le blog d'un lecteur toulousain assidu
Quand j'étais gamin, j'avais souvent recours à la pensée magique. Si je
parvenais à faire rouler un caillou du collège jusqu'à chez moi, c'était un 15/20 garanti à l'interro dont je sortais...
De ces petits jeux conjurant l'angoisse, l'écrivain israëlien David Grossman a fait le lit de son roman fleuve : "Une femme fuyant l'annonce".
Une femme apprend au dernier moment que son fils prolonge son service militaire et interrompt son projet de grande randonnée avec elle, pour participer à une opération de "nettoyage" dans les territoires occupés. Elle va conjurer la possible mort au combat en se coupant de tout : en partant marcher sans son fils en Galilée, en y emmenant de force le père véritable de son fils, qui vit dans la déchéance loin d'elle depuis de longues années, après être revenu à moitié mort d'une prise d'otage lors d'une précédente guerre.
Ora, la mère du jeune Ofer, pense que si elle fuit la possible annonce, n'écoute pas son répondeur, qu'elle refuse d'entendre quelque information, rien ne pourra arriver car rien ne pourra parvenir jusqu'à elle. Les militaires aux airs contrits ne pourront pas se présenter à sa porte. Et si elle fait vivre Ofer dans ses propos auprès de son père, alors il n'en aura que plus de force pour survivre. Alors Ora et Avram vont marcher, remonter leur histoire et celle d'une famille, qui se conçut dans la guerre, celle-ci ne lui lâchant plus la nuque.... Et dérouler l'histoire d'un pays et d'un conflit.
C'est un beau roman sur un pays qui n'a connu que la guerre, où les enfants naissent avec la désignation inévitable de l'ennemi arabe et le sentiment de la menace permanente. C'est un beau roman sur l'horreur d'être parent dans un tel pays, qui soumet ses générations successives de jeunes à la menace d'une mort violente, et à la souffrance inouïe des conflits armés. Des parents qui voient leurs enfants obligés de s'endurcir, de devenir soldats, de perdre leur innocence.
C'est un beau roman sur l'absurdité du sort des arabes israëliens, et sur la situation inhumaine créée entre les deux parties de la population vivant en Israël, qui ne peuvent pas vivre dans l'harmonie quand ils savent ce qui se passent aux lisières du pays. C'est un beau roman aussi, sur la beauté éblouissante de cette terre, malheureusement souillée de sang.
C'est un beau roman, encore, qui nous permet de mieux comprendre, dans la chair des personnages, pourquoi le peuple israelien ne se révolte pas contre cette guerre permanente qui lui répugne, car être mère et père d'un soldat c'est se sentir solidaires de ceux qui sont envoyés aux check points. Et être mère de soldat et mère de la paix est un déchirement. C'est ainsi un odieux et efficace chantâge quotidien qui plâne sur le peuple, organisé par son propre Etat. C'est aussi un bon roman sur la splendeur de la culture juive, et sur son ancrage véritable, qu'on le veuille ou non, dans le bain oriental.
Il y a quelque chose de biblique dans cette longue marche à travers Israël, et bien sûr dans cette croyance des personnages dans la force du Verbe. Et David Grossman nous dit sans doute que la Terre Promise, c'est la survie des jeunes, c'est le silence des armes.
C'est un long et dense roman, et cette forme se justifie car il s'agit d'exprimer l'interminable attente du retour du fils, qui oblige à marcher plus loin, à gagner du temps sur la peur, à la repousser en s'épuisant.
En le refermant chaque soir, je me suis demandé comment il pouvait subsister de l'humanité, de la civilisation digne de ce nom, dans un pays où plusieurs générations successives n'ont connu que l'état de guerre. Car Israël reste une démocratie libérale, c'est à dire une démocratie certes largement formelle, truquée par la guerre (et par l'impotence des dirigeants travaillistes ralliés, muets, laminés, incapables d'incarner une autre voie) comme l'ont magnifiquement dit les Indignés de ce pays. Mais une démocratie tout de même, avec un Etat de droit, un pluralisme, des libertés publiques, un débat, des polémiques, des mises en cause publiques des dirigeants. Et ce constat est tout de même rassurant sur l'humanité. Même si cette guerre de cent ans qui gangrène le Moyen Orient et bien d'autres enjeux au delà dans le monde, est en elle-même d'une abjection démoralisante.
Pendant que David Grossman écrivait ce livre, c'est à dire pendant la dernière guerre du Liban, son propre fils est mort brûlé dans un tank. Le savoir ne rend cette lecture que plus poignante.
On pense ce qu'on veut de ce conflit, et ici n'est pas le lieu pour développer mes pensées à ce sujet. Mais même si on se qualifie de "pro palestinien" (ce n'est pas mon cas, car je n'aime pas ce terme précis qui replonge dans la mêlée nationaliste et tourne affreusement en rond, même si l'occupation des territoires me scandalise et si la politique des gouvernements depuis la mort de Rabin me consterne), on doit toujours à mon avis conserver intacte dans sa réflexion la conscience de ce peuple israëlien, de son parcours et de ses représentations. Bien souvent, cela me frappe, ce "facteur" est absent des réflexions. Or sans nul doute, ce peuple possède une large part de la solution, non ? C'est pourquoi les récentes manifestations de la jeunesse d'Israel, prenant le débat à contrepied, et désignant la guerre comme une diversion alors que la vraie question est comment tous vivre une vie digne, m'ont profondément touché.