le blog d'un lecteur toulousain assidu
Les hors séries Télérama sont vraiment de véritables "mooks". Mélange de livre et de magazine, réalisé avec soin et souci de l'inédit. Une oeuvre utile, un
respect du lecteur qui ne court pas les couloirs du monde journalistique.
J'aime beaucoup celui qui vient de sortir à l'occasion de la grande exposition sur l'art Kanak au musée du quai Branly. Une belle réussite, et une plongée passionnante en Nouvelle Calédonie, chez ces lointains si proches.
Ce qui se passe là-bas depuis la période post massacre d'Ouvéa (1988) est passionnant, car les uns et les autres, globalement, essaient de s'extraire de ce passé qu'ils n'ont pas vécu ni choisi mais qui leur mord la nuque. Ils essaient de s'inventer un autre avenir, en sachant que le passé ne passera jamais.
Le processus de réconciliation post ouvea est une des créations politiques les plus admirables que j'ai pu voir durant ma vie de citoyen. Les clans des tueurs et des victimes se sont alliés. Les inégalités se sont vraiment réduites, pas assez mais vraiment. Le pouvoir a été partagé, les promesses de l'Etat pour une fois tenues. Les indépendantistes ont même pris le contrôle d'une partie significative du nickel, la richesse locale, et essaient de la concilier avec le respect de la terre, ce qui n'est pas aisé. On songe à l'Afrique du Sud, évidemment à une échelle sans comparaison, dans cette capacité à tordre la fatalité.
Le sort de la Nouvelle Calédonie ou de la Kanakie (je ne m'intéresse pas aux guerres de noms) souligne la pesanteur du passé : celle de l'histoire coloniale injuste, atroce, qui a failli liquider le peuple kanak et sa culture, le poids du droit coutumier, de la culture, des déchirements. Mais l'archipel illustre aussi la vitesse des changements possibles, alors que le monde a déjà beaucoup changé depuis la grande crise des années 80 dans l'Ile, et que les termes du débat d'il y a dix ans sont déjà dépassés. La jeunesse ne se pose plus les mêmes questions, le métissage est devenu une réalité, minoritaire certes, mais réelle. Une dialectique étonnante et pleine de possibles, entre la reproduction et le révolutionnaire, voila ce que nous montrent les néos calédoniens.
La question de l'autodétermination va être reposée bientôt par référendum, et déjà elle se pose différemment, alors que l'Ile est entrée dans la mondialisation, que la notion d'indépendance dans ce cadre est toute relative, que les néos calédoniens ont déjà en charge la plupart des compétences d'un Etat, excepté des fonctions régaliennes qu'ils auraint du mal de toute manière à assumer seuls (comme l'entretien d'une diplomatie à l'échelle mondiale). La Nouvelle Calédonie inventera sans doute une forme politique nouvelle, si elle surmonte le cap dangereux de la reprise du débat, sans céder au retour des vieux démons enfouis.
Le hors série, joliment illustré, est très riche : il insiste, car c'est telerama, sur les aspects culturels, comme d'ailleurs les dirigeants Kanaks l'ont fait eux-mêmes. Le mouvement indépendantiste prend son essor à partir de 1975 lors d'un festival culturel à grand succès. Il explore l'histoire, l'ambiance actuelle dans l'Ile, sans manichéisme ni faux semblant. De la belle ouvrage. On y apprend par exemple toute la complexité du peuplement venu de l'extérieur, constitué de colons venus s'emparer des ressources mais aussi de desperados, d'anciens bagnards, d'ouvriers du pacifique. Ces iles sont l'héritage de cette complexité.
On évoque beaucoup bien entendu ce grand dirigeant du FLNKS que fut Jean Marie Djibaou, un visionnaire. Il a su comprendre, contrairement à tant d'indépendantistes dans le monde, que la culture kanak vivrait en regardant de l'avant. Ce qui l'a conduit par exemple à ne jamais réclamer le retour des oeuvres spoliées, bien au contraire, comptant sur ce rayonnement mondial. Djibaou avait saisi ce que Levi Strauss expliquait de la culture : elle est d'autant plus ancrée qu'elle est ouverte et donc féconde.
Un grand dirigeant, tout sauf rabougri, qui paya, comme son adversaire et partenaire Lafleur d'ailleurs, le prix de son engagement pour la paix.
Je ne suis pas un grand fan du rocardisme; mais les accords de Matignon sont, on doit en convenir, une belle chose, un des apports de l'intelligence de François Mitterrand à notre pays. L'accord est toute empreint de l'expérience française, éprouvée par des siècles et siècles de traités, par l'expérience d'une administration qui en a vu des vertes et des pas mûres, par ce fait acquis de savoir créer toutes sortes d'arrangements en se servant de la nuance de la langue. La langue française, disait Valéry, est le résultat de sa nécessité de synthétiser du différent. Les accords de Matignon, particulièrement créatifs, le démontrent encore. Là encore, tout est allé très vite, on s'est enfermé jusqu'à trouver un accord. Michel Rocard est d'ailleurs un pessimiste sur le volontarisme politique, en général, mais pourtant avec ces accords il a démontré que dans certaines conditions tout peut évoluer très vite, lorsque la situation est à cueillir et que certains cadres clés sont convaincus.
J'ai pensé aux indiens d'amérique du nord aussi. Ils ont failli disparaitre au 19eme siècle, comme les Kanaks dans les années 1920. Aujourd'hui ils sont plus nombreux et on reconquis une partie de leur dignité : ce qui ne veut pas dire, au contraire, comme chez les Kanaks, que des débats ne surgissent pas en leur sein et que des questions graves doivent être tranchées au sein de la communauté. Les Kanaks quant à eux, ont relevé la tête, et ils ont aussi ont des soucis à résoudre, tiraillés entre la coutume et le droit commun. Le choc entre l'individualisme et le communautaire très fort devra être surmonté.
Aujourd'hui la Nouvelle Calédonie est l'archipel le plus prospère dans ce coin du pacifique, on le doit au nickel et aux transferts métropolitains de ressources. Le développement repose grandement sur la nickel dépendance. Il est certain que la poursuite de la croissance et la redistribution qu'elle permet aiderait à ce que les diables de la division ethnique restent dans leur boite.
C'est dans l'exploration du particulier que rejaillit l'universel. Ce tout petit peuple qui ne connaissait pas l'écriture avant sa conquête a des écrivains, des entrepreneurs, il envoie désormais ses jeunes à l'université, ce qui n'était pas le cas il y a trente ans. Nous sommes égaux, voila ce que dit l'histoire de la nouvelle calédonie. Nous avons pris des chemins différents parce que les chemins du monde étaient fort différents, mais le racisme est une folie imbécile.
Le racisme, superstructure atroce du colonialisme brutal qui repoussait les kanaks hors de leur terre et les mettait en réserve, les exposant comme des animaux, a suscité tant de blessures léguées. On doit admirer ceux qui essaient d'en sortir, quels que soient leurs origines, leurs hésitations, leurs désaccords. Ils ont déjà effectué un beau parcours.