titre, on pressent le feulement apaisant de la brise dans les feuilles et la mélancolie de l'enfance.

 

"...Tarquinia" est une oeuvre de jeunesse de MD.(1953) Son style y est fluide, moins affecté sans doute que celui qu'on se plaît à caricaturer.

 

C'est un petit livre de rien du tout. Un livre qui se contente de quelques impressions fondamentales. Mais c'est un beau livre et c'est beaucoup.

 

Sans doute le lecteur de ce Blog connaît-il des gens qui n'aiment pas les vacances, qui les craignent, par peur du vide ou de se retrouver face à soi-même. Ce sont des candidats parfaits au burn-out. Ils placent leurs congés sur un Compte Epargne Temps et se planquent derrière une montagne de travail, censée être subie. Ils ont un peu honte, car le loisir est une injonction sociale et le lieu de vacance un signe extérieur de distinction.

 

Et bien ce roman est écrit pour eux. Il évoque les vacances d'été, au final douloureuses, d'un tout petit groupe d'amis. Dans un hameau au bord de la côte italienne occidentale, coincé entre méditerranée, montagne et estuaire. A l'abri regrettable du vent et piégé par la torpeur. Des vacances languissantes et pénibles, durant lesquelles on rêve sans cesse de partir.

 

Impossible d'échapper à la chaleur qui sèche la peau du lecteur. Mais la chaleur est la double métaphore de la vie et de l'amour.

 

On aimerait faire des pauses dans la vie, mais on ne peut pas. il faut  bien se lever, manger plus ou moins la même chose, recommencer, rechercher la même gamme de plaisirs. On se baigne sans cesse mais on sèche. On ne peut pas récupérer de ces nuits de canicule épuisantes. Et on ne peut pas échapper aux apories de l'amour et du désir. On voudrait que l'amour ne puisse s'éroder, on souhaiterait programmer son exclusivité. Mais on est impuissant. Telle Sara, personnage central de ce livre qui ne peut renoncer à l'homme de sa vie mais qui rêve d'autres hommes.

 

Heureusement, il y a "l'Enfant". L'Astre qui justifie tout cela.

 

Et puis il y a l'alcool. En l'occurence les petits verres de Campari qui jalonnent presque chaque page du livre. On sait l'importance de l'alcool dans la vie et l'oeuvre de Duras (lire à ce propos la biographie écrite par Laure Adler il  y a une douzaine d'années).

 

"Moderato Cantabile" m'était apparue comme la vision d'un réel filtré par l'omniprésence du vin. "...Tarquinia" me semble un ressenti du monde qui conduit logiquement jusqu'aux terrasses du seul hôtel du village, où l'on boit exclusivement des Bitter Campari amers. 

 

Il y a l'alcool, et d'autres vaisseaux similaires pour vous alléger et vous emmener ailleurs. Pour provoquer un peu de communion aussi, car que  nous disent les très nombreux dialogues un peu abscons de Duras, sinon l'ambivalente présence d'autrui ?

 

Là ou peut-être on prendra un peu de frais, on vivra mieux ensemble. Par exemple par un saut de deux trois jours à Rome, avec escale à Tarquinia pour y voir ces fameuses petites peintures étrusques. Ailleurs toujours, "Dit-elle".

 



 


Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
commenter cet article
16 février 2011 3 16 /02 /février /2011 08:43

viaduc.jpg La richesse, c'est le travail un point c'est tout.

Le travail accumulé, certes. Le travail réinvesti bien sûr. Mais le travail toujours.

 

L'idéologie économique dominante, malgré les preuves sans cesse apportées, ignore cette loi d'airain. Fait mine de la méconnaître. Pour continuer la danse de la pluie censée attirer les capitaux.

 

Et le noyau atomique du travail, c'est l'industrie. Sans industrie, point d'économie solide. Point de travail durable. Ceux qui ont laissé notre industrie à son hémorragie mortifère sont coupables devant l'Histoire.

 

C'est pourquoi le dernier et sublime roman de Maylis de Kerangal, graine quadragénaire d'un immense écrivain, m'a attiré, ne serait-ce que par son titre qui exhale le Réel : "Naissance d'un pont".

 

 

Comme la plupart de ceux qui liront ce roman, je suis un généraliste, un travailleur des méninges, un manieur de signes avant tout. On me demande d'ordonner des pensées, d'être synthétique, de discerner l'essentiel du secondaire, de "prioriser". De transmettre des informations en langue adaptée. C'est ainsi que je gagne ma vie. Même si au bout des phrases, il y a des conséquences très réelles pour tout un tas de gens.

 

A certains moments différents de ma vie professionnelle, j'ai été aspiré vers plus d'abstrait. La pure production de sens. Jusqu'à écrire des textes surtout destinés à être lus, survolés, ou entendus par des gens payés pour les lire ou les entendre. Durant ces périodes, j'ai toujours éprouvé un questionnement lancinant, un malaise, et pour tout dire un sentiment d'infériorité et d'imposture par rapport au type qui rentre chez lui le soir en se disant que la route qu'il construit a avancé de dix mètres, que demain il mettra la dernière main à une rame de tramway, ou qu'il se consacrera aux finitions du Lycée Robert Badinter.

 

On ne peut pas se contenter d'entasser des briques, je le sais bien. Mais enfin, la société peut sans doute se passer d'un fort pourcentage de tout ce qui s'écrit ou se raconte. et qui la plupart du temps se ressasse. Alors que ce sur quoi on se cogne est souvent indispensable. Et si ce n'est pas indispensable, c'est tangible. Voici le mot qui constitue une issue. Un chemin pour donner un sens à notre trajectoire individuelle.

 

C'est cette magie du tangible, qui nous permet de nous réconcilier avec le réel, à travers la réalisation d'une oeuvre, que Maylis de Kerangal célèbre dans son roman. Ses personnages fonctionnent à ce carburant. Et la fin du chantier ne peut que conduire au suivant.

 

Fascination pour le tangible, incarnée par une femme, responsable de la production de béton dans le roman. Et qui passe sa vie devant un écran tactile où l'on peut varier à l'infini les composantes et facteurs qui vont participer à la définition de la matière.

 

Les gens de pouvoir ne se rassurent que quand ils peuvent arborer des investissements, inaugurer des bâtiments. Pour agir il faut construire. Sans qu'on s'interroge toujours sur l'utilité de la réalisation. On veut les J.O, un nouveau siège pour l'institution, ou un musée... Bilbao aurait réussi grâce au Guggenheïm, Barcelone grâce à son village olympique.  Et la solution, pour les banlieues (discutable...) c'est de démolir et de reconstruire. La pierre est toujours philosophale. Ainsi pense le Maire de la ville imaginaire du roman. La grandeur du pont préfigurera le développement de la ville, nouvelle Dubaï.

 

Roman documentaire (comment cette éditrice de son état est-elle allée chercher tout ça ?), récit sous influence américaine - par ce mélange unique entre le réalisme et l'ampleur-   "Naissance d'un pont" est une ode lucide aux travailleurs. A la grandeur de leur oeuvre et à leur souffrance. Ode à la compétence incroyable du travailleur moderne, capable d'équilibrer un pont gigantesque, de bâtir dans n'importe quelle condition des tours vertigineuses, en étant obligé de risquer sa vie pour simplement être payé en fonction des heures qu'il effectue.

 

Une ode, car écrite dans un style éminemment musical. Réalisme poétique. Réalisme grand angle.

 

Plongée, à travers l'histoire d'un chantier immense dans une ville de Californie imaginaire, dans le monde du travail. Où l'on constate que l'Ingénieur et l'ouvrier, s'ils ne sont pas tenus par les mêmes intérêts, ont aussi un monde en partage, celui de la production, de la réalisation. Et sont séparés par une barrière étanche du nouveau chef, le financier. Et une histoire d'amour entre le chef du chantier et une ouvrière qui s'entasse avec sa famille dans une petite chambre de Motel, en est le symbole.

 

Il y a du Cormarc Mc Carthy en cette Maylis de Kerangal.

Qui a dit que la littérature française était à l'agonie, qu'elle étouffait dans l'autofiction et les épanchements narcissiques de la petite-bourgeoisie de plume ? Et bien non, nous avons des auteurs comme Kerangal. Et bien souvent des femmes, telle Marie N'Diaye. Les yeux braqués sur le monde. Prêtes à nous en restituer les contours.

 

 

 

 

 

 

 

Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
commenter cet article
13 février 2011 7 13 /02 /février /2011 08:01

letemps.jpg Moins de cent pages pour illustrer, par le récit tout simple d'un incident de bureau, tout le tragique de la condition humaine.

 

Telle est la grandeur de "Bartleby" d'Herman Melville. 

 

En deux heures de lecture tout au plus, appâté par un style classique d'orfèvre, le lecteur passe du rire de l'absurde au pressentiment d'un drame à découvrir, et au regard final et soudain sur l'immense abîme métaphysique.

 

Un homme de loi de Wall Sreet embauche dans son étude un petit homme blâfard. dénommé Bartleby. Celui-ci ne se fait pas remarquer. Puis vient le jour où on lui demande de sortir un instant de sa routine de copiste pour donner un coup de main. Il répond alors cette phrase qui va épouser toutes les connotations au fil de la Nouvelle : "Je préfèrerais pas". Et peu à peu, cette phrase se répète, jusqu'à voir Bartleby s'enfoncer dans la passivité, l'immobilité. Jusqu'à ce que Patron constate qu'il ne mange presque pas, qu'il dort dans le bureau.

 

Si on laissait faire ses collègues, Bartleby serait rossé et jeté à la rue. Mais le Patron oscille entre colère et stupeur. Et pressent que derrière ce comportement se dissimule quelque chose d'obscur et de vertigineux. Le lecteur est  admirablement embarqué dans les tourments de cet homme charitable, qui veut se débarasser de cet individu encombrant, sans oser y toucher, comme si cet homme représentait plus que lui-même.

 

A la fin de la nouvelle, en quelques lignes qui donnent génialement tout leur sens à ce récit, le lecteur comprend à quoi Bartleby a été confronté.  Bartleby a eu le malheur de voir au delà de ce qui est possible à l'âme humaine, qui se réfugie dans les actes, dans la survie, pour oublier ce qu'il en est vraiment. Et cela est arrivé à Bartleby par hasard, car il a eu le malheur d'occuper une place absolument particulière dans la division du travail social.

 

Bartleby, à mon sens, c'est la personnification de la condition humaine. L'homme est coincé dans les rails du temps. Cette succession de présents. Et son drame est de pouvoir imaginer l'avenir et revenir sur le passé. Mesurer que tout passe. Que tout est vain.

 

On comprend alors le malaise éprouvé à entendre Bartleby dire "je préfèrerais pas". Dans ce conditionnel réside aussi toute l'incertitude qui est la nôtre. A nous, êtres de l'angoisse.


 


 


 

 

 


Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
commenter cet article
5 février 2011 6 05 /02 /février /2011 08:54

MADONNA.jpg François Bégaudeau est un mec sympa et un "bogoss" pour citer Franck Ribery. J'aime bien l'écouter dans son job de critique, qui manifestement lui a permis d'échapper à l'Education Nationale. Ce type a quand même reçu la "Palme d'or" pour l'adaptation de son roman "Entre les murs" ("an amazing film" avait commenté Sean Penn). Et il a presque réussi à faire oublier cette ligne sur son CV. Il se comporte comme si ce n'était jamais arrivé. Il ne se "la pète" pas, donc. Même s'il a des avis tranchés et c'est tant mieux.

 

Né comme moi en 71 (ça il ne le sait pas), il écrit sur "nos" années ardentes. Cette décennie d'adolescence, où une année en vaut dix. Les années 80 dans notre cas. Plus particulièrement l'été 1986. Les meilleures plumes nées après 1968 arrivent à un âge où elles peuvent sans doute écrire des choses intelligentes sur leur enfance et leur adolescence.

 

Son dernier roman, au titre maladroit qui fleure le choix imposé de l'éditeur : "La blessure, la vraie" éditions Verticales), nous plonge dans la vie d'un ado, FB lui-même, qui vit ses vacances sur la côte vendéenne, avec les potes de son  village d'enfance. Et tout lecteur de ma génération y trouvera sans doute des analogies troublantes avec sa propre vie. Analogies qui titillent nos mélancolies. J'ai l'impression d'avoir bu les mêmes Tropicos et Monacos, dans des bars à baby foots identiques, en fredonnant "the final countdown".

 

On y retrouve tous les chromos de l'époque. Si  on était méchant, on dirait que Bégaudeau a essayé de transposer à la littérature ce que l'émission "les enfants de la télé" a pratiqué et les maisons de disques essayé avec les tournées des "chanteurs oubliés" : exploiter le vague à l'âme des trentenaires. Et je concède avoir redécouvert avec un plaisir proustien certains détails.

 

Les années de jeunesse, où notre personnalité se consolide comme glaise qui sèche , me semblent comme les moments chimiquement purs de nos vies. La vraie référence. La suite n'est que poursuite. Au mieux, développement. Au pire décadence. Je garde l'impression que l'on se déguise en adultes et que l'on prend des pauses, que l'on joue des rôles sociaux parce qu'on s'y résout. A vieillir pardi.  A mettre des costumes plutôt que des survêtements et des baskets Illie Nastase. Cela se ressent particulièrement chez ceux qui "sont restés bloqués en 68", mais je ressens personnellement le même sentiment à l'égard des 80's.

Je me demande néanmoins si ce roman peut intéresser un lecteur qui aurait moins de 30 ou plus de 45 ans. Sans doute non. Trop d'utilisation des souvenirs propres de ma génération (par exemple l'utilisation ad nauseam des références pop de l'époque reine du 45 tours).

 

L'idée fixe de François, à l'été 86, c'est de vivre "sa première fois". C'est le fil directeur du roman et de la vie quotidienne de cet ado. Va t-il réussir ? Je ne vous le dis pas. Est-ce un échec qui suscite la "blessure"? A vous de le lire.

 

L'autre fil directeur, c'est la politique. L'ado Bégaudeau est communiste. Du genre sans fioritures. Brut. Et ce qui est intéressant, c'est qu'il se définit avant tout comme communiste (son seul acte révolutionnaire étant d'essayer de battre un enfant de bourgeois UDF au tournoi de tennis). Mais il est déjà, dans les années 80, isolé au milieu de sa génération. Les autres, qu'il croise ou fréquente, ne se structurent pas autour de la politique. Ils n'en parlent jamais, et toutes les réflexions sur le sujet relèvent d'un monologue interne, quasi autistique. On mesure toute la différence avec des tonnes de livres d'auteurs qui nous racontent leur jeunesse dans les 70's (par exemple les romans des frères Rolin, Olivier et Jean ("l'organisation", "Tigre en papier"). Ou je pense aussi à "une adolescence dans l'après-mai" d'Olivier Assayas).

 

François Bégaudeau est donc un ado commun au milieu des siens, obsédé par l'obscur objet du désir. Mais il est aussi un marginal à l'insu de son entourage, qui rêvasse sur la société de demain ; et regarde le monde, les adultes, les filles, à travers la grille manichéenne séparant "les prolos des bourges". C'est une thématique du livre plus inédite et porteuse que le récit bâteau des tourments du puceau émotif.

 

A regretter : le style hésitant de l'auteur, de plus en plus irritant au fil des pages. On sent son envie de se lancer dans des audaces formelles, mais il ne franchit pas le cap. Il tergiverse. Du coup son style est comme atrophié. Et il n'est pas sobre non plus, comme enlisé dans le marais poitevin, pas très loin.

 

F. Bégaudeau est sympatoche, brillant, éloquent. Mais il n'est pas (encore) l'écrivain qu'il doit rêver de devenir, ce me semble.

 


Repost 0
Published by jérôme Bonnemaison - dans Romans
commenter cet article

Présentation

  • : Le blog de mesmilleetunenuitsalire.over-blog.com
  • : le blog d'un lecteur toulousain assidu
  • Contact

Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


ete2010-035.jpg

 

 

D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

Recherche