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8 mars 2015 7 08 /03 /mars /2015 21:19
Faust, notre contemporain capital ("Faust", Goethe)
Faust, notre contemporain capital ("Faust", Goethe)

Je suis retombé sur le premier Faust de Goethe en farfouillant dans les restes de ma bibliothèque de jeunesse, au domicile parental. J'avais envie de m'y replonger, comme si toute l'époque me le réclamait. Je ne savais pas pourquoi, je l'ai su après, comme souvent avec la lecture.

 

Quel livre étrange à vrai dire. D'un des symboles des Lumières qui met pourtant en scène, d'une certaine manière, leur échec à venir. D'un symbole des lumières qui pourtant met en scène un homme puni pour avoir voulu savoir, ce qui est un écho au vieux drame du jardin d'Eden. Faust a occupé Goethe pendant des décennies. Ce n'est pas un hasard. Il savait qu'il travaillait à sa grande œuvre, à travers cette pièce de théâtre, qui comme ça, peut avoir l'air de rien. Et ressemble d'ailleurs à une comédie musicale façon Hallowen. La salsa du démon.

 

Je ne vais pas vous résumer Faust, ce serait assez insultant, et il y a wikipedia pour cela. Je vais plutôt m'interroger sur la manière dont le docteur faustus nous interpelle, jusqu'à aujourd'hui. Pourquoi il pourrait nous parler. Et pourquoi donc, à mon sens, il s'agit d'une oeuvre à portée universelle.

 

Le savoir comme impasse

 

Il y a dans ce Faust, mais Pascal déjà le disait encore plus tôt, cette idée prophétique de l'échec à venir de la science.  La science ne parvient pas à épancher notre besoin de sens, et ne fait que repousser ses propres horizons. D'où sans doute une des causes de la tentation néo religieuse qui nous agite tellement. La science a eu l'illusion d'en finir avec la religion, mais elle a échoué, sachant avancer dans le comment mais non vraiment dans le pourquoi. Cela, c'est une des grandes leçons du XXeme siècle. Que Goethe anticipe. En résolvant les soucis qui sont les nôtres, la science en crée de nouveaux, redoutables, comme ce sera le cas avec les nano technologies ou les technologies de reproduction artificielle. Et Goethe, à travers la tragédie faustienne, comprend qu'il s'agit de vie et de mort.

 

Le Docteur Faust a tout essayé, la recherche et l'alchimie, mais il ne parvient pas à entrer dans la vérité du monde. Il a eu recours à tous les chemins, mais le monde lui reste opaque. Sa recherche ne fait que souligner sa séparation insurmontable, douloureuse, d'avec le monde (là nous tombons sur le romantisme de Goethe). C'est dans le désespoir de cet échec, au bord du suicide, qu'il s'en remet à appeler un Esprit et à voir venir à lui Mephistophélès.

 

Faust incarne cette amertume que connait tout esprit dédié à la pensée. A un moment il se demande à quoi bon ingurgiter le savoir, comprenant qu'il n'aboutira pas à grand chose. Que cette quête ne touche pas son but. Cela le rendra malheureux même. A quoi bon essayer d'avaler le monde en soi et d'essayer de se meubler soi-même en l'ordonnant ? Que donnerait-on pour entrer dans le monde, pour se fondre en lui, pour être en harmonie avec la création  ?  Ces questions résonnent fortement dans notre monde contemporain où tant de voix nous poussent à la méditation, à être dans le monde, plutôt que de le réfracter en nous.

 

Mais il y a bien des manières de voir Faust, et c'est cela aussi la grandeur de l'oeuvre, qui est une oeuvre ouverte, comme le sont les mythes. La figure de "la raison" met Faust en échec. Dieu lui est silencieux. Reste l'invocation de l'Esprit, sans prendre garde à qui viendra frapper.

 

La force des instincts

 

Faust est, en un regard post freudien, comme celui qui cède à ses instincts, Mephisto apparaissant ainsi comme la figure égoiste du désir, le "Ca". L'Homme qui aura oublié son surmoi, dans l'absence du père, de la Loi, et paiera ses inconséquences. Il n'y a plus que le Moi et le Ca chez Faust. Et l'absence de surmoi est pour lui et les autres un sacré danger. On ne parle plus que du "PN" (pervers narcissique) dans nos magazines. Faust en est une préfiguration. Ne croyant plus à rien d'autre qu'à son propre plaisir, il se laisse entrainer par un désir qui le domine et à qui il demande toujours plus, jusqu'à se condamner à l'enfer après avoir tout détruit sur son passage.

 

ll est frappant de voir comment Marguerite n'est qu'un objet. Un objet de contemplation et de désir. Faust, c'est l'unilatéral. D'abord le savoir unilatéral, qui le désespère. Puis le désir unilatéral, puisqu'il recourt à la magie diabolique pour éveiller le désir. C'est la figure du consommateur.

 

On peut le voir aussi, en une intérprétation platonicienne, comme un homme abandonnant stupidement la pensée pour la chair, celle de Marguerite la Belle. Comme un être délaissant la pensée pour l'agir, la spéculation pour le tangible qui rend plus vivant. Une interrogation qui agite toute personne au sortir de ses études. Combien quelque années plus tard, regrettent leur choix, quel qu'il soit, ne comprenant pas que le choix inverse aurait été aussi limité, et que là n'est pas le souci ?

 

Prométhée déchaîné

 

Faust est moderne car il est en demeure de s'interroger sur le sens qu'il peut donner à sa vie, ce qui est nouveau à l'époque de Goethe. On peut aussi le voir comme un Prométhée de type nouveau (après tout se révolte t-il contre Dieu, il est un incroyant et il n'a pas peur de se mesurer à Méphisto qu'il ne craint pas : "je suis Faust", ton égal), qui ne renonce pas au savoir, bien au contraire, mais aspire à un autre savoir, dépassant le dualisme de la théorie et de la pratique. Celui de la pensée et de l'action.

 

D'ailleurs, il est frappant que dans le texte, Faust ne passe pas vraiment un pacte avec le Diable. Nous sommes plutôt dans le domaine du pari. Mephisto l'avertit que s'il l'aide en ces entreprises : aller dans la vérité du monde, puis conquérir le coeur de Marguerite, alors il demandera lui-même son du, et lui demande une goutte de sang. Mais à vrai dire Faust parait ne pas s'en soucier plus que cela, arrogant qu'il est. Une arrogance qui le conduit à invectiver fréquemment Mephisto et à être sans cesse exigeant.

 

Faust, c'est Prométhée athée. Comme le montre cette scène où Marguerite lui demande quelle est sa religion et où il se montre embarrassé pour répondre. Même s'il a la preuve qu'il existe des forces plus grandes que lui, il s'est habitué à sa liberté. Le monde a été désenchanté. On ne reviendra plus dessus. Dieu et le diable vont devenir, peu à peu des métaphores.

 

Faust n'annonce t-il pas les nouvelles figures des penseurs: celle de Marx et de la praxis, celle de Nietzsche et du corps au coeur même de l'acte philosophique ? Celle de la poésie moderne comme moyen de penser le monde en surpassant les limites de toute pensée systématique ? Celle des écrivains qui ont essayé toutes les substances pour entrer dans le monde, de Rimbaud à la génération des hippies ?

 

Il y a déjà chez Goethe cette interrogation très moderne sur le mal, aussi. Le mal et le bien sont indissociables. Mephisto joue avec Dieu mais se sait son inférieur. Il sait son impuissance à briser le monde, il sait son importance et sa défaite. Dieu, lui aussi (présent dans la pièce, ce qui est sans doute un aspect révolutionnaire de cette oeuvre et un signe qu'elle est d'une époque nouvelle) sait que Mephisto est une pièce de ce monde, où il était présent, dès le commencement nous dit-on. Son partenaire de jeu, qu'il ne hait point lui dit-il. Le mal et le bien son indissociables, ils sont dans un rapport dialectique éternel. La renaissance et la destruction. Eros et Thanatos. Eternellement liés. Figures ne pouvant exister sans l'autre.

 

En Faust nous reconnaissons les figures de la démesure, de l'inconséquence du désir. De l'hédonisme aveugle. Armées de la connaissance technique. Guidés non plus par la Loi mais par le sentiment de l'immensité ouverte à eux, sans aucune limite. Nous entrevoyons un autre mythe, lié à celui de Prométhée, celui de Pandore.

 

En Faust nous voyons le mélange du nihilisme, de la puissance donnée par le savoir instrumental. Nous voyons la puissance de l'atome, l'appel de la puissance aveugle, à court terme, irréfléchie car fascinée.

 

Nous voyons le mal de toujours, se perpétuer dans un décor technologique. Répondre aux mêmes impulsions. Goethe a modernisé la figure du Diable, nous avons modernisé la nôtre depuis.

 

Nous le le connaissons que trop, Faust. Nous avons vécu ses ravages.

 

Et nous entendons la sage voix rabelaisienne....

 

 "Science sans conscience, n'est que ruine de l'âme".

 

 

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30 novembre 2011 3 30 /11 /novembre /2011 00:00

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Ah ces païens....

 

Lisez donc Lysistrata, cette pièce comique écrite en 411 avant notre ère, par l'athénien Aristophane... Absolument jubilatoire, osé, limite "groland" (voire totalement). Et Aristophane n'était pas un marginal, un auteur clandestin ou un paria, c'était un auteur à succès !

 

Il y a de quoi faire rougir  un tenancier de sex shop phénicien , dans cette pièce radicalement pacifiste et féministe. D'une truculence et d'une grossièreté comique qui ne surgira plus jusqu'à Rabelais.

 

Une pièce féministe tendance "girl power", du type "on va les calmer ces hommes, à grands coups d'escarpins là où je pense"... Loin d'un certain penchant féministe contemporain parfois, à mon goût, un peu lacrymal-calimero. Un féminisme de l'"empowerment" dirait Michèle Obama... mais qui n'a rien contre les hommes, souhaitant les retrouver tout au contraire. Un féminisme capable d'auto dérision aussi : un réflexe sain qui manque parfois aux militant(e)s.

 

Nous sommes en pleine guerre du Péloponnèse. En gros Athènes et ses alliés contre Sparte et les siens.

 

Lysistrata, une femme de caractère, en a plus que marre de cette guerre qui prive les athéniennes de leurs hommes et les condamme au veuvage ensuite. Elle convoque en douce une réunion des femmes d'Athènes et de Sparte, mais celles-ci, casanières, ont du mal à quitter leur logis et Lysistrata n'a de cesse de les houspiller.

 

Elles arrivent, et Lysistrata leur propose une mesure radicale pour mettre fin à la guerre, ce jeu absurde motivé par l'argent, fléau de tous les maux... à savoir la grêve du sexe, jusqu'à obtention totale des revendications, à savoir la Paix entre Athènes et Sparte !!! Au début les femmes rechignent, elles préfèrent encore toutes les contraintes à ce sacrifice...  Puis elles se rallient à la proposition.

 

Les femmes rebelles d'Athènes s'emparent alors de l'Acropole, jusqu'à la victoire. Les hommes sont désemparés, d'autant que les femmes se baladent en nuisette transparente et "touffe bien taillée" pour aviver le désir masculin. Les soldats essaient bien de reprendre l'Acropole, tentant l'intimidation par la force, mais se heurtent à l'agressivité déconcertante des femmes ... Thématique très moderne ce me semble : l'homme qui violente la femme est au fond un faible. Et il s'écrase vite devant la résistance.

 

Pendant ce temps les femmes de Sparte en font autant.

 

Culmine alors la grossièreté comique assumée de la pièce : les hommes se promènent sur la scène affublés de membres en érection de plus en plus douloureux et gigantesques, suppliant le soulagement. Lysistrata a fort à faire pour éviter les défections de ses camarades attendries.

 

N'en pouvant plus, assez vite, les belligérants viennent jurer de faire la paix dans l'Acropole. Et tout finit dans un Banquet de réconciliation, comme chez Molière... On ne verra pas tout de même les retrouvailles dans les détails... Mais Aristophane n'élude rien : les positions favorites des athéniens, les jeux de mots les plus salaces, les détails corporels affriolants...

 

Et Lysistrata, en héroïne anarchiste ultra moderne, ne fait rien de sa victoire, elle se retire. Elle se contrefout du pouvoir politique, qui est d'ailleurs méprisé et moqué pendant toute la pièce...

 

La faiblesse des hommes est étalée. Et cette pièce qui ne dénoterait pas dans un numéro d' Hara Kiri est en définitive une ode à l'amour entre les femmes et les hommes et à la puissance féminine, capable de briser la domination masculine, tenant en réalité sur quelques apparences et sur la passivité des femmes.

 

Dans la vraie vie, la guerre du Péloponnèse malheureusement, ne se terminera pas de manière si heureuse. Elle sera une boucherie. Lysistrata, la "femme libre", n'est qu'un fantasme d'Aristophane. Un homme.

 

Le monde antique a été plus ou moins libéré selon les époques. Il est cependant étonnant de voir une telle pièce écrite et jouée il y a si longtemps dans notre passé. Le christianisme passera ensuite par là, et refroidira  sur les bûchers les ardeurs des Aristophanes.  Certes, l'audace et la verbalisation sexuelle de l'auteur ne se déploie que dans certaines limites : le désir concerne d'abord les époux... On ne touche pas à la monogamie et à la fidélité.   

 

Et moi, je suis toujours aussi bluffé de voir les Anciens appréhender avec autant de clarté les questions politiques essentielles. Et inventer sous nos yeux la comédie grinçante et subversive.

                                                                                                                                                                

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14 janvier 2011 5 14 /01 /janvier /2011 08:48

 

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A Noël on offre des "Beaux Livres". Moi je m'en suis payé un, bien cher. Je suis comme ça.

 

"Le sens de la tribu, Jérôme Deschamps/Macha Makeiëff" (Actes Sud) est un beau livre, aux sens technique comme général.

 

Il illustre et raconte, à trois voix, le parcours artistique de la Compagnie des "Deschiens". Les deux artistes évoquent leur oeuvre et nous confient les sources intimes de leur art. Un regard extérieur, celui de Fabienne Pascaud (Télérama) apporte un point de vue différent, celui de l'admirateur averti et passionné.

 

Je suis un animal de terrier et ne sort pas beaucoup. Mais j'ai eu le plaisir de voir trois spectacles de Deschamps et Makeïeff depuis douze ans,  de surcroît dans des salles et des contextes différents : Rennes, Chaillot, Toulouse. J'ai eu la chance, aussi, de voir une exposition de Macha M., toujours à Chaillot.

 

J'aime ce théâtre qui se construit contre le théâtre. Le théâtre, c'est par excellence la parole. Celui des Deschiens, c'est celui de l'impuissance à s'exprimer, à dialoguer. On y grogne, on y répète des phrases absurdes, des onomatopées, des "bah dis donc", des "mais alors !" Théâtre des dyslexiques, des muets, des quasi aphasiques. Théâtre où l'on s'aboie dessus pour communiquer.

 

J'aime ce théâtre comique, bâti sur le désastre de l'humain. Où les personnages sont perdus, brisés, se blessent et se dominent. Un théâtre où l'on tente de s'échapper dans la rêverie. A travers le chant  et la Danse en particulier, seul ou dans des chorégraphies collectives ahurissantes. Ce théâtre grinçant de l'absurde où l'on déploie une hyperactivité, où l'on essaie de s'organiser, de créer de la bureaucratie, pour supporter sa condition.

 

"Les Deschiens" se sont fait connaître au grand public à Canal +, par des saynètes quotidiennes. Certains ont pu y voir (et y apprécier) une moquerie envers les petites gens (un peu dans "l'esprit Canal"... version 2011). Je ne crois pas que ce soit cela. Ce qui est est visé, radicalement, c'est l'aliénation que subissent les gens. Mais sans illusion sur le peuple. Oui, les gens sont souvent mesquins, profitent de la moindre position de petit chef, se mordent quand ils se frôlent. Il vaut mieux en rire.

 

Ce théâtre, c'est aussi une métaphysique de l'Objet. L'objet partout autour de nous. L'objet-propriété, même des plus pauvres. L'objet transitionnel. La continuité humaine comme strates d'objets, brisés, élimés, dépassés. Récupérés et transcendés par la Scène, comme une revanche contre l'entropie et la disparition, à l'instar de l'animal empaillé, fêtiche des Deschiens

 

Une Odyssée des exclus, des bizarres, des hors normes. Une exploration de leurs turpitudes mais aussi de leurs désirs.

 

Et puis Deschamps et Makeïeff, c'est aussi l'histoire d'un couple d'artistes. Un couple qui se construit dans le rapport à l'art et dans l'invention conjointe d'un théâtre singulier. Malgré la pudeur des deux concernés, on en apprend sur cette alchimie de la création à deux. Et ce n'est pas le moins prenant dans ce Beau Livre.

 

Les comédiens de la compagnie se sont émancipés, certains sont devenus des artistes de premier plan (Yolande Moreau, François Morel...) d'autres les ont remplacés. Certains comme  Atmen Kelif ou  Philippe Dusquene ont rejoint  une autre compagnie  de l'absurde, celle   d'Edouard Baer. Jérôme D. est devenu patron de l'Opéra Comique à Paris, et chacun dans le couple explore de plus en plus sa propre voie. Il y a quelques jours, on a appris que Macha M. est devenue Directrice du théâtre de la "Criée" à Marseille. Bon vent.

 

En espérant recroiser la Tribu aux aboiements tragi-comiques.

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Lectures de Jérôme Bonnemaison

 

Un sociologue me classerait dans la catégorie quantitative des « grands lecteurs » (ce qui ne signifie pas que je lis bien…).


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D’abord, tout petit, j’ai contemplé les livres de mes parents qui se sont rencontrés en mai 68 à Toulouse. Pas mal de brûlots des éditions Maspero et autres du même acabit… Je les tripotais, saisissant sans doute qu’ils recelaient des choses considérables.

 

Plus tard, vint la folie des BD : de Gotlib à Marvel.


Et puis l’adolescence… pendant cette période, mes hormones me forcèrent à oublier la lecture, en dehors des magazines d’actualité, de l'Equipe et de Rock’n Folk. Mais la critique musicale est heureusement lieu de refuge de l’exigence littéraire. Et il arrive souvent aux commentateurs sportifs de se lâcher.


 

De temps en temps, je feuilletais encore les ouvrages de la  bibliothèque familiale A quatorze ans, je n’avais aucune culture littéraire classique, mais je savais expliquer les théories de Charles Fourier, de Proudhon, et je savais qui étaient les « Tupamaros ».


 

J’étais en Seconde quand le premier déclic survint : la lecture du Grand Meaulnes. Je garde  le sentiment d’avoir goûté à la puissance onirique de la littérature. Et le désir d’y retoucher ne m’a jamais quitté.


 

Puis je fus reçu dans une hypokhâgne de province. La principale tâche était de lire, à foison. Et depuis lors, je n’ai plus vécu sans avoir un livre ouvert. Quand je finis un livre le soir, je le range, et lis une page du suivant avant de me coucher. Pour ne pas interrompre le fil de cette "vie parallèle" qui s’offre à moi.

 

 

Lire, c’est la liberté. Pas seulement celle que procure l’esprit critique nourri par la lecture, qui à tout moment peut vous délivrer d’un préjugé. Mais aussi et peut-être surtout l’impression délicieuse de se libérer d’une gangue. J’imagine que l’Opium doit procurer un ressenti du même ordre. Lire permet de converser avec les morts, avec n’importe qui, de se glisser dans toutes les peaux et d’être la petite souris qu’on rêve…


 

Adolescent, j’ai souvent songé que je volais, par exemple pour aller rejoindre une copine laissée au port… Et la lecture permet, quelque peu, de s’affranchir du temps, de l’espace, des échecs , des renoncements et des oublis, des frontières matérielles ou sociales, et même de la Morale.

 

 

Je n’emprunte pas. J’achète et conserve les livres, même ceux que je ne lis pas jusqu’au bout ou qui me tombent des mains. Ma bibliothèque personnelle, c’est une autre mémoire que celle stockée dans mon cerveau. Comme la mémoire intime, elle vous manque parfois, et on ne saurait alors dire un mot sur un livre qu’on passa trois semaines à parcourir. Mais on peut à tout moment rouvrir un livre, comme on peut retrouver sans coup férir un souvenir enfoui dans la trappe de l’inconscient.


 

Lire est à l’individu ce que la Recherche Fondamentale est au capitalisme : une dépense inutile à court terme, sans portée mesurable, mais décisive pour aller de l’avant. Lire un livre, c’est long, et c’est du temps volé à l’agenda économique et social qui structure nos vies.  


 

Mais quand chacun de nous lit, c’est comme s’il ramenait du combustible de la mine, pour éclairer la ville. Toute la collectivité en profite, car ses citoyens en sont meilleurs, plus avisés, plus au fait de ce qui a été dit, expérimenté, par les générations humaines. Le combat pour l’émancipation a toujours eu partie liée avec les livres. Je parie qu’il en sera ainsi à l’avenir.


 

J’ai été saisi par l'envie de parler de ces vies parallèles. De partager quelques impressions de lecture, de suggérer des chemins parmi tant d’autres, dans les espaces inépuisables de l’écrit. Comme un simple lecteur. Mais toujours avide.


 

Je vous parlerai donc des livres que je lis. Parlez-moi des vôtres.

 

 

Jérôme Bonnemaison,

Toulouse.

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